Pleure, ô pays bien aimé…

J’ai eu du mal à écrire ce post, je l’ai remâché mille fois dans ma tête, et je me suis décidée à vous le livrer tel quel. Le mois de juillet a été éprouvant pour tous les amoureux de l’Afrique du Sud, mais plus encore pour mon cercle d’amis à Johannesbourg. Samedi 17 juillet, à 14h30, nous avions rendez-vous en visioconférence pour la cérémonie d’adieu à R. décédé le 1er juillet après deux mois d’hospitalisation en service de réanimation pour avoir contracté le Covid au mois d’avril.

Cette semaine a coïncidé avec celle des heurts suivant l’incarcération de Jacob Zuma, l’ex-président de la république sud-africaine doit purger une peine de quinze mois pour outrage à la justice. Il a consciencieusement évité de répondre aux questions embarrassantes des juges cherchant à l’entendre à propos des 783 (et quelques) charges de corruption qui pèsent contre lui. Au point d’indisposer les magistrats qui l’ont fait condamner à quinze mois de prison pour mépris de la justice. Dans le bras de fer qui a succédé, les autorités lui ont donné cinq jours pour se rendre avant que la police vienne l’arrêter dans son domaine de Nkandla. Les membres de la famille de Zuma et des partisans ont appelé à la “résistance” de ses partisans pour lui éviter la prison. Peine perdue, l’ancien président s’est rendu.

Après l’incarcération de Zuma, les alliés de l’ancien président ont appelé à une démonstration de force en bloquant les routes dans la province du KZN sous la bannière #shutdownKZN. Ces manifestations se sont transformées en scènes de pillage massif, essentiellement dans la province du Kwazulu-Natal fief de la famille Zuma, mais aussi dans le Gauteng, où habite la seconde plus forte proportion de zoulous.

Le bilan de cette semaine folle s’est alourdi à plus de 330 morts, et à des dégâts matériels considérables, principalement dans le Kwazulu-Natal. Des centres commerciaux entiers ont été détruits, des camions incendiés au niveau du péage de Mooi Riber sur la N3, la route qui relie Johannesbourg à la ville de Durban, principal port du pays et capitale de la province, des rumeurs se sont propagées. Les étrangers craignaient une flambée xénophobe comme il y en avait eu en septembre 2019. A Johannesbourg, ce sont essentiellement les commerces des townships comme Alexandra ou Soweto qui ont été dévastés, alors qu’aux abords de Durban, même les malls des quartiers plus aisés étaient visés.

Le gouvernement Ramaphosa a mis du temps à réagir. L’envoi de l’armée en renfort pour sécuriser les centres commerciaux semble, en tout cas pour l’instant, avoir calmé le jeu. Mais des milliers de commerces ont été détruits, des milliers de commerçants ont tout perdu, et des milliers d’employés du commerce qui n’avaient pas perdu leur emploi du fait de la pandémie, vont probablement se retrouver sans moyen de subsister. S’il restait un minimum de confiance dans le gouvernement de l’ANC, alors que le pays subit une troisième vague de Covid 19, que les hôpitaux sont débordés, et que la campagne de vaccination a marqué le pas dans deux des provinces les plus peuplées du fait des manifestations, celle-ci a été réduite à néant. Les chaînes de logistiques locales ont par ailleurs été compliquées par le blocage de la N3 et les incendies de camions.

Cette semaine là, le pays a craint un basculement dans l’anarchie. Certains amis de mon âge disent n’avoir pas souvenir de tels évènements de leur vivant, et certainement pas depuis l’avènement de la démocratie dans le pays, la tension est redescendue, mais pour combien de temps? Le président Ramaphosa saura t’il trouver une solution pour éteindre toutes les braises?

C’est à l’issue de cette semaine que la famille de R a décidé de réunir en visioconférence les membres de la famille, les amis et les collègues qui le souhaitaient pour une cérémonie d’hommage. R est mort à l’hôpital, après deux mois de hauts et de bas, et une petite accalmie qui lui avait permis de revoir K, son épouse, et leurs deux enfants, rentrés d’Ecosse où ils étudient, avant que le virus n’endommage plus son organisme, et que les conditions d’accueil dans un hôpital submergé de patients Covid n’interdisent aux proches de venir lui rendre visite et le soutenir par leur présence.

R n’étant pas croyant, les discours sur la vie éternelle et la résurrection des morts auxquels je suis habituée en tant que catholique nous ont été épargnés. La cérémonie s’est centrée sur R, sur celui qu’il avait été, qui serait célébré et regretté, dans des souvenirs à la fois poignants et joyeux de ce.lle.eux qui l’ont connu et aimé. Les sanglots n’ont pas manqué. Les témoignages des proches, du frère et de la soeur aînée lui survivant, de son ami d’enfance, de K et de leurs deux enfants, et de leurs d’amis intimes ont été poignants. Plus joyeuses étaient les évocations des performances de R. sur les pistes de danse, de sa vocation avortée de manager d’un groupe de punk rock lors de ses études de droit à Wits, ou de son goût pour les chapeaux flashy pour protéger sa peau pâle de descendant de migrants écossais.

Etrange cérémonie, entre sourire et larmes, rendue nécessaire par les circonstances particulières. L’interdiction de se réunir a forcé les familles à trouver des moyens nouveaux de rendre un dernier hommage à R., malgré les distances et les précautions sanitaires.

Ce qui prédominait, pour tous, c’était le choc. Pendant les deux mois où nous avions suivi le cours de sa maladie après son hospitalisation, sur le groupe WhatsApp dédié à informer ses amis, pour ne pas submerger K de nos questions bien intentionnées mais angoissantes, nous avions tous dans l’idée qu’il ne pouvait pas ne pas s’en sortir. Pas encore soixante ans, une allure de géant tranquille, de solide produit des terres australes, il était impossible que l’histoire se finisse là. K nous faisait part des quelques nouvelles transmises au goutte à goutte par des médecins pressés. L’évolution était lente, et il était difficile de la vivre autrement qu’au jour le jour. Lorsque K et leurs enfants ont pu échanger avec lui, on aurait voulu croire la partie gagnée, R. disait vouloir rentrer à la maison. Il jouait avec l’idée qu’une fois la séquence maladie passée, il pourrait, comme il aimait à le faire, partir en vacances en Italie. Mais des complications se sont présentées. Et les nouvelles se sont espacées. Jusqu’au 1er juillet.

J’ai peu connu R., invitée chez eux par son épouse K, une avocate à la silhouette de ballerine, l’esprit aussi affûté que le corps, férue d’art et de voyages, que j’avais rencontrée lors d’une soirée dans un atelier d’artiste. Nous avions sympathisé, et avons déjeuné ensemble puis elle nous a invités à l’un des déjeuners qu’elle aimait organiser, le dimanche. Fine cuisinière, elle n’était pas de celles à se contenter d’un braaï, mais concoctait des plats délicieux rehaussés par des vins sud-africains. C’est chez R et K que j’ai découvert des variétés insoupçonnées de Gin, aromatisées aux Fynbos, les herbes sud-africaines.

Les déjeuners dominicaux chez K & R étaient toujours très joyeux et animés. On y rencontrait une foule de gens intéressants et drôles, et on y parlait beaucoup de tout, des derniers bouquins que nous avions lu, mais surtout, de l’actualité sud-africaine. C’est lors d’un de ces déjeuner que nous avons appris la mort de Winnie Mandela. L’Afrique du Sud était un sujet qui passionnait R. épicurien lettré, et ses invités. Tous férus de l’histoire politique de leur pays, on sentait chez eux le désir, non pas de passer leur temps à débiner la classe politique et de prédire un avenir à la Zimbabwéenne, mais de comprendre et analyser ce qui ne fonctionnait pas dans une démocratie qu’ils avaient vu advenir en tant que jeunes adultes. Une démocratie qu’ils avaient appelée de leurs voeux en manifestant sur les campus sud-africains dans les années 80. Parmi les amis de toutes origines de R et de K. , la plupart n’envisageait pas de vivre autre part que dans leur pays natal, et d’avoir en réserve un plan de repli, comme une partie de la population blanche aisée. “C’est mon pays, mon avenir est ici, ai-je entendu dans ces échanges. Il y a des difficultés, mais ce n’est pas en changeant de pays que nous aiderons à les surmonter.”

Pour une étrangère, c’était un privilège de pouvoir échanger avec des interlocuteurs éduqués et qui avaient à coeur de partager avec moi des anecdotes sur l”histoire de leur pays, sur les personnalités politiques, les livres à lire du moment. J’appréciais chez R. cette absence de dogmatisme, l’attention qu’il avait aux arguments de chacun, sa volonté de ne pas clore un débat d’une manière dogmatique, mais en essayant de trouver la vision la plus complète. Je suis sûre que les discussions des déjeuners dominicaux chez R et K, sur les meilleures options pour sortir le pays de l’ornière, sur les différentes composantes de cette semaine de chaos auraient été très enrichissantes. Troubles fomentés par les partisans de Zuma? Pillages opportunistes? Désespoir des townships devant les rigueurs de l’hiver, des confinements successifs, des chiffres du chômage – on parle de 70% pour les jeunes?

Les déjeuners chez K et R étaient de ceux que nous nous réjouissions de pouvoir retrouver un jour, quand nous retournerions à Joburg. J’espérais revenir sous cette agréable véranda en savourant un Gin Inverroche, ou un verre de Sauvignon Blanc en m’informant des dernières nouvelles. La pandémie ne nous en a pas laissé le loisir.

En conclusion, je voudrais reprendre les premières phrases de K, faisant remarquer que désormais la vaccination était ouverte largement en Afrique du Sud, elle n’était ouverte jusqu’alors qu’aux plus de 60 ans, et qu’elle enjoignait tous ceux qui ne l’étaient pas, à profiter largement de cette opportunité. Si R en avait eu la possibilité, nous disait-elle, il l’aurait fait sans hésiter, et il serait encore sans doute parmi nous. Une occasion que saisiront sans doute les amis de R, en Afrique du Sud, comme en France, la vaccination est un marqueur social. Un sondage récent démontrerait que pour 50% des sud-africains, la prière est plus efficace que le vaccin

La dernière fois que j’ai vu une mante religieuse…

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La dernière fois que j’ai vu une mante religieuse, je veux dire, pas dans le vivarium d’un quelconque musée des sciences, mais une vraie mante religieuse, en liberté, ça devait être dans les années 90. Les fenêtres de la maison familiale restant toujours ouvertes pendant la période estivale, nous avions souvent ces visiteuses redoutées dont la vue de la silhouette gothique nous faisait pousser des cris stridents.

Il faut dire que cet insecte spectaculaire par sa taille et son aspect mi-végétal, mi-animal, était à son aise dans la portion de maquis, chênes lièges, cistes, myrtes et arbousiers qui bordaient notre maison. Il ne faisait pas de différence entre l’habitat de ses voisins humains et celui des insectes. “Inutile de crier! s’esclaffait mon père, elle ne mange personne, à part son partenaire !” Il nous arrivait parfois, horreur suprême, d’en voir deux accolées, leurs corps longilignes et leurs membres crochus arrimés l’un à l’autre surmontés par leurs quatre gros yeux verts globuleux*. Cette multiplication de membres griffus et verdâtres nous dégoûtait.

“C’est horrriiiible!” reprenions nous, enlève la (ou les) tout de suite! “. Nous nous refusions à nous approcher de la zone colonisée par l’importune, persuadés qu’elle ne manquerait pas de nous attaquer férocement. Mon père la pinçait délicatement au niveau du thorax entre son pouce et son index et la réexpédiait à l’extérieur. Nous étions tranquilles jusqu’à la prochaine incartade.

Alors que j’avais une terreur bleue de ces animaux à l’époque, l’adulte que je suis devenue trouverait rassurant de voir réapparaître cette créature d’un autre âge dans la maison à la belle saison. Mais force est de constater que sa présence s’est raréfiée jusqu’à devenir inexistante. Les maisons de vacances ont poussé comme des champignons sur les collines alentour, et la végétation endémique a reculé, laissant place à de majestueux palmiers qui marquent le standing de leur propriétaire, des oliviers taillés, des compositions de lavandes et de romarin, et des haies de lauriers blancs et roses résistant à la sécheresse mais probablement moins intéressants pour les mantoptères.

La Corse, longtemps citée comme une exception, n’a pas échappé à la poussée immobilière qui a perverti et enlaidi certaines parties du littoral français. Les collines bordant le Golfe d’Ajaccio sont désormais mitées par des constructions de styles divers qui ont rogné sur le maquis. Le difficile équilibre entre la pression immobilière et la préservation de paysages respectant une faune et une flore endémiques s’est réalisé au détriment de la seconde.

Les mantes religieuses se sont repliées plus loin, comme les tortues qu’on apercevait parfois ou comme les salamandres sur le bord de la petite source qui a depuis été captée sur le terrain voisin. Il reste encore quelques rainettes, attirées par la lumière les soirs d’été. Pour combien de temps?

* Particularité de la mante: elle possède cinq yeux! Deux gros yeux verts à facettes, et trois yeux simples et fixes…

La montagne qui accoucha d’une souris…

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L’esprit humain est une étrange chose, et la volonté de garder un amant volage peut amener une femme à de bien étranges extrémités.

Les médias en ligne et les réseaux sociaux sud-africains ces dernières semaines ont été tenus en haleine par l’affaire des décuplés de Tembisa (#Tembisa10). Confiné et morose, avec l’arrivée de l’hiver et la mise au ban des voyageurs en provenance d’Afrique du Sud par les autorités des pays craignant le risque de diffusion de l’ex-variant-sud-africain, le pays de Mandela croyait avoir trouvé sa “feel-good story” avec une première mondiale: la naissance annoncée de décuplés à une habitante de Tembisa.

Cette naissance, qui aurait pu donner une nouvelle entrée pour l’Afrique du Sud au livre Guiness des records, a tourné en boucle sur les médias en ligne et les réseaux sociaux locaux. Le journal Pretoria News a diffusé une photo de Gosiame Sithole, la future mère, arborant un ventre éléphantesque au côté de Tebogo Tsotsetsi le père de ses enfants. Le couple, qui avait déjà des jumeaux de six ans, avait accepté d’être interviewé au sixième mois de cette grossesse miraculeuse -huit bébés d’un coup!- par un média de Pretoria, permettant au journaliste de prendre la photo d’une Gosiame Sithole et de son ventre impressionnant, et lui demandant, pour des raisons culturelles, de ne la diffuser qu’à la naissance des enfants.

Le dix juin, le père contacte le journal Pretoria News pour annoncer que Gosiama Sithole a mis au monde, à Pretoria, à, non pas huit, mais dix bébés, sept garçons et trois filles, pris en charge en réanimation néonatale. Les autres médias en ligne et les réseaux sociaux s’emparent du sujet de cette naissance miraculeuse, lançant une collecte sous le mot-dièse #nationalbabyshower pour permettre à la mère qui aurait arrêté de travailler au début de sa grossesse, et au père, sans emploi et dont la famille n’a pas versé d’argent à la famille de la future mère pour les frais de grossesse et l’accueil des bébés, de pouvoir faire face à l’énormité de la tâche.

Les services sociaux du Gauteng se saisissent de l’histoire et s’enquièrent de la mère mais ne peuvent en trouver trace dans aucun des hôpitaux publics de la province. Le père, qui fait l’objet de nombreuses demandes d’interview de la part des médias doit admettre qu’il n’a pas vu les bébés, sa femme lui a juste indiqué par des messages WhatsApp qu’elle aurait donné naissance à dix bébés, et ne lui a envoyé que la photo d’un seul bébé. Elle ne répond plus à ses appels.

Le 15 juin, la famille du père, Tebogo Tsotsetsi, pressée par les questions des journalistes auxquelles elle est bien en peine de répondre, publie un communiqué de presse déclarant n’avoir aucune preuve de la naissance de décuplés et demandant aux généreux donateurs de s’abstenir de verser de l’argent sur tout compte destiné à pourvoir aux besoins des fantomatiques décuplés. Elle pressent que le miracle n’est pas loin de se muer en escroquerie… Ce même jour, Gosiama Sithole se présente avec sa soeur à l’hôpital Steve Biko de Pretoria demandant à voir ses dix bébés et prétendant avoir accouché à l’hôpital Louis Pasteur d’où on lui aurait dit avoir transféré ses dix bébés prématurés à Steve Biko en réanimation. Les autorités de l’hôpital n’ont jamais admis de décuplés en réanimation mais elles contactent l’hôpital Louis Pasteur qui n’a aucun dossier d’accouchement au nom de Gosiame Sithole ni de dossier de transfert.

Les journalistes de Pretoria News crient au scandale d’Etat et maintiennent l’histoire de la naissance des décuplés, qui seraient morts du fait de la qualité des soins déplorable des hôpitaux publics du Gauteng. Les autorités de la province voulant éviter le scandale de l’impréparation des hôpitaux à faire face à cette naissance extraordinaire auraient, selon une “enquête exclusive du journal” fait disparaître les corps des bébés prématurés. La plupart des autres médias s’en tiennent à la version d’un probable canular d’une femme mentalement fragile et délaissée par le père de ses enfants. Gosiama Sithole a été interrogée par la police et emmenée à l’hôpital pour différentes expertises médicales et psychiatriques. L’histoire qui a tenu les médias en ligne en haleine pendant une dizaine de jours semble donc se dégonfler comme un ballon de baudruche.

Il y a plusieurs morales à cette histoire. Le première, c’est que, comme le disait Joseph Goebbels, “plus le mensonge est gros, plus le peuple le gobe facilement”. La seconde c’est que les réseaux sociaux ont un pouvoir d’amplification des canulars gigantesque. La troisième c’est que les journalistes africains ne sont pas plus sages que les européens quand il s’agit de vérifier les informations. La naissance d’octuplés (devenus décuplés selon la fantaisie de la prétendue mère) est un évènement assez rare pour qu’avant même la naissance elle soit vue exclusivement par une équipe soignante dédiée, et non dans le circuit habituel des maternités publiques.

Espérons qu’honteux et confus, tels le corbeau de la fable, ils feront en sorte qu’on ne les y prennent plus…

PS: En cadeau Bonus pour Ngisafunda, je vous offre la fable “L’ours et l’amateur des jardins” dite par Fabrice Lucchini cette fin de semaine, devant le président Macron…

Les yeux de Peter O’Toole, en gros plan, sur l’écran du kinopanorama…

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Hier matin, je me suis réveillée avec cette phrase dans la tête: “les yeux de Peter O’Toole, en gros plan, sur l’écran du kinopanorama“. Elle m’a bien plu cette expression, je l’ai retournée plusieurs fois dans ma tête comme on roule, dans la paume de sa main, un gros galet déniché au lit d’une rivière.

Dans la phase de demi-sommeil qui a succédé, je me suis rappelée d’un des rares cours qui m’ait vraiment intéressée pendant mes études. C’était un cours optionnel s’intitulant: “littérature du voyage”.

Je ne me souviens plus de l’intervenant de “littérature du voyage”. C’était un homme d’un certain âge, me semble-t-il. Mais quand on a dix-neuf ans, tous les plus que vingtenaires paraissent des antiquités! Il avait un regard rêveur et une mèche châtain clair. Il nous a partagé sa passion pour des auteurs comme Valéry Larbaud, Knut Hamsun. Il nous a incités à lire le Siddharta d’Herman Hesse. Il nous a fait emprunter mille chemins entre le Caire et le Cap à la suite de Paul Théroux. Je ne manquais jamais ce rendez-vous hebdomadaire! J’échangeais avec plaisir avec lui pendant les cours.

Mais au moment de rédiger l’inévitable papier qui sanctionnerait le suivi du cours pour l’administration: rien, le trou, le néant total! J’avais choisi pour sujet “la littérature du désert, de Paul Bowles à Jean Marie Gustave Le Clézio”. Je me suis trouvée incapable de délivrer quoi que ce soit. Le trou noir, la panne. J’ai fini par sécher le dernier cours. Il a dit à mes camarades qu’il était très déçu, que bien sûr je pouvais le contacter pour lui rendre mon papier hors délai, qu’il avait eu l’impression que j’accrochais bien au contenu du cours et qu’il ne comprenait pas pourquoi je me dérobais à ce qui était juste une formalité. C’en a été fini de mes tentatives littéraires pour évoquer les paysages désertiques dans lesquels j’avais grandi.

J’ai relu récemment “un thé au Sahara”. J’ai été plongée dans un profond ennui. Kit et Port Moresby, le couple de héros fuyant le monde ébranlé par la seconde guerre mondiale, part se réfugier en Afrique, et passe son temps à se chamailler. L’Afrique du Nord est juste un vaste décor sur lequel se joue le drame de leur mésentente conjugale et la vacuité de leurs existences. Le désert est la toile de fond, et ses habitants, aux silhouettes à peine esquissées, servent de faire valoir à la médiocrité des protagonistes…

Cette représentation, comme celle du fameux Lawrence d’Arabie immortalisé par les yeux bleus hallucinés de Peter O’Toole, a eu un tel succès en occident qu’on ne sait plus en présenter de nouvelles. Elles occupent toute la place. Elles absorbent tous les imaginaires. Elles ont constitué une nouvelle mythologie dont il est très difficile de s’échapper. “Je n’ai rien vu dans le Sahara”semblent dire les anti-héros de Paul Bowles imitant un discours durassien. Circulez, il n’y a plus rien à voir… plus rien à voir derrière les yeux de Peter O’Toole, en gros plan sur l’écran du kinopanorama…

J’ai longtemps cru que mes souvenirs étaient faux, tant ils ne correspondaient pas à ces récits archétypaux. Romanciers et cinéastes ne voyaient que le déploiement du vide, quand mes souvenirs sont ceux du plein. Peut-être mes souvenirs d’enfance n’étaient qu’une illusion? Me serais-je laissée berner?

“Les souvenirs, c’est quelque chose qui vous réchauffe de l’intérieur. Et qui vous déchire le coeur en même temps”

Haruki Murakami “Kafka sur le rivage”

Saharienne…

Le jour où on m’a proposé d’écrire sur le désert…

“Mais” me dit l’homme avec lequel je m’entretiens depuis un moment sur Zoom, et dont la tête aux cheveux grisonnants se détache au dessus d’une carte du Nord de l’Afrique, “vous ne m’avez pas encore dit, ça vous intéresse, le désert? “. La question me prend au dépourvu, enfin presque. Si ça m’intéresse le désert? Est-ce qu’on demande à un dauphin s’il aime l’eau, à un pingouin s’il aime la banquise, à une grenouille si elle aime les marais?

Quand on parle de désert, il y a trois types de personnes. Il y a celleux qui te racontent avec des extases mystiques leur dernière méharée dans les villes anciennes de Mauritanie, ou leur randonnée avec Terre d’Aventures dans le Kalahari avec bivouac sous la tente pleine de sable et reconnexion avec leur être profond. Il y a ceux qui te disent qu’ils ne supporteraient pas, y’a pas le wifi et même pas de possibilité de te faire servir un frappuccino double lait de soja fouetté avec graines de courges concassées pulvérisées sur le dessus, et puis il y à ce.ll.e.ux qui y ont grandi et qui n’en disent rien, parce qu’ils ont appris que finalement, ça n’intéressait pas grand monde.

Les dernières fois que j’ai essayé de parler de mon enfance saharienne, j’ai fait un four. Il faut dire que c’est un peu difficile de dépasser les poncifs du style “c’était extraordinaire”, “j’aimais bien”, “j’ai fait le Paris-Dakar avant même qu’il existe”, “J’ai vu des vestiges de cimetières d’éléphants dans le Sahara qui avaient été découverts par les dunes”, “Un jour, j’ai bu du lait de chamelle dans une calebasse sous la tente de caravaniers qui transportaient des barres de sel de part et d’autre du Sahara”. “Quand j’étais petite, je n’étais pas myope et je pouvais repérer une gazelle Dorcas dans les dunes à des kilomètres”.

Oui, le désert, ce n’est pas seulement les enfants du Sahel qui meurent de faim et les djihadistes plus ou moins convaincus qui font le coup de main parce qu’ils n’ont rien de mieux à faire. C’est une densité d’expériences que j’ai encore du mal à exprimer, tout en étant convaincue d’avoir eu une chance inouïe de connaître une enfance saharienne. Mais comment trouver le bon moyen d’en parler? Face à l’exotisation facile à la manière d’un Paul Bowles, aux emportement mystiques des adeptes de Charles de Foucault, aux excès de reportages sur la militarisation de la bande sahélo-saharienne, aux images de carte postale des caravanes de dromadaires aux ombres portées sur les dunes orangées, comment porter une parole sur le désert qui ne soit pas cliché?

Alors oui, réfléchir à ce qu’on pourrait faire pour dynamiser une initiative qui a pour nom “rendre le désert habitable” en explorant des pistes de réflexion sociales, techniques, environnementales, ça me tente, et bigrement!

Au moment de l’atterrissage de la sonde Perserverance sur Mars, une internaute mauritanienne m’avait fait beaucoup rire en disant qu’on faisait beaucoup de cas de ces images prises par ces machines perfectionnées coûtant des milliards de dollars mais que pour une fraction de ce prix-là on aurait pu avoir à peu près les mêmes prises de vues à Zouérate (où se trouve la mine de fer, je vous en ai parlé ) où la teneur en fer du minerai de la Khédia d’Idjill et de ses poussières donne la même coloration au désert du Sahara que celle de la planète Rouge.

A l’heure où Elon Musk l’on poursuit des chimères de peuplement de Mars pour échapper aux impôts résoudre les questions liées à l’expansion démographique sur la planète bleue, pourquoi ne pas réfléchir aux pistes permettant d’aider les habitants des déserts à s’y fixer d’une manière durable en y développant des modes de subsistance propres? Après tout, comme le souligne mon interlocuteur, sur Mars, il n’y a pas d’atmosphère, vous êtes soumis aux risques dévastateurs des bombardements solaires, inconvénients que nos déserts terrestres ne présentent pas! Pas question de reproduire un nouveau Las Vegas ou une nouvelle Dubaï, alors quelles pourraient être les alternatives ? Quelles ingénieuries sociales, politiques, agronomiques, urbanistiques, écologiques pourraient offrir aux populations des zones désertiques des conditions de vie décentes dans les pays où ils sont nés?

A nous deux, Sahara!

Lune sanglante sur Johannesbourg

Dans les rues de Johannesbourg…

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La lune s’est levée sur Central Street, ronde et rouge,

Boule de feu sur un ciel d’acier trempé,

Une nuit à ne pas mettre une âme dehors,

Seuls les chats noirs sont de sortie.

Il se recale dans sa voiture,

Sur le siège, il a installé une housse en billes de bois pour soulager son dos des longues stations assises. Massage illusoire. Il finit toujours la rotation de nuit avec des courbatures.

Petit homme sec dans son uniforme noir, il a les traits creusés. Dans la coque de tôle blanche, frappée au sigle de sa compagnie de sécurité. Il veille, tour à tour aiguillonné par le froid qui perce les vitres, assailli par le sommeil, dans la ville qui dort.

Il n’aime pas le service de nuit.

Le jour est plus riant.

Il y a plus de vie, plus de mouvement.

Les maîtres qui partent travailler, les jardiniers qui s’interpellent de part et d’autre de la rue,  Sanibonani ! Les nounous aux tabliers blancs et uniformes amidonnés qui cornaquent les enfants blonds faisant leurs premiers pas sur les trottoirs engazonnés.

Les bonnes viennent se détendre et papoter à l’heure du déjeuner, jambes à l’équerre, loin du regard de leur patronne. Les ouvriers en bleu de travail, viennent des chantiers voisins, et s’écroulent, bras et jambes écartés, le visage dans le gazon, pour une sieste réparatrice.

Le jour, il peut sortir de la voiture, se détendre les jambes,

Il peut aller jusqu’à la guérite du garde de l’autre portion de la rue, fumer une cigarette ou commenter les matchs des Pirates d’Orlando, ou entamer une discussion avec le vendeur de plumeaux et de balais.

La nuit est froide.

La lune projette des reflets bizarres, des ombres menaçantes.

Il lui faut rester en éveil, guetter le moindre ronflement de moteur dans le silence de la nuit, le double halo des phares. Garantir les arrières de toutes les voitures s’engageant dans leurs allées.

Il n’y a guère de passage en cette nuit de semaine.

Il lutte contre la pesanteur qui s’abat sur ses paupières.

Est-ce l’astre rouge qui l’endort ?

Ou est-ce l’ennui ?

Soudain, une drôle de lueur sur le toit de la maison blanche, en face.

Il sursaute. Se frotte les yeux. Une forme non identifiée se joue de la pesanteur.

Serait-ce un voleur ? Comment diable aurait-il pu défier les hauts murs et leur clôture électrique ? Serait-ce un chat transformé en esprit par la pleine lune ?

Il frissonne, cherche de la main le calibre dans la boîte à gants. Il n’a jamais eu l’occasion de tirer. Il a menti pour être embauché.

Ce n’est que l’ombre du palmier.

Les rayons de la lune, ronde et rouge, s’amusent avec les silhouettes des grands arbres. Le silence lui joue des tours.

La nuit des townships est plus épaisse que la nuit des faubourgs,

Mais elle semble moins froide dans les bruits de discussions et de téléviseurs. Il sait quels programmes écoutent ses voisins, qui a des problèmes avec la boisson, et qui suit avidement, tous les soirs, les évangélistes à la télé.

Le silence ici est atténué par le bruissement des branches d’arbres de la forêt urbaine, par la rumeur de l’autoroute et des rares voitures…

Et par les cris stridents des ibis hadedas, le matin, juste avant que le jour se lève.

The African Queen… and other stories

Un poème en prose écrit pour l’atelier de Bruce Bégout sur l’une des grandes dames de Jobourg… on the boulevard of broken dreams…

Que n’a-t-on pas écrit sur mon compte ?

On a méprisé mon côté « nouveau-riche », tape-à-l’œil. On a dit que j’étais hautaine, une mauvaise fille, une putain à la solde de maquereaux nigérians… On a produit des milliers d’articles, de reportages, de romans, de scenari de films à mon sujet. On a clamé que je représentais la grandeur et la décadence de Johannesbourg. Dans les portraits photographiques ou sur les silhouettes de la skyline en métal vendues dans les magasins de souvenirs de la ville, je me détache, appuyée sur la colline de Berea, avec pour seule rivale le bilboquet effilé de la tour de télévision. Nos profils hiératiques dominent toutes les photos de la « New-York » africaine.

Je suis issue de la folie des hommes et de leurs ambitions surdimensionnées, à l’image de cette ville, éternellement jeune et en transformation. eGoli. La cité de l’or, promesse de fortune rapide pour les aventuriers qui s’y sont pressés depuis la découverte du filon du Witswatersrand. Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal. Ils sont venus s’entasser à Ferreirasdorp, le village de tentes d’un portugais ayant flairé le profit qu’il pouvait tirer de ses hommes, arrivant avec leurs pelles, leurs pioches et leurs tamis, obnubilés par leurs rêves de fortune.

Puis sont venus les randlords, personnages sans scrupule, qui ont exproprié les premiers, et se sont fait construire, sur « the Ridge » la falaise, des manoirs de pierre Brenthurst, Northwards, aux jardins manucurés qui n’avaient rien à envier à la vieille Europe, ou à la rivale du Cap, « la cité-mère » et ses bâtisses hollandaises annoblies par les siècles. Au nord de la falaise, toute une ville horizontale s’est étendue, rangée le long des allées de jacarandas qui tracent au printemps des guirlandes de pompons parme entre les parcelles arborées, des rangées de sycomores aux troncs blancs graphiques en hiver, des chênes européens alignés pour procurer de l’ombre et remplacer la végétation basse et sèche du veld.

La ville continuait à accueillir tous les rêves du monde. Les mines s’enfouissaient plus loin dans le sol. La cité s’élançait vers le ciel. Il fallait bâtir pour affirmer l’appartenance de la métropole de l’or au cercle des villes-monde. C’est alors que j’ai été conçue. Plus haute tour d’habitations d’Afrique, for whites only. Cinquante-quatre étages, cent-soixante-treize mètres de haut, une structure tubulaire autour d’une cour centrale pour faciliter l’aération. Toilet paper tube monumentale. Concentré de ville parmi les immeubles bas du quartier de Berea, avec des commerces et des services, un club de sport, une piscine, et même une piste de ski intérieure.

Les journaux m’appelaient : African Queen, ils ont célébré l’audace architecturale et la nouvelle empreinte que celle-ci laissait dans la ville. Le futur de la man-made forest, c’était la ville de béton verticale. J’ai été inaugurée quelques mois avant les émeutes de Soweto, dont on pouvait apercevoir les fumées noires, à travers les panneaux entièrement vitrés du haut de ma couronne, dans les triplex luxueux tapissés de moquette orange, avec vue panoramique, solarium, jacuzzi et terrasse pour l’inéluctable braaï.

La période glorieuse n’a pas duré, les premiers habitants m’ont désertée. Finis les Rastignac aux visages blancs remplacés par un flot de fugitifs des townships et de pays d’Afrique centrale en proie aux sursauts de la décolonisation.

Je suis devenue un township vertical. Un squat à la petite semaine, avec spaza shops et shebeens, groupes de prières et autres trafics moins avouables. J’ai abrité jusqu’à dix-mille âmes. Des bigotes et des athées, des tsotsi et des prêcheurs. Des domestiques, des jardiniers, des commerçants, des cousettes, des chauffeurs de taxi des ouvriers et des employés. Des âmes cabossées par l’existence et les luttes armées, partout sur le continent. Des âmes qui ne cherchaient pas l’or, mais juste un refuge, et de quoi subsister, dans une ville dont les richesses miroitent jusqu’à Lagos, Lumumbashi et Addis.

On en a raconté des histoires sur cette période. La Reine Africaine s’est muée en Tour de Babel dystopique, refuge des gangsters, des dealers de drogues et de prostituées. On se passait le mot : éviter les douzième et treizième étages, Sodome et Gomorrhe de béton, lieux de tous les dangers. Se garder du cœur de la tour, devenu déversoir à ordures, faute d’ascenseur en fonctionnement. On m’a surnommée Suicide Central, parce que parfois, des femmes se défenestraient directement sur le tas d’immondices. Les hommes préféraient le côté rue.

On a voulu me transformer en prison, en résidence touristique de standing pour la coupe du Monde de foot. Ma réputation a enflé. J’ai servi de décor à des films de science-fiction. L’orbe du ciel se détachant sur la grille tubulaire de béton et de verre nourrissait les imaginaires les plus effrayants. Etoile noire, station spatiale, d’un empire décati. Je suis devenue un lieu de pèlerinage pour amateurs de frissons intergalactiques.

On a raconté que j’étais finie, que j’allais devenir, comme tant de ces immeubles du centre-ville, un squat putride et désespérant. Mais je suis toujours là, j’attire les éclairs des nuits d’été jobourgeoises et abrite des foudres des humains pour qui la vie est moins rude en mon sein que dans les rues horizontales et grouillantes de la voisine Yeoville. Je veille sur eux, et sur la douce violence de leurs rêves. 

*La photo d’illustration est de @Fivelocker / Flickr

Pour un portrait photographique: https://www.lensculture.com/articles/mikhael-subotzky-ponte-city-a-portrait-of-johannesburg

Don’t cry (for me) Argentina…

Un rappel sur la nécessité du droit à l’avortement, une conquête indispensable pour les femmes (et leurs enfants)…

C’est peut être un détail pour vous, mais il semble que les femmes argentines ont (enfin !) obtenu le droit à l’avortement, et c’est une excellente nouvelle sur un continent qui reste en retard sur la question, comme en témoigne cet article de @TheConversation. J’ai été très émue par la joie de ces femmes descendues dans la rue dans les grandes villes du pays, pour célébrer la possibilité de dire enfin non à une grossesse non désirée. Un droit pour lequel elles ont dû batailler ferme.

J’entends parfois dire que les féministes “en feraient trop avec l’avortement”, qu’il est inutile de souligner les quarante ans de la loi Veil, que puisqu’il y a la contraception, l’avortement ne devrait pas être si nécessaire… Je vais me permettre d’en faire trop, une fois de plus.

Je comprends qu’on puisse avoir des réticences pour soi à l’avortement. Lors de mes entretiens avec les femmes sud-africaines pour “Devenir mère à Johannesbourg”, certaines de mes interviewées, souvent jeunes, souvent noires, souvent pauvres me disaient: “je ne crois pas à l’avortement” lorsque je leur demandais à quoi elles avaient pensé en apprenant leur grossesse non désirée. C’est une position que je respecte profondément, tout en pensant que celle-ci a singulièrement écorné leurs rêves d’ascension sociale et de maîtrise de leur destin.

En revanche, je ne comprends pas qu’on puisse vouloir priver de ce droit les autres femmes, surtout lorsqu’on a peu de chance de se trouver piégé dans une grossesse. J’ai eu très récemment cette discussion avec un de mes amis qui me disait, alors que je défendais que l’avortement devait être un droit imprescriptible pour toutes les femmes, partout dans le monde, et que c’était la clé de leur citoyenneté et de leur liberté: “oui mais quand même, est-ce qu’elles ne devraient pas faire attention? Il y a des moyens pour cela! Si elles tombent enceintes, n’est-ce pas qu’il y a eu de leur part quelque négligence?”

Je n’ai pas manqué de rétorquer qu’en l’occurence les femmes n’étaient jamais les seules responsables d’une grossesse, que pour ce que j’en savais, moi qui étudiais l’univers de la grossesse et de la naissance depuis plus de vingt ans, que les accidents arrivaient plus souvent que l’on ne pensait. Enfin, compte-tenu de l’asymétrie des rôles des hommes et des femmes dans la mise au monde et le soin des enfants, on ne pouvait que laisser le choix aux femmes de poursuivre ou ne pas poursuivre leur grossesse.

“Oui mais si tu considères que le foetus est une personne dès le commencement de la vie, dès le premier battement de coeur, perceptible très tôt dans la grossesse, n’est-ce pas criminel de terminer cette vie sous prétexte que cela ne convient pas à la mère?”

J’ai maintenu mon point de vue. Quel que soit le statut donné au foetus. J’aurais pu souligner qu’il est d’ailleurs singulier que certains soient prompts à dénier aux femmes le choix de donner ou non la vie dans le cas d’une grossesse non désirée, mais tout aussi prompts, sous le prétexte que l’enfant serait le premier à en souffrir, à abréger une grossesse pour suspicion d’anomalie foetale.

J’aurais pu lui parler de Judith Jarvis Thompson, philosophe états-unienne récemment décédée, et du fameux parallèle du foetus et du violoniste qu’elle fit dans son essai de défense de l’avortement et montrer que dans certaines circonstances, il peut être acceptable de dénier à une personne le droit à la vie. Elle y imagine la situation suivante: une société d’amoureux de la musique kidnappe une personne pour perfuser un violoniste génial victime d’une défaillance rénale. La survie du violoniste est conditionnée par le fait que la personne kidnappée lui reste attachée par une perfusion pendant tout le reste de son existence. La personne kidnappée a-t-elle le droit de se détacher du violoniste, même si son acte signifie la mort de celui-ci? Oui, assurément répond Judith Jarvis Thompson. Dans ce cas, il peut être moralement admissible de dénier le droit à la vie du violoniste. Le foetus, ce passager clandestin ne peut exister, que comme le violoniste, en étant relié pour ses fonctions vitales et son développement à l’organisme de la femme qui le porte.

J’aurais pu également lui parler, de cet ouvrage que je conseillais de lire à mes étudiant.e.s sages-femmes pendant des années, “Paroles d’avortées”, de Xavière Gauthier. Cette auteure est allée interviewer des femmes ayant avorté avant l’adoption de la loi Veil. Les témoignages recueillis montrent la détresse et les risques pris par ces femmes souvent dans des situations insupportables.

J’aurais pu aussi lui conseiller d’aller faire un tour de la presse des pays où l’avortement est interdit, et où régulièrement, la mort de femmes désespérées ayant avorté chez elles dans de mauvaises conditions fait partie des faits divers couramment rapportés.

J’aurais aussi pu lui conseiller, de lire, en poche, le livre des historiennes Danièle Voldmann et Annette Wieviorka “tristes grossesses, l’affaire des époux Bac (1953-1956)”, que j’ai entendues à une conférence de la société d’histoire de la naissance, samedi dernier. L’affaire des époux Bac permit à la future fondatrice de la Maternité Heureuse, Marie-Andrée Lagroua Weil-Hallé, de trouver une tribune pour montrer les ravages provoqués par la succession de grossesses non désirées.

L’histoire de Ginette Bac, dans une France d’après-guerre qui n’autorise ni la contraception, ni l’avortement, est celle d’une jeune femme de la classe ouvrière qui, enceinte de son premier enfant, se marie, puis met au monde un enfant tous les ans pendant quatre ans. Ginette est handicapée elle ne peut se servir de son bras droit. Après avoir mis au monde deux garçons et une petite fille, elle met à nouveau au monde une petite fille qu’elle va laisser mourir d’inanition et de manque de soins.

Lorsque l’enfant décède, le médecin refuse le permis d’inhumer, l’enfant ne pesant plus que deux kilos (contre quatre à la naissance) et présentant tous les signes de l’abandon. La justice se saisit de l’affaire et diligente une enquête très détaillée qui sera la base d’un premier procès. aux assises où les parents seront condamnés à une peine d’emprisonnement de sept ans. Le procès en appel au tribunal de Versailles réduit la peine d’emprisonnement des parents qui sortent libres, et permet de faire valoir dans les médias de l’époque les arguments, la cause de ce qui deviendra le planning familial.

Les raisons de nous réjouir avec les argentines ne manquent donc pas. Comme on le dit en Afrique du Sud: “Amandla! Agwethu”!

Une virée à Alexandra…

Une photo sur FB m’a rappelé ce matin un souvenir d’accompagnement pour Sizanani Mentors…. un passage par #Alexandra, redouté par les conducteurs néophytes à #Johannesbourg … #écrirelaville

« Allô ? C’est Véro. Ecoute, je suis désolée, je ne vais pas pouvoir aller à Alex chercher les jeunes avec toi. J’ai un pneu crevé, j’ai appelé le garage à côté de chez moi mais je ne sais pas quand quelqu’un va venir le réparer. Ils n’ont pas su me dire. Il va falloir que tu y ailles toute seule ! »

Je la maudis intérieurement. J’ai horreur d’aller à Alex, ce township que tous les responsables de sécurité d’entreprise ou même le consulat déconseillent.

Je n’y vais jamais. Je reste toujours en périphérie pour récupérer ou déposer mes mentorées. Je n’ai accepté que parce qu’on était deux à faire cet accompagnement, et voilà qu’elle me laisse tomber comme une vieille chaussette…

« On a rendez-vous au Mac Do du Pan African Mall, tu te gares devant, ne t’inquiètes pas, c’est safe, c’est gardé ! Tu connais le Pan African Mall ?

– Non 

– C’est juste dans la rue qui part du pont sur Louis Botha tu vois ? Tu ne peux pas louper le Mac Do, il est juste au coin !

– Non, je ne vois pas, mais je vais regarder sur Internet.

– Alors le mieux, c’est que tu les retrouves là-bas, tu t’assures qu’ils sont tous là, je t’envoie la liste de tous ceux qui sont inscrits sur ton portable, hein et puis (elle dit et pouis, avec son petit accent belge) après, tu prends ceux que tu peux dans ta voiture et tu mets les autres dans un taxi collectif. C’est onze rands par personne. Il faut que tu aies du cash. Après tu prends la note et je te rembourserai. J’arrive dès que je peux, mais comme le rendez-vous est à dix heures à GIBBS…

– OK ! Je me mets en route !

– Merci hein !

– Mais comment je saurais dans quel taxi les mettre ?

– Tu demandes aux jeunes, il y en a bien un qui saura ! L’arrêt c’est l’intersection entre Corlett et Oxford à Illovo !

– Bon, on se débrouillera. »

Je raccroche, furibarde. Encore un de ces plans foireux à la Véro. Et en plus, elle n’est même pas capable de changer une roue. Typique ! Je finis mon thé à la hâte, rassemble quelques affaires et sors. Je branche le GPS dans la voiture, et étudie l’itinéraire. Pas de problème pour aller jusqu’à Louis Botha, mais il y a les travaux de Rhea Vaya qui perturbent la circulation dans ce quartier limite du township où il est recommandé de ne pas s’attarder.

Véro avait raison. Le trajet est assez simple. Ce qu’elle ne m’a pas expliqué en revanche, et ce que je ne sais pas parce que je fais toujours demi-tour sur ce pont, c’est qu’à peine rentrée dans Alex, à la lisière du township et à l’approche du mall – qui n’a de commun avec les centres commerciaux des beaux quartiers que le nom- c’est juste un enfer de circulation. J’ai la seule voiture récente de toute la rue. Nous sommes coincés, pare-choc contre pare-choc, les uns derrière les autres. Les conducteurs jouent de l’avertisseur, brandissent leur poing en dehors des portières, s’interpellent, s’invectivent. Les piétons traversent n’importe où, exploitant les moindres inserstices entre les voitures. Les vendeurs de journaux, de porte-vignette d’assurance à coller sur les pare-brise, de chargeurs de portables de voiture, circulent entre les files, faisant des petits signes interrogateurs avec leurs mains.

Les minibus, ces trompe-la-mort notoires, poussent tout le monde, doublent par les trottoirs, insultent, injurient. Evidemment, le GPS me fait tourner un poil trop tôt. Je longe un bloc de béton au trottoir défoncé, envahi par les vendeurs à la sauvette. Il y a des piétons partout, et des taxis cahotants qui surgissent d’une rampe sur le côté. C’est l’arrière du centre commercial. Pas vraiment de signalisation d’entrée quelconque d’un parking. J’évalue mes chances de faire le tour du pâté de maisons. La rue se perd plus loin dans un nuage poussiéreux… Il vaut mieux faire demi-tour. J’arrive à mes fins moyennant des sueurs froides, dans l’anarchie piétonnière et la circulation des minibus aux accélérations aussi brutales qu’imprévisibles, lâchant des panaches de fumée noire et malodorante aux malchanceux ayant le malheur d’atterrir derrière eux.

J’éteins la radio qui diffuse des tubes sirupeux des années 80 pour me concentrer sur mon insertion dans un flots de véhicules hors d’âge aux couleurs passées et aux ailes froissées. Le virage à gauche va être compliqué. Clameurs et klaxons. Basses et sons de rap ou de Kwaïto sortant de voitures voisines. J’essaie d’interpréter les signes des voitures venant de la gauche, vont-elles me couper la route ? me laisser passer ? Puis celles venant de la droite, après le taxi, là ! J’apprécie le fait d’avoir une boîte de vitesse automatique, typiquement le genre de situations où je pourrais me chamailler avec une pédale d’embrayage. Allez, c’est bon, je suis enfin dans le flux de l’artère principale. Ouf, c’est la prochaine à gauche…  

Evidemment, les feux de circulations ne fonctionnent pas… ça bloque. Les sons des radios transpercent les habitacles. Devant moi une vieille Mercedes bicolore arbore sur son pare-choc que « Dieu est mon Berger ». Sa voisine, une Corolla vintage, affiche plus discrètement “Isaïe 28 :12″… Je ne sais pas où est Dieu en ce moment mais je ne verrai pas d’inconvénient à ce qu’il se réincarne en agent de la circulation… ça n’avance toujours pas. Arrivée à la même conclusion, une mama vénérable au doek impeccablement noué sur son crâne, jupe et pull en laine, petit sac en simili-cuir au creux du coude, sort du côté passager de la Mercedes et entreprend de finir sa route à pied. Devant le flux ininterrompu de taxi à l’intersection, les voitures de la file de droite se rabattent sur nous pour avoir une chance de tourner… C’est donc ça ! Nous avançons au compte-goutte. Quelques mètres à chaque fois. J’essaie de ne pas trop penser au risque du quidam braquant sur moi son arme pour me piquer ma voiture – peu probable, avec toute la circulation il n’a aucune chance de l’extirper rapidement pour s’enfuir avec- mon sac ou mon téléphone portable. J’ai juste l’argent du taxi, pas très rentable. Enfin, j’arrive à m’engager dans la rue adjacente et entrer sur le parking. Je jette un coup d’œil à mon téléphone. Un message de Véro triomphante : « ça y est, j’ai réussi à faire changer mon pneu, j’arrive, fais l’appel en attendant ! ».

Je repère nos jeunes étalés autour des tables à pique-nique devant le Mac Do. J’en reconnais quelques-uns. Les trois mentees rigoureusement semblables d’Amandine discutent avec Nkateko et le beau Jack, un grand gars à la mâchoire carrée et au sourire ravageur, le chouchou de toutes les filles du programme. Comme tous les jeunes de la planète ils ont adopté l’uniforme lycéen : jean dans toutes les variantes possibles. Décoré de dripping de peinture pour les triplettes. Lacéré au genou pour Nkateko. T-shirt simple ou signé d’une grande marque de sport. Ou portant un message humoristique : « pretty good at bad decisions ». Pull ou sweat shirt, baskets. Seul Jack a fait fi du dressing code, bermuda blanc et t-shirt rayé. Nkateko vient me faire un hug, avec un grand sourire. Elle a l’air contente de me voir. C’est au moins ça. « Tu rassembles tout le monde, je vais faire l’appel ? » « Il y en a  qui sont partis dans le mall ! » « Tu essaies de les récupérer ? » Elle dit quelques mots aux triplettes en zoulou et part les chercher.

Je sors précautionneusement mon téléphone de mon sac. J’ai renoncé aux iPhones, trop onéreux et convoités. Je télécharge la liste. Je fais l’appel. Ouf, ils sont tous là. Ils bavardent bruyamment, plaisantant entre eux. C’est une première pour eux ce stage d’entrepreneuriat. Je leur dis qu’ils ont de la chance, que ceux de l’année dernière ont beaucoup aimé. Que cela se passe dans un superbe endroit qui leur donnera un avant-goût de la vie à l’université. Ils chahutent un peu. Un vigile s’approche et nous demande de libérer les tables. Je lui fais valoir que nous allons bientôt partir, que les jeunes vont faire un stage pour lequel je suis leur accompagnatrice, et qu’à cette heure-ci, il n’y a pas grand monde au Mac Do. Il consulte des yeux le gestionnaire du restaurant, à l’intérieur de son local. « D’accord, mais pas plus de dix minutes hein ? ». J’enjoins les jeunes à ne pas trop faire de bruit et vois avec soulagement arriver la petite Renault de Véro.

« Ouf, ça a été chaud » me dit-elle.

« En effet !

– Ils sont tous là ?

– Oui.

– Bon tu peux en prendre combien dans ta voiture ?

– J’ai quatre places.

– OK, donc quatre avec moi, quatre avec toi, ça nous en fait douze à mettre dans le taxi ! On n’a qu’à leur dire de mettre leurs sacs dans les voitures pour qu’ils soient moins encombrés ».

Elle s’adresse aux jeunes : « Hello, hello, écoutez-moi !

– Hello miss Véro ! Ils ont une certaine tendresse pour elle, cela se voit dans leurs sourires.

– Vous mettez vos sacs dans les voitures, quatre monteront avec moi, et quatre avec Bénédicte d’accord ? Les autres vous irez en taxi ! »

Ils acquiescent. Nkateko se range à côté de moi. Trois garçons nous suivent, dont un jeune qui répond au nom biblique de Moses et qui a l’air d’avoir douze ans. Nous entassons les sacs dans le coffre. « OK dit Véro, maintenant, aux taxis ! ». Il faut monter au premier étage du mall. Nous commençons par nous perdre au rez-de-chaussée, dans un couloir un peu tristounet, essentiellement des échoppes vendant des marchandises chinoises bon marché. A part une ou deux enseignes de téléphonie mobile, je ne reconnais pas les marques. Aucune des franchises locales ou internationales qu’on trouve dans les centres des quartiers blancs n’est présente. Véro s’aperçoit de sa méprise et fait demi-tour, coachée par une lycéenne, elle retrouve le chemin des escalators. Triomphante, je la vois se retourner sur l’escalator pour vérifier que tout le monde suit, telle une mère cane avec sa couvée de canetons. Je ferme la marche.

Sous une immense halle abritée par un toit en béton sont alignés des centaines de minibus le long de rangées organisées. Une odeur de diesel et de poussière flotte sur la gare routière. Brouhaha et bruits de moteurs. Nous nous faisons balader, cohorte maladroite dans les trajectoires des habitués. Enfin nous trouvons la bonne file. Pour Illovo ? C’est par là ! nous indique un chauffeur moins rugueux que les autres. Nos jeunes commencent à embarquer dans le premier taxi, puis se font refouler. Ils sont trop nombreux, il faut prendre le suivant râle le conducteur. Nous nous dirigeons vers celui d’après. L’argent change de main. Véro s’assure que tous sont montés à bord. « Tu es là Jack ? OK vous descendez à Illovo, intersection Corlett et Oxford OK ? On se retrouve là-bas ! ». Véro demande un reçu au conducteur que ça a l’air d’ennuyer passablement. Mais il s’exécute, sortant un carnet et un stylo bille au bout mâchouillé. Les autres passagers regardent mi-amusés, mi-ennuyés notre troupe de jeunes, menée par deux mamas blanches un peu paumées.

« Bon, aux voitures maintenant ! On se retrouve à GIBBS, tu sais où c’est ?

-Oui, c’est à côté de la maison ! »

Retrouver le temps long…

Et si on retrouvait le temps de penser?

Parfois, des lectures s’imposent comme des évidences. J’ai ouvert récemment un livre qui était depuis longtemps dans ma pile à lire électronique et j’ai eu comme une illumination… un “moment de grâce” comme le disait une ancienne ministre sarkozyste découvrant la ligne 13 du métro… Ce livre, c’est: “Thinking Fast and slow” de Daniel Kahneman, psychologue et économiste israélien qui a remporté le prix Nobel d’économie en 2002, pour avoir remis en cause – avec succès- la théorie de l’acteur rationnel. Dans ce livre, devenu très vite un best-seller, et traduit en français par“Système 1 et Système 2, les deux vitesses de la pensée”, Kahneman expose ses travaux en théorie cognitive. Selon lui, tous les humains disposent de deux systèmes de pensée pour évaluer les situations dans lesquelles ils se trouvent: un système rapide, et un système lent.

Le système 1 est hérité de notre évolution, permet d’agir rapidement, instinctivement et son mérite est de nous avoir préservés de l’extinction en nous permettant de nous mettre à l’abri des dangers dès que nous les percevions. Le système 2 est plus analytique, il nous permet d’étudier les problèmes en profondeur et d’éloigner les nombreux biais dûs à la rapidité du système 1. Pour un grand nombre de situations de la vie, le système 1 est suffisant et nous agissons comme par réflexe, sans avoir besoin. Mais ce système est hautement faillible, et comporte de nombreux biais. Il nous entraîne dans de nombreux pièges cognitifs. Pour les problèmes plus complexes, seul le système 2 peut nous aider à saisir l’étendue des enjeux et nous faire prendre des décisions adaptées en examinant lentement les problèmes.

Outre le côté très pédagogue de l’ouvrage, qui se lit très facilement, j’ai été fascinée, à sa lecture, par le parallèle qu’on peut percevoir avec la façon dont sont pensées les différentes crises que nous traversons: qu’elles soient crées par la pandémie de Covid, le réchauffement climatique, ou la libération d’une otage aux mains de djihadistes sahéliens.

Ces derniers temps, un halo lumineux se crée très régulièrement dans mon cerveau et clignote : “Alerte système 1, Alerte système 1!” lorsque je regarde les émissions d’informations ou les réseaux sociaux, et que je prends le temps d’analyser comment l’actualité est commentée par la ronde des “experts” sollicités pour nous donner leur éclairage,

Les émissions et les publications sur les RS sont formatées pour s’adresser au système 1: susciter des réactions instinctives, sans ouverture possible du débat. Les journalistes/présentateurs sont sans doute fautifs, comme les “experts”, prompts à enflammer la polémique pour assurer leur marketing personnel, sans parler des politiques, qui feraient mieux de se taire… Personne n’ose proclamer de but en blanc que la période est compliquée, et que seul le temps pourra véritablement montrer si les décisions sont fondées ou pas. Le sort d’une épidémie ne se joue pas sur des déclarations, mais sur une multitude d’actions, une implication de tous les acteurs à différents niveaux et c’est de la bêtise, ou de la vantardise de croire que les déclarations (forcément contradictoires sur la durée) sur telle ou telle chaîne feront la différence.

Retrouvons le temps long, le temps de penser, le temps d’agir, le temps de laisser agir. Arrêtons d’enfourcher nos Rossinante pour conquérir les moulins. Nous en savons aujourd’hui plus sur la Covid19 qu’aux débuts de la pandémie, mais nous n’avons pas pour autant trouvé de solution miracle. Il est trop tôt pour décréter que nous aurons un vaccin dans x mois et que cela résoudra tous nos problèmes, ou que les masques ne servent à rien et qu’il aurait fallu larguer de l’hydroxychloriquine par canadair sur tout le territoire! Utilisons notre système 2, oui, ça prend du temps, ça fait un peu mal à la tête, pour examiner les faits, ce que nous savons et ce que nous ne savons pas, et comment il serait raisonnable d’agir en conséquence…

Retrouvons le temps long aussi dans l’affaire de la libération de Sophie Pétronin, la dernière otage française au Mali. Après les cris de joie de son fils et de son comité de soutien, se sont fait entendre les critiques sur le caractère inapproprié des premières déclarations de l’ex-otage aux médias. Ne peut-on pas tirer les enseignements du passé, et concevoir que l’ex-otage n’est pas encore tout à fait elle-même. Que pour faire sens de son expérience, elle a besoin, elle-aussi, d’un peu de temps, et que ses déclarations à chaud ne reflètent pas forcément ce qu’elle pensera dans six mois, un an, six ans… Il faut relire les très émouvants écrits de Jean-Paul Kauffmann pour comprendre à quel point cette reconstruction ne peut être immédiate!

Faisons fonctionner notre système 2 avant de réagir et de susciter des débats enflammés et contreproductifs! Rome ne s’est pas faite en un jour, comme l’écrivait le célèbre philosophe René Goscinny…

A celle qui ne m’a pas vue grandir…

Un texte plus personnel, mon témoignage pour le “Heritage Day” des sud-africains. L’histoire de la grand-mère vietnamienne que j’ai si peu connue… Un texte écrit pendant un atelier d’écriture avec Sophie Lemp…

En 2010, je visite la Basilique Saint-Denis avec un groupe de collégiens. On y répète la cérémonie de confirmation du lendemain. Le prêtre est vietnamien. Il indique aux futurs confirmands le protocole à suivre. Enchaînant la litanie des prénoms, le prêtre appelle « Sébatien », incapable de prononcer l’association du « s » et du « t » avant la syllabe finale. Une boule se forme soudain dans ma gorge.

Un souvenir remonte, comme une vague. Il date de 1970. Je n’arrive pas à savoir si c’est un souvenir personnel ou si c’est une reconstitution d’une anecdote que ma mère m’a racontée. C’est l’heure du dîner des enfants dans la cuisine, je ne visualise qu’une table en formica, des chaises hautes. Isabelle ou Séverine, les deux bébés sont posées dans ces coques Baby-Relax en plastique blanc servant à la fois de chaise et de pot, une fois remonté le coussin d’assise. Rémy et moi, les deux aînés, nous nous affairons à enfourner dans nos bouches les coquillettes de nos assiettes en mélanine décorées avec des motifs de Walt Disney. Maman et toi vous agitez auprès de nous quatre. On bavarde. Tu as un accent à couper au couteau, tu n’as jamais réussi à parler bien le français, même si tu as imposé cette langue à tes enfants jusqu’au sein de ta famille. A un moment vous parlez de l’Espagne et des espagnols. Avec ton accent, tu n’arrives pas à prononcer les « s » devant les « p ». Ce qui fait que nous entendons « épagne » et « épagnol ». Du haut de nos jeunes années, Rémy et moi, qui n’avons pas plus de neuf ans à nous deux, nous nous gondolons. Nous te reprenons : « non mamie, on ne dit pas épagnol mais es-pa-gnol ! Nous rigolons de plus belle, laissant apparaître les morceaux de coquillettes mâchouillées dans nos bouches enfantines. « Ils sont mal élevés tes enfants ! » lances-tu, en rogne, à maman hilare.

Je n’ai aucune photo de toi. Je me souviens d’un portrait en noir et blanc au format des photos d’identité. On n’y voit que le haut du col officier de ta tunique, et ta tête, ronde comme une pomme, surmontée de ton turban noir, coiffure traditionnelle de la région du Tonkin. Tu as des petits yeux noirs étirés et brillants, qui surmontent des pommettes bien marquées, un nez épaté avec des narines décrivant des cercles parfaits, et un gros grain de beauté près d’une d’elles.

C’est à toi que je dois cette allure exotique qui m’a valu depuis l’enfance les mimiques de mes camarades de classes, les grimaces étirant les yeux vers l’extérieur du visage, les « ching chong, chinoise, chinetoque, Kung Fu, Bruce Lee », et les vieilles dames bien intentionnées fredonnant « la tonkinoise ».

Il me reste un seul souvenir personnel de toi. Ce souvenir, je le chéris comme un trésor, parce que je n’ai pas pu l’inventer. Nous n’étions que toutes les deux. Personne n’aurait pu me le suggérer. C’était dans l’appartement de fonction au-dessus de la clinique où papa travaillait . Tu étais venue passer du temps avec nous, soulager ta fille, ma mère, des nombreuses charges liées à ses maternités rapprochées. Ce matin-là, je te cherchais dans l’appartement. Je t’appelais. Mon besoin de te parler devait être impérieux. Je suis venue te voir dans la chambre que tu occupais. Tu finissais de te préparer, tu avais passé un de ces longs pantalons noirs que tu portais tous les jours, et une tunique longue jusqu’au genou. Tu t’apprêtais à mettre la dernière touche à ta coiffure.

Je ne t’avais jamais vue « en cheveux ». Pour moi c’était une évidence que tu vivais nuit et jour avec ces boudins de tissus noir enroulés autour de ta tête. Je ressentis un choc à te voir peigner avec soin une longue cascade de cheveux noirs soyeux, veinés d’un peu de blanc, t’arrivant jusqu’aux genoux. Tu les séparas par une raie avant de les habiller de tissu et de les enrouler, d’un geste savant, autour de ta tête.

Tu es morte peu de temps après, en 1971. J’avais cinq ans. Tu étais allée rendre visite à ta troisième fille, Hélène à Dakar. Un accident domestique idiot. Tu as glissé dans la baignoire. Tu as perdu conscience, et n’es jamais revenue à toi. Je me souviens du gémissement de maman quand elle a appris la nouvelle. Ce jour-là j’ai appris qu’un adulte aussi pouvait pleurer. Elle a pris l’avion pour le Sénégal. Elle y est restée jusqu’à ce qu’on te mette en terre, dans le cimetière de Bel-Air, près du grand-père que je n’ai jamais connu.

Je ne sais pas quelle aurait pu être notre relation si tu avais survécu. Ma mère et ses frère et sœurs, ont toujours placé leur conduite sous ton regard. « Maman aurait été fière de nous, Maman n’aurait jamais accepté ça ». Tu es devenue une figure tutélaire dont il ne nous restait que peu de photographies.

Quand j’avais dix ans, nous sommes allés en vacances au Sénégal, chez ma tante Jacqueline. Pour la première fois, elle m’a emmenée sur ta tombe. Une tombe toute simple, couverte de carreaux en céramique bleu nuit. La plaque était gravée à ton nom et à celui de ton mari, Toung, rencontré au Sénégal dans les années 40, mort bien avant ma naissance. J’avais entendu parler de mon grand-père, vénéré par ses enfants. Je ne m’attendais pas aux deux petites tombes portant le même nom, juste à côté de votre tombe conjugale. Jacques, mort à un mois en 1943, et Marie, morte à la naissance quelques années après.

Maman ne nous avait jamais parlé de ces deux bébés. Elle avait eu des parents admirables qui s’étaient saignés aux quatre veines pour élever leurs quatre enfants et leur offrir un avenir meilleur que le leur. Point. C’était sa version de son enfance, il n’y avait pas plus à en dire.

J’ai interrogé Jacqueline. Jacques était né un an après ma mère. Mais ma mère est tombée malade, elle a attrapé la coqueluche, qu’elle a refilée à Jacques, qui en est mort. Ma mère a guéri. Un an après, Jacqueline est née. Tu lui as donné le prénom de son frère qui n’a pas vécu. Est-ce pour cela qu’elle a toujours eu ce côté garçon manqué ? Marie est née très prématurée quand vous teniez un bar à marins à la sortie du port de Dakar. Un soir, il y a eu une rixe. Tu as voulu t’interposer du haut de son mètre cinquante. Tu as reçu un coup dans le ventre et accouché le jour suivant. Marie n’a pas survécu. Elle est allée rejoindre Jacques.

Tu n’as pas eu d’enfance. Tu as commencé à travailler à l’âge de huit ans. Bonne d’enfants pour des familles de militaires français qui défilaient en Indochine, tu es partie dans leurs bagages à la fin des années 30, pour la France, puis pour le Sénégal. Pour élever les enfants des autres, tu as laissé à la garde de ton frère à Haïphong ton premier-né, un fils. Savais-tu à ce moment-là que tu ne le reverrais jamais ? Tu faisais écrire des lettres à ton frère, toi qui ne savais presque pas lire. Tu envoyais de l’argent pour pourvoir aux besoins de l’enfant, tout en soupçonnant que ton frère en perdait une grande partie au Mah-Jong. Et puis tu lavais, nourrissais, chérissais d’autres enfants. A Dakar, tu as rencontré Toung, un jeune vietnamien. Diplômé de l’école des cordons bleus il était cuisinier. Vous avez décidé de vous marier et de rentrer au pays. Mais ce retour ne s’est jamais fait. Les japonais ont envahi Hanoï en 1942. Les bombardements américains ont anéanti la majeure partie de vos familles sur place.

A Dakar, un propriétaire chinois vous confie un bar en gérance, le Kyrnos. Plus tard vous ouvrirez à Thiaroye le Lotus Bleu, une épicerie-restaurant vietnamien. Vous élevez vos enfants « à la française », conscients que l’intégration passe par l’assimilation. Vous leur parlez français, même toi, avec ton accent ridicule, qui restera un sujet de plaisanterie dans la famille. Sur le conseil des bonnes sœurs, vous qui n’avez jamais été chrétiens, vous donnez des noms français à vos enfants, d’où le manque d’originalité dans le choix : Jeanne, Jacques, Jacqueline, Marie, Hélène, Jean-Baptiste. Vous les faites baptiser. Toung décède d’un cancer alors que votre aînée a quinze ans à peine. Tu reprends le flambeau pour nourrir tes enfants et parfaire leur éducation, promesse d’une vie meilleure.

Juin 2005. Nous venons nous reposer à Dakar. Je veux profiter de ce séjour pour revoir ta tombe.

L’entrée du cimetière de Bel-Air rappelle celle des cimetières de métropole. De hauts murs, deux grandes portes métalliques encadrées par une arche, soutenue par des poteaux, une petite maison pour le gardien à gauche de l’entrée du cimetière. J’erre entre les tombes. Je n’ai aucune idée d’où te chercher. Je m’avance dans les allées poussiéreuses. Toutes les tombes me paraissent identiques. Les dates des décès remontent loin. L’ensemble est défraîchi. Peu de fleurs. Les descendants des occupants sont sans doute partis du Sénégal après l’indépendance. Et puis c’est la saison sèche, elles ne tiendraient pas longtemps. Je me demande si vous avez une croix. Vous avez adopté la religion catholique par pragmatisme. Tu n’as cessé de promener le petit autel portatif avec les photos de tes ancêtres, auxquels tu faisais des offrandes de fleurs de bougies et d’encens plus souvent que tu n’invoquais la Sainte Vierge.

Je m’adresse au gardien, un vieillard sec aux cheveux ras et blancs, les yeux opacifiés par la cataracte. Je lui dis chercher la tombe de mes grands-parents, la famille Ha. Elle a été récemment refaite, car ma tante est revenue il y a deux ans. Il hoche la tête. Une petite vietnamienne, il se souvient. Après quelques atermoiements et la visite de plusieurs tombes aux noms inconnus, il te trouve enfin. Je le remercie. Il s’efface pour nous laisser seules.

Je t’ai retrouvée. Tu reposes avec Toung dans une tombe qui me rappelle celles du cimetière marin de Joal-Fadiouth, dans le Sine Saloum. Une tombe simple, recouverte de ciment dans lequel sont incrustés ces coquillages qu’on trouve par milliers sur les plages du Sénégal, des demi-coques blanches. Je regarde la plaque. Elle rappelle juste vos noms, et vos années de naissance et de décès. Tu n’as jamais su le jour exact de ta naissance. Tu avais tout juste soixante ans quand tu es morte, et Toung quarante-cinq. Si jeunes. Tu me paraissais tellement vieille !

Finalement, c’est un hasard heureux que tu sois décédée au Sénégal. Toung et toi êtes réunis dans ce pays où les sursauts de l’histoire vous ont contraints à vous installer. Je me dis que j’aurais pu t’amener des fleurs, mais il n’y en a pas à l’entrée du cimetière. Sans doute aurais-je pu penser aux bâtons d’encens. Je ne sais que te dire, nous nous sommes si peu connues. Je suis là, je voudrais que tu le sentes. On dit que les ancêtres qui ne se sentent pas honorés reviennent hanter les générations qui leur succèdent. Tu as mis du temps à me retrouver. Est-ce parce que des océans nous séparent ?

Ting Tang Sap Sap. Quand la BD interroge la parenté à plaisanterie…

Connaissez-vous la parenté à plaisanterie? Je vous en parle dans Ngisafunda!

Il y a quelques mois, j’ai retrouvé, via un réseau social, un ami rencontré pendant mes études. Après du début de carrière classique dans un grand groupe industriel français, il est devenu éditeur de BD. En 2003, il a créé la “Boîtes à Bulles”. De temps en temps, il propose à des bonnes volontés de ses ami.e.s, de relire, juste avant l’envoi à l’imprimerie les épreuves de BD pour éviter les coquilles qu’il ne verrait plus après la zillionième relecture.

J’ai donc eu la (lourde) tâche (j’rigole) de relire cet été “Ting Tang Sap Sap” d’Anaëlle Hermans, scénariste belge de bande dessinée.

Lectrice omnivore, je suis férue de bande dessinée depuis que j’ai l’âge de lire seule. Tintin et Astérix ont bercé mon enfance et mon regard curieux et amusé sur le monde. Je déclamais enfant des passages entiers de mes albums préférés: “il ne faut jamais sèchement à un Numide”, “Chipolata, arrête de conter fleurette au romain!” font partie de mes répliques fétiches. Avant que je tombe amoureuse de Corto (Maltese), c’est dans les pantalons de golfs et les mocassins de Tintin que j’ai aimé voyager.

En vieillissant, j’ai apprécié que le genre évolue vers des narratifs plus travaillés qui a gagné, pour certains l’étiquette de “roman graphique”. J’étais une fidèle lectrice de la revue “A suivre” dans les années 80, une revue qui faisait la part belle à des fictions bien scénarisées au graphisme travaillé. J’ai un goût éclectique en bandes dessinées, et je savoure autant la poésie d’un “Quartier Lointain” que l’humour absurde des chroniques de Guy Delisle. J’étais donc curieuse de voir quelle était la ligne éditoriale de La boîte à Bulles, en découvrant ce premier album.

J’ai beaucoup ri en lisant Ting Tang Sap Sap. J’y ai retrouvé cette ambiance des agglomérations urbaines d’Afrique de l’ouest que j’apprécie. Les rues en latérite, les maisons basses aux couleurs ocre ou aux peintures vives. L’activité diurne des routes sur le bord desquelles se déroule une partie de la vie quotidienne. Les bouis-bouis dans lesquels on mange un morceau en savourant une bière et en plaisantant sur les menus tracas de la vie quotidienne. Les couleurs chatoyantes des tenues en wax des passant.e.s, et les vrombissements des motos. Tout cela dans une bonne humeur plaisante. L’argument de Ting Tang Sap Sap est classique. Hippolyte, jeune homme qui joue de temps en temps dans une troupe de théâtre ambulant rencontre, alors qu’il est en train de boire une bière avec des amis, la cousine de l’un d’eux, la belle Adjaratou. C’est le coup de foudre. Elle est Samo, il est Mossi, ils s’engagent dans un échange de “parenté à plaisanterie”, et il décide de la défier. S’engage un compte à rebours pour gagner son pari ou l’esprit de débrouille d’Hippolyte fait merveille pour surmonter les embûches qui s’accumulent sur son chemin, et gagner le coeur de sa belle. Le dessin restitue bien toutes ces ambiances de rue, et les scènes de la vie quotidienne croquées sur le vif. Et l’auteure sait reproduire le parler typique d’Afrique de l’ouest.

L’idée du scénario est venue à l’auteure après avoir entendu évoquer, au Burkina Faso, cette particularité locale qu’est “la parenté à plaisanterie”. Les joutes verbales parfois très vives auxquelles elle assistait sans comprendre comment elles fonctionnaient, si ce n’est qu’elles instillaient un certain humour et une certaine chaleur dans les interactions, l’a assez interpellée pour qu’elle veuille développer une histoire autour de cette pratique.

La “parenté à plaisanterie” a été décrite par les anthropologues, on en trouve des traces chez les figures totémiques de la discipline que sont Marcel Mauss et Radcliffe-Brown. J’en avais découvert l’existence en préparant des cours d’anthropologie de la famille pour les étudiantes sages-femmes, mais je n’avais pas d’idée que cette notion avait une pérennité et qu’elle était appropriée par les acteurs-eux-mêmes comme le disent les disciples de Callon et Latour. Cette pratique, présentée comme une ritualisation des relations sociales, qui permet de détendre les interactions entre des “parents à plaisanterie”, et de neutraliser les conflits.

Grâce à Anaëlle Hermans, j’ai découvert que cette notion de parenté à plaisanterie était très actuelle et qu’elle concernait une bonne partie de l’Afrique de l’ouest. Jusqu’aux récents bouleversements causés par les groupes jihadistes, au Burkina, “pays des hommes intègres”, la parenté à plaisanterie était évoquée comme le facteur principal de coexistence pacifique entre les quelques quarante ethnies. La parenté à plaisanterie se retrouve dans les discours politiques, dans les journaux et les médias. Elle est vantée comme un mécanisme de régulation sociale et un principe de résolution des conflits sociaux au point que les ministères de la culture de certains pays organisent des évènements autour de cette notion, notamment au Burkina et au Niger. Au Niger, cette pratique a été inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO.

Dans la pratique de la parenté à plaisanterie, on s’insulte “pour rire”, tout en respectant des codes qui varient. Les insultes peuvent être parfois très violentes et choquer les non-initiés. Au Burkina, certaines “ethnies” sont concernées: les Samo sont parents à plaisanterie des Mossi, les Bobos peuvent se mesurer aux Peuls, les Bisa au Gurunsi. Il est permis d’attaquer son adversaire sur des caractéristiques physiques ou morales attribuées caricaturalement à son groupe ethnique. On peut traiter l’autre d’esclave, d’âne, et de tous les noms d’oiseaux. Seul tabou: on ne peut pas porter atteinte à la dignité de la mère de son interlocuteur (non mais!)

Emmanuel Smith qui a soutenu une thèse sur la parenté à plaisanterie (appelée cousinage à plaisanterie) au Sénégal souligne l’ambivalence constitutive de ces pratiques et les multiples significations qui leurs sont rattachées. Il y décèle cependant un lieu d’observation privilégié de la formation des “constructions identitaires”, et des conceptions ordinaires de l’ethnicité, dans des pays où l’on jongle avec des frontières dessinées par la colonisation, dont les logiques de constitution n’avaient rien à voir avec la construction de nations. Le point très intéressant qu’il soulève, à mon sens est celui de l’utilisation des stéréotypes comme une façon de neutraliser les antagonismes. Comme s’il se jouait une reconnaissance du droit à la différence et à une égale dignité dans ces échanges de propos outranciers. Vu d’un oeil occidental, avouez que c’est assez surprenant!

“Plutôt que d’être combattus ou supprimés par un volontarisme universaliste visant à (re)créer un homme sans préjugés, les stéréotypes, qui font l’objet de plaisanteries, sont maintenus et en apparence renforcés, mais en fait neutralisés de par leur caractère risible, parfois excessif et surtout leur réciprocité”

Emmanuel Smith

Alors la parenté à plaisanterie serait-elle un remède miracle aux tensions entre groupes sociaux? Les récentes tensions au Niger, au Mali, et au Burkina montrent que les effets pacificateurs de ces joutes oratoires ritualisées sont loin de pouvoir tout régler. Utilisée et valorisée pour écrire un roman national qui ferait la part belle au règlement pacifique des tensions, elle ne peut cependant empêcher les conflits.

“On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui” dit un adage que ne renieraient pas les parents à plaisanterie!

Ils voulaient voir les girafes de Kouré…

Le tragique assassinat de nos jeunes compatriotes à Kouré début août 2020 remettrait-il en évidence l’aporie humanitaire?

J’ai eu envie d’écrire ce texte après la tragédie survenue au Niger le 9 août 2020, et proposer quelques pistes de réflexion suscitées à l’occasion de ce tragique évènement et notamment, au-delà de la sidération, sur l’oubli commode des perceptions locales des associations humanitaires.

Le 9 août, comme la plupart de ceux qui suivent l’actualité, j’ai été profondément choquée par ce qui s’est passé à Kouré. Je ne connaissais aucun de ces jeunes, ni l’organisation pour laquelle ils travaillaient. Je ne connais le Niger que par les travaux de chercheurs et d’anthropologues. En lisant ou en écoutant les réactions, j’ai trouvé qu’un volet de l’histoire a été oublié par les commentateurs, celui du rôle et de la perception des humanitaires en Afrique.

J’ai été très émue par les visages de ces jeunes et de leurs accompagnateurs nigériens aperçus dans un reportage vidéo. Ils ressemblaient tellement à des personnes que j’aurais pu croiser, connaître et apprécier. Ils me rappelaient mes propres enfants. Les mêmes âges, les mêmes sourires, des aspirations similaires, plus soucieuses d’un développement inclusif et non prédateur.

Je pouvais leur imaginer des parcours individuels, bercés, pendant leur prime enfance, par des mythologies générationnelles, reflétées par des chansons. “We are the World” d’USA for Africa, fredonnée par leurs parents, qui a marqué le début de l’engagement du show business dans de grandes causes humanitaires (la ‘pop-culture’ humanitaire?), et aussi par la très belle chanson de Michael Jackson “Heal the World”.

“Heal the world/ Make it a better place/ For you and for me/ And the entire human race”

Michael Jackson

Ils étaient généreux. Leur diplôme en poche, ils/elles ont cherché un boulot qui leur permettrait de vivre cette générosité. Ils ont signé chez Acted, au Niger. Ils voulaient “voir du pays” comme le disaient en leur temps les slogans des affiches de recrutement des troupes coloniales. Kouré et sa réserve abritant les dernières girafes d’Afrique de l’ouest était un lieu d’excursion assez courant, malgré les mises en garde.

Ils se sont réveillés aux aurores ce dimanche-là. Comment auraient-ils pu se douter qu’ils étaient attendus à la réserve par des êtres d’une telle sauvagerie qu’ils ne leur laisseraient aucune chance.

On passe tellement facilement de la banalité de la vie au drame. Ca aurait dû être juste un de ces pique-nique où l’on prend la mesure de l’immensité du territoire africain, de l’intensité des ciels et du privilège d’être là, à ce moment-là. Le drame circulait en moto ce matin-là. Une escadre vrombissante et malfaisante. La moto, un voyage récent au Bénin m’a permis de m’en rendre compte, c’est le nouvel instrument de la liberté en Afrique de l’ouest. Parce qu’elle permet une liberté de circulation pour aller chercher du travail, travailler, ou parce qu’elle permet de se convertir en taxi à ces heures perdues et grapiller quelques cfa. C’est aussi le prix de l’enrôlement des apprentis jihadistes. Pour une de ces motos chinoises importées par containers entiers, on transforme un jeune désargenté en machine à tuer.

Quand on a entre vingt et trente ans, on ne pense pas à la mort. On ne peut pas imaginer la trouver au bord de la piste. C’est pourtant ce qui leur est arrivé ce 9 août 2020. On peut espérer, que l’enquête permettra de répondre sur le volet criminel de l’affaire, qui sont les auteurs du crime, et quels étaient leurs mobiles.

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“Nous sommes passés d’inviolables et sacrés à dommages collatéraux et maintenant à victimes prioritaires”

Frédéric Roussel, cofondateur de l’ONG Acted

Lors de la conférence de presse donnée par son association juste après le drame, le cofondateur de l’organisation émet la thèse d’une détérioration des perceptions des populations locales vis à vis des ONG internationales. Cette question, pourtant centrale est souvent éludée. Elle pose la question du regard des “populations locales” sur les ONG. Elle pose l’aporie sur laquelle s’appuie le système d’aide humanitaire.

Les représentations en France de l’action humanitaire sont fondées sur une mythologie de la générosité. Certains observateurs parlent du “consensus humanitaire” créé à la fin des années 70. Les médias ont dépeint à l’envi les débuts mythiques au moment de la guerre du Biafra puis la création de Médecins Sans Frontières sauvant des réfugiés vietnamiens à la dérive. Le ‘droit d’ingérence’ est devenu une évidence pour les populations des pays occidentaux. L’Afrique a été un grand champ de déploiement pour les ONG internationales depuis les années 1980.

En quarante ans d’interventions humanitaires de tout poil dans un grand nombre de pays du continent africain, le secteur a acquis une image complexe, entre reconnaissance et agacement. La lecture d’auteurs africains montre que les bienfaiteurs des ONG internationales ne sont pas toujours perçus avec autant d’admiration et de révérence que pourraient le laisser supposer les motifs altruistes justifiant leurs interventions. Depuis quelques années, le représentant d’ONG, ou “white saviour” est souvent moqué dans sa naïveté, dans sa prétention à connaître mieux que les locaux les problèmes de la “population”, quand bien même il se fait aisément berner, et que, lorsque les situations se tendent, il sera le premier a bénéficier d’une extraction en hélicoptère, ou d’une protection armée.

L’humanitaire croisé dans la littérature africaine, c’est celui qui circule dans un gros quatre-quatre armorié et qui peut être extrait par hélicoptère si la situation se détériore alors que la population locale se trouve livrée à la vindicte des milices. Ce sont ces cadres locaux, recrutés dans l’entourage du président-dictateur, qui s’organisent des week-ends d’Assemblée Générale au Victoria Falls Hotel dans une nouvelle de Pettina Gappah.

La lecture des travaux des chercheurs en développement pointent également l’ambivalence des sentiments des populations locales vis à vis des humanitaires. Ces sentiments recouvrent une large palette qui va de l’amitié intéressée à la détestation. Les ONG ont pour objectif de combler des besoins écrit Jacques Olivier de Sardan, mais qui détermine les besoins? Les “populations” ont-elles des besoins uniformes? Souvent, trop rapidement on classe les populations-cibles sans prendre en compte en leur sein des groupes aux intérêts parfois antagonistes.

Je me souviens d’avoir vu avec amusement l’enregistrement vidéo d’un échange de jeunes gens envoyés par un projet humanitaire de santé maternelle qui s’étonnaient de ne pas voir figurer, dans l’interview des chefs de village, le besoin de la sécurisation des accouchements au poste de santé. Ce qui intéressait les chefs de ces communautés d’éleveurs, c’était moins la mort en couches de leurs femmes que la sécurisation de l’approvisionnement en eau de leur troupeau de vaches.

Les occidentaux sont prompts à intervenir sur le volet humanitaire comme pour “s’acheter une bonne conscience”. Ils ne peuvent empêcher que les acteurs eux-mêmes aient des interprétations moins naïves de leurs actions. Les interventions sécuritaires armées sont souvent accompagnées de volets humanitaires ce qui peut brouiller les perceptions desdites interventions. Ils ne sont pas dupes non plus sur les guerres d’influences que se livrent les services d’aide et de coopération des différentes puissances.

Par certains aspects, la réalisation par des organisations étrangères de tâches qui devraient incomber à l’Etat peuvent être considérées comme des persistances ou des rémanences de la domination coloniale.

Le chercheur en développement Michel Agier, effectuant une ethnographie d’un camp de réfugiés à Kissougou en Guinée montre les logiques contradictoires à l’oeuvre entre les différents clans qui composent les populations vivant dans/autour du camp et l’irréconciliable asymétrie entre les populations locales et les représentants d’ONG, bénévoles ou salariés.

“Les humanitaires ont (…) pris le relais des colons et des fonctionnaires de la colonie d’abord, des coopérants et des développeurs ensuite, pour incarner la nouvelle modalité de présence et la nouvelle domination des Blancs”. 

Michel Agier, “Un dimanche à Kissougou”

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que puisse naître, dans une partie de la population, un certain ressentiment. L’action humanitaire ne se déploie pas au milieu de nulle part.

Elle intervient dans des contextes historiques, sociaux, politiques, dont elle ne peut faire abstraction, sous peine de sous-estimer son efficacité, et, plus grave dans certaines zones, de mettre en danger ses représentants. Après quarante ans d’interventions, il serait peut-être temps de réfléchir à de nouveaux paradigmes?

Où en sont les femmes sud-africaines?

Une de mes amies m’a demandé d’écrire ce texte pour le bulletin de l’association Jobourg Accueil. En cette journée internationale des droits des femmes, il m’a paru intéressant de le publier aussi sur mon blog…

Lorsqu’on me parle des femmes sud-africaines, une multitude de visages me viennent à l’esprit. Les femmes représentent plus de cinquante pour cent de la population sud-africaine et reflètent la diversité de ses origines.

La première femme sud-africaine dont j’ai entendu parler, sans avoir mis les pieds dans le pays, c’est Nadime Gordimer qui obtint le Prix Nobel de Littérature en 1991. Les nouvelles de Gordimer ont été pour moi une mine inépuisable pour comprendre ce qu’était l’apartheid et de ce que furent les luttes de celles et ceux qui, à l’intérieur du pays et en exil, contribuèrent à faire tomber le régime. Elles ont accompagné chaque visite que j’ai faite du musée de l’apartheid.

Une autre image, très forte, aperçue pour la première fois dans ce musée, mais rééditée en une chaque année pour le mois de la femme en Afrique du Sud, est celle de ces quatre femmes, à la tête de la marche des vingt-mille femmes sur Pretoria le 9 août 1956, qui demandèrent l’annulation des laissez-passer entravant le droit de circuler des non-blanches. La photo en noir et blanc de Lilian Ngoyi, Helen Joseph, Sophie Williams-de Bruyn et Albertina Sizulu devant l’Union Building symbolise l’union des femmes sud-africaines de toutes origines contre un régime inique. Une statue en bronze d’une des marcheuses du 9 août 1956, une femme noire du peuple, coiffée d’un doek, est érigée devant la bibliothèque de Johannesbourg. Elle tient dans une main une pancarte : « La démocratie c’est le dialogue », et de l’autre un cocktail molotov, synthétisant bien la complexité de la vie politique de ce pays. C’est la photo que j’ai voulu mettre en exergue dans ce blog.

La condition des femmes en Afrique du Sud a sans conteste progressé depuis que le pays a accédé à la démocratie. La constitution de 1996 leur garantit pour la première fois dans l’histoire des droits, une dignité et des devoirs égaux à ceux des hommes. La représentation des femmes sud-africaines en politique est l’une des plus élevée au monde. Avec 42,7% de femmes au Parlement, et 48,6% de femmes ministres, l’Afrique du Sud est dans les dix premiers pays pour la représentation politique des femmes.

Dans le monde professionnel, les femmes n’ont pas encore atteint une telle mixité. Les hommes restent majoritaires dans les secteurs formels de l’économie, et, lorsqu’on regarde vers le haut des pyramides hiérarchiques, les rares femmes paraissent bien seules. Le mythe que les femmes noires éduquées ont un tapis rouge déroulé sous leurs pieds vers les plus hautes fonctions de l’entreprise ou des administrations ne résiste pas aux faits. 30% des managers sud-africains sont des femmes. 32% des juges de cour d’appel sont des femmes, tout comme 30% des ambassadeurs, et 24% des dirigeants des entreprises nationales. La sociologue Xolani Ngazimbi parle de “l’effet capuccino” pour évoquer cette situation en trompe-l’oeil des femmes noires dans les sphères de direction: on saupoudre quelques pincées de cacao sur la mousse blanche…

Du côté de leur vie privée, les femmes sud-africaines font également face à de grands défis, et notamment les femmes noires. Ce sont elles majoritairement qui élèvent seules leurs enfants. Le taux de divorce est un des plus élevé au monde, et plus de la moitié des mères sud-africaines n’ont jamais été mariées. La constitution reconnaît en théorie l’égalité des droits des femmes et des hommes, « mais » elle garantit aussi le droit des communautés traditionnelles et de leurs coutumes.

On a donc une constitution qui appelle à la fois à postuler l’égalité entre les femmes et les hommes de toutes les couleurs et de toutes les religions, et qui justifie, au nom du respect des traditions, des droits coutumiers qui bafouent cette égalité, puisque traditionnellement, les femmes y sont inféodées aux hommes et à leur famille, n’ont pas le droit de posséder de terre, et doivent tenir leurs guides de conduite des chefs traditionnels qui sont toujours des hommes.

La nouvelle Afrique du Sud est marquée par la violence des rapports humains héritée de cultures patriarcales, des colonisations et de l’apartheid, et ce sont les femmes qui en paient le prix fort. Le mouvement #AmINext, en septembre 2019 a rappelé que treize femmes sud-africaines sont assassinées chaque jour. Huit femmes sud-africaines sur neuf auraient été violées selon une enquête du SHRC. Soixante mille viols sont déclarés par an à la police qui ne brille pas par son zèle à trouver les coupables.  Quant à la justice, avec 4% des viols dénoncés menant à une condamnation dans le Western Cape et 7% dans le Gauteng, on ne peut pas espérer qu’elle ait un rôle dissuasif. Le viol est un sport national écrit sans ambages l’écrivaine et universitaire Pumla Dineo Gqola.

Où en sont les femmes sud-africaines près de trente ans après la fin de l’apartheid ? Elles nous donnent des leçons de courage, de résistance, et d’humanité. Car, malgré l’adversité qui s’abat souvent sur elles, elles se battent dans leurs communautés, dans des associations, dans leur famille pour faire avancer la société et offrir à leurs enfants un avenir plus serein. 

« The realities of our harsh lives made it imperative that we learn to laugh at the absurdity of our times. We laughed, for otherwise we would have succumbed, overwhelmed by the gruesomeness of that reality”.

Sindiwe Magona “Forced to grow”

Nous avons l’art pour ne pas mourir de la réalité…

Quel est le rapport entre des écrevisses, une jeune écrivaine de soixante-dix printemps, un documentariste au bout du rouleau, des calaos, des hyènes, des chacals et des poulpes? Vous le saurez en lisant ce post!

Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime;/ Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours:/ Quand tout change pour toi, la nature est la même,/ Et le même soleil se lève sur tes jours”

Alphonse de Lamartine “Le Vallon”

Un peu fatigués par une rentrée un peu morose, par un mardi de fin d’été pas très enthousiasmant? J’ai décidé de vous parler, dans ce billet de rentrée, de choses qui me guérissent, de choses qui me font du bien, qui me mettent du baume au coeur et à l’âme, et me redonnent foi en la vie.

Les livres en font partie bien sûr, les films aussi. Cet été, j’ai eu trois coups de coeur inattendus. Par le truchement d’amis, j’ai découvert Delia Owens, jeune romancière (elle a passé la barre des soixante dix ans) passée du quasi anonymat au statut d’auteure de best-sellers avec son premier ouvrage de fiction: “Là où chantent les écrevisses”. Avec Delia Owens j’ai voyagé de la Caroline du Nord au Kalahari. Avec le magnifique documentaire de Pippa Erlich et James Reed sur l’amitié entre un documentariste animalier au bout du rouleau, et une pieuvre dans “la sagesse de la pieuvre” (“My octopus teacher”), je me suis laissée entraîner sur les rivages déchiquetés du Western Cape en Afrique du Sud.

Les livres de Délia Owens comme “My Octopus teacher”, dans des registres et avec des moyens différents m’ont envoûtée. J’en ai aimé les messages de réconciliation avec la nature et la nécessaire modestie des êtres humains vis à vis d’un monde qu’ils ont malmené et voulu asservir.

J’étais sceptique au départ devant les louanges reçues par les uns et les autres. En recherchant sur “Là où chantent les écrevisses” je me suis aperçue que Delia Owens, avec son mari Mark, avait écrit de façon extensive sur le désert du Kalahari et sur les stratégies de survie de ses mammifères dans un univers hostile. Avant de me plonger dans son roman, j’ai donc commencé par l’ouvrage qui est un classique de la littérature pour rangerCry of the Kalahari“, le cri du Kalahari, qui raconte le terrain, dans les années 70, du couple Owens, deux zoologistes récemment mariés, venant étudier comment les hyènes, lions et chacals de cette région arrivent à survivre dans ce milieu hostile.

Fuyant une Amérique secouée par la fin de la guerre du Vietnam, ils mettent au clou toutes leurs possessions pour prendre des billets d’avion pour le Botswana, y acheter une guimbarde déglinguée et s’installer sur une petite colline de la vallée de la désolation, une vallée où les animaux n’ont presque jamais vu d’êtres humains. Ils y resteront sept ans, le temps de recueillir des données impressionnantes. L’ouvrage écrit à quatre mains se lit comme un roman. J’ai adoré y retrouver l’ambiance des camps du bush, la sensation de n’être rien et d’avoir tout à apprendre de cette nature formidable. La description des conditions de leurs terrains est admirable, on y comprend le travail de zoologiste et ses (nombreuses) difficultés. On y frémit avec eux des mésaventures inhérentes aux séjours dans le désert, et aux rencontres plus ou moins fortuites avec les animaux qui constituent leur objet d’étude mais aussi, dans une certaine mesure leurs compagnons. La distance méthodologique à l’objet d’étude n’est pas toujours observable en zoologie!

Il y a des moments poignants, dans ce milieu impitoyable, mais aussi des moments de grâce. Lorsque Célia évoque la cohabitation avec les animaux du Kalahari. On rit aux facéties des calaos qui ont élu domicile dans le camp où Celia ne manque pas de les nourrir, se posant sur son épaule lorsqu’elle cuisine, comme pour inspecter sa tâche. On sourit aux souvenirs des chacals amicaux qui viennent saluer les zoologues, sans parler des hyènes farceuses dérobant régulièrement la bouilloire dans la cuisine.

Est-il possible de vivre à deux, pendant six ans, dans la vallée de la désolation sans finir neurasthénique? Il faut être fou, ou très amoureux non? Sans doute. Mais leur récit montre que lorsqu’on commence à ouvrir le livre de la nature et à savoir le déchiffrer, on a du mal à le refermer. Le livre nous donne une idée assez complète des difficultés matérielles et morales du terrain, et il y en a! Il décrit également de l’exaltation d’être pleinement présent dans ce milieu tellement exceptionnel, attentif au moindre détail, dans une communion intense avec l’environnement.

C’est ce sens du détail, et cet amour de la nature que l’on retrouve bien dans “Là où chantent les écrevisses”. Le roman, dont l’intrigue se situe dans les Etats-Unis ségrégationnistes des années 1960, raconte la vie d’une fillette abandonnée par sa mères, ses frères et soeurs, puis son père, qui parvient à survivre dans la cahute familiale au coeur d’un marais. Devenue adulte, l’enfant sauvage se trouve au coeur d’une enquête pour meurtre dans la petite communauté voisine. Le roman retrace l’itinéraire de l’héroïne et sa résilience, aidée par le monde du marais qu’elle apprend à déchiffrer. L’écriture poétique de Delia Owens nous accroche complètement dans ce “tourne-page”. J’y ai retrouvé avec bonheur les descriptions de la nature qui font le charme de “cry of the Kalahari”. Originaire du sud des Etats-Unis, il n’est pas douteux que Delia Owens puise dans sa connaissance de cette région et de son écosystème particulier qu’est celui du marais, étendue d’eau mi-douce, mi-salée habitat d’une variété dont l’auteure décrit les spécificités avec bonheur. La source de la force de l’héroïne, Kya, qui y puise son savoir – conforté par les livres que lui amène Tate, l’un de ses seuls amis.- et son réconfort.

La nature donne des leçons que les êtres humains feraient bien de considérer. C’est également le sujet de “My Octopus teacher”, regardé sur le conseil d’amis. D’abord dubitative, toujours méfiante à propos du énième documentaire sur le monde sous-marin depuis que le commandant Cousteau a remporté la palme d’or à Cannes avec “Le monde du silence”. Je me suis pourtant laissée emporter par cette histoire de rédemption humaine par la grâce d’une poulpe. Craig Foster y joue son propre rôle. Celui d’un être humain qui, pour soigner son mal-être, décide de plonger tous les jours pendant un an, dans la foret de Kelp qui borde l’océan au bord duquel il vit depuis sa plus tendre enfance.

Il rencontre une demoiselle poulpe avec laquelle il se lie d’amitié. Il se laisse apprivoiser autant qu’il l’apprivoise. L’homme et l’animal se retrouvent tous les jours. Le narrateur découvre une à une les différentes facettes de la vie d’une poulpe, qui n’est pas seulement, selon la vue stéréotypée que les êtres humains bornés projettent sur les animaux, liée à la nécessité et à la seule recherche de sa pitance et échapper à ses prédateurs. Craig Foster apprend à admirer l’ingéniosité de son amie pour tromper ses proies et pouvoir se nourrir, il partage avec elle des moments de pure joie où le temps est suspendu.Les dames poulpes, semble-t-il, ne sont pas dénuées d’humour.

Les livres de Celia Owens comme “My Octopus teacher” nous offrent plusieurs leçons. La première c’est le plaisir qu’on peut avoir à apprendre de l’observation de la nature. La seconde, c’est que des animaux même très intelligents ne peuvent échapper à une vie “nasty, brutish and short” comme disait le grand Will. La troisième, c’est une réflexion renouvelée sur les rapports entre les êtres humains et la nature. Oui, les écosystèmes sont fragiles et nous devons, en tant qu’êtres humains responsables et éthiques, la protéger. Mais elle est aussi une source immense de résilience. Les autres êtres vivants n’attendent rien de l’espèce humaine, nous n’avons pas de délégation de leur part. Ils savent gérer eux-même la nécessité dans laquelle ils se trouvent et à laquelle ils ne cherchent pas à se soustraire. Nous ne pouvons pas tout, nous ne sommes pas responsables de tout. Nous sommes aussi soumis aux lois de cet univers dont nous ne pouvons nous soustraire.

L’univers continuera d’exister même si le projet d’extinction de la race humaine par auto-destruction vient à son terme. En un sens, c’est un message que je trouve plutôt rassurant. Cela pourrait alléger la déprime s’abattant sur les jeunes générations, traumatisées par les messages anxiogènes véhiculés par les hérauts du dérèglement climatique. Qu’en pensez vous?

“Comme les marées, les réverbères et les coquelicots, (l’) existence (des êtres humains) est régie par des lois dont aucun existant ne saurait s’exempter”.

Philippe Descola. “Les formes du Visible”
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La vie sauvage, fable moderne …

Qui aime bien charrie bien, un coup de gueule à la manière de Voltaire… issu de mon dernier atelier d’écriture.

Ils étaient convenus qu’en ce début de siècle où étaient prédits les pires cataclysmes depuis le tremblement de terre de Lisbonne qui avait ébranlé les fondements des royautés européennes, le mieux à faire pour sauver leur peau, voire leur âme, était de migrer vers l’intérieur des terres, dans un hameau isolé, des influences néfastes comme des rayonnements solaires et des phénomènes météorologiques extrêmes qui étaient annoncés comme l’avenir inéluctable de notre belle planète.

Candide et Cunégonde revenaient à la terre, la vraie, après avoir brûlé leur jeunesse dans les banlieues arborées de l’ouest parisien. Leur conversion avait commencé il y a quelques années. Candide avait troqué la Mini Cooper électrique promise par ses parents pour l’obtention du baccalauréat désormais plus facile à obtenir que le permis de conduire, pour une modeste bicyclette insubmersible avec cadre en carbone et chaîne anti-déraillante, sacoches multipoches ultra-légères et anti-rayonnements nucléaires. Cunégonde, élevée au bio et à la danse classique avait renoncé à son heure et demie de rituel beauté quotidien – avec vingt-sept produits différents- pour de la graisse à traire végétale multi-usages. Ils avaient décidé, devant leurs parents ébahis, de jeter aux orties (bio, surtout conserver les racines, séchées et pulvérisées elles font un excellent remède anti-diabétique et dépuratif!) l’avenir tout tracé de Candide à La Banque Vanderdandur de beau-papa pour une fermette façon ranch dans le fin fond du Cantal.

L’avenir commença dans le TER reliant Clermont-Ferrand à Saint-Flour. « Sens-tu mon Amour comme l’air est plus pur ici ? » chuchota Cunégonde. Candide approuva, tout émoustillé des picotements dans son corps et des échauffements épidermiques que l’approche de la sous-préfecture lui procurait. Bientôt leur nid d’amour, déniché au cœur des prairies vallonnées des contreforts du Massif Central, grâce à une annonce providentielle sur Gens de Confiance. Le Père Pangloss, le propriétaire, un paysan chenu qui portait une barbe de père Noël, mal taillée les attendait à la gare, dans une 2 CV Citroën qui datait de l’an 40. Cunégonde fronça les sourcils à l’idée que ce véhicule ne fonctionnait sans doute pas au jus de betterave, mais Candide l’assura que le côté vintage du véhicule faisait de leur chevauchée un péché véniel. En préventif, pour expier leur faute, ils réciteraient le soir avant de se coucher dix fois le programme de Yannick Jadot pour les présidentielles. « Vous voici au nid d’Aigle ! » leur annonca Pangloss en toussant dans sa barbiche et s’arrêtant juste le temps de débarquer leur maigre paquetage, et redémarrant sans leur donner le code du wifi.

Cunégonde ouvrait la bicoque en s’émerveillant des bontés de la Providence. L’ingéniosité de l’upcycling paysan dans les moindres recoins de la maison la laissait pantoise. Bidons de laits retournés pour servir de tabourets, table en caisse à savon, rideaux dépareillés fruits de négociations acharnées dans les vide-greniers campagnards, cheminée charbonneuse avec son immense trépied à chaîne. N’hésitez pas à piller le potager ! leur avait crié Pangloss dans le crissement de la 2 CV. Le retour à la Nature s’annonçait plein de promesses !

Ils se mirent à explorer le jardin. Chaque nouvelle plante leur arrachait des cris d’admiration. Quelle beauté ! Quelle splendeur ! Comme la nature est bien faite ! Ils virent une biche et son faon à la lisière d’un bois, la queue d’un lapin de Garenne sautiller puis disparaître près d’un genévrier. Un monde nouveau s’ouvrait devant eux. De l’autre côté du vallon, les pelotes laineuses d’un troupeau de moutons au pâturage les plongea dans de longues minutes de contemplation proche de l’extase. Ils respiraient fort, se tenaient la main, se regardaient émus aux larmes. Quelle pureté de l’air ! Les cris de Candide s’intensifièrent lorsqu’il vit s’approcher un oiseau majestueux déployant ses grandes ailes. Un aigle ! N’y a t-il-pas sur terre vision plus incroyable ? Son humeur déchanta lorsque le volatile lâcha près de lui un litre de fiente verdâtre avant de fondre sur un agneau qui têtait encore sa mère, de l’autre côté de la vallée.

Le risque zéro n’existe pas…

Alors que l’ïle Maurice se déclarait “Covid free” depuis le mois d’octobre 2020 et avait mis en place une quatorzaine stricte, une seconde vague a émergé en mars 2021…

L’île Maurice en fait l’expérience ces jours-ci. On aurait pourtant pu, jusque là, décerner un brevet de bonne conduite au gouvernement de cette île pour sa gestion certes prudente, mais plutôt réussie, de l’épidémie dont il a pu, somme toute, préserver sa population.

Fin janvier 2020, au tout début de l’épidémie mondiale, le gouvernement mauricien adopte une politique de contrôle des voyageurs venant de Chine. Ceux-ci sont soumis à une quatorzaine obligatoire à leur arrivée. La mesure est étendue rapidement aux voyageurs provenant du Japon et de Corée du Sud. A partir du 2 février, les ressortissants de ces mêmes pays n’ont plus le droit de rentrer sur le territoire mauricien. A partir de la mi-mars, de nouveaux cas sont déclarés chaque jour.

Le gouvernement prend alors la décision d’un confinement strict de la population, fermeture de tous les commerces non-essentiels, droit de sortie pour l’approvisionnement règlementé (chaque jour certaines lettres de l’alphabet). Mi-mai, la première vague est jugulée. Le 17 mai 2020 le premier ministre Pravin Jugnauth peut aller fièrement déclarer à la télévision nationale que l’épidémie est jugulée, aucun nouveau cas n’a été déclaré depuis vingt jours. Durant la première séquence, 332 cas positifs ont été détectés et dix morts ont été déplorés. Pour une île qui compte 1,26 millions d’habitants.

Le gouvernement décide de rouvrir progressivement le pays. Les avions cargos continuent à pouvoir atterrir en suivant des protocoles sanitaires stricts et jusqu’au mois de septembre, seuls les résidents mauriciens peuvent rentrer. A partir du 1er octobre 2020, les non-résidents peuvent de nouveau venir à Maurice mais doivent observer une quarantaine stricte dans un hôtel figurant parmi la liste habilitée pour cela par le gouvernement, et à leurs frais.

Conscient des réticences que cela peut avoir sur les arrivées touristiques, le gouvernement met en place un nouveau visa pour les longs séjours, visant une clientèle de retraités ou de travailleurs nomades, fuyant l’hiver de l’hémisphère nord, les zones touchées par l’épidémie, garantis de trouver sur ce petit bout de paradis tropical un univers “covid-free” avec chaleur, restaurants ouverts et lagons turquoises.

La quatorzaine, selon un protocole bien rôdé, avec du personnel soumis à un certain nombre de contraintes et régulièrement testé, a permis pendant un temps de découvrir et de confiner les cas positifs avant de ne laisser partir que les personnes négatives. Un temps, le gouvernement mauricien a cru avoir trouvé la parade. Hélas, les protocole s’est-il relâché? Y-a-t-il eu des passe-droits, des “trous dans la raquette”?

Depuis début mars, les cas Covid détectés à Maurice ne sont plus uniquement le fait de personnes en quatorzaine venant de zones contaminées, mais qu’on découvre de plus en plus de cas dans la population locale n’ayant pas été en contact avec des personnes en quatorzaine. Le gouvernement prône la prudence dans les rassemblements, mais début mars a lieu la semaine de festivités de Maha Shivaratree, la grande fête dédiée au dieu hindou. Durant cette semaine, des groupes de pélerins marchent jusqu’au temple de Ganga Talao, à Grand Bassin, dans le sud de l’ïle, et de grands rassemblements de prière sont organisés sous des tentes pour éviter les pluies de saison.

Devant la hausse quotidienne du nombre de cas locaux, le service de santé essaie de tracer les contacts et d’identifier les clusters à tester. Le premier cluster identifié est chez un importateur de fruits et légumes, le second un rassemblement de prière dans le centre de l’île, puis le troisième un collège de Curepipe, puis enfin une école maternelle. Le 6 mars 2021 le premier ministre décide une fermeture des frontières aux voyageurs, les structures de quatorzaine devant absorber une partie des cas identifiés et des cas contacts. Le 10 mars 2021 un second confinement est décrété.

La politique de tests et de traçage a permis de découvrir de nouveaux cas dont aucun n’est grave. Au 18 mars 2021, il y avait 153 cas de personnes positives au Covid 19 identifiées, dont seulement dix parmi les personnes effectuant une quarantaine. Le virus est donc bien présent dans la population.

Le gouvernement peut compter sur le confinement pour casser la dynamique de l’épidémie comme il l’a fait pour la première phase. En revanche, cet épisode va sans doute l’inciter à être moins frileux sur la politique de vaccination, pour une population volontiers acquise aux thèses complotistes, et qui jusqu’à présent n’était pas très réceptive. Il va lui falloir déployer des trésors de pédagogie et de persuasion. Le cas d’école mauricien montre bien que, malgré les facilités que procurent l’insularité et l’isolement, il n’y a pas de risque zéro!

Pas d’hésitation, vaccination!

On ne naît pas femme…

Quelques réflexions à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes.

C’est le retour du mois de mars, les jours rallongent, les jupes raccourcissent et les jonquilles remplacent les perce-neige et les crocus sur pelouses engourdies par l’hiver. Comme tous les ans nous allons être abreuvé.e.s d’initiatives de tous poils aux alentours de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars. J’avoue en ressentir d’avance une certaine fatigue. Cette débauche d’initiatives d’autant plus brillantes qu’elles ne passent pas le cap du printemps finit par me donner le tournis. La mise à l’honneur des droits des femmes, cela devrait être toute l’année, et pas seulement en mars.

“Historiques, pas hystériques”

Les colleuses parisiennes

C’est pourquoi aujourd’hui je veux simplement rendre hommage à toutes ces femmes, activistes ou non, qui n’attendent pas le mois de mars pour avoir des idées et s’impliquer. Parce qu’il faut choisir ces chevaux de bataille, je me suis plus impliquée sur le volet de l’égalité professionnelle, avec HEC Au Féminin et Grandes Ecoles au Féminin. Mais j’avoue aussi un petit faible, et un sursaut de fierté, quand je vois, sur les murs de nos villes, certains collages féministes qui interpellent les passant.e.s sur ces violences que continuent à subir les femmes, et que nos sociétés semblent incapables d’empêcher.

Ces collages, forcément éphémères, ont le mérite de rappeler cette vérité qui dérange: dans notre pays, les femmes ne sont pas à l’abri. Elles ne sont pas à l’abri dans les espaces publics, ni dans les espaces privés. Les faits ne sont pas nouveaux, mais ils sont de plus en plus insupportables. Il faut rendre grâce aux colleuses de rappeler quotidiennement sur nos murs, ce que les murs permettent d’ignorer.

Dans l’atelier d’écriture que je fréquente depuis quelques mois, il n’y a que des femmes, d’âges divers. Au gré des propositions de notre animatrice sont remontées des bribes de vie dont certaines nous ont sidérées. Il est toujours troublant de constater qu’aucune d’entre nous n’était exempte de souvenirs, d’expériences d’une “violence ordinaire” pour reprendre le terme d’une de nos participantes. Des expériences remontant par bribes, et dont une partie aurait pu aboutir à des condamnations pénales, mais qui ont été soigneusement enfouies par leur protagoniste, parce que “ça ne se faisait pas” (de rapporter), parce qu’elles auraient eu peur de ne pas être crues, parce que le perpétrateur était un proche estimé dans la famille, parce qu’elle n’a pas su réagir, parce que c’est elle qui aurait porté le stigmate de “dévergondée, dégueulasse, vicieuse, tordue”.

Ces femmes ont construit leur vie parfois malgré cela parce que, comme elles le disent, “il n’y avait pas mort d’homme”(sic), elle n’allaient pas ressasser le passé toute leur vie. Elles ont les moyens psychologiques et culturels pour le faire… Mais lorsque des phénomènes comme #metoo ont émergé, elles n’ont pas été surprises. Elles ont eu des bouffées de colère, des remontées de bile, contre les commentaires dubitatifs “quand-même, pourquoi parler aussi longtemps après, elles l’ont un peu cherché aussi non? Faut être sacrément naïve aussi!”. L’une de mes compagnes d’atelier décrit la nausée ressentie en constatant que malgré les mises en garde et les prises de conscience, on en soit encore là, que les jeunes générations de femmes, celles de nos filles et parfois de nos petites-filles, ne soient pas plus en sécurité aujourd’hui que nous l’avons été. Nous qui avons été jeunes à la fin du siècle dernier, nous qui avons profité de ce que les luttes féministes ont arraché le droit à la conception et à l’avortement, le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’assentiment d’un père ou d’un mari, le droit d’intégrer les grandes écoles, la suppression du droit de la notion de “chef de famille”, etc. nous ne tolérons pas de voir que le patriarcat tient bon.

Aucun corps ne t’appartient en dehors du tien

Les colleuses parisiennes

Certains n’apprécient guère la provocation de ces oeuvres d’art éphémères, mais la passante que je suis les vit comme une manifestation de soutien, un clin d’oeil. Un petit encouragement à ne pas se laisser aller. “On te croit” dit un collage. Parce que souvent, les victimes de violences ont en plus la charge de démontrer que ces dernières ne sont pas le fruit de leur imagination. Parce que souvent on leur fait miroiter les conséquences de leur plainte pour l’agresseur. “Vous êtes sûre que vous voulez porter plainte? Vous en connaissez les conséquences? On va devoir le mettre en garde à vue. Pour vos enfants, vous avez réfléchi? Que vont-ils en penser?” s’est vu objecter une de mes amies en instance de divorce venue déposer au commissariat de son quartier après que son mari avait porté la main sur elle.

Bravo donc à vous toutes, les anonymes qui concevez et animez ces campagnes sur les murs de nos villes. Je déteste trop la foule pour manifester, mais je suis de tout coeur avec vous… Et en conclusion, un de mes collages préférés…

Le recycleur…

“I am just a poor boy
Though my story’s seldom told
I have squandered my resistance
For a pocketful of mumbles
Such are promises
All lies and jest
Still, a man hears what he wants to hear
And disregards the rest”

Paul Simon, Annie Gawenda, The boxer

Même à l’heure où je meurs je suis invisible. Pourtant, vous me croisez tous les jours, dans vos avenues verdoyantes, vous me dépassez, sans m’accorder un seul regard. Je suis un cafard, un cloporte. Le niveau le plus bas de l’évolution dans l’échelle de la population locale. Y aura t’il l’un de vous pour me ramasser, alors que je gis dans mon sang, sur ce bord de chemin, salement rossé par des voyous en mal d’argent pour acheter leur dose de nyaope. Mais qu’espéraient-ils trouver dans les affaires d’un recycleur ? Des diamants de contrebande ?

Je m’appelle Samuel, je suis venu du Malawi pour trouver du travail. Mon cousin Richard travaillait ici comme jardinier et renvoyait chez lui plus de kwachas que je n’en gagnais à l’école. J’ai quitté mon boulot d’instituteur dans mon petit village près de la frontière du Mozambique pour prendre la route. Cela faisait des mois que je ne recevais plus ma paye, probablement envoyée sur le compte en banque d’un chef local. J’ai trouvé un petit groupe avec lequel fait des jours et des jours de marche, sur des routes cabossées et peu sûres pour éviter la police. Ma famille avait récolté un peu d’argent. Ma mère m’a donné sa bénédiction, quelques bananes pour le voyage, et fait promettre d’envoyer des nouvelles.  

Au bout d’une semaine, je suis arrivé à Johannesburg. J’étais impressionné par les grands immeubles, et la circulation. « Prends un taxi à la gare de Gandhi square, et rejoins-moi à Diepsloot » m’avait écrit Richard. Arrivé à son adresse, il n’était pas là. « Hayi, Richard, cela fait quelques jours qu’on ne l’a pas vu» me dit l’homme avec lequel il partageait une baraque en tôle, dans une rue étroite et poussiéreuse. « Il faut qu’il revienne vite, le proprio n’aime pas les loyers en retard ! ». Il me concéda quand même, moyennant finance, de dormir sur le matelas de Richard. Le lendemain, il m’indiqua l’adresse de son patron. Je sonnais sur le côté d’une grande maison blanche avec une haute grille. Une vieille domestique en uniforme derrière la grille me regarda d’un air dédaigneux « Richard ! » dit-elle en roulant les r, « Richard, il n’est pas venu depuis le début de la semaine ! Il a encore dû picoler ce week-end, tous des menteurs et paresseux ces malawites, ils ne s’entendent que pour venir piquer notre boulot, tsss !». Elle tourna le dos et repartit dans la maison.

Le numéro de Richard ne fonctionnait plus. J’envoyais un message à la maison, personne n’avait de nouvelles. Peter, l’un de mes compagnons de voyage m’avait laissé son numéro. Il me dit de le rejoindre à la gare de taxi de Gandhi square. Il avait rejoint des connaissances dans un squat de CBD, un de ces immeubles désertés dont les vitres explosées avaient été remplacées par du carton, où l’on se réchauffait en buvant de l’alcool et en allumant des feux de bois dans les nuits froides de Jobourg, craignant, chaque matin, de se réveiller transformé en torche humaine.

J’ai frappé à toutes les portes des commerces de CBD pour trouver un boulot, mais il fallait être présenté. Mon passé d’instituteur au Malawi n’impressionnait personne. On me regardait avec mépris ou compassion. Mes quelques économies disparaissaient aussi vite que le soleil, le soir, sur la savane. Il me fallait trouver un job, et vite. Ma mère m’écrivait que la situation empirait au village. Richard n’avait toujours pas réapparu. Je guettais dans les visages croisés dans les rues, ses traits moqueurs et son sourire. En vain.

C’est Peter qui me présenta au Tatoué, un nigérian aux scarifications verticales sur le menton les pommettes et le front. Le Tatoué régnait sur une bande de recycleurs auxquels il confiait des secteurs de la ville. Il prit mes derniers rands en caution du chariot et des grands sacs en toile que je devais tirer toute la journée sur mon secteur pour y récupérer dans les poubelles, les déchets à recycler, aluminium, plastique, carton. « Il va falloir te muscler, prof ! » dit-il en dévoilant ses dents du bonheur. Il m’indiqua les points de collecte où monnayer les déchets. Je partais au lever du soleil. Tous les soirs, en rentrant au squat, je devais lui donner la moitié de mes gains. Un jour, il m’a proposé de prendre du grade, et de passer dans son autre business, mais je n’ai pas voulu. La drogue, c’est le pire des maux, nous répétait le pasteur, chaque dimanche, au pays.

J’ai travaillé quelques mois pour Le Tatoué dans Jeppestown. Il m’aimait bien. Je ne faisais pas d’histoire. En tant qu’ancien instit, j’avais repéré la combine des types du centre de tri pour sous-estimer le poids et le volume des marchandises. J’étais plus à l’aise que mes camarades pour le calcul mental. J’étais respecté. J’ai appris à ne plus faire le dégoûté en triant les poubelles. Je me nourrissais des restes trouvés dans les poubelles des restaurants, m’habillais avec des hardes sorties de l’oubli auquel les avaient voués leur ancien propriétaire. J’ai commencé à envoyer quelques sous à la maison. Je devenais plus fort physiquement et traîner mon chariot, même plein, m’était de moins en moins pénible. Les jours où j’arrivais à amasser assez de déchets pour faire deux tournées au centre de tri, je me prenais pour le roi du monde. Je payais une bière à Peter.

Et puis le Tatoué s’est embrouillé avec un constable du poste de police de Jeppestown. Alors qu’on n’avait jamais vu de flics sur le secteur, on a commencé à en voir au coin des rues. Ils nous demandaient nos papiers, nous gardaient par plaisir pendant des heures à nous interroger, à menacer de nous confisquer les chariots, jusqu’à ce qu’on leur lâche un peu d’oseille. Je n’ai pas eu le fin mot de l’histoire, mais Le Tatoué a fini en tôle. Le mot a fait le tour du squat. « Sauve-qui peut ! ». Peter m’a dit qu’il allait tenter sa chance plus au nord. « Récupère ton chariot et ton sac, on se casse ! »

Nous avons marché, marché. Lorsque nous n’avons plus été pourchassés par la police ou par des rivaux, nous avons trouvé un point de chute dans un parc boisé, le long d’une petite rivière, sous l’ombre protectrice des grands eucalyptus à l’odeur poivrée. L’eau de la petite rivière et du réservoir en contrebas nous permettait de nous décrasser, en rentrant de la journée de labeur. Le quartier était plus aéré que CBD, les nuits à la belle étoile plus sûres que la nuit au squat. Les récoltes étaient plus variées, les poubelles des riches sont des mines inexploitées. Mais le centre de collecte était plus loin, il fallait passer sous l’autoroute et marcher plus longtemps, en évitant de nous faire écraser par les automobilistes, et remarquer par les patrouilles de police, et les vigiles des sociétés de sécurité. On devait trouver des combines pour passer les grilles qui clôturaient certaines rues, soudoyer des gardes pour qu’ils ferment les yeux. C’est devenu plus dur de faire deux tournées par jour. J’ai cessé d’envoyer de l’argent à ma mère.

L’hiver est arrivé, il faisait de plus en plus froid la nuit. Avec Peter, nous faisions des feux avec du bois mort pour nous réchauffer. De bonnes âmes de la paroisse locale passaient pour nous apporter des couvertures, des thermos de thé et quelques provisions. Elles se sont portées garantes pour nous lorsque la police a menacé de nous expulser, aiguillonnée par les riverains qui n’aimaient pas voir nos tas de hardes et nos chariots sous les arbres lorsqu’ils promenaient leurs chiens ou faisaient leur jogging. « Chh, chhh » faisaient les nounous en accélérant leurs pas lorsque les petits enfants sortant de l’ère de jeu nous désignaient de leurs petites mains potelées, alors que nous faisions la sieste, à l’heure la plus chaude de la journée après une première tournée dans le froid.

Une nuit, les voyous sont arrivés, alors que notre feu n’était plus que braises et que nous nous apprêtions à dormir. Ils étaient trois, je ne les avais jamais vus dans le voisinage. Ils ont voulu s’installer près de notre campement. Ils parlaient fort. Nous leur avons demandé d’aller plus loin. Ils se sont incrustés, ont sorti des bouteilles d’alcool fort et ont commencé à boire. Ils étaient de plus en plus bruyants. Je leur ai dit de se calmer ou d’aller plus loin, mais ils ne voulaient rien en faire. L’un d’entre eux, un balafré avec des dreadlocks blonds m’a dit d’arrêter de faire le connard, de fumer un truc. « La nuit est à tout le monde, et le parc aussi ! » a-t’il déclamé, « et toi tu n’es qu’un connard de ramasseur de merde !».

Il a sorti une sorte de pipe en plastique dans laquelle il a fourré le tabac d’une cigarette sortie de sa poche, et le contenu d’un petit morceau de plastique. Il a allumé le tout. Lui et ses copains se sont approchés de notre feu et ont commencé à se passer la pipe en inspirant bruyamment. Ca les a mis dans une sorte de torpeur, puis ils ont tous commencé à ricaner comme des charognards. Je me suis enfoncé dans mes couvertures, j’avais sommeil, j’étais peu à peu engourdi par le froid et je ne voulais pas me battre. Je me suis assoupi et j’ai été réveillé par un cri de Peter. L’un des acolytes du balafré était en train de fouiller dans ses affaires. Ca sentait le roussi. Il jetait toutes les maigres possessions de Peter dans le feu après s’être assuré qu’elles ne contenaient rien qui l’intéresse. Je me suis levé et j’ai commencé à prêter main forte à Peter qui essayait de le retenir. Le second larron est venu à la rescousse du premier pendant que le balafré nous regardait d’un air satisfait.

Ils ont tabassé Peter, et ils s’en sont détournés pour essayer de fourrager dans mes affaires, aiguillonnés par le balafré. J’ai vu rouge. Moi qui n’ai jamais été bagarreur, j’ai commencé à frapper, frapper au hasard. J’avais ramassé quelques hardes que je pensais revendre au marché le dimanche, et reçu ma paye de la semaine du centre de tri, j’allais enfin pouvoir envoyer des sous à la maison. J’ai dégommé le plus gros d’entre eux, il voyait trente-six chandelles et crachait du sang. C’est alors que le balafré a sorti une lame de la poche de sa chemise. Je l’ai vue trop tard, j’ai commencé à courir vers la première maison gardée par un vigile, au bout du parc. Il m’a rattrapé sur le parking. « Prend-ça, connard ! ». J’ai senti une douleur au côté. Je me suis affalé sur le trottoir, près du square où jouent les enfants. Tout est calme, la nuit est encore sombre. Les deux voyous se sont acharnés à coup de pieds sur moi. Ma bouche ne s’ouvre plus, ma vue est brouillée, je sens que la vie me quitte peu à peu, alors que le soleil commence à s’élever à l’est. Je pense à ma mère, au village. Je me vois, sur mon chariot, les deux mains sur la poignée, je rêve que je vole sur l’arc du soleil et rejoins auprès d’elle la terre de mes ancêtres.