Adieu, veau, vache, cochon, couvée?*

Lorsqu’on vit au long cours à Johannesburg, qui est une mégalopole mondiale, ancrée dans la modernité, une “world class city” comme s’en enorgueillit régulièrement le maire de la ville, on peut parfois oublier qu’on est aussi dans une ville profondément ancrée en Afrique. Et puis… et puis il y a de ces petits évènements du quotidien qui vous ramènent sur le continent, et c’est tant mieux. Il y a quelque temps j’ai été transportée de joie par un texto publicitaire. Celui-ci me proposait de m’enrôler dans une loterie en ligne pour gagner… je vous le donne en mille… un voyage aux Seychelles? une voiture de luxe? un bijou de prix? que nenni! la loterie me proposait tout simplement de gagner… une vache! A vrai dire, une vache ou son équivalent en espèces sonnantes et trébuchantes, mais ce détail m’a réellement mise de bonne humeur. D’habitude on me propose plutôt une assurance funérailles, nettement moins drôle vous en conviendrez! (J’ai évoqué le sujet de l’importance culturelle des funérailles ici). Comment expliquer ce gros lot extraordinaire aux yeux européens?

Bien qu’on en voie assez peu en ville, la vache tient une place à part dans la vie quotidienne et l’imaginaire sud-africains (et africains). Le nom générique des trois tribus les plus nombreuses d’Afrique du Sud (Xhosa, Zulu et Swati): les tribus “Nguni” est aussi celui donné à l’espèce de bovidé domestique la plus commune en Afrique Australe dont l’arrivée dans la région est supposée coïncider avec les migrations bantoues entre 600 et 1400. Posséder un cheptel est un signe de respectabilité voire d’opulence pour un certain nombre de peuples africains. Les vaches servent de monnaie d’évaluation du prix de la fiancée (lobola) dans une grande partie de l’Afrique Australe, j’en ai parlé ici. L’an dernier, la lobola payée par la famille Zuma pour le (second) mariage d’un de ses fils avec Ziyanda Dlamini, une fille de la famille royale swatie a défrayé la chronique, comportant entre autres espèces sonnantes et trébuchantes, pas moins de 120 têtes de bétail!

Ce n’est sans doute pas un hasard complet si l’artiste sud-africaine Nandipha Mntambo a choisi le thème de la peau de vache nguni pour sa première expo en solo au tout nouveau Zeitz-MOOCA à Cape Town, dont elle a fait des sculptures féeriques.

Posséder un cheptel nombreux est encore aujourd’hui un signe de pouvoir, même pour des familles dont le revenu et/ou la subsistance ne dépendent plus de la taille du troupeau. Ainsi, les deux derniers présidents du pays ont fait la une des journaux cette année pour des actualités relatives à leurs troupeaux. Jacob Zuma a été mis en cause très récemment pour avoir accepté de recevoir en cadeau de Supra Mahumapelo, numéro Un de la province du North-West, un troupeau dont la valeur est estimée à 1,5 millions de rands. L’ennui c’est que ce troupeau était au départ destiné aux fermiers noirs démarrant un élevage. Le troupeau est hébergé à Nkandla, propriété célèbre de la famille Zuma, mondialement connue pour sa piscine anti-feu et son poulailler financés par l’argent du contribuable sud-africain aux motifs d’amélioration de la sécurité de la résidence. L’histoire ne dit pas s’ils ont monté un élevage de la même espèce d’oies que celles qui protégèrent naguère le Capitole romain des invasions puniques.

Quant à Cyril Ramaphosa, c’est la publication d’un beau livre  de table basse “Cattle of the ages” commandé au photographe Daniel Naudé et dont il a écrit les textes à la gloire des vaches Ankole. Il partage la passion de cette belle race ougandaise qu’il a eu le privilège d’introduire en Afrique du Sud et dont il possède maintenant un très photogénique (et lucratif) troupeau, avec ses homologues Yoweri Museveni d’Ouganda, et Paul Kagame du Rwanda. Espérons que cette passion commune n’inspirera pas au président Ramaphosa l’idée de les imiter en matière de réformes constitutionnelles. Le président Museveni aligne un nombre record de réélections depuis 1996 (il a pris le pouvoir en 1986), et souhaite modifier la loi pour pouvoir être réélu une fois encore. Le président Kagame, qui aurait fait un excellent travail au Rwanda au demeurant, a quant à lui fait modifier la constitution de son pays en décembre 2015 et voter un texte qui lui permettrait de gouverner le pays jusqu’en 2034 ce qui lui a valu une chute de popularité immédiate parmi les puissances occidentales… Il nous reste à souhaiter ne laisse pas “gros Jean comme devant”, comme l’écrivait l’auteur de la fable, le peuple sud-africain porteur de l’espoir d’une “aube nouvelle”.

*Jean de Lafontaine, “La Laitière et le Pot au Lait”

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Fin de partie en vue pour Jacob Zuma?

Encore une folle semaine politique au pays de Mandela. L’évènement le plus commenté en a été la remise à une date ultérieure du discours sur l’état de la Nation sud-africaine que devait prononcer Jacob Zuma le jeudi 8 février. Le 31 janvier, Mnusi Maimane, leader de l’Alliance Démocratique (DA) avait écrit à Baleka Mbete, numéro Une du parlement, pour lui demander de reporter le SONA (State Of the Nation Address) jusqu’à ce que l’Afrique du Sud soit dotée d’un nouveau président. Tout ce que pourrait prononcer un Jacob Zuma affaibli par les affaires de corruption et la victoire de Cyril Ramaphosa à la conférence nationale de l’ANC en décembre 2017, n’aurait aucun sens. Pourquoi dépenser des millions de rands dans une cérémonie qui aurait pour point central un discours vide ? L’EFF promettait, comme les années précédentes des démonstrations de force… un petit rappel ci-dessous de la houleuse rentrée parlementaire, deux mois après la publication du remarqué rapport de la Public Protector sur le “State Capture” qui insistait sur la corruption à grande échelle sévissant au plus haut niveau de l’état sud-africain.

Baleka Mbete a sagement reporté sine die les célébrations. En effet, le discours qui marque l’ouverture du Parlement et du Conseil National des Provinces pour l’année, marque le début de réceptions d’officielles de toutes sortes, diplomates et membres de l’élite économique et politique sud-africaine.

L’annonce que le discours ne serait pas prononcé jeudi 8 Février comme prévu, car les conditions d’une ouverture du parlement dans une certaine sérénité n’étaient pas réunies, a fait repartir les rumeurs de prochaine démission de Zuma. L’exécutif de l’ANC s’est réuni longuement tout le week-end dernier à la résidence du président de la république à Pretoria pour discuter d’un éventuel retrait de Zuma, conformément au souhait du nouvel exécutif de l’ANC. On aurait presque aperçu les vautours voler en cercle au dessus de Mahlamba Ndopfu, la résidence des présidents sud-africains à Pretoria.

Mais rien n’y a fait. Le rusé Jacob ne semble pas pressé de laisser son poste. Chacun y est allé de son pronostic. Il négocierait un parachute doré, demanderait des garanties sur son impunité, etc. Toujours est-il que personne n’a pu lui faire entendre raison. Il est encore dans la place et compte bien y rester. Il ne partira pas contraint et forcé mais quand il l’aura décidé. Les partis d’opposition ont promis un blocage national si Jacob Zuma prononce le SONA. Julius Malema, qui a été un des plus fervents supporters de Zuma lorsque celui-ci a obtenu la peau de Thabo Mbeki en 2007, a juré de mettre fin à la présidence Zuma. Une motion de censure a déjà été déposée pour le 17 février, et une journée nationale d’action de l’opposition à Zuma est prévue pour le 22 du même mois. Tout cela laisse de marbre l’occupant des Union Buildings.

La menace judiciaire se précise, une nouvelle bataille sur les 783 charges de corruption qui pèsent contre Zuma a été perdue par ses avocats. Une enquête sur le State Capture devrait être ouverte sous la houlette d’un juge indépendant. Le comité exécutif voudrait éviter la honte de l’impeachment ou du procès pour corruption alors que Zuma est encore en place, mais comment lui faire entendre raison? Lui forcer la main reviendrait à braquer les soutiens que uBaba possède encore dans le parti qui ne peut pas se payer le luxe d’une hémorragie de cadres en prévision des élections de 2019. Laisser traîner la situation peut également faire paraître comme déjà affaiblie la nouvelle direction de l’ANC et ternir l’aura dont peut bénéficier Cyril Ramaphosa dans l’élite économique du pays.

Bref, on aurait tord de vouloir enterrer trop vite uBaba décidément rompu aux manoeuvres politiques. La formule qui résume le mieux l’impasse politique du moment en Afrique du Sud est celle qui figure sur la couverture du Mail & Guardian de cette semaine: “He’ll go now-now” (c’est à dire, quand il le voudra). Pour les non initiés, lorsqu’un interlocuteur sud-africain vous annonce qu’il vient “now-now” ce n’est pas forcément une bonne nouvelle, cela annonce un futur éventuellement proche… ou pas!

L’univers impitoyable des zama zama…

Les zama zama font régulièrement parler d’eux dans les quotidiens locaux. Je ne m’étais jamais réellement intéressée à eux avant un fait divers sordide survenu la semaine dernière dans “l’informal settlement” de Cloverdene à Benoni, à l’ouest de Johannesburg. Sept corps de morts par balles pourrissant au soleil ont été retrouvés dans un terrain vague et identifiés comme des zama zama, des mineurs clandestins, faisant craindre la reprise d’une guerre entre différents groupes rivaux. Les craintes ont été ravivées par les meurtres, quelques jours plus tard, de quatre femmes apparentées aux victimes alors qu’elles préparaient leurs funérailles. Depuis 2015 la police d’Ekhuruleni aurait dénombré plus de quarante meurtres liés à la guerre des zama zama sans avoir la moindre piste quant aux responsables des tueries. Il faut dire que le manque d’efficacité de la police sud-africaine confine à la légende, et que redresser les torts faits aux zama zama, comme des habitants des townships en général est probablement le cadet de ses soucis.

Les zama zama (“essaye, essaye” en zoulou) font partie des recalés de l’histoire, des invisibles victimes des abandons progressifs des anciens sites miniers. Ils sont, comme l’a formulé joliment une journaliste de Business Day, au fin-fond de la chaîne alimentaire de l’activité minière illégale. Ils sont en grande majorité étrangers, venant des pays avoisinants: Mozambique, Zimbabwe, Malawi, Lesotho, Swaziland pour travailler. Ils se sont trouvés coincés quand les mines ont fermé. Ils sont une conséquence du désinvestissement continu dans l’activité minière et révèlent une partie sombre de la vie de ce pays, une réalité clandestine dont on ne prend conscience périodiquement qu’avec les entrefilets dans les journaux.

On trouve des zama zama partout où il y a des mines désaffectées ou des gisements non exploités. Autour des gisements de chrome dans le Limpopo, dans des anciennes mines de charbon du Mpumalanga, et bien sûr tout autour des restes de ce fameux filon d’or découvert en 1886 sur le plateau du East Rand qui allait accueillir l’incroyable développement de Johannesburg. La géographie de la ville, pour peu qu’on s’y intéresse où même si l’on en déploie simplement un plan de papier révèle une quantité impressionnante de poches de terrain non construit et clôturé, ce sont les anciens puits de mine rendus théoriquement inaccessibles lors de la fin de leur exploitation industrielle, mais auxquels les zama zama trouvent toujours un moyen d’accéder. Lorsque la presse ne fait pas état de la guerre des gangs de zama zama, elle rapporte des opérations de sauvetage dans les boyaux des mines, par les bénévoles du MRS (Mines Rescue Service)…

Les témoignages des zama zama que l’on peut lire montrent que le choix de leur activité est un choix par défaut. Avec un taux de chômage officiel avoisinant les 40% en Afrique du Sud, il ne faut pas faire le/la difficile pour pouvoir gagner sa pitance quotidienne. Descendre dans les entrailles de la terre et essayer d’en arracher quelques éclats d’or paraît une alternative convenable. Il faut bien sûr du cran, pour circuler/ramper et travailler dans des conditions rudimentaires, dans ces boyaux mal entretenus, parfois inondés, où rendus difficiles par les éboulements, (plus de 16 000 kms de galeries sous la Witwatersrand Belt selon Greg Mills), avec les risques d’effondrement que cela comporte. Il faut aussi payer la “sécurité”/protection, des gangs qui se disputent férocement les accès aux galeries et prélèvent leur dîme sur les mineurs clandestins, soit en quantité de sable à tamiser, soit en espèces sonnantes et trébuchantes. Avec près de dix fois moins de zama zama que de mineurs employés officiellement dans les mines d’or en activité (15 000 contre 120 000), on dénombre deux fois plus de morts pour l’exploitation illégale des anciennes mines. On meurt tôt quand on est zama zama…

Les revenus ne sont pas non plus mirobolants, même si la valeur pour 2015 des 8 tonnes d’or extrait par les clandestins au total est estimée à 400 millions de dollars, les zama zama ne sont payés que la moitié du cours de l’or au gramme par des intermédiaires qui le cèderont à des revendeurs possédant une licence.

L’importance du nombre des zama zama vient de la désindustrialisation et du désinvestissement dans le secteur minier depuis la chute de l’apartheid. L’Afrique du Sud représentait 40% de la production mondiale d’or à la fin des années 80, elle n’en était plus qu’à 5% en 2016, le nombre de mineurs ayant été quasiment divisé par deux. Cette chute n’est pas due aux réserves aurifères qui restent parmi les plus importantes au monde, mais aux difficultés d’extraction des actuelles réserves d’or, qui demanderaient des investissements importants, et une charte du secteur minier très défavorable aux investisseurs qui n’ont pas voulu prendre de risque. Ce qui a résulté en une fermeture des mines et à des licenciements massifs.

Comme dans l’étude de la chercheuse Sarah Mosoetsa dans deux townships du Kwazulu Natal ayant subi de plein fouet la désindustrialisation post-apartheid, la seule ressource restant aux travailleurs licenciés et ne disposant pas d’autres sources de revenus, est de s’engager dans une activité économique informelle. L’activité informelle choisie est rarement très différente de celle exercée dans leur activité formelle antérieure. Un certain nombre de femmes des townships étudiés, travaillant auparavant dans le textile avaient acquis une machine à coudre pour revendre leurs services comme couturières. Pour les ex-mineurs du Witwatersrand, l’extraction clandestine devenait l’issue la plus évidente, les laissant à la merci des gangs et des risques d’une activité dans les marges.

Quelle(s) solution(s) au problème des zama zama?

En août 2017 des zama zama ont marché sur le département des Mines à Pretoria pour demander la légalisation de leur activité d’extraction, la création d’un statut de mineur indépendant, qui finalement reproduirait le schéma des premiers arrivés sur l’East Rand avec leurs pelles et leurs pioches pour commencer ce qui ferait la fortune de Johannesburg, bientôt confisquée par les Randlords.

Mais cette proposition se heurte à une charte de l’industrie minière très rigide, et impliquerait d’imaginer ce que pourrait être le statut de ces travailleurs indépendants et comment réguler une activité dangereuse à la fois pour les mineurs et les riverains? Les remblais des précédentes exploitations et les dépôts d’eau teintée du mercure utilisé par l’industrie pour agréger l’or rendent durablement inhabitables et impropres à la culture des pans entiers des abords de Johannesburg.

Par ailleurs, ces travailleurs étant en majorité des migrants des pays voisins, l’état sud-africain, comme la police, n’ont pas vraiment de motivation à trouver des solutions. Leurs états d’origines, englués dans leur problèmes économiques et politiques sont tout aussi inefficaces à protéger le sort de leurs ressortissants à l’étranger…

Le problème des mineurs/orpailleurs clandestins n’est pas unique, peut-être serait-il intéressant de voir comment d’autres pays ont essayé d’y répondre?

En guise de conclusion, une superbe chanson du regretté Hugh Masekela, décédé ces jours-ci, qui parle du sort de ces mineurs étrangers pour qui le train à vapeur qui les emmenait travailler sur les mines de l’East Rand symbolisait la séparation avec leurs familles…

* L’image utilisée en illustration de ce billet est une réinterprétation personnelle d’une peinture de Sam Nhlengetwa, artiste sud-africain que j’apprécie beaucoup pour la justesse de sa dépiction de l’univers des petits travailleurs de Johannesburg.

 

 

 

 

 

 

Sanibonani (Je vous vois)!

Voici donc presqu’un mois que je n’ai pas écrit de billet, il faut dire qu’ici, à partir du 16 décembre, fête de la réconciliation, ce sont les vacances d’été en Afrique du Sud. Joburg se vide de ses habitants qui vont retrouver leurs familles dans les provinces ou prendre le frais dans un des très agréables lieux de villégiature des côtes sud-africaines. La rentrée des vacanciers coïncide à quelques jours près avec la nouvelle année. Les étudiants, lycéens et écoliers ont encore un peu de vacances, mais les entreprises vont reprendre leurs activités demain, le 8 janvier, à un rythme quasi  normal, sauf Gregg, mon coiffeur qui ne rentre qu’à la fin de la semaine du Little Karoo, le traître!

Il est un peu tard pour vous présenter des voeux en bonne et due forme pour la nouvelle année. Ici, les voeux sont plus succincts, on les présente le 1er de l’an, voire la première semaine, mais la coutume de se souhaiter la bonne année jusqu’à fin janvier ne semble pas être d’actualité. En revanche j’avais envie de revenir sur un fait quotidien qui fait pour moi le charme de la vie en Afrique du Sud : les rites de salutation. Dans ce pays marqué par la violence et les inégalités, s’il y a une chose qui ne lasse pas de me surprendre, c’est la chaleur avec laquelle les personnes se saluent, lorsqu’elles se croisent, dans la rue par exemple, ou lorsqu’on entre dans une entreprise, un magasin, bref, partout.

Cela surprend, au début, ce degré d’intérêt pour votre modeste personne. “Good Morning, how are you doing today?”, entendus, x fois par jour, de la part des gardes de la compagnie de sécurité, des jardiniers, des commerçants, des gens que vous croisez en promenant votre chien. Vos interlocuteurs d’origine africaine agrémentent souvent leur salutation d’un “Mama/Baba/Sissi/Bra”. Ne pas se vexer si l’on vous donne du Mama ou du Baba, lorsqu’on est dans un pays où les anciens sont (en théorie) extrêmement respectés, c’est une marque de déférence. Sissi (sister) et Bra (brother) sont utilisés pour les gens d’une même tranche d’âge ou d’égale situation sociale. A la question rituelle s’enquérant de votre santé il faut répondre: “Good morning, I’m very well and you*?”. Je vous rassure, votre interlocuteur ne s’attend pas forcément à ce que vous lui détailliez vos insomnies, vos crises de rhumatismes ou vos peines de coeur. Toute interaction/transaction avec une personne doit commencer par ce petit rituel, qui peut surprendre ceux qui ont l’habitude d’aller droit au but. Pas question de commander votre croissant et votre café sans vous être auparavant enquis de la santé de votre serveur/serveuse/barista…

Et l’on finit par s’étonner, lorsqu’on rentre en Europe, de la sécheresse de relations limitées au minimum transactionnel. Lors de mon dernier séjour à Paris, en juillet dernier, j’ai eu du mal à m’y réhabituer au caractère abrupt de la prise de contact. Le “bonjour” était en général de mise, mais aller plus loin aurait sans doute perçu comme une intrusion mal venue dans l’espace intime de mes interlocuteurs. Ma frustration fut encore plus grande à Londres, où les gens ne vous saluent jamais dans la rue lorsqu’ils vous croisent et où le “good morning, good afternoon, good evening” semble avoir été rayé des procédures des caissières/barista ou autres employés des services auxquels j’ai eu affaire. A leur décharge, en cette période pré-Brexit, ces petits emplois de contact sont souvent tenus par des non-britanniques dont l’anglais n’est pas la langue maternelle et auxquels la subtilité de la langue peut échapper…

Les salutations font partie de ces “rites d’interaction” décrits par Erving Goffmann, l’un de mes sociologues préférés. Et elles sont spécifiques à chaque société. Ce qui se joue dans chaque répétition du rite de salutation, c’est la cohésion de la société, c’est le sentiment que chacun y a/ y est à sa place, et y est reconnu en tant que personne participant de cette société. Seuls l’étranger, l’enfant ou le fou seront excusés de ne pas respecter les civilités.

Les salutations sont encore plus touchantes/émouvantes/surprenantes en zoulou lorsqu’on en observe le sens littéral.  Quand les occidentaux se contentent de souhaiter un “bonjour” général et générique, les salutations en zoulou prennent la mesure de ceux/celles auxquels elles s’adressent. Si l’on salue une personne, ce sera “Sawubona”: “je te vois”, pour plusieurs personnes “Sanibonani”: “je vous vois”. Vous êtes là, devant moi, je prends acte de votre présence. Il y a vraiment cette dimension de la reconnaissance de l’autre. Cette première reconnaissance s’accompagne ensuite de la question “unjani?” (ninjani pour plusieurs interlocuteurs): “comment vas-tu”, auquel on peut répondre: “ngikhona”: “je suis présent.e ou “ngisaphila”: “je suis vivant.e”

Alors évidemment, on pourra objecter que le propre du rituel, ressassé de jour en jour, c’est de vider de sens les mots, qu’à force de les répéter, ils n’ont plus leur signification initiale. De la même façon qu’on ne cherche pas à avoir votre bulletin de santé lorsqu’on demande si vous allez bien, votre interlocuteur/interlocutrice zoulou.e voient bien que vous êtes devant eux, ou vivante lorsqu’ils vous posent la question. N’empêche que cela me remue, qu’on réponde “je suis présente”, ou “je suis vivante”  à la question : “comment allez-vous?”. 

Je ne suis pas linguiste et j’aurais du mal à retrouver l’origine de ces formules, mais poétiquement, je trouve que c’est un rappel de notre condition de mortels, que c’est une belle injonction à prendre la vie non pas comme un spectacle, mais comme un monde dans lequel nous avons tous notre part. J’y vois aussi une manifestation de cet Ubuntu: “je suis parce que nous sommes”. En manifestant que nous sommes présents les uns aux autres, nous pouvons composer ensemble une société qui nous comprenne vous et moi, et qui soit un peu meilleure. J’y vois comme un “carpe diem”, une sagesse africaine.

Alors au moment de clore ce premier billet pour 2018, j’ai envie de vous redire: “Sanibonani/ Je vous vois” et je vous souhaite d’être présents et de vivre pleinement cette nouvelle année, entourés de ceux que vous aimez.

* “Bonjour je vais bien et vous?”

 

De quoi les prénoms sud-africains sont ils le signe?

Lorsqu’on s’installe dans un pays étranger, on doit souvent se faire au fait que les personnes y portent des noms étranges ou du moins peu familiers. En arrivant à Johannesburg j’ai été surprise par la variété des prénoms portés par ceux que je croisais, enchantée par les Prince, Princess, Joy, Pretty, Blessing, Gift, Raven, amusée par les Morné (oui, en français ça sonne bizarre), Donnée, Brené, Amoré, et intriguée par les Sipho, Sibusiso, Xolani, Themba, Nothemba, Nomvulo, Mpho, et quelque peu interloquée par les (rares) Disappointment, Rehab, Patience, Perseverance (véridique !)…

La variété des prénoms n’est pas étonnante en soi. Elle est le signe d’une terre où ont convergé des tribus d’origines différentes qui y ont fait souche au cours du temps et porte le poids des modes et des traditions de ces différentes vagues d’immigrations. Venant de France et ayant atteint un certain âge, je suis habituée à une variété de prénoms assez restreinte, avec une prédominance des prénoms d’origine judéo-chrétienne, même si cela évolue. Comme l’a montré Baptiste Coulmont, grand spécialiste de la sociologie des prénoms en France, le répertoire des prénoms s’est beaucoup étendu depuis le 19ème siècle et s’est ouvert à une plus grande variété. Le prénom est à la fois un marqueur générationnel, culturel et social. Baptiste Coulmont s’amuse d’ailleurs tous les ans à mesurer la fréquence des prénoms dans l’obtention des mentions au bac.

Au-delà de l’enchantement de la nouveauté des prénoms sud-africains et de la grâce que je trouvais à certains, la suggestion de Sipho, mon prof de zoulou que les prénoms africains avaient tous une signification, et la réponse d’une jeune mère que j’interviewais pour ma recherche “becoming a mother in Johannesburg”*, “je n’ai pas choisi le prénom de mon bébé, le premier-né il appartient à ma mère, c’était à elle de le choisir”, m’ont incitée à aller chercher un peu plus loin sur la façon dont les prénoms sont choisis dans les différentes communautés sud-africaines.

Je n’ai pas trouvé de référence consultable sur Johannesburg, mais un article très intéressant sur les pratiques de choix du prénom dans la région du Cap Oriental autour de la ville universitaire de Grahamstown où se trouve l’Université (currently referred to as) Rhodes. Cet article de Vivien de Klerk et Barbara Bosch s’intéresse, juste après la chute de l’apartheid, aux particularités de l’attribution du prénom dans différentes communautés autour de la ville. Les questionnaires, en anglais, afrikaans et isiXhosa ont été distribués dans les écoles primaires de la localité et une centaine d’entretiens en maternité ont été conduits pour comprendre comment ont été choisis les prénoms des enfants.

Esthétique vs symbolique

Les résultats montrent des différences nettes de pratiques entre les répondants blancs et non-blancs mais pas seulement. Les différences résident à la fois dans le moment du choix (souvent avant la naissance pour les blancs, moins souvent pour les non-blancs), dans les modalités du choix (qui choisit quels sont les justifications du choix), dans le degré de liberté dans le choix (plus de recoupements dans les noms Xhosa que dans les noms blancs), et dans le fait que la signification plus que l’esthétique est massivement privilégiée chez les répondants noirs.

Parmi les répondants dont la langue maternelle est l’anglais, les modalités du choix du prénom étaient assez semblable aux pratiques des autres pays anglophones: choix par les parents, dans un répertoire de prénoms “traditionnels” pour la plupart, dont les parents ignorent l’origine ou la signification. Ces critères ne sont donc pas invoqués comme raison du choix. Les raisons principales sont les goûts personnels, la volonté de donner le nom en mémoire d’une personne souvent un membre de la famille qu’on veut honorer. C’est notamment le cas le plus fréquent pour les garçons premiers-nés. Les anglophones natifs sont ceux qui se montrent les plus libres dans le choix du prénom.

Parmi les répondants dont la langue maternelle est l’afrikaans, on compte les afrikaners et les “colored” (catégorie forgée pendant l’apartheid qui rassemble des métis et descendants de métis). On retrouve dans cette catégorie la coutume de donner aux enfants les noms des grands-parents, et une plus grande inventivité dans les prénoms, composant des prénoms existants avec des prénoms de personnalités étrangères.

Pour les répondants Xhosa la signification du nom est très importante. Les parents de ce groupe montrent plus de contraintes dans la procédure de choix du prénom que ceux des deux autres groupes. On donne un prénom à l’enfant en fonction des circonstances de sa naissance, du sens que la famille donne à celle-ci. Ce sont soit les parents, soit la grand-mère qui choisissent le prénom.  C’est dans ce groupe que l’on trouve les enfants dont les prénoms sont choisis le plus tard (parfois des jours après la naissance), bien que pour certains des répondants le choix du prénom ait fait l’objet de discussion en amont.

Les significations des prénoms peuvent donc être liés aux sentiments des parents au moment de la naissance : Zukisa : « patience » pour des parents qui ont attendu longtemps, Xolelwa  : « sois pardonnée » pour l’enfant d’une femme qui a eu un enfant non attendu. Ils peuvent aussi constituer un remerciement aux ancêtres pour l’arrivée de l’enfant : Sibongile, Ayabonga, Bongani, Siyabulela, sont tous des prénoms qui signifient la gratitude. Les prénoms peuvent avoir une signification programmatique : les dérivés de Themba : « espoir » montrent que les parents placent leur espoir d’un avenir meilleur dans leurs enfants, comme le prénom Khayalethu : « notre maison ». D’autres prénoms font allusion à la position de l’enfant dans la famille. Anele : « nous sommes au complet » ou Zanele « nous avons assez de filles » indiquent que la famille a atteint sa taille optimale…

De ce que j’en comprends, dans les autres groupes ethniques les processus de nomination sont les mêmes, excepté pour les membres de certaines églises qui donnent massivement des noms chrétiens à leurs enfants. Il aurait été intéressant d’étendre l’étude à d’autres groupes ethniques et de pouvoir comparer l’évolution des prénoms dans le temps. Dans un autre article, Vivien de Klerk remarque que pendant la période de colonisation et d’apartheid, certains parents ont donné deux prénoms à leurs enfants, un prénom « européen » pour l’école, et un prénom africain pour la famille. Lorsque la lutte contre l’apartheid s’est intensifiée, l’adoption du seul prénom africain était une forme d’affirmation d’une identité africaine et de sa résistance à l’oppression d’un régime politique ayant systématiquement dénié tout valeur aux cultures locales. Il serait donc intéressant de constater aujourd’hui, après vingt-trois ans de pouvoir de l’ANC, comment les pratiques ont évolué.

Quand on change de prénom…

Dans ce même article, elle évoque les changements de noms demandés et parus dans les gazettes du gouvernement en 1997 et 2000. Elle y fait une constatation étonnante. Les gens ne changent pas leurs prénoms parce qu’ils auraient une signification embarrassante: comme les Rehab ou Disappointment cités plus haut, en tout cas pas dans une proportion significative. Les changements de noms sont principalement demandés par des personnes aux noms africains, qui ont soit changé leur prénom pour un nom à consonnance anglaise, soit réordonné leurs prénoms pour faire apparaître leur prénom anglais en premier. Elle y voit un signe que les personnes qui prennent du temps pour effectuer cette démarche reconnaissent la valeur sociale de l’anglais dans le monde économique et voient dans l’adoption d’un premier prénom anglais une façon d’augmenter leurs propres chances dans une économie mondialisée.

Comme toute bonne recherche, le travail de Vivian de Klerk pose plus de questions qu’il n’en clôt. Trois interrogations me turlupinent en refermant ses articles (merci à elle de les avoir mis en accès libre sur Research Gate!!!).

Tout d’abord il serait intéressant de voir l’évolution des prénoms africains donnés en fonction des époques. Dans les dernières décennies de l’apartheid, il est probable qu’on ait eu plus de prénoms militants Sizwe: “lance” ou l’équivalent de “révolution”, “rebelle”, “champion” etc. Quid de la période post-apartheid, qu’expriment les prénoms à la mode, quels sont les messages passés? L’espoir d’un futur meilleur?  Une vision plus optimiste de l’existence? Pour les personnes ayant des prénoms africains et anglais, comment le prénom anglais est-il choisi, est-il la traduction du prénom africain Themba= Hope ou est-il choisi sur d’autres critères?

En tant que sociologue, j’aurais aimé qu’elle se penche un peu plus sur des critères plus sociaux et sur les éventuelles différences entre les classes moyennes et populaires dans les pratiques de dénomination. A la lueur de mes entretiens avec des mères de jeunes enfants à Johannesburg il semble que l’intervention de la grand-mère maternelle ou de la famille dans le processus de choix du prénom est probablement moindre lorsque celle-ci est restée en zone rurale. De même on peut faire l’hypothèse que les couples des classes moyennes vivant dans des logements séparés de leur famille auraient plus de latitude pour choisir le prénom de l’enfant. Quel est l’impact, pour les femmes noires ayant accès à des assurances médicales privées des échographies et de la possibilité de connaître le sexe de l’enfant avant la naissance sur la pratique du choix du prénom?

Enfin, il me semblerait intéressant de comprendre comment les individus vivent avec des prénoms programmatiques, ceux-ci ont ils une influence sur la manière dont ils se perçoivent? Y-a-t’il une influence sur le développement psychologique de la personne? Lorsqu’un couple français appelle sa fille Agathe, il est peu probable qu’ils aient choisi ce prénom parce qu’il lui souhaite de devenir vierge et martyre (Doux Jésus!), mais plus vraisemblable qu’ils trouvent ce nom joli où se réfère au gemme ou à une personne de leur entourage. Lorsqu’on s’appelle Khayalethu “notre maison”, se sent on plus responsable de l’hébergement de ses vieux parents que si l’on s’appelle Pretty ou Princess?

*Promis, on en reparle dans un prochain post!

“Je suis Kevin. Un Kevin ne peut pas, n’a pas le droit d’être un intellectuel. Il peut être prof de muscu, vendeur d’imprimantes, gérant de supérette, mais intellectuel – impossible. Par son prénom même, Kevin indique une extraction bassement populaire. […] Connais tes limites, Kevin !… Tu ne dépasseras jamais le mollet.”

Iegor Gran, La Revanche de Kevin

 

For whom Bell(Pottinger) tolls?*

A mesure que la date fatidique (décembre 2017) du congrès de l’ANC qui doit désigner le successeur de Jacob Zuma à la tête du parti (et du pays en 2019) s’approche, la vie politique en Afrique du Sud s’accélère et les révélations pleuvent chaque jour. Dans l’attente du vote de confiance/défiance au gouvernement de Zuma devant avoir lieu au parlement début août au Parlement, et dont on ne sait toujours pas si la “speaker” (numéro Une) donnera l’autorisation du vote à bulletin secret, le feuilleton qui secoue la presse en ce moment est l’affaire dite #BellPottinger. Cette affaire a commencé à déborder les frontières du pays car les sud-africains de Londres ont manifesté plusieurs fois devant les bureaux de l’entreprise éponyme. La direction de la firme de relations publiques a fini par s’en émouvoir et rédigé quelques communiqués contrits, diligenté un audit interne, licencié l’associée en charge du dossier, fait savoir aux Gupta qu’elle mettait fin à leur collaboration. BBC Newsnight y a même consacré un reportage visible ci-après.

 

L’affaire Bell Pottinger a commencé en novembre dernier, mais j’avais choisi de ne pas en parler dans ce blog car à ses débuts il y avait un aspect de “name and shame”, et des attaques ad mulierem** contre une associée de Bell Pottinger qui me gênaient. Et, même si elle relevait quelques éléments très gênants, il ne me semblait pas que l’on puisse étayer les accusations par des faits avérés. Il se trouve que les #Guptaleaks, la révélation fin mai au public d’une partie de mails venant de membres de la famille Gupta et de ses alliés et/ou associés donnent quand même une idée plus précise de l’étendue de l’opération et vient corroborer les accusations de machination portées par certains journalistes sud-africains depuis fin 2016. De quoi s’agit-il exactement?

Je vous ai déjà raconté la publication du rapport #StateCapture de la précédente “Public Protector” qui accumulait les soupçons d’accaparement des moyens de l’Etat sud-africain  par la famille Gupta (grands amis de JZ) pour leur propre profit (ainsi que celui de la famille Zuma et autres affidés). Face aux publications continuelles de la presse sur l’étendue du désastre, les Guptas, dont les organes de presse n’arrivaient pas à contrer les flots de révélations ont décidé de mener une contre-offensive.  Début 2016 ils se sont assuré les services d’une firme de “relations publiques” londonienne réputée, Bell Pottinger. Celle-ci conseille pour leur communication, des entreprises, mais aussi un certain nombre d’hommes et de femmes politiques du globe, et pas forcément des plus démocrates. Lord Bell, fondateur de l’entreprise a été anobli sur recommandation de Margaret Thacher qu’il a aidée à conquérir le pouvoir…

Jusque-là, pas vraiment de problème, c’est une pratique courante partout dans le monde, d’employer ce genre de firme pour “améliorer” sa réputation ou faire parler de soi. Là où le bât blesse, c’est que la campagne proposée par Bell Pottinger a joué sur le débat politique sud-africain en incitant de fait à la haine raciale. La tactique proposée par l’associée en charge du dossier, d’un cynisme total, a été de défléchir l’attention du pays en lançant une campagne de dénonciation sur les réseaux sociaux. Le narratif proposé par cette campagne était en substance que les attaques sur les amis du président Zuma et les révélations du rapport #Statecapture étaient une opération du #WMC “white monopoly capital” voulant conforter sa mainmise sur le pays.

Pour soutenir cette stratégie, Bell Pottinger, facturant cent mille livres sterling (hors frais) par mois à Oakbay, une société des Gupta, proposait une campagne (très habile, un véritable cas d’école !) avec différentes composantes. Une offensive sur les réseaux sociaux (et notamment Twitter, le réseau social préféré des journalistes et commentateurs de la vie politique sud-africaine), une offensive en direction des journalistes, et un nouveau narratif  (story telling dans le jargon) à décliner dans les discours de personnalités politiques sud-africaines.

Côté réseaux sociaux, BP a préconisé la création de nouveaux comptes twitter et des sites Internet qui relaieraient le narratif sur le “white monopoly capital”. Le mot-dièse #WMC apparut dès lors de plus en plus fréquemment sur les réseaux sociaux, alors que cette rhétorique était totalement inexistante quelques semaines auparavant. Des twitter-bots (faux comptes twitter qui repéraient automatiquement toute référence au mot-dièse) furent créés et relayaient les messages pour renforcer la campagne contre le “white monopoly capital”.

Pour les journalistes, deux sortes d’actions ont été menées. Les journalistes identifiés comme publiant des papiers hostiles au Gupta, donc catalogués des agents du #WMC, ont reçu des menaces sur twitter, ou ont fait l’objet de tweets insultants les caricaturant comme des suppôts du #WMC. D’autres journalistes ont été approchés par des consultants de Bell Pottinger qui les ont manipulés. L’éditeur de Mineweb/Moneyweb raconte dans un de ses papiers qu’ayant couvert le rachat de la mine Tegeta par Oakbay il avait été en contact avec l’équipe de Bell Pottinger.  Celle-ci lui avait proposé un projet clé-en-main (avec verbatim d’experts et série de rencontres organisée dans tout le pays) pour essayer de lui vendre un narratif sur “l’apartheid économique”. La vigilance du journaliste a finalement été alertée en découvrant la liste d’interviewés proposés, tous liés à la galaxie Zuma-Gupta…

Côté politique, les représentants des branches de l’ANC Umkhonto We Sizwe, les vétérans de la lutte contre l’apartheid, et l’ANC Youth League, ont notamment été aidés dans la rédaction de leurs discours dénonçant le “white monopoly capital”, seule cause de la non-transformation économique du pays. La rhétorique d’Andile Mnxtitama, le leader de BLF (Black Land First) mouvement soupçonné d’être financé par les Gupta et dont je vous ai déjà parlé pour sa participation au harcèlement de journalistes hostile à la famille indienne la plus célèbre en RSA aurait également bénéficié des conseils avisés de Bell Pottinger.

Devant la pression de plus en plus défavorable de l’opinion publique, mais surtout de clients prestigieux décidant de cesser d’employer les services d’un fournisseur suscitant autant de mauvaise publicité, la firme a donc décidé d’abandonner son contrat avec Oakbay. Dans la lettre où il fait acte de contrition, le directeur de BP propose même (quelle générosité!)  de témoigner de sa bonne volonté en faisant une donation à la Fondation Mandela. Les révélations dans la presse ne s’arrêtant pas, le licenciement de l’associée en charge du dossier et la réalisation d’un audit ont été présentés comme pare-feu. Avec un peu de chance ceux-ci seront éteints lorsque les auditeurs rendront leurs conclusions. Si cet audit est sincère, il devrait conclure que l’associée licenciée n’a en aucun cas outrepassé ses attributions et qu’elle a agi selon les normes du métier et de la firme en actionnant un levier qui assurerait le succès de son opération… au détriment de la population sud-africaine.

Bell Pottinger s’est retirée du jeu, mais les dommages causés par les campagnes que la firme a initiées sont loin d’être circonscrits. Dans un pays aussi profondément inégalitaire et marqué par le racisme que l’Afrique du Sud, la campagne de PR sur le “white monopoly capital” n’a pas fini d’attiser les haines et les divisions. Le climat de pré-campagne électorale actuel va sans doute aussi continuer de souffler sur les braises et faciliter la tâche de tous les populismes. Bien sûr l’opération “white monopoly capital” n’aurait pas aussi bien pris si elle ne se basait pas sur un fait massif: la très grande inégalité de distribution des richesses dans un pays où les effets de l’apartheid sont encore très/trop discernables. Les élites politiques (honnêtes) et les élites économiques devraient en tenir compte si elles ne veulent pas la ruine de la “Rainbow Nation”.

Au delà du contexte sud-africain, cette affaire met aussi en relief le fonctionnement contestable des firmes de “Relations Publiques” aussi appelées firmes de lobbying, un fonctionnement à l’impact démultiplié par les possibilités offertes par Internet et les réseaux sociaux. L’activité de ces firmes se basent sur un réseau physique de relations proches des pouvoirs politique et économique et (depuis l’avènement des réseaux sociaux) sur l’effet démultiplicateur d’Internet. Une vidéo filmée en caméra cachée disponible sur YouTube montre des employés de Bell Pottinger se vanter de pouvoir avoir accès aux plus haut niveau du gouvernement britannique, d’être en mesure de modifier la e-réputation d’un de leur clients douteux et effacer des éléments fâcheux de sa page wikipedia et des pages Internet qui pourraient ternir sa réputation grâce à quelques manipulations de SEO.

La moralité ou la justesse de la cause de leur client n’entre pas en jeu comme l’explique très bien un film paru en 2016 sur le lobbying “Miss Sloane” où l’on voit Jessica Chastain en lobbyiste assez antipathique essayant de contrer une loi soutenue par la NRA. Un film remarquable que toutes les écoles de marketing/communication devraient faire visionner à leurs étudiants avec une réflexion sur l’éthique du business. Un business où tous les moyens sont bons…

 

  • (pun intended!) Pour qui sonne Bell Pottinger? référence au fameux titre d’Hemingway “For whom the bell tolls”…
  • L’associée de Bell Pottinger a vu sa photo assortie de commentaires peu amènes diffusée sur les principaux réseaux sociaux du pays

Molefe, Mo le fait pas?

Le dernier hashtag à la mode sur les réseaux sociaux sud-africains ces deux dernières semaines, c’est #lifeofbrian . On y trouve un nombre de tweets souvent assez comique sur une situation politique qui n’incline pas à la mélancolie…

Nous avons laissé Brian Molefe, en novembre dernier, après la publication du rapport sur la “State Capture”, pleurant en conférence de presse, et inventant un “shebeen” à Saxonwold (lieu de résidence des Gupta) où il aurait passé du temps, à l’insu de sa femme. Un peu éclaboussé par le scandale, il décidait quelques jours après la parution du rapport, de donner sa démission, pour ne pas nuire à la réputation et au bon fonctionnement d’Eskom (également surnommée Eishkom), la compagnie publique d’électricité. Cette attitude avait été saluée comme un exemple de responsabilité, dans un pays qui n’y est guère habitué (relire les précédents posts).

 

En janvier dernier, Brian Molefe refaisait parler de lui alors que l’ANC du North West était en ébullition puisque Papa Zuma avait demandé à un des parlementaires de cette province de démissionner pour laisser sa place au pauvre Brian, privé de moyen de subsistance depuis sa démission (enfin presque puisqu’il devait toucher comme bonus de départ 30 millions de rands comme retraite anticipée). Brian devint donc parlementaire, et nombre de pronostiqueurs se virent fort surpris lorsqu’il ne décrocha pas le ministère des finances au moment du houleux remaniement qui coûta son poste à Pravin Gordhan et précipita la dette de l’Etat sud-africain au statut de junk bond. Quelques cadres de l’ANC auraient émis (pour une fois) quelques réserves.

Voilà donc Brian Molefe, prêtant serment devant Mbaleka Mbete, numéro un du parlement en janvier, frais et dispo comme un écolier lors de la rentrée des classes. Tout semble rentré dans l’ordre quand soudain, le 12 mai dernier, nouveau coup de théâtre, Brian Molefe démissionne du parlement pour reprendre sa place chez Eskom, tranquille, comme si rien ne s’était passé. La nouvelle ne passe pas inaperçue. Quelles mouches ont piqué Brian et ses amis du conseils d’administration de la compagnie d’électricité? Quel sont les motifs d’un tel revirement? Monsieur de la Rochefoucauld (non pas Maxime, l’autre!) l’avait bien dit: “c’est l’intérêt qui guide le monde”. Tout est (bien sûr) une histoire de gros sous…

Parmi les explications successives et embrouillées de Brian, d’Eishkom et de Lynn Brown, ministre des entreprises publiques, quelques pistes. Brian Molefe avait démissionné, pour “ne pas nuire à la gouvernance” de l’entreprise publique, pensant faire jouer la clause de retraite anticipée qui lui assurait un versement confortable de 30 millions de rands (environ 2 millions d’Euros) malgré les seulement dix-huit mois qu’il avait passé à la tête de l’entreprise publique. Las. Il n’avait pas assez bien lu son contrat. Il ne remplissait pas les conditions d’âge pour la retraite anticipée. Brian n’entendait pas pour autant renoncer au pactole (sans blague: honnête et fauché, c’est pas franchement une position enviable dans ce pays).

Il a donc engagé des discussions avec le conseil d’administration, qui avait justement du mal à le remplacer, bien qu’ayant rendu publique (comme exigé par la loi) la vacance de poste et recherché activement un successeur. Le faisant office de CEO était récemment embourbé dans une affaire de favoritisme, de contrats accordés pour une somme dépassant le milliard (!) de rands à un société dont il ignorait que sa belle-fille était mandataire sociale. Bref, début mai, les discussions aboutissent à la démission surprise du Parlement et, le 15 mai à la réinstallation de Molefe dans le fauteuil qu’il avait quitté six mois auparavant. Il est accueilli en véritable rock star au siège d’Eish!kom  lors de son retour… Vous imaginez Jean-Bernard Levy qui serait allé faire un tour ailleurs pendant six mois, accueilli comme ça Avenue de Wagram?

Malheureusement pour lui, ce retour au bercail n’est pas passé inaperçu. La ministre Lynn Brown a été convoquée à Luthuli House (le siège de l’ANC) pour s’expliquer devant les autorités du Parti sur cette décision, qui si elle arrange les affaires de Zuma et de ses amis Gupta, notamment sur le deal portant sur la construction d’une centrale nucléaire a rencontré des réticences chez les non guptaphiles. L’opposition a déposé le 15 mai devant la Haute Cour de justice du Gauteng une interdiction du retour de Molefe aux manettes d’Eskom. La ministre des entreprises publiques a vaguement toussé que, comme le package départ anticipé à la retraite ne fonctionnait pas, il était bien moins coûteux pour l’entreprise publique de réinstituer l’impétrant que de lui payer, sur les deniers de l’entreprise (puisque le fond de pension avait refusé la demande) les 30 millions de rands auxquels il estimait avoir droit. Cette explication n’étant pas suffisante, l’impétrant ajoutait qu’en fait, il n’avait pas vraiment démissionné, mais pris des congés sans solde. Congés pendant lesquels, bien sûr, il avait trouvé amusant de se faire nommer au parlement. L’ennui c’est qu’on ne peut pas être à la fois parlementaire et détenir un poste dans une société publique… Bref un imbroglio qui a connu un nouvel épisode hier (le 23 mai) en attendant la décision de la Haute Cour, avec une commission parlementaire ad hoc réunie pour entendre les explications de la ministre très surprise par le niveau d’hostilité rencontré par cette décision… Inutile de dire que la ministre n’a pas convaincu ses contradicteurs, au premier rang desquels l’ex-ministre des finances Pravin Gordhan, du bien fondé de sa décision.

Seul l’avenir (et la Haute Cour) nous dira si Brian Molefe peut légalement reprendre le chemin de son bureau (et prétendre aux gratifications salariales qui vont avec). On n’est pas à l’abri d’un énième retournement de situation, mais les tensions au sein de l’ANC et les passes d’armes pour la succession de uBaba Zuma laissent présager une fin d’année agitée…