La malédiction de l'or…

Métal mythique, l’or a fait couler beaucoup de sang. Qu’on songe au mythe du roi Midas, à la conquête des Amériques et à la destruction des empires amérindiens, ou à la ruée vers l’or vers la Californie au dix-neuvième siècle écrite par Blaise Cendrars. L’or source de fortunes colossales est également synonyme de problèmes. L’or à l’origine de la fondation de Johannesbourg en 1886 est aussi à l’origine d’un problème de population encore plus colossal que les fortunes qu’a engendrées “le fabuleux métal”. On ne met pas “la terre à l’envers”* sans s’exposer à des représailles.

On a tendance à assimiler l’Afrique à de grands espaces naturels encore inviolés, à un continent réserve de biodiversité encore épargnée, du fait d’un développement industriel moindre, par des phénomènes massifs de pollution comme on peut en connaître à Delhi ou à Shanghaï.

Vivant dans la forêt plantée par l’homme (“man made forest”) des beaux quartiers de Johannesbourg, la pollution ne m’a jamais paru être un problème majeur. Comment, devant ces trottoirs soigneusement engazonnés, ou en longeant l’un des vingt-sept golfs de la ville (il y en a même un à Soweto), ou l’un des nombreux parcs et espaces verts, imaginer qu’une partie de ses habitants vit sur un volcan empoisonné?

Les recycleurs sont une vision familière de Johannesbourg. Ils sillonnent les rues de l’agglomération avec leurs charrettes pour recueillir dans les déchets des habitants tout ce qu’ils peuvent monnayer (carton, aluminium, bouteilles en plastique) à des grossistes. Ils traînent leurs charges dans toutes les rues de la ville. Ce sont souvent de nouveaux arrivants qui n’ont d’autre choix pour gagner une maigre pitance que de se livrer à cette activité éreintante. Sans domicile, certains dorment dans les parcs ou des squats de la ville pour être proches de leur secteur. Le projet Dark City mené par l’étudiant en architecture Hariwe, présenté en 2017 à la galerie Everard Read montrait certaines facettes de la vie de ces personnes vivant en marge de la cité de l’Or (eGoli, nom Zoulou de Johannesbourg). D’autres en font des héros de films plus positifs, défenseurs de la qualité de vie et des plages sud-africaines.

Les déchets sont devenus une préoccupation planétaire. Le déchaînement de la consommation mondiale a entraîné un problème de traitement massif, entre recyclage et problématiques d’ensevelissement. On ne compte plus les articles dénonçant les méfaits (réels) du plastique. Dans une ville comme Johannesbourg, ayant connu un développement démographique continu depuis les 130 ans de sa création, le problème prend des dimensions épiques. Epicentre du capitalisme sud-africain, la ville n’arrive pas à dimensionner suffisamment ses services de ramassage et de traitement des déchets. L’activité humaine dans l’agglomération crée des montagnes de déchets qui débordent les capacités des services de la ville.

Mais les déchets les plus dangereux ne sont pas forcément les plus apparents. Je l’ai réalisé en allant écouter la sociologue/historienne Gabrielle Hecht, de passage à Paris début décembre pour y évoquer son nouveau projet de recherche, centré sur les déchets et les résidus de l’anthropocène en Afrique.

Pour moi la pollution à Johannesbourg, ville tentaculaire sans vrai réseau de transport urbain, c’était surtout la pollution engendrée par la circulation automobile et les quelques industries locales. C’était aussi les décharges sauvages d’ordures sur les bords des routes des townships, où Pikitup** ne passe jamais. C’était les images de ces ordures que charrient les quelques rivières sortant de leur lit à la saison des orages. C’était ce nuage rouge qui enveloppe la ville à la saison sèche et où les vents englobent l’agglomération d’une bulle de poussière rouge.

J’ai cru que si l’on ne tirait pas l’approvisionnement d’eau des nappes phréatiques locales parce que c’était la coutume ici d’établir des réservoirs en amont des villes. Je l’attribuais à un héritage des colonisateurs anglais. Ce système a l’inconvénient d’être très dépendant des régimes de pluie et des captations éventuelles de l’eau des fleuves en amont des barrages. Dans une agglomération comme Johannesbourg, mais aussi dans les autres grandes villes du pays, cela signifie que régulièrement, en fin de saison sèche, les consommateurs sont invités à user parcimonieusement des ressources en eau, et ne plus laver leur voiture ou arroser leur jardin pour ménager les réservoirs. J’ai écrit ici sur la menace de Day Zero à Cape Town en 2017. Le fait que certains de mes voisins avaient fait effectuer des forages dans leur propriété pour pouvoir arroser leur pelouse manucurée en attendant les pluies ou s’approvisionner en eau lorsque les services de la ville, pour une raison ou pour une autre était incapable de leur en fournir, me semblait valider mon hypothèse.

J’avis tort. Si l’on ne puise pas l’eau sur place pour répondre aux besoins de la population, et si l’on préfère l’eau des plateaux du Lesotho coulant jusqu’au Vaal Dam, le réservoir qui approvisionne la ville, ce n’est pas seulement qu’il n’y a pas de fleuve digne de ce nom à Joburg, ou pas de nappes phréatiques, mais que celles-ci sont durablement contaminées par les ruissellements venant des anciennes galeries des mines d’or parcourant des kilomètres sous le Rand. Les galeries des mines ou des anciennes mines communiquent avec les nappes phréatiques. Lorsque le niveau d’eau des nappes remonte, la pyrite et autres minerais de métaux lourds contenus dans les galeries se transforment au contact de l’eau qui suinte, se charge en acide, et se contamine de matières radioactives. Le liquide se répand, en fonction du niveau de l’eau dans toutes les galeries plus basses et les nappes phréatiques en contrebas, rendant l’eau impropre à toute utilisation humaine. Ce n’est pas qu’il n’y a pas d’eau sur le plateau du Rand, mais celle-ci a été rendue impropre à la consommation.

Parfois à la saison sèche, au moment où les vents favorisent la dispersion des poussières et des fumées sur de grandes étendues, la ville, et même ses quartiers nord s’emplissent d’une puanteur souffrée. Je la mettais sur le compte des régimes de vent et des fumées d’usine ou des centrales thermiques au charbon dont on aperçoit les hautes cheminées aux alentours de l’agglomération. En cette saison, la poussière rentrant dans les maisons est importante. Cette poussière parvient des remblais, résidus des activités minières (il faut en retourner des volumes de terre pour produire quelques kilos d’or!) . Il n’a pas été trouvé de solution pour fixer cette poussière qui constitue le nuage caractéristique observable depuis les avions. Comme si la ville était surmontée d’une demi-sphère ocre.

Peu d’espèces végétales arrivent à s’acclimater à ce sol contaminé. Le minerai d’or se trouve souvent associé à du minerai d’uranium. Une partie des remblais continue à être retraitée (remuant encore de la poussière) pour accéder à l’uranium. Les remblais de mines d’or sont truffés de particules radioactives et de métaux lourds dont les habitants de Johannesbourg inhalent, bon an mal an, quelques grammes dans leurs organismes. L’hiver, à Johannesbourg comme ailleurs est synonyme d’une recrudescence des infections respiratoires, crises d’asthme, pneumonies, mais il semblerait que ce ne soit pas seulement la baisse des températures et le manque de chauffage qui soient en cause.

Les effets de la contamination de l’eau, de la terre et de l’air atteignent différemment les catégories de populations. Dès la création de la ville, Johannesbourg a été scindée en deux parties: la partie nord, où habitaient les Randlords et les immigrants enrichis de l’exploitation minière, était conçue comme une ville de loisirs, avec manoirs entourés de parcs et jardins manucurés, tandis que le sud était destiné aux activités productives dont les activités minières. Les townships historiques, au sud du “reef” contenant le gisement d’or sont construits le long des remblais des mines. On en voit d’ailleurs près du stade d’Orlando à Soweto, popularisé par la coupe du monde de football et les funérailles du président Mandela.

Le survol aérien de la ville montre très nettement cette séparation. Dans le tissu urbain, on distingue des îlots de terre jaune ou ocre, contaminée, sur lesquels ne pousse aucune végétation. Ces îlots sont agrémentés de bassins de boues de lessivage de couleur peu engageante à la toxicité avérée, ou d’un bleu intense trompeur. Viennent ensuite les alignements de “matchbox houses” ou de camps de squatters, les entrepôts industriels et les zones de bureaux, puis la ville moderne, avec ses gratte-ciels clinquants, et ses collines verdoyantes et arborées et ses rues au bord desquelles s’alignent des propriétés cossues aux piscines turquoise.

La pression démographique s’étant renforcée depuis la fin de l’apartheid, certaines zones minières abandonnées ont fini par abriter des camps de squatters. Certains de ces squatteurs descendent dans les puits désaffectés pour y tenter leur chance, j’en ai parlé ici. Au début des années 2010, des activistes ont porté à la connaissance des autorités (qui préféraient l’ignorer) qu’un million d’habitants de Johannesbourg vivraient sur des terres contaminées et potentiellement dangereuses pour leur santé.

Des mesures de contamination ont été prises dans le camp d’hébergement informel de Tudor Shaft, tout près d’un ancien puit de mine où la radioactivité mesurée dans l’air mais aussi dans la terre et dans les légumes cultivés par les habitants pour leur consommation vivrière était équivalente aux taux constatés dans la zone d’exclusion d’habitation de Tchernobyl. Même les briques utilisées pour construire les abris dans lesquels logent les familles sont aussi contaminées. Elles sont fabriquées artisanalement avec la terre ocre disponible sur place.

Les autorités ont promis de reloger tout le monde mais n’ont pas fait de zèle. Un tiers des familles a été relogée en 2018 (cinq ans après la première alerte), et la municipalité a commencé des travaux pour essayer de décontaminer la zone, mais l’opération est titanesque et n’est pas sans poser de problèmes. D’autres townships ou zones d’habitations informelles proches pourraient être également concernées…

Le logement est depuis la fin de l’apartheid une question cruciale. La vitalité démographique du pays, la poursuite des mouvements migratoires vers les villes, l’impéritie des politiques chargés de réaliser le programme de logements ambitieux tracé par Mandela ont accentué le problème du mal-logement. Plutôt que d’être loin des sources d’emplois, les populations les plus défavorisées squattent sur des terrains abandonnés, dont ils ignorent la nocivité.

Pour les activistes de la Federation for Sustainable Environment, on n’a pas encore pris la mesure de l’ampleur du problème. Il y a des centaines de puits de mines et de bassins de boues contaminées par l’exploitation minière sur les quatre cent mètres carrés de la zone. Certains ont cessé d’être exploités et n’ont plus de propriétaire. Ces zones inhabitées en plein coeur du tissu urbain pourraient servir, si elles étaient décontaminés, à loger la population, tout en minimisant le risque pour la santé publique de la dissémination dans l’air, l’eau et la terre de la région de particules nocives.

Qui doit payer pour décontaminer des volumes de terre et d’eau qui mettront, sans traitement, des centaines d’années à retrouver des niveau d’innocuité acceptables pour la santé humaine? Les réserves d’or et d’uranium fondent, les mines sont de moins en moins rentables et nul n’a pris en compte pendant les années fastes la question du traitement des déchets. Les concessionnaires/exploitants ont changé au cours des années, il est difficile de faire payer aux nouveaux exploitants des coûts incombant à leurs prédécesseurs.

Comme le fait remarquer Gabrielle Hecht, les temporalités se bousculent. La pollution de cent trente ans d’exploitation minière impacte durablement l’espérance de vie de millions d’habitants de Johannesbourg mais ces effets ne sont pas encore mesurables (et personne ne songe à trop les mesurer de façon systématique). La décontamination des sols prendra du temps et de l’argent sur des années, mais l’inaction rend inhabitables et nocifs les terrains chargés de résidus de l’exploitation minière pour des centaines d’années encore, alors que les cours de bourse des entreprises fluctuent au gré des trimestres et des cessions-acquisitions.

Ce sont aujourd’hui les sans-logis et les sans-voix qui sont le plus affectés. Comme toujours, les ONG sont les premières à monter au front pour essayer d’inscrire la question de la décontamination à l’agenda politique, mais elles ont peu de chances d’être entendues si les citoyens plus favorisés ne se sentent pas concernés. Il est toujours compliqué d’admettre que ce qui a fait la fortune de Johannesbourg tisse le linceul d’une grande partie de ses habitants.

On retrouve les interrogations remarquables d’un roman de Richard Powers, Gain, qui m’a beaucoup marquée. Dans ce roman la protagoniste, Laura Bodey, une citoyenne comme les autres a vécu et prospéré de l’activité de l’usine chimique voisine. Elle a réalisé son rêve américain d’indépendance et de vie en vendant des maisons aux cadres du conglomérat chimique dont l’usine se trouve dans l’enceinte de la ville et a présidé au développement de cette petite communauté du Midwest. Lors d’un contrôle médical banal, son médecin lui découvre une boule qui se change en tumeur. Le roman tisse l’histoire du conglomérat et celle de Laura, comprenant petit à petit que cette usine qui irrigue la vie économique de la ville, est probablement celle qui a causé le cancer qui va l’emporter. Elle va hésiter à prendre part à une procès collectif contre le conglomérat pour empoisonnement. Pour elle il est déjà trop tard. Il y a sans doute des milliers de Laura Bodey qui s’ignorent à Johannesbourg.

L’or, à la fois bénédiction et malédiction. L’or qui a fait renverser des empires, anéantir des civilisations est aujourd’hui un des révélateurs des défis des plus importants de l’anthropocène. A force de retourner la terre, nous l’avons empoisonnée, pour nous, et pour les générations futures… Quelles réparations imaginer?

* titre emprunté à la conférence de Gabrielle Hecht “La terre à l’envers Résidus de l’anthropocène en Afrique” donnée à Paris le 2 décembre 2019

** prestataire de service de la ville pour le ramassage des ordures

Cansado, un monde nouveau?

Avez-vous entendu parler de l’exposition: “Charlotte Perriand un monde nouveau” inaugurée au début du mois d’octobre à la Fondation Louis Vuitton? C’est, paraît-il l’expo du moment à Paris. Nombre de mes amis l’ont déjà visitée et dit sur les réseaux sociaux le bien qu’ils pensaient de l’artiste et de l’exposition. Du coup, je n’hésite pas à frimer en leur disant que j’ai grandi dans du Charlotte Perriand!

Mais, me direz-vous, quel est le rapport entre Charlotte Perriand et Ngisafunda, puisque je vous a promis un blog sur l’Afrique? Et bien, si vous suivez ce blog depuis un certain temps, vous vous souviendrez que j’ai passé mon enfance en Mauritanie, dans une cité minéralière. Il se trouve que la cité minéralière en question (conçue pour loger les salariés de la MIFERMA, société constituée à la fin des années 50) a été dessinée par un atelier d’architecture travaillant régulièrement avec les apôtres du modernisme architectural et industriel qu’étaient Jean Prouvé et Charlotte Perriand. Et que c’est cette dernière qui a en dessiné une grande partie des meubles.

J’ai grandi à Cansado, cité construite à mi chemin entre le point central, centre névralgique du port minéralier, et Nouadhibou, ex-Port Etienne, ville créée en 1907 par le pouvoir colonial pour exploiter les ressources marines, les eaux mauritaniennes étant parmi les eaux les plus poissonneuses du monde. La maison de mon enfance n’avait rien de personnel. Elle ressemblait à toutes celles qui l’entouraient. Nous y avons emménagé en 1972 avec seulement quelques possessions: vêtements, livres, jouets, et le matériel photo de mon père. Tout l’équipement de la maison, mobilier, électro-ménager, vaisselle*, était fourni par la société. Inutile de dire qu’enfant, le nom de Charlotte Perriand m’était parfaitement inconnu (pour ce.lle.ux qui en ignorent encore le nom, un superbe hommage par Mona Chollet à lire ici).

A l’époque j’ignorais tout de “less is more”,** le motto de l’architecture moderniste, ou du virage vers une production plus industrielle des bâtiments. J’aimais cette maison, son architecture basse, ses murs blancs en béton, ses petites ouvertures pour éviter la morsure du soleil et les vents de sables, son mur d’enceinte et son toit en terrasse sur lesquels avec ma fratrie et quelques copains du quartier, nous avons passé des heures à jouer, profitant de la vue panoramique jusqu’à la mer. J’aimais les meubles au dessin géométrique et ludique. Les bibliothèques nuage, les enfilades avec leurs portes en contreplaqué noires et blanches et ses banquettes en bois sur lesquelles on pouvait se vautrer à son aise pour lire. “Pour moi le sujet c’est l’homme, ce n’est pas l’objet” disait Charlotte Perriand. Je l’ai perçu, vécu, avant même de savoir qui elle était. Contrairement aux honorables cabriolets recouverts de velours broché de chez ma grand-mère française sur lesquels on ne devait monter qu’avec révérence et en se tenant bien droite, on pouvait vivre sa vie affalée sur les banquettes du salon ou sur les fauteuils grillagés.

Je me souviens avoir vu, lorsque nous étions à l’école primaire, un documentaire sur la création de la MIFERMA (société des Mines de Fer de Mauritanie) et de ses deux cités, qui insistait sur le tour de force nécessaire pour faire sortir de terre, en trois ans, deux cités habitables (l’une au pied des mines de fer, à Zouérate, l’autre près de la mer pour expédier le minerai), et de la voie de chemin de fer de 700 kilomètres qui les reliait permettant d’acheminer le minerai sur le plus long train du monde. C’était une gageure de les approvisionner en eau et fixer la population nécessaire à faire fonctionner l’ensemble, sur un territoire où la population était en grande partie composée de nomades. L’industrialisation du processus et un certain génie de l’organisation avaient permis d’en arriver au bout. En tant qu’enfant, tout ça me paraissait bien théorique.

En découvrant Charlotte Perriand, des années plus tard, je me suis rendue compte que l’univers de ses créations m’était très familier. J’ai essayé de m’intéresser à la genèse de Cansado. Et j’ai découvert, à ma grande surprise, que c’est un cas régulièrement étudié dans les publications d’architecture comme un exemple de planification urbanistique post-coloniale, comme ont pu l’être la tour Sabena à Kinshasa, la cité de Chandigarh en Inde, ou celle de Brasilia.

C’est vrai que cette création avait quelque chose d’épique. Le défi était de trouver où et comment localiser la cité, assez proche pour ne pas avoir de problème de transport du personnel, mais à l’abri du bruit et des poussières du port minéralier. Un wagon de minerai basculé pour être vidé de son contenu qui passe sur des convoyeurs pour être déchargés dans les cales d’un bateau, ça fait déjà du boucan! Alors lorsque le train fait près de deux kilomètres, je vous laisse imaginer! La localisation serait un endroit pas trop exposé aux vents de sable, très fréquents dans la région, et pas trop proche de Nouadhibou, ville de pêcheurs désordonnée où avaient commencé à se développer des quartiers de bidonvilles. Le lieu choisi fut une pointe fermant la baie du Lévrier, protégée par des falaises et vierge de toute installation. Cette table rase permit une liberté totale aux concepteurs du projet qui voulaient par ailleurs laisser de la place pour d’éventuelles nouvelles phases de construction qui n’eurent jamais lieu.

Il fallut trois ans, entre 1960 et 1963 pour faire sortir de terre le complexe minéralier. On lit, dans les compte-rendus architecturaux, les idées qui ont guidées l’édification des cités de la MIFERMA. La construction des cités minière et minéralière correspondaient pour leurs promoteurs à rien moins que l’incursion de la modernité au royaume des maures et des vents de sable. Les cités créaient un habitat sédentaire dans une zone où il y en avait très peu et la vie industrielle bouleversait les hiérarchies traditionnelles. L’ambition était de donner le coup d’envoi de la Mauritanie du futur. Le système de castes existant sur le territoire ne serait plus valide au sein de l’exploitation minière, seule la compétence était requise pour occuper des postes. Les logements seraient construits selon les mêmes principes, meublés avec les mêmes meubles, les seuls éléments distinctifs étant entre les types d’habitations (villas séparées ou maisonnettes alignées dans des rangées), les volumes et les espaces, distribués différemment. Ce qui distinguerait ce projet des anciennes villes coloniales c’est que la séparation ne se ferait pas selon un plan binaire: ville blanche, ville indigène, mais un même habitat pour tous, où la localisation, comme ce qui se faisait dans les cités minières se ferait en fonction du rôle du chef de famille dans la société d’exploitation.

Les habitations étaient réparties en 30 villas “cadres”, 170 logements de maîtrises et 490 logements subalternes. Venaient s’y ajouter deux immeubles d’appartements pour les célibataires et un hôtel pour recevoir les hôtes de passage. En plus des logements, le projet comprenait la création d’équipements médicaux, d’écoles, de clubs de loisirs, d’un cinéma (ah le cinéma Le Phare, j’y ai vu tous les Tarzan avec Johnny Weissmuler!), d’un hôtel, d’une chapelle et d’une mosquée. Il fallait fidéliser du personnel qui viendrait essentiellement d’Europe pour les plus qualifiés, et d’Afrique, de Mauritanie ou des pays limitrophes pour les autres. Je me souviens avoir eu dans ma classe des camarades sénégalais.e.s, guinéen.ne.s, togolais, canariens… Les mauritaniens arabophones étaient scolarisés dans une école mauritanienne.

Soixante ans après, qu’est-devenue cette cité? Le rêve de Charlotte Perriand et de ses camarades d’inventer un art de vivre fonctionnel et beau, en rapport avec leur temps a t’il survécu? Il faudrait le demander à ceux qui occupent la cité actuellement. Les mémoires ou les articles d’architectes ont des verdicts mitigés sur l’échec d’un modèle somme toute encore très européen.

C’est un échec, disent-ils, parce que les utilisateurs imaginés par les concepteurs étaient des utilisateurs correspondant à des familles nucléaires européennes et ne prenaient pas en compte, notamment dans le nombre de pièces, les familles plus étendues d’origine africaine. Par ailleurs, au début de l’aventure, il y avait du fait, du manque de cadres africains, une partie européenne de la ville et une ville africaine.

Bien que la Mauritanie ait acquis son indépendance au début du projet, la société des Mines de Fer de Mauritanie n’a été nationalisée que fin 1974, entraînant la “mauritanisation” des emplois et la diminution progressive du nombre d’expatriés européens. Le changement d’occupants a fait ressortir que les maisons ne correspondaient qu’imparfaitement aux types de famille non-occidentales, à leur style de vie.

Ce n’est pas cependant un échec parce que certains habitants d’aujourd’hui revendiquent fièrement cette “cité moderne” et lui reconnaissent une place à part dans le paysage mauritanien. Et puis aussi parce qu’à l’instar de ce qui s’est passé dans d’autres réalisations architecturales modernes comme Chandigarh, les habitants ont commencé à modifier l’architecture des maisons pour y adjoindre des constructions (restant dans les limites des enceintes initiales) pour mieux répondre à leurs besoins en termes d’hébergement ou pour servir de complément de revenu. Certes, la cité n’a pas évolué exactement selon le rêve de ses concepteurs, mais elle garde une unité à part dans le paysage urbain mauritanien. Les vues aériennes à soixante ans d’écart sont à peu près semblables.

Nous avons quitté Cansado en 1980 et n’y sommes jamais retournés. Je ne sais pas si j’y remettrai les pieds un jour, j’ai trop peur d’y abîmer mes souvenirs… comme le dit le poète: “le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants…” et les Charlotte Perriand?

* Deux jeux de vaisselle pour les cadres: une vaisselle de tous les jours, et une vaisselle de réception

** “Faire mieux avec moins” , mouvement qui prône la sobriété en terme d’architecture et de décoration

*** On peut retrouver désormais les “enfilades Cansado”, les “Daybeds Cansado”, les étagères nuages de Charlotte Perriand ayant équipé les maisons de la cité chez les antiquaires spécialistes des meubles des années 50 pour des prix astronomiques.

A quoi rêve la jeunesse africaine?

En ces temps où la jeunesse des pays du Nord se passionne pour l’avenir de la planète, et où elle se mobilise en masse pour sauver le monde de ses démons carbonés, il y a une grande absente des débats et des programmes de télévision: la jeunesse du Sud. On est prompt à relever, avec des expressions laudatives ou méprisantes, le nombre d’étudiants ou de lycéens séchant les cours pour venir manifester devant les lieux de pouvoir. La prestation de Greta Thunberg devant les Nations Unies a été abondamment commentée. L’allocution d’une jeune fille de seize ans devant cette assemblée est en soi extraordinaire. Mais où sont les reportages sur les étudiants de Dakar, Abidjan, Cotonou, Yaoundé, Nairobi, Dar-es-Salam, Kinshasa ou Johannesbourg? S’est-on intéressé à la façon dont ces jeunes-là voient leur avenir? Qu’ont-ils à dire sur l’avenir de cette planète que, qu’on le veuille ou non, nous avons en commun?

Il serait présomptueux de répondre à un sujet aussi vaste en un billet de blog. La question appelle des recherches sociologiques, anthropologiques, économiques et serait un bon sujet de colloque interdisciplinaire. Le roman, s’il ne permet pas d’établir des faits est une aide précieuse pour illustrer des points de vue actuels. Il se trouve que j’ai récemment lu deux romans d’auteurs congolais, “Congo Inc.” d’In Koli Jean Bofane et “Johnny chien méchant”, d’Emmanuel Dongala, et que leur sujet, précisément, ce sont les rêves (enfouis/enfuis/piétinés) d’une partie de la jeunesse congolaise.

Le roman très ironique d’In Koli Jean Bofane, met en scène Isookanga, un Rastignac congolais à moitié pygmée (sa mère a fauté avec un homme d’une autre ethnie) de vingt-six ans qui décide de partir tenter sa chance à Kinshasa. Isookanga alias Congo Bololo dans sa vie virtuelle, rêve de fortune, de capitalisme et de mondialisation, loin de la sagesse immémoriale incarnée par son oncle, gardien des traditions et de la forêt. Kinshasa ne se révèle pas à la hauteur de ses attentes, et Isookanga se retrouve à la tête des shégués, ces enfants des rues qui vivent de rapines et de combines autour du marché central. Les aventures d’Isookanga sont l’occasion pour l’auteur de peindre un portrait mordant de l’actuelle RDC. Tout le monde en prend pour son grade. Les personnages secondaires de ce roman féroce sont tous plus ou moins affreux, bêtes et/ou méchants (à l ‘exception sans doute du vieux pygmée). Des édiles de la ville de Kinshasa au seigneur de guerre à la retraite, en passant par l’anthropologue belge pétrie de repentance coloniale qui croit avoir rencontré la “nature congolaise” en passant quelques jours chez les ekonda, l’officier des casques bleus qui fréquente les adolescentes prostituées du marché central, ou le pasteur très âpre au gain de l’église de la multiplication divine adepte des costumes de marque et des berlines allemandes.

Emmanuel Dongala dépeint les trajectoires de deux personnages, dans une ville du Congo non nommée, qui ont à peu près le même âge seize ans, et vont finir par s’affronter. Le premier, Johnny chien méchant, a oublié son nom de baptême. Adepte des noms de guerre, c’est un adolescent qui a été enrôlé dans une de ces milices qui vendent leur service au plus offrant et se rémunèrent en pillant et en violant ce.lle.ux qui n’ont pas l’heur d’être du bon côté. La seconde, Laokolé, a longtemps cru, conformément au rêve instillé par l’idéologie du développement occidentale, qu’une bonne éducation serait la clé de son émancipation. Elle est à la veille de passer son bac, et rêve de devenir ingénieure. Son père a été tué lors d’un précédent épisode de violence civile qui a laissé sa mère mutilée. Une énième crise met fin à tous les rêves de l’adolescente qui n’aura plus que la possibilité de développer sa résilience dans un pays qui n’a rien à lui offrir que l’absurdité de la violence et de la méchanceté.

Bien sûr, ces romans sont des oeuvres de fiction, et toute ressemblance avec des personnages et des lieux qui auraient existé est sans doute fortuite etc… Toute la jeunesse africaine ne peut se retrouver dans ces destins particuliers marqués par les crises politiques successives d’un pays qui n’en finit pas de (mal di)gérer son passé colonial, comme le rappelle In Koli Jean Bofane. Mais les romans de Chibundu Onuzo, ou de Chimamanda Ngozi Adichie pour le Nigéria, ou de Niq Mhlongo pour l’Afrique du Sud dépeignent une jeunesse aux antipodes des revendications écologistes. La préoccupation des jeunes africains, c’est l’accès aux bénéfices du “progrès” tels qu’ont pu en bénéficier leurs homologues européens. Pouvoir vivre une vie digne. Avoir accès à l’eau, à l’électricité, à des services de santé et à une éducation de qualité pour commencer. Pouvoir offrir à leurs parents des conditions de vie meilleure que celles que ceux-ci ont connu. Avoir le droit de rêver d’accéder à l’université et aux bénéfices de la mondialisation, en termes de consommation mais aussi en termes de voyages, de rencontres. Seule une toute petite partie de jeunes, issus des classes moyennes supérieures peuvent y prétendre aujourd’hui.

“Vous m’avez volé mon enfance” a scandé l’égérie du mouvement des jeunes du nord aux dirigeants de ce monde. Cette phrase résonne bien étrangement sur d’autres continents.

#AmInext ? Féminicides et violences faites aux femmes en Afrique du Sud, une réalité douloureuse.

Ce vendredi 13 septembre était organisé le #SandtonShutdown. Soixante associations de la société civile ont appelé les femmes à commencer à converger, dès trois heures du matin, vers le siège du Johannesbourg Stock Exchange (JSE), pour demander au gouvernement de porter attention aux violences faites aux femmes, et à montrer qu’il était au moins aussi concerné par le sort de ses citoyennes que par celui du capitalisme sud-africain. Le collectif s’est également adressé aux plus grandes sociétés cotées au JSE pour qu’elles participent à la lutte contre la violence de genre et financent le “plan stratégique national contre les violences de genre” (National Strategic Plan on Gender Based Violence) qui doit être lancé en Novembre prochain.

Cette manifestation n’est pas la première du genre. Elle suit une marche des femmes vers le Parlement au Cap le 4 septembre pour remettre un mémoire au Président Ramaphosa qui s’y trouvait, ainsi qu’une manifestation similaire, le 6 septembre à l’occasion du World Economic Forum à Capetown. Dans un pays où treize femmes (!!!) seraient assassinées par jour, ce qui a mis le feu aux poudres, ce sont en l’espace d’une semaine, les meurtres de trois femmes emblématiques. Uyinene Mrwetyana était une radieuse jeune femme de dix-neuf ans, étudiante en cinéma à la prestigieuse université de Cape Town, elle avait la vie devant elle et a trouvé la mort, violée et battue dans le bureau de poste de Clareinch où elle résidait. La même semaine, une championne de boxe sud-africaine Leighandre Jegels était tuée par son ex-conjoint qui avait pourtant l’interdiction de s’en approcher. Une cavalière émérite a également péri. Lorsque la nouvelle du meurtre d’Uyinene a été confirmée, le corps avait disparu et on n’avait pas d’indice sur son sort avant que le meurtrier n’avoue, les étudiant.e.s d’UCT se sont ému.e.s et ont organisé des veillées à son honneur, puis un mouvement de protestation qui est sorti du campus et a réussi à mobiliser bien au delà des murs de l’université, tant le problème est ancré dans la société sud-africaine. #AmInext ? se demandent les femmes sud-africaines?

Les titres des journaux régulièrement le rappellent, il n’y a pas d’endroit sûr pour les femmes en Afrique du Sud. Elle expérimentent la violence à la maison, dans leur quartier, à l’école, dans les transports en commun, et cela concerne des femmes de tous les âges, j’en avais déjà parlé dans un de mes premiers posts sur ce blog. Rien n’a fondamentalement changé depuis 2016. Des petites filles de 18 mois, de 4 ans, de 7 ans sont violées dans leur famille, par des pères, des oncles, des frères ou des cousins. Dans les camps de squatters au bord des townships, où le seul accès à des toilettes est une rangée de toilettes chimiques mis en place par les municipalités, les filles ne vont pas aux toilettes seules et évitent d’y aller après la tombée de la nuit pour prévenir les risques de se trouver confrontées au pire. Régulièrement on retrouve le corps sans vie de fillettes violées près de ces toilettes communes. Une amie, responsable d’une association communautaire à Diepsloot me racontait qu’elle avait dû batailler pour trouver une solution d’hébergement ailleurs pour une femme d’un certain âge qui perdait la vue, et dont la faiblesse était exploitée par des voisins qui la violaient régulièrement sans qu’elle puisse savoir qui ils étaient. Les usagères de taxis, ces minibus qui servent de liaison entre les townships et leurs lieux de travail en l’absence de transports en commun dignes de ce nom, savent qu’il ne faut jamais aller en bout de ligne pour éviter d’être la dernière dans le véhicule.

“Tu ne sais pas ce qu’est que de grandir dans un township” me disent des jeunes femmes qui y ont grandi lorsque je parais avoir une vision un peu angélique de la vie dans ce pays. Je sens, dans leur pudique énonciation, qu’elles en ont vu de toutes les couleurs, et qu’elles ont une expérience très proche de la violence faite aux femmes. Si ce n’est elles-mêmes, à travers des expériences vécues par leurs mères, leurs soeurs, leurs proches amies. Les espaces ruraux ne sont pas plus sûrs pour autant. Dans la culture xhoza, la pratique de l’ukutwala, rapt rituel pour forcer le mariage s’accompagne souvent de viol et ne sert pas uniquement à passer outre les réticences de la famille, mais également celle de la jeune fille… Il n’est pas rare que des familles acceptent la lobola pour marier une de leurs filles sans demander l’avis de l’intéressée. Dans un contexte de pauvreté ou les prétendants se font rares, faute de moyens, c’est une façon comme une autre de monnayer l’investissement fait dans leur éducation (et récupérer de quoi marier un fils).

Le viol en Afrique du Sud est un sport national écrit l’universitaire et essayiste Pumla Dineo Gqola. On parle d’environ 60 000 viols dénoncés à la police par an, et d’un taux de sous-déclaration abyssal: 8 femmes violées sur 9, selon une étude du SHRC, ne prendraient pas la peine de se présenter à la police, estimant que cela ne servira à rien. Et les chiffres de résolution des cas leur donnent partiellement raison: dans une étude citée par Pumla Dineo Gqola, l’ONG Rape Crisis montre que dans les affaires de viol portées devant la justice entre 2010 et 2012 4% des cas aboutissent à une condamnation dans le Western Cape, et 7% dans le Gauteng. Quand on sait que très souvent le violeur est un proche, c’est prendre un gros risque de que de s’exposer à un échec.

La semaine dernière, une avocate travaillant pour une ONG s’occupant des femmes victimes de viol au Cap racontait un vrai parcours du combattant pour déposer une plainte avec l’une de ses protégées. Alors que selon la loi, tous les postes de police devraient pouvoir prendre les plaintes sans restriction de sectorisation (comme c’est le cas pour un accident de la route par exemple) et disposer d’une salle permettant la confidentialité des échanges et des dépositions, l’avocate et sa plaignante ont été renvoyées d’un poste à l’autre, par une mauvaise volonté évidente de la part des policiers. Pour les viols, comme pour les autres crimes, les policiers sud-africains ne font pas de zèle.

Quelles sont les causes de cette prévalence du viol en Afrique du Sud? Les essayistes et les journalistes leur emboîtant le pas n’hésitent pas à invoquer une “culture du viol” et des “masculinités toxiques” qui mènent à une acceptation de l’inacceptable, à la stigmatisation des victimes et au pardon vite accordé, voire à la glorification des violeurs. L’exemple le plus frappant en est le procès très médiatisé contre Jacob Zuma, alors prétendant à la présidence de l’ANC, intenté par celle qui a été présentée sous le pseudonyme de Kwezi pour protéger son identité. La parole de la victime y a été complètement déconsidérée sous le prétexte qu’elle ne présentait pas une vie sexuelle antérieure “conforme” à celle qu’attendaient les juges d’une victime de viol, et Jacob Zuma a pu d’en tirer sans aucun préjudice politique pour sa carrière.

Qu’entend-on par “culture du viol” dans le contexte sud-africain? Cette expression désigne un cocktail toxique qui, historiquement, politiquement, socialement, économiquement a abouti à l’exaltation d’une masculinité qualifiée d’hyper-masculinité, dont la violence contre les femmes est une composante.

L’histoire de l’Afrique du Sud est une histoire violente, d’affrontements entre tribus, entre populations autochtones et colonisateurs, entre colonisateurs eux-mêmes. Les guerres de conquête, le Grand Trek, la guerre des Boers, d’un côté, la résistance clandestine durant les décennies de l’apartheid de l’autre, ont forgé une identité masculine très militarisée dans laquelle le viol est justifié. Gqola raconte que dans les auditions de la TRC (Truth and Reconciliation Commission, les violences sexuelles envers les “camarades” ont été minimisées).

“Making Black women impossible to rape does not mean making them safe against rape. It means quite the opposite: that Black women are safe to rape, that raping them does not count as harm an is therefore permissible”

“Rape A South African nightmare” Pumla Dineo Gqola (@Feminist_Rogue)

Les sociétés pré-coloniales étaient des sociétés patriarcales, la colonisation et l’esclavage ont renforcé la valence différentielle des sexes et la valence différentielle des races. L’évangélisation par des missionnaires n’a pas rééquilibré les rôles… Le bas de l’échelle est tenu par les femmes noires. L’histoire, et l’appareil juridique sud-africain en les disqualifiant, les a rendues particulièrement vulnérables. Tout au long de l’histoire du pays le viol d’une femme noire ne “comptait pas”. Après la chute de l’apartheid, la constitution a établi l’égale dignité des hommes et des femmes, quelles que soit leur origine et leur couleur, et banni les discriminations en fonction du genre. Pourtant le viol n’a pas disparu du quotidien des sud-africaines.

Après l’avènement de la démocratie, la remise au goût du jour des cultures traditionnelles, avec des coutumes insistant sur la virginité exigée des filles, et la bigoterie d’une grande partie des églises implantées sur place ne facilite pas le droit des femmes à disposer de leur corps et de leur sexualité.

Vingt-cinq ans après la fin de l’apartheid, et malgré les programmes de redistribution initiés par l’ANC, les espoirs de nombreux sud-africains de sortir de la pauvreté ont été cruellement impactés par la désindustrialisation. Comme le raconte l’étude de la sociologue Sara Motsoetsa dont j’ai rendu compte ici, une partie de la population reste exclue du rêve d’émancipation porté par l’ANC. Les contraintes économiques pesant sur les familles marginalisent les hommes qui ne peuvent endosser le rôle traditionnel de pourvoyeur des familles. Les violences envers les femmes et les enfants deviennent alors un moyen d’affirmer dans la sphère privée le pouvoir dont ils sont dépourvus dans la sphère publique.

The romance of a new country is gone, and the children that should have inherited Mandela’s dream continue to live under the brutalisation of raced, gendered terror”

“Rape A South African nightmare” Pumla Dineo Gqola (@Feminist_Rogue)

“Plus jamais ça!” scandent les pancartes, ce n’en est malheureusement pas la première édition. Les slogans ressortent, les foules descendent dans les rues, les politiques opinent du bonnet. “Je vous ai comprises” a dit en substance le président Ramaphosa, mais le problème ne se résoudra pas en un claquement de doigt. Il faut attaquer le mal à la racine, mais cette racine est complexe.

L’ex-Public Protector, Thuli Madonsela avait suggéré trois axes: s’assurer que le viol ait des conséquences négatives pour les violeurs, que ceux-ci soient durement sanctionnés, éduquer les garçons avec des cadres différents de ceux qui construisent leur masculinité toxique, et arrêter les cycles de complicité qui pérennisent le problème. Au niveau du terrain, il faut que les agents de l’Etat, la justice, les éducateurs soient impliqués dans le processus. Les ONG existent et font un travail remarquable, mais leur périmètre d’action est très limité, et l’ampleur de la tâche colossale…

Johannesbourg brûle t’il?

Mercredi 4 septembre, j’ai reçu un appel de la journaliste présentant le Journal Afrique de TV5 Monde me demandant si je voulais venir dans son studio commenter l’actualité sud-africaine, notamment la flambée de xénophobie en Afrique du Sud. J’ai accepté de me prêter à cet exercice compliqué s’il en est : il me fallait répondre en maximum une minute et demie à chaque question posée. Difficile de refléter un contexte aussi complexe que celui du pays de Mandela vingt-cinq ans après la chute de l’apartheid en un temps aussi ramassé… Je vais tenter de le faire dans ce billet de blog.

Partons des faits. Depuis quelques semaines, des incidents près de Durban, dans le centre de Pretoria, dans le sud (Lenasia) puis dans le centre de Johannesbourg laissent penser à une résurgence de ces poussées de xénophobie dont l’Afrique du Sud est coutumière. Près de Durban et sur certains axes routiers près de Jobourg, les routiers sud-africains ont encouragé des barrages pour filtrer les véhicules conduits par des chauffeurs étrangers et les molester. A Pretoria des chauffeurs de taxis d’origine étrangère ont été pris pour cibles ainsi que des commerçants nigérians du centre-ville que leurs attaquants accusaient de trafics de drogue, sous l’oeil bienveillant de la police.

Dans le centre de Johannesbourg, à Jeppestown, dimanche dernier, des émeutiers auraient effectué des raids sur des magasins appartenant à des commerçants étrangers, les ont pillé et y ont mis le feu, laissant des images de désolation, une dizaine de morts (en majorité sud-africains) et des centaines de milliers de rands de dégâts.

Comment comprendre cet accès soudain de violence, et cette expression de haine envers les étrangers? Les responsables politiques ont été assez timorés dans leurs commentaires jusqu’à mercredi, refusant d’attribuer les exactions à la xénophobie, mais arguant que les violences étaient le fait de criminels cherchant juste un prétexte pour voler et piller des commerces. Il faut dire que la désignation des étrangers comme responsables de tous les maux du pays est commune à bien des politiques sud-africains, c’est même le fond de commerce de certains. Le maire de Johannesbourg, Hermann Mashaba, commençant son mandat il y a deux ans, avait promis de “nettoyer” le centre-ville des squatters étrangers qu’il rendait responsable de l’insécurité qui y régnait depuis des décennies. L’ex-ministre de la santé leur attribuait l’engorgement des services de santé publique et des hôpitaux, et leur mauvais fonctionnement. La rhétorique sur les étrangers qui volent l’emploi des locaux fait florès dans un pays où le taux de chômage ne baisse pas.

La réaction spontanée des politiques, en l’absence d’échéances électorales proches, aurait été de laisser s’éteindre d’elles-mêmes les flammes plutôt que de monter au créneau. Les réactions internationales, et notamment des chefs d’Etat africains, au premier rang desquels, le président de l’Union Africaine, et celui du Nigeria, Muhammad Buhari ne leur en a pas laissé le loisir. Les actions xénophobes ont donc été condamnées par le Président Ramaphosa dans une déclaration minimale mercredi 4 septembre, promettant que les crimes ne resteraient pas impunis. Il pouvait difficilement s’engager moins. D’autant que les entreprises sud-africaines cherchant dans les marchés africains la croissance qu’elles n’arrivent pas à trouver chez elles, sont fragilisées sur leurs marchés extérieurs par de tels évènements. Le pillage, en guise de représailles, de supermarchés Shoprite et de boutiques MTN au Nigéria, n’arrange pas leurs affaires…

Mais qu’est-ce qui pousse des sud-africains des quartiers populaires à se soulever et à s’en prendre aux personnes d’origine étrangère et à leurs biens? La xénophobie est-elle un mal qui touche particulièrement les sud-africains? Ces sud-africains qui disent “je vais en Afrique” lorsqu’ils voyagent sur le continent, comme s’ils s’y sentaient une place à part… Il y a certainement une grande méconnaissance du continent africain en Afrique du Sud, du fait de l’isolation du pays au moment de l’apartheid. De nombreux cadres de l’ANC contraints à l’exil avaient trouvé refuge dans les pays voisins, où même en Tanzanie ou au Nigéria. Les générations suivantes se sont renfermées et considèrent désormais avec méfiance les “autres”. Pourtant l’Afrique du Sud est depuis longtemps un pays de migration. Les mines employaient des ouvriers venant de toute l’Afrique australe, zimbawéens, zambiens, habitants du Lesotho ou du Swaziland…

Il faut d’abord souligner le caractère endémique de la violence dans ce pays, une violence enracinée dans l’histoire. On a oublié les violences terribles dans les townships au moment de la fin de l’apartheid. Une violence qui n’était pas seulement le fait des blancs contre les noirs, mais aussi des noirs contre des noirs. Une salle du musée de l’apartheid à Joburg rappelle les affrontements entre les tenants de l’Inkatha Freedom Party (zoulou) et les différentes composantes de l’ANC. L’Afrique du Sud est un pays où l’on meurt pour une poignée de tournesols, ou pour un sac d’oranges… Le taux de violence familiale dans le pays est effrayant, les violences interpersonnelles, et notamment les violences liées aux genre sont légion, et les violences institutionnelles ne le sont pas moins. Le comédien Trevor Noah avait plaisanté, dans l’un de ses sketches, sur la violence dans les établissements scolaires, et notamment celle exercée par les professeurs sur les élèves: “we don’t beat them, we hit them!”*. Le topos de l’infirmière maltraitante est un thème récurrent des discours sur les hôpitaux publics, j’en ai recueilli des exemples lors de ma recherche.

La persistance de la violence est le symptôme d’une société qui va mal, et d’une population qui s’impatiente de ne pas recueillir les dividendes de la chute de l’apartheid. Les promesses de prospérité, santé, éducation et sécurité pour tous n’ont pas été tenues. La politique de Reconstruction and Development Programme (RDP) lancée par le gouvernement de Mandela en 1997, et les politiques des gouvernements suivants n’ont réussi que marginalement à redresser les déséquilibres historiques. Le fossé entre les plus pauvres et les plus riches s’est accru depuis vingt-cinq ans, et périodiquement les pauvres se rappellent au bon souvenir des gouvernants en manifestant leur insatisfaction.

La population sud-africaine a cru depuis la fin de l’apartheid, à un rythme plus soutenu que l’économie (malgré quelques années fastes). Le “miracle économique” sud-africain a attiré de plus en plus de ressortissants des pays voisins fuyant des pays politiquement et économiquement sinistrés et venant y chercher du travail. Ils se sont dirigées vers des villes encore marquées par l’urbanisme de l’apartheid, peu conçues pour accueillir le surcroît de population des migrants, qu’ils viennent des provinces sud-africaines ou des pays alentour, accentuant la compétition des plus pauvres pour les ressources rares: logement, subsistance, emploi…

Dans une économie où l’emploi est rare, ce sont les quartiers les plus défavorisés qui en pâtissent le plus. La désindustrialisation causée par la libéralisation des échanges (j’en ai parlé ici), a contraint les individus et les familles à des systèmes de débrouille généralisés. Dans une population condamnée à vivre d’expédients, de combines plus ou moins légales et de petits boulots, la concurrence accrue n’est pas vue d’un bon oeil.

Par ailleurs, les migrants ne sont pas toujours les plus mal lotis dans ces systèmes, ils viennent avec des capitaux sociaux, culturels et économiques très divers, et peuvent donner l’impression de mieux tirer leur épingle du jeu que des populations locales moins éduquées et moins solidaires. Malgré leurs diplômes, ils sont exclus d’une grande partie du marché de l’emploi du fait de règles administratives (les étrangers, même noirs ne font pas partie des ‘Black Empowerment Programmes’) et ont donc, pour débouché la création d’entreprise, commerciale ou non.

Je me souviens d’avoir fait un tour de Diepsloot avec la responsable d’une association, et avoir remarqué que les supérettes semblant les plus prospères appartenaient à des somaliens, quand les ‘spaza shops’ de leurs voisins sud-africains faisaient pâle figure. On m’a expliqué que les somaliens avaient développé des systèmes de centrales d’achats qui leur permettait d’offrir plus de choix et de meilleurs prix que leurs concurrents indépendants.

Ajoutez à ces éléments déjà explosifs, une police hautement corruptible, beaucoup plus efficace pour extirper des frais de protection aux commerçants, racketter les responsables de trafics et les automobilistes que pour garantir la sécurité des citoyens (si tant est qu’elle en ait les moyens), et vous avez les ingrédients d’une catastrophe annoncée. Les policiers envoyés sur les lieux auraient ‘observé’ les actions des pilleurs sans essayer de les dissuader. Il y a trois ans, le commissaire du poste de Jeppestown (où ont eu lieu une partie des troubles du week-end dernier) avait fini par être muté, après une campagne de protestation dans les journaux, il avait réussi à cumuler 180 jours d’absence sur l’année précédente alors qu’il dirigeait le poste de police d’un des quartiers les plus réputés de la ville pour ses problèmes d’insécurité. Dans la police, comme dans l’éducation ou la santé, l’avancement hiérarchique est moins dû aux états de service des fonctionnaires qu’au rattachement politique (et aux connections avec l’ANC)…

Dès lors que les gouvernements de l’ANC ont failli à leur mission de mettre en place des institutions fortes, garantissant à l’accès à tous à une éducation de qualité, des services de santé convenables, et à la sécurité, il n’est guère étonnant que des révoltes populaires éclatent fréquemment, et ciblent en priorité les habitants des quartiers les moins sécurisés, compte-tenu de la stratification géographique des villes.

Plutôt que des déclarations de principe sur le caractère intolérables de ces attaques, on aurait aimé que le président Ramaphosa mette les moyens d’enquêter réellement sur ce qui a provoqué les émeutes et que cette enquête aboutisse à une sanction réelle des responsables, et la restructuration de la police pour plus d’efficacité**, plutôt qu’à un énième épisode oublié une fois retombée l’agitation médiatique…

*”On ne les bat pas, on les frappe”

**Une internaute faisait remarquer que si le gouvernement n’avait pas hésité à envoyer les canons à eaux sur les étudiants de l’Université de Cape Town (qui manifestaient contre le viol et le meurtre de leur camarade de première année, violée et tuée dans un bureau de poste), mais pas sur les pilleurs de Jeppestown.

Nous les femmes…

Puisque vous lisez ce blog, vous n’êtes pas sans ignorer que le mois d’août est le mois des femmes en Afrique du Sud. Tout un mois consacré à la cause des femmes, j’en ai déjà parlé ici. A cette occasion, j’ai décidé de vous raconter une scène à laquelle j’ai participé (authentique mais anonymisée) à la fois cocasse et révélatrice des relations sociales dans ce pays. J’ai rencontré Elsa, jeune responsable des ressources humaines d’une filiale de grand groupe français aux dîners périodiques des anciens des grandes écoles françaises de Johannesbourg. Nous avons sympathisé, et comme elle connaissait mes activités associatives en faveur des femmes dans le monde professionnel, elle m’a proposé d’intervenir dans son entreprise pour le lancement du réseau de femmes. Le lancement aurait lieu à l’occasion du mois des droits des femmes, et nous serions plusieurs à parler.

J’ai d’abord refusé, lui proposant d’autres intervenantes, à mon sens plus qualifiées. Je n’étais pas sûre de la pertinence de mon expérience L’une des autres intervenantes n’était pas disponible. Elsa avait prévu un lancement sur toute l’après-midi, et me trouvant très sympathique, elle m’a convaincue, de parler “de mon expérience”. Et je me suis dit que cela me donnerait en tout cas une approche de la réalité de ce qu’était une entreprise dans ce pays.

Comme je l’anticipais mon intervention sur l’utilité des réseaux féminins pour faire avancer la cause des femmes en entreprise tomba un peu à plat. Je sentis plus une attention polie qu’un réel intérêt. Elsa avait senti le truc en me prévenant à mon arrivée: “tu sais, ce n’est pas forcément le public auquel tu as l’habitude de t’adresser, comme on est une boîte d’ingénieurie française, les femmes ici sont surtout dans les postes administratifs”… Je restai néanmoins pour le reste des présentations, désireuse de voir cette “coach-gourou” dégottée par la nouvellement nommée présidente du réseau, et qui suscitait des frissons d’anticipation: Tina Marais, sollicitée pour faire une “allocution inspirationnelle” (inspirational talk) comme c’est furieusement tendance dans le monde de l’entreprise.

Elle est arrivée un peu avant l’heure de sa présentation. C’est une femme « coloured » d’une certaine allure plutôt grande, élancée, moulée dans un jean blanc de marque, et une blouse panthère, elle campe sur des talons vertigineux. Sa crinière mi-longue lisse est teinte dans un blond chaud encadre un visage ovale soigneusement maquillé, soulignant ses pommettes hautes et ses yeux étirés. Elle discute avec Tumi (la nouvelle présidente du réseau) pendant la fin du second exposé. Applaudissements, la consultante qu’Elsa avait sollicité s’éclipse.

Elsa me présente son chef, le DG de la filiale, un français récemment arrivé pendant que Tina règle son micro et sa présentation Powerpoint. « Elles ont l’air contentes ! » sourit le chef « c’est bien, c’est le but !». Je lui demande comment il trouve l’Afrique du Sud. « Différente ». Il arrive des Emirats Arabes Unis. Je peux imaginer. « Nous avons une histoire compliquée avec ce pays, et ce pays ne nous facilite pas la tâche… ». Ah. Je préfère ne pas le relancer sur l’affaire de corruption qui pourrait ressortir à tout moment et qui est de notoriété publique. Il doit se demander ce qu’il fait dans cette galère, dans cette filiale en perte de vitesse, probablement pas une promotion…

Tumi bat le rappel. Tina Marais est prête. Elle se présente comme coach, psychologue industrielle, promotrice de l‘empouvoirement féminin. Sa gestuelle ample montre qu’elle est à l’aise dans ce genre d’exercice, qu’elle doit pratiquer régulièrement. Son discours est bien rôdé. Elle lance la vidéo qui introduit son propos. Je reconnais un extrait de Matrix où Keanu Reeves est confronté à un choix cornélien : pilule rouge ou pilule bleue ? « Alors, vous vous souvenez de ce choix ? Vous auriez pris laquelle vous ? ». Elle redémarre la vidéo. Frémissements, agitation dans la salle, les femmes se concertent avec leurs voisines, elles chuchotent. Tina répète en même temps que l’acteur : « La Matrice est le monde qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher d’entrevoir la vérité… » elle se superpose à l’acteur, entre le projecteur et l’écran, si bien qu’il se projette sur elle… elle est, comme lui, de profil, et récite en même temps que lui « tu es un esclave Théo… le monde est une prison où il ni espoir, ni odeur, ni saveur… si tu veux découvrir ce qu’est la Matrice, tu devras l’explorer toi-même… choisis la pilule bleue, et tout s’arrête, après tu pourras faire et penser ce que tu veux… choisis la pilule rouge et tu restes au pays des Merveilles, et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre… »… « Alors ? » Elle arrête la vidéo, « Pilule bleue ou pilule rouge ? ».

Bien sûr l’assistance choisit la pilule rouge. Et Tina les entraîne derrière le lapin blanc comme son jean. Elle empile dans sa course désordonnée les poncifs : « nous les femmes nous savons que… », les citations de versets de la Bible dont elle ne donne que les références : Isaïe 29 :7, Jean 38 :4, Matthieu 12 :26 et que son auditoire déclame par cœur. Un véritable tourbillon… « Oui, parce que nous les femmes, nous sommes parfois nos pires ennemies, nous propageons la haine, nous ne nous entraidons pas… Combien de fois ces derniers jours, ne nous sommes-nous pas dit que nous ferions bien une crasse à notre voisine ? Combien de fois ne nous l’avons pas enviée parce que le patron disait du bien d’elle ? Combien de fois n’avons-nous pas jalousé son équilibre familial ? Combien de fois avons-nous rejeté nos fautes sur le dos de notre voisine ? Combien de fois avons-nous souhaité que telle ou telle se prenne les pieds dans le tapis pour pouvoir briller à sa place ? »

Murmures et hochements de tête approbateurs dans l’assistance qui se reconnaît dans ce sermon d’une Tina exaltée, proche de la lévitation. « Il faut nous regarder en face. Il faut comprendre ce que Dieu veut de nous. Il faut arrêter de rejeter sur les autres nos propres fautes. Si je n’ai pas une promotion, ce n’est pas à cause de la voisine. Si je ne suis pas augmentée, ce n’est pas forcément la faute du patron. Si je ne réussis pas, ce n’est pas la faute de la firme. Il faut faire notre examen de conscience : qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Jésus a dit : « aide-toi, le ciel t’aidera ». Nous devons nous interroger, comprendre ce que nous faisons mal, pour nous amender. Nous ne devons pas toujours demander la solution au patron. C’est en nous-mêmes que nous trouverons la solution ! »

Je suis assez perplexe, j’échange avec Elsa des regards surpris. Elle tord ses lèvres minces dans une moue incrédule. J’ai l’impression d’être dans une réalité parallèle. Tina continue de plus en plus fort et elle conclut. « Maintenant, vous savez ce que vous devez faire, je vous propose de chanter une chanson. Je suis sûre que vous la connaissez toutes! Je vous ai mis les paroles sur le Powerpoint pour celles qui ne la connaissent pas » ajoute t’elle malicieusement. « Lira ! » les femmes sourient en voyant le titre s’afficher. C’est visiblement une sommité de la chanson locale. Elle appuie sur une télécommande, quelques notes de synthétiseurs et une voix de femme : « The higher you build your bareers, the taller I become… » (plus vous montez des barrières, plus je grandis). Hurlement de joie des participantes qui sourient et commencent à chanter toutes en chœur, certaines roulent des épaules et des hanches sur leurs chaises, dans un moment d’allégresse collective.

« The further you take my rights away, the faster I will run… you can’t deny me, you can’t turn your face away, no matter -cause, there’s something inside so strong…” Les participantes sont maintenant toutes debout, elles dansent, chantent balancent leurs bras au-dessus de leur tête… J’apprécie leur naturel, elle chantent, claquent des doigts, les différences effacées, oubliées, les visages ravis, les gorges déployées… « ngizofikelela ! » (j’y arriverai)… je me sens malgré tout entraînée dans leur chant. La fin de la chanson est soulignée par des youyous. « Allez, on la refait une nouvelle fois ! » reprend Tina totalement transportée. Il ne lui manque plus qu’un tapis volant« There’s something inside so strong, I know that I can make it, though, you’re doing me wrong, so wrong…” (Il y a quelque chose en moi de si fort, je sais que je peux réussir, même si vous me causez du tort). Tonnerre d’applaudissements après la reprise, Tina salue gracieusement comme une artiste sur la scène.

Tumi remercie chaleureusement Tina et annonce la clôture de la session avec une collation servie dans la pièce. Elle en profite pour nous remettre, à Tinah et moi, des petits cadeaux pour nous remercier de notre participation, un foulard rose avec des léopards, une bouteille de vin sud-africain, et un beau stylo. Les participantes s’égayent autour du buffet. Nous nous retrouvons un peu isolés entre français, avec Elsa et son patron.

« Vous qui êtes sociologue, qu’en avez-vous pensé ? me demande t’il?” – “A vrai dire, j’aurais peut-être choisi la pilule bleue ! J’ai un sentiment partagé, je ne suis pas sûre de partager son point de vue sur l’empouvoirement des femmes… J’avoue avoir du mal à comprendre pourquoi il faut absolument que les sud-africains ramènent tout à Dieu, y compris la vie de l’entreprise… Les versets d’Isaïe dans une réunion comme celle-ci, ça me rappelle quand même la fameuse citation de Marx sur l’opium du peuple…”

“Tu as raison” dit Elsa, “je ne trouve pas ça génial non plus. On n’est quand même pas câblées pareil, il y a des moments où je l’ai trouvée limite ! C’est pas vraiment mon genre de féminisme”…-“Oh, mais elles sont heureuses, regardez-les ! Qu’elles en profitent, elles auront au moins eu cette journée, parce que dans quinze jours, on annonce le prochain plan social, la moitié d’entre elles vont perdre leur job ! » réplique benoîtement son patron…

Elsa me raccompagne à ma voiture. Je vois Tinah entrer dans une superbe berline Mercedes. Il n’y a pas à dire, L’Opium du peuple, ça rapporte… C’est vendredi en fin d’après-midi, je mets « Pata Pata » de Miriam Makeba dans la voiture en rentrant à la maison.

Dis-moi ce que tu jettes, je te dirai qui tu es?

Les politiques appliquent-ils pour eux-mêmes les principes qu’ils défendent haut et fort lorsqu’ils sont en campagne électorale? C’était la question posée par la journaliste sud-africaine Marianne Thamm le 3 juillet dernier sur le site d’information en ligne du Daily Maverick. Pour répondre en partie à cette question, elle est allée écumer les poubelles d’une luxueuse villa de Camps Bay, faubourg très convoité de Cape Town, louée par des membres de l’exécutif du parti des Economic Freedom Fighters (EFF) entre le 19 et le 27 juin 2019, soit la période d’inauguration du nouveau Parlement sud-africain à Cape Town.

La magnifique villa, avec vue panoramique sur l’océan a été réservée par le garde du corps de Julius Malema pour 8 nuits, moyennant une somme rondelette versée au propriétaire allemand. Il est ironique, souligne la journaliste, que les leaders d’un parti qui proclame sa proximité avec le peuple et réclame l’expropriation des terres détenues par les blancs choisisse un quartier ultra-résidentiel et snob comme Camps Bay, plutôt que des hôtels et guest-houses dans les Cape Flats dont ils auraient pu participer à dynamiser l’économie.

Utilisant une méthode qui a fait des preuves en archéologie ou en criminologie, mais qui reste anecdotique ( et questionnable?) en journalisme elle est allée à la pêche aux informations dans les 14 sacs (!) déposés sur le bord du trottoir au départ des locataires. La journaliste remarque avec ironie que pour des pourfendeurs du privilège monopolitisque blanc (white monopoly capital), les actes de l’entourage du leader suprême (Commander In Chief) sont loin d’être exemplaires. La modération de la consommation d’alcool qu’ils appellent de leurs voeux en prônant une interdiction de la publicité pour les boissons alcoolisées ne les a visiblement pas empêchés, en une semaine, de faire un sort à plus de 37 bouteilles d’alcools coûteux, principalement d’importation. Une bonne nouvelle pour LVMH dont les marques Veuve Clicquot et Veuve Clicquot Silver sont très bien représentées…

La journaliste, parmi ces trouvailles peu ragoûtantes, trouve également des preuves qu’on peut avoir appelé à boycotter les magasins H & M lors de leur ouverture et avoir appelé au saccage de leurs magasins, mais ne pas hésiter à y faire les soldes entre deux obligations parlementaires. Certains des occupants de la villa s’étant délestés de documents comme des papiers parlementaires et de cartes d’embarquement nominatives, elle s’est fendue d’un mail de demande d’information auprès de l’une des personnes concernées, en l’occurence le porte-parole de l’EFF qui a globalement démenti la location de la villa, les membres de la délégation parlementaire étant, selon lui logés dans des hôtels et des appartements, et contesté la démarche qu’il a qualifiée de “journalisme de tabloïd”.

La journaliste a été inspirée par le travail, il y a quelques années, du site d’info alternatif ‘Willamette Week’, qui avait, à l’époque, été fouiller les poubelles de la maire, du chef de la police et du district attorney de Portland en Oregon, pour montrer que si les poubelles des justiciables pouvaient être investiguées sans mandat, on pouvait en faire de même pour celles des gens au pouvoir et en retirer des informations intéressantes.

Marianne Thamm affirme que son seul but est d’exposer qui sont les leaders de l’EFF, au-delà des discours, et de démasquer leur hypocrisie. Elle prétend faire oeuvre de salut public et être dans son rôle en fouillant les poubelles à des fins journalistiques. Les poubelles déposées sur le trottoir ne ressortent pas de la propriété privée (c’était l’argument de la police de Portland) et peuvent être consultées par quiconque… Il est sûr que la photo des bouteilles de Champagne alignées sur le trottoir et celle des articles en solde chez H & M (probablement accompagnés des reçus de carte de crédit) peuvent montrer que les combattants pour la liberté économique ont la mémoire courte ou ne sont pas rancuniers. Et après?

Au-delà de l’anecdote plutôt rigolote, j’avoue être assez dubitative sur les résultats obtenus par cette méthode spectaculaire. Je ne doute pas qu’en se prenant pour une héroïne de la série NCIS la journaliste ne se soit amusée, mais je ne pense pas que cette exposition compromette sérieusement les leaders de l’EFF, à moins qu’elle ait des trouvailles plus sérieuses. Après tout, ce n’est sans doute pas la première fois que des politiques font preuve d’hypocrisie, c’est même une “qualité” qui permet aux meilleurs de rester à flot et de faire carrière.

Dans un pays où la figure du recycleur d’ordures est une vision aussi familière dans les agglomérations que celle du chiffonnier dans le Paris spleenesque de Baudelaire, elle aurait dû savoir que pour transformer de la boue en or, il faut charrier des montagnes d’ordures, ou prendre le risque d’accoucher d’une souris…

Recycleurs d’ordures à Soweto