Retrouver le temps long…

Et si on retrouvait le temps de penser?

Parfois, des lectures s’imposent comme des évidences. J’ai ouvert récemment un livre qui était depuis longtemps dans ma pile à lire électronique et j’ai eu comme une illumination… un “moment de grâce” comme le disait une ancienne ministre sarkozyste découvrant la ligne 13 du métro… Ce livre, c’est: “Thinking Fast and slow” de Daniel Kahneman, psychologue et économiste israélien qui a remporté le prix Nobel d’économie en 2002, pour avoir remis en cause – avec succès- la théorie de l’acteur rationnel. Dans ce livre, devenu très vite un best-seller, et traduit en français par“Système 1 et Système 2, les deux vitesses de la pensée”, Kahneman expose ses travaux en théorie cognitive. Selon lui, tous les humains disposent de deux systèmes de pensée pour évaluer les situations dans lesquelles ils se trouvent: un système rapide, et un système lent.

Le système 1 est hérité de notre évolution, permet d’agir rapidement, instinctivement et son mérite est de nous avoir préservés de l’extinction en nous permettant de nous mettre à l’abri des dangers dès que nous les percevions. Le système 2 est plus analytique, il nous permet d’étudier les problèmes en profondeur et d’éloigner les nombreux biais dûs à la rapidité du système 1. Pour un grand nombre de situations de la vie, le système 1 est suffisant et nous agissons comme par réflexe, sans avoir besoin. Mais ce système est hautement faillible, et comporte de nombreux biais. Il nous entraîne dans de nombreux pièges cognitifs. Pour les problèmes plus complexes, seul le système 2 peut nous aider à saisir l’étendue des enjeux et nous faire prendre des décisions adaptées en examinant lentement les problèmes.

Outre le côté très pédagogue de l’ouvrage, qui se lit très facilement, j’ai été fascinée, à sa lecture, par le parallèle qu’on peut percevoir avec la façon dont sont pensées les différentes crises que nous traversons: qu’elles soient crées par la pandémie de Covid, le réchauffement climatique, ou la libération d’une otage aux mains de djihadistes sahéliens.

Ces derniers temps, un halo lumineux se crée très régulièrement dans mon cerveau et clignote : “Alerte système 1, Alerte système 1!” lorsque je regarde les émissions d’informations ou les réseaux sociaux, et que je prends le temps d’analyser comment l’actualité est commentée par la ronde des “experts” sollicités pour nous donner leur éclairage,

Les émissions et les publications sur les RS sont formatées pour s’adresser au système 1: susciter des réactions instinctives, sans ouverture possible du débat. Les journalistes/présentateurs sont sans doute fautifs, comme les “experts”, prompts à enflammer la polémique pour assurer leur marketing personnel, sans parler des politiques, qui feraient mieux de se taire… Personne n’ose proclamer de but en blanc que la période est compliquée, et que seul le temps pourra véritablement montrer si les décisions sont fondées ou pas. Le sort d’une épidémie ne se joue pas sur des déclarations, mais sur une multitude d’actions, une implication de tous les acteurs à différents niveaux et c’est de la bêtise, ou de la vantardise de croire que les déclarations (forcément contradictoires sur la durée) sur telle ou telle chaîne feront la différence.

Retrouvons le temps long, le temps de penser, le temps d’agir, le temps de laisser agir. Arrêtons d’enfourcher nos Rossinante pour conquérir les moulins. Nous en savons aujourd’hui plus sur la Covid19 qu’aux débuts de la pandémie, mais nous n’avons pas pour autant trouvé de solution miracle. Il est trop tôt pour décréter que nous aurons un vaccin dans x mois et que cela résoudra tous nos problèmes, ou que les masques ne servent à rien et qu’il aurait fallu larguer de l’hydroxychloriquine par canadair sur tout le territoire! Utilisons notre système 2, oui, ça prend du temps, ça fait un peu mal à la tête, pour examiner les faits, ce que nous savons et ce que nous ne savons pas, et comment il serait raisonnable d’agir en conséquence…

Retrouvons le temps long aussi dans l’affaire de la libération de Sophie Pétronin, la dernière otage française au Mali. Après les cris de joie de son fils et de son comité de soutien, se sont fait entendre les critiques sur le caractère inapproprié des premières déclarations de l’ex-otage aux médias. Ne peut-on pas tirer les enseignements du passé, et concevoir que l’ex-otage n’est pas encore tout à fait elle-même. Que pour faire sens de son expérience, elle a besoin, elle-aussi, d’un peu de temps, et que ses déclarations à chaud ne reflètent pas forcément ce qu’elle pensera dans six mois, un an, six ans… Il faut relire les très émouvants écrits de Jean-Paul Kauffmann pour comprendre à quel point cette reconstruction ne peut être immédiate!

Faisons fonctionner notre système 2 avant de réagir et de susciter des débats enflammés et contreproductifs! Rome ne s’est pas faite en un jour, comme l’écrivait le célèbre philosophe René Goscinny…

A celle qui ne m’a pas vue grandir…

Un texte plus personnel, mon témoignage pour le “Heritage Day” des sud-africains. L’histoire de la grand-mère vietnamienne que j’ai si peu connue… Un texte écrit pendant un atelier d’écriture avec Sophie Lemp…

En 2010, je visite la Basilique Saint-Denis avec un groupe de collégiens. On y répète la cérémonie de confirmation du lendemain. Le prêtre est vietnamien. Il indique aux futurs confirmands le protocole à suivre. Enchaînant la litanie des prénoms, le prêtre appelle « Sébatien », incapable de prononcer l’association du « s » et du « t » avant la syllabe finale. Une boule se forme soudain dans ma gorge.

Un souvenir remonte, comme une vague. Il date de 1970. Je n’arrive pas à savoir si c’est un souvenir personnel ou si c’est une reconstitution d’une anecdote que ma mère m’a racontée. C’est l’heure du dîner des enfants dans la cuisine, je ne visualise qu’une table en formica, des chaises hautes. Isabelle ou Séverine, les deux bébés sont posées dans ces coques Baby-Relax en plastique blanc servant à la fois de chaise et de pot, une fois remonté le coussin d’assise. Rémy et moi, les deux aînés, nous nous affairons à enfourner dans nos bouches les coquillettes de nos assiettes en mélanine décorées avec des motifs de Walt Disney. Maman et toi vous agitez auprès de nous quatre. On bavarde. Tu as un accent à couper au couteau, tu n’as jamais réussi à parler bien le français, même si tu as imposé cette langue à tes enfants jusqu’au sein de ta famille. A un moment vous parlez de l’Espagne et des espagnols. Avec ton accent, tu n’arrives pas à prononcer les « s » devant les « p ». Ce qui fait que nous entendons « épagne » et « épagnol ». Du haut de nos jeunes années, Rémy et moi, qui n’avons pas plus de neuf ans à nous deux, nous nous gondolons. Nous te reprenons : « non mamie, on ne dit pas épagnol mais es-pa-gnol ! Nous rigolons de plus belle, laissant apparaître les morceaux de coquillettes mâchouillées dans nos bouches enfantines. « Ils sont mal élevés tes enfants ! » lances-tu, en rogne, à maman hilare.

Je n’ai aucune photo de toi. Je me souviens d’un portrait en noir et blanc au format des photos d’identité. On n’y voit que le haut du col officier de ta tunique, et ta tête, ronde comme une pomme, surmontée de ton turban noir, coiffure traditionnelle de la région du Tonkin. Tu as des petits yeux noirs étirés et brillants, qui surmontent des pommettes bien marquées, un nez épaté avec des narines décrivant des cercles parfaits, et un gros grain de beauté près d’une d’elles.

C’est à toi que je dois cette allure exotique qui m’a valu depuis l’enfance les mimiques de mes camarades de classes, les grimaces étirant les yeux vers l’extérieur du visage, les « ching chong, chinoise, chinetoque, Kung Fu, Bruce Lee », et les vieilles dames bien intentionnées fredonnant « la tonkinoise ».

Il me reste un seul souvenir personnel de toi. Ce souvenir, je le chéris comme un trésor, parce que je n’ai pas pu l’inventer. Nous n’étions que toutes les deux. Personne n’aurait pu me le suggérer. C’était dans l’appartement de fonction au-dessus de la clinique où papa travaillait . Tu étais venue passer du temps avec nous, soulager ta fille, ma mère, des nombreuses charges liées à ses maternités rapprochées. Ce matin-là, je te cherchais dans l’appartement. Je t’appelais. Mon besoin de te parler devait être impérieux. Je suis venue te voir dans la chambre que tu occupais. Tu finissais de te préparer, tu avais passé un de ces longs pantalons noirs que tu portais tous les jours, et une tunique longue jusqu’au genou. Tu t’apprêtais à mettre la dernière touche à ta coiffure.

Je ne t’avais jamais vue « en cheveux ». Pour moi c’était une évidence que tu vivais nuit et jour avec ces boudins de tissus noir enroulés autour de ta tête. Je ressentis un choc à te voir peigner avec soin une longue cascade de cheveux noirs soyeux, veinés d’un peu de blanc, t’arrivant jusqu’aux genoux. Tu les séparas par une raie avant de les habiller de tissu et de les enrouler, d’un geste savant, autour de ta tête.

Tu es morte peu de temps après, en 1971. J’avais cinq ans. Tu étais allée rendre visite à ta troisième fille, Hélène à Dakar. Un accident domestique idiot. Tu as glissé dans la baignoire. Tu as perdu conscience, et n’es jamais revenue à toi. Je me souviens du gémissement de maman quand elle a appris la nouvelle. Ce jour-là j’ai appris qu’un adulte aussi pouvait pleurer. Elle a pris l’avion pour le Sénégal. Elle y est restée jusqu’à ce qu’on te mette en terre, dans le cimetière de Bel-Air, près du grand-père que je n’ai jamais connu.

Je ne sais pas quelle aurait pu être notre relation si tu avais survécu. Ma mère et ses frère et sœurs, ont toujours placé leur conduite sous ton regard. « Maman aurait été fière de nous, Maman n’aurait jamais accepté ça ». Tu es devenue une figure tutélaire dont il ne nous restait que peu de photographies.

Quand j’avais dix ans, nous sommes allés en vacances au Sénégal, chez ma tante Jacqueline. Pour la première fois, elle m’a emmenée sur ta tombe. Une tombe toute simple, couverte de carreaux en céramique bleu nuit. La plaque était gravée à ton nom et à celui de ton mari, Toung, rencontré au Sénégal dans les années 40, mort bien avant ma naissance. J’avais entendu parler de mon grand-père, vénéré par ses enfants. Je ne m’attendais pas aux deux petites tombes portant le même nom, juste à côté de votre tombe conjugale. Jacques, mort à un mois en 1943, et Marie, morte à la naissance quelques années après.

Maman ne nous avait jamais parlé de ces deux bébés. Elle avait eu des parents admirables qui s’étaient saignés aux quatre veines pour élever leurs quatre enfants et leur offrir un avenir meilleur que le leur. Point. C’était sa version de son enfance, il n’y avait pas plus à en dire.

J’ai interrogé Jacqueline. Jacques était né un an après ma mère. Mais ma mère est tombée malade, elle a attrapé la coqueluche, qu’elle a refilée à Jacques, qui en est mort. Ma mère a guéri. Un an après, Jacqueline est née. Tu lui as donné le prénom de son frère qui n’a pas vécu. Est-ce pour cela qu’elle a toujours eu ce côté garçon manqué ? Marie est née très prématurée quand vous teniez un bar à marins à la sortie du port de Dakar. Un soir, il y a eu une rixe. Tu as voulu t’interposer du haut de son mètre cinquante. Tu as reçu un coup dans le ventre et accouché le jour suivant. Marie n’a pas survécu. Elle est allée rejoindre Jacques.

Tu n’as pas eu d’enfance. Tu as commencé à travailler à l’âge de huit ans. Bonne d’enfants pour des familles de militaires français qui défilaient en Indochine, tu es partie dans leurs bagages à la fin des années 30, pour la France, puis pour le Sénégal. Pour élever les enfants des autres, tu as laissé à la garde de ton frère à Haïphong ton premier-né, un fils. Savais-tu à ce moment-là que tu ne le reverrais jamais ? Tu faisais écrire des lettres à ton frère, toi qui ne savais presque pas lire. Tu envoyais de l’argent pour pourvoir aux besoins de l’enfant, tout en soupçonnant que ton frère en perdait une grande partie au Mah-Jong. Et puis tu lavais, nourrissais, chérissais d’autres enfants. A Dakar, tu as rencontré Toung, un jeune vietnamien. Diplômé de l’école des cordons bleus il était cuisinier. Vous avez décidé de vous marier et de rentrer au pays. Mais ce retour ne s’est jamais fait. Les japonais ont envahi Hanoï en 1942. Les bombardements américains ont anéanti la majeure partie de vos familles sur place.

A Dakar, un propriétaire chinois vous confie un bar en gérance, le Kyrnos. Plus tard vous ouvrirez à Thiaroye le Lotus Bleu, une épicerie-restaurant vietnamien. Vous élevez vos enfants « à la française », conscients que l’intégration passe par l’assimilation. Vous leur parlez français, même toi, avec ton accent ridicule, qui restera un sujet de plaisanterie dans la famille. Sur le conseil des bonnes sœurs, vous qui n’avez jamais été chrétiens, vous donnez des noms français à vos enfants, d’où le manque d’originalité dans le choix : Jeanne, Jacques, Jacqueline, Marie, Hélène, Jean-Baptiste. Vous les faites baptiser. Toung décède d’un cancer alors que votre aînée a quinze ans à peine. Tu reprends le flambeau pour nourrir tes enfants et parfaire leur éducation, promesse d’une vie meilleure.

Juin 2005. Nous venons nous reposer à Dakar. Je veux profiter de ce séjour pour revoir ta tombe.

L’entrée du cimetière de Bel-Air rappelle celle des cimetières de métropole. De hauts murs, deux grandes portes métalliques encadrées par une arche, soutenue par des poteaux, une petite maison pour le gardien à gauche de l’entrée du cimetière. J’erre entre les tombes. Je n’ai aucune idée d’où te chercher. Je m’avance dans les allées poussiéreuses. Toutes les tombes me paraissent identiques. Les dates des décès remontent loin. L’ensemble est défraîchi. Peu de fleurs. Les descendants des occupants sont sans doute partis du Sénégal après l’indépendance. Et puis c’est la saison sèche, elles ne tiendraient pas longtemps. Je me demande si vous avez une croix. Vous avez adopté la religion catholique par pragmatisme. Tu n’as cessé de promener le petit autel portatif avec les photos de tes ancêtres, auxquels tu faisais des offrandes de fleurs de bougies et d’encens plus souvent que tu n’invoquais la Sainte Vierge.

Je m’adresse au gardien, un vieillard sec aux cheveux ras et blancs, les yeux opacifiés par la cataracte. Je lui dis chercher la tombe de mes grands-parents, la famille Ha. Elle a été récemment refaite, car ma tante est revenue il y a deux ans. Il hoche la tête. Une petite vietnamienne, il se souvient. Après quelques atermoiements et la visite de plusieurs tombes aux noms inconnus, il te trouve enfin. Je le remercie. Il s’efface pour nous laisser seules.

Je t’ai retrouvée. Tu reposes avec Toung dans une tombe qui me rappelle celles du cimetière marin de Joal-Fadiouth, dans le Sine Saloum. Une tombe simple, recouverte de ciment dans lequel sont incrustés ces coquillages qu’on trouve par milliers sur les plages du Sénégal, des demi-coques blanches. Je regarde la plaque. Elle rappelle juste vos noms, et vos années de naissance et de décès. Tu n’as jamais su le jour exact de ta naissance. Tu avais tout juste soixante ans quand tu es morte, et Toung quarante-cinq. Si jeunes. Tu me paraissais tellement vieille !

Finalement, c’est un hasard heureux que tu sois décédée au Sénégal. Toung et toi êtes réunis dans ce pays où les sursauts de l’histoire vous ont contraints à vous installer. Je me dis que j’aurais pu t’amener des fleurs, mais il n’y en a pas à l’entrée du cimetière. Sans doute aurais-je pu penser aux bâtons d’encens. Je ne sais que te dire, nous nous sommes si peu connues. Je suis là, je voudrais que tu le sentes. On dit que les ancêtres qui ne se sentent pas honorés reviennent hanter les générations qui leur succèdent. Tu as mis du temps à me retrouver. Est-ce parce que des océans nous séparent ?

Ting Tang Sap Sap. Quand la BD interroge la parenté à plaisanterie…

Connaissez-vous la parenté à plaisanterie? Je vous en parle dans Ngisafunda!

Il y a quelques mois, j’ai retrouvé, via un réseau social, un ami rencontré pendant mes études. Après du début de carrière classique dans un grand groupe industriel français, il est devenu éditeur de BD. En 2003, il a créé la “Boîtes à Bulles”. De temps en temps, il propose à des bonnes volontés de ses ami.e.s, de relire, juste avant l’envoi à l’imprimerie les épreuves de BD pour éviter les coquilles qu’il ne verrait plus après la zillionième relecture.

J’ai donc eu la (lourde) tâche (j’rigole) de relire cet été “Ting Tang Sap Sap” d’Anaëlle Hermans, scénariste belge de bande dessinée.

Lectrice omnivore, je suis férue de bande dessinée depuis que j’ai l’âge de lire seule. Tintin et Astérix ont bercé mon enfance et mon regard curieux et amusé sur le monde. Je déclamais enfant des passages entiers de mes albums préférés: “il ne faut jamais sèchement à un Numide”, “Chipolata, arrête de conter fleurette au romain!” font partie de mes répliques fétiches. Avant que je tombe amoureuse de Corto (Maltese), c’est dans les pantalons de golfs et les mocassins de Tintin que j’ai aimé voyager.

En vieillissant, j’ai apprécié que le genre évolue vers des narratifs plus travaillés qui a gagné, pour certains l’étiquette de “roman graphique”. J’étais une fidèle lectrice de la revue “A suivre” dans les années 80, une revue qui faisait la part belle à des fictions bien scénarisées au graphisme travaillé. J’ai un goût éclectique en bandes dessinées, et je savoure autant la poésie d’un “Quartier Lointain” que l’humour absurde des chroniques de Guy Delisle. J’étais donc curieuse de voir quelle était la ligne éditoriale de La boîte à Bulles, en découvrant ce premier album.

J’ai beaucoup ri en lisant Ting Tang Sap Sap. J’y ai retrouvé cette ambiance des agglomérations urbaines d’Afrique de l’ouest que j’apprécie. Les rues en latérite, les maisons basses aux couleurs ocre ou aux peintures vives. L’activité diurne des routes sur le bord desquelles se déroule une partie de la vie quotidienne. Les bouis-bouis dans lesquels on mange un morceau en savourant une bière et en plaisantant sur les menus tracas de la vie quotidienne. Les couleurs chatoyantes des tenues en wax des passant.e.s, et les vrombissements des motos. Tout cela dans une bonne humeur plaisante. L’argument de Ting Tang Sap Sap est classique. Hippolyte, jeune homme qui joue de temps en temps dans une troupe de théâtre ambulant rencontre, alors qu’il est en train de boire une bière avec des amis, la cousine de l’un d’eux, la belle Adjaratou. C’est le coup de foudre. Elle est Samo, il est Mossi, ils s’engagent dans un échange de “parenté à plaisanterie”, et il décide de la défier. S’engage un compte à rebours pour gagner son pari ou l’esprit de débrouille d’Hippolyte fait merveille pour surmonter les embûches qui s’accumulent sur son chemin, et gagner le coeur de sa belle. Le dessin restitue bien toutes ces ambiances de rue, et les scènes de la vie quotidienne croquées sur le vif. Et l’auteure sait reproduire le parler typique d’Afrique de l’ouest.

L’idée du scénario est venue à l’auteure après avoir entendu évoquer, au Burkina Faso, cette particularité locale qu’est “la parenté à plaisanterie”. Les joutes verbales parfois très vives auxquelles elle assistait sans comprendre comment elles fonctionnaient, si ce n’est qu’elles instillaient un certain humour et une certaine chaleur dans les interactions, l’a assez interpellée pour qu’elle veuille développer une histoire autour de cette pratique.

La “parenté à plaisanterie” a été décrite par les anthropologues, on en trouve des traces chez les figures totémiques de la discipline que sont Marcel Mauss et Radcliffe-Brown. J’en avais découvert l’existence en préparant des cours d’anthropologie de la famille pour les étudiantes sages-femmes, mais je n’avais pas d’idée que cette notion avait une pérennité et qu’elle était appropriée par les acteurs-eux-mêmes comme le disent les disciples de Callon et Latour. Cette pratique, présentée comme une ritualisation des relations sociales, qui permet de détendre les interactions entre des “parents à plaisanterie”, et de neutraliser les conflits.

Grâce à Anaëlle Hermans, j’ai découvert que cette notion de parenté à plaisanterie était très actuelle et qu’elle concernait une bonne partie de l’Afrique de l’ouest. Jusqu’aux récents bouleversements causés par les groupes jihadistes, au Burkina, “pays des hommes intègres”, la parenté à plaisanterie était évoquée comme le facteur principal de coexistence pacifique entre les quelques quarante ethnies. La parenté à plaisanterie se retrouve dans les discours politiques, dans les journaux et les médias. Elle est vantée comme un mécanisme de régulation sociale et un principe de résolution des conflits sociaux au point que les ministères de la culture de certains pays organisent des évènements autour de cette notion, notamment au Burkina et au Niger. Au Niger, cette pratique a été inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO.

Dans la pratique de la parenté à plaisanterie, on s’insulte “pour rire”, tout en respectant des codes qui varient. Les insultes peuvent être parfois très violentes et choquer les non-initiés. Au Burkina, certaines “ethnies” sont concernées: les Samo sont parents à plaisanterie des Mossi, les Bobos peuvent se mesurer aux Peuls, les Bisa au Gurunsi. Il est permis d’attaquer son adversaire sur des caractéristiques physiques ou morales attribuées caricaturalement à son groupe ethnique. On peut traiter l’autre d’esclave, d’âne, et de tous les noms d’oiseaux. Seul tabou: on ne peut pas porter atteinte à la dignité de la mère de son interlocuteur (non mais!)

Emmanuel Smith qui a soutenu une thèse sur la parenté à plaisanterie (appelée cousinage à plaisanterie) au Sénégal souligne l’ambivalence constitutive de ces pratiques et les multiples significations qui leurs sont rattachées. Il y décèle cependant un lieu d’observation privilégié de la formation des “constructions identitaires”, et des conceptions ordinaires de l’ethnicité, dans des pays où l’on jongle avec des frontières dessinées par la colonisation, dont les logiques de constitution n’avaient rien à voir avec la construction de nations. Le point très intéressant qu’il soulève, à mon sens est celui de l’utilisation des stéréotypes comme une façon de neutraliser les antagonismes. Comme s’il se jouait une reconnaissance du droit à la différence et à une égale dignité dans ces échanges de propos outranciers. Vu d’un oeil occidental, avouez que c’est assez surprenant!

“Plutôt que d’être combattus ou supprimés par un volontarisme universaliste visant à (re)créer un homme sans préjugés, les stéréotypes, qui font l’objet de plaisanteries, sont maintenus et en apparence renforcés, mais en fait neutralisés de par leur caractère risible, parfois excessif et surtout leur réciprocité”

Emmanuel Smith

Alors la parenté à plaisanterie serait-elle un remède miracle aux tensions entre groupes sociaux? Les récentes tensions au Niger, au Mali, et au Burkina montrent que les effets pacificateurs de ces joutes oratoires ritualisées sont loin de pouvoir tout régler. Utilisée et valorisée pour écrire un roman national qui ferait la part belle au règlement pacifique des tensions, elle ne peut cependant empêcher les conflits.

“On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui” dit un adage que ne renieraient pas les parents à plaisanterie!

Ils voulaient voir les girafes de Kouré…

Le tragique assassinat de nos jeunes compatriotes à Kouré début août 2020 remettrait-il en évidence l’aporie humanitaire?

J’ai eu envie d’écrire ce texte après la tragédie survenue au Niger le 9 août 2020, et proposer quelques pistes de réflexion suscitées à l’occasion de ce tragique évènement et notamment, au-delà de la sidération, sur l’oubli commode des perceptions locales des associations humanitaires.

Le 9 août, comme la plupart de ceux qui suivent l’actualité, j’ai été profondément choquée par ce qui s’est passé à Kouré. Je ne connaissais aucun de ces jeunes, ni l’organisation pour laquelle ils travaillaient. Je ne connais le Niger que par les travaux de chercheurs et d’anthropologues. En lisant ou en écoutant les réactions, j’ai trouvé qu’un volet de l’histoire a été oublié par les commentateurs, celui du rôle et de la perception des humanitaires en Afrique.

J’ai été très émue par les visages de ces jeunes et de leurs accompagnateurs nigériens aperçus dans un reportage vidéo. Ils ressemblaient tellement à des personnes que j’aurais pu croiser, connaître et apprécier. Ils me rappelaient mes propres enfants. Les mêmes âges, les mêmes sourires, des aspirations similaires, plus soucieuses d’un développement inclusif et non prédateur.

Je pouvais leur imaginer des parcours individuels, bercés, pendant leur prime enfance, par des mythologies générationnelles, reflétées par des chansons. “We are the World” d’USA for Africa, fredonnée par leurs parents, qui a marqué le début de l’engagement du show business dans de grandes causes humanitaires (la ‘pop-culture’ humanitaire?), et aussi par la très belle chanson de Michael Jackson “Heal the World”.

“Heal the world/ Make it a better place/ For you and for me/ And the entire human race”

Michael Jackson

Ils étaient généreux. Leur diplôme en poche, ils/elles ont cherché un boulot qui leur permettrait de vivre cette générosité. Ils ont signé chez Acted, au Niger. Ils voulaient “voir du pays” comme le disaient en leur temps les slogans des affiches de recrutement des troupes coloniales. Kouré et sa réserve abritant les dernières girafes d’Afrique de l’ouest était un lieu d’excursion assez courant, malgré les mises en garde.

Ils se sont réveillés aux aurores ce dimanche-là. Comment auraient-ils pu se douter qu’ils étaient attendus à la réserve par des êtres d’une telle sauvagerie qu’ils ne leur laisseraient aucune chance.

On passe tellement facilement de la banalité de la vie au drame. Ca aurait dû être juste un de ces pique-nique où l’on prend la mesure de l’immensité du territoire africain, de l’intensité des ciels et du privilège d’être là, à ce moment-là. Le drame circulait en moto ce matin-là. Une escadre vrombissante et malfaisante. La moto, un voyage récent au Bénin m’a permis de m’en rendre compte, c’est le nouvel instrument de la liberté en Afrique de l’ouest. Parce qu’elle permet une liberté de circulation pour aller chercher du travail, travailler, ou parce qu’elle permet de se convertir en taxi à ces heures perdues et grapiller quelques cfa. C’est aussi le prix de l’enrôlement des apprentis jihadistes. Pour une de ces motos chinoises importées par containers entiers, on transforme un jeune désargenté en machine à tuer.

Quand on a entre vingt et trente ans, on ne pense pas à la mort. On ne peut pas imaginer la trouver au bord de la piste. C’est pourtant ce qui leur est arrivé ce 9 août 2020. On peut espérer, que l’enquête permettra de répondre sur le volet criminel de l’affaire, qui sont les auteurs du crime, et quels étaient leurs mobiles.

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“Nous sommes passés d’inviolables et sacrés à dommages collatéraux et maintenant à victimes prioritaires”

Frédéric Roussel, cofondateur de l’ONG Acted

Lors de la conférence de presse donnée par son association juste après le drame, le cofondateur de l’organisation émet la thèse d’une détérioration des perceptions des populations locales vis à vis des ONG internationales. Cette question, pourtant centrale est souvent éludée. Elle pose la question du regard des “populations locales” sur les ONG. Elle pose l’aporie sur laquelle s’appuie le système d’aide humanitaire.

Les représentations en France de l’action humanitaire sont fondées sur une mythologie de la générosité. Certains observateurs parlent du “consensus humanitaire” créé à la fin des années 70. Les médias ont dépeint à l’envi les débuts mythiques au moment de la guerre du Biafra puis la création de Médecins Sans Frontières sauvant des réfugiés vietnamiens à la dérive. Le ‘droit d’ingérence’ est devenu une évidence pour les populations des pays occidentaux. L’Afrique a été un grand champ de déploiement pour les ONG internationales depuis les années 1980.

En quarante ans d’interventions humanitaires de tout poil dans un grand nombre de pays du continent africain, le secteur a acquis une image complexe, entre reconnaissance et agacement. La lecture d’auteurs africains montre que les bienfaiteurs des ONG internationales ne sont pas toujours perçus avec autant d’admiration et de révérence que pourraient le laisser supposer les motifs altruistes justifiant leurs interventions. Depuis quelques années, le représentant d’ONG, ou “white saviour” est souvent moqué dans sa naïveté, dans sa prétention à connaître mieux que les locaux les problèmes de la “population”, quand bien même il se fait aisément berner, et que, lorsque les situations se tendent, il sera le premier a bénéficier d’une extraction en hélicoptère, ou d’une protection armée.

L’humanitaire croisé dans la littérature africaine, c’est celui qui circule dans un gros quatre-quatre armorié et qui peut être extrait par hélicoptère si la situation se détériore alors que la population locale se trouve livrée à la vindicte des milices. Ce sont ces cadres locaux, recrutés dans l’entourage du président-dictateur, qui s’organisent des week-ends d’Assemblée Générale au Victoria Falls Hotel dans une nouvelle de Pettina Gappah.

La lecture des travaux des chercheurs en développement pointent également l’ambivalence des sentiments des populations locales vis à vis des humanitaires. Ces sentiments recouvrent une large palette qui va de l’amitié intéressée à la détestation. Les ONG ont pour objectif de combler des besoins écrit Jacques Olivier de Sardan, mais qui détermine les besoins? Les “populations” ont-elles des besoins uniformes? Souvent, trop rapidement on classe les populations-cibles sans prendre en compte en leur sein des groupes aux intérêts parfois antagonistes.

Je me souviens d’avoir vu avec amusement l’enregistrement vidéo d’un échange de jeunes gens envoyés par un projet humanitaire de santé maternelle qui s’étonnaient de ne pas voir figurer, dans l’interview des chefs de village, le besoin de la sécurisation des accouchements au poste de santé. Ce qui intéressait les chefs de ces communautés d’éleveurs, c’était moins la mort en couches de leurs femmes que la sécurisation de l’approvisionnement en eau de leur troupeau de vaches.

Les occidentaux sont prompts à intervenir sur le volet humanitaire comme pour “s’acheter une bonne conscience”. Ils ne peuvent empêcher que les acteurs eux-mêmes aient des interprétations moins naïves de leurs actions. Les interventions sécuritaires armées sont souvent accompagnées de volets humanitaires ce qui peut brouiller les perceptions desdites interventions. Ils ne sont pas dupes non plus sur les guerres d’influences que se livrent les services d’aide et de coopération des différentes puissances.

Par certains aspects, la réalisation par des organisations étrangères de tâches qui devraient incomber à l’Etat peuvent être considérées comme des persistances ou des rémanences de la domination coloniale.

Le chercheur en développement Michel Agier, effectuant une ethnographie d’un camp de réfugiés à Kissougou en Guinée montre les logiques contradictoires à l’oeuvre entre les différents clans qui composent les populations vivant dans/autour du camp et l’irréconciliable asymétrie entre les populations locales et les représentants d’ONG, bénévoles ou salariés.

“Les humanitaires ont (…) pris le relais des colons et des fonctionnaires de la colonie d’abord, des coopérants et des développeurs ensuite, pour incarner la nouvelle modalité de présence et la nouvelle domination des Blancs”. 

Michel Agier, “Un dimanche à Kissougou”

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que puisse naître, dans une partie de la population, un certain ressentiment. L’action humanitaire ne se déploie pas au milieu de nulle part.

Elle intervient dans des contextes historiques, sociaux, politiques, dont elle ne peut faire abstraction, sous peine de sous-estimer son efficacité, et, plus grave dans certaines zones, de mettre en danger ses représentants. Après quarante ans d’interventions, il serait peut-être temps de réfléchir à de nouveaux paradigmes?

Où en sont les femmes sud-africaines?

Une de mes amies m’a demandé d’écrire ce texte pour le bulletin de l’association Jobourg Accueil. En cette journée internationale des droits des femmes, il m’a paru intéressant de le publier aussi sur mon blog…

Lorsqu’on me parle des femmes sud-africaines, une multitude de visages me viennent à l’esprit. Les femmes représentent plus de cinquante pour cent de la population sud-africaine et reflètent la diversité de ses origines.

La première femme sud-africaine dont j’ai entendu parler, sans avoir mis les pieds dans le pays, c’est Nadime Gordimer qui obtint le Prix Nobel de Littérature en 1991. Les nouvelles de Gordimer ont été pour moi une mine inépuisable pour comprendre ce qu’était l’apartheid et de ce que furent les luttes de celles et ceux qui, à l’intérieur du pays et en exil, contribuèrent à faire tomber le régime. Elles ont accompagné chaque visite que j’ai faite du musée de l’apartheid.

Une autre image, très forte, aperçue pour la première fois dans ce musée, mais rééditée en une chaque année pour le mois de la femme en Afrique du Sud, est celle de ces quatre femmes, à la tête de la marche des vingt-mille femmes sur Pretoria le 9 août 1956, qui demandèrent l’annulation des laissez-passer entravant le droit de circuler des non-blanches. La photo en noir et blanc de Lilian Ngoyi, Helen Joseph, Sophie Williams-de Bruyn et Albertina Sizulu devant l’Union Building symbolise l’union des femmes sud-africaines de toutes origines contre un régime inique. Une statue en bronze d’une des marcheuses du 9 août 1956, une femme noire du peuple, coiffée d’un doek, est érigée devant la bibliothèque de Johannesbourg. Elle tient dans une main une pancarte : « La démocratie c’est le dialogue », et de l’autre un cocktail molotov, synthétisant bien la complexité de la vie politique de ce pays. C’est la photo que j’ai voulu mettre en exergue dans ce blog.

La condition des femmes en Afrique du Sud a sans conteste progressé depuis que le pays a accédé à la démocratie. La constitution de 1996 leur garantit pour la première fois dans l’histoire des droits, une dignité et des devoirs égaux à ceux des hommes. La représentation des femmes sud-africaines en politique est l’une des plus élevée au monde. Avec 42,7% de femmes au Parlement, et 48,6% de femmes ministres, l’Afrique du Sud est dans les dix premiers pays pour la représentation politique des femmes.

Dans le monde professionnel, les femmes n’ont pas encore atteint une telle mixité. Les hommes restent majoritaires dans les secteurs formels de l’économie, et, lorsqu’on regarde vers le haut des pyramides hiérarchiques, les rares femmes paraissent bien seules. Le mythe que les femmes noires éduquées ont un tapis rouge déroulé sous leurs pieds vers les plus hautes fonctions de l’entreprise ou des administrations ne résiste pas aux faits. 30% des managers sud-africains sont des femmes. 32% des juges de cour d’appel sont des femmes, tout comme 30% des ambassadeurs, et 24% des dirigeants des entreprises nationales. La sociologue Xolani Ngazimbi parle de “l’effet capuccino” pour évoquer cette situation en trompe-l’oeil des femmes noires dans les sphères de direction: on saupoudre quelques pincées de cacao sur la mousse blanche…

Du côté de leur vie privée, les femmes sud-africaines font également face à de grands défis, et notamment les femmes noires. Ce sont elles majoritairement qui élèvent seules leurs enfants. Le taux de divorce est un des plus élevé au monde, et plus de la moitié des mères sud-africaines n’ont jamais été mariées. La constitution reconnaît en théorie l’égalité des droits des femmes et des hommes, « mais » elle garantit aussi le droit des communautés traditionnelles et de leurs coutumes.

On a donc une constitution qui appelle à la fois à postuler l’égalité entre les femmes et les hommes de toutes les couleurs et de toutes les religions, et qui justifie, au nom du respect des traditions, des droits coutumiers qui bafouent cette égalité, puisque traditionnellement, les femmes y sont inféodées aux hommes et à leur famille, n’ont pas le droit de posséder de terre, et doivent tenir leurs guides de conduite des chefs traditionnels qui sont toujours des hommes.

La nouvelle Afrique du Sud est marquée par la violence des rapports humains héritée de cultures patriarcales, des colonisations et de l’apartheid, et ce sont les femmes qui en paient le prix fort. Le mouvement #AmINext, en septembre 2019 a rappelé que treize femmes sud-africaines sont assassinées chaque jour. Huit femmes sud-africaines sur neuf auraient été violées selon une enquête du SHRC. Soixante mille viols sont déclarés par an à la police qui ne brille pas par son zèle à trouver les coupables.  Quant à la justice, avec 4% des viols dénoncés menant à une condamnation dans le Western Cape et 7% dans le Gauteng, on ne peut pas espérer qu’elle ait un rôle dissuasif. Le viol est un sport national écrit sans ambages l’écrivaine et universitaire Pumla Dineo Gqola.

Où en sont les femmes sud-africaines près de trente ans après la fin de l’apartheid ? Elles nous donnent des leçons de courage, de résistance, et d’humanité. Car, malgré l’adversité qui s’abat souvent sur elles, elles se battent dans leurs communautés, dans des associations, dans leur famille pour faire avancer la société et offrir à leurs enfants un avenir plus serein. 

« The realities of our harsh lives made it imperative that we learn to laugh at the absurdity of our times. We laughed, for otherwise we would have succumbed, overwhelmed by the gruesomeness of that reality”.

Sindiwe Magona “Forced to grow”

L’Ange déchu…

Souvenir de la vie à Johannesbourg, remonté lors un exercice d’écriture sur “écrire le milieu urbain”

Tous les jours que Dieu fait, il est installé là, à l’embranchement entre les quatre voies d’Oxford Road et Rudd Road. Tous les jours, il profite des changements de couleur du “robot” (feu de circulation) pour, en un ballet bien réglé, glisser dans l’intervalle entre la première et la seconde voie de gauche, droit sur ses jambes, les coudes à l’équerre, et tendre ses deux mains vers l’avant, dans la position du receveur d’offrande. Il se range sur le côté lorsque le feu passe au vert et laisse le flot de voitures prendre la direction du sud de Johannesbourg. Post-adolescent monté en graine, avec une stature athlétique, il est beau, contrairement au bossu de Bompas, ou à la paralytique de Corlett, à quelques encablures de là. Une figure poupine à la peau lisse couleur café au lait, des yeux tellement ronds, qu’ils en paraissent exhorbités, très noirs, ourlés de cils drus et recourbés, un nez assez petit pour évoquer un visage enfantin, et la bouche boudeuse des angelots de la Renaissance. Il porte une afro courte d’un blond naturel tirant sur le roux à cause de la poussière rouge qui surplombe la ville. Au heures les plus chaudes de la journée, des gouttes de sueurs perlent à son front et sur les ailes de son nez.

Il a jeté sur ses épaules une grande couverture élimée, dans les tons bruns, qui lui fait comme une cape, et lui donne une allure d’Ange déchu. Lorsqu’il écarte les mains pour se ranger avant que les voitures ne démarrent, juste au dernier moment, il laisse voir des vêtements miteux, un pantalon et une chemise en toile claire dont la poussière a uniformisé la teinte. Il s’écarte et se replace, les yeux baissés, sans se préoccuper des conducteurs. Il ne parle pas, n’interpelle pas, n’implore pas, sa posture suffit. Il y a dans son attitude un mélange d’obstination et de résignation.

Comment a t’il choisi cet emplacement à la convergence des routes qui relient les arrêtes d’un polygone stratégique? Un polygone délimité par les gratte-ciels tape-à-l’oeil de Sandton City, « ville la plus riche d’Afrique », siège du Joburg Stock Exchange et de concessionnaires de voitures de luxe, le club de Polo d’Inanda, une business school réputée, un terrain de golf, un stade de Cricket où ont lieu les rencontres internationales, et Rosebank, première et éphémère remplaçante du Central Business District à la fin de l’apartheid. Un emplacement de premier choix, coincé entre des restaurants gastronomiques où les « business men » du coin aiment à inviter leurs clients, un « liquor store » où les jeunes cadres dynamiques de la nouvelle Afrique du Sud s’approvisionnent pour leurs beuveries d’après les heures de bureau, un bar où se réunit le gratin des rédactions des médias locaux.

A t’il négocié une « taxe » avec les vigiles du petit immeuble de bureau juste à côté, au rez-de-chaussée duquel se trouve un restaurant chic ? Fait-il des paris sur les profils de ses bienfaiteurs du jour, dans cette ville ou la plupart des noirs marchent et prennent les transports en commun et les blancs circulent en voiture particulière ? Avec quels conducteurs a t’il le plus de chance, les jeunes et moins jeunes professionnels « à haut potentiel » dont le modèle de voiture traduit l’importance qu’ils aiment s’accorder ? Où les petits vieux habitant encore le quartier parce que ce sont leurs parents qui ont fait construire dans ce cadre champêtre et banlieusard à une époque où il n’était pas nécessaire d’ériger de hauts murs surmontés de clôtures électriques ?

Il ne dit rien, l’Ange déchu. Lequel de ces véhicules s’arrêtera et baissera sa vitre aujourd’hui ? Le chauve rondouillard et bedonnant qui beugle dans le kit main libre dans sa voiture de sport ? Le jeune cadre pressé dans sa citadine ? Le diamant noir écoutant du Rap dans sa Ferrari? L’implorant fait un pas de côté quand arrive un de ces imposants quatre-quatre qui donnent à leur propriétaire le même sentiment illusoire de sécurité que les systèmes d’alarmes perfectionnés et les gilets pare-balles des vigiles de leurs quartiers hautement sécurisés. Pas plus de chance avec les artisans qui transportent à l’arrière de leur bakkie du siècle dernier leur personnel et leur matériel de chantier. Il se méfie des minibus Quantum, ces taxis collectifs dont les chauffeurs vendraient leur mère pour aller plus vite et gagner plus d’argent. Ceux-ci n’hésitent pas à brûler le feu pour être les premiers à harponner un client de l’autre côté du carrefour, devant le « Liquor Store ».

Il a ses habitués, le suppliant. Un jeune employé noir qui, tous les matins lui dépose quelques dizaines de rands, en allant à son bureau dans l’un des immeubles avoisinant. Une vieille bigote dans une coccinelle blanche vintage qui passe tous les jours et lui glisse un billet « et que Dieu le bénisse ». Parfois, lorsqu’elle replie son étal, la marchande de fruits, de chips et de biltong qui fournit les collations des petits employés lui donne un petit quelque chose, une pomme un peu blette, une banane trop brune, une orange qu’il roule sous le pied pour l’attendrir avant de croquer dans sa peau amère pour la perforer de ses dents et en aspirer le jus. Peut-être aussi que le gérant du « Liquor Store » de l’autre côté du carrefour, qui attend que les jeunes professionnels du quartier aient approvisionné en alcool leur soirée d’after-work cocaïnées pour baisser son rideau en fer noir et sa grille, ce gérant donc, lui glisse une bouteille d’eau, de soda, ou de boisson énergétique à lui, l’implorant qui se tient debout toute la journée à la croisée des voitures. L’implorant qui inhale toute la journée les étouffantes vapeurs lourdement carbonnées des pots d’échappement dans un air où l’oxygène est déjà rare. Jobourg est à 1600 mètres au-dessus d’une mer que l’Ange Déchu n’a probablement jamais vue.

Qu’a t’il dans la tête, le pénitent du croisement ? Qu’est-ce qui peut bien l’attacher à ce minuscule bout de trottoir pavé de briques dont les autorités locales ont essayé de le chasser en le forçant à enlever son grabat au coin sous l’arbre où il l’y avait installé pour y planter une rocaille d’aloès et de succulentes, sous prétexte d’embellissement du quartier. Des autorités qui ne s’émeuvent guère que des grandes propriétés ombragées laissées à l’abandon finissent par être rachetées par des promoteurs pour y construire des complexes modernistes ou méditerranéens aux noms prétentieux, « Villa d’Este » ou « Tivoli Gardens ».

Quel air a t’il dans la tête, l’Ange Déchu ? On pencherait pour la ligne de basse d’Inner City Blues de Marvin Gaye et ses strophes syncopées.

« Rockets, moon shot

Spend it on the have-not’s

Money, we make it

Before we see it you take it”

Un rythme qui irait bien à Oxford Road, cette artère qui décrit l’histoire de Jo’burg, du premier puit de mine de City Deep aux falaises sur lesquelles ont poussé les manoirs aux jardins manucurés des Randlords, en passant par les quartiers arborés de la banlieue nord et leurs rues bordées de jacarandas, jusqu’aux tours irisées tutoyant le ciel de Sandton City, la Clinquante. Lui trotte-t’-il dans la tête le son des claves métalliques du début de Stimela de Hugh Masekela racontant la longue odyssée en train à vapeur de ces hommes venus des pays avoisinants trimer pour des salaires de misère dans les mines du Witswatersrand ?

« There is a train that comes from Namibia and Malawi

There is a train that comes from Zambia and Zimbabwe

There is a train that comes from Angola and Mozambique

From Lesotho, from Botswana, from Swaziland”

A-t’-il dans la tête les rythmes des gumboots dances, ces danses inventées par les mineurs pour se donner du courage pendant les pauses au milieu de longues rotations dans le ventre de la terre ?

Un drôle d’instrument…

En attendant le prochain billet, un texte issu d’un atelier d’écriture avec Sophie Lemp…

Je me souviens de la première fois que je l’ai vu. C’était sur la bibliothèque-bureau de chambre de mes parents. Papa travaillait des examens de médecine agricole pendant que Rémy et moi révisions le bac. Il avait un coin dédié pour ses manuels de cours, ses blocs-notes, et sur le coin d’une de ses étagères, il avait posé un objet simple et curieux. Un objet que j’ai trouvé beau dès que je l’ai vu. Beau dans la pureté de ses lignes et dans sa matière, un bois clair patiné par les ans. Je n’ai pas identifié ce que cela pouvait être, il paraissait assez ludique. Mesurant entre quinze et vingt centimètres, il pouvait ressembler à une trompette miniature, sans boutons ni clefs, un tube s’évasant des deux côtés, avec une corolle plus imposante d’un côté que de l’autre.

Papa jouait de la guitare et n’hésitait pas à pousser la chansonnette ou souffler un air sur un harmonica, mais je ne l’avais jamais entendu produire cet instrument curieux. J’ai fini par lui demander, un jour, ce que c’était. « Ca ? » Il se tourna vers moi, abaissant ses lunettes sur son nez pour me regarder par-dessus avec un éclat de malice dans les yeux. « Ca ? C’est le stéthoscope de Pinard de mon père ! ». « Un stéthoscope ? Mais ça ne ressemble pas du tout à un stéthoscope ! » me rebellais-je. Il se payait ma tête ! Cette trompe en bois n’avait rien de commun avec un stéthoscope !

« C’est l’ancêtre du stéthoscope que tu connais, celui-ci appartenait à mon père. Il me l’a donné pendant mes études de médecine. Il peut encore être très utile pour ausculter le ventre des femmes enceintes ! ». Il le saisit entre le pouce et deux doigts, appliqua son oreille sur la corolle la plus plate, et fit mine d’appuyer la corolle la plus large sur une personne invisible, les yeux orientés en diagonale vers le ciel. On aurait dit Tryphon Tournesol et son cornet acoustique ! Je ne sais pas ce qu’est devenu ce stéthoscope. Je ne l’ai plus vu. J’imagine que j’ai cessé de m’y intéresser. Il y a tellement de fatras sur cette bibliothèque. Maman n’a pas classé ses affaires lorsqu’il est mort. Elle a tout laissé en place.

Il y a quelques mois, je suis allée observer des consultations d’obstétrique au Bénin. La salle de consultation n’était pas de toute première fraîcheur, le lit d’examen était tout défoncé. Sur la paillasse au carrelage blanc, à côté de la boîte tambour au-dessus du scotch « spéculum » et du mètre de couturière, un tube en aluminium blanchi, un peu cabossé. Etait-ce la chaleur, mal combattue par les grosses pales du ventilateur ? Les larmes me sont montées aux yeux lorsque la sage-femme appliqua sur le globe parfait du ventre de sa patiente, la corolle en alu du stéthoscope de Pinard…

Mémoires de Viet-Kieu, par Clément Baloup, des BD pour comprendre l’histoire des migrations coloniales…

Savez-vous qu’il existe une communauté vietnamienne encore très vivante en Nouvelle Calédonie? Comment sont-ils arrivés, pourquoi sont-ils restés? C’est le sujet de l’excellent quatrième tome des “Mémoires de Viet-Kieu” de Clément Baloup à découvrir ches la @boitesabulles !

Vous prendrez bien quelques bulles? J’ai justement ce qu’il vous faut! Ce mois-ci sort, chez la Boîte à Bulles, le quatrième tome des mémoires de Viêt-Kieu de Clément Baloup, un ouvrage que j’ai eu la chance de lire en avant-première et dont je pense beaucoup de bien. Il ne vous aura pas échappé, chers lectrices et lecteurs que ce thème n’est pas sans rappeler certains pans de mon histoire familiale évoquée dans le précédent billet.

Soixante ans après les indépendances, la période coloniale est soumise dans les colloques universitaires et dans le champ littéraire, à un droit d’inventaire. Dans les “mémoires de Viet-Kieu”, Clément Baloup explore le devenir de ces Vietnamiens que le destin a déplacé dans l’ancien empire colonial français. Le premier tome “oublier Saïgon” revient sur son histoire familiale. Le père de l’auteur est vietnamien, parti de son pays natal dans les années 70, comme un certain nombre de ses compatriotes. Dans ce premier tome on apprend l’histoire du camp de Sainte Livrade sur Lot qui est au réfugiés vietnamiens ce que sont les camps du sud-est de la France pour les harkis quelques années plus tard.

Pour le quatrième tome de ces mémoires de viêt-kieu, l’auteur est parti sur les traces des “engagés volontaires” de Nouvelle Calédonie. Lorsque leur production s’intensifient au début du vingtième siècle, les compagnies minières qui extraient le nickel des mines de Nouvelle Calédonie ont besoin de bras. N’arrivant pas à recruter localement, elles vont puiser de la main d’oeuvre dans les autres colonies françaises, et notamment au Tonkin. Une liaison maritime reliant Haïphong à Nouméa existe depuis la fin du dix-neuvième siècle. On propose des contrats de cinq ans aux volontaires, leur faisant miroiter la possibilité d’un retour au pays après avoir fait quelques économies. Cela ne sera que rarement le cas. L’immigration s’intensifie dans les années 30.

Le livre reprend le même principe que les précédents, des interviews avec des personnes implantées localement, des recueils d’histoires familiales. La dureté du travail dans les mines, le mépris des contremaîtres et des administrateurs, les tentations du retour, les tensions entre les communautés, émergent des récits recueillis. Certaines histoires émeuvent aux larmes. Elles font partie des histoires nécessaires à entendre et à méditer pour ce.lle.ux qui en seraient encore à dépeindre un tableau romantique de la colonisation.

En s’intéressant à cette communauté particulière, l’auteur raconte une histoire souvent minorée, celle des échanges entre les différentes colonies des empires. Les travailleurs engagés volontaires ont existé dans l’Empire français, mais aussi dans l’Empire Britannique où les coolies indiens sont venus remplacer les esclaves dont le commerce avait été interdit au début du dix-neuvième siècle, ouvrant la voie aux communautés indiennes dans toutes les colonies de l’Afrique de l’est et de l’Afrique australe. Ce travail m’a fait penser au travail de Claude Pavard, “Mémoires de couleurs” sur les différentes vagues de migrations venant d’Inde à l’île Maurice après l’arrivée des anglais.

Ces histoires sont aussi intéressantes dans ce qu’elles ne disent pas. Le narrateur soulève sans grand succès la question des relations avec les population d’origine kanak. Les travailleurs vietnamiens, après la levée des contraintes pesant sur leur lieu de résidence (en tant qu’employés des mines ils ne pouvaient pas s’installer partout sur le territoire) et leur type d’occupation (très restreinte par leurs contrats), se sont installés partout sur le territoire et ont pu entreprendre (et réussir) dans le commerce notamment. Cela qui a causé des frictions entre le différentes populations au cours des dernières décennies. Aujourd’hui, malgré tout, une grande partie de ces travailleurs a fait souche sur le Caillou et n’envisage pas de vivre ailleurs.

Cela fait cent-vingt-neuf ans que les premiers travailleurs vietnamiens, les “chang dang” sont arrivés en Nouvelle Calédonie, comme le raconte ce reportage, une bonne occasion de célébrer leur mémoire! Le centre culturel vietnamien permet aux jeunes générations de toutes les origines de comprendre comment est arrivée la communauté et comment elle en est venue à s’insérer dans la société calédonienne. Une initiative importante pour éviter les malentendus et promouvoir le dialogue sur les identités dans une société néo-calédonienne riche de sa diversité et de son histoire.

La mères fondatrices de l’anthropologie sud-africaine… Chronique d’un oubli…

A propos de l’ouvrage d’Andrew Bank: “Pionners of the field: South Africa’s women anthropologists”

Longtemps, l’anthropologie sud-africaine s’est racontée comme une histoire d’hommes (blancs, et majoritairement chrétiens). Les apports décisifs des femmes dans la discipline a été amplement minorés. L’historien Andrew Bank auteur de “Pioneers of the field: South African Women Anthropologists” paru en 2016 a décidé de changer le narratif en écrivant une histoire matrilinéaire des débuts de l’anthropologie sociale en Afrique du Sud.

Jusqu’en 2016, la galerie de portraits du département d’anthropologie de l’université de Wits, brille par sa mise en évidence de la suprématie masculine. Hormis (Agnes) Winnifred Hoernlé qui a été la fondatrice du département, les autres femmes ayant marqué l’anthropologie sud-africaine sont absentes. Or, contrairement à d’autres disciplines universitaires très fermées, l’anthropologie, dès ses débuts a attiré et volontiers accepté les femmes (en tout cas dans le monde anglo-saxon). Il leur était difficile de faire carrière dans le cénacle universitaire, mais elles faisaient des étudiantes et des chercheuses hors pair.

Andrew Bank retrace les itinéraires de six pionnières de l’anthropologie sociale sud-africaine: Winnifred Hoernlé, Monica Hunter Wilson (dont j’ai déjà évoqué la vie ici) , Ellen Hellmann, Audrey Richards, Hilda Beemer Kuper et Eileen Jensen Krige. Andrew Bank a exploré les archives professionnelles et personnelles des chercheuses, et a rencontré ou correspondu avec des membres de leurs familles, pour restituer les parcours professionnels et parfois personnels de ces femmes incroyables. Songez que Winifred Hoernlé a exploré en char à boeufs le territoire des Nama (dans ce qui est aujourd’hui la Namibie) en 1912 et 1913!

De la matriarche de cette tribu, Winifred Hoernlé, née en 1885, à la benjamine, Hilda Beemer Kuper née en 1911, les six femmes évoquées dans l’ouvrage ont en commun d’avoir ouvert la voie d’une discipline neuve, de l’avoir fait avec une implication impressionnante passant des séquences très longues sur le terrain, recueillant des informations précieuses, et laissant des monographies, des articles et des archives extrêmement utiles aux générations actuelles cherchant à comprendre les transformations infligées aux populations noires par la colonisation et l’apartheid.

Elles ont aussi pour particularité d’avoir été effacées deux fois de l’histoire, une première fois pendant la période de l’apartheid (à part Winifred Hoernlé, fondatrice du département d’anthropologie sociale puis pilier de la vie universitaire et intellectuelle du pays), et une seconde fois après la démocratisation. En tant que femmes blanches, on leur colle une étiquette de suppôts du colonialisme, et on les soupçonne de collusion avec le gouvernement nationaliste, justifiant leur disparition de l’histoire.

Discipline reposant sur un matériel empirique recueilli sur le terrain, l’anthropologie a accueilli assez volontiers les femmes et les marginaux* dans ses rangs. La variété des participants aux séminaires de Malinowski à Londres montre que l’anthropologie a été ouverte assez tôt (dès qu’elle a abandonné l’anthropologie physique) à un public étudiant venant des marges: des femmes, des colonisés, des juifs… Ce qui rendait la tâche compliquée lorsqu’il fallait remplir des postes de chercheurs (forcément masculins, et si possible anglais et protestant, l’administration étant extrêmement chauvine).

Winifred Hoernlé rencontre son futur mari lorsque celui-ci est mandaté par l’autorité académique pour lui dire que, malgré ses diplômes du Collège de Cape Town et de l’Université de Cambridge, “embaucher une femme (au poste universitaire qu’elle brigue) serait trop risqué”. Elle n’obtiendra son premier poste à Wits quelques années plus tard, en rentrant de Boston où son mari enseignait. L’université veut embaucher Alfred et celui-ci pose comme corollaire qu’on propose une position à son épouse. Position dans laquelle elle sera confirmée puis promue. Monica Hunter Wilson se voit elle aussi snober dès qu’elle accède au statut de femme mariée, alors qu’elle a fait un début de carrière très prometteur et qu’elle a plus d’expérience que son mari.

Lorsqu’elle demande une bourse pour travailler avec Godfrey sur les Nyakusa en Tanzanie, le comité d’attribution hésite craignant que ses devoirs de femme mariée ne l’empêchent de mener à bien sa mission. Godfrey Wilson, qui cumule les avantages d’être diplômé d’Oxford, anglais et protestant, souffle le poste de premier directeur du Rhodes-Livingstone Institute, à Audrey Richards. Celle-ci pourtant, a pris la suite de Winifred Hoernlé à Wits et est alors beaucoup plus qualifiée, il le reconnaîtra lui-même. Monica Wilson finit par faire une carrière universitaire. Elle la doit en partie à son veuvage, qui la contraint à gagner sa vie. Audrey Richards, jamais mariée, mènera, au delà de ses trois ans à Wits une grande carrière internationale, n’étant pas contrainte par des attachements familiaux.

Pourtant, les attaches et les obligations familiales n’empêchent pas les cinq disciples de Winifred Hoernlé de consacrer un temps précieux à leurs terrains dont les monographies exceptionnelles qu’elles livrent sont une mines de renseignements pour les ouvrages plus théoriques écrits par leurs confrères.

Ces femmes vouaient une reconnaissance certaine à leur matriarche. Winifred Hoernlé, de son bureau de Wits university les a soutenues, encouragées. Elle les a aidées à dénicher des bourses de recherche, des terrains. Les traces de l’abondante correspondance que la première directrice du département d’anthropologie de Wits a entretenue avec chacune en est témoin. Elles montrent une passeuse de savoir infatigable qui correspond avec ses ouailles sur le terrain et discute leurs résultats, leur demande d’explorer des pistes nouvelles, de sourcer pour elle des artefacts qui feront grandir la collection du Musée de Wits. De nombreux anthropologues locaux ont rendu hommage à ses qualités d’enseignante hors norme, réellement préoccupée de ses étudiant.e.s.

Ces femmes tomberont dans l’oubli. En tant que femme mariée à un universitaire, on assigna tardivement à Winifred les opinions ségrégationnistes et conservatrices de son mari, le philosophe Alfred Hoernlé, oubliant son appui sans faille à la création du South African Institute of Race Relations où travaillèrent plusieurs de ses anciennes disciples. Les directives qu’elle donnait dans ses lettres et ses cours à ses étudiants montrent sa ferme conviction d’une égale valeur et dignité de tous les êtres humains, quels que soient leur race, leur sexe, et leur position sociale.

En quoi l’apport de ces femmes était-il important? Comme dans d’autres disciplines où l’apport du terrain est crucial, l’interdiction de faire carrière dans le champ académique leur a laissé la latitude de rester sur le terrain plus longtemps que leurs confrères. La comparaison des temps passés sur les terrains par les anthropologues hommes et femmes est nettement en faveur des femmes. Elles ont contribué à ouvrir des terrains que les hommes n’avaient pas investi: sur l’intime, la vie familiale. Leurs collègues masculins tiraient profit des monographies détaillées qu’elles fournissaient pour étayer leurs propres ouvrages théoriques.

Elles ont été les premières en Afrique du Sud, à s’intéresser aux conséquences de l’urbanisation et aux bouleversements introduits par le déplacement des populations, en sortant des réserves indigènes – pour comprendre comment les cultures s’adaptaient ou se modifiaient au contact des populations d’origine européennes. Winifred Hoernlé étudie, dans les années 20, les Nama vivant à Windhoek, Monica Hunter s’intéresse aux Pondo d’East London, Ellen Hellmann aux brasseuses de bière des taudis de Rooiyard à Johannesbourg, etc.

Leur position éloignée du pouvoir, du fait d’être des femmes (quoique blanches) a été un atout pour leur acceptation sur les terrains car elles n’étaient moins soupçonnées de collusion avec le pouvoir. Elles étaient mieux tolérées sur leurs terrains, même si certains chefs leurs adjoignaient des accompagnants responsables de leur sécurité, craignant des représailles en cas d’incident.

Elles vont contribuer à apporter une vision dynamique des populations qu’elles étudient, à rebours de la vision parfois essentialisante et figée de certains de leurs prédécesseurs. Elles montrent les effets destructurants du travail migrant, l’indigence des écoles des townships et le dénuement des familles. Ellen Hellmann sera la première à s’intéresser d’un point de vue sociologique aux phénomènes de gangs dans les townships..

On leur reproche, à la fin de l’apartheid, de n’avoir pas émigré, d’avoir fait le gros avec le pouvoir, de ne s’être pas engagées politiquement. Leurs écrits et leurs actes révèlent des positions profondément libérales (au sens où on l’entend en Afrique du Sud) et opposées à la ségrégation raciale. Hellen Helmann est sans doute celle qui s’est le plus engagée, en abandonnant une carrière académique pour travailler pour le South African Institute for Race Relations. Elles ont toutes soutenu les mouvements anti-apartheid, la marche des femmes sur Pretoria en Août 1956 où Hilda Kuper est arrêtée avec son assistante de recherche Fatima Meer. Monica Wilson, au mépris des lois, logeait chez elle sa domestique/confidente/amie, et recevait ses étudiants noirs. Elle n’a eu de cesse de soutenir ses étudiants noirs. Monica Wilson, Eileen Krige et Ellen Hellmann ont, dans toutes les commissions officielles ou parlementaires où elles ont été auditionnées, témoigné leur opposition farouche au “développement séparé” et au système des bantoustans, soulignant les coût humains et familiaux que ce système entraînait pour la population noire.

Aujourd’hui, leurs oeuvres sont des oeuvres-clés pour comprendre l’évolution de la société sud-africaine. Grâces soient rendues à Andrew Bank de lever le voile sur leurs destinées!

* Par marginaux j’entends les anciens colonisés qui n’avaient droit qu’avec parcimonie aux études universitaires, et les juifs qui dans une partie des pays européens et des empires étaient parfois évincés de postes financés par des fonds publics.

Monica Hunter Wilson, une vie qui force le respect…

Hommage à Monica Hunter Wilson, anthropologue sud-africaine visionnaire

Je me souviens avoir aperçu, dans une librairie à Johannesbourg, “The fires beneath” la biographie que Sean Morrow a consacrée en 2016 à Monica Hunter Wilson. J’avais feuilleté le livre, puis je m’étais dirigée vers le rayon fiction sud-africaine.

@benedicterousseau

Pour les besoins de mon projet d’écriture, j’ai recroisé la route de cette anthropologue qui s’était intéressée dès les années 1930 au changement social chez les Pondo, dans ce qui est aujourd’hui la province du Cap Oriental. Son ethnographie, qui a donné lieu à la rédaction de la thèse d’anthropologie qu’elle a soutenue à Cambridge, publiée sous le titre “reaction to conquest”, est l’une des plus fouillée qui soit et très utile à qui veut comprendre l’évolution des structures familiales traditionnelles, sous les coups redoublés de la colonisation, de l’évangélisation, de l’industrialisation et de l’urbanisation.

J’ai acheté récemment la version numérique de cette biographie, et j’ai eu un véritable coup de foudre, pour la personne et pour son oeuvre. Je l’ai traduit en une lettre que je vous livre ici.

Comment devient-on anthropologue? J’aurais aimé te poser la question, mais je n’ai que le loisir que de pister ta trace dans des ouvrages ou des compte-rendu académiques un peu arides. Je crois deviner que pour toi, ce fut le fruit du hasard, de plusieurs hasards. Naître en 1908 à Lovedale d’abord, dans ce qui deviendra la province du cap oriental, au tout début de l’Union Sud-Africaine. Tes parents David et Jessie Hunter, sont des missionnaires venus d’Ecosse pour apporter le Salut en Afrique Australe. Lovedale est une bourgade centrée autour de la mission, qui veut éduquer et évangéliser les natifs, les « bantous » et préparer une élite noire, chrétienne et instruite. A l’école de la mission, tu as comme condisciples les filles des familles des grandes lignées xhosa. Elles t’apprendront quelques rudiments de la langue et susciteront ta curiosité par les remarques qu’elles ne manquent pas de faire sur certaines visions étriquées des éducatrices missionnaires. Tu pressens que l’histoire n’est pas univoque.

Le second évènement, c’est le décès de ton frère, Aylmer, à quatre ans, foudroyé par une infection. Dans les souvenirs que tu garderas jusqu’à ta mort, il y a cette réponse cruelle de ta mère lorsque ton père lui fait remarquer sobrement qu’il leur reste un enfant, toi. « But it’s the boy ». C’est le garçon qui est parti. Il aurait mieux valu que ce fût toi, la fille qui soit emportée. Même pour une mère aimante comme Jessie, les lettres que tu lui as adressées pendant toute sa vie montrent à quel point vous étiez proches et parfois complices contre l’autorité austère de ton presbytérien de père, même pour une mère aimante, la mort d’une fille, vaut mieux que celle d’un garçon.

Ganvié @benedicterousseau

La mort de ton frère a rendu possibles tes études en Angleterre. Tes parents n’auraient pu se permettre de vous y envoyer tous les deux. Pour ta mère il était entendu que le rôle d’une femme était de mettre au monde et d’élever des enfants. Tu es envoyée en pensionnat à Port Elisabeth, puis tes parents financent des cours de tutorat pour que tu puisses passer les concours pour les collèges universitaires acceptant des filles en Angleterre. Contre toute attente, tu es acceptée à Girton College, un des deux établissements d’enseignement supérieur admettant des filles à Cambridge, dans les années 20. Tes années à Cambridge sont des années où tu t’épanouis, physiquement et intellectuellement. Mais tu réalises que la terre où tu es née te manque. Tes origines écossaises si fièrement revendiquées par ta famille ne masquent pas cet attachement viscéral à la terre d’Afrique Australe.

Tu proposes à ta directrice de travailler sur le changement social entraîné par la colonisation sur les peuples bantous, et plus précisément sur la vie des femmes. Cela n’a l’air de rien, mais poser la question ne va pas de soi à l’époque où la colonisation est présentée sous l’angle de la civilisation (forcément positive). Cela cumule deux avantages : te débarrasser de l’histoire anglaise, compliquée, et te rapprocher de ceux que tu aimes. Tu obtiens des fonds pour rentrer chez toi et étudier les Pondos*, dont tu maîtrises déjà un peu la langue.

Les réseaux de Lovedale, la bonne réputation de la mission dans la population locale te débloquent des terrains, tout en satisfaisant le besoin de tes parents de te savoir en sécurité. Il est rare pour une anthropologue de se faire déposer sur le terrain par l’automobile familiale. Tu commences par observer à partir de magasins dans de petites bourgades de brousse. Dans l’une d’elles, la femme du propriétaire, une métisse répondant au nom de Mary Dreyer, sera une précieuse informatrice et interprète. Elle te présente les représentantes des différents clans Pondos venant s’approvisionner, et de fil en aiguille, tu es invitée dans leurs kraals pour observer, leur poser des questions, faire l’ethnologue.

Tu adores ça. Tu notes les plus menus détails. Tu commets des bourdes. Mary t’explique patiemment ce qu’il faut faire et ne pas faire. Une génération vous sépare, elle te prend sous son aile. Avec elle, tu assistes à des cérémonies d’initiation des filles. Tu découvres les subtilités des négociations de la lobola, le « prix de la fiancée » qui scellent le mariage entre deux individus et les alliances entre les clans dont ils sont issus. Ce n’est pas seulement une question économique, une mise sur le marché des filles qui sont échangées contre des vaches. Venant d’une famille protestante, et de parents missionnaires, tu es étonnée de la liberté sexuelle assumée des adolescents. Une liberté sexuelle encouragée avant le mariage, que l’évangélisation va bientôt brider et condamner. Le terrain t’ouvre les yeux, élargit ta sensibilité. Tu écris à ta mère qu’être là t’apporte tellement de choses, que même si tu n’arrives pas à bout de l’écriture – ça me parle tellement!- tu auras énormément appris.

Ton mariage avec Godfrey Wilson, rencontré en Angleterre, ne te détourne pas de ton travail. Pourtant tu n’as rien d’une suffragette ni d’une féministe. Tu as entendu Virginia Woolf à Girton prononcer la conférence qui deviendra « une chambre à soi ». Mais elle ne t’a pas impressionnée.

Godfrey dont le père est un universitaire spécialiste de Shakespeare, s’est mis à l’anthropologie qu’il étudie avec Malinowski, le génial auteur des “Argonautes du Pacifique occidental”. Il obtient des financements pour travailler en Tanzanie. Il te pousse à demander également une bourse pour que vous travailliez ensemble, il adore lire les descriptions de ton travail dans votre longue correspondance d’amoureux. Vous vous écrivez plusieurs fois par semaine pendant vos mois de séparation.

Après un mariage en petit comité, chez tes parents, tu le suis en Tanzanie chez les Nyakyusa. Vous êtes merveilleusement complémentaires sur vos terrains. Tu rassures ta mère en lui disant que c’est transitoire, qu’une fois ce travail achevé tu te consacreras à votre famille. Mais en fait tu adores ce que tu fais. Tu aimes à être sur le terrain, inconfortablement installée, à questionner, observer, prendre des notes, photographier. Tu fais de longues marches pour atteindre les villages, parfois avec Godfrey, parfois avec un de vos boys comme accompagnateur. Vous formez une équipe très efficace, ta capacité d’observation fine est à la hauteur de la facilité de Godfrey d’acquérir de nouveaux langages et de sa propension un rien pompeuse à tout théoriser.

Le dernier événement qui va cimenter ta vocation, c’est le suicide de Godfrey, à la fin de la seconde guerre mondiale. Pendant toutes ces années tu l’as su fragile. Tu as cru que ton amour, que votre complicité au travail et dans votre famille, éloigneraient de lui les nuages noirs de la dépression qu’il combat depuis l’adolescence. L’homme brillant, charmeur que tu as épousé est devenu une ombre, tu n’as pas pu l’en empêcher. La guerre passe par là, et l’enrôlement dans l’armée britannique de ce pacifiste convaincu ne fait qu’aggraver son état.

Tu continues pendant toute ta vie à converser avec lui dans ta tête, dans les travaux que tu signes de vos deux noms. Jeune veuve avec deux garçons à élever, tu n’as plus le choix, tu commences une carrière universitaire. Après sa mort tu continues à exploiter le matériel de terrain que Godfrey et toi avez amassé. Puis tu t’associes à de jeunes chercheurs pour t’intéresser aux conséquences de l’urbanisation. Tu écris des ouvrages qui feront date. Tu pressens avant beaucoup de monde que l’anthropologie qui fige les natifs dans des essences n’a pas d’intérêt, qu’il faut y adjoindre une dimension historique, qu’il faut y ajouter le changement social, la compréhension des effets des interactions avec les colonisateurs, et leurs conséquences. Tu pressens que les frontières entre anthropologie, sociologie et histoire ne sont pas aussi étanches qu’il n’y paraît. Dans une époque qui sépare nettement les peuples premiers et les occidentaux industrialisés, tu es une visionnaire.

J’aurais voulu te rencontrer, pouvoir t’interroger. Ta vie est un exemple remarquable de résilience et d’ouverture aux autres. Tu aurais pu te contenter des représentations figées des bantous figurant dans les compte-rendus des missionnaires à l’intention de leurs volontaires, pétris de leurs préconceptions chrétiennes et de justification de leur intervention. Tu as su aller plus loin et comprendre le système de l’intérieur.

Tu aurais pu te contenter, comme le faisaient les anthropologues fonctionnalistes en vogue en Angleterre, enfermer les Pondos dans une représentation figée dans l’histoire. Une tentation facile pour ceux qui passent peu de temps sur le terrain et n’y retournent jamais, ce qui évite de se poser la question du changement social. Mais toi, tu voyais bien que le contact avec les missionnaires et les colonisateurs modifiait les vies des familles et des clans. Tu as connu les créations des townships et les grands déplacements de la population noire.

Tu as bénéficié d’une place à part, car tu appartenais à cette terre, comme ceux que tu étudiais. Dans une des lettres envoyées à ta mère tu reconnais “you can’t help belonging to South Africa when you have been born there”. Cette proximité aurait pu brouiller ta perception, mais il n’en a rien été. Plus tard, lorsque faire carrière est devenu une obligation, et malgré les difficultés d’un régime pour lequel tu n’avais aucune sympathie, tu choisis de ne pas t’exiler et de faire avancer la cause de l’intérieur. Interrogée par un administrateur afrikaner sur la création des bantustans, tu n’hésites pas à lui répondre qu’à ton sens, la seule solution viable est la liberté d’installation pour tous, quelle que soit leur couleur de peau. Tu ne veux pas d’un développement séparé.

L’organisation de tes funérailles, en 1982, avec un office chrétien à l’église, présidé par un évêque blanc, et une cérémonie d’hommages rendus, sous la présidence d’un évêque noir, à Hogsback sur la propriété que tu as héritée de tes parents, témoigne de ton étonnante personnalité, et de la place que tu as su prendre. On ne mesure pas à quel point, ces hommages et ces chants, en anglais et en xhosa, de personnes de toutes les nuances de l’arc en ciel -dont Desmond Tutu- sortaient de l’ordinaire. Tu as su t’imposer, sans te renier, dans des mondes professionnel et politique, pourtant conçus, pour paraphraser le titre de ton dernier ouvrage “for men and elders”: pour les hommes et les ancêtres.

* Le romancier sud-africain Zakes Mda a écrit une très belle fresque sur la colonisation du Pondoland “Little suns”, pas disponible en français à ma connaissance.

PS: J’ai pris les photos illustrant ce billet sur mon dernier terrain au Bénin. Je n’ai pas de photo du Pondoland.

Chronique d’une sidération…

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien… Cela fait un mois que je n’arrive pas à écrire, sidérée par les mesures extraordinaires qui se sont abattues sur un tiers des habitants de la planète, appelés, pour ceux qui peuvent, à rester chez eux et s’engraisser sur leur canapé pour sauver le monde. Tous sauf les personnels de santé, en première ligne de la lutte contre le virus, et sauf les invisibles sans lesquels nos sociétés s’arrêteraient de fonctionner: les employé.e.s de supermarché, des réseaux de transport et d’énergie, de l’approvisionnement d’eau et des autres services indispensables à la vie de la communauté.

Je me suis abstenue d’écrire sur le coronavirus et sur la gestion de crise. En cette période dominée par l’urgence, n’étant ni médecin, ni spécialiste de l’histoire ou de la sociologie des épidémies, ni même spécialiste de la gestion de crise, autant laisser s’exprimer ceux qui ont des choses à dire, ceux qui étudient depuis longtemps des phénomènes similaires.

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. J’observe simplement avec curiosité des similitudes dans les réactions et la gestion de cet épisode avec des séquences historiques déjà bien documentées. Malgré la revendication de la “radicale nouveauté” de ce phénomène épidémique dû au coronavirus, les controverses auxquelles les tentatives de juguler la maladie donnent naissance restent finalement dans des répertoires connus. La recherche de coupables, de bouc émissaires, la stigmatisation des étrangers et des plus vulnérables perçus comme sales et vecteurs de maladies, la peur de la mort, la panique et la recherche de remèdes ou d’hommes providentiels sont des topiques éprouvés de toutes les oeuvres littéraires sur les épidémies.

Deux tribunes/éditoriaux, m’ont incitée à sortir de la règle que je me suis fixée, pour des raisons différentes. Ces deux tribunes ont trait à des sujets qui me tiennent à coeur: les femmes et l’Afrique. La première tribune a été publiée par la talentueuse Avivah Wittenberg Cox dans Forbes soulève le fait que les états qui gèreraient le mieux la crise du coronavirus seraient des états gouvernés par des femmes. Le traitement laisse penser que pour l’auteur, il y a bien un lien de causalité. La seconde, publiée par Gauz, un écrivain ivoirien dans Jeune Afrique questionne l’évidence du confinement décidé par une grande partie d’états africains emboîtant le pas aux états européens dès la mi-mars.

Je voudrais partager avec vous trois choses que ces tribunes m’ont menées à formuler, des réflexes sains à avoir, particulièrement en temps de crise et d’incertitude forte, comme c’est le cas aujourd’hui.

  1. Ce n’est pas parce qu’un titre, une tribune, énoncent une vérité qui nous convient qu’ils sont forcément pertinents.
  2. La pertinence d’un énoncé se vérifie dans son argumentation.
  3. L’important, plus que les leaders providentiels, les molécules présidentielles ou que sais-je encore ce sont les dispositifs.

Je ne fais pas mystère de mes engagements féministes, et j’aimerais beaucoup croire que les femmes sont plus vertueuses que les hommes, et qu’une fois au pouvoir, elles se conduisent mieux que leurs homologues masculins. Je pense cependant qu’attribuer la réussite de la gestion de l’épidémie de Covid 19 au genre de leur dirigeante est une belle histoire qui comporte quelques failles. Parce qu’elles sont des femmes, et qu’elles auraient un rapport différent à la vérité, une plus grande efficacité dans les décisions, elles auraient mieux exploité les techniques et enfin elles auraient prodigué un amour maternel et maternant à leurs populations permettant une meilleure confiance et in fine, de meilleurs résultats.

“Il faudrait rencontrer une femme, bien sûr, ça sauverait tout; les femmes ont été inventées pour sauver les hommes”

Thomas B. Reverdy
L’envers du Monde

Oui, ces femmes sont sans aucun doute remarquables, certaines des décisions qu’elles ont prises dans le passé ont prouvé qu’elles savent faire preuve de courage et d’indépendance d’esprit. Angela Merkel a une carrière que beaucoup d’hommes politiques lui envient, Jacinda Ardern a su rassembler au moment de l’attentat de Christchurch, une communauté nationale secouée, les premières déclarations de la très jeune première ministre de Finlande à son accession au pouvoir il y a six mois, avaient été remarquées pour l’importance de l’humanité qu’elle dégageait.

Cependant, l’histoire a aussi eu son lot de femmes leaders qui ne répondaient pas à ces critères, qu’on songe à Indira Gandhi, Bénazir Bhutto, Golda Meir, Margareth Thacher ou, plus proches de nous, Theresa May. Il ne faut pas confondre corrélation et causalité martèlent les profs de statistiques, et ils ont raison…

“L’humanité est médiocre. La majorité des femmes n’est ni supérieure ni inférieure à la majorité des hommes. Toutes deux sont égales. Toutes deux méritent le même mépris”.

Valentine de Saint-Point
Manifeste de la femme futuriste

Ce n’est pas parce qu’un énoncé nous arrange, qu’il est pertinent. C’est l’un des messages que je retiens de la tribune de Gauz dans Jeune Afrique. Un certain nombre de pays d’Afrique, le Maroc, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Kénya, l’Île Maurice, l’Afrique du Sud pour en citer quelques-uns ont dès la mi-mars mis en place une fermeture des frontières et le confinement de leurs habitants. Cette rapidité d’action alors que le nombre de cas identifiés sur le continent (tous importés) était encore très faible, et qu’aucun décès n’était alors déclaré, a déclenché une vague de louanges internationales. L’Afrique montrait sa rapidité de réaction, contrairement à certains pays européens qui regrettent désormais amèrement de n’avoir pas pris suffisamment la question au sérieux.

Un bon point pour l’Afrique donc. Mais remarque Gauz, l’Afrique est un continent très divers et les caractéristiques de ses populations diffèrent beaucoup de celles des pays d’Europe ou d’Asie ou le confinement a prouvé une certaine efficacité. Faut-il confiner une population majoritairement jeune lorsqu’on sait que 80% des formes graves d’atteinte au coronavirus concerne les personnes de plus de 75 ans? Le confinement et l’impossibilité de subvenir aux besoins de leur famille en gagnant leur pitance au jour le jour ne risque t’il pas d’être pire que le mal? Les inégalités déjà accentuées sur le continent ne vont-elles pas devenir insupportables? Dans les bidonvilles des grandes agglomérations, le confinement est illusoire tellement les conditions d’hébergement sont précaires.

L’armée sud-africaine a été envoyée dans certains townships pour faire respecter le confinement, mais les habitants n’ont rien à manger racontent les correspondants un peu partout. Comment faire respecter des mesures d’hygiène quand il y a un robinet pour cinq rues et WC mobile pour cinq habitations? s’interroge le responsable d’une ONG. La déscolarisation pour un temps indéfini n’aura t’elle pas d’effets négatifs sur l’avenir de jeunes pour lesquels l’éducation est la voie vers un avenir meilleur?

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Mais ça vaut sans doute le coup de se poser la question. J’en viens à mon dernier point: tout est une question de dispositif. La réponse à l’épidémie n’est pas uniquement une question de leadership éclairé, de performance du système de santé, de disponibilité d’une molécule, de mise en place de solutions d’intelligence artificielle, c’est surtout la capacité à combiner des arrangements locaux qui apportent des réponses pertinentes.

Le problème c’est à la fois les caractéristiques du virus, la façon dont il se transmet, et affecte les gens, mais aussi les caractéristiques des corps physiques et des corps sociaux sur lesquels il se déploie. La gravité de l’épidémie dépend du dispositif. Tout ne s’aligne pas magiquement lorsque le politique parle et décline une stratégie, si intelligente soit-elle. Les différences de létalité du virus dépendent de la structure de la pyramide des âges, de la disponibilité de savon, de masques, de sur-blouses, de gel hydro-alcoolique, de conditions préexistantes chez les victimes, du nombre de lits en réanimation dans les hôpitaux, de la possibilité de tester, de la capacité à réquisitionner des industries pour produire les masques et les respirateurs manquants etc.

“Ce que nous croyons savoir et ce que nous ignorons coexiste en nous sans distinction aucune”

Haruki Murakami
Les amants de Sputnik

Bref, s’il me reste une dernière remarque à vous communiquer, quand le présent est confus, n’hésitez pas à avoir recours aux belles-lettres et aux humanités, ça vous évitera de vous fourvoyer. En ce moment les fables de La Fontaine dites par Fabrice Lucchini sur Instagram me sont d’un grand secours, et la littérature aussi. Je suis en train de finir “Némesis” de Philip Roth sur une épidémie de polio à Newark pendant la seconde guerre mondiale…