Stella, prof de yoga prénatal et doula, apôtre de la naissance holistique

J’ai contacté Stella sur les conseils d’une amie qui avait suivi ses cours de yoga prénatal pendant ses trois grossesses. Les doulas sont quasiment inexistantes en France, j’en avais entendu parler par des collègues québécoises, mais je n’en avais jamais rencontré. J’étais donc assez désireuse de faire la connaissance de Stella.

Elle m’a reçue dans le jardin de son studio de yoga, à la fin d’un de ses cours. Nous avons discuté à l’ombre d’un grand arbre dont le tronc noueux rappelé celui des ficus des mythes indiens, bercées par le glouglou d’une fontaine dans le bassin de laquelle nageaient des carpes Koï. Je n’ai jamais entendu parler de yoga prénatal pendant mes grossesses, peut-être n’y étais-je pas sensible. C’était une autre époque, et notre culture du corps est différente de celle des descendants des pionniers qui ont colonisé ce bout du continent africain.

Lorsque j’attendais mes deux derniers, j’ai beaucoup apprécié la préparation en piscine, donnée à la piscine municipale de mon quartier, juste après les séances de bébés nageurs, où il était agréable de respirer et de relaxer nos corps s’alourdissant de femmes gestantes. J’ai pu constater l’effet que ça avait sur mes bébés, particulièrement actifs lorsque je faisais la planche, la nuque et les genoux soutenus par d’affreux mais salutaires boudins en polystyrène. Les exercices de respiration m’ont beaucoup servi. Je les trouvais beaucoup plus compréhensibles que lors de la formation sur la méthode Lamaze que j’avais suivie aux Etats-Unis. Dans les consultations d’obstétrique auxquelles j’ai assisté en tant que chercheuse, lorsqu’on abordait la question de l’activité physique c’était plus pour dire qu’on n’était pas obligée de tout arrêter lorsqu’on était enceinte, que l’activité physique régulière était plutôt favorable, mais qu’il fallait savoir la doser.

La vocation de Stella se confond avec son histoire personnelle. Elle a organisé ses activités autour de l’univers de la naissance. Et d’ailleurs dans notre discussion elle ne fait pas de récit séparé de sa vie personnelle et de son histoire professionnelle, celles-ci sont intimement liées.

Je suis arrivée en Afrique du Sud il y a vingt-trois ans, j’ai grandi en Zambie, où mes parents étaient missionnaires dans un village de brousse. Mon père faisait du développement communautaire dans une zone très rurale. Mon père faisait l’école également, ma mère l’aidait, et servait d’infirmière avec la petite armoire à pharmacie qu’elle arrivait à fournir, mais ils n’avaient pas le contrôle sur grand-chose. J’ai grandi à côté de celle que je considère comme ma seconde mère. Elle travaillait pour mes parents à la mission, elle s’occupait des consultations d’infirmière et de sage-femme à l’hôpital que tenaient mes parents.

Je pense que c’est elle qui a décidé de ma future vocation d’assistante/auxiliaire de naissance. Elle m’a emmenée avec elle en visite avec elle très jeune dans les villages, peut-être à partir de mes huit ans.

Elle était souvent appelée dans les villages, pour aider des femmes qui allaient accoucher. J’ai eu la chance de pouvoir très tôt voir des naissances. C’était un évènement naturel, une affaire de femmes, c’était la communauté des femmes qui prenait soin de la future mère. Il y avait entre trois et cinq femmes autour, et les autres entraient et sortaient pendant que le travail se faisait. Il y avait des femmes assises, en train de discuter, des filles de tous âges qui entraient et sortaient c’était assez agité et plutôt joyeux, et puis, tout à coup, cela devenait silencieux. Ma nounou aidait à récupérer le bébé au moment de l’expulsion.

J’ai grandi dans la brousse, loin de tout hôpital, La naissance y était quelque chose de très naturel. Un petit pourcentage des naissance se passait mal. Mais 90% se passaient sans problème. Le problème a été créé par les hôpitaux des missions, ce sont eux qui ont créé le traumatisme de la naissance. J’ai appris en regardant. J’ai assisté à de nombreuses naissances dans la brousse.

Lorsque j’ai attendu mon premier enfant, il y a vingt ans, j’habitais en Afrique du Sud, je n’avais aucune envie d’avoir une naissance médicalisée comme on la préconisait ici. J’étais allée voir un gynéco à Cape Town qui, dès la première consultation, voulait me faire faire des tas d’examens. Je n’ai pas confiance dans les gynécos. Je connaissais cette sage-femme rurale en Zambie, je suis rentrée pour accoucher en brousse. Mais finalement, elle n’a pas pu m’aider et j’ai accouché seule. Ce n’était pas idéal, j’ai eu des déchirures assez importantes. Lorsque j’ai attendu mon second enfant, je me suis tournée vers une sage-femme ici. Elle rentrait du Royaume Uni où elle avait exercé et elle savait très bien assister des naissances non médicalisées. J’ai dû quand même avoir deux consultations avec un gynéco pour des questions d’assurance, mais sinon elle m’a suivie pour toute la grossesse.

Nous nous sommes très bien entendues. Nous parlions beaucoup. Elle nous posait des questions sur tout, nous demandait comment nous allions, si nous avions fait des rêves à propos du bébé, comment nous envisagions sa naissance. On parlait de nutrition, de toutes sortes de choses. Elle nous conseillait des lectures. Chaque fois que nous lui répondions elle nous écoutait très attentivement, très humblement. Cela nous a beaucoup aidés pendant la grossesse et l’accouchement.

L’accouchement à la maison a été très rapide. La sage-femme est restée une heure et après elle nous a laissés. Pour la naissance de mon troisième, dix ans plus tard, nous avions loué une piscine que nous avions mise dans le salon, mon fils de neuf ans était dans la piscine avec moi pendant l’accouchement. Pour lui, c’était naturel. Il a assisté à tout. On a perdu l’habitude d’assister à la naissance et à la mort de nos proches dans nos sociétés, je trouve ça dommage…

J’ai monté un cours de yoga prénatal. Je recevais des femmes venant de la pratique de cette sage-femme. Elle avait monté un super cours d’éducation prénatale, certainement un des plus complets du coin, mais je me suis aperçue que ça restait de la théorie. Finalement, un grand nombre de ces femmes finissaient avec une césarienne. Tout ce savoir restait au niveau de la tête, il ne passait pas par/dans le corps.

C’est comme ça que j’ai développé mes cours de yoga prénatal, parce qu’il ne faut pas seulement avoir la connaissance, il faut aussi que cela redescende au niveau des hanches. Toutes mes séances ont cet objectif: faire redescendre le savoir au niveau des hanches, ouvrir les hanches, ouvrir le passage pour le bébé. J’ai inventé des mouvements pour leur permettre de visualiser ce qui se passe, la rotation des hanches, pour allonger le psoas, pour le relâcher, sinon le bébé ne pourra pas descendre. Dans la brousse, les femmes n’arrêtent pas de marcher, elle ne s’asseyent jamais sur des chaises, les bébés descendent naturellement. En ville, avec nos modes de vie actuels, alors que nous passons notre temps assises dans nos voitures, sur des chaises ou des fauteuils de bureau, les bébés ne descendent pas. Je veux donner ce pouvoir aux femmes, ce pouvoir de comprendre et de contrôler ce qui se passe pendant leur accouchement, pour qu’elles comprennent les mécanismes de la naissance et qu’elles utilisent cette connaissance sans problème. Elles font 80% du boulot en cours de yoga et les 20% restant pendant le travail. Cela dure moins longtemps et elles ne sont pas exténuées.

J’ai aussi suivi une formation de doula. Il y a plusieurs formations en Afrique du Sud. Il faut compléter un cursus cours plus pratique sur deux ans et justifier d’un certain nombre de suivis, et prendre l’engagement de se recycler régulièrement. La doula s’occupe de la prise en charge émotionnelle de la femme, absolument pas du tout de l’aspect médical, qui est du ressort de la sage-femme ou de l’obstétricien.ne. Je consacre l’équivalent d’une semaine par mois à mon activité de doula. Je n’accepte pas toutes les demandes. Il faut qu’il y ait un “fit” avec la femme et le couple. J’ai monté aussi des séances de yoga et des ateliers pour les couples. Dans la brousse, l’accouchement et la naissance sont des affaires de femmes, les hommes ne sont jamais impliqués. Ici, il faut leur donner des clés pour assister à la naissance. Ca marche plutôt bien. Il y a une demande.

Plus récemment j’ai fait une formation de “craniofascial therapy“, c’est une formation assez longue. Cela permet d’apaiser les tensions des tissus connectifs. Je reçois beaucoup de jeunes mères et des bébés traumatisés après des naissances à l’hôpital. Ces femmes passent par un tel stress! Je reçois aussi des mamans ayant recours à la fécondation in vitro, j’en vois une en ce moment, elle est en phase de traitement, c’est très perturbant pour elle, elle me dit que mes séances lui font beaucoup de bien. Je vois aussi beaucoup de bébés nés après fécondation in vitro… Nos modes de naissance actuels sont vraiment très traumatisants!

PS: Comme je ne comprends pas en quoi consiste la ‘cranio-fascia therapy’, elle m’invite à essayer, elle m’offre une séance d’une heure. Je suis un peu sceptique, mais j’accepte. Je reviens deux semaines plus tard et après une heure de manipulation très douce qui ressemble parfois plus à une imposition des mains qu’à un massage, je me sens étonnamment bien.


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Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.

 

R. n’a pas payé sa lobola…

Un aperçu sur le mariage coutumier en Afrique Australe

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Une des découvertes que l’on fait en tant qu’expatriée à Johannesburg, et bénéficiant d’une belle maison et de moyens confortables, c’est la gestion d’une domesticité. En fonction de la taille de votre maison et de vos exigences, vous pourrez vous adjoindre l’aide d’une “maid” ou “helper” à plein temps, ou à temps partiel, la loger chez vous (toutes les maisons d’une certaine taille sont équipées de staff quarters, dont les lois de l’apartheid spécifiaient que les murs ne devaient pas jouxter vos murs) où venant par ses propres moyens. En fonction de la taille de votre jardin il faudra également recourir à l’embauche d’un jardinier. Les sites d’échange de tuyaux entre expatriés (merci la page Facebook des “Amis de Jobourg”!) vous permet en général de trouver des personnes recommandées, dont les patrons sont partis vers d’autres horizons. Nous avons donc hérité de M., une sexagénaire sepedi du Limpopo, qui tient notre maison de main de maître, et a un talent pour l’entretien du linge, et pour le jardin, de R., un malawite d’une petite vingtaine d’années, qui entretient le jardin trois jours par semaine et s’est plutôt révélé une bonne recrue.

Compte-tenu de la proximité qui s’installe du fait du temps passé à la maison, et du fait que les niveaux de salaire ne sont pas très élevés, et qu’en plus ils ne sauraient pas forcément à qui s’adresser, il est du ressort des patrons (je sais, ça fait maternaliste) de venir en aide à leurs employés lorsque ceux-ci ont des problèmes. Par exemple, de les amener chez le médecin ou leur fournir des médicaments lorsqu’ils sont malades ou prêter une oreille attentive lorsqu’ils la sollicitent. Là encore merci “Les amis de Jobourg” qui permettent de trouver des adresses de médecins qui ne surfacturent pas en partant du principe que l’assurance santé (privée) de ses clients va rembourser. Ces derniers temps, R. ne semblait pas dans son assiette. Il a fini par cracher le morceau lundi en m’expliquant que sa “femme” avait déserté leur domicile commun en emportant tous leurs biens (excepté le lit) et la paye que je lui avais donné vendredi (et probablement la tourniquette pour faire la vinaigrette s’ils en avaient une)… Il avait donc besoin d’aide pour remplacer ses biens. Je lui ai demandé de quoi il avait besoin de la façon la plus urgente. Il m’a répondu d’un frigo et d’une télé (sic). J’étais un peu sceptique parce que la semaine d’avant il m’avait demandé d’habiter dans le staff quarter avec M., mais celle-ci ne trouvant pas l’idée à son goût (et on peut la comprendre) je lui avais signifié que ce ne serait pas possible. Mais bon, tout de même, c’était compliqué de rester insensible à ses problèmes, sachant les conditions d’hébergement des gens à Diepsloot, et sachant qu’on ne peut avec nos yeux d’occidentaux imaginer ce que vivent les gens des “informal settlement”, il est dur de ne pas envisager de donner un coup de main. Je lui ai dit de réfléchir à ce que je pouvais faire pour l’aider et de m’en informer.

Hier, je me suis entretenue avec lui en fin de journée en disant qu’il fallait au moins qu’il porte plainte contre sa femme, les frères et le père de celle-ci qui l’avaient aidé à déménager le tout. Après tout, elle n’avait droit au pire qu’à la moitié des biens! Et je lui ai demandé s’il avait réfléchi à ce que je pouvais faire pour l’aider. La communication n’est pas fluide, l’anglais n’étant ni ma langue maternelle, ni celle de R. . En fait m’a t’il dit, il voulait récupérer sa femme, car il l’aimait, et ce que voulaient le père et les frères de sa dulcinée, c’était de l’argent… C’est du chantage? Lui ai-je demandé. Non pas vraiment, ici quand un jeune homme veut se marier avec une jeune fille, il doit payer sa famille. Ah, ai-je répondu, you have to pay lobola! -Yes! Exactly…  Mais pourquoi? Ai-je demandé. – Because if they want to get married, anybody has to pay lobola! Not in France? No? Bref, j’avais déjà entendu parler de la lobola, mais de façon abstraite, je n’avais pas réalisé que cela pouvait influer directement sur la vie des gens que je connaissais (OK je suis un peu naïve). R., grâce à son boulot à la maison a pu emménager avec Dulcinée, mais maintenant les parents de Dulcinée attendent de voir les espèces sonnantes et trébuchantes qui doivent les dédommager de l’entretien et/ou l’éducation de leur fille. Et ça ne rigole pas. R. aurait donc l’intention d’aller rencontrer la famille de Dulcinée ce week-end à Alexandra pour engager la transaction et négocier des facilités de paiement. Mais vous avez une idée de ce que cela peut vous coûter? Dix-mille kwacha malawites, ce qui fait à peu près huit-mille rands… Il est gagnant sur le taux de change m’annonce t’il avec le sourire…

J’avais l’impression de me retrouver dans une pièce de Molière où les tourtereaux sont séparés par les calculs de parents avides de négocier la meilleure union pour leurs enfants. La loi sud-africaine reconnait deux types de mariage: les mariages conclus sous la “common law” et les mariages coutumiers, à ceci près que deux individus ne peuvent contracter qu’un seul mariage selon la common law à la fois, mais pendant le même temps les hommes peuvent contracter plusieurs mariages coutumiers (s’ils ont les moyens de payer les lobolas afférentes)… Ce qui fait le mariage coutumier, c’est le versement de la lobola, mais aussi la cérémonie de “handing-over” de la mariée à son promis, et l’installation dans une habitation commune des tourtereaux. C’est donc une réalité très présente dans le quotidien des jeunes gens d’origine africaine en Afrique du sud, quel que soit le milieu considéré. La modernité apparente des grandes métropoles n’a pas effacé le poids des coutumes. Un geek local a même imaginé une application smartphone pour calculer la valeur de la lobola! Les modalités de négociation et de paiement de la lobola diffère en fonction des ethnies, mais la pratique demeure. La négociation implique la famille étendue (oncles et tantes des deux promis) et pas seulement les pères et mères, c’est une façon, dit la coutume, de tisser des liens entre les deux familles. A l’origine, la lobola se calculait en têtes de bétail. Aujourd’hui en milieu urbain, les transactions se font en numéraire, mais en prenant le prix de la tête de bétail comme unité de calcul. Entrent en jeu l’éducation de la jeune femme, le fait qu’elle soit vierge, qu’elle ait déjà ou non des enfants etc. Les demandes irréalistes des familles sur le montant de la lobola est vue comme une explication de la tendance baissière du nombre de mariages en Afrique du Sud. Ainsi une journaliste a pu se vanter sur les réseaux sociaux d’avoir été évaluée à douze vaches par l’application… Une future attorney s’est prêtée également au jeu et même si elle ne considérait pas la pratique de la lobola comme importante elle envisageait de devoir s’y soumettre pour rassurer sa famille, comme gage de respect des traditions.

On peut comprendre, dans un pays comme l’Afrique du Sud où l’africanité a été réprimée par l’apartheid, ce besoin de reconnaître et de se ré-approprier une histoire, des coutumes et des traditions. Et d’ailleurs R. n’a pas connu l’apartheid, étant venu du Malawi. En revanche, en tant que féministe et humaniste, il y a un certain nombre de points qui me dérangent dans le maintien de cette tradition.

D’abord, j’ai du mal à admettre le marchandage des mérites d’une fiancée. Cette pratique peut être vécue comme humiliante par les femmes comme le laisse entendre ce témoignage.  Ensuite, le mariage coutumier est par nature asymétrique, les hommes peuvent contracter autant d’unions qu’ils peuvent acquitter de lobola, et ne laissent pas à la femme la propriété de biens. Ainsi, à la mort de leur mari, il est fréquent que les femmes (selon le droit coutumier) se voient refuser par la famille élargie de celui-ci de demeurer dans la résidence où elle habitait avec lui, les procès en succession sont compliqués lorsqu’il y a dans les familles une union célébrée selon la common law et des unions selon la loi coutumière. Les droits des femmes et des enfants à l’héritage sont alors totalement différents. Dans cette décision le tribunal de Pretoria a refusé la requête de la famille d’une femme venda qui contestait le droit à une part de l’héritage de son mari parce qu’il n’avait pas fini de payer la lobola promise, il n’en avait versé que les trois quarts…

Par ailleurs chez les Xhosa, existe la pratique de la Theleka, qui consiste pour le père de la mariée à pouvoir demander régulièrement à son gendre des dédommagements en têtes de bétail, et à avoir le pouvoir, en cas de non paiement, de reprendre chez lui sa fille et les descendants de sa fille. Comme le fait remarquer l’article ici, cette pratique serait non seulement inconstitutionnelle, la loi ne reconnaissant pas le paiement de la lobola comme seule preuve du mariage coutumier, mais aussi contraire aux intérêt de l’enfant ou des enfants ramenés dans la famille maternelle selon le bon vouloir de leur grand-père. Bref j’ai du mal à voir dans les lois coutumières autre chose qu’un instrument du patriarcat, mais c’est sans doute une vue de “féministe blanche” à l’orée de la ménopause…