Molefe, Mo le fait pas?

Le dernier hashtag à la mode sur les réseaux sociaux sud-africains ces deux dernières semaines, c’est #lifeofbrian . On y trouve un nombre de tweets souvent assez comique sur une situation politique qui n’incline pas à la mélancolie…

Nous avons laissé Brian Molefe, en novembre dernier, après la publication du rapport sur la “State Capture”, pleurant en conférence de presse, et inventant un “shebeen” à Saxonwold (lieu de résidence des Gupta) où il aurait passé du temps, à l’insu de sa femme. Un peu éclaboussé par le scandale, il décidait quelques jours après la parution du rapport, de donner sa démission, pour ne pas nuire à la réputation et au bon fonctionnement d’Eskom (également surnommée Eishkom), la compagnie publique d’électricité. Cette attitude avait été saluée comme un exemple de responsabilité, dans un pays qui n’y est guère habitué (relire les précédents posts).

 

En janvier dernier, Brian Molefe refaisait parler de lui alors que l’ANC du North West était en ébullition puisque Papa Zuma avait demandé à un des parlementaires de cette province de démissionner pour laisser sa place au pauvre Brian, privé de moyen de subsistance depuis sa démission (enfin presque puisqu’il devait toucher comme bonus de départ 30 millions de rands comme retraite anticipée). Brian devint donc parlementaire, et nombre de pronostiqueurs se virent fort surpris lorsqu’il ne décrocha pas le ministère des finances au moment du houleux remaniement qui coûta son poste à Pravin Gordhan et précipita la dette de l’Etat sud-africain au statut de junk bond. Quelques cadres de l’ANC auraient émis (pour une fois) quelques réserves.

Voilà donc Brian Molefe, prêtant serment devant Mbaleka Mbete, numéro un du parlement en janvier, frais et dispo comme un écolier lors de la rentrée des classes. Tout semble rentré dans l’ordre quand soudain, le 12 mai dernier, nouveau coup de théâtre, Brian Molefe démissionne du parlement pour reprendre sa place chez Eskom, tranquille, comme si rien ne s’était passé. La nouvelle ne passe pas inaperçue. Quelles mouches ont piqué Brian et ses amis du conseils d’administration de la compagnie d’électricité? Quel sont les motifs d’un tel revirement? Monsieur de la Rochefoucauld (non pas Maxime, l’autre!) l’avait bien dit: “c’est l’intérêt qui guide le monde”. Tout est (bien sûr) une histoire de gros sous…

Parmi les explications successives et embrouillées de Brian, d’Eishkom et de Lynn Brown, ministre des entreprises publiques, quelques pistes. Brian Molefe avait démissionné, pour “ne pas nuire à la gouvernance” de l’entreprise publique, pensant faire jouer la clause de retraite anticipée qui lui assurait un versement confortable de 30 millions de rands (environ 2 millions d’Euros) malgré les seulement dix-huit mois qu’il avait passé à la tête de l’entreprise publique. Las. Il n’avait pas assez bien lu son contrat. Il ne remplissait pas les conditions d’âge pour la retraite anticipée. Brian n’entendait pas pour autant renoncer au pactole (sans blague: honnête et fauché, c’est pas franchement une position enviable dans ce pays).

Il a donc engagé des discussions avec le conseil d’administration, qui avait justement du mal à le remplacer, bien qu’ayant rendu publique (comme exigé par la loi) la vacance de poste et recherché activement un successeur. Le faisant office de CEO était récemment embourbé dans une affaire de favoritisme, de contrats accordés pour une somme dépassant le milliard (!) de rands à un société dont il ignorait que sa belle-fille était mandataire sociale. Bref, début mai, les discussions aboutissent à la démission surprise du Parlement et, le 15 mai à la réinstallation de Molefe dans le fauteuil qu’il avait quitté six mois auparavant. Il est accueilli en véritable rock star au siège d’Eish!kom  lors de son retour… Vous imaginez Jean-Bernard Levy qui serait allé faire un tour ailleurs pendant six mois, accueilli comme ça Avenue de Wagram?

Malheureusement pour lui, ce retour au bercail n’est pas passé inaperçu. La ministre Lynn Brown a été convoquée à Luthuli House (le siège de l’ANC) pour s’expliquer devant les autorités du Parti sur cette décision, qui si elle arrange les affaires de Zuma et de ses amis Gupta, notamment sur le deal portant sur la construction d’une centrale nucléaire a rencontré des réticences chez les non guptaphiles. L’opposition a déposé le 15 mai devant la Haute Cour de justice du Gauteng une interdiction du retour de Molefe aux manettes d’Eskom. La ministre des entreprises publiques a vaguement toussé que, comme le package départ anticipé à la retraite ne fonctionnait pas, il était bien moins coûteux pour l’entreprise publique de réinstituer l’impétrant que de lui payer, sur les deniers de l’entreprise (puisque le fond de pension avait refusé la demande) les 30 millions de rands auxquels il estimait avoir droit. Cette explication n’étant pas suffisante, l’impétrant ajoutait qu’en fait, il n’avait pas vraiment démissionné, mais pris des congés sans solde. Congés pendant lesquels, bien sûr, il avait trouvé amusant de se faire nommer au parlement. L’ennui c’est qu’on ne peut pas être à la fois parlementaire et détenir un poste dans une société publique… Bref un imbroglio qui a connu un nouvel épisode hier (le 23 mai) en attendant la décision de la Haute Cour, avec une commission parlementaire ad hoc réunie pour entendre les explications de la ministre très surprise par le niveau d’hostilité rencontré par cette décision… Inutile de dire que la ministre n’a pas convaincu ses contradicteurs, au premier rang desquels l’ex-ministre des finances Pravin Gordhan, du bien fondé de sa décision.

Seul l’avenir (et la Haute Cour) nous dira si Brian Molefe peut légalement reprendre le chemin de son bureau (et prétendre aux gratifications salariales qui vont avec). On n’est pas à l’abri d’un énième retournement de situation, mais les tensions au sein de l’ANC et les passes d’armes pour la succession de uBaba Zuma laissent présager une fin d’année agitée…

Bref, je suis allée au WEF…

La semaine dernière se tenait à Durban la version pour l’Afrique du World Economic Forum. N’écoutant que mon courage et l’intérêt de mon lectorat, et aussi la possibilité d’avoir un premier aperçu de cette grande cité portuaire qu’est l’ex-Port Natal, je me suis décidée à y faire un tour. Ces fora (c’est le pluriel de forum pour les béotiens ou ceux qui auraient oublié leur latin), ces fora donc, se sont beaucoup développés partout dans le monde ces dernières années et il me paraissait que je pourrai peut-être y glaner des informations inédites. Le thème de cette année était: “Achieving Inclusive Growth”.

Quels sont les enseignements que j’ai tirés de cette escapade de vingt quatre heures? (moins que le président Zuma ou son ministre des finances, ou même Robert Mugabe, qui sont restés les trois jours!!!)

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Sur la forme: une mise en scène particulièrement efficace des pouvoirs politiques, civils et économiques

C’est la seconde ou troisième fois que je viens dans ce genre de manifestation et j’y suis fascinée par le professionnalisme de l’organisation. Tout de même rassembler sur trois jours une grande partie des chefs d’Etats et ministres des gouvernements africains pour les faire dialoguer avec les grands acteurs économiques internationaux et les grandes ONG, c’est en soi un exploit. Le Centre des Congrès Chief Albert Luthuli (un des quatre prix Nobels sud-africains, mais si!) était presque protégé comme Fort Knox. Grilles sur tout le périmètre, policiers en armes, compagnies de sécurité privées à l’intérieur, portiques et détecteurs de métaux à l’entrée de l’hôtel Hilton et du Convention Center. Contrôle électronique des cartes d’accès, donnant la possibilité d’entrée dans les différentes zones. Installation dans les couloirs des coins medias avec journalistes armés de caméras et de micros. Sans compter une partie spectacle assurée par des zoulous en costumes traditionnels venant sonner régulièrement de la trompe devant l’entrée de la salle plénière. C’était quand même impressionnant pour moi de croiser, en chair et en os ces politiques et ces personnalités connues via les chaînes d’information ou les réseaux sociaux. “Tu as vu? C’est Macky Sall?”. “Tu savais toi que Forrest Whitaker était investi dans l’éducation?”. “Mais c’est Cyril Ramaphosa!”. Hélas, au grand dam de mon chauffeur de Uber, je n’ai réussi à apercevoir ni Jacob Zuma (il faut dire que j’ai séché le dîner culturel où il a fini en dansant), ni Bob Mugabe (qui fermera les yeux sur cette familiarité).

Sur le fond: rien de nouveau sous le soleil

Les trois jours étaient rythmés par des discussions et des séances pleinières, avec des thèmes aussi variés (et alléchants) que: la croissance, le leadership, les migrations, le chômage, la corruption, l’éducation, la recherche, les ressources naturelles, le digital, les systèmes de soins, les inégalités… De quoi se cultiver et donner de la visibilité aux activités et aux centres d’intérêt des grands sponsors du forum. Pour avoir suivi deux plénières et deux sessions, je dois avouer que je n’y ai pas appris grand chose, ni les questions, ni les réponses n’étaient nouvelles, mais j’ai quand même eu l’occasion de ricaner. Et ma foi, de temps en temps, ça détend.

Quand par exemple Robert Mugabe, les yeux ouverts (non, il ne dort pas! Il ferme les yeux pour les protéger de la lumière!) affirmait sans sourciller que le Zimbabwe était le second pays le plus prospère du continent après l’Afrique du Sud. Je ne sais pas si c’était avant qu’Eskom menace de couper sa fourniture d’électricité au Zimbabwe pour cause de factures impayées. J’ai eu le plaisir de voir en “live” notre nouveau ministre des finances, l’élégant Malusi Gigaba, qui jouait la carte de la confiance en l’avenir et donnait aux représentants de l’économie mondiale présents l’assurance d’une stabilité du pays et des structures économiques qui allaient à l’encontre des proclamations faites en interne de recherche de Radical Economic Transformation.

Et j’ai bien rigolé aussi quand, dans la session sur les systèmes de santé, le ministre de la santé a dit que son objectif était de créer un système universel de santé en Afrique du Sud. Compte-tenu de l’état du système public actuel avec des hôpitaux bondés au personnel exténué, et la dégradation de la note de la dette souveraine du pays qui va rendre difficile le financement du projet. Quant au devenir des actuels bénéficiaires de plans de santé privés, le ministre ne semblait pas avoir de doute qu’ils rejoindraient sans arrière pensée le système public… J’ai aussi bien ri, mais je suis mauvaise, quand des représentants d’industries pharmaceutiques étaient représentés, au côté d’ONG et de politiques, expliquant comment résoudre tous ces problèmes et jurant la main sur le coeur qu’ils participaient au développement du continent sans la moindre arrière pensée. L’Afrique ne connaît elle pas une croissance démographique qui garantit les débouchés d’un grand nombre de produits? C’est ce qu’on appelle du gagnant-gagnant!

J’étais carrément hilare quand ce grand tiers-mondiste reconnu qu’est Wolfgang Schäuble (ministre fédéral des finances allemand NDLR), à l’issue de ce qui ressemblait quand même à un “crash course” d’économie pour le ministre des finances sud-africain Gigaba: “si vous voulez gagner ces points de croissance qui permettront d’assurer l’avenir de votre pays, il faut que vous vous engagiez à une certaine stabilité, un leadership engagé et responsable”. Le génial Schäuble a ensuite proposé rien de moins qu’une “conférence de Berlin”* pour réfléchir sur la refondation de l’économie du continent.

En fait: une superbe plateforme pour réseauter

Bref, de l’avis de ceux que j’ai pu interroger sur ce qu’ils retiendraient de ce forum, le grand intérêt de ce genre d’évènement, c’est de fournir les carnets d’adresse et les répertoires de cartes de visite. C’est aussi un excellent moyen de rencontrer ceux qui comptent dans la politique et l’économie du continent, de prendre contact, de les jauger, d’être catalogué dans “ceux qui en étaient”. Une question d’affirmer son statut? L’important, c’est ce qui se passait dans les salles bilatérales, ou autour de cafés, ce que vous ne lirez dans aucun compte-rendu. Finalement, le WEF est au niveau mondial ce qu”étaient l’Opéra ou le théâtre à Paris pour la France du XIXème siècle: il fallait en être et y être vu, quelle que soit la qualité de la pièce qu’on y jouait.

Pour ma part, j’ai retenu un chiffre: du fait de son dynamisme démographique, le continent africain doit créer vingt millions d’emplois par an jusqu’à 2020 pour répondre à la demande des entrants sur le marché (qui est déjà loin du plein emploi). Les systèmes éducatifs en place sont loin d’avoir absorbé en quantité et en qualité les besoins de cette jeunesse. Pas sûr que ce soit un facteur apaisant pour les troubles divers dans les universités du continent.

Une dernière anecdote: je suis allée assister à une session sur l’éducation où un certain nombre d’organismes présentaient les solutions qu’ils proposaient pour augmenter le taux d’alphabétisation et d’éducation. Le panel était assez hétéroclite. Il y avait une productrice proposant des vidéos éducatives, un représentant d’une société indienne proposant le sous-titrage de programmes télé populaires pour accroître l’alphabétisation des adultes et leur permettre de lire le journal par exemple. Une représentante des écoles Bridge, des écoles low-cost financées notamment par Mark Zuckerberg. Personne ne s’est permis d’évoquer les ennuis de cet organisme au Kenya et en Ouganda où des jugements leur ont ordonné de plier bagage. Il y avait également un représentant du Boston Consulting Group racontant la mission qu’ils avaient faites pour le gouvernement d’une des provinces indiennes et qui avait amélioré sensiblement les scores des élèves des écoles publiques. Ce qui m’a marquée c’est la présence dans l’assistance du vice-président Cyrille Ramaphosa, et ce d’autant plus que dans son discours de clôture il mentionnait l’éducation des jeunes comme une des priorités des gouvernements africains. Personnellement, j’ai apprécié…

*Pour les plus jeunes ou les plus vieux d’entre nous, pour les étourdis et ceux qui ont tout oublié, c’est par la “Conférence de Berlin” de 1884-1885 que tout a commencé. Elle est un peu considérée comme le péché originel de la colonisation européenne de l’Afrique.

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Elsie Mhlope et le Durban Gospel Choir en clôture du World Economic Forum

L’opium du peuple sud-africain?

Pour l’observateur venu des vieilles démocraties de l’hémisphère nord, il est assez habituel de supposer que la modernisation et la montée de la rationalité économique s’accompagnent d’une sécularisation de la société, et d’un repli des religions de l’espace public. Le “désenchantement du monde” moderne (cf Max Weber) suppose un déplacement de la vie religieuse vers la sphère privée. Venant de France où la séparation de l’Eglise (catholique) et de l’Etat en 1905 a laissé des traces vives, où il est interdit dans les recensements de demander l’appartenance religieuse des personnes, on ne peut qu’être surpris de la place que prennent les religions dans l’espace public de l’une des démocraties les plus avancées d’Afrique. L’inscription des religions dans la vie et l’espace public peut parfois entrer en contradiction avec la lettre d’une des constitutions les plus inclusives du monde.

La religion est l’un des éléments structurant de la vie (et notamment de la vie des Townships) en Afrique du Sud. Pour nous autres qui venons d’un pays où la religion est une affaire privée et relativement discrète, la présence de la religiosité dans la vie de tous les jours est un élément surprenant. La constitution sud-africaine de 1996 énonce dans son préambule: “May God protect our People” et le paragraphe 15 de ladite constitution garantit la liberté de culte. L’hymne sud-africain, “Nkosi sikelel’iAfrika” proclame également “Dieu sauve l’Afrique” et chaque année, au moment de Pâques mon hebdomadaire de référence (le Mail & Guardian) publie un cahier, “the God Issue”, qui traite de différents aspects des religions en Afrique du Sud, donnant la parole à des représentants des religions variées présentes dans le pays.

L’Afrique du Sud est un creuset de religions autant que de peuples. En tant que terre de migrations elle a accueilli de nombreux immigrants avec leurs croyances propres. Les statistiques officielles montrent que 90% des habitants déclarent une religion. Les religions dominantes sont les religions chrétiennes (une soixantaine d’appellations regroupant 85% des croyants) et notamment la Zion Christian Church qui compte plus de cinq millions d’adeptes (un septième de la population adulte), ce qui en fait de loin l’église la plus puissante. Pour information l’église catholique compte 2,5 millions de fidèles, l’église anglicane 1,6 millions la population musulmane (essentiellement venue d’Inde pendant la période coloniale) représente 2% des adultes et l’hindouisme 1% des adultes.

Une religiosité présente et visible

Au quotidien, la religiosité est très présente.  Les signes d’appartenance à une religion sont présents dans l’espace public et cela ne semble pas gêner grand monde. Dans les malls ou les quartiers de bureaux on croise couramment des gens arborant des habits traditionnels ou des signes religieux. J’habite dans un quartier où beaucoup d’habitants sont juifs. Et toutes les semaines, lors du shabbat, je croise une partie de mes voisins, les femmes dans des tenues sombres et sobres, et les hommes en costume arborant la kippa, marchant vers la Schul du quartier. Les adeptes de la Zion Christian Church arborent dans leur vie quotidienne leur badge, un ruban orné d’une étoile métallique. Certains hommes portent même un uniforme et une casquette étoilée. Le week-end, dans mon quartier, je ne peux manquer d’apercevoir une partie des domestiques endimanchés, souvent habillés dans leur uniforme de la Zion Christian Church, il y a des codes couleurs précis, partant pour leurs célébrations. L’un des guides qui m’a fait visiter Soweto m’a confié que quand il n’avait pas grand chose à faire le week-end, il allait aux célébrations de la ZCC à Alexandra qui étaient très festives, les chants et les danses étant particulièrement entraînants.

Quand on lit les auteurs sud-africains, noirs comme blancs, la présence de la religion est assez nette. Les Afrikaners sont des descendants de calvinistes européens croyant à la prédestination et qui se sont ancrés sur ces terres persuadés que c’était Dieu qui les y menaient. Dans le roman “Agaat” de Marlene Van Niekerk déjà évoqué dans ce blog, on voit comment la société Afrikaner de l’apartheid justifie par des raisons religieuses sa domination. Les récits de l’épopée du Grand Trek sont également teintés de cette conviction que Dieu était du côté des boers et leur avait réservé cette terre à faire fructifier.

Le romancier Niq Mhlongo dans son roman “after tears” qui se déroule à Soweto raille la religiosité de la mère du héros et des amies de celles-ci et le côté pique-assiette du pasteur qui habite juste à côté. Dans son autobiographie, peu intéressante par ailleurs, Trevor Noah, comédien qui fait désormais carrière aux Etats-Unis, raconte une enfance rythmée par les évènements religieux, sa mère fréquentant parfois jusqu’à trois églises par week-end et assistant à des réunions de prières certains soirs de la semaine.

Les églises des township débordent. Les célébrations du samedi ou du dimanche y durent facilement quatre heures. Les assemblées religieuses sont une distraction dans ces quartiers dénués d’autres distractions. L’une de mes amies qui a créé une ONG me disait récemment qu’une des lycéennes avec lesquelles elle travaillait lui avait fait part de son dégoût pour la religion. Sa mère, seule adulte référente de la maisonnée, passait la plus grande partie de son temps en prières et en réunions religieuses, la laissant seule. L’adolescente trouvait que sa mère consacrait plus de temps à sa prière qu’à s’occuper de ses enfants. Avec humour elle ajoutait qu’au moins chez les blancs, l’office du dimanche durait une heure, une fois par semaine et qu’après on en était débarrassé du sujet jusqu’à la semaine suivante!

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Garantir la liberté (religieuse ou pas) dans une jeune démocratie, un impératif pas si facile…

Le fait religieux en Afrique du Sud met en évidence les contradictions et les paradoxes à tenir pour cette jeune démocratie. Certes, ses pères fondateurs, dans leur élan humaniste initié par la Charte des Libertés de 1955, ont voulu faire de la constitution de leur pays un exemple de tolérance et de cohabitation des peuples, des croyances et des choix de vie. Dans les faits, l’exercice apparaît plus compliqué.

Le rôle des religions dans l’héritage historique a laissé des traces mitigées. La colonisation a aussi été confortée par les missionnaires. En témoigne cette petite phrase figurant sur les murs du Musée de l’apartheid à Johannesburg.

“When the European came, they had the Bible and we had the land. Now we have the Bible and they have our land”

Certaines églises ont cautionné les positions idéologiques de l’apartheid. Mais des religieux comme le pasteur Beyers-Naudé ont commencé à partir des années 60 à souligner les abominations du régime.

Certaines églises ont joué un rôle certain dans l’avènement de la démocratie. A Soweto, l’église Regina Mundi a servi de sanctuaire au moment des affrontements les plus sanglants entre manifestants et forces de l’ordre pendant les décennies 70 à 90. Nelson Mandela a salué à plusieurs reprises l’importance des églises qui s’étaient engagées dans la lutte contre les injustices.

Desmond Tutu est un exemple de ces ecclésiastiques qui ont défendu un monde plus juste, ont soutenu les mouvements de libération et contribué à l’avènement de la démocratie. Sa contribution décisive à la commission “vérité et réconciliation” a été déterminante pour éviter que le pays ne sombre dans le chaos et la violence. C’est d’ailleurs ce qu’a reconnu le comité Nobel en lui accordant le prix Nobel de la Paix.

Dans les soubresauts politiques qui agitent actuellement le pays, certaines églises et leurs représentants cherchent à faire entendre la voix de la raison. L’archevêque Tutu a même fait une apparition remarquée lors des dernières manifestations contre Zuma au Cap après le remaniement ministériel. Un grand nombre d’organisations non gouvernementales qui cherchent à faire avancer la condition des plus démunis ont une origine confessionnelle.

Cependant, à côté de ces forces progressistes, les pratiques de certaines chapelles, tenues par des prêcheurs noirs comme blancs contredisent les valeurs de l’Ubuntu. Les croyances et les pratiques de certains représentants des églises chrétiennes en Afrique du Sud rappellent les pratiques contestables des pasteurs de la “Bible Belt” du Sud des Etats Unis. Ainsi un pasteur Afrikaner a réussi à réunir le week-end dernier une foule compacte et remarquée à Bloemfontein pour “prier pour l’Afrique du Sud”.  Si l’intention est bonne, les valeurs portées par ses prêches contredisent ouvertement  certaines sections de la constitution sud-africaine. Les discours masculinistes et anti-gay du pasteur vont à l’encontre des droits des femmes et à la liberté de préférence sexuelle prônés dans la constitution. Le mois dernier, un pasteur de la Province du Limpopo a été interdit d’exercer par le tribunal. En effet, il avait imaginé soigner les maux dont souffrait sa congrégation en les aspergeant d’insecticide (Doom!).

Dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive, le poids des églises est également souvent évoqué comme un des freins à l’information sexuelle et de la perpétuation de l’épidémie de SIDA dont les chiffres d’infection sont en hausse chez les jeunes. Il joue un rôle dans les difficultés d’accès à l’avortement, laissant les jeunes femmes aux mains de faiseuses d’anges insuffisamment qualifiées. Dans un pays où la prévalence du SIDA, le nombre de viols et de grossesses adolescentes sont importants, l’impact sur l’avenir de ces jeunes filles est souvent terrible.

Une association (opportunément appelée OGOD!) a récemment porté devant la Haute Cour de Johannesburg pour faire interdire dans six écoles publiques la lecture de textes sacrés, l’exécution de prières chrétiennes en assemblée, et toute référence à des symboles chrétiens dans les blasons portés sur les uniformes des élèves. L’argument de l’organisation est que l’affichage de valeur chrétiennes peut servir de repoussoir pour les élèves d’autres confessions. On pourrait arguer aussi que ces pratiques nuisent à la liberté de conscience des enfants. Les directions de ces écoles publiques arguent du fait que leurs élèves étant massivement chrétiens, il n’y a rien de mal à se valoir d’un ethos chrétien et à propager des valeurs chrétiennes. Le jugement de la Haute Cour est très attendu pour réaffirmer les principes permettant aux différentes communautés de vivre ensemble.

Les sociologues travaillant sur les pays du sud ont fait le constat que finalement la sécularisation n’était pas forcément la conséquence logique de la modernisation. Il sera intéressant d’observer, dans des démocraties comme l’Afrique du Sud, la façon dont va se jouer cette délicate cohabitation entre le respect des croyances de chacun et l’application de principes constitutionnels qui peuvent être en contradiction avec certaines croyances ou certains comportements prescrits par les religions. Encore une fois, la parole des juges sera déterminante, c’est entre leurs mains que reposent le difficile défi de la conciliation des contraires. Leurs jugements seront peut-être des inspirations pour des pays où la sécularisation subit actuellement des reculs posant des questions auxquelles le politique ne semble pas en mesure de répondre de façon satisfaisante.

“Always make religion a personal and private affair confined to yourself. Do not burden others with your religious and other personal affairs” Nelson Mandela

Letter to Makaziwe Mandela Robben Island 21 décembre 1978

Quelque chose de pourri au royaume de Molière?

Pour une fois, ce billet ne va pas avoir comme objet la politique sud-africaine. Puisque nous sommes à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle française, j’ai décidé d’évoquer la France vue de l’étranger et en l’occurrence, de l’Afrique Australe. L’avantage de voyager c’est de voir son pays avec des yeux différents, notamment dans les yeux de ses interlocuteurs. Après dix-huit mois de pérégrinations sud-africaines, j’ai pu recueillir des opinions très variées , parfois erronées, et toujours intéressantes de sud-africains sur la France et les français.

Ces conversations, souvent sur le mode badin avec des personnes rencontrées au hasard d’un voyage, en marge d’une conférence, d’un séminaire, d’un déjeuner ou dîner, ont la vertu de donner un angle sur notre propre pays que nous n’avons pas spontanément. Des questions, des observations lancées à la volée montrent la différence entre la représentation que nous, français, forcément un peu fanfarons, fiers de notre histoire, nous qui avons donné au monde, entre autres trésors de l’humanité, Paris, la plus belle ville du monde, les Lumières, l’accordéon, les droits humains, le camembert, Marie-Antoinette, Yvette Horner et Mireille Mathieu, et celle que se forgent les bipèdes exotiques et bigarrés implantés outre-Zambèze…

La première surprise c’est que finalement, la France n’est pas le centre du monde!!!! Et oui, amis lecteurs, je vous sens tout désemparés, consolez-vous, ce n’est pas bien grave mais ici la France, cela ne signifie rien pas grand chose. C’est tout juste si les amateurs de rugby se souviennent qu’on a failli gagner une coupe du monde* (mais le terrain était lourd, les sangliers avaient mangé des cochonneries, etc.).

Les autochtones amateurs/ amatrices de comédies romantiques ont l’idée que se marier à Paris c’est presque aussi bien que convoler à Venise, mais elles n’ont qu’une idée imprécise d’où les situer sur une carte et de ce qui les différencie. D’ailleurs non Sean, mon chou, Paris ne ressemble pas à Franshoek! Quant à la situation politique, si les journalistes reprennent avec plaisir la fameuse réflexion de Marie-Antoinette “let them eat cake” (“qu’ils mangent de la brioche!”) pour fustiger à l’envi les tendances des dirigeants d’Afrique Australe à se goinfrer pendant que leur population peine à joindre les deux bouts, elle suscite très peu de commentaires ici. Le championnat de football anglais est plus commenté que le Brexit… ou que la politique française…

Quelques infos arrivent à voyager… Malheureusement elles oeuvrent peu pour établir une image idyllique de notre pays (la première destination touristique au monde clamait triomphalement notre ministre des affaires étrangères!). Un chauffeur de taxi du Cap à qui nous disions que nous venions de France nous disait qu’il ne connaissait rien de la France… si ce n’est que nous avions un président qui avait autant de femmes que le président Zuma (sic)… Classe!

Parfois dans les dîners mondains des interlocuteurs polis essaient de se rencarder sur la vie politique française. Souvent, alors que je me perds à essayer d’en résumer les évènements récents, on me répond que finalement, c’est assez similaire à ce qui se passe localement. Maltraiter des migrants qui vous piquent votre travail et vos avantages acquis? C’est dans l’ordre des choses! Embaucher sa femme et ses enfants? Rien de plus normal!  Zuma depuis qu’il est au pouvoir a contribué largement à l’établissement de sa progéniture (et elle est nombreuse, avec quatre femmes officielles, plus des petites aventures extra-conjugales pour être président, on n’en est pas moins homme!).

Faire protéger ses ex à grand frais par l’argent du contribuable? Mais bien sûr que c’est normal! Nkozasana Dlamini Zuma, ex-femme de Zuma (et prétendante à sa succession) circule ces derniers temps avec une protection de la garde présidentielle. “Imagine t’on le Général de Gaulle mis en examen?”. Ici, dans un pays où avoir fait de la prison sous l’apartheid sert de viatique en politique, on n’a pas vraiment de problème avec un dirigeant mis en examen. Zuma ne perd pas une occasion de dire qu’il ne craint pas la prison, ayant connu les geôles de l’apartheid…

François Fillon évoque t’il une cabale des juges à son encontre? Mais il devrait prendre exemple sur le président Zuma qui a déclaré, pas plus tard que la semaine dernière que l’utilisation des moyens judiciaires par ses adversaires (on est dans un régime de common law et ses gens là se traînent devant les tribunaux pour un oui ou pour un non) n’était rien de moins qu’un comportement anti-démocratique… D’ailleurs Zuma a 789 charges qui pèsent contre lui et l’un des enjeux de la bataille qui se joue jusqu’au congrès de décembre, négocier son immunité judiciaire.

Alors, les candidats à la présidentielle française peuvent toujours aller se faire tailler un (voire plusieurs) costard(s)! Ils sont largement dépassés. Il va falloir leur en faire bouffer, des compléments alimentaires pour qu’ils soient à la hauteur et défient l’inventivité des politiques sud-africains!

*de rugby évidemment, les footballeurs français ayant eu une attitude lamentable sur laquelle il n’est pas opportun de revenir

Une semaine politique sans queue ni tête…

Jacob Zuma n’a pas attendu le jour des fous pour jouer une farce qui laisse les sud-africains pantois. La semaine politique a été folle et chargée pour la nation Arc-En-Ciel, prélude au premier avril?

En résumé accéléré, en début de semaine, le rusé Jacob rappelle au pays son ministre des finances Pravin Gordan et le second de celui-ci Mcebisi Jonas, partis faire une tournée en Grande Bretagne et aux Etats-Unis pour rencontrer des investisseurs et les convaincre de la solidité de l’économie sud-africaine et de l’intérêt pour eux d’investir dans le pays. Les raisons du rappel sont confuses, on a évoqué tout d’abord  le fait que “le président n’aurait pas donné son accord à ce voyage”.

On a supposé un lien avec les intérêts de la famille Gupta (lire ici) alors que s’ouvre, à Johannesburg, le procès que ces amis du président (aussi surnommés le “Saxonwold Shebeen”) intentent au ministère des finances suite aux décisions, il y a quelques mois, de toutes les banques sud-africaines auxquelles ils avaient affaire de cesser de traiter avec eux et de fermer les comptes de leurs entreprises. Enfin, après que le président a procédé nuitamment à une démission brutale des deux rappelés sans consultation préalable du NEC (National Executive Committee) de l’ANC comme c’est l’usage, on a laissé entendre que le président Zuma aurait eu vent d’un rapport d’espions (appelé ici intelligence report) faisant mention d’un (improbable) complot de Gordhan et Jonas, partis en Grande Bretagne et aux Etats-Unis pour négocier le renversement de l’Etat sud-africain.

Cette semaine a aussi été marquée par le décès d’une des figures emblématiques de l’ANC, Ahmed Kathrada, affectueusement surnommé “Uncle Kathy”, ancien compagnon de Mandela, jugé comme lui lors du procès de Rivonia, et enfermé aussi pendant 27 ans à Robben Island. Uncle “Kathy’, personnage charismatique et plein de sagesse, avait, il y a un an appelé à la démission de Jacob Zuma, devant le nombre d’affaires qui entachaient sa présidence voir ici. La disparition d’oncle Kathy d’une malencontreuse pneumonie, a quelque peu bouleversé les plans de Zuma qui a attendu la fin des funérailles de ce dernier pour annoncer son remaniement ministériel, et la démission des deux principaux responsables du ministère des finances.

La veuve de Kathrada, Barbara Hogan, ancienne ministre, a demandé expressément au président de ne pas assister aux obsèques, exposant les failles qui traversent l’ANC. Des cérémonies d’hommage à Uncle Kathy se déroulent dans tout le pays dont certaines se sont transformées en manifestations anti-Zuma. Vendredi le parti communiste sud-africain, le SACP a demandé à Zuma de démissionner.

Bref les conjectures vont bon train. Twitter s’affole. Le rand, dont le cours s’était raffermi ces dernières semaines s’est de nouveau dévalorisé, plongeant le monde économique dans l’inquiétude. Mais la probabilité que le rusé Jacob renonce de lui-même à son poste et à la possibilité de mettre à profit les derniers mois de sa présidence pour maximiser à la fois son “indemnité de départ” et minimiser les risques qu’il soit poursuivi pour les diverses malversations dont il est soupçonné est à peu près aussi élevée que celle que l’engagement d’une équipe de pingouins culs-de-jatte sur le Tour de France…

Finalement, la seule bonne nouvelle de la semaine en Afrique du Sud vient peut-être de la province du Cap Oriental où les membres de la communauté rasta viennent de gagner la première manche dans une bataille juridique pour obtenir le droit de cultiver et de consommer chez eux leur propre marijuana, appelée ici Dagga, chez eux. Les usagers voulaient être traités de la même façon que les consommateurs d’alcool ou de tabac. Il y a une vingtaine d’années, le Dagga Party of South Africa avait plaidé (sans succès) que les dispositions du “Drugs and Trafficking Act” entravaient la pratique de la religion rasta. Hier, la Haute Cour a déclaré inconstitutionnelle l’interdiction du Dagga. La décision prise par la Haute Cour n’est pas encore définitive, mais c’est, selon le leader du DPSA, un pas encourageant. Ce progrès est également la conséquence des démarches engagées pour l’autorisation de l’utilisation médicinale de la marijuana, qui est en train d’être examinée et pour laquelle un circuit légal de production et de distribution est mis en place par l’industrie pharmaceutique à travers la “Medical Innovation Bill”. Reste à convaincre le Parlement d’amender le “Drugs and Trafficking Act”.

“Hopefully as people start to move over from alcohol rather to weed, I will see a happier, healthier country” Jeremy Acton, head of the Dagga Party of South Africa to the Star (April 1st, 2017)

“Choose weed over greed”, un slogan à méditer pour le clan Zuma… Allez, ça vaut bien un petit coup de Bob Marley?

Le rêve de Jacob…

Cela fait quelque temps que je n’ai pas abordé le sujet de la vie politique sud-africaine, non pas parce qu’il ne s’y passe rien. La vie politique locale est toujours très mouvementée, mais parce que, comme le disait je ne sais plus quel philosophe, le rire naît souvent de la distance qu’il y a entre la situation du rieur et la situation dont on rit. Or la vie politique occidentale, et notamment la campagne électorale française ces derniers temps, offre de plus en plus ses épisodes chaotiques et qui font douter de la démocratie dont les vies politique africaine et sud-africaine sont coutumières.

En cherchant une illustration pour ce premier billet “vie politique” de l’année 2017, je suis tombée sur cette peinture de Gauguin que j’aime beaucoup, bien qu’elle soit moins connue que celles de sa période tahitienne, peinture de la période “Pont-Aven”dont j’apprécie les couleurs et le mouvement et qui s’intitule “le combat de Jacob et de l’Ange”. Le titre résume ce que sera l’année 2017 pour le président Zuma. Comme cette peinture venait en illustration d’un site d’éducation religieuse, j’ai jeté un coup d’oeil sur le texte et  j’y ai vu quelque ironie.

Au fait, savez-vous qui est Jacob? Ne vous cachez pas derrière votre souris! Si vous ne l’avez jamais fait, plongez vous dans l’Ancien Testament, un des meilleurs livres qui ait jamais été écrits. Un de ceux que j’emporterais sur une île déserte, un condensé d’orgueil, de machinations, de jalousies familiales, d’adultère, de meurtres, de péchés plus laids les uns que les autres, bref un “page-turner” multi-millénaire! Jacob, c’est le fils d’Isaac, le père des douze tribus d’Israel, et depuis son enfance c’est un petit malin (héhéhé). Le prénom Jacob signifie “protégé de Dieu”… Jacob dans la Bible est un insoumis qui mènera un combat contre un ange (représentant Dieu) qui lui révélera ensuite dans un rêve qu’il a été choisi pour être le père du peuple élu (les théologiens me pardonneront ce raccourci).

L’année 2017 sera l’année du combat de Jacob Zuma et de l’ange de la Démocratie sud-africaine. Je ne sais pas si les calvinistes qui ont peuplé la région du Cap et les peuples africains christianisés croient aux anges, mais ils feraient mieux de prier pour que l’intérêt de tous prévalent et non seulement ceux des affidés du clan Zuma. Pourquoi donc cette importance de 2017? En décembre 2017 aura lieu le grand congrès durant lequel l’ANC, au pouvoir depuis vingt-deux ans, désignera le ou la successeur(e) de Jacob Zuma à la tête de l’ANC. Ce ou cette successeur(e) sera évidemment le candidat désigné de l’ANC aux élections présidentielles de 2019. Et l’avenir de Jacob Zuma et de ses 783 charges pour corruption, trafic d’influence etc. on en a parlé ici, dépendra évidemment de la désignation de son/sa successeur/e.

2017-02-25

Les deux poids lourds en lice sont un homme et une femme (combat très paritaire, il faut le souligner): Cyril Ramaphosa, l’un des rédacteurs de la constitution sud-africaine, milliardaire aux intérêts multiples, actuel vice-président de l’ANC qui se voyait déjà promis à la présidence, comme ses prédécesseurs avant lui avaient “naturellement” glissé de la vice-présidence à la présidence, et Nkosazana Dlamini Zuma, femme politique, ancienne ministre de la santé sous Mbeki ayant contribué à retarder l’admission de la bombe sanitaire qu’était le SIDA, ayant récemment terminé son mandat de présidente de l’Union Africaine, où elle n’a guère brillé, mais et c’est surtout le noeud du problème ex-femme de Jacob Zuma, mère de deux de ses enfants, et ayant son rondavel particulier à Nkandla, fief des Zuma.

Le clan Zuma est tout entier à son travail de sape contre Cyril Ramaphosa. Vieux routier de la politique, celui-ci s’est enrichi au moment de l’accession à la démocratie grâce à ses relations politiques avec l’oligarchie blanche. Il est devenu un homme d’affaires respecté, actionnaire minoritaire et membre de multiples conseils d’administration des plus grandes sociétés du pays. Il est perçu comme un allié du capital et du milieu des affaires dans une ANC où le Parti Communiste et l’union des syndicats COSATU sont des composantes non négligeables. Ses états de service ont également été ternis par le rôle qu’on lui prête dans les évènements tristement célèbres de Marikana, en août 2012 où il est soupçonné d’avoir pesé pour une intervention musclée de la police contre les manifestants et grévistes de cette mine de platine pour favoriser ses intérêts et ceux de ses co-actionnaires.

L’affaire s’est soldée par une trentaine de morts et soixante dix blessés dont un certain nombre avec des balles dans le dos… Marikana a marqué les débuts de la défiance de l’électorat traditionnellement ANC avec le parti de Mandela. Qu’un gouvernement issu des luttes de la libération de l’apartheid fasse tirer sur des travailleurs noirs qui constituaient son vivier naturel de voix a ébranlé l’opinion et ouvert la voie aux autres partis.

La route est longue jusqu’au congrès de décembre et pour l’instant bien malin qui pourrait prédire qui sortira vainqueur (ou vainqueure?) de la lutte interne à l’ANC qui s’engage. A l’extérieur du parti, les partis d’opposition, la Democratic Alliance (DA) qui a gagné le contrôle de quatre des grandes métropoles sud-africaines aux dernières élections locales, et l’EFF (les Economic Freedom Fighters) de Julius Malema, semblent vouloir tout faire pour empêcher Jacob Zuma de terminer son mandat, et surtout de faire nommer comme successeure, une personne qui aurait tout intérêt à enterrer les affaires judiciaires du père de ses enfants.

En attendant, Jacob Zuma se montre combatif. Début février a eu lieu le traditionnel discours sur le”State Of The Nation”, à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire de l’année à Cape Town. C’est un évènement annuel, toujours très solennel, où le président vient en grande pompe prononcer ses voeux et son programme pour l’année qui commence devant le Parlement. Le discours est suivi pendant plusieurs jours de réceptions à Cape Town, et de réponses des parlementaires de l’opposition au programme énoncé par le président. Cette année, redoutant plus encore que les années précédentes les manifestations de ses opposants, le chef de l’Etat a fait renforcer les sécurité sur le parcours qu’il devait effectuer avant d’arriver au Parlement. Il a fait appel, de manière tout à fait exceptionnelle à l’armée pour renforcer le discours policier, s’attirant les commentaires désobligeants des partis d’opposition, prompts à brandir la menace de la fin de la démocratie.

La numéro un du parlement a fait évacuer sans ménagement les représentants de l’EFF qui manifestaient bruyamment leur désaccord avec les agissements du chef de l’Etat et s’opposant à ce qu’un chef d’Etat reconnu coupable de non-respect de la constitution s’exprime dans l’enceinte du parlement. La twittosphère a repassé en boucle le visage grimaçant de Julius Malema rudoyé par les personnels de sécurité, et escorté sous bonne garde avec ses co-députés en dehors de l’assemblée. Le “community manager” de la présidence d’Afrique du Sud s’est même fendu d’un “ahahahaha” en réponse à la plainte de Malema alléguant que les Pandore lui auraient massacré les bijoux de famille pour obtenir sa coopération et le faire sortir…

Evidemment, le fond du discours de Zuma a été moins abondamment commenté que les évènements périphériques et la démonstration de force de l’EFF qui a refusé de laisser le président s’exprimer avant d’être violemment sorti de l’assemblée par les policiers en civil.

Le président Zuma n’a rien d’un orateur captivant, et après la demi-heure de bras de fer entre la numéro un du Parlement Baleka Mbete, et la sortie (pacifique celle-ci) des représentants du DA suite au refus de la même Baleka Mbete de faire respecter une minute de silence en mémoire des victimes de Life Esidemeni. Le président Zuma est désormais largement inaudible ce qui ne l’empêche pas de tirer les ficelles en arrière-plan. Ainsi il a contraint un député de la Province du North West à démissionner pour laisser sa place à Brian Molefe, ex-directeur d’Eskom ayant été pointé du doigt par l’ex Public Protector Thuli Madonsela dans le rapport “State Capture” pour sa collusion avec la famille Gupta. La rumeur prétend que cela paverait la voie à un remplacement du ministre des finances honni par le clan Zuma, Pravin Gordhan, par un affidé de Zuma qui pourrait permettre à sa famille de continuer à s’enrichir en négociant des commissions sur des marchés publics…

Les rêves de Jacob Zuma risquent fort d’être perturbés en cette dernière année où il assure la présidence de l’ANC. Mais comme son homologue de l’ancien testament, la ruse est une de ses qualités maîtresses et il ne serait pas étonnant qu’il n’hésite pas à en jouer…

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Ils ont quitté la France du général de Gaulle…

Samedi 28 janvier le consul général de France à Johannesburg, monsieur Raymond Quereilhac est allé comme tous les ans, avec le président de la Société Française de Bienfaisance de Johannesburg, Olivier Lammens, rendre visite et partager la traditionnelle galette des rois avec la communauté française de Vanderbijlpark, petite bourgade industrielle à une centaine de kilomètres au sud de Johannesburg. Je lui ai demandé de l’accompagner. J’avais envie de rencontrer ces français arrivés entre la fin des années 60 et le début des années 70 qui ont fait souche sur place et ne sont jamais repartis. Il paraît qu’il y a eu jusqu’à 800 français à Vandebijlpark. Cela m’intéressait d’entendre leurs histoires, leurs expériences si différentes de celles des “expats” arrivant aujourd’hui dans les banlieues nord de Johannesburg.

Ils étaient une vingtaine, dans la salle d’un petit hôtel de Vanderbijlpark. Certains parlant encore très bien le français, certains l’ayant un peu oublié, truffant leurs conversations de mots ou d’expressions anglaises “so… so…” ou afrikaner… Certains un peu cabossés par l’âge, ils ont allègrement passé la barre des soixante-dix ans! Les deuils, la vie, en ont marqués quelques uns. D’autres semblent avoir mieux tenu le choc, parlant fort et marchand droits comme des i, certains avec enfants et petits-enfants, heureux en tout cas de se retrouver et de partager ce moment.

Vanderbijlpark n’est pas vraiment le genre de bourgade dont vous entendrez parler dans les guides touristiques. C’est une ville industrielle créée dans les années 20 sur les bords de la rivière Vaal par l’ingénieur Henrik Van der Bilj. Un bastion de cols bleus afrikaners. Avec les villes voisines de Sasolburg et Vereeniging, elle forme le triangle industriel du Vaal, regroupant aciéries, raffineries et autres complexes industriels. Elle compte 95 000 habitants majoritairement blancs (à plus de 54%). Une partie de Vandebiljpark a été construite par ISCOR (South African Iron and Steel Corporation, maintenant passé sous la houlette d’Arcelor Mittal) pour loger ses employés. Le long des rues portant des noms d’hommes de lettres: Shakespeare, Milton, Balzac… des barres de bâtiments similaires en briques à un étage en briques avec petite cour, aujourd’hui un peu mités pompeusement baptisés “terraces”, rappellent les cités industrielles de l’Angleterre ou du Nord de la France.

J’ai pu discuter avec plusieurs des participants qui m’ont raconté des histoires de vies très émouvantes et parfois surprenantes. Ils sont arrivés dans la même décennie, entre 61 et 71, avec des parcours qui reflètent ce qu’était la France sous de Gaulle et Pompidou, une histoire qui contraste avec le thème rebattu des trente glorieuses ou la nostalgie de cette France des années 70 si télégénique. C’est de cette France-là qu’ils ont eu envie de partir, de changer d’air, d’horizon. Ils venaient de régions variées. L’une de mes interlocutrices était une pied-noir de la région d’Oran, arrivée en 62 et installée dans le Tarn mais elle n’en supportait pas le climat. Le mari d’une autre était maçon et ne trouvait pas de travail dans sa Normandie natale, ils avaient envie de changer. Une autre est venue à vingt ans avec ses parents, toute la famille déménageait alors, elle n’allait pas rester. Un de mes interlocuteurs venait de Lorraine où il était ajusteur dans une usine, l’autre était électricien dans la région bordelaise. Ils n’aimaient pas le climat social dans ces années 67-68. En Lorraine, les mines commençaient à fermer, il y avait des grèves. Ils ont lu les annonces dans les journaux locaux. ISCOR proposait à des personnes qualifiées des contrats de trois ans pour venir travailler en Afrique du Sud, avec billets d’avion (aller-retour) pour toute la famille, logement sur place. Ils sont allés aux réunions d’information, se sont dit “pourquoi pas?”, ont tout liquidé en France et ont pris l’avion (d’Orly? du Bourget?). Certains se sont mariés à la hâte pour pouvoir venir ensemble. Ils ont atterri à Johannesburg (“aéroport était tout petit alors!”) avec quelques valises. Et le maire de Vanderbiljpark est venu les chercher. Et là, ils ont découvert un autre monde, une autre culture.

Les débuts ont été rudes. “On est arrivé, il pleuvait, mon père voulait repartir tout de suite! Ce n’était pas ce qu’on lui avait dit!”. “Il ne nous avaient pas tout dit à la réunion d’information” dit un autre en souriant. Il a fallu s’habituer. Ce n’était pas la vie de cocagne. On avait des maisons par contrat, mais elles n’étaient pas meublées. Il fallait attendre les premières payes et mettre un peu de sous de côté pour acheter une table, des chaises, un frigidaire… pour la machine à laver, on a attendu longtemps!  On faisait les lessives à la main. Il fallait aussi se faire comprendre dans les magasins, trouver de quoi manger. “on ne comprenait pas ce qu’il y avait, heureusement ma femme parlait un peu l’anglais”… “Les Afrikaner n’étaient pas sympa avec nous, ils nous regardaient d’un drôle d’air… Ils pensaient qu’on était là pour leur prendre leur travail”. “Ils nous ont traités comme des nègres” lâche une de mes interlocutrice qui ne mâche pas ses mots. Ils ont dû apprendre la langue, pour se débrouiller. Certains ont été tentés de repartir au bout de trois ans, mais ne l’ont pas fait. Ils se sont habitués à ce nouveau pays, à son climat. Ils ont appris à négocier leur contrat (toujours regarder l’aide médicale et la retraite!). Certains ont acheté leur maison. “C’était plus sûr, sinon chaque fois que vous changiez de travail, on vous mettait à la porte de chez vous”. A l’époque, c’était facile de changer de travail, les français étaient bien formés, on les embauchait tout de suite. Les enfants sont nés, ont grandi, se sont faits à cette vie. Certains vivent encore à Vanderbiljpark d’autres sont allés vivre ailleurs.

En cinquante ans le pays a changé, mais ils sont restés, ils ne se sentaient pas vraiment chez eux en France quand ils rentraient, pas très souvent, pour des évènements familiaux. Les bouleversements politiques en Afrique du Sud, la fin de l’apartheid, ils ont fait avec, même s’ils reconnaissent que sur la fin, c’était plus difficile de trouver du travail. Ils disent aussi que pour leurs enfants c’est dur. Il y a eu des épreuves, des deuils, des enfants partis trop vite, des veuvages dont l’évocation leur serre la gorge. Mais leur vie est ici, ils essaient de s’entraider face aux épreuves.

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Post-scriptum: Ayant eu un commentaire sur une “zone d’ombre” de cet article (dont une partie abrégée est parue sur lepetitjournal.com de Johannesburg) sur les opinions politiques des personnes citées dans ce texte et leur complaisance supposée avec le régime de l’apartheid, je souhaite apporter quelques précisions. D’une part, j’ai rencontré ces personnes lors d’un évènement festif, le partage de la galette des rois et cet article n’est pas le fruit d’entretiens structurés avec les personnes, mais d’échanges. Ce n’est donc pas un travail sociologique mais une rencontre. J’ai personnellement été surprise que, lorsque je leur ai demandé quelle avait été leur impression en arrivant en Afrique du Sud, aucun ne m’ait mentionné la dureté de l’apartheid, alors qu’à mes yeux c’était le problème structurant d’Afrique du Sud dans les années 60 (montée puissance, premiers déplacements massifs, régime policier etc.). Lorsque je leur ai posé la question “et l’apartheid?” ils m’ont répondu qu’ils avaient fait avec. Et en même temps, pour des français quittant la France de ces années-là, la séparation entre les blancs et les noirs et l’état policier n’était peut-être pas si choquante que ça. Il se peut aussi que la séparation ait été tellement bien organisée dans ce triangle industriel afrikaner que les français n’aient pas vu (ou n’aient pas voulu remarquer) ce qui se passait en dehors de leur univers immédiat. C’est ce qui m’a intéressée chez eux, c’est ce prisme très “France des années 60” qui se ressent même pour certains dans leur façon de parler, qu’ils ont gardé.