Une nouvelle ère pour l’ANC ?

Fin de séquence électorale en Afrique du Sud. L’IEC, l’autorité électorale sud-africaine, a fini samedi 11 mai 2019 en fin de journée, le décompte des votes de la sixième élection législative depuis la fin de l’apartheid en 1994. Malgré quelques protestations autour de quelques incidents qui auraient émaillé la journée de vote du 8 mai, l’autorité électorale a estimé que tout s’était déroulé dans le calme, et que l’élection était valide.

Cette élection n’a pas bouleversé les équilibres existant entre les différentes forces politiques en présence dans le pays. Comme prévu, l’ANC reste majoritaire, avec 57, 50 % des suffrages, elle récolte toutefois une marge moins confortable que lors des élections précédentes, le DA, principal parti d’opposition a engrangé avec 20,77% des performances décevantes, en deçà des ambitions de ses leaders, quant à l’EFF (le parti des Economic Freedom Fighters), il a plutôt bien tiré son épingle du jeu, avec 10,79% des votes, profitant des déboires des deux autres principaux partis, et devenant le premier parti d’opposition dans trois provinces.

Zapiro’s cartoon @dailymaverick (8 May 2019) #Elections2019 #VotingDayhttps://t.co/JXWdhys020 pic.twitter.com/OGzdtEdkDJ— Zapiro (@zapiro) 9 mai 2019

Ces élections sont une bonne et une mauvaise nouvelle pour l’ANC et pour Cyril Ramaphosa qui a pris la tête de l’ANC en février 2018, après la destitution de Jacob Zuma dont l’image s’était érodée notablement après les révélations du rapport sur le “state capture”. Bonne nouvelle, parce que les résultats prouvent que la méthode imposant Ramaphosa à la tête de l’ANC un an avant les législatives était la bonne tactique, et que cela a certainement permis à l’ANC de rester majoritaire. Ce résultat permettra par ailleurs à Ramaphosa de prôner la continuité de sa politique de réforme de l’ANC, de lutte contre la corruption et les prébendes dont bénéficiaient certains poids lourds du parti.

On peut espérer que feront partie de l’opération de nettoyage certains politiciens nuisibles comme le numéro Un du Free State, Ace Magashule, affidé de Jacob Zuma et toujours secrétaire général du parti malgré les nombreux soupçons de corruption et de détournement de fonds dont il fait l’objet. Ses turpitudes sont détaillées dans le livre du journaliste Peter Myburg “Gangster state”, paru le mois dernier en Afrique du Sud.

Ramaphosa était le favori du monde des affaires sud-africain. Le quotidien Business Day et The Economist avaient appelé à sa réélection. Le résultat permettra sans doute de rassurer Sandton et de ne pas engendrer d’exil massif des élites économiques.

Cependant, la situation du pays ne devrait pas s’améliorer comme par magie du seul fait de la marge confortable de l’ANC. Certes, le pays a échappé à des semaines de tractations de boutiquiers sur la constitution du gouvernement du fait de la persistance de la dominance de l’ANC sur la vie politique, mais l’influence de l’ANC s’érode lentement d’élection en élection. Seuls 66% des électeurs se sont déplacés cette fois-ci, alors que la participation était plutôt au dessus des 70% pour les élections précédentes, et une majorité de jeunes entre 18 et 35 ans n’ont pas voté.

Ramaphosa doit donc agir rapidement pour enrayer la lente désaffection des électeurs et surtout offrir des perspectives aux jeunes les plus défavorisés qui se retrouvent souvent avec des niveaux de chômage bien supérieurs aux 30% affichés officiellement. Les entreprises locales doivent retrouver la croissance pour pouvoir fournir des emplois. Or la croissance est obérée par un monde économique gangrené par la corruption et des pratiques qui obèrent la productivité des entreprises. Comme le cite ce rapport publié par Transparency International, la corruption impacte directement la croissance et ne contribue pas à la réduction des inégalités.

La marge de manoeuvre du nouveau président est étroite. Les derniers mois de la dernière législature, sous son impulsion ont vu fleurir les commissions d’enquête établissant des soupçons de corruption dans tous les domaines. Mettre hors d’état de nuire les corrupteurs et les corrompus serait souhaitable, mais risque de provoquer un séisme à l’intérieur du parti, tant celui-ci est atteint à tous les niveaux. Dans son discours d’hier il a dit avoir compris les messages de son électorat, reste à convaincre l’appareil d’un parti ou la politique de redistribution interne était moins une affaire de compétences que de poids électoral.

Les entreprises d’Etat, au bord du dépôt de bilan nécessitent des mesures drastiques. Comment faire, par exemple, alors que l’économie est atone, pour licencier sans douleur la moitié des effectifs pléthoriques d’Eskom. Un graphe qui circulait sur Internet avant les élections montrait que le nombre d’employés d’Eskom avait doublé entre 2008 et 2017 alors que la production en kilowatt-heures restait stable sur la même période. Les centrales sont dans un état épouvantable, n’ayant pas été maintenues pendant des années, contraignant l’entreprise à des délestages qui pénalisent entreprises et particuliers.

Les électeurs sont désabusés, tels les parents de la journaliste Pontsho Pilane (fort sympathique jeune femme du North West) qui notent fort à propos que si l’eau courante a été rétablie dans leur village la semaine avant les élections, elle devrait logiquement se tarir une fois les échéances électorales passées.

Bref, pas d’état de grâce en vue pour Ramaphosa, mais plutôt une équation difficile à résoudre. On lui souhaite bonne chance et bon courage!

https://www.france24.com/fr/20190509-debat-afrique-sud-elections-legislatives-sud-africaines-ramaphosa-anc?fbclid=IwAR3nF95MTOEzOcaXQ4se68sjXLY-_Z1ZauJybOKw1vhGIAv9zcjb2cni4FA

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Jules et Jim… Devenir pères à Johannesbourg (bis)

L’Afrique du Sud a adopté en 1996, une des constitutions les plus inclusives qui soient. L’un des piliers de cette constitution est la non-discrimination des individus selon un certain nombres de critères énoncés dans la neuvième section de la constitution et notamment leur origine ou leur préférence sexuelle. En conséquence, l’Afrique du Sud a adopté un droit très progressif pour les personnes homosexuelles qui ont le droit de se marier et d’avoir des enfants. La PMA et la GPA sont accessibles aux personnes homosexuelles sous certaines conditions, encadrées par la loi. Les coûts (légaux et médicaux) sont en revanche entièrement supportés par les futurs parents.

J’ai rencontré Jules et Jim via une amie commune. J’ai pensé intéressant d’ouvrir une fenêtre dans mon étude sur l’homoparentalité. Jules a accepté ma démarche avec une grande gentillesse. Je ne savais pas que je les interrogerai tous les deux. Lorsque je suis arrivée dans leur splendide maison d’une banlieue cossue du Nord de Johannesburg, après avoir montré patte blanche au garde, Jim était en train de décharger l’arrière de son SUV et fourrait des sacs contenant des quantités impressionnantes de viande dans un frigo dans le garage. Il a eu l’air surpris de ma venue. Heureusement, Jules est sorti pour m’accueillir et m’a présentée: “c’est une sociologue française, elle vient nous interviewer!”, “Ah bon” a répondu Jim l’air un peu méfiant “je vais dire bonjour aux filles et je vous rejoins”. “Venez, m’a dit Jules, laissez-nous encore quelques instants, nous avons encore quelques préparatifs pour le braaï de demain”. Il me conduit sur un superbe patio, surplombant un jardin manucuré, m’installe sur un des trois canapés de designer qui font face à la piscine (esthétiquement clôturée à cause des filles). En contrebas j’aperçois une pelouse bien entretenue ou un entrepreneur est en train d’installer une structure gonflable en forme de château. J’en déduis qu’il doit y avoir de l’anniversaire dans l’air.

Jules finit sa discussion avec le fournisseur, Jim passe par la cuisine où je l’entend discuter avec deux petites filles que je n’apercevrai que de loin. Il semble avoir du mal à s’en dépatouiller. Je l’entend négocier avec une petite voix babillarde. Il finit par arriver. Je leur demande de me raconter leur histoire et leur parcours de parents. C’est une conversation à trois voix qui s’engage. Ils répondent tour à tour, rectifiant ou complétant ce que l’autre a dit. Jules, le plus jeune, qui a toujours un physique d’adolescent monté en graine, plus volubile. Jim, la quarantaine athlétique, plus posé, moins loquace, mais intervenant régulièrement pour ajouter des précisions.

(Jules) on était ensemble depuis une dizaine d’années, on a toujours eu envie de fonder une famille. Nous avons envisagé toutes les options, y compris la GPA qui est autorisée ici. C’était à la fois beaucoup plus simple que l’adoption, en plus nous préférions des enfants qui nous soient connectés génétiquement. Les démarches pour adopter prennent au moins un an, et pour les couples gay, c’est beaucoup plus difficile. Un de nos amis a fait cela il y a douze ans, c’était plus facile à l’époque, aujourd’hui ça ne l’est plus. Nous avions les moyens d’avoir recours à la GPA, ça nous a paru préférable… J’ai cherché sur Internet et j’ai trouvé une agence, on passe par une agence, comme pour l’adoption.

Pas toujours facile de comprendre comment cela marche et par laquelle passer. J’ai choisi une agence qui fournissait les donneuses d’ovocytes et les gestatrices, par souci de simplicité. Il y a certaines agences qui ne font que l’une ou l’autre des parties du contrat. Cela se comprend dans le sens où la vente d’ovocytes est commerciale, alors que la fourniture de service de gestation ne l’est pas, on ne rémunère pas la gestatrice, on la défraie. Ce n’est pas considéré comme une transaction commerciale.

Donc la première étape est de chercher une une gestatrice. Ensuite, il faut trouver un avocat pour rédiger le contrat avec les différentes parties, et faire approuver votre demande de GPA auprès du tribunal. L’avocat s’occupe de votre dossier et il y a une période de six mois pour la constitution du dossier et son examen par le tribunal.

(Jim) C’est une procédure assez lourde. Vous devez fournir des certificats de revenu, vos histoires personnelles, des références, une garantie de caractère. C’est un processus très détaillé. La gestatrice doit avoir déjà au moins un enfant. Il faut fournir les résultats de tests psychométriques pour les futurs parents et la gestatrice. Ils demandent si vous avez un casier judiciaire, si vous aurez les moyens de vous occuper de l’enfant… C’est très pénible.

(Jules) Quand le tribunal vous donne le feu vert, vous sélectionnez alors la donneuse d’ovocytes. On a essayé de trouver quelqu’un avec un profil similaire au nôtre. Vous regardez la taille, le poids, l’historique familial, la santé, vous essayez de voir s’il n’y a pas de problèmes mentaux ou des maladies héréditaires dans la famille. Il faut que le dossier semble sain. Le plus compliqué, c’est que vous n’avez pas de photo de la donneuse aujourd’hui, en tant qu’adulte. On a juste des photos d’enfance. On a toujours l’air heureux sur les photos d’enfance. Tous les enfants ont l’air content sur ces photos-là! J’ai scanné plus de quatre cent profils de donneuses, j’en ai sélectionné une vingtaine. On avait choisi une femme qui s’est décommandée à la dernière minute. Il y a aussi une limitation légale au nombre d’enfants produits pour une donneuse d’ovocytes. Je crois que c’est cinq ou sept enfants vivant via le don d’ovocytes.

(Jules) Pour Agatha, notre aînée qui a maintenant 4 ans, nous avions choisi une donneuse tellement fertile que lorsque nous avons voulu avoir notre second bébé, Louise, elle ne pouvait plus faire de don, elle avait atteint la limite. Nous avons fait demander une dérogation auprès du Ministère de la Santé mais celui-ci ne nous l’a pas donnée. Nous aurions voulu être sûrs que nos enfants partageaient leur patrimoine génétique… C’est idiot, en étant sûrs qu’elles partageaient leur patrimoine génétique elles auraient pu donner leur sang l’une à l’autre…

Auriez-vous pu prendre la même personne pour donner les ovocytes et porter vos filles?

(Jim) Je ne sais pas, peut-être, mais pour nous il était important que les deux personnes soient différentes.

Les deux gestatrices étaient assez différentes. Pour Agathe, c’était une trentenaire qui avait déjà cinq enfants, elle avait eu son premier à quatorze ans. La seconde n’avait que vingt et un ans. Nous les avons interviewées, regardé leur apparence. Fumaient-elles? Avaient-elles des habitudes saines? Où vivent elles? La seconde avait déjà fait ça pour un couple de Cape Town.Nous avons interrogé le couple, pour savoir comment cela s’était passé pour eux. Lorsque la gestatrice est en couple, l’entretien avec le conjoint fait également partie du processus, le psy doit évaluer si le ou la partenaire est d’accord avec la procédure. Légalement, le couple a le droit de demander un avortement pendant la grossesse s’il y a un souci quelconque. C’est donc très important!

Est-ce qu’il y avait un point commun entre les deux gestatrices?

(Jim réfléchit) Oui, il y avait un point commun: elles étaient complètement fauchées. Elles avaient vraiment besoin de l’argent. La femme qui a porté Louise était vraiment très pauvre, c’était une lesbienne qui vivait dans l’Est de Johannesburg. Elle travaillait et n’avait pas droit à un congé maternité. Nous avons dû compenser son salaire, payer son assurance santé, ses frais médicaux, sa nourriture, ses suppléments alimentaires, ses transports, et son logement pendant un an. Celle qui a porté Agathe était très altruiste, elle avait déjà cinq enfants, mais elle avait besoin de l’argent. On s’est entendu avec les deux parce qu’on voulait que les filles naissent par césarienne. On n’est pas censé faire figurer ça dans le contrat, mais c’était entendu entre nous dès le début. C’était notre famille, nos enfants, nous ne voulions pas avoir de lien trop fort. Et puis c’était plus facile pour s’organiser et notre gynéco était pour.

Avez-vous scanné/interviewé des gestatrices noires?

(Jim) Non, nous préférions demander à quelqu’un qui nous ressemblait, qui avait un peu le même background. Et puis je ne suis pas sûr qu’une femme noire ferait ça.

Comment avez-vous trouvé un gynéco? Etait-ce celui des femmes?

(Jules) Non, pour la première, on a pris celui recommandé par l’agence, à Sandton, un gynéco spécialisé dans les grossesses multiples.Mais il passait son temps à parler à la gestatrice, il ne s’occupait pas de nous. Pour le second, on a pris le gynéco de ma mère, qui s’occupait d’amies à nous également. Il était plus à l’écoute de la façon dont nous vivions la grossesse.

On a commencé le processus de fécondation in vitro. Le contrat de gestation est signé pour 18 mois. Pour chaque grossesse, on a fertilisé la moitié des ovocytes chacun. On a fait implanter deux embryons un pour chacun, et finalement, à chaque fois nous avons eu un seul bébé. On joue parfois à deviner lequel a donné naissance à laquelle, mais nous ne ferons pas de test génétique, c’est juste un jeu des ressemblances auquel on se livre pour s’amuser, ce n’est pas important…

(Jules) Une fois que l’embryon s’est implanté, j’allais à la consultation tous les mois avec la femme, je posais des questions au gynéco, je m’assurais que ça se passait bien. On a fait faire tous les tests, en plus, c’est quand même une grossesse à risque, le bébé est un corps étranger pour la gestatrice. Je parlais presque tous les jours avec les gestatrices, je leur demandais comment ça allait, si elles avaient besoin de quelque chose,je leur envoyais des courses, de la nourriture. J’ai aussi suivi des cours de préparation à la naissance, en même temps que ma soeur et mon beau-frère qui attendaient un bébé au même moment. J’étais très impliqué au quotidien, Jim montait sa boîte, il était moins présent.

Pour les naissances, nous avons assisté tous les deux aux césariennes. Les gestatrices étaient hospitalisées dans une partie de l’hôpital, nous avions réservé une chambre à la maternité, et on faisait des navettes avec leur chambre pour aller chercher le lait qu’elles exprimaient. Elles sont venir dire au revoir aux bébés lorsqu’elles sont sorties de l’hôpital. Nous sommes encore en contact avec elles, une fois par an, mais elles n’ont jamais rencontré les filles.

(Jules) j’ai pu prendre quatre mois de congé paternité pour chaque naissance, je travaille dans une compagnie très compréhensive. Jim ne pouvait pas s’arrêter. C’est moi qui ai assuré le “nurturing” du début. Je faisais les nuits, comme j’avais un congé paternité, et Jim faisait les matinées jusqu’à neuf heures pour me laisser le temps de dormir. Les gestatrices ont exprimé leur lait pendant quelques mois pour nous l’envoyer. Nous avons développé un bon groupe de support amical et familial, nos mères sont très présentes auprès des deux filles. Ma soeur et mon beau-frère ont eu des enfants à peu près en même temps que nous, nous sommes très proches.

Auriez-vous pu choisir le sexe de vos enfants?

(Jules) On aurait pu, mais c’était avec un labo privé c’était extrêmement cher.

(Jim) Nous étions un peu déçus au début de ne pas avoir un garçon, mais finalement c’est bien aussi, et puis quand les filles inviteront leurs amies pour des pyjamas parties, ce sera plus simple vis à vis des parents, ils n’auront pas d’arrière-pensée à laisser leurs enfants chez des papas gays (rire)…

Y a t’il des choses qui vous paraissent compliquées dans votre expérience?

(Jim) Pour l’instant ça va, nous rencontrons des gens très compréhensifs, j’avais un peu peur pour le moment où Agatha rentrerait à l’école, mais là ça se passe bien, les enfants de cet âge ne sont absolument pas dans le jugement. La dernière fois, je suis passée la chercher à un anniversaire, une autre petite fille que je ne connaissais pas lui à dit “c’est ton papa et ta maman qui viennent te chercher?” et Agatha a répondu “moi je n’ai pas de maman, j’ai deux papas”. “Ah bon” a dit la petite fille “d’accord!” et elles ont continué à jouer.

(Jules) Nous essayons de faire en sorte de normaliser la situation le plus possible. J’aimerais bien qu’on soit moins isolés qu’on ait d’autres parents comme nous autour de nous, mais nous n’avons pas d’amis gays qui aient des enfants de leurs âges. Cela revient tellement cher que nous sommes un des rares couples de notre entourage à avoir sur recours à la GPA.

Justement, on n’a pas parlé de coût, combien coûte une GPA en Afrique du Sud? Avez-vous essayé de voir si vous pouviez y avoir recours dans un autre pays ?

(Jules) J’ai regardé brièvement ce que ça pourrait nous coûter aux Etats-Unis, pour que les filles puissent éventuellement avoir un passeport, si elles voulaient y faire leurs études plus tard, mais les prix sur les sites étaient tellement prohibitifs, qu’on a préféré faire ça ici.

(Jim) Aux USA, pour une GPA il faut compter au moins 150 000 dollars. Ici, il faut provisionner 500 000 rands, c’est beaucoup moins cher (environ 36 000 dollars). Ca dépend du délai d’obtention de la grossesse. Nos grossesses nous ont coûté entre 300 000 et 600 000 rands. Il faut compter, la frais légaux, l’achat d’ovocytes, le défraiement de la gestatrice, les frais médicaux, et les frais d’agence… Tout ça s’additionne.

Sindiwe, entre tradition et maternité (devenir mère à Johannesburg part 13)…

J’ai rencontré Sindiwe par des amis communs. C’est l’incarnation parfaite du “diamant noir”, ces jeunes noir.e.s qui ont embrassé les opportunités que leur offrait la démocratie et la fin de l’apartheid, pour faire de bonnes études et devenir des professionnels recherchés. Diplômée en économie de l’université de Cape Town, elle était en dernière année de thèse, travaillant en même temps pour un organisme de recherche lorsqu’elle a été débauchée par le département investissements d’une grande banque sud-africaine. Elle raconte que lorsqu’elle avait annoncé à sa mère qu’elle poursuivrait son master par une thèse, sa mère lui aurait répondu: “mais alors, tu ne pourras jamais te marier?”.

Elle est en couple avec un européen rencontré à l’université, consultant dans un grand cabinet international, et me dit que probablement elle n’aurait pas trouvé de mari noir, car les sud-africains noirs voient d’un mauvais oeil d’avoir une épouse plus diplômée qu’eux. Une de ses amies avocates qui a épousé un avocat noir remet à son mari, tous les mois l’intégralité de sa paye dont il lui restitue une partie pour ses dépenses. Sindiwe y voit un signe d’allégeance et une façon d’apaiser le sentiment de malaise du mari, qui, selon la tradition doit “dominer” sa femme.

Sindiwe a échappé aux aléas du marché du mariage traditionnel en épousant un européen. Leur niveau de vie lui a permis d’avoir accès aux meilleurs soins médicaux possibles à Johannesbourg. Mais le fait de fonder une famille bi-culturelle a aussi l’inconvénient de les couper des modèles existants. Ils doivent inventer un équilibre familial différent de ceux de leurs familles d’origine…

” En fait je n’étais pas sûre de pouvoir avoir des enfants. Depuis mes dix-huit ans j’ai des problèmes de fibromes utérins. En 2010, j’avais vingt-huit ans, j’ai de nouveau eu des fibromes, le gynéco que j’ai vu m’a conseillé l’hystérectomie, car les fibrômes risquaient de revenir tout le temps. J’ai pris un second avis. Le second gynéco, un type plus âgé, m’a conseillé la chirurgie pour éradiquer les fibromes présents mais ne voyait ça que comme une solution temporaire. Ils allaient revenir. Un an après l’opération, à la visite de contrôle, il m’a dit qu’il ne fallait pas que je tarde trop si je voulais des enfants, parce que le problème de fibromes, qui était réapparu, risquait d’empirer et de m’empêcher à terme d’envisager des grossesses. J’étais avec celui qui allait devenir mon mari depuis la fac. Et il voyait que cette histoire me préoccupait. Pourtant, je n’avais jamais pensé à avoir des enfants auparavant, ce n’est pas quelque chose dont je rêvais étant petite, mais l’idée que peut-être je n’en aurais jamais si j’attendais plus, m’a profondément perturbée.

Mon futur mari m’a dit: “on n’a qu’à essayer! On va traverser ça ensemble”. J’étais très touchée qu’il me dise ça, qu’il se sente concerné aussi. Et nous sommes tombés enceinte très rapidement. Durant toute la grossesse le gynéco a contrôlé les fibromes. Il n’y a pas eu de problème de ce côté là. Mais je savais que j’aurais forcément une césarienne du fait de mon utérus cicatriciel. En plus mes bébés (Sindiwe a eu un second enfant deux ans après le premier) étaient très gros. Je ne voulais pas prendre de risque.

Pour le suivi de la première grossesse j’avais le gynéco qui m’avait opérée. Il était très compréhensif, me donnait plein de choses à lire, des articles qu’il imprimait si j’avais des questions. J’avais fait des recherches sur Internet pour voir si je pouvais accoucher par voie basse. Il m’a expliqué pourquoi il ne le conseillait pas. Il m’avait même dessiné sur une feuille mon utérus, la localisation des fibromes et là où il ferait la césarienne. J’ai pris toutes le vitamines et suppléments alimentaires conseillés. J’étais très stressée pour la trisomie 21. J’ai fait l’échographie détaillée à 12 semaines et à 20 semaines pour le premier.

L’échographiste était super compétente, elle m’a tout expliqué, tout montré, et elle m’a assuré qu’il n’y avait pas besoin de faire d’autre test. J’en ai un meilleur souvenir que du test non-invasif que j’ai fait pour le second (cela n’existait pas quand j’ai attendu le premier). J’ai hésité à prendre ce test. Il était très cher, 1000 dollars non remboursés par l’assurance. Je n’étais pas sûre de vouloir avorter en cas de résultat positif. Mon mari pensait qu’il valait mieux le prendre et interrompre la grossesse en cas de résultat positif. J’ai été très choquée par l’attitude de ma mère, que j’ai eue au téléphone et à laquelle j’expliquais mes hésitations à ce moment-là. Elle qui est si religieuse, elle me disait qu’il fallait prendre le test et ne pas mettre au monde un bébé atteint. Les trois semaines d’attente des résultats ont été un enfer, mais finalement, tout allait bien.

J’ai un souvenir curieux de ma première césarienne. Le médecin était plutôt vieux, blanc et plutôt relax, sans doute un privilège de l’expérience. Il était assez positif et encourageant. Je me souviens qu’il parlait de golf et qu’il plaisantait avec l’anesthésiste pendant la césarienne. Pour ma seconde grossesse, il avait pris sa retraite. Alors j’ai changé de médecin et de clinique. J’ai choisi une obstétricienne kényane, beaucoup plus jeune, dans les quarante ans. Elle nous donnait juste les faits, était assez transactionnelle, assez neutre. Mon mari ne l’aimait pas. On sentait qu’elle était totalement pétrifiée par les risques de judiciarisation, qu’elle contrôlait tout ce qu’elle disait pour qu’on ne puisse pas se retourner contre elle. Sur l’aspect médical je l’ai trouvée assez scolaire. Elle ne nous a jamais dit: “votre bébé va très bien” ou un truc comme ça.

En revanche, elle abordait beaucoup plus les aspects matériels de la maternité, me demandait comment je m’en sortais avec le premier. J’étais très fatiguée pendant la grossesse, avec le boulot et le bébé. Elle me demandait comment je me sentais en tant que femme, épouse, mère. c’est elle qui m’a convaincue de prendre une aide à temps complet à la maison. Mon mari ne comprenait pas. Sa mère est allemande, elle a toujours tout fait chez eux. Pour lui il était impensable d’avoir besoin de quelqu’un à demeure. C’est elle qui m’a aidée à le persuader que c’était nécessaire, et ça allait beaucoup mieux après! La péridurale n’a pas pris cette fois-ci alors j’ai eu une anesthésie générale, et lorsque je me suis réveillée, j’avais un second bébé!

L’allaitement n’a été facile pour aucun des deux, mon lait n’arrivait pas, il a fallu attendre cinq jours à chaque fois. Ils donnaient des suppléments aux bébés à la clinique. Je me sentais inadéquate. J’ai sevré mes bébés lorsque j’ai repris le boulot, après quatre mois pour le premier et après cinq mois pour le second. Pour la première naissance, ma mère est revenue de l’étranger pendant six semaines pour m’aider. Elle n’a pas pu pour le second, mais j’avais de l’aide à domicile, et mes tantes passaient deux fois par semaine pour s’assurer que tout allait bien. Dans ma culture, la femme rentre chez ses parents pour accoucher et y reste au moins trois mois. Ce n’était ni possible, ni souhaitable pour nous, mon mari s’est beaucoup impliqué. Et ma mère vit à l’étranger.

J’ai des amies qui ont fait ça. c’était moins facile pour le père de trouver sa place. Le mari d’une de mes copines a commencé à voir une autre femme pendant que sa femme était chez ses parents avec leur bébé nouveau-né…

Devenir père à Johannesburg (devenir mère à Johannesburg, part 12)…

Ecrivant ce post le jour de la Journée Internationale des Droits des Femmes, j’ai envie d’ inclure dans ma recherche “Devenir mère à Johannesbourg” quelques lignes sur… les pères… Un jour où j’effectuais des entretiens dans les locaux d’un centre communautaire à Soweto, un jeune homme qui devait avoir une vingtaine d’années, entendant l’intitulé de ma recherche, m’avait fort judicieusement interpelée: “tu sais, tu devrais aussi interroger des hommes sur ‘devenir père à Johannesburg”, c’est pas facile non plus!”. Je n’ai pas eu le temps de le prendre au mot.

J’ai beaucoup entendu parler des pères pendant tous mes entretiens. Les émissions de radios ou la presse quotidienne font régulièrement état de la démission des pères sud-africains (et surtout des hommes noirs), et c’est vrai que les statistiques leur donnent raison, ou sur la violence intra-familiale souvent perpétrée par les pères. La General Household Survey de 2016 montre que 64% des enfants sud-africains vivent dans un foyer différent de leur père biologique, et 29 % sans aucun adulte mâle. J’ai principalement entendu parler de deux types de pères dans ma recherche, les pères présents et les pères absents.

Les pères présents, on ne s’en étonnera pas, se retrouvent plus dans les quartiers favorisés de la ville, où la norme procréative est proche de la norme occidentale. La parentalité, choisie, arrive après la mise en couple et au moment où le couple se sent prêt. Les futurs pères, dans cette optique étaient présents, voire très présents, menant à cette aberration de langage de femmes enceintes qui employaient le “nous” lorsqu’elles mentionnaient leur gestation: “nous sommes enceinte”, intégrant le futur père symboliquement dans la grossesse. Ces pères assistaient à tout ou partie des consultations posaient des questions. Une de mes interviewées raconte que son conjoint étant avocat, l’obstétricien prenait bien soin de répondre à toutes ses questions, voire à lui fournir des articles de revues scientifiques pour justifier ses dires… D’autres pères discutaient sport avec le gynéco pendant la césarienne, ou faisaient office de ‘coach/accompagnant’ pendant le travail.

Dans les townships, une majorité des pères étaient absents. Seule une petite partie de mes interviewées ont réussi à maintenir une relation avec le père après la naissance du bébé. Et ce d’autant plus que les futurs parents étaient jeunes. L’annonce de la grossesse est terrible pour les jeunes femmes qui en grande majorité ne la souhaitaient pas, mais pour autant n’avaient pas pris les précautions optimales pour éviter la survenue d’une grossesse. Pour les hommes, c’est aussi difficile de l’ admettre, et plus tard, de s’adapter à leur nouveau rôle. Un certain nombre se défausse du problème en niant que l’enfant puisse être le leur*. D’autres, qui auraient envie de jouer un rôle à la fois dans la vie de l’enfant et dans la vie de la mère, sont retenus par des barrières économico-socio-culturelles comme le rappelle ce rapport sur la paternité en Afrique du Sud.

Une conjonction de facteurs économiques (taux de chômage extrêmement élevé et donc pas de revenu permettant la cohabitation des parents, hébergés dans leur famille d’origine), de facteurs traditionnels: pour cohabiter, il faudrait se marier, et se marier coûte d’autant plus cher qu’il faut que la famille du marié acquitte la lobola (prix de la fiancée) à la famille de la mariée. Le prix de la lobola est déjà un frein au mariage dans les classes moyennes comme le note Roger Southall dans ‘The new black middle class in South Africa”, il est prohibitif dans les quartiers les plus pauvres.

Pour tenir un rôle auprès de la mère et du futur enfant, il faut au moins que le père (ayant reconnu être à l’origine de la grossesse) acquitte l‘inhlawulo (dédommagement) qui permette de prendre en charge l’entretien du bébé. Dans le cas où le futur père n’a pas de revenu, c’est à sa famille de le faire, et la famille se fait souvent tirer l’oreille. Les séances de demande d’inhlawulo racontée par les mères sont souvent des épisodes très marquants et humiliants du début de leur grossesse, où elles doivent affronter les quolibets de la famille de leur petit ami, mettant en doute leur parole. Lorsque l’inhlawulo est acquitté, la famille du père peut demander la garde de l’enfant, le paiement faisant foi de leur droit sur l’enfant qui s’inscrit dans la lignée paternelle. Bien souvent, quand les familles n’ont pas d’argent, elles refusent de payer, et la famille de la fille interdit au futur père l’accès à leur fille et au bébé une fois né qui s’inscrit dans la lignée maternelle.

Une de mes jeunes interviewées, qui a continué à voir en cachette le père de son bébé me racontait les stratagèmes que celui-ci devait déployer pour venir les voir. Il avait profité du séjour à hôpital où elle était restée plus longtemps pour cause de césarienne, et venait quand les autres membres de la famille n’était pas là. Les deux seules jeunes femmes que j’ai interviewées à Soweto qui ont pu former une famille nucléaire avec le père de leur enfant étaient issues de familles très réduites (l’une vivait avec sa mère malade qui est décédée lorsqu’elle était à la maternité) et l’autre avec une mère alcoolique qui l’a jetée dehors en apprenant sa grossesse. Le père étant salarié d’une entreprise de bâtiment et n’étant pas logé par sa famille, ils ont pu, avec la bénédiction de la famille restée dans le Northwest, s’installer ensemble.

Lorsque la famille nucléaire n’est pas la norme, et que la famille étendue est le meilleur moyen de subsister dans un pays où le chômage sévit, ce sont les impératifs de la famille étendue qui priment sur les affinités amoureuses et les naissances. Dès lors, s’il y a eu paiement de l’inhlawulo, la famille du père (et le père) peut demander à voir l’enfant, mais souvent dédommagement ou pas, les relations se distendent après la prime enfance, les couples ayant du mal à rester ensemble sans cohabiter. Les pères peuvent se manifester, ou pas quand l’enfant grandit.

Les enfants ne sont pas forcement privés de figure paternelle pour autant. Habitant avec la famille de leur mère, c’est souvent un grand-père, ou un oncle maternel qui jouera ce rôle. Il y a peu de stigmatisation pour les enfants nés hors mariage ou non reconnus par la famille de leur père biologique. La non reconnaissance par le père biologique est entrée dans les normes administratives. Au département des “home affairs” où l’on fait enregistrer les naissances, les employés n’inscrivent pas les deux noms des parents biologiques s’ils ne sont pas mariés (sous la loi coutumière ou la loi civile). Une de mes amies, expatriée française non mariée, en a fait l’expérience. Elle a dû batailler pour que son compagnon et père de son enfant, figure sur l’extrait de naissance de leur fils. En l’absence de document attestant du mariage, l’employé avait seulement inscrit les noms de la mère…

Alors que les recherches traditionnelles avaient tendance à pathologiser les familles non nucléaires, certains chercheurs commencent à s’intéresser de plus près aux paternités, non plus définies par des statuts administratifs ou coutumiers, mais plus par une paternité en actes. Elles montrent que des pères cherchent de nouvelles façons de s’impliquer dans l’éducation des enfants, même en ne résidant pas avec eux. Mais les barrières sont nombreuses. La position culturelle attendue du père, est un homme adulte (et donc ayant complété son initiation), et en mesure de fournir une sécurité matérielle à ses enfants, en gagnant suffisamment bien sa vie. C’est souvent impossible pour les pères des quartiers les plus pauvres, et cela conduit à l’éviction des pères par les familles maternelles, ou leur auto-éviction, ne sentant pas la légitimité à tenir un rôle autre qu’économique auprès de leurs enfants.

Je voudrais pour finir vous livrer une petite anecdote qui m’a serré le coeur. Alors que je faisais mes courses dans le Woolworth (supermarché haut de gamme) de mon quartier. Un homme, probablement un ouvrier d’un chantier voisin (il portait un bleu de travail), me demande de l’aider. Il me dit qu’il se demande quel lait est le plus adapté pour un bébé. Il a, dans les mains, des boîtes de lait concentré sucré et des briquettes de lait de vache pasteurisé. Je réponds à l’homme qu’il ne faut surtout pas donner de lait sucré aux bébés. Je lui demande l’âge du bébé, il a moins de six mois. Je dis à l’homme que pour un bébé de moins d’un an, le lait de vache n’est pas recommandé et qu’il vaut mieux qu’il prenne du lait formulé exprès pour les bébés, au rayon spécialisé. Mais c’est très cher, trop cher me dit-il. C’est le lait le plus adapté pour bébé, réponds-je avec mon catéchisme de familière des milieux de la petite enfance européens. Il me remercie et s’en va. Plus tard, ma fille Valentine qui avait assisté à l’échange me dit qu’elle a vu l’homme passer à la caisse avec ses briquettes de lait…

Je ne sais pas qui était cet homme, je ne le saurai jamais. Mais pour moi il a symbolisé ces pères qui veulent tenir un rôle auprès de leur enfant mais à qui la réalité économique ne donne pas la possibilité de s’y engager. “It’s the economy stupid?”

*”Billy Jean is not my lover, She’s just a girl who says that I am the one, but the kid is not my child”

“Il faut raconter plus d’histoires positives sur la naissance”… Sheryl et son accouchement à domicile…

Sheryl occupe une place à part parmi les femmes que j’ai rencontrées. Elle est, avec Stella, la seule à avoir choisi l’accouchement à domicile, et à avoir mobilisé toutes les ressources nécessaires pour y arriver, alors que ce n’était pas évident puisque pour des raisons familiales elle est allée accoucher au Royaume Uni. Elle est aussi la seule femme noire que j’ai rencontrée qui a choisi l’accouchement naturel, non pas en référence avec une expérience ou une histoire personnelle, comme Stella, mais parce qu’elle s’est documentée, a pris sa décision de manière éclairée et a cherché, et trouvé les aides qu’il lui fallait pour mener à bien son projet. Elle le dit, l’expérience de sa mère qui a accouché, au début des années 90, sans avoir le choix, dans un hôpital de la province du North West, ne pouvait lui être d’aucune utilité.

Sheryl me reçoit chez elle, dans sa confortable maison d’un des beaux quartiers nord de Johannesbourg. Elle a confié sa fille à la nounou qui loge à la maison pendant que nous discutons. Elle fait partie de cette génération de femmes noires nées juste avant la fin de l’apartheid qui a pu bénéficier d’une éducation suffisamment bonne pour entrer à l’université, décrocher un diplôme et un emploi rémunérateur dans une entreprise de Sandton (le poumon économique du pays). Elle est dans la norme procréative des femmes des classes moyennes occidentales: utilisation de la contraception, choix du moment de la grossesse… tout en étant originale par sa volonté d’être en position de choisir son type d’expérience. Très vite dans son entretien elle montre une détermination à ne pas se laisser imposer un mode d’accouchement, et une volonté de poser elle-même les bases de son projet d’accouchement. Elle est un exemple d’émancipation du modèle bio-médical. Elle annonce franchement voir l’accouchement naturel comme une expérience d’empouvoirement…

C’était une grossesse voulue, planifiée. J’ai fait enlever mon stérilet lorsque nous avons été prêts. Mon médecin m’avait donné des pilules pour favoriser la fécondation à prendre au moment de l’ovulation. J’ai arrêté au bout de deux cycles, ça me barabait. Et puis un jour où je devais avoir mes règles, je n’ai rien eu. Mon mari est sorti m’acheter un bouquet de fleurs et un test de grossesse. Il était positif.

Avant d’être enceinte, je n’aimais pas les hopitaux.J’avais une assurance santé privée, et je suis allée voir un médecin. Même si l’assurance ne remboursait pas l’intégralité de la consultation, je préférais ça. Je pouvais me le permettre. J’ai décidé où j’allais accoucher quand j’étais enceinte de cinq mois. Mon mari travaillant entre l’Afrique du Sud et le Royaume Uni, je voulais être sûre qu’il pourrait assister à l’accouchement. Comme il était plus probable qu’il serait au Royaume Uni au moment de la naissance. J’ai décidé que j’irai accoucher là-bas.

J’ai décidé d’accoucher à domicile avec une sage-femme privée. Lorsque je suis arrivée là-bas, j’en ai rencontré une première, elle m’a paru très technicienne, je ne me sentais pas en confiance, il y avait plein de petits détails qui ne me plaisaient pas. Elle n’était pas très à l’aise avec le fait que je venais de l’étranger, qu’elle ne me verrait qu’à la fin de la grossesse. J’en ai rencontré une seconde, et là, ça a fait ’tilt’ tout de suite. Il y avait une telle différence avec la première sage-femme et avec le médecin que je voyais ici. Ici, les rendez-vous avec le médecin c’était un quart d’heure, très rapide, très technique. Avec la sage-femme c’est “comment vas-tu, comment te sens-tu, as-tu des questions, des choses qui te préoccupent?”. Elle avait une approche très holistique. Tu passes une heure avec elle à chaque fois, tu parles de la grossesse, de l’accouchement, de tes attentes… 

Elle voulait que j’écrive un projet d’accouchement. Mon projet d’accouchement c’était d’accoucher dans l’eau, dans le salon, à la maison. En cas d’urgence, l’hôpital était au bout de la rue… Elle nous a donné de la lecture, c’était assez complet pour moi et mon mari. Elle lui demandait ce qu’il en pensait, s’il avait peur du sang, elle le faisait parler… De sorte que c’est devenu autre chose que mon projet à moi, c’était quelque chose que nous voulions tous les deux. J’avais un bouquin sur la grossesse, “what to expect when you are expecting”, j’avais regardé pas mal d’émissions de télé-réalité sur l’accouchement, on parlait beaucoup avec elle. On discutait sur ce que j’avais lu, de ce que j’avais vu, sur la nutrition, avant et après la naissance, sur ce qu’il pouvait arriver, ce qu’il fallait faire si telle ou telle chose se produisait….

Je n’aimais pas l’idée de confier à quelqu’un les rênes de mon accouchement. Dans son approche elle est là pour t’aider, pas pour te diriger. Son leitmotiv c’était: “je dois bien te connaitre pour bien t’aider”. J’ai déménagé alors que j’étais à 28 semaines, je l’ai vue toutes les semaines jusqu’à la naissance. Elle m’a beaucoup écouté, elle savait ce que je voulais, ce que je craignais. Elle avait une approche totalement non invasive. Elle m’a appris à m’auto-examiner. 

Cela m’a aidé à formaliser mon projet d’accouchement. Je me sentais complètement connectée, entre mon corps, mon esprit, tout était centré sur la naissance. C’était une sensation extraordinaire, cette sensation de devenir mère… Elle ajoutait beaucoup d’informations et une touche personnelle à mes lectures. Mais ce qu’elle ajoutait par dessus tout, c’était la sérénité, la sensation que tout irait bien. Quelques semaines auparavant, elle nous a expliqué ce qui allait se passer, elle nous a dit que l’os pelvien allait s’ouvrir comme une fleur. Elle m’a aidé à me programmer mentalement pour la naissance. On a fait un exercice où il fallait trouver des mots qui ne soient pas connotés négativement, qui ne nous feraient pas peur et qui nous aideraient le moment venu. Par exemple, on n’a pas prononcé le mot ‘contraction’ le jour de l’accouchement, nous parlions de vague, d’intensité de la vague. La naissance cela devait être notre chose à nous, un moment que nous nous sommes approprié. C’était tellement magique pour nous, futurs parents, de vivre cela… 

Au moment de l’accouchement, je l’ai appelée, elle m’a demandé de monitorer les contractions et elle est arrivée quand elle l’a jugé nécessaire. Elle était avec une seconde sage-femme qui pourrait rester avec moi si le travail prenait plus de temps que prévu. Elle était très maternelle, elle me massait le dos, me montrait comment respirer… Je me sentais totalement en confiance. Je me sentais bien, dans ma zone de confort. J’étais chez moi, dans mon élément, dans un environnement que j’avais choisi. J’avais réglé la luminosité au minimum, j’étais dans l’eau la plupart du temps, cela me détendait d’être dans la piscine. Cela permettait d’alléger la douleur des contractions. J’étais dans l’eau quand le bébé est sorti. Elle m’a dit de me lever. J’étais debout, l’autre sage-femme me soutenait et dix minutes après, elle a accueilli le bébé. Dix minutes après, j’étais de nouveau dans l’eau et ma fille était en train de téter. 

Après la naissance elle est restée un peu avec nous pour faciliter notre entrée dans la maternité pour moi, et dans la paternité pour mon mari. Ce n’était pas: “le bébé est là, ce n’est plus mon affaire”, elle essayait de nous aider à vivre cette transition. 

Elle est venue les quatre matinées qui ont suivi. Elle devait venir ensuite une fois par semaine pendant six semaines, mais à la troisième semaine, comme tout se passait bien, nous sommes convenues qu’elle pouvait nous laisser nous débrouiller tous seuls. C’était une super expérience. Ma mère est arrivée au bout de trois semaines et c’était super. J’ai allaité jusqu’à onze mois. Je n’ai pas eu de baby-blues, je crois que ma préparation a permis de vivre la naissance comme un continuum, et pas comme une rupture. C’était la suite logique.

 Je crois qu’il faut raconter plus d’histoires positives sur la naissance, ces histoires sont des vecteurs d’empouvoirement des femmes. La naissance positive, elle commence par une décision personnelle. 

Lorsque je suis revenue à Jobourg, le médecin ne pouvait pas croire que j’avais donné naissance naturellement à un bébé de 3,9 kilos sans anti-douleur, sans rien. Il m’a regardée, et il a posé son stylo… Il ne pouvait pas y croire, ici, pour un gros bébé, j’aurais été orientée vers une césarienne programmée directement!

Stella, prof de yoga prénatal et doula, apôtre de la naissance holistique

J’ai contacté Stella sur les conseils d’une amie qui avait suivi ses cours de yoga prénatal pendant ses trois grossesses. Les doulas sont quasiment inexistantes en France, j’en avais entendu parler par des collègues québécoises, mais je n’en avais jamais rencontré. J’étais donc assez désireuse de faire la connaissance de Stella.

Elle m’a reçue dans le jardin de son studio de yoga, à la fin d’un de ses cours. Nous avons discuté à l’ombre d’un grand arbre dont le tronc noueux rappelé celui des ficus des mythes indiens, bercées par le glouglou d’une fontaine dans le bassin de laquelle nageaient des carpes Koï. Je n’ai jamais entendu parler de yoga prénatal pendant mes grossesses, peut-être n’y étais-je pas sensible. C’était une autre époque, et notre culture du corps est différente de celle des descendants des pionniers qui ont colonisé ce bout du continent africain.

Lorsque j’attendais mes deux derniers, j’ai beaucoup apprécié la préparation en piscine, donnée à la piscine municipale de mon quartier, juste après les séances de bébés nageurs, où il était agréable de respirer et de relaxer nos corps s’alourdissant de femmes gestantes. J’ai pu constater l’effet que ça avait sur mes bébés, particulièrement actifs lorsque je faisais la planche, la nuque et les genoux soutenus par d’affreux mais salutaires boudins en polystyrène. Les exercices de respiration m’ont beaucoup servi. Je les trouvais beaucoup plus compréhensibles que lors de la formation sur la méthode Lamaze que j’avais suivie aux Etats-Unis. Dans les consultations d’obstétrique auxquelles j’ai assisté en tant que chercheuse, lorsqu’on abordait la question de l’activité physique c’était plus pour dire qu’on n’était pas obligée de tout arrêter lorsqu’on était enceinte, que l’activité physique régulière était plutôt favorable, mais qu’il fallait savoir la doser.

La vocation de Stella se confond avec son histoire personnelle. Elle a organisé ses activités autour de l’univers de la naissance. Et d’ailleurs dans notre discussion elle ne fait pas de récit séparé de sa vie personnelle et de son histoire professionnelle, celles-ci sont intimement liées.

Je suis arrivée en Afrique du Sud il y a vingt-trois ans, j’ai grandi en Zambie, où mes parents étaient missionnaires dans un village de brousse. Mon père faisait du développement communautaire dans une zone très rurale. Mon père faisait l’école également, ma mère l’aidait, et servait d’infirmière avec la petite armoire à pharmacie qu’elle arrivait à fournir, mais ils n’avaient pas le contrôle sur grand-chose. J’ai grandi à côté de celle que je considère comme ma seconde mère. Elle travaillait pour mes parents à la mission, elle s’occupait des consultations d’infirmière et de sage-femme à l’hôpital que tenaient mes parents.

Je pense que c’est elle qui a décidé de ma future vocation d’assistante/auxiliaire de naissance. Elle m’a emmenée avec elle en visite avec elle très jeune dans les villages, peut-être à partir de mes huit ans.

Elle était souvent appelée dans les villages, pour aider des femmes qui allaient accoucher. J’ai eu la chance de pouvoir très tôt voir des naissances. C’était un évènement naturel, une affaire de femmes, c’était la communauté des femmes qui prenait soin de la future mère. Il y avait entre trois et cinq femmes autour, et les autres entraient et sortaient pendant que le travail se faisait. Il y avait des femmes assises, en train de discuter, des filles de tous âges qui entraient et sortaient c’était assez agité et plutôt joyeux, et puis, tout à coup, cela devenait silencieux. Ma nounou aidait à récupérer le bébé au moment de l’expulsion.

J’ai grandi dans la brousse, loin de tout hôpital, La naissance y était quelque chose de très naturel. Un petit pourcentage des naissance se passait mal. Mais 90% se passaient sans problème. Le problème a été créé par les hôpitaux des missions, ce sont eux qui ont créé le traumatisme de la naissance. J’ai appris en regardant. J’ai assisté à de nombreuses naissances dans la brousse.

Lorsque j’ai attendu mon premier enfant, il y a vingt ans, j’habitais en Afrique du Sud, je n’avais aucune envie d’avoir une naissance médicalisée comme on la préconisait ici. J’étais allée voir un gynéco à Cape Town qui, dès la première consultation, voulait me faire faire des tas d’examens. Je n’ai pas confiance dans les gynécos. Je connaissais cette sage-femme rurale en Zambie, je suis rentrée pour accoucher en brousse. Mais finalement, elle n’a pas pu m’aider et j’ai accouché seule. Ce n’était pas idéal, j’ai eu des déchirures assez importantes. Lorsque j’ai attendu mon second enfant, je me suis tournée vers une sage-femme ici. Elle rentrait du Royaume Uni où elle avait exercé et elle savait très bien assister des naissances non médicalisées. J’ai dû quand même avoir deux consultations avec un gynéco pour des questions d’assurance, mais sinon elle m’a suivie pour toute la grossesse.

Nous nous sommes très bien entendues. Nous parlions beaucoup. Elle nous posait des questions sur tout, nous demandait comment nous allions, si nous avions fait des rêves à propos du bébé, comment nous envisagions sa naissance. On parlait de nutrition, de toutes sortes de choses. Elle nous conseillait des lectures. Chaque fois que nous lui répondions elle nous écoutait très attentivement, très humblement. Cela nous a beaucoup aidés pendant la grossesse et l’accouchement.

L’accouchement à la maison a été très rapide. La sage-femme est restée une heure et après elle nous a laissés. Pour la naissance de mon troisième, dix ans plus tard, nous avions loué une piscine que nous avions mise dans le salon, mon fils de neuf ans était dans la piscine avec moi pendant l’accouchement. Pour lui, c’était naturel. Il a assisté à tout. On a perdu l’habitude d’assister à la naissance et à la mort de nos proches dans nos sociétés, je trouve ça dommage…

J’ai monté un cours de yoga prénatal. Je recevais des femmes venant de la pratique de cette sage-femme. Elle avait monté un super cours d’éducation prénatale, certainement un des plus complets du coin, mais je me suis aperçue que ça restait de la théorie. Finalement, un grand nombre de ces femmes finissaient avec une césarienne. Tout ce savoir restait au niveau de la tête, il ne passait pas par/dans le corps.

C’est comme ça que j’ai développé mes cours de yoga prénatal, parce qu’il ne faut pas seulement avoir la connaissance, il faut aussi que cela redescende au niveau des hanches. Toutes mes séances ont cet objectif: faire redescendre le savoir au niveau des hanches, ouvrir les hanches, ouvrir le passage pour le bébé. J’ai inventé des mouvements pour leur permettre de visualiser ce qui se passe, la rotation des hanches, pour allonger le psoas, pour le relâcher, sinon le bébé ne pourra pas descendre. Dans la brousse, les femmes n’arrêtent pas de marcher, elle ne s’asseyent jamais sur des chaises, les bébés descendent naturellement. En ville, avec nos modes de vie actuels, alors que nous passons notre temps assises dans nos voitures, sur des chaises ou des fauteuils de bureau, les bébés ne descendent pas. Je veux donner ce pouvoir aux femmes, ce pouvoir de comprendre et de contrôler ce qui se passe pendant leur accouchement, pour qu’elles comprennent les mécanismes de la naissance et qu’elles utilisent cette connaissance sans problème. Elles font 80% du boulot en cours de yoga et les 20% restant pendant le travail. Cela dure moins longtemps et elles ne sont pas exténuées.

J’ai aussi suivi une formation de doula. Il y a plusieurs formations en Afrique du Sud. Il faut compléter un cursus cours plus pratique sur deux ans et justifier d’un certain nombre de suivis, et prendre l’engagement de se recycler régulièrement. La doula s’occupe de la prise en charge émotionnelle de la femme, absolument pas du tout de l’aspect médical, qui est du ressort de la sage-femme ou de l’obstétricien.ne. Je consacre l’équivalent d’une semaine par mois à mon activité de doula. Je n’accepte pas toutes les demandes. Il faut qu’il y ait un “fit” avec la femme et le couple. J’ai monté aussi des séances de yoga et des ateliers pour les couples. Dans la brousse, l’accouchement et la naissance sont des affaires de femmes, les hommes ne sont jamais impliqués. Ici, il faut leur donner des clés pour assister à la naissance. Ca marche plutôt bien. Il y a une demande.

Plus récemment j’ai fait une formation de “craniofascial therapy“, c’est une formation assez longue. Cela permet d’apaiser les tensions des tissus connectifs. Je reçois beaucoup de jeunes mères et des bébés traumatisés après des naissances à l’hôpital. Ces femmes passent par un tel stress! Je reçois aussi des mamans ayant recours à la fécondation in vitro, j’en vois une en ce moment, elle est en phase de traitement, c’est très perturbant pour elle, elle me dit que mes séances lui font beaucoup de bien. Je vois aussi beaucoup de bébés nés après fécondation in vitro… Nos modes de naissance actuels sont vraiment très traumatisants!

PS: Comme je ne comprends pas en quoi consiste la ‘cranio-fascia therapy’, elle m’invite à essayer, elle m’offre une séance d’une heure. Je suis un peu sceptique, mais j’accepte. Je reviens deux semaines plus tard et après une heure de manipulation très douce qui ressemble parfois plus à une imposition des mains qu’à un massage, je me sens étonnamment bien.


“Choisir la césarienne, c’est comme acheter une voiture avec airbag, on peut faire sans, mais c’est plus sûr”… (Devenir mère à Johannesburg, part 10)

J’ai rencontré Victoria via une amie. Victoria est une grande brune de trente-deux ans. C’est la seule des quarante deux jeunes mères que j’ai interviewées qui m’a dit avoir su d’emblée qu’elle souhaitait une césarienne. Les autres femmes interrogées, ont envisagé un accouchement par voie basse jusqu’à ce qu’un évènement, au cours de la grossesse les convainque (via leur obstétricien.ne) que la césarienne deviendrait inévitable. Il y a pourtant toute une catégorie de femmes sud-africaines qui n’envisagent pas d’accoucher autrement que par césarienne. Je me souviens de ce couple de journalistes, rencontré chez des amis me disant: “ah bon, ailleurs on accouche par voie basse? On ne nous a jamais vraiment présenté cette option. Nous avons choisi le moyen le plus sûr pour le bébé et pour la mère”. Victoria me reçoit dans sa maison d’un complexe (groupe de plusieurs maisons identiques avec porte d’accès contrôlée par interphone, d’une ‘enclosure’ (groupe de rues sécurisée, dont l’accès est gardé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un quartier du nord de Sandton. Son bébé a à peine un mois. C’est la helper qui m’ouvre quand je sonne, et m’invite à m’asseoir dans le salon, meublé dans un style contemporain, duo de canapés assortis, éclairé par une bow-window. Victoria allaite son fils dans la ‘nursery’ au premier étage. 

Sur l’un des canapés trône un panier de linge qui trahit la maison abritant un bébé, grenouillères, langes. Sur la coffee table, des beaux livres de photographie, et sur l’étagère, près de la photo de mariage, et de différentes photos posées de Victoria et de son mari le livre de Penelope Leach : “your baby and child”. Victoria descend, confie le nourrisson à la ‘helper’ le temps de notre discussion.

Je n’ai pas vraiment eu de problème pour être enceinte. Nous étions mariés depuis deux ans, nous avions acheté la maison. C’était une grossesse programmée. J’ai surveillé mon ovulation via une application pour smartphone ‘fertility friend’. J’avais arrêté la pilulle six mois auparavant. Lorsque nous avons décidé d’essayer, ça a fonctionné tout de suite. J’ai compris que j’étais enceinte au bout de trois semaines. J’ai pris rendez-vous avec mon gynéco à Parklane. Il m’a recommandé de faire le test pour la trisomie 21. Il a dit qu’il y avait deux options, soit on faisait le test précoce (NIPT), qui coute très cher mais qui nous rassure très vite, soit on attendait un peu plus pour l’autre test, moins cher, mais avec le risque d’avoir à faire des tests complémentaires. Le test précoce coûte 7000 rands (environ 400 euros) et l’assurance n’en remboursait que 20%, mais on a choisi celui-là parce que comme ça on était débarrassé, on n’en parlerait plus jusqu’à la fin de la grossesse. 

On a attendu de savoir que tout allait bien, et puis on a demandé le sexe (elle dit le genre). Je n’aurais pas voulu avoir à avorter, mais mon mari ne voulait pas d’un trisomique. On a eu les résultats trois semaines après le test, parce qu’ils doivent envoyer les prélèvements aux Etats-Unis. Tout allait bien, le bébé allait bien, nous n’avons pas eu à nous disputer sur l’issue de la grossesse. J’ai été très fatiguée pendant les trois premiers mois, et puis après, j’ai eu une grossesse idéale. 

On n’a pas abordé les options d’accouchement avec mon gynéco avant le sixième mois de grossesse. De toutes façons, je savais que je voulais une césarienne. Ma mère a un souvenir tellement traumatisant de son accouchement pour moi, à Rome. Elle a cru mourir, elle a cru que j’allais mourir, elle a vécu un véritable calvaire. Elle habitait en Italie à l’époque (mon père était italien) et ça a été l’enfer. Je n’avais pas envie de vivre une telle expérience. Je n’ai pas changé d’avis, j’ai toujours su que la césarienne était l’option la plus sûre. J’ai une amie dont le bébé a une IMC suite à un accouchement par voie basse. Je voulais vraiment minimiser les risques. Le gynéco m’a dit : “c’est votre décision, moi aussi je préfère la césarienne!”. Je me souviens qu’il a utilisé la métaphore des airbags en voiture: “on peut faire sans, mais il y a moins de chances que les choses tournent mal”. On a décidé de fixer la date à la 36ème semaine. 

Ils ne font pas de césarienne le week-end, et le gynéco ne travaille pas le mercredi. On s’est donc décidé pour le jeudi, comme ça mon mari pouvait prendre le week-end dans la foulée, et puis je savais par des amies que l’anesthésiste du jeudi était très bien. Je suis allée à deux cours organisés par la clinique le samedi matin, qui abordaient le prénatal et le postnatal. J’y ai amené mon mari pourqu’il participe, qu’il sache à quoi s’attendre. C’est surtout la vidéo que j’ai trouvée utile. Le reste n’était pas très détaillé, je n’y retournerai pas pour un second enfant. 

Deux mois avant la naissance, ma mère et ma meilleure amie ont organisé une ‘shower party’. Elles ont préparé un déjeuner, avec des sandwiches et invité une vingtaine d’amies. Ma mère a fait un discours, ma meilleure amie a fait un discours et j’ai été inondée de cadeaux pour le bébé. Des habits, des langes, des couvertures des jouets, des livres de recettes pour bébé, de la déco pour la nurserie que je voulais finir avant qu’il arrive.  

La veille du jour J, je n’ai pas dîné. J’avais rendez-vous à la maternité à 5 heures le lendemain matin. Mon mari était avec moi. L’infirmière a fait tous les examens nécessaires. Puis ma mère et mes beaux-parents sont passés me voir à huit heures du matin, juste avant que je rentre au bloc. On m’a amenée au bloc, on m’a mise sous anesthésie locale. Ils ont demandé à mon mari de mettre des vêtements de bloc. Je tremblais à cause de l’anesthésie. Le gynéco est entré, et je n’ai même pas senti quand ils ont commencé à couper. Ca a pris un petit peu de temps. Ils ont sorti le bébé à huit heures vingt cinq. Je n’ai rien senti. Mon mari était un peu nauséeux à cause du sang. Après quelque temps dans la salle de réveil, on m’a mise dans une chambre privée. J’ai un super souvenir de cette journée. Je n’avais pas mal à cause des anti-douleur, ma famille et ma meilleure amie étaient là, les infirmières étaient super. Le bébé a pris le sein directement alors que nous étions dans la salle de réveil, donc tout allait comme sur des roulettes.

Le lendemain, ça a été une autre paire de manches. J’ai cru que je n’arriverais plus jamais à marché. J’avais tellement mal! J’ai perdu toute dignité. La douleur était tellement intense. La prochaine fois, je ne laisserais pas mes amis venir me voir si tôt à la maternité. C’était vraiment trop difficile à gérer. Ils ont défilé toute la journée, et je n’étais vraiment pas au top de ma forme. J’ai accouché le jeudi et suis rentrée chez moi le dimanche. C’était flippant. Plus d’infirmière à appeler en cas de problème. Je me sentais un peu abandonnée. Ma mère est venue s’installer avec moi pour les deux premières semaines. Après, elle a recommencé à travailler.

Vraiment, j’estime que j’ai eu une grossesse et un accouchement en or. Le seul truc, c’est qu’à cause de ma césarienne, je ne peux pas aller faire les courses, mon assurance m’interdit de conduire ma voiture dans les six semaines suivant la césarienne…

C’est bizarre quand même, quand vous êtes enceinte, tout le monde est gentil avec vous et vous couvre d’attentions. Dès que vous avez accouché, plus personne ne s’occupe de vous, ne vous demande comment vous allez. L’allaitement s’est bien passé. J’avais eu une consultation avec une conseillère en lactation avant la naissance, elle m’a tout bien expliqué, je n’ai jamais eu mal.  J’ai juste un bébé hyper vorace. Il boit toutes les deux heures. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir l’allaiter. A priori quatre ou six mois? Après je dois reprendre mon activité professionnelle…