Mère à 13 ans… (Devenir mère à Johannesbourg part 3)

Je n’avais pas prévu de vous parler de Rose, du moins pas tout de suite, mais mon dernier billet m’a incitée à finalement vous raconter son histoire. Je n’avais pas l’intention de l’interviewer. J’avais des réticences. Une maternité à 13 ans, c’est tellement exceptionnel. En tant que superviseuse d’un étudiant faisant un mémoire de master de sociologie sur les grossesses adolescentes dans un township du sud de Joburg, j’étais plus qu’informée sur les problèmes méthodologiques liés aux interviews de jeunes mineures.

Après m’avoir présenté cinq jeunes femmes majeures, mon informatrice principale, m’a proposé de rencontrer Rose. Il faut dire que la mère de Rose travaille dans la même ONG et que pour elle il semblait naturel que j’interrogerais sa fille. J’ai passé un moment avec Rose, dans le container recyclé servant de bibliothèque à ce centre communautaire. J’ai été touchée qu’elle veuille me parler alors que sa fille n’avait que trois semaines. J’ai été rassurée sur le fait qu’elle ne parlait pas sous la contrainte, et qu’elle avait envie de me raconter son histoire. Une histoire qu’elle m’a livrée par bribes, lovée dans un fauteuil à oreilles recouvert de velours mauve, utilisé pour raconter des histoires aux enfants, tout en triturant dans ses mains une peluche rose trouvée sur le fauteuil. Hope, sa petite fille a été confiée à l’une des femmes bénévoles dans le centre communautaire. Je me contenterai de retranscrire son histoire, telle qu’elle me l’a racontée. Une histoire simple.

Cela faisait très peu de temps que je sortais avec mon petit ami. Il a dix-huit ans, il est dans le même lycée que moi, en terminale. J’étais en quatrième. Je n’ai pas eu mes règles pendant deux mois. Et puis l’une de mes ‘tantes’ a remarqué que mon corps avait changé, elle a dit à ma mère que j’avais l’air d’être enceinte. Je n’étais pas très contente, j’aurais préféré le lui dire moi-même. Ma mère a acheté un test de grossesse. Elle a beaucoup crié, elle ne pouvait pas croire que j’étais enceinte. Elle m’a amené dans un centre de santé, un centre où ils testent les grossesses et le Sida. Ils lui ont dit que je n’avais pas le Sida, mais que j’étais enceinte. Ma mère était tellement choquée. Elle a crié, tellement crié. Elle m’a demandé: “qui est le père? ” Je lui ai dit. Elle lui a crié après. Elle lui a dit: ” et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire?”. Il a répondu que je n’avais qu’à avorter. Ma mère est contre l’avortement. Elle a demandé l’adresse de ses parents et est allée les voir. Ils ont demandé à mon petit ami: “est-ce que c’est ton enfant?”. Il a répondu que non. Ils ont dit qu’ils verraient le bébé à la naissance et qu’ils diraient si c’était leur enfant. J’ai rompu avec lui et je ne lui ai plus parlé. Six mois après il est revenu et je lui ai pardonné. “

Je savais que je devais aller à la clinique. J’y suis allée. Ils m’ont refait des tests. J’écoutais tout ce que me disaient les infirmières. Elles me disaient comment me comporter. J’avais tellement peur. Je croyais que j’allais mourir. Je me suis accrochée à un livre. Ce livre, qu’on m’avait donné à lire en ‘Life Orientation’ en cinquième, s’appelle le ‘teenage survival book’. Il m’a tellement plu que je l’ai acheté au lycée à la fin de l’année au lieu de le rendre. C’est un livre qui parle de la puberté, du viol des filles et des garçons, du Sida, des grossesses d’adolescentes. Il est un peu effrayant mais je l’aime bien. C’est un livre à propos de la survie. Il m’a beaucoup aidée.

Ma mère me disait: “prie juste pour que le bébé aille bien”. Ma mère n’arrête pas de prier. A quatre mois de grossesse, les gens de la clinique m’ont dit d’aller me faire suivre à Bara (le grand hôpital universitaire de Soweto) parce que ma grossesse était spéciale, j’étais trop jeune. A Bara, j’ai été bien accueillie. Au début ils étaient très choqués, la plupart des filles qu’ils voient ont au moins seize ans. Ils m’ont dit que je devais poser toutes les questions que j’avais. Que je pouvais revenir quand je le voulais, si jamais j’avais une inquiétude. Ils m’ont fait rencontrer des médecins, une assistante sociale, une psychologue spécialisés dans les grossesses adolescentes. L’assistante sociale m’a dit que je devais venir avec ma mère. Lorsque je l’ai vue, elle m’a demandé si j’avais été violée, si je voulais porter plainte. A cause de la différence d’âge, pour eux, il y avait viol, et ils fallait qu’ils le rapporte à la police. J’étais choquée. Je croyais que le viol c’était seulement le sexe sans consentement. Je ne voulais pas porter plainte. C’était mon petit ami, il ne m’a pas forcée. Je n’ai plus revu l’assistante sociale après.

Au collège je n’ai rien dit aux professeurs. Mais au bout d’un moment ils ont deviné à cause de mon ventre. Je l’ai dit à ma meilleure amie, mais elle m’a traitée de menteuse. Lorsque les professeurs ont vu j’ai été convoquée chez le directeur qui m’a dit que je ne pouvais pas rester en classe. Il m’a dit de ne pas revenir après les vacances de milieu d’année en juillet. Il ne voulait pas qu’il se passe quoi que ce soit, que je me fasse pousser par les autres élèves. Il m’a dit que, pour cette année, il fallait que je m’occupe de mon bébé et qu’après je redoublerai ma quatrième. Je ne voulais pas. J’adore l’école, ça a toujours bien marché. Je ne voulais pas redoubler. Je voulais passer mes examens de fin d ‘année et passer en troisième l’année d’après. Maman travaille, elle n’a pas eu le temps d’aller contester la décision. Après les vacances, une amie venait me voir tous les jours après l’école pour me donner les devoirs, mais ce n’était pas pareil. C’était dur pour moi. Je m’ennuyais beaucoup. Toutes mes amies étaient en classe.

Les visites à Bara étaient toujours très longues. Il fallait attendre, attendre, il y avait toujours beaucoup de monde.  J’ai vu beaucoup de docteurs. La plupart des docteurs me traitaient bien. Il y en avait un qui me faisait toujours des blagues. Il m’a dit qu’après l’accouchement j’aurais plein de bonbons. Il me faisait rire. Il y avait aussi cet autre docteur qui me traitait avec respect. Quand j’y suis allée à huit mois, ils m’ont expliqué les signes qui devaient m’alerter, pour lesquels il fallait que je vienne tout de suite. Si je perdais les eaux, ou si je commençais à saigner. Je n’ai pas eu de préparation à l’accouchement, mais ils nous ont montré des films d’accouchements et de césariennes. Ca m’a fait tellement peur, même s’ils n’avaient pas mis le son! Ils m’ont montré aussi des trucs à faire pour calmer la douleur. 

Un samedi j’ai senti les douleurs. Ma mère m’a dit: “demain on va à Bara”. Je n’ai pas dormi de la nuit. Le lendemain elle a appelé l’ambulance. L’ambulance a mis longtemps à arriver.  Je suis arrivée à Bara à neuf heures du matin, j’ai accouché à dix heures du soir. Pendant la journée, j’avais mal. Je voulais une césarienne pour que tout soit fini. Ils m’ont dit qu’on ne faisait pas une césarienne pour ça. C’était très ennuyeux, il n’y avait rien à faire dans la salle. Pas de télévision, ils m’avaient enlevé mon téléphone. De temps en temps il y avait des étudiantes infirmières qui venaient discuter avec moi, des médecins qui passaient. Une étudiante m’a dit que si je ne criais pas, ils m’aimeraient bien et ils seraient gentils avec moi. Les docteurs m’aimaient bien, les infirmières aussi. 

A dix heures moins vingt, ils m’ont emmenée dans une salle à part et ils m’ont dit de commencer à pousser dès que je sentais une douleur. Dans la salle, il y avait deux étudiantes infirmières qui m’aidaient et une professeure infirmière qui m’a aidée aussi. Elle me disait quand il fallait pousser. L’infirmière a dû faire une épisiotomie pour que le bébé sorte. Les étudiantes ont poussé sur mon ventre pour faire sortir ce qu’il restait. L’infirmière a dit qu’il y avait beaucoup de dégâts, qu’il fallait qu’elle m’amène au bloc pour me recoudre. Elles m’ont fait une transfusion, puis une deuxième. Elles voulaient m’en faire une troisième mais elles n’avaient plus mon groupe sanguin. L’étudiante qui était avec moi s’est occupée de ma fille. Elle l’a mise dans une couveuse. Elle lui a donné un biberon de lait.

J’ai vu ma fille quand elle est sortie. J’ai été surprise par ses cheveux, elle en avait beaucoup.  Elles m’ont dit de la mettre au sein. Je lui ai dit que je l’aimais et elles ont coupé le cordon. Elle me ressemble beaucoup. Elle est très claire. Tellement blanche! Elles disaient qu’on aurait dit ma jumelle tellement elle me ressemble. Je l’ai mise au sein, cela m’a fait tellement mal, ça me fait encore mal. Elle doit aspirer mon téton vers l’extérieur, ça me fait tellement mal! A Bara ils m’ont expliqué l’allaitement. Mais quand elle prend le sein, j’ai l’impression qu’elle le mord. Elle demande à téter toutes les deux heures.

Je suis rentrée à la maison avec ma fille le jour suivant. C’est difficile. Je ne suis pas habituée à ne pas dormir la nuit. Ma mère dit qu’elle ne doit pas dormir l’après-midi. La nuit elle a faim et elle crie, et je ne l’entends pas. Ma mère me secoue pour me réveiller: “ton bébé a faim, tu dois le nourrir” et moi je lui réponds “quel bébé?” et puis je me souviens… Je ne comprends pas ce qu’il faut faire. Elle pleure la nuit et elle dort pendant la journée. Tu crois qu’il faut que je lui parle? Mais pour lui dire quoi? Elle ne comprend rien, elle ne peut pas répondre… 

La femme à laquelle Rose a confié son bébé toque à la porte de la bibliothèque. Le bébé a faim. Rose soulève le bas de son sweat-shirt à capuche rose et met son bébé au sein, laissant entrevoir, sur la peau de son ventre, des vergetures d’un brun violacé.

Comment peut-on laisser sa fille prendre le risque d’être mère à treize ans? C’est la question que je posais dans mon dernier billet. L’histoire de Rose montre que cette maternité très précoce est possible sans être dramatique quand la jeune fille est robuste et bien entourée, mais ce n’est par pour autant un conte de fées. A cet âge-là on est, quoi qu’on en dise plus proche de l’enfance que de l’âge adulte, et les contraintes qui vont avec la naissance d’un bébé vont peser lourdement sur les rêves d’avenir de la mère adolescente.

 

 

 

 

Advertisements

Mère malgré elle… (Devenir mère à Johannesburg part 2)

La maternité choisie n’est pas encore une réalité pour toutes les femmes sud-africaines. J’ai déjà évoqué les difficultés d’accès à la contraception et à l’avortement. La pression sociale fait également qu’une partie importante des femmes noires que j’ai interrogées ont été mères sans l’avoir vraiment cherché. C’est le cas de Joyce.

Joyce est une jeune femme qui inspire admiration et respect. Elle ne répond pas à l’image des “mères adolescentes” des Townships, victimes d’hommes prédateurs plus âgés (les “blessers”) déclinée à l’envi dans les politiques publiques ou les émissions radiophoniques populaires. A vingt-neuf ans, elle est née alors que le régime de l’apartheid avait du plomb dans l’aile. Grandie dans le township d’Alexandra (appelé familièrement Alex), elle a été une bonne élève et a bénéficié d’abord d’un programme d’aide aux jeunes lycéens des quartiers défavorisés d’un lycée privé chic de Johannesburg. Puis son Matric (équivalent du bac) en poche, elle a obtenu une bourse d’une entreprise pour effectuer des études supérieures en informatique et devenir informaticienne. Elle a fondé ensuite sa propre entreprise de services informatiques.

Les affaires marchaient assez bien pour qu’elle puisse s’acheter une petite maison en dehors d’Alexandra. Pas immense, elle compte deux chambres et une pièce à vivre, mais elle est située dans un quartier moins stigmatisé, à quelques encablures d’Alex, de l’autre côté de l’autoroute N3. Avec ses revenus, elle s’est même offert une berline allemande*, symbole éclatant de sa réussite matérielle dans les townships. Elle m’a donné rendez-vous dans le restaurant le plus chic du Alex Mall, un lundi d’hiver. J’avais peur de ne pas trouver, mais l’offre en cafés et restaurants est assez restreinte dans ce mall désert. La lumière hivernale est douce et nous nous installons sur la terrasse, pour profiter du pouvoir réchauffant du soleil, sinon de la vue sur l’étendue poussiéreuse du township.

La maternité a pris Joyce par surprise. Elle me dit avoir eu du mal à s’en remettre. Elle a mis du temps à l’accepter. Avoir un enfant ne figurait pas dans ses plans. La réussite professionnelle lui a ouvert une nouvelle vie. Elle travaillait beaucoup, mais pour la première fois de sa vie, elle pouvait voyager pour des week-ends ou de courtes vacances. Elle est allée à Durban, à Cape Town, elle a vu la mer. Bref elle a appris à profiter de la vie, un privilège dont n’aurait pu bénéficier la génération précédente, et ça lui convenait bien. Elle acceptait avec gratitude les périodes de stress et de challenge parce qu’il fallait convaincre un nouveau client de lui confier un contrat, ces périodes où elle ne comptait pas ses heures. Elle savait que leur contrepartie serait des périodes de répit où elle s’offrait des petites fêtes.

C’est d’ailleurs lors d’une de ses périodes de fêtes, les vacances de décembre, qui sont pour les sud-africains les vacances d’été, que son bébé a été conçu, bien involontairement. Elle prenait la pilule, mais apparemment il y a eu un loupé. Elle avait passé de superbes vacances, elle avait été à des fêtes, bien bu, bien mangé, etc. La nouvelle de la grossesse deux mois plus tard, l’a totalement paniquée. Elle ne se sentait pas prête. Elle avait toujours pris ses précautions, écouté les cours d’éducation sexuelle à l’école, Faith, sa mère, parlait librement de la contraception à la maison. Elle ne pensait pas qu’une grossesse imprévue pouvait arriver.

Certes, elle avait un travail avec un revenu confortable, une voiture, un petit-ami régulier, une famille (sa mère et sa soeur Grace) qui pourrait l’aider, une assurance santé privée, mais elle n’avait pas envie d’assumer cette charge. L’idée d’avoir des enfants lui paraissait sympathique dans un avenir lointain, mais pas à ce moment de sa carrière, alors qu’elle n’avait pas trente ans, à ce moment où elle jouissait pleinement de la liberté d’être soi, sans attache autre que son entreprise. Faith et Grace étaient contre l’avortement, elles lui disaient de ne pas être égoïste, de ne pas avorter, qu’elle s’en sortirait toujours. Elles l’aideraient. D’ailleurs sa mère n’a elle pas toujours été là pour elle?

Joyce était déterminée. Elle est allé voir son gynécologue. Celui-ci est musulman, il ne pratique pas les avortements, mais il l’a aiguillée vers une autre clinique. Joyce était prête à débourser les 15 000 rands nécessaires à l’opération. Arrivée à la clinique, on lui a donné une de ces fameuses chemises d’opération et on l’a conduite dans la salle. Elle a été impressionnée par la salle d’opération, cette horrible machine qui ressemblait à une pieuvre (l’aspirateur Karmann?), les écrans et les hauts parleurs. Le médecin a effectué une échographie, il a laissé le son. “J’ai entendu les battements du coeur, et je me suis dit que je ne pourrais pas supporter d’avorter, ayant entendu ça”. Joyce a demandé à se rhabiller et est repartie. Elle s’est dit qu’elle aurait ce bébé, tant pis.

Faith est venue s’installer chez elle, pendant la grossesse, avec Blessing, sa jeune soeur d’une dizaine d’années. Grace, étudiante, venait passer ses périodes de vacances. Faith a joué le rôle qu’un compagnon/partenaire aurait pu jouer. “Tu sais, me dit-elle, ce n’est pas facile pour les femmes noires d’assumer la maternité, parce qu’elles sont seules. Souvent les hommes noirs n’encouragent pas les femmes à avoir leur propre carrière. Moi je ne voulais pas d’un mari, je voulais un partenaire qui m’encourage à continuer ma carrière et à poursuivre mes objectifs professionnels … Mon petit-ami n’était pas de cet avis. Nous ne sommes plus ensemble. Il a été assez présent à la naissance de l’enfant, mais depuis, il s’est éloigné. Lorsque j’ai besoin d’argent pour la crèche ou pour l’assurance santé je lui demande. S’il peut, il me donne. Il ne fait pas de contribution régulière. Sa famille ne s’est jamais intéressée à l’enfant, mais ce n’est pas grave. Ma mère a joué le rôle du partenaire que le père de mon enfant ne voulait pas être”.

Pendant la grossesse Joyce était suivie par son gynéco, un vieux docteur indien. Cela s’est bien passé, une consultation tous les mois, puis toutes les deux semaines vers la fin de la grossesse. Elle avait une bonne assurance qui a tout remboursé. Elle est allée régulièrement aux cours de préparation prénatale, c’était utile, pour le partage d’expérience et parce qu’elle pensait que si elle écoutait bien les cours, comme en classe, tout se passerait bien. Elle avait l’impression que tout aller bien se dérouler. Et quand ses eaux ont rompu, elle était assez confiante.

Elle a appelé l’hôpital, puis est allée chercher sa mère, et s’est rendue à la clinique. Elle faisait ses exercices de respiration. Elle était tellement en forme qu’elle riait lorsqu’elle est arrivée à l’hôpital. L’infirmière lui a dit: “si vous étiez sur le point d’accoucher, vous ne ririez pas comme ça!”. Elle l’a installée dans une chambre, lui a donné un décontractant pour qu’elle se repose un peu. Lorsque les contractions se sont accélérées, elle a été surprise par la douleur qu’elle n’arrivait plus à maîtriser. Le médecin est arrivé et lui a dit qu’elle se débrouillait très bien, et qu’elle n’aurait pas besoin de péridurale. Elle a accouché sans aucun anti-douleur. Elle garde un souvenir intense de la douleur. Elle a été surprise que celle-ci disparaisse dès la sortie du bébé, un beau garçon.

Le post-partum a été très pénible. Elle a détesté allaiter, même si elle s’y est contrainte les  neufs premiers mois.  Sa mère l’y a contrainte. “Elle m’a dit: ‘tu dois allaiter ce bébé’. Je n’avais qu’une envie, retourner au boulot et ne pas m’occuper du bébé…  J’avais l’impression de n’être pour lui qu’une paire de seins. J’ai recommencé à travailler lorsque mon bébé avait deux mois. Je l’allaitais le matin et le soir, et j’exprimais mon lait dans la journée pour qu’il ait des biberons d’avance… J’ai détesté allaiter, les sensations, etc. C’était tellement embarrassant quand, en plein milieu d’une présentation à un client, mes seins se mettaient à fuir et ma chemise se tachait de lait! Pendant toute cette période, je gardais des serviettes de toilette et des chemises de rechange dans ma voiture, en cas d’accident!”. 

Joyce n’a jamais retrouvé son niveau d’activité professionnelle d’avant la grossesse. Elle est reconnaissante à sa mère de s’occuper de son fils. Mais celle-ci lui rappelle régulièrement qu’elle doit désormais prioriser son rôle de mère. Rentrer du travail à cinq heures, bien s’alimenter, ne pas boire d’alcool lorsqu’elle allaitait. Joyce exprime à la fois une plus grande proximité à son fils à mesure que celui-ci grandit. Il parle, c’est plus intéressant, elle dit mieux en profiter maintenant.

Mais elle reconnaît qu’elle prend moins de risques professionnellement depuis qu’il est là. Elle admet qu’elle serait sans doute plus à l’aise dans son activité sans son fils. Elle sent qu’elle est à la croisée des chemins, il faut qu’elle fasse grandir son entreprise, mais elle ne s’en sent pas la disponibilité suffisante. Elle doit démarcher de nouveaux clients, diversifier son offre. Peut-être faudrait-il qu’elle embauche des personnes plus chevronnées qu’actuellement, mais cela demande des fonds. Il faudrait qu’elle demande un prêt, mais les banques commerciales ne prêtent pas d’argent sans garantie. Joyce ne veut pas hypothéquer sa maison. Même si celle-ci a beaucoup rétréci depuis l’installation de sa mère et de sa soeur, la naissance de son fils et l’arrivée de son neveu nouveau-né, le fils de Grace. C’est le toit qui abrite toute sa famille. “Je dois me montrer plus responsable. Mes décisions engagent plus que ma seule personne maintenant”.

Sa famille s’est révélée à la fois une ressource et un poids pour Joyce. Elle a bien joué son rôle d’amortisseur des coups durs. Mais elle a constitué un frein au développement individuel, avec des exigences pesant plus strictement sur les femmes.

Joyce reste l’héroïne d’une “success story,” mais elle démontre à quel point être femme, même talentueuse, venant d’un township demeure un double handicap. Si elle a pu surmonter l’écueil de l’éducation, sa condition de femme n’ayant pu échapper à la maternité, lui impose de mettre un frein à ses rêves. Plus d’espace individuel possible pour Joyce, dans sa maison bondée, plus de “chambre à soi”, plus de rêve de développement qui ne passe par la prise en considération de ses responsabilités familiales. Une situation complètement asymétrique vis à vis de ses homologues masculins.

“Si tu veux atteindre la lune, vise les étoiles” dit un proverbe abondamment cité dans les séminaires pour jeunes entrepreneurs. Viser les étoiles avec les jambes dans des plots de béton, c’est tout de même un sacré défi!

* L’achat d’une Mercedes ou d’une BMW est un signe d’aisance matérielle. Le surnom donné à Soweto aux BMW serait les “Be My Wife”. La légende du Township prétend que le week-end, les jeunes ambitieux paradent en Mercedes ou BMW devant les bars et restaurants de Villakazi Street, pour y faire de nouvelles conquêtes.

 

 

 

 

 

Leur corps, leurs choix? L’accès à la contraception et à l’avortement en Afrique du Sud…

Puisque nous fêtons en France les cinquante ans de la loi Neuwirth qui a permis (enfin) aux femmes d’accéder légalement à la pilule contraceptive et de pouvoir enfin souffler étaler les naissances, échapper à la maternité-fatalité, et envisager des carrières professionnelles, il est intéressant de faire un point sur la question de la contraception en Afrique du Sud, vingt ans après la transition démocratique. Cette question est d’autant plus brûlante qu’à la fois dans mon engagement associatif et à travers ma recherche, je me suis trouvée face à des faits, des histoires qui interrogent la thèse de l’accès généralisé à la contraception dans ce pays.

Pour la première fois dans l’histoire de Sizanani, trois lycéennes du programme sont enceintes, ce qui pose la question de la suite de leur scolarité, elles sont toutes trois dans l’équivalent de la première, soit un an avant l’examen de fin d’études secondaires. Bien que la loi sud-africaine stipule qu’on ne peut pas les priver de scolarité, la poursuite en parallèle de leurs grossesses et de leurs études risque d’être compliquée.

Par ailleurs, dans les entretiens que j’ai effectués pour ma recherche “becoming a mother in Johannesburg” (un peu moins de quarante à ce jour), la différence dans la maîtrise de la fécondité et d’accès à la contraception est frappante entre les catégories sociales (qui sont hélas encore racialisées). Les femmes de la catégorie supérieure, qui a accès au soin médical privé, où les femmes ayant atteint un certain niveau d’éducation, utilisent la contraception et planifient les grossesses, ce qui leur permet de finir leurs études, de s’établir avant de procréer, et d’espacer les naissances (à peu près à leur guise), suivant en cela une “norme procréative” occidentale. Les femmes des classes populaires, (celle que j’ai interrogées sont majoritairement noires) ont toutes eu des grossesses non désirées.

Lorsqu’elles disent avoir eu recours à une contraception, celle-ci se révèle particulièrement inefficace: j’ai été confrontée à un nombre “d’accidents” qui m’ont laissée pensive. Soit elles utilisent des méthodes moins sûres que leurs homologues des classes aisées, soit elles appellent des “accidents de contraception” des périodes où elles n’étaient pas vraiment sous contraceptif. Les résultats d’une étude publiée dans le South African Journal of Medicine parue en 2017 sont d’ailleurs congruents avec les constatations que je fais dans les conversations avec mes informatrices. Celles-ci savent que la contraception existe, connaissent des moyens de contraceptions mais n’y ont pas toujours recours. Ce sont en majorité les jeunes femmes noires qui sont les plus susceptibles de ne pas utiliser de contraception et conséquemment de subir une grossesse non désirée (les deux-tiers des femmes interrogées ont eu une grossesses non désirée dans les cinq dernières années).

L’introduction du planning familial en Afrique du Sud a commencé dans les années 1930 et le gouvernement de l’apartheid a mis en place des politiques d’accès gratuit à la contraception en 1963 (avec, il est vrai l’arrière pensée d’arrêter la “menace démographique” des populations noires). En 1974, alors que d’autres pays voyaient dans le développement le meilleur moyen d’arrêter l’explosion démographique, le gouvernement du Parti National décidait de renforcer son financement du planning familial. Je ne pense pas que les ratés de la contraception aujourd’hui soient imputables à un rejet de méthodes qui seraient assimilées au gouvernement de l’apartheid. L’explication est plus prosaïque: les services de planning familial ne jouent pas leur rôle. La discussion avec les femmes est réduite a portion congrue. Les soignants ont des attitudes autoritaires avec leurs patientes, imposant une méthode plutôt qu’en discutant les avantages et les inconvénients avant d’en laisser le choix aux femmes. Les infirmières rabrouent  les femmes lorsque celles-ci émettent des réserves vis à vis de telle méthode. Les jeunes femmes que j’ai interrogées rapportent souvent des attitudes très négatives des personnels du planning familial à leur encontre. Joy*, l’une des jeunes femmes de mon échantillon se plaignait de ne pas se sentir bien après l’injection, mal écoutée par l’infirmière, elle n’est pas revenue à la date prévue pour le renouvellement de son traitement et s’est retrouvée enceinte un mois plus tard…

L’avortement a été autorisé en Afrique du Sud en 1975, mais avec des conditions tellement strictes qu’il était assez rare, contrairement aux morts de femmes ayant cherché secours auprès de pourvoyeuses d’avortements clandestins. Depuis le 11 décembre 1996, le “Choice of Termination Of Pregnancy Act” (CTOPA), porté à l’époque par l’actuelle candidate à la présidence de l’ANC, madame Dlamini Zuma, permet aux femmes sud-africaines de pouvoir demander à avorter jusqu’à 12 semaines, et en étend la possibilité jusqu’à 20 semaines sous certaines conditions. Dans les faits, les services publics proposant l’avortement sont assez déficients, voire inexistants dans certaines parties du territoire. Un rapport d’Amnesty International publié récemment montre que le droit à l’avortement est loin d’être effectif sur tout le territoire. Selon les données communiquées par le Ministère de la Santé à l’organisation internationale, sur 505 centres supposés fournir ce service, seulement 264 (un peu plus de la moitié!) le font en réalité. Le rapport cite une étude effectuée par l’Université de Cape Town ou plus de 40% des femmes ayant essayé d’avorter n’avaient pas pu avoir accès à ce service dans un centre de soins public. La situation est encore pire pour les femmes en zone rurale.

La non accessibilité de l’avortement est à la fois le résultat de la clause de conscience évoquée par le personnel soignant, et d’une certaine attitude des mêmes personnels face à la demande des femmes. Le fait qu’on fasse jouer la clause de conscience n’est pas répréhensible en soi, mais le gouvernement et ses services de santé doivent faire en sorte que cela n’empêche pas ces services de fonctionner.

Les conséquences de tout cela sont multiples. Le recours aux avortements clandestins reste élevé (même s’il a beaucoup baissé depuis 1996) et met en danger les femmes et leur santé reproductive. Les inégalités se perpétuent entre celles qui peuvent avoir accès à une médecine privée où des médecins accepteront de prendre en charge les femmes ou de les orienter vers qui de droit et les femmes ne pouvant se retourner que vers le service public ou les fournisseurs de “quick abortion” dont les publicités sauvages ornent les carrefours, et qui font de très beaux macchabées.

Parmi mes informatrices, malgré le nombre élevé de grossesses imprévues, celles qui ont envisagé l’avortement sont une minorité. C’est un acte très fortement réprouvé par leur communauté. Deux (toutes deux ayant accès à une médecine privée) ont pu aller jusqu’au bout. Pour les deux autres, les procédures ont eu raison de leur décision. Hana*, jeune femme, entrepreneure issue d’un township, très décidée et ambitieuse a renoncé après qu’on lui a fait regarder une échographie de son foetus et qu’on lui en a fait entendre les battements du coeur: “à partir de ce moment-là, je n’ai pas pu aller au bout!”. Blessing*, lycéenne de 19 ans s’est vu refuser un avortement dans deux hôpitaux publics différents sous prétexte qu’elle devait venir avec ses parents (alors que l’âge de la majorité est à 18 ans). Elle a envisagé d’effectuer un avortement clandestin, mais n’est pas allée jusqu’au bout. Il était impensable pour elle que ses parents acceptent l’avortement. Malgré la déception souvent énoncée par les parents lorsqu’ils découvrent la grossesse de leur fille, celle-ci est globalement vécue comme un “don du ciel” qu’on ne peut refuser.

Pour les deux jeunes femmes, ces naissances ont eu des conséquences, même si elles sont heureuses d’être mères. Les pères sont peu présents dans le sens où l’entend la norme occidentale. Il n’y a pas cohabitation du jeune couple parental, les hommes ne sont pas acceptés à l’accouchement dans les hôpitaux publics où les salles de travail sont des salles communes. Le père du bébé de Blessing n’a pas d’argent pour payer l’ enhlabulo (compensation pour la grossesse) et donc ne joue pas de rôle auprès du bébé. La famille de Blessing lui bloque l’accès à l’enfant. Celui du bébé d’Hana ne vient voir son fils que de façon épisodique, c’est donc aux mères et à leurs familles que revient de s’occuper de l’enfant. Blessing n’a pas pu intégrer le programme universitaire qu’elle aurait souhaité. Hana essaie de jongler entre le développement de son entreprise et ses devoirs de mère. Même si sa mère est venue s’installer chez elle avec son jeune frère pour s’occuper du bébé, elle lui rappelle régulièrement qu’elle doit être là pour lui. Lui imposant de fait des contraintes qui s’accordent mal avec ses impératifs professionnels.

L’accès à des services de planning familial et la maîtrise de la fécondité font partie des objectifs de développement du millénaire. La contraception a permis aux femmes des pays développés de pouvoir envisager des carrières professionnelles et d’avoir une maîtrise de leur vie. L’Afrique du Sud a adopté, dès la transition démocratique, des lois sur l’accès à la contraception et l’avortement qui sont parmi les plus progressistes du continent. L’application de ces lois fait cependant défaut. Dans un pays où les femmes noires cumulent les handicaps sociaux du fait d’une histoire politique et de traditions qui les cantonnent aux marges de la société, ne pas leur donner accès aux instruments qui peuvent leur permettre de dépasser les conditions de leur naissance est une trahison manifeste des espoirs qu’a fait naître la chute de l’apartheid.

*Ce sont des pseudonymes

Ecrire/décrire l’esclavage avec un point de vue africain: “Homegoing” de Yaa Gyasi et “La Saison de l’ombre” de Léonora Miano

On a beaucoup parlé de “Homegoing” de la romancière ghanéenne Yaa Gyasi. Il est resté quelque temps sur ma pile à lire, jusqu’à la semaine dernière, où j’ai enfin décidé de juger sur pièce cette tentative de redonner une vision africaine au drame qu’a été (et qu’est encore sous d’autres formes, plus insidieuses) l’esclavage sur les côtes africaines à partir de la période de la traite transatlantique.

Le roman retrace les destinées des descendants d’Effia et Esi deux filles de Maame, une jeune femme Asante vivant dans ce qui était alors appelé par les anglais la “Gold Coast” (et qui est aujourd’hui le Ghana). Captive d’un homme Fante, Maame a donné naissance à Effia . Elle fuit en mettant le feu à sa maison, abandonnant sa fille nouvellement née à laquelle elle lègue un pendentif. Quelques mois plus tard, mariée à un Asante, elle met au monde Esi qu’elle élève comme la prunelle de ses yeux. Celle-ci sera enlevée lors d’une raffle et vendue comme esclave. Effia élevée par une marâtre sera monnayée par cette dernière à un anglais tombé amoureux de sa beauté, elle vivra au fort sans jamais se douter du terrible commerce dont son mari est un agent. Le roman ambitieux retrace les parcours des sept générations qui suivent aux Etats-Unis et (des six générations) en Afrique, en mettant en parallèle les destins des esclaves et de ceux qui vivent avec cet héritage encombrant d’avoir bénéficié de ce commerce honteux. Il interroge la notion d’héritage dans un récit empathique et prenant.

IMG_20170531_170245

L’auteure essaye de retracer les parcours de ses personnages, leurs pensées, leurs dilemmes dans une narration assez fluide. On se laisse prendre par chaque chapitre qui pourrait être une nouvelle tant le lien avec les précédents est essentiellement généalogique. Plutôt qu’une narration linéaire elle a choisi de s’attarder sur l’histoire de ces personnages et sur les moments de leur vie où resurgit la question de la transmission  de ce passé lourd d’un côté comme de l’autre. Certains personnages, et notamment des personnages féminins sont particulièrement bien ébauchés et on les quitte à regret. En revanche, bien que l’ouvrage couvre cent cinquante ans, le contexte historique n’est pas abondamment documenté, l’auteure en esquisse quelques grands traits sans s’apesantir.

Pourquoi ce premier roman a t’il suscité un tel engouement ? Le thème de l’esclavage a déjà été abordé dans bien d’autres ouvrages. L’âge de son auteure ainsi que la transaction record dont le livre aurait fait l’objet ont contribué à alimenter une légende que certains ont pu trouver surfaite. Cependant, il faut lui reconnaître plusieurs mérites. Gyasi nous présente une narration qui s’éloigne de celles qu’on a l’habitude de lire, de la fresque historique où l’esclavage est un détail permettant de glorifier le bon blanc abolitionniste au récit personnel à la Frederic Douglas (très fort aussi) mais qui se situe sur le continent américain au crime inimaginable d’une mère sacrifiant son enfant pour lui épargner le sort de l’esclave (Beloved de Toni Morrison).  Comme si de l’autre côté de l’Atlantique l’esclavage n’avait pas été problématique. Elle représente de façon convaincante ce qui est souvent absent dans les relations des abominations de l’esclavage, le vécu de ceux qui sont restés sur le continent africain. Parce qu’il n’y a pas ou peu d’archives témoignant de ce qu’ont vécu ces peuples de tradition orale, il est important que les héritiers de ces traditions essaient de transmettre ce qu’a pu être leur côté de l’histoire, ces voix trop souvent ignorées ou tues. Le roman est un bon moyen de le faire.

IMG_20170531_171150

Ce roman m’a ramenée à une de mes lectures de cette année, un très beau livre de l’écrivaine camerounaise Léonora Miano, qui eut les honneurs d’un prix Fémina à sa parution en 2013: “La Saison de l’ombre”. Ce roman, qui m’a beaucoup touchée par sa grande qualité d’écriture et sa puissance poétique, est aussi né de cette volonté de faire revivre ceux dont on a tu les voix car ils sont les perdants de l’histoire. Plus consistant dans l’histoire et dans l’écriture, le roman décrit la lutte d’Eyabe, une mère éprouvée par le deuil qui, refusant le silence et l’oubli mortifère dans lequel veulent l’enfermer les autorités de son village, va entreprendre un long périple pour comprendre ce qui est arrivé à son fils disparu, à l’aube de l’âge adulte, lors d’un grand incendie. Alors que la vie dans les villages de la Gold Coast est ébauchée à grands traits chez Yaa Gyasi,  la narration de Léonora Miano permet de restituer la vie matérielle et l’imaginaire d’un village de brousse d’Afrique Centrale. Les batailles de ce beau personnage féminin prennent une dimension épique. L’ombre qui a surmonté la case où ont été bannies les mères des garçons disparus ne lui laisse pas beaucoup de doute sur ce qu’est devenu son garçon, mais elle veut disperser, là où il a disparu, la terre dans laquelle elle a déposé, à la naissance de son fils, le placenta de celui-ci qui a nourri un arbre dont le déracinement soudain est également vu comme un signe de grand bouleversement. A la recherche de son premier-né elle croisera la communauté bebayedi, constituée de tous les fuyards des razzia bwele et qui se sont réfugiés dans les marais.

“Le jour où le chef et les hommes de sa garde prennent la route du pays bwele, la femme quitte le village. S’engouffrant dans l’interstice qui sépare la nuit de l’aurore, elle les précède, marche sans crainte sur des sentiers qui n’en sont pas, qui se forment sous la plante de ses pieds, dessinant une voie qui n’appartient qu’à elle, comme un chemin de vie” Léonora Miano

Au delà du thème de l’esclavage et de l’enlèvement des hommes et femmes à leur communauté pour la traite, un autre thème commun aux deux romans est celui de la place des femmes, dans ces sociétés traditionnelles et esclavagistes, où elles sont des pions échangées pour sceller des alliances, des reproductrices d’esclaves, ou bannies de la communauté qui, en l’absence d’explication de la disparition de leurs fils, les considèrent comme des sorcières ayant entraîné le malheur et la disparition des adolescents. La lecture de ces deux romans offre de très beaux portraits de femmes. Des lectures à consommer sans modération!

 

Other place, same stories… Gender based violence in South Africa…

 

“Gender-Based violence and rape culture on campus – let’s talk about it”

Pour contrer le ton sans doute un peu angélique de mon précédent post, porté par mon enthousiasme de néo-habitante des beaux quartiers de Joburg, j’ai décidé de consacrer ce billet à la réunion organisée à Wits hier soir sur la “gender based violence”.  Résonance ironique avec l’actualité française où un homme politique mis en cause par une quinzaine de femmes pour du harcèlement sexuel a soutenu qu’il ne serait pas le DSK de son parti et où une campagne média est lancée pour prévenir les violences conjugales pendant l’Euro de football…

Organisée par des étudiantes de Wits, cette réunion avait pour but d’alerter sur l’omniprésence de la “gender based violence” en Afrique du Sud et notamment sur les campus et secouer les parties prenantes pour leur faire prendre conscience de la nécessité d’agir réellement et prendre des mesures pour enrayer la violence faite aux femmes dans ce pays. Leur réflexion fait suite aux évènements survenus en avril à l’université Rhodes à Grahamstown où des étudiantes ont publié une liste de onze noms d’hommes (étudiants, professeurs ou membres de l’administration de l’université) présumés coupables de viol ou de violences sexuelles sur des étudiantes, en demandant des enquêtes sur les actes commis et leur exclusion temporaire du campus durant ces enquêtes. Il n’a pas été accédé à cette demande et s’en sont suivi une semaine de manifestations et d’annulation de cours à ladite université. Les manifestantes ont été violemment dispersées et aucune action ferme n’a été engagée contre les supposés coupables de violences sexuelles. Le mouvement ne s’est pas étendu à d’autres campus, ce qui n’a pas empêché les étudiantes d’autres universités d’être solidaires avec la démarche de #RUReferencelist. D’où l’organisation de cette soirée à la School of Public Health de Wits avec la participation de Wiser, le centre de recherche en humanités de l’université.

DSC_0031

Cette réunion a donné la parole à un panel varié d’étudiantes, de chercheuses, de membres d’ONG, pour une assemblée, qui, si elle était majoritairement féminine, n’en comprenait pas moins quelques hommes, en plus grande proportion que je n’aurais pu l’imaginer, ce qui est rassurant. Le panel comportait deux hommes, un jeune poète étudiant à Wits et un représentant de l’ONG Sonke Gender Justice. Le contenu de la soirée était très dense.

Une très émouvante mise en matière et mise en mots par des témoignages de jeunes femmes en colère qui ont raconté leur expérience personnelle de la violence faite aux femmes. Expérience personnelle, vignettes de petits évènements de leur jeune existence où les entourages familial et communautaire taisaient les incidents que personne ne pouvait ignorer. Ces familles qui laissent leur fille de 16 ans à un quadragénaire dont elle a déjà repoussé les propositions parce qu’il a payé la “lobola” (le prix de la fiancée). Ces familles qui regardent de façon suspicieuse la petite fille qui évoque des attouchements d’un cousin presqu’adulte (neuf ans d’écart). Lorsqu’elles n’ont pas été atteintes, ce sont des proches qui ont été victimes, des voisines, des cousines, des camarades de classe. Emotion, colère, dignité de ces femmes qui demandaient à ce qu’on n’enterre pas de nouveau le sujet comme on l’a fait de nombreuses fois. L’actuel président d’Afrique du Sud a fait l’objet d’un procès pour viol il y a dix ans, avant sa désignation par l’ANC. Les juges n’ont pas donné raison à la victime. Indignation vis à vis de l’incrédulité ou du silence lorsque les faits sont révélés, et que les accusations se retournent contre les victimes dont la parole est systématiquement mise en doute. Sont-elles faibles? Ont-elles vraiment refusé? Pensait-il à mal? “Parfois les femmes disent non mais ne le pensent pas vraiment”. La présomption d’innocence pour les perpétrateurs, la présomption d’affabulation pour les victimes. Des histoires banalement désespérantes. Dans un pays où 49000 viols ont fait l’objet de plaintes auprès de la police en 2014, on estime qu’il y a dix fois plus d’actes commis et non dénoncés par les victimes qui ont peu d’espoir qu’on leur rende justice. L’étude Optimus sur les violences subies par les jeunes sud-africains âgés de 15 à 18 ans révèle qu’un sur cinq des adolescents interrogés ont déjà été victimes d’abus sexuels (un sur trois a déclaré avoir été victime de violence, fille ou garçon). Ces jeunes femmes ont rappelé que le plus souvent les actes violents étaient perpétrés par des proches. Celui qui menace peut-être un ami, un parent… et les crimes ont lieu dans des endroits familiers. Les résidences des campus ne sont pas des sanctuaires ni certains bureaux de profs…

Au-delà du constat, qui était partagé par une grande partie de la salle (sauf le monsieur qui a dit que le viol ce n’était pas bien mais tout de même, il fallait se demander si les filles qui mettaient des mini-jupes, se baladaient tard dans la rue, et se comportaient d’une certaine manière elle ne cherchaient pas un peu les ennuis), le chapitre le plus complexe concernait les solutions.

La responsable du Gender Equity Office de Wits a décrit les mesures mises en place sur le campus, solutions qui n’ont été jugées très probantes et dont la pertinence a été contestée. Assister les étudiantes agressées est nécessaire, encore faut-il que les étudiantes sachent que ce recours existe. Par ailleurs l’intermission de l’université dans l’enquête risque de fausser celle-ci, les universités ne voulant pas voir ternir leur réputation auraient tout intérêt à minimiser les incidents plutôt qu’à insister pour que l’incident aboutisse au tribunal. Encore faudrait-il que la police prenne l’affaire au sérieux ce qui reste à démontrer.  Les étudiantes ont également relevé le fait que les informations du gender equity office consistait à mettre en garde les jeunes femmes qui ne devaient pas se promener seules dans des endroits peu éclairées, mais être de préférence toujours en groupe. Lorsque des auteurs présumés d’agression sont identifiés, ils ont droit à du “counselling” du gender equity office pour leur faire comprendre la portée de leurs actes et le caractère incontournable du consentement. Cette solution “soft” est peu appréciée des étudiantes qui voudraient des mesures conservatoires: exclusion du campus de tout étudiant ou professeur accusé d’abus sexuel sur une étudiante.

Le mot d’ordre sur les campus universitaires est de combattre la culture du viol (“rape culture”) qui légitime/encourage les comportements violents des violeurs. La chercheuse Lisa Vetten (auteure d’un papier très intéressant sur le jugement du procès pour viol de J. Zuma en 2006 à lire ici) a fait remarquer que l’expression “rape culture” si elle était une désignation pratique cachait la complexité des causes enchevêtrées qui mènent à la violence contre les femmes qui n’est qu’une des facettes d’une société sud-africaine dont l’histoire est dominée par la violence. Violence de la colonisation, de l’apartheid, et de l’avènement de la démocratie.

La conclusion sans surprise de cet évènement était la nécessité de continuer la mobilisation, de continuer à dialoguer avec les hommes, de les mobiliser sur la question, pour qu’ils convainquent à leur tour leurs amis, leurs pères, leurs frères…

La société sud-africaine, s’est dotée de l’une des constitutions les plus éclairées du monde en termes d’égalité des droits. Le rôle des femmes dans la lutte contre l’apartheid a été déterminante, en témoigne la statue dont la photo chapeaute ce blog, située près de Luthuli House (le siège de l’ANC) et qui tourne le dos à la centenaire bibliothèque de Johannesburg. Elle représente une manifestante d’une marche des femmes sur Pretoria au temps de l’apartheid. J’aime la vitalité rustique de la statue et son côté ironique, elle affirme que “la démocratie c’est le dialogue” tout en brandissant un cocktail molotov… c’est un des charmes de ce pays… Mais vingt-deux ans après les premières élections démocratiques, les dirigeants de ce pays n’ont pas réussi à tenir leurs promesses, l’Afrique du Sud est sur le podium des pays les plus inégalitaires au monde et les droits des femmes et des plus faibles sont régulièrement bafoués. Espérons que la mobilisation d’hier soir suscite des réactions et qu’au delà de la prise de conscience du problème, elle servira de déclencheur à des actions ayant un impact sur l’un des phénomènes les plus préoccupants de la jeune nation arc-en-ciel…

 

“to be free is not to merely cast off one’s chains, but to live in a way that respects and enhances the freedom of others” Nelson Rohihlala Mandela