Ecrire/décrire l’esclavage avec un point de vue africain: “Homegoing” de Yaa Gyasi et “La Saison de l’ombre” de Léonora Miano

On a beaucoup parlé de “Homegoing” de la romancière ghanéenne Yaa Gyasi. Il est resté quelque temps sur ma pile à lire, jusqu’à la semaine dernière, où j’ai enfin décidé de juger sur pièce cette tentative de redonner une vision africaine au drame qu’a été (et qu’est encore sous d’autres formes, plus insidieuses) l’esclavage sur les côtes africaines à partir de la période de la traite transatlantique.

Le roman retrace les destinées des descendants d’Effia et Esi deux filles de Maame, une jeune femme Asante vivant dans ce qui était alors appelé par les anglais la “Gold Coast” (et qui est aujourd’hui le Ghana). Captive d’un homme Fante, Maame a donné naissance à Effia . Elle fuit en mettant le feu à sa maison, abandonnant sa fille nouvellement née à laquelle elle lègue un pendentif. Quelques mois plus tard, mariée à un Asante, elle met au monde Esi qu’elle élève comme la prunelle de ses yeux. Celle-ci sera enlevée lors d’une raffle et vendue comme esclave. Effia élevée par une marâtre sera monnayée par cette dernière à un anglais tombé amoureux de sa beauté, elle vivra au fort sans jamais se douter du terrible commerce dont son mari est un agent. Le roman ambitieux retrace les parcours des sept générations qui suivent aux Etats-Unis et (des six générations) en Afrique, en mettant en parallèle les destins des esclaves et de ceux qui vivent avec cet héritage encombrant d’avoir bénéficié de ce commerce honteux. Il interroge la notion d’héritage dans un récit empathique et prenant.

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L’auteure essaye de retracer les parcours de ses personnages, leurs pensées, leurs dilemmes dans une narration assez fluide. On se laisse prendre par chaque chapitre qui pourrait être une nouvelle tant le lien avec les précédents est essentiellement généalogique. Plutôt qu’une narration linéaire elle a choisi de s’attarder sur l’histoire de ces personnages et sur les moments de leur vie où resurgit la question de la transmission  de ce passé lourd d’un côté comme de l’autre. Certains personnages, et notamment des personnages féminins sont particulièrement bien ébauchés et on les quitte à regret. En revanche, bien que l’ouvrage couvre cent cinquante ans, le contexte historique n’est pas abondamment documenté, l’auteure en esquisse quelques grands traits sans s’apesantir.

Pourquoi ce premier roman a t’il suscité un tel engouement ? Le thème de l’esclavage a déjà été abordé dans bien d’autres ouvrages. L’âge de son auteure ainsi que la transaction record dont le livre aurait fait l’objet ont contribué à alimenter une légende que certains ont pu trouver surfaite. Cependant, il faut lui reconnaître plusieurs mérites. Gyasi nous présente une narration qui s’éloigne de celles qu’on a l’habitude de lire, de la fresque historique où l’esclavage est un détail permettant de glorifier le bon blanc abolitionniste au récit personnel à la Frederic Douglas (très fort aussi) mais qui se situe sur le continent américain au crime inimaginable d’une mère sacrifiant son enfant pour lui épargner le sort de l’esclave (Beloved de Toni Morrison).  Comme si de l’autre côté de l’Atlantique l’esclavage n’avait pas été problématique. Elle représente de façon convaincante ce qui est souvent absent dans les relations des abominations de l’esclavage, le vécu de ceux qui sont restés sur le continent africain. Parce qu’il n’y a pas ou peu d’archives témoignant de ce qu’ont vécu ces peuples de tradition orale, il est important que les héritiers de ces traditions essaient de transmettre ce qu’a pu être leur côté de l’histoire, ces voix trop souvent ignorées ou tues. Le roman est un bon moyen de le faire.

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Ce roman m’a ramenée à une de mes lectures de cette année, un très beau livre de l’écrivaine camerounaise Léonora Miano, qui eut les honneurs d’un prix Fémina à sa parution en 2013: “La Saison de l’ombre”. Ce roman, qui m’a beaucoup touchée par sa grande qualité d’écriture et sa puissance poétique, est aussi né de cette volonté de faire revivre ceux dont on a tu les voix car ils sont les perdants de l’histoire. Plus consistant dans l’histoire et dans l’écriture, le roman décrit la lutte d’Eyabe, une mère éprouvée par le deuil qui, refusant le silence et l’oubli mortifère dans lequel veulent l’enfermer les autorités de son village, va entreprendre un long périple pour comprendre ce qui est arrivé à son fils disparu, à l’aube de l’âge adulte, lors d’un grand incendie. Alors que la vie dans les villages de la Gold Coast est ébauchée à grands traits chez Yaa Gyasi,  la narration de Léonora Miano permet de restituer la vie matérielle et l’imaginaire d’un village de brousse d’Afrique Centrale. Les batailles de ce beau personnage féminin prennent une dimension épique. L’ombre qui a surmonté la case où ont été bannies les mères des garçons disparus ne lui laisse pas beaucoup de doute sur ce qu’est devenu son garçon, mais elle veut disperser, là où il a disparu, la terre dans laquelle elle a déposé, à la naissance de son fils, le placenta de celui-ci qui a nourri un arbre dont le déracinement soudain est également vu comme un signe de grand bouleversement. A la recherche de son premier-né elle croisera la communauté bebayedi, constituée de tous les fuyards des razzia bwele et qui se sont réfugiés dans les marais.

“Le jour où le chef et les hommes de sa garde prennent la route du pays bwele, la femme quitte le village. S’engouffrant dans l’interstice qui sépare la nuit de l’aurore, elle les précède, marche sans crainte sur des sentiers qui n’en sont pas, qui se forment sous la plante de ses pieds, dessinant une voie qui n’appartient qu’à elle, comme un chemin de vie” Léonora Miano

Au delà du thème de l’esclavage et de l’enlèvement des hommes et femmes à leur communauté pour la traite, un autre thème commun aux deux romans est celui de la place des femmes, dans ces sociétés traditionnelles et esclavagistes, où elles sont des pions échangées pour sceller des alliances, des reproductrices d’esclaves, ou bannies de la communauté qui, en l’absence d’explication de la disparition de leurs fils, les considèrent comme des sorcières ayant entraîné le malheur et la disparition des adolescents. La lecture de ces deux romans offre de très beaux portraits de femmes. Des lectures à consommer sans modération!

 

Other place, same stories… Gender based violence in South Africa…

 

“Gender-Based violence and rape culture on campus – let’s talk about it”

Pour contrer le ton sans doute un peu angélique de mon précédent post, porté par mon enthousiasme de néo-habitante des beaux quartiers de Joburg, j’ai décidé de consacrer ce billet à la réunion organisée à Wits hier soir sur la “gender based violence”.  Résonance ironique avec l’actualité française où un homme politique mis en cause par une quinzaine de femmes pour du harcèlement sexuel a soutenu qu’il ne serait pas le DSK de son parti et où une campagne média est lancée pour prévenir les violences conjugales pendant l’Euro de football…

Organisée par des étudiantes de Wits, cette réunion avait pour but d’alerter sur l’omniprésence de la “gender based violence” en Afrique du Sud et notamment sur les campus et secouer les parties prenantes pour leur faire prendre conscience de la nécessité d’agir réellement et prendre des mesures pour enrayer la violence faite aux femmes dans ce pays. Leur réflexion fait suite aux évènements survenus en avril à l’université Rhodes à Grahamstown où des étudiantes ont publié une liste de onze noms d’hommes (étudiants, professeurs ou membres de l’administration de l’université) présumés coupables de viol ou de violences sexuelles sur des étudiantes, en demandant des enquêtes sur les actes commis et leur exclusion temporaire du campus durant ces enquêtes. Il n’a pas été accédé à cette demande et s’en sont suivi une semaine de manifestations et d’annulation de cours à ladite université. Les manifestantes ont été violemment dispersées et aucune action ferme n’a été engagée contre les supposés coupables de violences sexuelles. Le mouvement ne s’est pas étendu à d’autres campus, ce qui n’a pas empêché les étudiantes d’autres universités d’être solidaires avec la démarche de #RUReferencelist. D’où l’organisation de cette soirée à la School of Public Health de Wits avec la participation de Wiser, le centre de recherche en humanités de l’université.

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Cette réunion a donné la parole à un panel varié d’étudiantes, de chercheuses, de membres d’ONG, pour une assemblée, qui, si elle était majoritairement féminine, n’en comprenait pas moins quelques hommes, en plus grande proportion que je n’aurais pu l’imaginer, ce qui est rassurant. Le panel comportait deux hommes, un jeune poète étudiant à Wits et un représentant de l’ONG Sonke Gender Justice. Le contenu de la soirée était très dense.

Une très émouvante mise en matière et mise en mots par des témoignages de jeunes femmes en colère qui ont raconté leur expérience personnelle de la violence faite aux femmes. Expérience personnelle, vignettes de petits évènements de leur jeune existence où les entourages familial et communautaire taisaient les incidents que personne ne pouvait ignorer. Ces familles qui laissent leur fille de 16 ans à un quadragénaire dont elle a déjà repoussé les propositions parce qu’il a payé la “lobola” (le prix de la fiancée). Ces familles qui regardent de façon suspicieuse la petite fille qui évoque des attouchements d’un cousin presqu’adulte (neuf ans d’écart). Lorsqu’elles n’ont pas été atteintes, ce sont des proches qui ont été victimes, des voisines, des cousines, des camarades de classe. Emotion, colère, dignité de ces femmes qui demandaient à ce qu’on n’enterre pas de nouveau le sujet comme on l’a fait de nombreuses fois. L’actuel président d’Afrique du Sud a fait l’objet d’un procès pour viol il y a dix ans, avant sa désignation par l’ANC. Les juges n’ont pas donné raison à la victime. Indignation vis à vis de l’incrédulité ou du silence lorsque les faits sont révélés, et que les accusations se retournent contre les victimes dont la parole est systématiquement mise en doute. Sont-elles faibles? Ont-elles vraiment refusé? Pensait-il à mal? “Parfois les femmes disent non mais ne le pensent pas vraiment”. La présomption d’innocence pour les perpétrateurs, la présomption d’affabulation pour les victimes. Des histoires banalement désespérantes. Dans un pays où 49000 viols ont fait l’objet de plaintes auprès de la police en 2014, on estime qu’il y a dix fois plus d’actes commis et non dénoncés par les victimes qui ont peu d’espoir qu’on leur rende justice. L’étude Optimus sur les violences subies par les jeunes sud-africains âgés de 15 à 18 ans révèle qu’un sur cinq des adolescents interrogés ont déjà été victimes d’abus sexuels (un sur trois a déclaré avoir été victime de violence, fille ou garçon). Ces jeunes femmes ont rappelé que le plus souvent les actes violents étaient perpétrés par des proches. Celui qui menace peut-être un ami, un parent… et les crimes ont lieu dans des endroits familiers. Les résidences des campus ne sont pas des sanctuaires ni certains bureaux de profs…

Au-delà du constat, qui était partagé par une grande partie de la salle (sauf le monsieur qui a dit que le viol ce n’était pas bien mais tout de même, il fallait se demander si les filles qui mettaient des mini-jupes, se baladaient tard dans la rue, et se comportaient d’une certaine manière elle ne cherchaient pas un peu les ennuis), le chapitre le plus complexe concernait les solutions.

La responsable du Gender Equity Office de Wits a décrit les mesures mises en place sur le campus, solutions qui n’ont été jugées très probantes et dont la pertinence a été contestée. Assister les étudiantes agressées est nécessaire, encore faut-il que les étudiantes sachent que ce recours existe. Par ailleurs l’intermission de l’université dans l’enquête risque de fausser celle-ci, les universités ne voulant pas voir ternir leur réputation auraient tout intérêt à minimiser les incidents plutôt qu’à insister pour que l’incident aboutisse au tribunal. Encore faudrait-il que la police prenne l’affaire au sérieux ce qui reste à démontrer.  Les étudiantes ont également relevé le fait que les informations du gender equity office consistait à mettre en garde les jeunes femmes qui ne devaient pas se promener seules dans des endroits peu éclairées, mais être de préférence toujours en groupe. Lorsque des auteurs présumés d’agression sont identifiés, ils ont droit à du “counselling” du gender equity office pour leur faire comprendre la portée de leurs actes et le caractère incontournable du consentement. Cette solution “soft” est peu appréciée des étudiantes qui voudraient des mesures conservatoires: exclusion du campus de tout étudiant ou professeur accusé d’abus sexuel sur une étudiante.

Le mot d’ordre sur les campus universitaires est de combattre la culture du viol (“rape culture”) qui légitime/encourage les comportements violents des violeurs. La chercheuse Lisa Vetten (auteure d’un papier très intéressant sur le jugement du procès pour viol de J. Zuma en 2006 à lire ici) a fait remarquer que l’expression “rape culture” si elle était une désignation pratique cachait la complexité des causes enchevêtrées qui mènent à la violence contre les femmes qui n’est qu’une des facettes d’une société sud-africaine dont l’histoire est dominée par la violence. Violence de la colonisation, de l’apartheid, et de l’avènement de la démocratie.

La conclusion sans surprise de cet évènement était la nécessité de continuer la mobilisation, de continuer à dialoguer avec les hommes, de les mobiliser sur la question, pour qu’ils convainquent à leur tour leurs amis, leurs pères, leurs frères…

La société sud-africaine, s’est dotée de l’une des constitutions les plus éclairées du monde en termes d’égalité des droits. Le rôle des femmes dans la lutte contre l’apartheid a été déterminante, en témoigne la statue dont la photo chapeaute ce blog, située près de Luthuli House (le siège de l’ANC) et qui tourne le dos à la centenaire bibliothèque de Johannesburg. Elle représente une manifestante d’une marche des femmes sur Pretoria au temps de l’apartheid. J’aime la vitalité rustique de la statue et son côté ironique, elle affirme que “la démocratie c’est le dialogue” tout en brandissant un cocktail molotov… c’est un des charmes de ce pays… Mais vingt-deux ans après les premières élections démocratiques, les dirigeants de ce pays n’ont pas réussi à tenir leurs promesses, l’Afrique du Sud est sur le podium des pays les plus inégalitaires au monde et les droits des femmes et des plus faibles sont régulièrement bafoués. Espérons que la mobilisation d’hier soir suscite des réactions et qu’au delà de la prise de conscience du problème, elle servira de déclencheur à des actions ayant un impact sur l’un des phénomènes les plus préoccupants de la jeune nation arc-en-ciel…

 

“to be free is not to merely cast off one’s chains, but to live in a way that respects and enhances the freedom of others” Nelson Rohihlala Mandela