#feesmustfallreloaded … malaise dans les universités sud-africaines

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Fresque de @NelsonMakamo sur un mur de Maboneng

Le second semestre de l’année 2016-2017 dans les universités sud-africaines promet d’être aussi agité que celui de l’an dernier. Ce qui a mis le feu aux poudres? L’annonce du ministre de l’éducation Blade Nizimande que c’était aux universités de proposer leur politique d’augmentation des frais de scolarité pour l’année 2017-2018, que celle-ci néanmoins ne pourrait excéder 8%, mais que le gouvernement s’engageait à compenser pour les plus démunis cette hausse et faisait aussi un geste vers les classes moyennes les moins favorisées. Peuvent désormais prétendre à un prêt NFSAS les étudiants venant de familles percevant un revenu annuel de moins de 600 000 rands ce qui fait en gros 40 000 euros, ce qui correspond à un salaire de fonctionnaire de police, d’enseignant ou d’infirmière.

Ces propositions n’ont pas satisfait les étudiants des syndicats “fallist” (donc pour la gratuité de la scolarité) qui ont donc entamé une série de manifestations plus ou moins contrôlées pour forcer les universités à renoncer à demander des droits de scolarité. Les étudiants de Wits sont descendus manifester dans les rues de Braamfontein, autour du campus. Une caractéristique des manifestations étudiantes, ici comme ailleurs est la violence qui leur est attachée, dont on a du mal à savoir quelle est la part due aux interventions brutales de la police et des équipes de sécurité privée sécurisant les universités. Des photos circulent sur les réseau sociaux représentant des étudiants blessés suite à des confrontations plutôt rudes avec les forces de l’ordre (publiques ou privées). La vidéo qui a circulé en ligne ce 28 septembre sur la confrontation entre des jeunes et des policiers autour de l’université de Rhodes montre la violence des échanges. On comprend que les étudiants aient peur, et l’on voit des policiers peu sereins et semblant peu formés à la gestion de ce type de crise. Des passants semblent interloqués et s’interposent. Et une femme policier finit par dire à l’une d’elles qu’elle est là pour la protéger, elle et ses biens et éviter que sa voiture ne finisse criblée de pierres. Il faut dire que les actions des étudiants des semaines passées ont aussi endommagé des biens collectifs au sein des universités, une bibliothèque à l’université du Kwazulu Natal, des voitures et des salles de cours ailleurs, endommagé des locaux, et causé la mort d’une agente de maintenance dans une résidence pour étudiants de Wits.

Les campus de quatre universités sont désormais fermés: l’université de Cape Town (UCT), Wits University, l’université du Free State et l’université du Limpopo. L’université de Prétoria n’est pas techniquement fermée mais a décidé d’obliger les étudiants à prendre maintenant les vacances prévues en octobre… Le secrétaire général de l’ANC Gwede Mantashe a laissé paraître son agacement vis à vis des étudiants manifestant, les traitant d’enfants gâtés et proposant qu’on ferme les universités pendant 18 mois pour leur apprendre. Dans une tribune reprise par le Mail & Guardian, Achille Mbembe, professeur à Wits a rappelé les précédents africains de ce genre d’attitude et comment ils ont abouti en Afrique centrale à une destruction des universités publiques pour le plus grand profit d’universités privées que les étudiants les plus pauvres n’ont pas les moyens de s’offrir. Dans un pays dont le coefficient de Gini a augmenté depuis l’avènement de la démocratie, ce ne serait pas une bonne nouvelle.

En tant que française, ayant biberonné au mythe de l’égalité républicaine, il m’est toujours difficile de concevoir que dans un pays comportant de telles inégalités on puisse demander des frais de scolarité aussi élevés à des étudiants. Les frais de scolarité pour une année scolaire (sans logement ni bouquins ni nourriture) sont autour de 50 000 rands ce qui est hors de portée de beaucoup de gens. Le gouvernement finance les frais des plus pauvres et propose des emprunts NFSAS à une partie des autres (les bénéficiaires de ces exemptions/prêts NFSAS seraient 600 000 l’an prochain) ce qui n’est pas négligeable à première vue. Cependant, il faut ajouter aux frais de scolarité les frais de logement et les frais d’entretien (repas) ainsi que l’acquisition d’un ordinateur et de livres de cours. Ce qui double pratiquement la facture. Pour les étudiants ne pouvant vraiment pas se permettre la location d’une chambre dans une résidence près du campus, les frais de transports sont un poste important, les villes sud-africaines n’ayant pas fait le choix de systèmes de transport public sûrs et abordables. Par ailleurs, l’urbanisation qui n’a pas été fondamentalement redessinée depuis la fin de l’apartheid fait que ces étudiants habitent en grande périphérie ce qui augmente le temps et le coût du transport. Et in fine peut avoir un impact sur la réussite de leurs études.

Leur situation, bien que d’une autre époque, est bien décrite par Niq Mhlongo dans son roman “dog eat dog” qui raconte la première année d’un étudiant pauvre de Soweto à Wits au moment de l’élection de Mandela. Tiraillé entre sa vie d’étudiant dépendant entièrement pour ses études du financement de sa bourse par l’université, et sa vie à Soweto avec ses copains qui vivent d’expédients et d’alcool, Dingamanzi essaie de négocier tant bien que mal son maintien dans une trajectoire qui le sortira de l’emprise de la seule nécessité. Il joue sans vergogne des failles du système et de la mauvaise conscience de l’encadrement pour poursuivre ses études, jamais complètement à son aise entre ces deux mondes. Les universités ont donc des efforts à faire pour tenir compte des difficultés de ces étudiants.

Les possibilités de la résolution de la crise dans les universités semblent bien minces. Certains y voient les signes avant-coureurs du déclin des universités sud-africaines. Le Vice-Chancellier de Wits conduit aujourd’hui un referendum par Internet pour demander aux étudiants s’ils sont pour la reprise des cours lundi après deux semaines de blocage, sachant que si les cours ne reprennent pas, la fin d’année et l’organisation des examens risquent d’être compromis et pour certains il ne peut être question de recommencer une nouvelle année. Les leaders du SRC (Student Representation Council) qui représentent les étudiants dans les instances de direction de l’université réfutent par avance toute légitimité à cette procédure, et donc n’avaliseront pas la reprise des cours sur la base de ses résultats. A Rhodes University, le dialogue administration/étudiants semble mal engagé après les violences d’hier. Les revendications des étudiants ne portent toujours que sur la suppression (et non la réduction) des frais de scolarité pour tous, ce que l’étroitesse de marge de manoeuvre sur les choix budgétaires du gouvernement sud-africain ne saurait permettre, à moins que des arbitrages drastiques ne soient faits. L’éditorialiste Max du Preez remarque d’ailleurs dans une tribune publiée ici que le gouvernement pourrait certainement, s’il renonçait à certains grands projets, et récupérait l’argent se perdant dans les méandres du favoritisme et de la corruption, trouver de quoi financer un enseignement supérieur gratuit. Mais si le gouvernement arrivait à dégager une telle somme, au nom de quoi faudrait-il l’attribuer en priorité à l’enseignement supérieur alors qu’il existe encore des cas d’extrême pauvreté, un taux de chômage record, surtout chez les jeunes n’ayant pas atteint le niveau de fin de scolarité dans le secondaire.

Epilogue 1: 14 octobre 2016

Après 15 jours, les cours ont été interrompus dans plusieurs universités, dont celle de Cape Town, le Vice-Chancellor ne se résolvant pas à faire intervenir la police contre les étudiants et préférant arriver à une solution négociée. Il a été pris à partie un peu brutalement par des étudiants aujourd’hui. L’université devrait rouvrir ses portes à la fin du mois, faute de quoi l’année universitaire risque d’être irrémédiablement perdue, ce qui entraînerait des conséquences non négligeables pour les étudiants les plus vulnérables, n’ayant pas les moyens de refaire une année, ou pour les “matriculants” espérant entrer à l’université à la rentrée prochaine. Le Vice-Chancellor de Wits, soutenu par une partie des universitaires, a décidé de rouvrir son université lundi dernier, moyennant une présence sécuritaire accrue aux abords et sur le campus. Les véhicules de police (surnommés Hippos) stationnés sur le campus rappellent le souvenir sinistre des kasspirs, ces véhicules blindés utilisés par le régime de l’apartheid pendant l’état d’urgence pour “sécuriser” les townships où la jeunesse devenait incontrôlable. Les étudiants et la direction de Wits se battent à coup de communiqués, mais pas seulement, certains étudiants protestataire arrivant à déjouer la surveillance pour introduire des “petrol bombs”, briser des vitres et incendier des poubelles. Fin d’année universitaire chaotique quoi qu’il en soit. Et pour couronner le tout, le président Zuma a décidé de créer une commission ministérielle de réflexion sur la résolution de la crise universitaire dont il a exclu, alors que les premières revendications des étudiants portent sur le financement des études, le ministre des finances Pravin Gordhan, dont il souhaite se débarrasser car ce dernier lutte contre le népotisme dans la gestion des entreprises para-étatiques dont les proches du président Zuma ont eu tendance à profiter des largesses par le passé…

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Quelque chose de Mogambo…

Safari pour les nuls… quelques définitions!

 

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Billet à lire en écoutant au choix: les concertos pour instruments à vents de Mozart, “Africa” de Toto, ” Africa reggae” Nina Hagen de Nina Hagen, le Psaume de la Création d’un Illustre Inconnu…

L’Afrique fascine depuis longtemps du fait de ses espaces naturels et de sa faune. Continent des origines de l’humanité, elle abrite des merveilles naturelles incomparables, rend lyriques écrivains (relire “les racines du ciel”!), cinéastes, (Mogambo, African Queen), musiciens (voir ci-dessus)… Bon d’accord, pas forcément Céline ou Conrad, qui se sont sentis oppressés par cette nature débordante et hostile et par les conséquences de la colonisation. Les auteurs africains eux-mêmes ont joué sur cette fascination en rappelant cette présence du topos animalier dans des oeuvres comme “Mémoires d’un Porc-Epic” ou dans “En attendant le vote des bêtes sauvages” Personnellement, même si j’ai conscience de verser gravement dans le cliché, je me sens plus naturellement portée vers la “Ferme Africaine” de Karen Blixen que vers les chapitres africains du “Voyage au bout de la nuit”.

Depuis ma plus tendre enfance, les sorties dans la brousse (sic.) ont toujours été des fêtes. Le départ au petit matin dans la Land Rover (Defender, of course!), le soleil pointant son nez sur l’immensité du vide… Du sable et du désert, à perte de vue… J’habitais sur la façade ouest du Sahara, non loin d’un des relais de l’Aéropostale, grande pourvoyeuse de mythes sur le continent. A l’époque j’imaginais que le Petit Prince, dont j’écoutais le Livre-disque narré par Gérard Philippe sur l’électrophone familial, avait été écrit non loin de chez nous… Le Clézio l’a écrit, rien de plus fascinant que ces grands espaces de sable sur lesquels on finit par distinguer de plus en plus de choses… Rien de très glamour dans nos sorties dominicales, qui ont fini par être annulées pour cause de conflit au Sahara Occidental… C’était pour nous l’équivalent de la randonnée en montagne pour ceux qui habitaient Annecy ou Grenoble… Une façon de se distraire le dimanche…

C’est en voyageant dans les ex-colonies britanniques que j’ai découvert le safari, cette expérience typique développée par les anglais dans leurs territoires africains, pour “encapsuler” l’Afrique. Le safari, emprunt au swahili où le terme veut dire voyage, ne s’applique pas à l’origine à la découverte encadrée des beautés naturelles de la terre. Mais il est venu à symboliser cette prestation touristique très codifiée (et plutôt onéreuse) délivrée par des lodges (les safari lodges).

L’Afrique du Sud, qui compte de nombreuses réserves naturelles, parcs publics ou privés, a développé une offre de lodges et de safaris tout à fait impressionnante, dont j’ai eu le privilège de tester quelques échantillons. Le design du Lodge est très important, il doit “faire africain” tout en offrant des niveaux de confort acceptables compte-tenu des tarifs moyens. Contrairement à d’autres endroits touristiques d’Afrique du Sud où la présence du continent est délibérément occultée, dans le Western Cape par exemple, sur la route des vins ou la route des jardins où vous aurez bien du mal à distinguer une quelconque influence du style africain, la décoration des lodges de safari joue la carte “couleur locale” avec quelques notes “cosy” et les plus beaux sont de réels enchantements, mais très loin de l’habitat réel des contrées qui l’environnent, souvent fort peu peuplées… les constructions sont basses, souvent en adobe, avec des toits de chaume pour rappeler l’architecture traditionnelle. Certains ont opté pour le look “camp de brousse” en installant des tentes, l’effet Mogambo? Clark Gable et Grace Kelly sont enterrés depuis longtemps…

Les séjours dans les lodges de safari sont hautement ritualisés. On y reste rarement plus de deux jours, rythmés par les “game drive”,  au lever du jour et en fin d’après-midi, ces sorties en voiture 4*4 découvertes pour observer la faune*, les différentes pauses café, thé, etc. Dans certains lodges on se demande si le but du jeu n’est pas d’engraisser le touriste pour le livrer aux fauves de la brousse à la fin du séjour! Premier épisode aux environs de 6 heures du matin, thé ou café accompagnés de rusks (gâteaux rustiques bourratifs et hyperénergétiques) ou de muffins. Second épisode au retour du “game drive”, full breakfast (amateurs d’oeufs, saucisses, tomates au petit déjeuner, c’est votre moment!). Troisième épisode, déjeuner. Quatrième épisode, high tea avec sandwichs et petits gateaux avant d’appareiller pour le second “game drive”. Et enfin, dîner**, si vous avez de la chance sous les étoiles du boma, salle à manger en plein air…

Les “game drive” sont le clou du séjour. Le but de la plupart des “game drive” est simple: vous donner pendant la durée de votre séjour, l’impression d’avoir vécu vous-même la réalisation d’un documentaire du National Geographic, approcher le plus possible les animaux les plus difficiles ou les plus dangereux du bush. L’objectif ultime étant d’avoir vu les “Big 5” au cours de votre séjour: lion, éléphant, rhinocéros, léopard et buffle. Les rangers et les pisteurs sont là pour trouver les animaux et de vous permettre de les observer dans leur éco-système naturel. Le ranger est un élément central du système. Il se recrute essentiellement chez les solides afrikaners nourris au bon grain et aguerris au rugby mais accepte quelques britanniques rosissant au soleil (où serait-ce l’effet du Gin & Tonic qu’ils éclusent sans vergogne pour conjurer la malaria?) et, quoique plus minoritaires quelques noirs et quelques femmes (pas encore vu de ranger femme et noire, mais mon échantillon est assez limité). En revanche, les pisteurs sont assez majoritairement noirs et viennent souvent des environs du lodge. Je me suis interrogée sur cette sur-représentation blanche et il est possible que cela ait à voir avec le capital économique des individus, les formations sont payantes et pas forcément accessibles, mais c’est le cas d’à peu près toutes les formations professionnelles en Afrique du Sud. On peut supposer d’autres explications en termes culturels: les populations locales regardent la nature avec méfiance et faire ce métier n’a pas de sens pour eux. S’approcher le plus possible des lions pour que des touristes occidentaux les prennent en photo n’est-ce pas totalement ridicule? Ainsi mon prof de zoulou m’a regardé d’un air dubitatif lorsque je lui ai dit avoir envoyé mes enfants faire du volontariat dans le bush: “le bush? Pourquoi, mais c’est plein de bêtes!”. Peut-être aussi que l’obligation qui leur était faite par l’apartheid de rester dans les bantoustans lorsqu’ils n’avaient pas de travail a imprimé en eux l’idée qu’on trouvait du travail dans les villes. Autant dans l’histoire des afrikaners et des colons anglais, dominer la nature était une épreuve formatrice dont on pouvait être fier, et les bonnes écoles de Johannesburg proposent des séjours “formateurs” dans le bush à tous leurs élèves, autant pour une partie de la population noire, ce ne semble pas être le cas.

C’est en tout cas tout un art de déchiffrer les indices que laissent les animaux dans le bush et de les approcher. Certains game drive se soldent par des échecs ou des déceptions, on peut suivre des traces de lion pendant des heures sans parvenir à dénicher leur propriétaire. C’est là que joue un élément essentiel de la formation du ranger: sa connaissance d’un certain nombre de blagues (dites “blagues de ranger”) pour détendre l’atmosphère et évaporer les déceptions. La plus courante: “savez-vous pourquoi les impala (que l’on voit partout) ont un “M” marqué sur les fesses?” (…) “Parce que ce sont les Mc Do du bush!”. Et oui, leur position dans la chaîne alimentaire fait que ces graciles antilopes sont à peu près menacées par tous les types de carnivores présents… “La vie est un grand restaurant” disait Woody Allen… ou alors: “pourquoi les waterbucks ont ils un demi-cercle blanc sur les fesses?” (…) parce qu’ils se sont assis sur des toilettes fraîchement repeintes!”

Bref on peut voir le safari comme une mise en scène de la nature qui joue sur les clichés colonialistes et l’imagerie de documentaire animalier, comme une fiction fabriquée par une chaîne d’acteurs conscients de la valeur commerciale de la proposition. On peut aussi complètement se laisser emporter, comme dans roman à grand tirage… On sait que le script est écrit, qu’il n’y aura pas de surprise, mais lorsque l’auteur y met du coeur, on y croit et on se laisse emporter. Je suis toujours bon public en safari. Le spectacle des troupeaux d’éléphants avec leurs éléphanteaux malhabiles et leurs adolescents provocateurs, la beauté d’un léopard allongé dans un arbre, d’une troupe de lionnes déboulant sur la piste devant nous, l’oeil inquisiteur d’une maman rhino, l’air impertinent d’un singe vervet… et l’incomparable beauté des couchers (et des levers de soleil) africains  ne me laisseront jamais indifférente!

*(il est strictement interdit de se promener en dehors de l’enceinte des lodges sans l’armure protectrice de ces véhicules)

** Chériiii! Tu as pris le Bicarbonate?

La vraie vie c’est la littérature?

DSC_0083Cela fait quelque temps que je n’ai pas publié de post, prise par divers voyages et obligations familiales. Difficile aussi de trouver un sujet, il y en a tellement! L’actualité en Afrique du Sud est presque aussi agitée qu’en Europe. Cet hiver (austral), les élections municipales ont vu cinq des principales métropoles du Pays passer sous la houlette du DA (Democratic Alliance), parti de l’opposition à l’ANC et réputé plus blanc que son principal adversaire. Une défaite historique qui a continué à secouer le parti de Mandela, miné par le bilan des années Zuma. On a aussi fêté les cinquante ans de la marche des femmes sur Pretoria, contre la loi sur les laisser-passer (que devaient porter les noirs lorsqu’ils se déplaçaient dans le pays). Ici, on n’a pas seulement une journée des femmes (fériée, qui commémore cette fameuse marche), mais un mois des femmes, le mois d’août, qui donne lieu au meilleur comme au pire, du pink-washing aux réflexions sur l’échec des gouvernements successifs à améliorer significativement la condition des femmes. Oui, le nombre des femmes au parlement sud-africain est exemplaire, mais la proportion de femmes victimes de violences est effrayante, le taux de contamination des très jeunes femmes par le virus du SIDA est un des pires de la planète etc.. La semaine dernière s’est déroulé un nouvel épisode du bras de fer opposant le ministre des finances Pravin Gordhan à la clique de Zuma dont il veut desserrer la main mise sur les industries para-étatiques. Enfin, les étudiants frénétiques rêvent de rejouer les manifestations de #FeesMustFall de l’an dernier. Certains ont même mis le feu à un campus de l’Université du KwaZulu Natal… Bref, les sujets abondent et donnent le tournis.

Heureusement, il y a la littérature. J’ai fini récemment deux ouvrages dont la lecture m’a stimulée et dont j’ai envie de vous parler ici. L’un est un essai de littérature comparée “Conversations in motherhood” de Kseniya Robbe et l’autre est un roman de Damon Galgut (dont il faut tout lire paraît-il) “The good doctor”. Evidemment, tout rapprochement avec mes centres d’intérêt de toujours n’est absolument pas fortuit, mais la lecture de ces deux livres m’a permis de calmer la confusion et le sens d’impuissance et d’incompréhension qui ne laissent pas de m’assaillir lorsque je consacre trop de temps à lire les nouvelles sur les réseaux sociaux. Il existe un remède au non-sens et au chaos, c’est la littérature, non pas parce qu’elle proposerait des solutions, mais parce qu’elle permet de relayer des expériences en se débarrassant des postures soi-disant objectives. La présentation des subjectivités dans la littérature permet de communiquer l’expérience de l’autre plus que les injonctions et les imprécations de politiques trop avides d’attirer les suffrages ou d’intellectuels auto-proclamés qui cherchent à conforter leur audience. J’ose penser qu’elle peut aussi permettre de renouer des dialogues.

Je ne reprendrais pas l’argument complet de de Ksenia Robbe, mais son ouvrage qui fait dialoguer justement des romancières/écrivaines sud-africaines de différentes communautés, mettant en scène des protagonistes questionnant leur rôle de mère et leur expérience de la maternité, a plusieurs grands mérites à mes yeux.  Il présente un grand nombre de productions, principalement de fiction, par des auteures locales (d’expression anglaise ou afrikaner) dont je n’avais pas forcément entendu parler. D’ailleurs, à part Nadine Gordimer vous en connaissez beaucoup, vous, des romancières sud-africaines? Par ailleurs, elle reprend les arguments des écrits analysés et en y mettant en évidence les rôles des mères, et les relations de ses mères avec leurs enfants (naturels ou adoptés), et avec les membres de leurs communautés, ce qui lui permet de souligner les asymétries des situations maternelles selon les positions des protagonistes dans des espaces historiques (pré/post-apartheid), géographiques, culturels, raciaux et sociaux. Elle pose aussi la question du rôle des mères dans la perpétuation des injustices dans l’ancienne comme dans la nouvelle Afrique du Sud.

Pourquoi est-ce une bonne idée de s’intéresser aux images/expériences des mères dans la production littéraire sud-africaine? Parce que la condition de mère concerne un grand nombre de femmes, que dans certaines sociétés l’accession à la maternité est sacralisée, ou facilement naturalisée, parfois représentée de façon très stéréotypée, surtout en ce qui concerne les mères africaines. Parce que la maternité est à la fois source d’oppression et de pouvoir pour les femmes. Les mères qui sont à la fois les garantes de la survie des famille, l’instrument de leur reproduction, celles qui se battent pour élever leurs enfants dans les meilleures conditions possibles, mais aussi parfois les gardiennes acharnées des traditions qui étouffent les jeunes générations. La maternité est également une source de fracture entre les femmes des différentes races. Les femmes blanches construisent leur émancipation sur le travail des femmes noires qui abandonnent leurs enfants pour gagner leur vie en s’occupant de ceux des autres avec lesquels elles construisent des liens de proximité parfois très forts.

Cet essai donne envie de lire les romans des auteures citées (je me suis ruée sur “Agaat” de M. Van Niekerk) et montre la richesse de ces écrits qui décrivent la vie des femmes et les liens entre ces expériences de vie, et l’histoire troublée du pays. Les relations familiales sont teintées par le contexte politique et historique, même si ce n’est pas le propos des auteures. Mais comment faire autrement dans un pays à l’histoire aussi tourmentée? Il laisse entrevoir les difficultés que rencontrent aujourd’hui ses habitants pour pouvoir se définir comme nation. Qu’ont de comparable les expériences de vie de ces femmes? Comment construire une identité et un projet dans lesquels tous se reconnaissent quand le passé est si lourd? Le monde de la production littéraire sud-africaine lui-même est également parcouru par des fractures. Peut-on parler d’une littérature sud-africaine quand les auteurs ne partagent même pas une même langue? Finalement, le point commun de ces livres n’est-il pas d’essayer de faire sens de ces fractures et de ces divisions, de retisser des dialogues pour inventer un avenir commun?

C’est ce que j’ai aimé dans le roman de Damon Galgut: “The good doctor”. Ce roman met en scène deux personnages principaux, le narrateur, un médecin désabusé exerçant dans un hôpital déglingué d’une ex-capitale de Bantoustan, et un jeune médecin plein d’illusions, voulant aider à construire la “nouvelle Afrique du Sud” en choisissant d’effectuer son service communautaire dans ce même hôpital. L’arrivée du jeune médecin idéaliste bouleverse les habitudes de ce navire à l’abandon qu’est l’hôpital. Il bouscule les acquis, lance de nouveaux projets, fait croire à une partie du personnel que les choses peuvent changer. Sa candeur obstinée va obliger le narrateur à réfléchir sur sa propre expérience, son passé. Le narrateur est à la fois agacé et fasciné par son jeune collègue dont les tentatives de contribuer à l’amélioration des services de l’hôpital suscitent chez lui des sentiments confus qui vont de l’ironie à l’espoir. La lecture du roman donne à voir l’histoire de certaines “villes” d’Afrique du Sud, nées des impératifs administratifs du régime d’apartheid voulant organiser la séparation des races, oubliées de tous après 1995, mais que certains ont voulu maintenir dans un semblant de vie. Les personnages du roman sont pris dans cet univers absurde dans lequel ils essaient de survivre.

Il faut connaître l’histoire pour la surmonter semble être le message de l’auteur, dans la “nouvelle Afrique du Sud”. Les travaux de la commission Vérité et Réconciliation n’ont pas tout résolu, l’apartheid a laissé des traces sur de nombreux individus qui n’en finissent plus de se débattre avec le passé. Si la lecture de ces ouvrages n’est pas forcément réconfortante, elle dessine nettement la forme des démons qui viennent hanter les questions actuelles. Elle donne à voir les types d’expériences qu’ont pu vivre ceux qui manifestent, revendiquent, contredisent, vocifèrent dans la presse ou sur les réseaux sociaux.

Pendant que j’écrivais ces lignes, ironiquement, des étudiants de l’université du KwaZulu Natal brûlaient une bibliothèque, protestant contre l’augmentation des frais de scolarité pour la prochaine année, les conditions d’accueil dans les résidences étudiantes et l’insécurité… Décidément, on ne s’ennuie jamais dans ce pays!