Devenir père à Johannesburg (devenir mère à Johannesburg, part 12)…

Ecrivant ce post le jour de la Journée Internationale des Droits des Femmes, j’ai envie d’ inclure dans ma recherche “Devenir mère à Johannesbourg” quelques lignes sur… les pères… Un jour où j’effectuais des entretiens dans les locaux d’un centre communautaire à Soweto, un jeune homme qui devait avoir une vingtaine d’années, entendant l’intitulé de ma recherche, m’avait fort judicieusement interpelée: “tu sais, tu devrais aussi interroger des hommes sur ‘devenir père à Johannesburg”, c’est pas facile non plus!”. Je n’ai pas eu le temps de le prendre au mot.

J’ai beaucoup entendu parler des pères pendant tous mes entretiens. Les émissions de radios ou la presse quotidienne font régulièrement état de la démission des pères sud-africains (et surtout des hommes noirs), et c’est vrai que les statistiques leur donnent raison, ou sur la violence intra-familiale souvent perpétrée par les pères. La General Household Survey de 2016 montre que 64% des enfants sud-africains vivent dans un foyer différent de leur père biologique, et 29 % sans aucun adulte mâle. J’ai principalement entendu parler de deux types de pères dans ma recherche, les pères présents et les pères absents.

Les pères présents, on ne s’en étonnera pas, se retrouvent plus dans les quartiers favorisés de la ville, où la norme procréative est proche de la norme occidentale. La parentalité, choisie, arrive après la mise en couple et au moment où le couple se sent prêt. Les futurs pères, dans cette optique étaient présents, voire très présents, menant à cette aberration de langage de femmes enceintes qui employaient le “nous” lorsqu’elles mentionnaient leur gestation: “nous sommes enceinte”, intégrant le futur père symboliquement dans la grossesse. Ces pères assistaient à tout ou partie des consultations posaient des questions. Une de mes interviewées raconte que son conjoint étant avocat, l’obstétricien prenait bien soin de répondre à toutes ses questions, voire à lui fournir des articles de revues scientifiques pour justifier ses dires… D’autres pères discutaient sport avec le gynéco pendant la césarienne, ou faisaient office de ‘coach/accompagnant’ pendant le travail.

Dans les townships, une majorité des pères étaient absents. Seule une petite partie de mes interviewées ont réussi à maintenir une relation avec le père après la naissance du bébé. Et ce d’autant plus que les futurs parents étaient jeunes. L’annonce de la grossesse est terrible pour les jeunes femmes qui en grande majorité ne la souhaitaient pas, mais pour autant n’avaient pas pris les précautions optimales pour éviter la survenue d’une grossesse. Pour les hommes, c’est aussi difficile de l’ admettre, et plus tard, de s’adapter à leur nouveau rôle. Un certain nombre se défausse du problème en niant que l’enfant puisse être le leur*. D’autres, qui auraient envie de jouer un rôle à la fois dans la vie de l’enfant et dans la vie de la mère, sont retenus par des barrières économico-socio-culturelles comme le rappelle ce rapport sur la paternité en Afrique du Sud.

Une conjonction de facteurs économiques (taux de chômage extrêmement élevé et donc pas de revenu permettant la cohabitation des parents, hébergés dans leur famille d’origine), de facteurs traditionnels: pour cohabiter, il faudrait se marier, et se marier coûte d’autant plus cher qu’il faut que la famille du marié acquitte la lobola (prix de la fiancée) à la famille de la mariée. Le prix de la lobola est déjà un frein au mariage dans les classes moyennes comme le note Roger Southall dans ‘The new black middle class in South Africa”, il est prohibitif dans les quartiers les plus pauvres.

Pour tenir un rôle auprès de la mère et du futur enfant, il faut au moins que le père (ayant reconnu être à l’origine de la grossesse) acquitte l‘inhlawulo (dédommagement) qui permette de prendre en charge l’entretien du bébé. Dans le cas où le futur père n’a pas de revenu, c’est à sa famille de le faire, et la famille se fait souvent tirer l’oreille. Les séances de demande d’inhlawulo racontée par les mères sont souvent des épisodes très marquants et humiliants du début de leur grossesse, où elles doivent affronter les quolibets de la famille de leur petit ami, mettant en doute leur parole. Lorsque l’inhlawulo est acquitté, la famille du père peut demander la garde de l’enfant, le paiement faisant foi de leur droit sur l’enfant qui s’inscrit dans la lignée paternelle. Bien souvent, quand les familles n’ont pas d’argent, elles refusent de payer, et la famille de la fille interdit au futur père l’accès à leur fille et au bébé une fois né qui s’inscrit dans la lignée maternelle.

Une de mes jeunes interviewées, qui a continué à voir en cachette le père de son bébé me racontait les stratagèmes que celui-ci devait déployer pour venir les voir. Il avait profité du séjour à hôpital où elle était restée plus longtemps pour cause de césarienne, et venait quand les autres membres de la famille n’était pas là. Les deux seules jeunes femmes que j’ai interviewées à Soweto qui ont pu former une famille nucléaire avec le père de leur enfant étaient issues de familles très réduites (l’une vivait avec sa mère malade qui est décédée lorsqu’elle était à la maternité) et l’autre avec une mère alcoolique qui l’a jetée dehors en apprenant sa grossesse. Le père étant salarié d’une entreprise de bâtiment et n’étant pas logé par sa famille, ils ont pu, avec la bénédiction de la famille restée dans le Northwest, s’installer ensemble.

Lorsque la famille nucléaire n’est pas la norme, et que la famille étendue est le meilleur moyen de subsister dans un pays où le chômage sévit, ce sont les impératifs de la famille étendue qui priment sur les affinités amoureuses et les naissances. Dès lors, s’il y a eu paiement de l’inhlawulo, la famille du père (et le père) peut demander à voir l’enfant, mais souvent dédommagement ou pas, les relations se distendent après la prime enfance, les couples ayant du mal à rester ensemble sans cohabiter. Les pères peuvent se manifester, ou pas quand l’enfant grandit.

Les enfants ne sont pas forcement privés de figure paternelle pour autant. Habitant avec la famille de leur mère, c’est souvent un grand-père, ou un oncle maternel qui jouera ce rôle. Il y a peu de stigmatisation pour les enfants nés hors mariage ou non reconnus par la famille de leur père biologique. La non reconnaissance par le père biologique est entrée dans les normes administratives. Au département des “home affairs” où l’on fait enregistrer les naissances, les employés n’inscrivent pas les deux noms des parents biologiques s’ils ne sont pas mariés (sous la loi coutumière ou la loi civile). Une de mes amies, expatriée française non mariée, en a fait l’expérience. Elle a dû batailler pour que son compagnon et père de son enfant, figure sur l’extrait de naissance de leur fils. En l’absence de document attestant du mariage, l’employé avait seulement inscrit les noms de la mère…

Alors que les recherches traditionnelles avaient tendance à pathologiser les familles non nucléaires, certains chercheurs commencent à s’intéresser de plus près aux paternités, non plus définies par des statuts administratifs ou coutumiers, mais plus par une paternité en actes. Elles montrent que des pères cherchent de nouvelles façons de s’impliquer dans l’éducation des enfants, même en ne résidant pas avec eux. Mais les barrières sont nombreuses. La position culturelle attendue du père, est un homme adulte (et donc ayant complété son initiation), et en mesure de fournir une sécurité matérielle à ses enfants, en gagnant suffisamment bien sa vie. C’est souvent impossible pour les pères des quartiers les plus pauvres, et cela conduit à l’éviction des pères par les familles maternelles, ou leur auto-éviction, ne sentant pas la légitimité à tenir un rôle autre qu’économique auprès de leurs enfants.

Je voudrais pour finir vous livrer une petite anecdote qui m’a serré le coeur. Alors que je faisais mes courses dans le Woolworth (supermarché haut de gamme) de mon quartier. Un homme, probablement un ouvrier d’un chantier voisin (il portait un bleu de travail), me demande de l’aider. Il me dit qu’il se demande quel lait est le plus adapté pour un bébé. Il a, dans les mains, des boîtes de lait concentré sucré et des briquettes de lait de vache pasteurisé. Je réponds à l’homme qu’il ne faut surtout pas donner de lait sucré aux bébés. Je lui demande l’âge du bébé, il a moins de six mois. Je dis à l’homme que pour un bébé de moins d’un an, le lait de vache n’est pas recommandé et qu’il vaut mieux qu’il prenne du lait formulé exprès pour les bébés, au rayon spécialisé. Mais c’est très cher, trop cher me dit-il. C’est le lait le plus adapté pour bébé, réponds-je avec mon catéchisme de familière des milieux de la petite enfance européens. Il me remercie et s’en va. Plus tard, ma fille Valentine qui avait assisté à l’échange me dit qu’elle a vu l’homme passer à la caisse avec ses briquettes de lait…

Je ne sais pas qui était cet homme, je ne le saurai jamais. Mais pour moi il a symbolisé ces pères qui veulent tenir un rôle auprès de leur enfant mais à qui la réalité économique ne donne pas la possibilité de s’y engager. “It’s the economy stupid?”

*”Billy Jean is not my lover, She’s just a girl who says that I am the one, but the kid is not my child”

Happy Heritage Day!

Le dernier week-end de septembre et premier week-end d’automne marque pour nous, pauvres habitants d’un hémisphère nord, le début de cette période douce-amère où les jours raccourcissent, où les feuilles mortes se ramassent au râteau, et où les frimas vont bientôt rallonger les jupes. En Afrique du Sud c’est un des congés les plus populaires. D’ailleurs, mes amis expats inondent depuis samedi leur fils FB de photos d’endroits les plus sublimes les uns que les autres où ils sont partis pour le week-end prolongé. Safaris dans une des nombreuses réserves, exploration des montagnes du Lesotho, randonnée dans le Drakensberg ou sur la Montagne de la Table, c’est le printemps  au bout de l’Afrique. On y fête “Heritage Day”, l’un des premiers congés créés dans ‘la nouvelle Afrique du Sud’ par le gouvernement de l’ANC: pour célébrer dignement tous les héritages et traditions culturels de la toute nouvelle ‘nation arc-en-ciel’.

Le jour choisi, le 24 septembre, marquait jusqu’en 1994 pour les zoulous la célébration du guerrier le plus remarquable de leur histoire, le roi Shaka. Shaka,c’est le créateur de la tribu des amaZulus (fils du ciel), unifiant par la lance et la terreur des peuples jusqu’alors divisés. C’est un peu le Napoléon des zoulous, mais un Napoléon qui aurait eu pour habitude d’éliminer ses concurrents (dès qu’un guerrier devenait trop puissant, il l’expédiait rejoindre ses ancêtres) et ses héritiers (mâles) pour éviter les mauvaises surprises*. Un type pas très recommandable en quelque sorte mais qui a donné son nom à l’aéroport de Durban et est révéré par une partie de la population.

L’objectif de ce jour férié n’est pas uniquement de donner l’occasion aux sud-africains les plus favorisés de profiter du premier pont de la belle saison (et oui, ce n’est pas une tradition uniquement française!) et d’aller donc se mettre au vert sous un soleil reprenant de la vigueur. Dans les écoles, les entreprises, les gens sont encouragés à venir, autour d’Heritage Day, dans un costume, ou avec des accessoires, rappelant sa culture d’origine, dans une société où toutes ont/auraient désormais autant droit de cité. Ainsi, c’est assez amusant de se promener dans Sandton, la veille d’Heritage Day et de voir se côtoyer des coiffes aux couleurs vives, jupes et colliers en perles zouloues, des couvertures sotho, des ceintures et des tour de cou ndébélé, et autres accessoires surprenants dans ce lieu où prédominent plutôt les tailleurs de couleurs sombres le reste de l’année. L’objectif est de célébrer (toutes) les cultures sud-africaines dans leur diversité, et leur égale dignité. Les non sud-africains peuvent aussi venir au bureau avec un chapeau chinois ou tyrolien, un béret basque, un canotier, un ao-dai ou un boubou…

De fait cette journée met en évidence le fait que la norme vestimentaire dans la vie quotidienne est massivement occidentale. Mises à part quelques notes folkloriques, l’accoutrement des personnes d’origine occidentale ce jour-là diffère peu de celui des autres jours. Une sud-africaine d’origine anglaise mariée à un afrikaner me résumait ainsi le dilemme de sa fille adolescente: quelle tenue arborer pour Heritage Day en remplacement de l’uniforme règlementaire de son école? Le jersey des Springboks? Pas franchement différent de la tenue de week-end des fans de rugby, le costume puritain des boers du Grand Trek? Outre le manque de praticité de l’ensemble, les manifestations de fierté afrikaner sont toujours sujettes à caution et pourraient laisser supposer une nostalgie de l’apartheid de mauvais aloi…

Heritage Day donne de la visibilité à l’héritage africain, si longtemps étouffé pendant l’apartheid, j’en ai parlé ici. Mais dans quelle mesure sert-il à la réconciliation des communautés? A leur envie de former une seule nation? Leur permet t’il de réactiver une envie de vivre ensemble et de construire une société plus juste pour tous? Mettre l’accent sur le respect des particularités des traditions de chacun n’est-ce pas renforcer les divisions?

C’est un programme louable et compliqué que de célébrer l’unité dans la diversité, de fusionner sans effacer, de laisser cohabiter les richesses culturelles de tous sans risquer la sécession. C’est aussi un programme trop ambitieux pour se décliner un seul jour dans l’année. Dans l’ Afrique du Sud contemporaine des individus et des collectifs, notamment dans la société civile s’y essayent et font émerger des initiatives merveilleuses qui construisent des ponts entre les sud-africains. Des artistes avec humour ou poésie essayent de bricoler une projection de ce que pourrait être la nouvelle Afrique du Sud, comme celui qui a fait recouvrir de perles (artisanat vernaculaire) ce véhicule blindé symbole de la brutalité du régime précédent dans les townships, comme Nandipha Mntambo plasticienne/sculptrice déjà évoquée dans ce blog.

Sur ce, je vous laisse avec une vidéo trouvée sur Twitter ce matin, prise vraisemblablement dans le vieux “central business district” de Johannesburg et qui, je l’espère, n’est pas une allégorie de la réconciliation sud-africaine…

  • Cf le roman éponyme de Thomas Mofolo

Histoire de Rose, addendum (Devenir mère à Johannesbourg, Part 3 bis)

Je n’ai pas voulu faire de commentaire à la suite de l’histoire de Rose, tellement éloquente en elle-même. Je pense cependant utile de remettre quelques éléments de son histoire dans un contexte plus général, pour mes lecteurs/lectrices qui ne seraient familier.e.s avec la société sud-africaine. Je m’appuierai pour cela sur les articles de la sociologue Nolwazi Mhkwanazi qui étudie les jeunes des townships depuis une vingtaine d’années et a travaillé sur les grossesses adolescentes.

L’histoire de Rose est une histoire à la fois ordinaire et extraordinaire. Les grossesses précoces sont assez fréquentes dans les townships mais les grossesses adolescentes sont en général le fait de filles entre 16 et 19 ans. La proportion de grossesses adolescentes a baissé dans le pays lors des deux dernières décennies. Les statistiques parlent de 30% de grossesses des femmes de moins de vingt ans, à 20% des grossesses concernant des femmes de moins de vingt ans. Ce n’est pourtant pas le discours entendu de la part des autorités qui, notamment sous l’administration Zuma, n’avaient de cesse de stigmatiser les mères adolescentes, prétextant que celles-ci augmentaient et étaient le résultat d’un affaissement des valeurs traditionnelles et d’une courte vue des adolescentes cherchant à obtenir une allocation. On ne compte plus les émissions de radio ou de télévision où l’on vilipende ces malheureuses filles, aux moeurs relâchées, qui auraient oublié les ‘valeurs africaines’.

La découverte de la grossesse et le partage de l’information avec sa mère, avec laquelle elle vit seule, correspond bien aux situations observées par Nolwazi Mhkwanazi. Un bémol toutefois, cette sociologue a enquêté essentiellement dans des townships dont la population est à majorité Xhosa et donc potentiellement un peu différente de la population mélangée de Kliptown, le quartier de Soweto où vit Rose. C’est une autre adulte qui se charge de révéler à la mère la grossesse de sa fille. Comme pour beaucoup d’habitantes des townships, l’avortement n’est pas envisagé comme solution. L’ire maternelle s’est déployée contre sa fille et son petit ami en début de grossesse, mais elle ne lui en tient plus rigueur et est à la fois un soutien de sa fille et une grand-mère totalement subjuguée par sa petite-fille dont elle me donnera régulièrement des nouvelles lorsqu’elle me recroiser au centre.

La phase d’après la confirmation de la grossesse est celle de l’identification du père du bébé et la négociation d’éventuels dédommagements monétaires avec la famille du père. Comme dans un certain nombre de cas, le jeune homme nie sa paternité, et la famille renvoie à la naissance le moment de trancher la question de sa contribution à l’entretien de l’enfant. Les négociations de dédommagement sont souvent des moments assez humiliants pour les deux jeunes gens, où ils se font malmener par leur aînés. Dans le cas de Rose c’est l’attitude de son petit ami qui l’a le plus marquée.

Le suivi médical de Rose est plutôt exceptionnel. Du fait de son jeune âge qui la classe dans les grossesses à risque, elle a affaire à des médecins, étudiants ou résidants, qui sont à son égard plus respectueux et moins méprisants que les infirmières/sages-femmes auxquelles ont droit ses camarades plus âgées. Rose est la seule des jeunes femmes que j’ai interrogées à avoir été suivie tout au long de sa grossesse par des médecins.

Le signalement pour viol statutaire qui a été fait par l’assistante sociale, qui y est obligée légalement n’aura pas de conséquence, sans doute moins parce que Rose affirme la réalité de son consentement que parce que la police locale, en matière d’abus sexuel ne marque pas un zèle particulier (c’est un euphémisme).

La réaction du principal du collège n’est pas exceptionnelle. Bien que l’Afrique du Sud se targue d’avoir une politique progressiste, le South African School Act de 1996 a énoncé l’illégalité de l’exclusion des collégiennes/lycéennes enceintes, pour lutter contre la discrimination. De récentes circulaires du département de l’Education proposent qu’on ne réintègre pas avant deux ans les collégiennes ou lycéennes ayant eu un enfant pour qu’elles puissent s’occuper de leur bébé. Nolwazi Mhkwanazi note que plus rapide est la réintégration de la jeune femme, plus ses chances d’arriver au terme de sa scolarité sont élevées.

Dans le cas de Rose, avoir un enfant alors qu’elle n’a pas terminé le collège, et avoir été exclue pendant le reste de son année pose un vrai souci de réinsertion dans une scolarité normale, malgré les exigences liées aux besoins de sa fille, et ce sur toute la période de la petite enfance, l’école publique ne commençant en Afrique du Sud qu’à six ans révolus. L’obligation de scolarisation des mères adolescentes ne va pas jusqu’à l’aménagement de conditions spéciales pour leur permettre d’amortir le poids de leurs responsabilités maternelles.

 

Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.