Affreuse féministe aussi longtemps qu’il le faudra…

Ouf, le mois d’août est passé, on peut enfin abandonner la cause sur les femmes et laisser l’abominable ANCWL se charger des débats de fond sur le sujet!

En Afrique du Sud, le mois d’Août est, depuis la chute de l’apartheid, consacré à la célébration des (droits des) femmes. Le 9 août est férié en mémoire du jour d’août 1956 où une délégation de femmes de tous horizons et de toutes couleurs mit le cap sur les Union Buildings à Pretoria pour remettre une pétition au gouvernement et demander l’abandon des laissez-passer mettant en place la restriction de circulation et séparant les espaces urbains entre espaces réservés pour chaque catégorie raciale. Une photo très forte de cette manifestation est publiée tous les ans, celle des meneuses du mouvement, quatre femmes, d’origines différentes, symbolisant avant l’heure la “nation arc-en-ciel”: Albertina Sisulu, Sophie Williams de Bruyn, Raima Moosa, et Helen Joseph, tenant les liasses de feuilles avec les signatures obtenues devant le siège du gouvernement, et accompagnées de milliers d’anonymes.

Ce n’était pas forcément une mauvaise idée de consacrer le mois d’août à réfléchir sur les conditions d’existence des femmes sud-africaines et sur les façons de les améliorer. Las, ici comme ailleurs, le mois est l’occasion d’un “pink washing” massif, de promotions marketing écoeurantes et de déclarations hypocrites des plus révoltantes de la part de politiciens à court de couverture media.

Pour le mois des femmes j’ai eu droit:

  • à un numéro spécial “Women on Wheels” (WOW!, bien trouvé non?) avec mon magazine (de déco) préféré, une édition annuelle débordant de citadines dans des couleurs pastel et autres cabriolets “pinkwashés”. Parce que nous les femmes nous avons droit à des voitures adaptées à nos goûts (elle n’est pas belle la vie?).
  • A une proposition de cours de cuisine “Healthy” par mon assurance santé (privée), mais bon, payants quand même les ateliers, il faudrait pas que je coûte plus à mon assureur que ce que je lui rapporte…
  • A des cours de gym “feel-good” spéciaux.
  • Et si j’achetais deux bijoux ou montres dans un magasin chic, le troisième était offert!!!

Les entreprises sud-africaines ont rivalisé d’idées affligeantes originales pour vendre leur camelote améliorer leur notoriété, organisé des “journées de la femme” dans leurs bureaux à coup d’interventions de gouroues plus ou moins crédibles sur leur agenda féministe. Les politiques en ont profité pour redorer leur blason en allant dans les provinces donner de la voix pour célébrer les glorieuses pionnières de la cause des femmes et se confire en beaux discours.

Dans les faits les droits des femmes n’ont pas été moins malmenés au mois d’août de cette année qu’à d’autres périodes de l’année.

Madame Ndlamini Zuma (maladroitement rebaptisée madame Mini-Zuma par un stagiaire de la SABC) candidate à la présidence de l’ANC (et donc du pays) a formulé que si les femmes étaient des victimes, elles n’avaient à s’en prendre qu’à elles-mêmes. C’est bien connu, les victimes d’abus et de violences l’ont bien cherché non?

Pendant ce même mois, un vice-ministre de l’éducation a molesté deux femmes à la sortie d’une boîte de nuit, sans pour autant être arraisonné malgré une vidéo accablante. Il a fallu dix jours d’indignation publique (le fait que l’une des femmes était une parente d’une des ministres du gouvernement Zuma a sans doute joué) pour que le vice-ministre de l’éducation démissionne sous la pression du président. Mais il est toujours député et au service de son parti. Sans blague, pour trois claques, on ne va pas en faire une histoire tout de même?

Un groupe de pression chrétien a présenté un texte de loi au gouvernement qui pourrait restreindre de fait l’accès de ce droit fondamental des femmes, et notamment aux femmes les plus défavorisées… Ce texte, s’il était adopté, réduirait la période pendant laquelle les femmes ont droit à l’avortement pour raison personnelle (20 semaines d’après la loi de 1996), et obligerait les femmes à se présenter dans les services hospitaliers publics munies d’une échographie (très difficile à réaliser dans le secteur public, et très onéreuse dans le secteur privé). Vingt semaines cela paraît long mais c’est hélas adapté aux conditions de vie et à l’accessibilité des services de santé publics locaux. Les conditions d’accès à l’avortement étant déjà compliquées, autant dire que cette loi enterrerait la possibilité d’un avortement autre que clandestin pour une grande partie des femmes ne disposant pas de revenus suffisants. Elles vont sans doute avoir recours à ses pourvoyeurs de “quick abortions” dont les pubs clandestines ornent les carrefours, et dans le meilleur des cas remercier leur bonne étoile de ne pas saigner à mort…

Je n’ai malheureusement pas le talent de “pousser une longue plainte déchirante pudiquement cachée sous la morsure cinglante de mon humour ravageur” (Ah Desproges!).  Je ferai juste une suggestion: et si on nous lâchait les baskets? Si on arrêtait l’hypocrisie? Si on renvoyait une fois pour toutes aux oubliettes ces journées des droits des femmes, ces mois des femmes et leurs cortèges de manifestations creuses, illustrations paradoxales de cette “société du spectacle”. Les femmes étant “la moitié du ciel”, pourquoi ne pas se préoccuper du respect de leurs droits toute l’année? Stop à ces célébrations hypocrites et coûteuses, assez de discours mielleux et creux, finie la comédie du “pink-washing” un mois par an!

J’entends déjà les rengaines de ceux qui disent que, de toute façon, la condition des femmes s’est bien améliorée, qu’on commence à les fatiguer avec ces histoires, qu’il faut que les féministes relâchent la pression et qu’on ait enfin des relations apaisées entre les sexes, que la cause s’est usée à force d’être invoquée à tort et à travers, que ses inquisitrices auraient à jamais galvaudé le terme. Relax ma chérie, tu vas ruiner les effets de ton traitement au Botox… Merde le féminisme c’est SO vingtième siècle! On a inscrit l’égalité dans les constitutions, il faut lui laisser le temps de s’imprimer dans les moeurs? Ouvre tes chakras et respire, tout finit toujours par arriver!

Désolée de jouer la rabat-joie de service. Le féminisme un mois par an, ça ne marche pas plus que le régime “spécial bikini” au mois de juin ou de novembre (selon l’hémisphère). L’afficher sur des T-shirts, même signés d’une maison de haute couture, c’est sympa, mais ce n’est pas suffisant. Il faut continuer à dénoncer les injustices faites aux femmes, où qu’elles se trouvent et quelle que soit leur origine géographique, sociale, religieuse, leurs préférences sexuelles et leurs opinions politiques… Et malheureusement on en a tous les jours l’occasion… Et bonne rentrée quand même!

Advertisements

Marikana, symbole persistant des injustices de la société sud-africaine

Le 16 Août marque un sombre anniversaire en Afrique du Sud. Aujourd’hui cela fait exactement cinq ans que des policiers ont tiré à Marikana sur des mineurs grévistes de la société Lonmin en tuant 34 et en blessant 78 autres. Comme tous les ans, les journaux consacrent des articles à la commémoration, les leaders de l’EFF et du DA sont allés commémorer l’évènement aujourd’hui dans la petite bourgade de la province du North West, et demandent des comptes au gouvernement de l’ANC qui a ordonné ou laissé perpétrer le massacre. Le gouvernement Zuma n’a toujours pas tenu les promesses faites à l’issue du conflit social qui a marqué les esprits et fracturé la confiance aveugle que nombre de sud-africains portaient au parti de Mandela.

Les plaies de Marikana sont encore béantes.  Marikana a marqué les esprits qui croyaient que plus jamais ils n’assisteraient à des scènes de violences de ce type, des brutalités policières aveugles, des hommes atteints d’une balle dans le dos par des tirs des forces de l’ordre. Personnellement cela correspond à un souvenir très vivace de mon premier séjour en Afrique du Sud. Rentrant d’une semaine enchanteresse à admirer les merveilles du parc Kruger, j’avais été abasourdie par cette info en boucle sur les télévisions, et ces images rappelant les pires moments de l’apartheid: des policiers tirant sur des mineurs faisant des centaines de victimes. 300 mineurs ont été arrêtés suite aux évènements de Marikana et disent avoir été torturés par la police.

Les responsables de la police nationale et locale n’ont jamais été inquiétés. Ils ont poursuivi leur carrière ou bénéficié de promotions alors qu’il a été prouvé dans un rapport remis au président Zuma en janvier 2016, qu’ils avaient régulièrement menti durant les enquêtes sur le massacre et qu’il y a eu des opérations de maquillage des faits commis par des membres de la police. Des autorités morales comme l’archevêque Desmond Tutu ont relevé à l’époque la terrible trahison des plus pauvres qu’avait été le massacre: “As a country we are failing to build on the foundations of magnanimity, caring, pride and hope embodied in the presidency of our extraordinary Tata Mandela”. Des livres ont été écrits par des universitaires ou des journalistes pour reconstituer les enchaînements de faits menant au massacre du 16 août 2012. Les demandes de réparation pécuniaire, ou même d’une simple reconnaissance des erreurs commises à tous les niveaux de l’Etat des familles des mineurs assassinés sont restées lettre morte. Le gouvernement qui a promis des indemnisations tergiverse encore sur la fixation des montants alloués.

La justice n’a pas fait preuve de diligence concernant Marikana, pas de poursuites engagées, pas de procès, pas de sanctions pour ceux qui ont causé la mort de dizaines de mineurs. Le vice-président de l’ANC, Cyril Ramaphosa, vu comme un possible futur président du pays n’a offert que de timides explications à son empressement de faire envoyer des renforts policiers sur place et de les inciter à utiliser tous les moyens pour briser la grève. Dans un mail demandant au ministre l’intervention d’une plus grand force policière, il a qualifié les grévistes de criminels, ne reconnaissant pas au conflit un simple caractère social. Il ne lui ai jamais venu qu’en sa qualité d’actionnaire et de membre du conseil d’administration de Lonmin il était malvenu d’exercer des pressions sur le ministre de la police d’alors.

Des débats enflammés ont eu lieu dans des cercles universitaires, le parti de Julius Malema, l’EFF est né sur les cendres du massacre de Marikana, des livres et des rapports d’ONG ont été écrits sur le sujet. Mais les constatations, cinq ans après les faits, sont assez amères. Les familles n’ont reçu ni indemnités, ni excuses du gouvernement et ont du mal à trouver la paix. L’épisode a conforté l’idée qu’il n’y a de justice, dans la nouvelle Afrique du Sud, que pour les puissants et les membres d’une certaine élite. La justice et la démocratie n’existent toujours pas pour les plus pauvres en Afrique du Sud.

Cette constatation est d’ailleurs quasi-quotidienne dans le pays. J’en ai déjà parlé ici. Il se trouve qu’hier, ayant décidé de faire une escapade familiale dans le parc national du Pilanesberg voisin de Marikana, nous avons été déroutés par une manifestation: autoroute coupée, pneus brûlant sur la chaussée, personnes chantant et dansant le Toyi-toyi sur les routes. J’ai cru qu’il s’agissait d’une commémoration sauvage de Marikana. L’activiste Nigel Branken que je lis sur Facebook et qui soutient les victimes de Marikana m’a appris ce matin qu’il s’agissait en fait de personnes demandant à récupérer le corps d’un jeune homme abattu le deux août dernier dans une ferme d’agrumes des alentours. Avec deux complices, il aurait été surpris par le fermier en train de chaparder des oranges, le fermier a tiré et les deux complices ont pu s’enfuir. On n’a plus entendu parler du troisième. La police n’a donné aucune explication et semble protéger le fermier et sa famille qui ont déserté leur propriété vers laquelle les manifestants ont marché hier (en menaçant d’y mettre feu). Personne n’a apparemment trouvé nécessaire d’expliquer à la famille où était le corps du jeune homme, quand il le leur remettraient et si une instruction était en cours… Selon que vous serez puissant ou misérable… la justice sera plus prompte à se saisir de votre cause…

“There’s really no such thing as the ‘voiceless’. There’s only the deliberately silenced, or the preferably unheard.” Arundhati Roy

 

 

Les révolutionnaires finissent mal… en général!

Semaine politique chargée en Afrique du Sud. Jacob Zuma a survécu mardi 8 août à son septième vote de défiance, avec cependant moins de panache que les fois précédentes. Pourtant, lundi 7 août dans l’après-midi, surprenant un certain nombre d’observateurs, la numéro un du Parlement, Mbaleka Mbete, avait accordé le droit de vote à bulletin secret, une première au parlement sud-africain. D’aucuns y voyaient le prélude à la démission de Zuma, car il “suffisait” d’une soixantaine de votes de députés ANC pour débarrasser le pays de la présidence du rusé Jacob

Le poids des révélations des #wikileaks démontrant l’étendue de la corruption  encouragée par Zuma et ses affidés aurait dû faire réagir les loyalistes de l’ANC, ceux qui n’ont pas oublié les leçons apprises de leurs glorieux aînés auxquels la population sud-africaine est redevable de la chute de l’apartheid il y a 23 ans. Hélas, trois fois hélas, malgré les voix qui se sont élevées au sein du parti, dont une députée, Makhosi Khoza menacée de mort parce qu’elle osait appeler à la démission du président Zuma, malgré les désaccords très prononcés des membres du Parti Communiste Sud-africain, le SAPC, dont Pravin Gordhan, l’ancien ministre des finances limogé est l’un des ténors, malgré le lobbying effectué par Julius Malema, ancien chef des Jeunesses de l’ANC étant entré en dissidence il y a quelques années après avoir été instrumental dans l’accession de Zuma au pouvoir, uBaba (Papa, titre affectueux donné par ses partisans) a remporté encore une fois la partie. Menaces et intimidations se sont fait pressantes au sein de l’ANC et ont suffi pour que le “président Teflon” s’en sorte une fois de plus.

Mardi 8 août, l’atmosphère était électrique sur les réseaux sociaux, mélange d’espoir et de résignation. On a réalisé un peu tard que Zuma ne pouvait pas perdre. Seuls 34 députés de l’ANC (qui vont devoir défendre chèrement leur peau, au sens propre comme au sens figuré) ont voté pour la destitution de Zuma, les 198 autres ont respecté la discipline féodale du parti et tant pis si celui a trahi depuis bien longtemps les idéaux de ses pères fondateurs, ses grands principes généreux et à l’écoute des populations les plus fragiles. La vérité est que l’ANC n’est plus le parti mené par la figure tutélaire de Mandela, il n’est plus le parti de ces hommes qui ont passé plus de vingt ans de leur vie en prison pour défendre leurs idéaux, il n’est plus le parti de ses clandestins d’Umkhonto We Sizwe (la Lance de la Nation, branche armée de l’ANC) qui ont pris les armes pour défendre une Afrique du Sud plus juste et moins blanche. C’est devenu un parti moyenâgeux avec ses seigneurs et ses vassaux qui accumulent les profits en spoliant largement les caisses de l’Etat.

Les parades révolutionnaires que jouent les “vétérans” en treillis, lors des célébration du parti, où qui menacent les manifestants anti-Zuma osant approcher Luthuli House (le siège de l’ANC dans le centre historique de Johannesburg) ne trompent personne. L’esprit de l’ANC s’est usé pendant les vingt années au pouvoir. Il est temps pour les sud-africains, malgré l’immense dette morale qu’ils ont envers l’ANC, d’élire d’autres dirigeants que ceux de l’ANC. Les résultats du vote de mardi laissent en effet présager que le clan Zuma saura verrouiller aussi bien le renouvellement de sa direction en décembre de cette année. L’alternative n’est cependant pas évidente. Le vote pour un autre parti que l’ANC fait encore figure de trahison pour une partie importante de la population: on ne vote pas contre ceux qui vous ont fait accéder à la citoyenneté non? L’Alliance Démocratique (DA) a du mal à se défaire de l’image d’un parti de blancs et ne sera, de ce fait jamais majoritaire. Par ailleurs, les sorties récentes de celle qui en fut longtemps à sa tête sur les “bénéfices de la colonisation” ont laissé des traces durables dans l’opinion publique et annihilé les efforts de Mnusi Maimane l’actuel leader, pour en faire un parti dans lequel pourraient se reconnaître tous les sud-africains. Quant à l’EFF (Economic Freedom Fighters), fondée par Julius Malema après son départ de l’ANC, son modèle est le modèle chaviste du Vénézuela, et ne laisse guère présager de lendemains qui chantent si l’on en croit les informations en provenance de ce qui fut l’un des pays les plus riches d’Amérique Latine.

Alors pourra t’on aller vers une alliance improbable entre la carpe libéralo-démocratique et le lapin re la révolution bolivaro-chaviste “Freedom Fighter”? Cela a été tenté dans certaines des métropoles gagnées sur l’ANC en Août 2016, sans qu’on puisse encore en discerner les effets.

Jacob en rit encore…

Que diable allaient-ils faire dans cette galère?

Parmi les révélations des #GuptaLeaks, certaines concernent des sociétés de service professionnel mondialement connues et leaders sur leurs marchés. Le rapport de la Public Protector, dont j’avais parlé au moment de sa parution, avait déjà souligné les faits sans pouvoir les établir à l’aide de preuves, faute de moyens d’investigation.  Les mails obtenus par les journalistes d’AmaBhungane, organisme de journalisme d’investigation (à la réjouissante maxime: “digging dung, fertilizing democracy”) diffusés au public depuis début juin, mettent en lumière des opérations ou transactions peu glorieuses de fleurons des compagnies de service internationales.

Début juin, il était dévoilé que les auditeurs de KPMG auraient omis de constater un blanchiment d’argent et l’utilisation frauduleuse de fonds provenant d’une compagnie de la Galaxie Gupta (Linkway trading) pour payer un mariage d’une nièce Gupta à la très clinquante Sun City. Les mails révèlent d’ailleurs que les numéro un sud-africain du cabinet d’Audit à l’époque Moses Kgosana et l’associé en charge du dossier, et Jacques Wessels avaient été invités au mariage du siècle, participation approuvée par la commission des risques de l’entreprise. Le président Zuma s’était fait critiquer pour avoir mis à disposition des avions des invités de la famille indienne la plus célèbre du pays la base aérienne militaire la plus proche pour y déposer les convives. KPMG avait pris ses distances avec les Gupta peu après le rapport de la Public Protector sur le State Capture, sentant le vent tourner pour leurs bons amis.

Quant à Mc Kinsey et SAP elles sont fortement soupçonnées d’avoir payé des rétro-commissions à des affidés des Gupta pour obtenir de juteux marchés avec des entreprises para-publiques sud-africaines. La firme de conseil Mc Kinsey aurait fait affaire avec Trillian pour pouvoir remplir la clause de “supplier development”, nécessaire lorsqu’on soumissionne pour des contrats avec les entreprises publiques sud-africaines. Cette clause, permettrait aux sous-traitants (dont l’actionnariat et l’exécutif doivent provenir en majorité de populations anciennement opprimées par l’apartheid) d’accumuler de l’expérience et des compétences qui ensuite leur permettront de croître par elles mêmes. Cet accord aurait permis à Mc Kinsey de remporter des marchés avec Eskom notamment, moyennant une rétrocession de 30% des honoraires à Trillian dont le rôle est encore à éclaircir. On évoque tout de même un contrat pour Eskom à un milliard de Rands (dont un peu plus de 300 000 pour les bons offices de Trillian).

Une enquête a été confiée fin 2016 à l’avocat Geoff Budlender par le président non exécutif du conseil d’administration de Trillian Capital, Tokyo Sexwale une figure de l’ANC. Au début du rapport, G. Budlender détaille les différentes tentatives d’obstruction des directeurs de Trillian pour rendre l’enquête caduque. La dernière en date étant de limoger le commanditaire de l’étude avant que celle-ci ne devienne publique, comme il s’y était engagé. Le rapport de Geoff Budlender conclut qu’il lui manque un certain nombre d’éléments pour répondre à toutes les interrogations mais que certains des constats qu’il a pu faire laissent fortement supposer l’implication de Trillian dans des transactions au fort parfum de corruption.

Il a notamment établi des facturations de service à Eskom pour des contrats n’ayant pas fait l’objet de marchés publics sans que la ministre des entreprises publiques, Lynn Brown, en ait la moindre idée, elle l’a nié en audition au parlement. Par ailleurs les échanges avec Mc Kinsey montrent que la firme est extrêmement prudente dans ses réponses, qu’au moment de conclure un contrat en bonne et due forme avec Trillian, la commission des risques de Mc Kinsey n’avait pas trouvé que cette entreprise présentait des garanties suffisantes mais que cela n’avait pas empêché Vikas Sagar le directeur de Mc Kinsey chargé du dossier d’envoyer en février 2016 une lettre sur papier à en-tête de la firme pour confirmer que Trillian était bien sous-traitant de Mc Kinsey et que les paiements concernant sa partie de contrat devait être versée en direct à la société sud-africaine. Depuis la parution publique du rapport de Geoff Budlender, Vikas Sagar a été remercié et une enquête interne serait en cours dans la firme pour déterminer les responsabilités.

SAP pour sa part aurait versé plus de 100 millions de rands de commission à CAD une société de la galaxie Gupta dirigée par Duduzane Zuma (le fils de..) pour obtenir un marché chez Transnet, société ferroviaire publique sud-africaine. L’entreprise a nié toute malversation mais il n’empêche que lorsque l’affaire a éclaté, la maison mère a immédiatement mis à pied une bonne partie l’équipe dirigeante en Afrique du Sud, fait diligenter une enquête interne et chargé le cabinet d’avocats Baker & Mc Kenzie d’enquêter également sur d’éventuelles irrégularités. Les mails d’amaBhungane montrent que des employés de CAD avaient connaissance des mails traitant des contrats entre SAP et Transnet…

La semaine dernière, amaBhungane révélait qu’une nouvelle firme de services professionnels internationale, Software AG était impliquée dans des affaires de rétrocommissions avec une filiale de la galaxie Gupta.

Que penser de ces derniers rebondissements dans une vie politique sud-africaine bien agitée en cette année 2017? Année 2017 d’ores et déjà perturbée qui verra soit la régénération de l’ANC, soit une recomposition politique inédite dans cette jeune démocratie. Les #Guptaleaks et les faits de corruption qu’ils révèlent soulèvent des interrogations sur la politique intérieure sud-africaine, sur la politique de développement économique, mais plus largement sur les firmes de services professionnels internationales et sur les systèmes de contrôles qu’elles devraient avoir mis en place plus d’une décennie après l’affaire ENRON.

Côté sud-africain, les révélations en cascade secouent le milieu des affaires et l’opposition, mais ne sont pas encore assez probantes pour le Public Prosecutor, Shaun Abrahams, qui n’a pas daigné ouvrir une enquête sur d’éventuels faits de corruption. Un caricaturiste, Zapiro, a d’ailleurs créé une série de dessins intitulés “where is Shaun?” se moquant de l’invisibilité de l’un de ceux qui devrait être en première ligne mais brille par son absence. Pour autant, les nouvelles révélations ne rebattent pas les cartes. Les espoirs de l’opposition reposent dans le fait que certaines autorités des pays où les firmes sont cotées en bourse pourraient ouvrir des instructions pour faits de corruption et poursuivre les entreprises de leur juridiction dont les filiales étrangères se sont rendues coupables de tels agissements.

Le DA envisage ainsi une action en justice aux USA où Mc Kinsey est incorporé. Si les autorités allemandes venaient à enquêter sur SAP et sur Software AG ce pourrait avoir un retentissement non négligeable sur ces entreprises et les contraindre à ne plus se prêter à des pratiques de corruption. Certains gros clients de ces entreprises ont décidé de les sanctionner en se passant de leur services, c’est le cas d’une des plus grosses fortunes d’Afrique du Sud, considérant qu’elle ne veut plus avoir affaire à KPMG, qui a couvert des opérations de pillage de fonds publics par les entreprises de la famille Gupta.

L’autre question que cette affaire pose est l’efficacité de la clause de ‘supplier development’. L’intention au principe de cette mesure, qui fait partie des politiques de discrimination positive mises en place à partir des années 2000 pour accélérer l’accès des populations anciennement opprimées par l’apartheid était des plus louables. L’idée était alors d’encourager le développement d’une classe d’entrepreneurs noirs qui ferait ses griffes sur les marchés publics. Les affaires éclatant aujourd’hui montrent que si les marchés sont effectivement attribuées à des entreprises qui satisfont aux critères de “Black Economic Empowerment”, les contrats sont souvent sous-traités d’une façon qui ne permet pas aux entrepreneurs de croître indépendamment et crée par ailleurs un surcoût. Elles maintiennent au mieux la dépendance des entrepreneurs locaux vis à vis de sous-traitants qui n’effectuent pas de transfert de compétences, grèvent le budget de l’Etat qui ne choisit pas la solution la plus économique, et entretiennent la corruption.

Enfin au niveau des firmes de services professionnels, on aurait pu croire, suite au séisme ENRON qui avait ébranlé en 2002 le monde du conseil et qui mena à la chute de la firme d’audit Arthur Andersen, qu’on ne les y reprendrait pas une seconde fois. Des remparts juridiques ont été érigés, des procédures de contrôle ont été mises en place, chacun jurant ses grands dieux qu’on ne l’y prendrait plus. Les #Guptaleaks n’ont pas l’ampleur mondiale de l’affaire ENRON, mais à l’échelle de l’Afrique du Sud, c’est une affaire importante. Force est de constater que les grandes compagnies ou du moins leurs représentants sur place ont fait preuve soit d’un manque de discernement soit d’un cynisme à toute épreuve. Reste à voir quelles seront les conséquences réelles de cette affaire pour la plupart des acteurs. Les enquêtes internes et externes seront elles autre chose que des pare-feu, des artifices de communication installés pour brouiller les pistes ou aboutiront elles à des réformes perceptibles des pratiques? Les consultants et professionnels mis à pied continueront ils des carrières brillantes (comme l’ont fait la plupart des mis en cause de l’affaire Kerviel en France) ou devront ils payer pour leur responsabilité dans un système de corruption? Il est trop tôt pour le dire. Les #Guptaleaks reposent en tout cas la question de l’éthique des firmes de services professionnels ou, comme l’énonçait plus crûment David Maister dans une interview pour Fast Company au moment de l’affaire Enron: “tous les consultants sont ils corrompus?” .

 

 

For whom Bell(Pottinger) tolls?*

A mesure que la date fatidique (décembre 2017) du congrès de l’ANC qui doit désigner le successeur de Jacob Zuma à la tête du parti (et du pays en 2019) s’approche, la vie politique en Afrique du Sud s’accélère et les révélations pleuvent chaque jour. Dans l’attente du vote de confiance/défiance au gouvernement de Zuma devant avoir lieu au parlement début août au Parlement, et dont on ne sait toujours pas si la “speaker” (numéro Une) donnera l’autorisation du vote à bulletin secret, le feuilleton qui secoue la presse en ce moment est l’affaire dite #BellPottinger. Cette affaire a commencé à déborder les frontières du pays car les sud-africains de Londres ont manifesté plusieurs fois devant les bureaux de l’entreprise éponyme. La direction de la firme de relations publiques a fini par s’en émouvoir et rédigé quelques communiqués contrits, diligenté un audit interne, licencié l’associée en charge du dossier, fait savoir aux Gupta qu’elle mettait fin à leur collaboration. BBC Newsnight y a même consacré un reportage visible ci-après.

 

L’affaire Bell Pottinger a commencé en novembre dernier, mais j’avais choisi de ne pas en parler dans ce blog car à ses débuts il y avait un aspect de “name and shame”, et des attaques ad mulierem** contre une associée de Bell Pottinger qui me gênaient. Et, même si elle relevait quelques éléments très gênants, il ne me semblait pas que l’on puisse étayer les accusations par des faits avérés. Il se trouve que les #Guptaleaks, la révélation fin mai au public d’une partie de mails venant de membres de la famille Gupta et de ses alliés et/ou associés donnent quand même une idée plus précise de l’étendue de l’opération et vient corroborer les accusations de machination portées par certains journalistes sud-africains depuis fin 2016. De quoi s’agit-il exactement?

Je vous ai déjà raconté la publication du rapport #StateCapture de la précédente “Public Protector” qui accumulait les soupçons d’accaparement des moyens de l’Etat sud-africain  par la famille Gupta (grands amis de JZ) pour leur propre profit (ainsi que celui de la famille Zuma et autres affidés). Face aux publications continuelles de la presse sur l’étendue du désastre, les Guptas, dont les organes de presse n’arrivaient pas à contrer les flots de révélations ont décidé de mener une contre-offensive.  Début 2016 ils se sont assuré les services d’une firme de “relations publiques” londonienne réputée, Bell Pottinger. Celle-ci conseille pour leur communication, des entreprises, mais aussi un certain nombre d’hommes et de femmes politiques du globe, et pas forcément des plus démocrates. Lord Bell, fondateur de l’entreprise a été anobli sur recommandation de Margaret Thacher qu’il a aidée à conquérir le pouvoir…

Jusque-là, pas vraiment de problème, c’est une pratique courante partout dans le monde, d’employer ce genre de firme pour “améliorer” sa réputation ou faire parler de soi. Là où le bât blesse, c’est que la campagne proposée par Bell Pottinger a joué sur le débat politique sud-africain en incitant de fait à la haine raciale. La tactique proposée par l’associée en charge du dossier, d’un cynisme total, a été de défléchir l’attention du pays en lançant une campagne de dénonciation sur les réseaux sociaux. Le narratif proposé par cette campagne était en substance que les attaques sur les amis du président Zuma et les révélations du rapport #Statecapture étaient une opération du #WMC “white monopoly capital” voulant conforter sa mainmise sur le pays.

Pour soutenir cette stratégie, Bell Pottinger, facturant cent mille livres sterling (hors frais) par mois à Oakbay, une société des Gupta, proposait une campagne (très habile, un véritable cas d’école !) avec différentes composantes. Une offensive sur les réseaux sociaux (et notamment Twitter, le réseau social préféré des journalistes et commentateurs de la vie politique sud-africaine), une offensive en direction des journalistes, et un nouveau narratif  (story telling dans le jargon) à décliner dans les discours de personnalités politiques sud-africaines.

Côté réseaux sociaux, BP a préconisé la création de nouveaux comptes twitter et des sites Internet qui relaieraient le narratif sur le “white monopoly capital”. Le mot-dièse #WMC apparut dès lors de plus en plus fréquemment sur les réseaux sociaux, alors que cette rhétorique était totalement inexistante quelques semaines auparavant. Des twitter-bots (faux comptes twitter qui repéraient automatiquement toute référence au mot-dièse) furent créés et relayaient les messages pour renforcer la campagne contre le “white monopoly capital”.

Pour les journalistes, deux sortes d’actions ont été menées. Les journalistes identifiés comme publiant des papiers hostiles au Gupta, donc catalogués des agents du #WMC, ont reçu des menaces sur twitter, ou ont fait l’objet de tweets insultants les caricaturant comme des suppôts du #WMC. D’autres journalistes ont été approchés par des consultants de Bell Pottinger qui les ont manipulés. L’éditeur de Mineweb/Moneyweb raconte dans un de ses papiers qu’ayant couvert le rachat de la mine Tegeta par Oakbay il avait été en contact avec l’équipe de Bell Pottinger.  Celle-ci lui avait proposé un projet clé-en-main (avec verbatim d’experts et série de rencontres organisée dans tout le pays) pour essayer de lui vendre un narratif sur “l’apartheid économique”. La vigilance du journaliste a finalement été alertée en découvrant la liste d’interviewés proposés, tous liés à la galaxie Zuma-Gupta…

Côté politique, les représentants des branches de l’ANC Umkhonto We Sizwe, les vétérans de la lutte contre l’apartheid, et l’ANC Youth League, ont notamment été aidés dans la rédaction de leurs discours dénonçant le “white monopoly capital”, seule cause de la non-transformation économique du pays. La rhétorique d’Andile Mnxtitama, le leader de BLF (Black Land First) mouvement soupçonné d’être financé par les Gupta et dont je vous ai déjà parlé pour sa participation au harcèlement de journalistes hostile à la famille indienne la plus célèbre en RSA aurait également bénéficié des conseils avisés de Bell Pottinger.

Devant la pression de plus en plus défavorable de l’opinion publique, mais surtout de clients prestigieux décidant de cesser d’employer les services d’un fournisseur suscitant autant de mauvaise publicité, la firme a donc décidé d’abandonner son contrat avec Oakbay. Dans la lettre où il fait acte de contrition, le directeur de BP propose même (quelle générosité!)  de témoigner de sa bonne volonté en faisant une donation à la Fondation Mandela. Les révélations dans la presse ne s’arrêtant pas, le licenciement de l’associée en charge du dossier et la réalisation d’un audit ont été présentés comme pare-feu. Avec un peu de chance ceux-ci seront éteints lorsque les auditeurs rendront leurs conclusions. Si cet audit est sincère, il devrait conclure que l’associée licenciée n’a en aucun cas outrepassé ses attributions et qu’elle a agi selon les normes du métier et de la firme en actionnant un levier qui assurerait le succès de son opération… au détriment de la population sud-africaine.

Bell Pottinger s’est retirée du jeu, mais les dommages causés par les campagnes que la firme a initiées sont loin d’être circonscrits. Dans un pays aussi profondément inégalitaire et marqué par le racisme que l’Afrique du Sud, la campagne de PR sur le “white monopoly capital” n’a pas fini d’attiser les haines et les divisions. Le climat de pré-campagne électorale actuel va sans doute aussi continuer de souffler sur les braises et faciliter la tâche de tous les populismes. Bien sûr l’opération “white monopoly capital” n’aurait pas aussi bien pris si elle ne se basait pas sur un fait massif: la très grande inégalité de distribution des richesses dans un pays où les effets de l’apartheid sont encore très/trop discernables. Les élites politiques (honnêtes) et les élites économiques devraient en tenir compte si elles ne veulent pas la ruine de la “Rainbow Nation”.

Au delà du contexte sud-africain, cette affaire met aussi en relief le fonctionnement contestable des firmes de “Relations Publiques” aussi appelées firmes de lobbying, un fonctionnement à l’impact démultiplié par les possibilités offertes par Internet et les réseaux sociaux. L’activité de ces firmes se basent sur un réseau physique de relations proches des pouvoirs politique et économique et (depuis l’avènement des réseaux sociaux) sur l’effet démultiplicateur d’Internet. Une vidéo filmée en caméra cachée disponible sur YouTube montre des employés de Bell Pottinger se vanter de pouvoir avoir accès aux plus haut niveau du gouvernement britannique, d’être en mesure de modifier la e-réputation d’un de leur clients douteux et effacer des éléments fâcheux de sa page wikipedia et des pages Internet qui pourraient ternir sa réputation grâce à quelques manipulations de SEO.

La moralité ou la justesse de la cause de leur client n’entre pas en jeu comme l’explique très bien un film paru en 2016 sur le lobbying “Miss Sloane” où l’on voit Jessica Chastain en lobbyiste assez antipathique essayant de contrer une loi soutenue par la NRA. Un film remarquable que toutes les écoles de marketing/communication devraient faire visionner à leurs étudiants avec une réflexion sur l’éthique du business. Un business où tous les moyens sont bons…

 

  • (pun intended!) Pour qui sonne Bell Pottinger? référence au fameux titre d’Hemingway “For whom the bell tolls”…
  • L’associée de Bell Pottinger a vu sa photo assortie de commentaires peu amènes diffusée sur les principaux réseaux sociaux du pays

Mort d’une journaliste sud-africaine…

Son nom ne vous dira rien. Elle s’appelait Suna Venter. Elle a été retrouvée morte chez elle jeudi 29 juin 2017.  Un arrêt cardiaque. A trente-deux ans. Un procès avec son ancien employeur, la chaîne publique SABC venait de conclure à sa réintégration (avec sept de ses camarades) et au paiement de dommages et intérêts. Sa vie professionnelle pouvait recommencer, mais son corps a abandonné la partie.

Quels sujets tellement délicats avait-elle traités pour mettre sa santé à risque ? Des trafics d’armes, de diamants, des génocides ? Que nenni. Ses désaccords avec son employeur, SABC, portaient sur politique intérieure sud-africaine. L’an dernier, avec sept autres journalistes de la chaîne (surnommés depuis les SABC8) elle avait contesté la politique du media national qui ne voulait pas que soient couvertes les nombreuses manifestations contre l’inefficacité du gouvernement et des autorités provinciales tenues par l’ANC (les « delivery protests ») dans de nombreux villages et villes. Les habitants manifestaient contre le manque de services qui sont devenus des droits avec la chute de l’apartheid : accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation, à la santé. Ils brûlaient des écoles, organisaient des barrages sur les principaux axes routiers, brûlaient des pneus.

Mais la direction de SABC n’en démordait pas : il ne fallait pas encourager les gens dans la voie de la protestation, donner une mauvaise image des autorités ANC affaiblies avant les élections municipales d’août 2016… ne pas désespérer Pietmaritzburg…  Les huit journalistes qui s’opposaient publiquement à cette décision furent donc mis à pied et privés d’antenne. Mais aussi stressante que soit cette situation, elle n’est que la partie émergée du calvaire de Suna Venter dans la dernière année. Comme l’a révélé sa famille, elle a été la victime de multiples intimidations, SMS de menace, domicile cambriolé à plusieurs reprises, pneus de son véhicule lacérés, câbles sectionnés sur sa voiture. On lui a tiré dessus au pistolet à grenaille à la sortie d’un restaurant. Elle a été enlevée, et retrouvée attachée à un arbre du Melville Koppie, ses agresseurs ayant mis le feu à l’herbe autour d’elle.

Les hommages à une journaliste courageuse pleuvent. Mais vendredi matin, Tim Cohen, un journaliste venu soutenir son collègue de Business Day, Peter Bruce a été molesté devant le domicile de celui-ci par des membres du mouvement BLF* (Black Land First) qui voyaient en lui un agent du « White Monopoly Capital ». Les manifestants de BLF, reprochent aux éditoriaux de Peter Bruce de faire la part belle aux critiques des agissements de la famille Gupta (cf « Eish*, State Capture !» le billet que j’avais écrit il y a quelques mois) et de moins s’intéresser à d’autres affaires concernant des grands patrons sud-africains blancs. Curieusement, ce regain d’hostilité a lieu quelques semaines après la diffusion des « #Guptaleaks » qui ont rendu publics des emails de membres de la famille Gupta avec un certain nombre de personnalités politiques ou d’entreprises sud-africaines qui montrent la collusion des uns avec les autres, et la corruption du système.

Depuis que j’écris ce blog j’exprime régulièrement ma confiance dans le système sud-africain pour prévenir une dérive du pays vers le chaos. J’ai notamment plusieurs fois écrit que la présence d’une presse libre et d’une justice indépendante pouvaient servir de contrepouvoir et garantir la jeune démocratie de ce pays. Les attaques contre les journalistes, dénoncées vigoureusement par le SANEF (South African National Editors Forum) et les débuts décevants de la nouvelle « Public Protector » qui semble s’être totalement détournée de l’enquête sur le “State Capture”, pour s’intéresser à des faits beaucoup plus anciens, montrent la fragilité des contrepouvoirs et la possibilité d’un basculement.

Le médecin de Suna Venter avait demandé à la jeune femme de trouver une profession moins stressante. Cette dernière avait répondu qu’on ne quittait pas un champ de bataille avant la fin des combats. Son cœur ne l’a pas entendu ainsi…

Les images illustrant cet article sont des détails d’oeuvres du peintre sud-africain Colbert Mashile qui expose actuellement à la galerie Everard Read à Johannesburg. 

IMG_20170629_185635.jpg

 

Ecrire/décrire l’esclavage avec un point de vue africain: “Homegoing” de Yaa Gyasi et “La Saison de l’ombre” de Léonora Miano

On a beaucoup parlé de “Homegoing” de la romancière ghanéenne Yaa Gyasi. Il est resté quelque temps sur ma pile à lire, jusqu’à la semaine dernière, où j’ai enfin décidé de juger sur pièce cette tentative de redonner une vision africaine au drame qu’a été (et qu’est encore sous d’autres formes, plus insidieuses) l’esclavage sur les côtes africaines à partir de la période de la traite transatlantique.

Le roman retrace les destinées des descendants d’Effia et Esi deux filles de Maame, une jeune femme Asante vivant dans ce qui était alors appelé par les anglais la “Gold Coast” (et qui est aujourd’hui le Ghana). Captive d’un homme Fante, Maame a donné naissance à Effia . Elle fuit en mettant le feu à sa maison, abandonnant sa fille nouvellement née à laquelle elle lègue un pendentif. Quelques mois plus tard, mariée à un Asante, elle met au monde Esi qu’elle élève comme la prunelle de ses yeux. Celle-ci sera enlevée lors d’une raffle et vendue comme esclave. Effia élevée par une marâtre sera monnayée par cette dernière à un anglais tombé amoureux de sa beauté, elle vivra au fort sans jamais se douter du terrible commerce dont son mari est un agent. Le roman ambitieux retrace les parcours des sept générations qui suivent aux Etats-Unis et (des six générations) en Afrique, en mettant en parallèle les destins des esclaves et de ceux qui vivent avec cet héritage encombrant d’avoir bénéficié de ce commerce honteux. Il interroge la notion d’héritage dans un récit empathique et prenant.

IMG_20170531_170245

L’auteure essaye de retracer les parcours de ses personnages, leurs pensées, leurs dilemmes dans une narration assez fluide. On se laisse prendre par chaque chapitre qui pourrait être une nouvelle tant le lien avec les précédents est essentiellement généalogique. Plutôt qu’une narration linéaire elle a choisi de s’attarder sur l’histoire de ces personnages et sur les moments de leur vie où resurgit la question de la transmission  de ce passé lourd d’un côté comme de l’autre. Certains personnages, et notamment des personnages féminins sont particulièrement bien ébauchés et on les quitte à regret. En revanche, bien que l’ouvrage couvre cent cinquante ans, le contexte historique n’est pas abondamment documenté, l’auteure en esquisse quelques grands traits sans s’apesantir.

Pourquoi ce premier roman a t’il suscité un tel engouement ? Le thème de l’esclavage a déjà été abordé dans bien d’autres ouvrages. L’âge de son auteure ainsi que la transaction record dont le livre aurait fait l’objet ont contribué à alimenter une légende que certains ont pu trouver surfaite. Cependant, il faut lui reconnaître plusieurs mérites. Gyasi nous présente une narration qui s’éloigne de celles qu’on a l’habitude de lire, de la fresque historique où l’esclavage est un détail permettant de glorifier le bon blanc abolitionniste au récit personnel à la Frederic Douglas (très fort aussi) mais qui se situe sur le continent américain au crime inimaginable d’une mère sacrifiant son enfant pour lui épargner le sort de l’esclave (Beloved de Toni Morrison).  Comme si de l’autre côté de l’Atlantique l’esclavage n’avait pas été problématique. Elle représente de façon convaincante ce qui est souvent absent dans les relations des abominations de l’esclavage, le vécu de ceux qui sont restés sur le continent africain. Parce qu’il n’y a pas ou peu d’archives témoignant de ce qu’ont vécu ces peuples de tradition orale, il est important que les héritiers de ces traditions essaient de transmettre ce qu’a pu être leur côté de l’histoire, ces voix trop souvent ignorées ou tues. Le roman est un bon moyen de le faire.

IMG_20170531_171150

Ce roman m’a ramenée à une de mes lectures de cette année, un très beau livre de l’écrivaine camerounaise Léonora Miano, qui eut les honneurs d’un prix Fémina à sa parution en 2013: “La Saison de l’ombre”. Ce roman, qui m’a beaucoup touchée par sa grande qualité d’écriture et sa puissance poétique, est aussi né de cette volonté de faire revivre ceux dont on a tu les voix car ils sont les perdants de l’histoire. Plus consistant dans l’histoire et dans l’écriture, le roman décrit la lutte d’Eyabe, une mère éprouvée par le deuil qui, refusant le silence et l’oubli mortifère dans lequel veulent l’enfermer les autorités de son village, va entreprendre un long périple pour comprendre ce qui est arrivé à son fils disparu, à l’aube de l’âge adulte, lors d’un grand incendie. Alors que la vie dans les villages de la Gold Coast est ébauchée à grands traits chez Yaa Gyasi,  la narration de Léonora Miano permet de restituer la vie matérielle et l’imaginaire d’un village de brousse d’Afrique Centrale. Les batailles de ce beau personnage féminin prennent une dimension épique. L’ombre qui a surmonté la case où ont été bannies les mères des garçons disparus ne lui laisse pas beaucoup de doute sur ce qu’est devenu son garçon, mais elle veut disperser, là où il a disparu, la terre dans laquelle elle a déposé, à la naissance de son fils, le placenta de celui-ci qui a nourri un arbre dont le déracinement soudain est également vu comme un signe de grand bouleversement. A la recherche de son premier-né elle croisera la communauté bebayedi, constituée de tous les fuyards des razzia bwele et qui se sont réfugiés dans les marais.

“Le jour où le chef et les hommes de sa garde prennent la route du pays bwele, la femme quitte le village. S’engouffrant dans l’interstice qui sépare la nuit de l’aurore, elle les précède, marche sans crainte sur des sentiers qui n’en sont pas, qui se forment sous la plante de ses pieds, dessinant une voie qui n’appartient qu’à elle, comme un chemin de vie” Léonora Miano

Au delà du thème de l’esclavage et de l’enlèvement des hommes et femmes à leur communauté pour la traite, un autre thème commun aux deux romans est celui de la place des femmes, dans ces sociétés traditionnelles et esclavagistes, où elles sont des pions échangées pour sceller des alliances, des reproductrices d’esclaves, ou bannies de la communauté qui, en l’absence d’explication de la disparition de leurs fils, les considèrent comme des sorcières ayant entraîné le malheur et la disparition des adolescents. La lecture de ces deux romans offre de très beaux portraits de femmes. Des lectures à consommer sans modération!