Un peu de douceur(s) dans ce monde de brutes?

Depuis près d’un an, je vous parlé politique, je vous ai parlé lectures, je vous ai parlé voyages, mais je n’ai pas encore abordé un sujet de fond en Afrique du Sud et pas seulement: la nourriture. Ce n’est pas un sujet anecdotique dans ce pays qui se targue d’avoir les plus prestigieux restaurants et chefs d’Afrique.

Une de mes bonnes surprises lors des premiers voyages que j’ai effectué dans ce pays était la variété des cuisines et des goûts auxquels on avait accès. La cuisine sud-africaine est très variée et puise dans les multiples traditions de ceux qui s’y sont installés depuis des siècles ou plus récemment. On peut manger beaucoup très bien et pour des prix très raisonnables en Afrique du Sud, ce qui n’a pas compté pour rien dans notre décision de nous installer ici. Il faut dire que dans la ville d’Afrique ensoleillée où j’ai passé mon enfance le supermarché ressemblait à ça:

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Photo transmise par Thierry Zouérathie

… et qu’il fallait attendre les arrivages bi-hebdomadaires par avion pour avoir des produits frais. On n’a pas ce genre de souci à Johannesburg qui regorge d’endroits où s’approvisionner en denrées diverses et variées, l’agriculture locale produisant à peu près tout, même des faux Champagne, faux Camembert et Faux Brie tout à fait comestibles.

En revanche, il y a un secteur de la cuisine sud-africaine qui laisse à désirer: celui de la pâtisserie. Le dessert, ce n’est pas trop leur truc aux sud-africains, d’ailleurs certains l’appellent pudding, cela vous donne déjà une petite idée… Ce n’est pas que les pâtisseries sud-africaines n’existent pas, c’est juste qu’elles manquent de… elles manquent de ce je-ne sais-quoi qui réjouit les papilles et fait taire toute culpabilité calorique de mes pâtissiers français préférés. Ce qui pèche dans la pâtisserie sud-africaine, ce n’est pas la quantité. Visiblement pour qu’un gâteau soit bon, il faut d’abord qu’il soit gros et visible. Par exemple, comme ça:

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Une sorte de génoise fourrée de crème et recouverte d’une bonne couche de crème au sucre… Rien qu’à regarder une tranche, on a le compteur calorique qui s’affole, sans parler des enzymes gastriques qui se demandent comment absorber les colorants. Celui-ci, au couleurs du pays est assez populaire, on a aussi le “velvet cake” recouvert de copeaux rouge cramoisi… Vous voulez (au choix) du gras, du féculent, du sucre, vous en aurez pour votre argent! Le nombre de calories contenues dans un seul de ces chefs-d’oeuvre correspond à peu de chose près à la ration mensuelle d’une famille de somalis… Les pâtisseries locales sont donc infréquentables, quid des desserts familiaux?

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Les deux desserts fétiches locaux, évoqués comme les incontournables de la gastronomie sud-africaine,  et qu’on vous sert régulièrement dans pensions, tables d’hôtes ou autres lodges, sont le Malva Pudding (!) et la Milk Tart. Que penser de cet héritage pâtissier? Pas grand bien. Amis de la subtilité papillesque, passez votre chemin! Le Cape Malva Pudding(!) est un dessert spongieux comprenant une base de type quatre quarts à la confiture d’abricot, qu’on arrose d’une sauce sucrée à la sortie de la cuisson et que l’on sert (au choix) avec de la crème anglaise ou de la crème glacée. Résultat, un gloubiboulga gustatif dont on ne retire pas grand chose sinon un sentiment de satiété vite atteint et un taux de sucre à affoler votre diabétogramme.

Quant à la Milk Tart… Pour vous dire à quel point ce dessert est populaire, le mois de février est labellisé “National Milk Tart Month” en Afrique du Sud et des concours de milk tarts sont organisés un peu partout dans le pays. Sur une base de pâte brisée on verse une “custard” faite à base de lait concentré, d’oeufs, de sucre et d’extrait de vanille, avec un peu de Maïzena pour lier le tout. Saupoudrez abondamment le résultat obtenu avec de la cannelle… Un summum gustatif! Personnellement j’ai rarement testé de dessert aussi fade et écoeurant…

Bref, la pâtisserie locale, il n’y a pas de quoi en faire un flanc. Le constat s’impose: les douceurs, ce n’est pas leur tasse de thé aux sud-africains. L’histoire récente ne leur a pas laissé le loisir de mettre au point des ganaches délicates, des crèmes Chiboust ou des tartes Bourdaloue… Heureusement qu’à Joburg, ville d’immigration, la communauté française est sauvée du naufrage par Patachon French pâtisserie, dont le propriétaire a fait ses classes chez Le Nôtre… En cas de blues dominical, une dose d’opéra, de tarte au citron meringuée, un Paris-Brest bien crémeux, ou un gros Saint-Honoré et soudain tout va mieux!

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Et Dlamini coula SASSA…

J’avais conclu mes précédents billets sur la vie politique sud-africaine sur l’espoir que représentent, contre une certaine classe politique corrompue, les associations de la société civile et la justice sud-africaine. Cette constatation est renforcée à la vue de la dernière en date, celle concernant le système de sécurité sociale sud-africaine la SASSA.

Une nouvelle fois un membre du gouvernement sud-africain a fait preuve de son plus total mépris pour les plus pauvres de ses concitoyens et pour les injonctions de la cour constitutionnelle. Ce mois-ci, l’affaire qui a agité les médias sud-africains avait pour étiquette l’acronyme SASSA (South African Social Security Agency), et le contrat passé avec la société CPS (Cash Paymaster Services) pour la distribution des allocations (“social grants”) à un nombre de bénéficiaires estimé entre 14 et 17 millions de personnes selon les sources.

De quoi s’agit-il? En 2014, une décision de la cour constitutionnelle d’Afrique du Sud rend un jugement qui estime illégale l’attribution à CPS de la sous-traitance du paiement des “grants” à leurs bénéficiaires. Les sommes accordées ne sont pas mirobolantes (quelques centaines de rands mensuels) mais représentent souvent la seule rentrée d’argent pour des familles pauvres qui n’ont pas d’autres sources de revenus. Le jugement de la Cour Constitutionnelle en 2014 demandait au ministère du développement social, ministre de tutelle de SASSA, de trouver une autre solution que CPS pour la distribution des allocations, constatant des irrégularités dans le processus d’attribution du marché et dans l’exécution des missions du prestataire. Etaient soulignées notamment quelques pratiques abusives du prestataire qui effectuait des prélèvements sur les sommes versées par SASSA au titre de créances qu’il avait consenties, à des taux élevés, aux allocataires. Compte-tenu de l’importance du problème, et ne souhaitant pas pénaliser les bénéficiaires des “grants”, la décision de justice donnait jusqu’au 31 mars 2017 (soit trois ans) au ministère pour s’exécuter. Un premier appel d’offre de services pour remplacer CPS n’ayant rien donné en 2015, le ministère se trouvait alors dans l’obligation de trouver des ressources/une structure pour le faire au sein de l’administration. Interrogée au Parlement fin 2015 à ce sujet, la ministre répondait que SASSA prendrait en main les paiements.

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Fin février 2017, les associations de défense des droits ont commencé à demander à la ministre Bathabile Dlamini, quelle solution alternative elle avait trouvé au contrat avec CPS. Les réponses plus qu’évasives de la ministre laissaient entendre qu’aucun plan n’avait été envisagé, ou que la solution interne évoquée avait peu de chance d’être opérationnelle. Sauf à prolonger le contrat du fournisseur en place,  contrairement à la décision de la cour constitutionnelle, il y avait peu de chances que les les bénéficiaires des “social grants” perçoivent leur mensualité au premier avril. Vendredi 17 mars, la cour constitutionnelle a de nouveau statué sur le cas SASSA/CPS et le jugement énoncé est particulièrement sévère avec la ministre dont il a souligné l’incompétence crasse tout au long du processus. Cependant, dans l’intérêt des bénéficiaires des aides sociales, la cour ne voit pas d’autre moyen que de prolonger pour un an maximum le contrat de CPS, mais demande à ce que des comptes lui soient rendus régulièrement sur la progression de la procédure de substitution. Elle demande à ce que la ministre donne des explications sur la débâcle ou soit contrainte à payer elle même les frais de justice encourus.

Des articles de presse ayant interrogé des titulaires de l’administration mettent en évidence l’incurie qui régnait au ministère et l’impossibilité dans laquelle la ministre était d’affirmer à quelque moment que ce soit de la procédure qu’il n’y avait pas de crise de SASSA et que l’agence serait en mesure d’assurer son rôle au premier avril 2017.

Mois après mois le gouvernement du dernier mandat de Zuma, qui voudrait voir les pouvoirs du président renforcé, montre l’inexorable dérive de l’ANC, parti qui a suscité tant d’espoirs mais qui se trouve aujourd’hui à bout de souffle et incapable d’insuffler une nouvelle dynamique à une société où la population noire commence à se demander si elle n’ont pas été le dindon d’une farce qu’elle trouve de plus en plus indigeste.

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Le rêve de Jacob…

Cela fait quelque temps que je n’ai pas abordé le sujet de la vie politique sud-africaine, non pas parce qu’il ne s’y passe rien. La vie politique locale est toujours très mouvementée, mais parce que, comme le disait je ne sais plus quel philosophe, le rire naît souvent de la distance qu’il y a entre la situation du rieur et la situation dont on rit. Or la vie politique occidentale, et notamment la campagne électorale française ces derniers temps, offre de plus en plus ses épisodes chaotiques et qui font douter de la démocratie dont les vies politique africaine et sud-africaine sont coutumières.

En cherchant une illustration pour ce premier billet “vie politique” de l’année 2017, je suis tombée sur cette peinture de Gauguin que j’aime beaucoup, bien qu’elle soit moins connue que celles de sa période tahitienne, peinture de la période “Pont-Aven”dont j’apprécie les couleurs et le mouvement et qui s’intitule “le combat de Jacob et de l’Ange”. Le titre résume ce que sera l’année 2017 pour le président Zuma. Comme cette peinture venait en illustration d’un site d’éducation religieuse, j’ai jeté un coup d’oeil sur le texte et  j’y ai vu quelque ironie.

Au fait, savez-vous qui est Jacob? Ne vous cachez pas derrière votre souris! Si vous ne l’avez jamais fait, plongez vous dans l’Ancien Testament, un des meilleurs livres qui ait jamais été écrits. Un de ceux que j’emporterais sur une île déserte, un condensé d’orgueil, de machinations, de jalousies familiales, d’adultère, de meurtres, de péchés plus laids les uns que les autres, bref un “page-turner” multi-millénaire! Jacob, c’est le fils d’Isaac, le père des douze tribus d’Israel, et depuis son enfance c’est un petit malin (héhéhé). Le prénom Jacob signifie “protégé de Dieu”… Jacob dans la Bible est un insoumis qui mènera un combat contre un ange (représentant Dieu) qui lui révélera ensuite dans un rêve qu’il a été choisi pour être le père du peuple élu (les théologiens me pardonneront ce raccourci).

L’année 2017 sera l’année du combat de Jacob Zuma et de l’ange de la Démocratie sud-africaine. Je ne sais pas si les calvinistes qui ont peuplé la région du Cap et les peuples africains christianisés croient aux anges, mais ils feraient mieux de prier pour que l’intérêt de tous prévalent et non seulement ceux des affidés du clan Zuma. Pourquoi donc cette importance de 2017? En décembre 2017 aura lieu le grand congrès durant lequel l’ANC, au pouvoir depuis vingt-deux ans, désignera le ou la successeur(e) de Jacob Zuma à la tête de l’ANC. Ce ou cette successeur(e) sera évidemment le candidat désigné de l’ANC aux élections présidentielles de 2019. Et l’avenir de Jacob Zuma et de ses 783 charges pour corruption, trafic d’influence etc. on en a parlé ici, dépendra évidemment de la désignation de son/sa successeur/e.

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Les deux poids lourds en lice sont un homme et une femme (combat très paritaire, il faut le souligner): Cyril Ramaphosa, l’un des rédacteurs de la constitution sud-africaine, milliardaire aux intérêts multiples, actuel vice-président de l’ANC qui se voyait déjà promis à la présidence, comme ses prédécesseurs avant lui avaient “naturellement” glissé de la vice-présidence à la présidence, et Nkosazana Dlamini Zuma, femme politique, ancienne ministre de la santé sous Mbeki ayant contribué à retarder l’admission de la bombe sanitaire qu’était le SIDA, ayant récemment terminé son mandat de présidente de l’Union Africaine, où elle n’a guère brillé, mais et c’est surtout le noeud du problème ex-femme de Jacob Zuma, mère de deux de ses enfants, et ayant son rondavel particulier à Nkandla, fief des Zuma.

Le clan Zuma est tout entier à son travail de sape contre Cyril Ramaphosa. Vieux routier de la politique, celui-ci s’est enrichi au moment de l’accession à la démocratie grâce à ses relations politiques avec l’oligarchie blanche. Il est devenu un homme d’affaires respecté, actionnaire minoritaire et membre de multiples conseils d’administration des plus grandes sociétés du pays. Il est perçu comme un allié du capital et du milieu des affaires dans une ANC où le Parti Communiste et l’union des syndicats COSATU sont des composantes non négligeables. Ses états de service ont également été ternis par le rôle qu’on lui prête dans les évènements tristement célèbres de Marikana, en août 2012 où il est soupçonné d’avoir pesé pour une intervention musclée de la police contre les manifestants et grévistes de cette mine de platine pour favoriser ses intérêts et ceux de ses co-actionnaires.

L’affaire s’est soldée par une trentaine de morts et soixante dix blessés dont un certain nombre avec des balles dans le dos… Marikana a marqué les débuts de la défiance de l’électorat traditionnellement ANC avec le parti de Mandela. Qu’un gouvernement issu des luttes de la libération de l’apartheid fasse tirer sur des travailleurs noirs qui constituaient son vivier naturel de voix a ébranlé l’opinion et ouvert la voie aux autres partis.

La route est longue jusqu’au congrès de décembre et pour l’instant bien malin qui pourrait prédire qui sortira vainqueur (ou vainqueure?) de la lutte interne à l’ANC qui s’engage. A l’extérieur du parti, les partis d’opposition, la Democratic Alliance (DA) qui a gagné le contrôle de quatre des grandes métropoles sud-africaines aux dernières élections locales, et l’EFF (les Economic Freedom Fighters) de Julius Malema, semblent vouloir tout faire pour empêcher Jacob Zuma de terminer son mandat, et surtout de faire nommer comme successeure, une personne qui aurait tout intérêt à enterrer les affaires judiciaires du père de ses enfants.

En attendant, Jacob Zuma se montre combatif. Début février a eu lieu le traditionnel discours sur le”State Of The Nation”, à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire de l’année à Cape Town. C’est un évènement annuel, toujours très solennel, où le président vient en grande pompe prononcer ses voeux et son programme pour l’année qui commence devant le Parlement. Le discours est suivi pendant plusieurs jours de réceptions à Cape Town, et de réponses des parlementaires de l’opposition au programme énoncé par le président. Cette année, redoutant plus encore que les années précédentes les manifestations de ses opposants, le chef de l’Etat a fait renforcer les sécurité sur le parcours qu’il devait effectuer avant d’arriver au Parlement. Il a fait appel, de manière tout à fait exceptionnelle à l’armée pour renforcer le discours policier, s’attirant les commentaires désobligeants des partis d’opposition, prompts à brandir la menace de la fin de la démocratie.

La numéro un du parlement a fait évacuer sans ménagement les représentants de l’EFF qui manifestaient bruyamment leur désaccord avec les agissements du chef de l’Etat et s’opposant à ce qu’un chef d’Etat reconnu coupable de non-respect de la constitution s’exprime dans l’enceinte du parlement. La twittosphère a repassé en boucle le visage grimaçant de Julius Malema rudoyé par les personnels de sécurité, et escorté sous bonne garde avec ses co-députés en dehors de l’assemblée. Le “community manager” de la présidence d’Afrique du Sud s’est même fendu d’un “ahahahaha” en réponse à la plainte de Malema alléguant que les Pandore lui auraient massacré les bijoux de famille pour obtenir sa coopération et le faire sortir…

Evidemment, le fond du discours de Zuma a été moins abondamment commenté que les évènements périphériques et la démonstration de force de l’EFF qui a refusé de laisser le président s’exprimer avant d’être violemment sorti de l’assemblée par les policiers en civil.

Le président Zuma n’a rien d’un orateur captivant, et après la demi-heure de bras de fer entre la numéro un du Parlement Baleka Mbete, et la sortie (pacifique celle-ci) des représentants du DA suite au refus de la même Baleka Mbete de faire respecter une minute de silence en mémoire des victimes de Life Esidemeni. Le président Zuma est désormais largement inaudible ce qui ne l’empêche pas de tirer les ficelles en arrière-plan. Ainsi il a contraint un député de la Province du North West à démissionner pour laisser sa place à Brian Molefe, ex-directeur d’Eskom ayant été pointé du doigt par l’ex Public Protector Thuli Madonsela dans le rapport “State Capture” pour sa collusion avec la famille Gupta. La rumeur prétend que cela paverait la voie à un remplacement du ministre des finances honni par le clan Zuma, Pravin Gordhan, par un affidé de Zuma qui pourrait permettre à sa famille de continuer à s’enrichir en négociant des commissions sur des marchés publics…

Les rêves de Jacob Zuma risquent fort d’être perturbés en cette dernière année où il assure la présidence de l’ANC. Mais comme son homologue de l’ancien testament, la ruse est une de ses qualités maîtresses et il ne serait pas étonnant qu’il n’hésite pas à en jouer…

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#LifeEsidemeni : scandale sanitaire dans le Gauteng

Une société montre son humanité dans le traitement qu’elle réserve aux plus vulnérables. Les services de santé de la province du Gauteng ont prouvé, dans la façon dont s’est déroulée l’une des affaires sanitaires les plus graves des dernières années, l’incurie d’une élite politique plus soucieuse de se distribuer les postes que de servir ses concitoyens les plus humbles et les plus démunis.

Mercredi 1er février 2017 a été rendu public un rapport commandité en septembre 2016 au médiateur des affaires de santé, le professeur Malegapuru Magkoba. l’objet de ce rapport: les morts suspectes d’un certain nombre de patients souffrants de troubles psychiatriques dans les mois qui ont suivi leur relocalisation de la structure privée appartenant au groupe Life “Life Esidemeni” à de petites structures privées communautaires, souvent des ONG, où elles étaient censées recevoir des soins similaires mais à un coût moindre pour les services de santé de la province. La volonté de la directrice de la santé de la province était de faire des économies, et de désinstitutionaliser le soin des 1900 patients souffrant de troubles psychiatriques hospitalisés pour des longues durées dans l’établissement de Life Esidemeni. Depuis la décision contestée de la ministre de la santé de la province en octobre 2015, de terminer le contrat avec le groupe privé, les associations de patients, des familles de résidents à Life Esidemeni,  mais aussi des associations de professionnels, comme la société sud-africaine des psychiatres, s’étaient inquiétés des conditions d’accueil de leurs proches dans des structures dont la capacité à prendre en compte les besoins spécifiques des malades n’était pas garantie. Entre décembre 2015 et mars 2016, des réunions entre les parties ont lieu à la direction de la santé du Gauteng. Les associations des familles et les activistes demandent des garanties qu’on ne leur fournit pas sur le professionnalisme des futures structures d’accueil. Elles ont des doutes sur la façon dont le transfert des patients est préparé. Le 18 février, le département annonce par voie de presse que tous les patients seront relocalisés entre mars et juin 2016.

En mars 2016, des associations s’opposent, par voie de tribunal au transfert de 54 patients avec des diagnostics assez préoccupants, incapables de se prendre en charge, dans une maison n’offrant aucun soin psychiatrique, et n’ayant aucun professionnel apte à s’en occuper. Le tribunal rend son jugement en faveur du département de la santé qui affirme avoir fait expertiser les patients qui n’ont plus besoin de tels soins. Les 54 patients sont déplacés à Takalani Home, 12 mourront dans les mois qui suivent. Les relocalisations sont souvent effectuées sans que les familles soient informées de la date et du lieu où leurs proches ont été transférés. Les interviews de personnels de l’institution révèlent des patients récupérés par les organisations destinataires dans la benne de bakkies (pick-up) attachés avec des draps. Les responsables des organisations ne prennent même pas la peine de récupérer les dossiers médicaux qui pourraient leur indiquer d’éventuels besoins spécifiques des personnes confiées à leurs soins. En septembre, les retours des premières familles laissent soupçonner un nombre important de décès suite au transfert, Le médiateur du département de la santé est donc saisi pour enquêter sur la façon dont les transferts ont été organisés et sur les conséquences.

Le rapport qu’il a rendu le 1er février ne laisse aucun doute sur le fait qu’il y a eu de la part des autorités sanitaires du Gauteng des négligences coupables à plusieurs niveaux. L’intitulé du rapport de 180 pages “Circumstances surrounding the deaths of mentally ill patients: Gauteng Province—No Guns: 94+ Silent Deaths and Still Counting” (circonstances de la mort de patients malades mentaux: Gauteng Province- Pas d’armes à feu: 94 + morts silencieuses et on compte encore) est plus qu’explicite. La responsable du service santé, Qedani Mahlangu a d’ailleurs démissionné avant la débâcle. “Un nouveau Marikana!” titre la presse à scandales. Le rapport établi la responsabilité de la démissionnaire, mais aussi de sa chef de département, et de l’un des directeurs qui a accordé des agréments à des structures montées à la hâte pour répondre à l’aubaine créée par le déplacement des patients sans avoir les locaux, les moyens et les personnels suffisants pour prendre soin de malades mentaux. Sa supérieure hiérarchique qui était la seule à pouvoir signer ses autorisations a ensuite essayé de masquer les irrégularités de procédures, et en faire disparaître les preuves. Un seul des patients est décédé des conséquences de sa condition psychiatrique. D’autres sont morts de faim, de manque de soins, de pneumonie, d’infections diverses et variées… Certains cadavres portaient des traces de maltraitances physiques. L’ensemble de l’opération a été conduit en dépit du bon sens et sans que jamais ne soit prises en comptes les observations des associations des familles ou des professionnels qui émettaient des doutes. Le bien-être des patients a été ignoré au nom d’intérêts économiques, de baisse des coûts, et de mépris total pour les personnes hospitalisées et leurs familles.

Le médiateur, auteur du rapport a préconisé que les patients survivants soient placés dans de nouveaux centres publics ou (réellement) agréés dans les quarante cinq jours et que des poursuites judiciaires soient engagées pour établir les responsabilités et sanctionner en conséquences ceux qui ont causé la mort d’une centaine de personnes vulnérables.

La responsable au niveau provincial a démissionné, un jour avant la publication du rapport, en ayant eu communication, comme le veulent les usages. Le ministre de la santé a regretté les faits, mais les poids lourds du gouvernement n’ont guère montré de compassion pour les morts et leurs familles. Aucun deuil national n’a été décrété, aucune manifestation n’a été prévue en hommage aux victimes, et si le parti d’opposition, le DA (Democratic Alliance) et les jeunes de l’ANC (ANCYL) de la province du Gauteng ont demandé la tête de David Makhura, chef du gouvernement provincial, ils sont bien les seuls dans le parti, la ligne officielle est de ne pas faire de vagues pour ne pas aggraver le deuil des familles…

L’éditorialiste Justice Malala craint que l’affaire soit classée sans suite et tombe aux oubliettes. Pour lui, la faible mobilisation des politiques et de l’opinion publique très peu de manifestations ont eu lieu. Il n’y a pas eu de descente en masse dans la rue pour demander que la justice soir faite. Seules les familles des victimes et quelques organisations les défendant ont organisé une veillée en souvenir des morts devant la maison du numéro un de la province du Gauteng. Les cadres de l’ANC sont muets, et ce silence est pour Malala, une preuve que “black lives don’t matter” en Afrique du Sud.

Quelques réflexions sur cette triste histoire. Tout d’abord, les objectifs du gouvernement provincial au départ n’étaient pas forcément mauvais. Décision avait été prise de desinstitutionaliser les malades des services psychiatriques. L’idée étant que les malades seraient mieux dans des structures de proximité, près de chez eux plutôt que dans des grandes structures. Et le service de santé du Gauteng pensait par ailleurs faire des économies par la même occasion, ce qui est une préoccupation de nombre de systèmes de santé publique. La désinstitutionalisation a eu lieu un peu partout. Dans le monde occidental, dès les années 60 on commence à remettre en cause ces institutions presque carcérales que sont les asiles où les malades psychiatriques font de longs séjours. Par ailleurs l’amélioration des traitements médicamenteux permet de stabiliser les patients souffrant de certaines conditions et de les renvoyer chez eux où ils sont réputés être mieux entourés que dans des institutions hostiles. Malheureusement, pour certains pensionnaires de #LifeEsidemeni , la desinstitutionnalisation s’est avérée mortelle. Dans les échanges entre la directrice de la santé et une parente d’une pensionnaire avant le transfert, la directrice avait indiqué que les malades seraient mieux dans leurs familles ou auprès de leur communauté. Ce qui en théorie peut être vrai, mais ne tient pas compte de la réalité. La parente lui a alors rétorqué qu’elle n’avait jamais passé vingt-quatre heures avec une personne souffrant de troubles psychiques. Qui connaît les conditions d’hébergement dans les townships ne peut pas supposer un moment que ce soit le meilleur endroit pour entourer et prodiguer des soins à une personnes souffrant de troubles mentaux. Pour les pathologies les plus lourdes, confier (comme ça a été le cas) quarante personnes nécessitant des soins à des associations qui ont en tout et pour tout un local et une infirmière à la retraite, c’était courir à la catastrophe de manière certaine.

Cette affaire est révélatrice de failles de cette jeune démocratie qu’est la société sud-africaine.

Elle expose ce qu’est devenu l’ANC, parti de Mandela, après vingt ans de pouvoir sans partage. Ce parti qui a mis fin au régime terrible de l’apartheid, parti qui domine encore largement la vie politique nationale et provinciale (seule une province, le Western Cape est gérée par le parti de l’Alliance Démocratique DA) a failli à son devoir de protection de ses concitoyens les plus pauvres et les plus vulnérables. Les responsables de la province du Gauteng, tous des affidés du parti au pouvoir, ont agi pour appliquer au plus vite des décisions au mépris des avertissements des familles et des associations. La responsable de la santé a ignoré toutes les mises en garde, a fait traîner une médiation pendant laquelle elle a été incapable de fournir les garanties demandées, et le rapport note dans ses services, une culture de la peur qui fait que les échelons inférieurs ont tu les doutes qui les assaillaient pour ne pas contredire leur hiérarchie.

En septembre, lorsqu’ont été révélées les 36 premiers décès, la direction provinciale de la santé n’a même pas été en mesure de donner une évaluation fiable du nombre de décès. Le ministre de la santé a certes fait diligenter une enquête mais n’a pas ordonné le placement d’urgence dans des structures sûres des survivants. Combien de morts auraient-elle alors pu être évitées? L’ANC est devenu un parti corrompu où l’on sert les intérêts des membres avant de servir (si ce n’est pas contradictoire) l’intérêt général. A titre d’exemple, tout récemment, le nouveau maire DA de Johannesburg, entré en fonction il y a cent jours, annonçait que ses services avaient identifié plus de cent fonctionnaires qui accordaient des licences contre des pots-de-vin,et que ces fonctionnaires seraient révoqués et présentés à la justice. Le syndicat de la fonction publique, membre de Cosatu (l’une des composantes de l’ANC) avait alors crié au scandale et à la chasse au sorcières.

Il y a cependant des raisons d’espérer. Et ces raisons se trouvent dans un appareil judiciaire qui fonctionne plutôt bien, et des organisations de la société civile très dynamiques. J’ai évoqué dans un précédent billet de blog le rôle déterminant de la TAC (Treatment Action Campaign) dans le remboursement des anti-rétroviraux pour le traitement du Sida. Dans le cas de #LifeEsidemeni c’est une autre association section 27, une ONG qui a suivi l’affaire depuis le début et agi auprès des familles et continue à les soutenir. La section 27 de la constitution d’Afrique du Sud est celle qui accorde à tous les sud-africains: “the rights to foodwaterhealth care and social assistance, which the state must progressively realise within the limits of its resources” (Wikipedia). C’est une des associations les plus dynamiques de défenses des droits des citoyens qui demande régulièrement des comptes aux gouvernements et organismes publics sur la réalisation des objectifs de la section 27. Si les victimes de #LifeEsidemeni se voient rendre justice ce sera en partie grâce aux efforts de cette organisation. Tant que l’Afrique du Sud aura une portion de société civile qui continue à se battre et à mobiliser des moyens pour se faire entendre, et pour faire respecter les promesses contenues dans sa constitution, elle continuera à progresser.

PS: Mon prof de Zoulou m’a fait remarquer qu’Esidemeni signifiait “le lieu de la dignité” en Xhosa.. Quelle cruelle ironie!

Ils ont quitté la France du général de Gaulle…

Samedi 28 janvier le consul général de France à Johannesburg, monsieur Raymond Quereilhac est allé comme tous les ans, avec le président de la Société Française de Bienfaisance de Johannesburg, Olivier Lammens, rendre visite et partager la traditionnelle galette des rois avec la communauté française de Vanderbijlpark, petite bourgade industrielle à une centaine de kilomètres au sud de Johannesburg. Je lui ai demandé de l’accompagner. J’avais envie de rencontrer ces français arrivés entre la fin des années 60 et le début des années 70 qui ont fait souche sur place et ne sont jamais repartis. Il paraît qu’il y a eu jusqu’à 800 français à Vandebijlpark. Cela m’intéressait d’entendre leurs histoires, leurs expériences si différentes de celles des “expats” arrivant aujourd’hui dans les banlieues nord de Johannesburg.

Ils étaient une vingtaine, dans la salle d’un petit hôtel de Vanderbijlpark. Certains parlant encore très bien le français, certains l’ayant un peu oublié, truffant leurs conversations de mots ou d’expressions anglaises “so… so…” ou afrikaner… Certains un peu cabossés par l’âge, ils ont allègrement passé la barre des soixante-dix ans! Les deuils, la vie, en ont marqués quelques uns. D’autres semblent avoir mieux tenu le choc, parlant fort et marchand droits comme des i, certains avec enfants et petits-enfants, heureux en tout cas de se retrouver et de partager ce moment.

Vanderbijlpark n’est pas vraiment le genre de bourgade dont vous entendrez parler dans les guides touristiques. C’est une ville industrielle créée dans les années 20 sur les bords de la rivière Vaal par l’ingénieur Henrik Van der Bilj. Un bastion de cols bleus afrikaners. Avec les villes voisines de Sasolburg et Vereeniging, elle forme le triangle industriel du Vaal, regroupant aciéries, raffineries et autres complexes industriels. Elle compte 95 000 habitants majoritairement blancs (à plus de 54%). Une partie de Vandebiljpark a été construite par ISCOR (South African Iron and Steel Corporation, maintenant passé sous la houlette d’Arcelor Mittal) pour loger ses employés. Le long des rues portant des noms d’hommes de lettres: Shakespeare, Milton, Balzac… des barres de bâtiments similaires en briques à un étage en briques avec petite cour, aujourd’hui un peu mités pompeusement baptisés “terraces”, rappellent les cités industrielles de l’Angleterre ou du Nord de la France.

J’ai pu discuter avec plusieurs des participants qui m’ont raconté des histoires de vies très émouvantes et parfois surprenantes. Ils sont arrivés dans la même décennie, entre 61 et 71, avec des parcours qui reflètent ce qu’était la France sous de Gaulle et Pompidou, une histoire qui contraste avec le thème rebattu des trente glorieuses ou la nostalgie de cette France des années 70 si télégénique. C’est de cette France-là qu’ils ont eu envie de partir, de changer d’air, d’horizon. Ils venaient de régions variées. L’une de mes interlocutrices était une pied-noir de la région d’Oran, arrivée en 62 et installée dans le Tarn mais elle n’en supportait pas le climat. Le mari d’une autre était maçon et ne trouvait pas de travail dans sa Normandie natale, ils avaient envie de changer. Une autre est venue à vingt ans avec ses parents, toute la famille déménageait alors, elle n’allait pas rester. Un de mes interlocuteurs venait de Lorraine où il était ajusteur dans une usine, l’autre était électricien dans la région bordelaise. Ils n’aimaient pas le climat social dans ces années 67-68. En Lorraine, les mines commençaient à fermer, il y avait des grèves. Ils ont lu les annonces dans les journaux locaux. ISCOR proposait à des personnes qualifiées des contrats de trois ans pour venir travailler en Afrique du Sud, avec billets d’avion (aller-retour) pour toute la famille, logement sur place. Ils sont allés aux réunions d’information, se sont dit “pourquoi pas?”, ont tout liquidé en France et ont pris l’avion (d’Orly? du Bourget?). Certains se sont mariés à la hâte pour pouvoir venir ensemble. Ils ont atterri à Johannesburg (“aéroport était tout petit alors!”) avec quelques valises. Et le maire de Vanderbiljpark est venu les chercher. Et là, ils ont découvert un autre monde, une autre culture.

Les débuts ont été rudes. “On est arrivé, il pleuvait, mon père voulait repartir tout de suite! Ce n’était pas ce qu’on lui avait dit!”. “Il ne nous avaient pas tout dit à la réunion d’information” dit un autre en souriant. Il a fallu s’habituer. Ce n’était pas la vie de cocagne. On avait des maisons par contrat, mais elles n’étaient pas meublées. Il fallait attendre les premières payes et mettre un peu de sous de côté pour acheter une table, des chaises, un frigidaire… pour la machine à laver, on a attendu longtemps!  On faisait les lessives à la main. Il fallait aussi se faire comprendre dans les magasins, trouver de quoi manger. “on ne comprenait pas ce qu’il y avait, heureusement ma femme parlait un peu l’anglais”… “Les Afrikaner n’étaient pas sympa avec nous, ils nous regardaient d’un drôle d’air… Ils pensaient qu’on était là pour leur prendre leur travail”. “Ils nous ont traités comme des nègres” lâche une de mes interlocutrice qui ne mâche pas ses mots. Ils ont dû apprendre la langue, pour se débrouiller. Certains ont été tentés de repartir au bout de trois ans, mais ne l’ont pas fait. Ils se sont habitués à ce nouveau pays, à son climat. Ils ont appris à négocier leur contrat (toujours regarder l’aide médicale et la retraite!). Certains ont acheté leur maison. “C’était plus sûr, sinon chaque fois que vous changiez de travail, on vous mettait à la porte de chez vous”. A l’époque, c’était facile de changer de travail, les français étaient bien formés, on les embauchait tout de suite. Les enfants sont nés, ont grandi, se sont faits à cette vie. Certains vivent encore à Vanderbiljpark d’autres sont allés vivre ailleurs.

En cinquante ans le pays a changé, mais ils sont restés, ils ne se sentaient pas vraiment chez eux en France quand ils rentraient, pas très souvent, pour des évènements familiaux. Les bouleversements politiques en Afrique du Sud, la fin de l’apartheid, ils ont fait avec, même s’ils reconnaissent que sur la fin, c’était plus difficile de trouver du travail. Ils disent aussi que pour leurs enfants c’est dur. Il y a eu des épreuves, des deuils, des enfants partis trop vite, des veuvages dont l’évocation leur serre la gorge. Mais leur vie est ici, ils essaient de s’entraider face aux épreuves.

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Post-scriptum: Ayant eu un commentaire sur une “zone d’ombre” de cet article (dont une partie abrégée est parue sur lepetitjournal.com de Johannesburg) sur les opinions politiques des personnes citées dans ce texte et leur complaisance supposée avec le régime de l’apartheid, je souhaite apporter quelques précisions. D’une part, j’ai rencontré ces personnes lors d’un évènement festif, le partage de la galette des rois et cet article n’est pas le fruit d’entretiens structurés avec les personnes, mais d’échanges. Ce n’est donc pas un travail sociologique mais une rencontre. J’ai personnellement été surprise que, lorsque je leur ai demandé quelle avait été leur impression en arrivant en Afrique du Sud, aucun ne m’ait mentionné la dureté de l’apartheid, alors qu’à mes yeux c’était le problème structurant d’Afrique du Sud dans les années 60 (montée puissance, premiers déplacements massifs, régime policier etc.). Lorsque je leur ai posé la question “et l’apartheid?” ils m’ont répondu qu’ils avaient fait avec. Et en même temps, pour des français quittant la France de ces années-là, la séparation entre les blancs et les noirs et l’état policier n’était peut-être pas si choquante que ça. Il se peut aussi que la séparation ait été tellement bien organisée dans ce triangle industriel afrikaner que les français n’aient pas vu (ou n’aient pas voulu remarquer) ce qui se passait en dehors de leur univers immédiat. C’est ce qui m’a intéressée chez eux, c’est ce prisme très “France des années 60” qui se ressent même pour certains dans leur façon de parler, qu’ils ont gardé.

 

Quelle place pour le consentement dans la politique de santé publique sur le sida en Afrique du Sud?

J’ai très peu évoqué sur ce blog le problème de santé publique majeur dans ce pays: celui de la prévalence du SIDA. C’était un oubli calculé. Je voulais éviter de tomber directement dans le cliché: “décrivez nous l’Afrique du Sud en trois chapitres: 1) la sécurité, 2) le racisme, 3) le SIDA”… Par ailleurs c’est vrai que dans ma vie quotidienne d’expatriée vivant dans les banlieues nord de Johannesburg je suis peu confrontée à cette réalité. J’ai pourtant eu l’occasion d’approcher un peu le sujet, qui ne peut qu’intéresser une sociologue “de la santé”. J’ai assisté à quelques présentations dans des séminaires de travaux sur l’histoire de l’épidémie, et le département sociologie d’UNISA (une université de Pretoria pour laquelle je fais de petits boulots) m’a demandé d’évaluer deux mémoires de masters d’étudiants en “Social Behaviour studies on HIV & AIDS”. Et comme c’est Le problème numéro un de santé publique je suis allée assistée à la matinée de présentations organisée par l’Unicef le jour du #worldaidsday2016 .

Cela ne suffit pas à faire de moi une experte, loin de là, mais cela m’a permis de constater que des notions que je considérais comme universelles et acquises, comme l’alpha et l’oméga de l’éthique médicale, n’avaient pas forcément cours dans ces contrées australes. La constatation la plus marquante pour moi, peut-être compte-tenu de mes recherches passées, était l’absence totale du mot “consentement” des débats ou discussions. Alors que  depuis les années 70 et la révélation des pratiques scandaleuses de certaines spécialités médicales ou des protocoles des essais thérapeutiques (stérilisations forcées ou utilisations de populations vulnérables comme cobayes pour des recherches “médicales”), la médecine occidentale a fait du consentement éclairé la pierre angulaire de sa pratique, ici, cela ne semble pas être une notion pertinente. Ou peut-être ne suis-je pas allée aux bons endroits. Je vais commencer par restituer rapidement les faits saillants sur l’histoire de l’épidémie en Afrique du Sud, j’évoquerai ensuite les faits qui m’ont marquée lors de la matinée de l’Unicef.

Les plus âgés d’entre nous ne peuvent ignorer que l’épidémie SIDA en Afrique du Sud a fait l’objet d’un énorme déni, sous la présidence de Thabo Mbeki… Le président Mbeki, avant de faire machine arrière et lancer une campagne de financement public des traitements anti-rétroviraux pour tous les africains du sud avait soutenu un certain nombre de thèses totalement farfelues sur la maladie. En mars 2016, un expert travaillant pour les Nations Unies a d’ailleurs déposé une plainte contre Thabo Mbeki auprès du Tribunal Pénal International, arguant que le retard pris par Mbeki sur les antirétroviraux aurait causé la mort de 300 000 personnes. En effet depuis 1998 en Afrique du Sud une association d’activistes appelée la Treatment Action Campaign faisait activement campagne pour le remboursement des anti-rétroviraux dans le pays, appels qui ne seront entendus que fin 2003. Une perte de chance pour la population d’un des pays les plus touchés au monde par le virus.

Ce sont surtout les témoignages que j’ai entendus à la conférence Unicef sur le Sida chez les enfants et les adolescents qui m’ont touchée. Les chiffres d’infection par le virus du Sida chez les adolescents en Afrique sub-saharienne sont extrêmement inquiétants. Le premier témoignage émanait d’une femme remarquable, une namibienne, Livey Van Wyck, qui a contracté le SIDA en 2001, lorsqu’elle avait 17 ans. Elle ne savait pas ce qu’était le Sida, ne voulait pas dire à sa mère qu’elle était enceinte, mais lorsque cette dernière l’a découvert, elle a fait ce que toute autre mère aurait fait, elle l’a amenée consultée au dispensaire local. Là on a fait procéder à un certain nombre d’examens et de tests, et, nous dit Livey Van Wick, elle ne savait pas quels tests on lui avait fait. Quelques semaines plus tard, elle revient au dispensaire et elle rentre dans le cabinet du médecin avec sa mère (!). Dans le cabinet du médecin se trouvait également une infirmière et un pasteur (!!!!). Devant tout ce beau monde, le médecin lui annonce qu’elle est séropositive et le pasteur d’enchaîner sur le péché et le repentir, la damnation etc. Visiblement, vu la suite, le médecin a dû également lui parler des antirétroviraux, mais son souvenir le plus vif, c’est le sermon du pasteur. Rentrée chez elle, elle devient une pariah. Elle est renvoyée de son école (qu’elle adorait), elle a interdiction de manger avec les mêmes couverts que ses frères et soeurs, interdit pour eux de boire dans les mêmes verres, de partager des bouteilles d’eau etc. Pour sa famille, elle devient la brebis galeuse et doit mourir dans les mois à venir. Elle entend sa mère parler avec ses tantes de la préparation des funérailles (à 17 ans), qui va être invité, qui doit amener la vache qu’on tuera pour nourrir tout ce beau monde… Mais elle ne meurt pas. Au bout de quelques mois, sa mère lui fait comprendre qu’elle est un embarras pour toute la famille, que le voisinage la regarde de travers et qu’elle doit s’en aller. Elle la met à la porte et lui recommande d’aller vivre chez sa grand-mère sans même lui donner d’argent pour le transport. Livey fait du stop et sa grand-mère s’avère être la première personne qui la traite comme un être humain depuis l’annonce du diagnostic. Elle la fait rentrer dans sa maison et s’occupe d’elle et du bébé à naître. Grâce aux antirétroviraux financés par un programme de l’Unicef, le bébé naît sans le virus. Et la jeune mère survit. Cependant elle découvrira trois ans plus tard que les médecins, pendant sa césarienne, en ont profité pour lui ligaturer les trompes…  sans évidemment lui demander si, à 18 ans, elle pensait avoir d’autres enfants… Comme c’est une jeune femme énergique, elle retourne au village dont elle a été bannie et se bat contre les préjugés entourant les séropositifs. Son caractère étonnant et la maturité qu’elle a acquise pendant cette épreuve la feront élire plus jeune maire de Namibie. Elle continue aujourd’hui à travailler inlassablement pour ce qui est devenu sa cause, son fils est devenu adolescent et est toujours séronégatif.

L’histoire de cette jeune femme est très édifiante et est une “success story”, mais elle soulève quand même des questions quant à pratique des personnes qui dévoilent les résultats des tests. Je sais bien qu’en Afrique l’individu a moins de poids que la communauté, mais pour ce genre de nouvelle, est-il nécessaire qu’elle soit annoncée devant une assistance aussi nombreuse? Le conflit adolescente enceinte-mère est classique, il rajoute de la complexité à l’annonce. Quant à la présence du pasteur, elle s’explique par l’extrême religiosité des personnes en Afrique Australe mais elle est difficile à concevoir pour des yeux occidentaux.

Ce témoignage très fort a été suivi de témoignages plus courts de jeunes gens dans la salle, dont je ne saurais évaluer l’âge qui disaient que le stigmate était toujours présent, qu’ils avaient été rejetés par leur famille suite à la découverte de leur séropositivité. Presque quinze ans après la décision du gouvernement sud-africain de financer les traitements pour tous, le sida est une maladie qui isole et exclut. Selon les experts présents, c’est cette stigmatisation qui fait que les personnes ne se font pas tester et ne sont pas sous traitement. Les deux maîtres mots de cette conférence étaient donc la nécessité des tests et l’éducation. La possibilité d’un auto-test semblait une voie prometteuse, permettant dans un premier temps aux personnes ayant pris des risques d’évaluer s’il convient de se faire tester ou non. Les participants se sont aussi félicités des nouvelles possibilités de prévention avec le PrEP et les prochains essais de vaccin.

Evidemment, je ne suis pas une experte sur les politiques de santé publique de lutte contre le sida, mais l’absence de toute forme de discussion sur le consentement, où même le fait que le consentement des personnes aux tests, aux traitements ne soit jamais évoqué, ne serait-ce qu’en passant juste pour dire qu’il est incontournable mais que ce n’est pas le sujet m’a laissée perplexe. Alors je suis allée voir sur Internet, et là quelques recherches m’ont appris que depuis 2010, le test HIV n’était pas obligatoire mais qu’il était systématiquement proposé aux femmes enceintes en Afrique du Sud et qu’elles devaient s’y opposer activement pour ne pas l’avoir. Une étude de l’association Aids Legal Network s’est intéressée à l’expérience qu’en avaient les femmes et a trouvé (ce qui ne m’étonne pas vraiment) que le droit des femmes a une information claire et un consentement éclairé était bafoué, que les femmes interrogées s’étaient senties obligées de faire le test, que les pratiques des soignants étaient “humiliantes, non-respectueuses et abusives”. Elles exprimaient par ailleurs des réserves sur le fait que les résultats des tests étaient donnés sans aucun souci de confidentialité, avec des portes ouvertes ou du personnel soignant qui allait et venait, que les soignants les poussaient à révéler leur séropositivité à leur entourage, et que la révélation d’une séropositivité pouvait amener dans le cadre familial ou la communauté à des abus psychologiques ou physiques, à une stigmatisation difficiles à vivre. Une étude Amnesty International de 2014 montre qu’à cause de ces pratiques, et de la crainte d’être testées sans leur consentement, des femmes ne se présentent pas aux dispensaires pour recevoir des soins prénatals et en meurent…

La question du consentement n’est donc pas à prendre à la légère… Vu de la direction des grands organismes internationaux et des services de santé publique avec lesquels ils collaborent, la logique du tester tous et traiter tous paraît la solution la plus rationnelle. Mais quelle en est la conséquence pour les individus, dans leur vie quotidienne et leur communauté?  Je voudrais conclure sur une citation extraite du roman de Gil Courtemanche “Un dimanche à la piscine à Kigali”, une réponse faite par une prostituée ruandaise à l’infirmière québécoise qui lui amène l’enveloppe avec les résultats de son test…

“Vous êtes gentils mais inutiles. Je ne veux pas savoir ce que dit l’enveloppe. Séropositive, je meurs. Séronégative, je meurs. Vous nous regardez, vous prenez des notes, vous faites des rapports, écrivez des articles. Pendant que nous mourrons sous votre regard attentif, vous vivez, vous vous épanouissez” p 210

 

Il faut qu’on parle du Zimbabwe…

Oui, il faut qu’on parle du Zimbabwe. Je n’y suis pas encore allée (escapade prévue aux Vic Falls dans l’année à venir!!!) mais on ne peut pas vivre à Joburg sans entendre parler de ce pays frontalier avec lequel l’Afrique du Sud possède certains points en commun. Colonisé par le très controversé Cecil Rhodes, ce territoire au nord de l’Afrique du Sud est l’un de ses alliés historiques (des membres éminents de l’ANC pendant la lutte contre l’apartheid y ont trouvé refuge), un de ses principaux partenaires commerciaux, et aussi, en raison de sa situation économique et politique délicate, un de ses principaux pourvoyeurs en immigrants, légaux ou clandestins. L’année 2015 aurait vu un nombre record de demandes de visas de zimbabwéens pour l’Afrique du Sud, l’ambassade d’Afrique du Sud à Harare en a recensé 72 000, mais combien de zimbabwéens ne s’embarrassent pas de formalités et passent juste la frontière pour tenter leur chance?

Ce qui est sûr c’est qu’on ne peut manquer de remarquer la présence de zimbabwéens dans tous les secteurs de la vie économique. Avec des taux de chômage annoncés (et invérifiables) entre 60 et 90% au fabuleux pays de Robert Mugabe, il n’y a pas vraiment lieu de s’en étonner. Les zimbabwéens s’intègrent assez bien dans la vie sud-africaine et trouvent des emplois car (jusqu’à présent) l’éducation zimbabwéenne avait très bonne réputation en Afrique du Sud. A tel point que les travailleurs zimbabwéens renvoyaient leurs enfants dans leur pays pour les y faire scolariser. La tendance pourrait s’inverser, la situation des caisses de l’Etat zimbabwéen lui permettant de moins en moins de faire face à ses échéances, et les grèves d’enseignants qui n’ont pas reçu leur paye, ne sont pas pour rassurer. La presse n’étant pas vraiment libre au Zimbabwe, il est difficile de savoir ce qui s’y passe. Il se trouve que j’ai eu l’occasion de lire un recueil de nouvelles de la zimbabwéenne Petina Gappah qui s’arrache comme des petits pains au rayon de littérature africaine chez Waterstone’s à Londres (merci à ma merveilleuse Valentine de me l’avoir fait découvrir).

Comme je l’ai écrit dans un de mes précédents posts, parfois, la littérature est un bon moyen de faire connaissance avec un pays, surtout lorsqu’on n’y a jamais mis les pieds ou que les médias y sont entravés par la censure. “Rotten Row”, qui est une version corrodée de “la route du roi” (!!) est le nom familier de l’endroit où se situe le tribunal d’Harare, capitale du Zimbabwe. Dans ce recueil de nouvelles plus ou moins interconnectées, Petina Gappah, avocate de formation nous raconte des histoires qui trouvent ou non leur issue au tribunal d’Harare. Dans ce livre mordant, l’auteure n’épargne pas ses coups. Elle brosse le portrait d’une  société zimbabwéenne pétrie de contradictions, engluée dans la crise économique. Une société où les profiteurs s’engraissent sur la bête pendant que les autres vivent de sermons, de cantiques et d’expédients. Une société où la justice ne joue pas son rôle de protecteur des faibles, et la corruption est omniprésente. Où les puissants peuvent écraser des misérables avec leur voiture de luxe devant des témoins sans que les procédures aboutissent. Où les hommes et les femmes sont écrasés par le poids des traditions, croient en la sorcellerie et ses pouvoirs, etc..

Il faut lire ce livre fascinant qui recèle de petites perles. On y découvre les vies de zimbabwéens ordinaires confrontés à des injustices où à une justice trop expéditive, un assistant de taxi lynché par la foule, des scènes de ménage, des chamailleries entre femme légitime (selon le droit) et épouse coutumière, une querelle entre deux vendeuses de rue, des accusations de sorcellerie… Des récits parfois caustiques, parfois doux-amers… Deux nouvelles m’ont particulièrement touchée. L’une, plutôt caustique “the old familiar faces” décrit la face sombre de l’univers des ONG, particulièrement dynamique en Afrique et en Afrique Australe où elles sont un secteur économique à part entière. Elle se déroule pendant une convention où les suspects usuels, les gestionnaires locaux d’ONG, ces crocodiles qui ont trouvé le bon filon pour recevoir régulièrement des subsides en devises étrangères, se regardent en chien de faïence et essaient de s’attirer les faveur du nouveau représentant diplomatique. Le précédent ayant malheureusement procédé à un audit qui avait conclu à des gaspillages de fonds… L’auteure fustige les comportements de ces acteurs opportunistes pour lesquels les valeurs ne sont plus que des postures permettant de capter des ressources de façon totalement cynique.

“Feminism is an activity, not a philosophy… It is an income-generating activity in the NGO sector, just as human-rights is an income-generating activity in the NGO sector, election support is an income-generating activity in the NGO sector, and voter education is an income-generating activity in the NGO sector” p91

La seconde nouvelle que j’aimerais évoquer “a kind of justice” est sans doute liée aux missions que l’auteure a effectuée en tant qu’avocate. Elle ne se déroule pas au Zimbabwe (c’est la seule), mais dans le Liberia d’après la guerre civile, et c’est une réflexion sur la “justice d’exception” mise en place pour juger les chefs de la guerre civile. Des interrogations très pertinentes sur la justice internationale et ses exigences. La narratrice, avocate envoyée dans le pays en mission compare le traitement des justiciables et des détenus de droit commun au Libéria, le petit voleur des rues, celui qui tue un poulet avec sa voiture, avec le sort des chefs de guerre qui endossent la responsabilité de la mutilation de dizaines de milliers de personnes et d’autant de morts entre le Liberia et la Sierra Leone. En constatant des conditions de détention et d’auditions de justice privilégiées pour des personnes ayant été à l’origine de faits monstrueux, prison construite spécialement, impossibilité d’être condamné à la peine de mort, elle se demande si cette justice peut être perçue comme juste par l’homme de la rue…

Dans un contexte où la justice internationale est souvent parée de toutes les vertus, c’est une nouvelle intéressante à lire…

Au fait, saviez-vous que Bob Marley & the Wailers qui avaient été invités le 17 avril 1980 à chanter pour célébrer l’accession à l’indépendance du dernier pays africain encore colonisé?