Stella, prof de yoga prénatal et doula, apôtre de la naissance holistique

J’ai contacté Stella sur les conseils d’une amie qui avait suivi ses cours de yoga prénatal pendant ses trois grossesses. Les doulas sont quasiment inexistantes en France, j’en avais entendu parler par des collègues québécoises, mais je n’en avais jamais rencontré. J’étais donc assez désireuse de faire la connaissance de Stella.

Elle m’a reçue dans le jardin de son studio de yoga, à la fin d’un de ses cours. Nous avons discuté à l’ombre d’un grand arbre dont le tronc noueux rappelé celui des ficus des mythes indiens, bercées par le glouglou d’une fontaine dans le bassin de laquelle nageaient des carpes Koï. Je n’ai jamais entendu parler de yoga prénatal pendant mes grossesses, peut-être n’y étais-je pas sensible. C’était une autre époque, et notre culture du corps est différente de celle des descendants des pionniers qui ont colonisé ce bout du continent africain.

Lorsque j’attendais mes deux derniers, j’ai beaucoup apprécié la préparation en piscine, donnée à la piscine municipale de mon quartier, juste après les séances de bébés nageurs, où il était agréable de respirer et de relaxer nos corps s’alourdissant de femmes gestantes. J’ai pu constater l’effet que ça avait sur mes bébés, particulièrement actifs lorsque je faisais la planche, la nuque et les genoux soutenus par d’affreux mais salutaires boudins en polystyrène. Les exercices de respiration m’ont beaucoup servi. Je les trouvais beaucoup plus compréhensibles que lors de la formation sur la méthode Lamaze que j’avais suivie aux Etats-Unis. Dans les consultations d’obstétrique auxquelles j’ai assisté en tant que chercheuse, lorsqu’on abordait la question de l’activité physique c’était plus pour dire qu’on n’était pas obligée de tout arrêter lorsqu’on était enceinte, que l’activité physique régulière était plutôt favorable, mais qu’il fallait savoir la doser.

La vocation de Stella se confond avec son histoire personnelle. Elle a organisé ses activités autour de l’univers de la naissance. Et d’ailleurs dans notre discussion elle ne fait pas de récit séparé de sa vie personnelle et de son histoire professionnelle, celles-ci sont intimement liées.

Je suis arrivée en Afrique du Sud il y a vingt-trois ans, j’ai grandi en Zambie, où mes parents étaient missionnaires dans un village de brousse. Mon père faisait du développement communautaire dans une zone très rurale. Mon père faisait l’école également, ma mère l’aidait, et servait d’infirmière avec la petite armoire à pharmacie qu’elle arrivait à fournir, mais ils n’avaient pas le contrôle sur grand-chose. J’ai grandi à côté de celle que je considère comme ma seconde mère. Elle travaillait pour mes parents à la mission, elle s’occupait des consultations d’infirmière et de sage-femme à l’hôpital que tenaient mes parents.

Je pense que c’est elle qui a décidé de ma future vocation d’assistante/auxiliaire de naissance. Elle m’a emmenée avec elle en visite avec elle très jeune dans les villages, peut-être à partir de mes huit ans.

Elle était souvent appelée dans les villages, pour aider des femmes qui allaient accoucher. J’ai eu la chance de pouvoir très tôt voir des naissances. C’était un évènement naturel, une affaire de femmes, c’était la communauté des femmes qui prenait soin de la future mère. Il y avait entre trois et cinq femmes autour, et les autres entraient et sortaient pendant que le travail se faisait. Il y avait des femmes assises, en train de discuter, des filles de tous âges qui entraient et sortaient c’était assez agité et plutôt joyeux, et puis, tout à coup, cela devenait silencieux. Ma nounou aidait à récupérer le bébé au moment de l’expulsion.

J’ai grandi dans la brousse, loin de tout hôpital, La naissance y était quelque chose de très naturel. Un petit pourcentage des naissance se passait mal. Mais 90% se passaient sans problème. Le problème a été créé par les hôpitaux des missions, ce sont eux qui ont créé le traumatisme de la naissance. J’ai appris en regardant. J’ai assisté à de nombreuses naissances dans la brousse.

Lorsque j’ai attendu mon premier enfant, il y a vingt ans, j’habitais en Afrique du Sud, je n’avais aucune envie d’avoir une naissance médicalisée comme on la préconisait ici. J’étais allée voir un gynéco à Cape Town qui, dès la première consultation, voulait me faire faire des tas d’examens. Je n’ai pas confiance dans les gynécos. Je connaissais cette sage-femme rurale en Zambie, je suis rentrée pour accoucher en brousse. Mais finalement, elle n’a pas pu m’aider et j’ai accouché seule. Ce n’était pas idéal, j’ai eu des déchirures assez importantes. Lorsque j’ai attendu mon second enfant, je me suis tournée vers une sage-femme ici. Elle rentrait du Royaume Uni où elle avait exercé et elle savait très bien assister des naissances non médicalisées. J’ai dû quand même avoir deux consultations avec un gynéco pour des questions d’assurance, mais sinon elle m’a suivie pour toute la grossesse.

Nous nous sommes très bien entendues. Nous parlions beaucoup. Elle nous posait des questions sur tout, nous demandait comment nous allions, si nous avions fait des rêves à propos du bébé, comment nous envisagions sa naissance. On parlait de nutrition, de toutes sortes de choses. Elle nous conseillait des lectures. Chaque fois que nous lui répondions elle nous écoutait très attentivement, très humblement. Cela nous a beaucoup aidés pendant la grossesse et l’accouchement.

L’accouchement à la maison a été très rapide. La sage-femme est restée une heure et après elle nous a laissés. Pour la naissance de mon troisième, dix ans plus tard, nous avions loué une piscine que nous avions mise dans le salon, mon fils de neuf ans était dans la piscine avec moi pendant l’accouchement. Pour lui, c’était naturel. Il a assisté à tout. On a perdu l’habitude d’assister à la naissance et à la mort de nos proches dans nos sociétés, je trouve ça dommage…

J’ai monté un cours de yoga prénatal. Je recevais des femmes venant de la pratique de cette sage-femme. Elle avait monté un super cours d’éducation prénatale, certainement un des plus complets du coin, mais je me suis aperçue que ça restait de la théorie. Finalement, un grand nombre de ces femmes finissaient avec une césarienne. Tout ce savoir restait au niveau de la tête, il ne passait pas par/dans le corps.

C’est comme ça que j’ai développé mes cours de yoga prénatal, parce qu’il ne faut pas seulement avoir la connaissance, il faut aussi que cela redescende au niveau des hanches. Toutes mes séances ont cet objectif: faire redescendre le savoir au niveau des hanches, ouvrir les hanches, ouvrir le passage pour le bébé. J’ai inventé des mouvements pour leur permettre de visualiser ce qui se passe, la rotation des hanches, pour allonger le psoas, pour le relâcher, sinon le bébé ne pourra pas descendre. Dans la brousse, les femmes n’arrêtent pas de marcher, elle ne s’asseyent jamais sur des chaises, les bébés descendent naturellement. En ville, avec nos modes de vie actuels, alors que nous passons notre temps assises dans nos voitures, sur des chaises ou des fauteuils de bureau, les bébés ne descendent pas. Je veux donner ce pouvoir aux femmes, ce pouvoir de comprendre et de contrôler ce qui se passe pendant leur accouchement, pour qu’elles comprennent les mécanismes de la naissance et qu’elles utilisent cette connaissance sans problème. Elles font 80% du boulot en cours de yoga et les 20% restant pendant le travail. Cela dure moins longtemps et elles ne sont pas exténuées.

J’ai aussi suivi une formation de doula. Il y a plusieurs formations en Afrique du Sud. Il faut compléter un cursus cours plus pratique sur deux ans et justifier d’un certain nombre de suivis, et prendre l’engagement de se recycler régulièrement. La doula s’occupe de la prise en charge émotionnelle de la femme, absolument pas du tout de l’aspect médical, qui est du ressort de la sage-femme ou de l’obstétricien.ne. Je consacre l’équivalent d’une semaine par mois à mon activité de doula. Je n’accepte pas toutes les demandes. Il faut qu’il y ait un “fit” avec la femme et le couple. J’ai monté aussi des séances de yoga et des ateliers pour les couples. Dans la brousse, l’accouchement et la naissance sont des affaires de femmes, les hommes ne sont jamais impliqués. Ici, il faut leur donner des clés pour assister à la naissance. Ca marche plutôt bien. Il y a une demande.

Plus récemment j’ai fait une formation de “craniofascial therapy“, c’est une formation assez longue. Cela permet d’apaiser les tensions des tissus connectifs. Je reçois beaucoup de jeunes mères et des bébés traumatisés après des naissances à l’hôpital. Ces femmes passent par un tel stress! Je reçois aussi des mamans ayant recours à la fécondation in vitro, j’en vois une en ce moment, elle est en phase de traitement, c’est très perturbant pour elle, elle me dit que mes séances lui font beaucoup de bien. Je vois aussi beaucoup de bébés nés après fécondation in vitro… Nos modes de naissance actuels sont vraiment très traumatisants!

PS: Comme je ne comprends pas en quoi consiste la ‘cranio-fascia therapy’, elle m’invite à essayer, elle m’offre une séance d’une heure. Je suis un peu sceptique, mais j’accepte. Je reviens deux semaines plus tard et après une heure de manipulation très douce qui ressemble parfois plus à une imposition des mains qu’à un massage, je me sens étonnamment bien.


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Adieu, veau, vache, cochon, couvée?*

Lorsqu’on vit au long cours à Johannesburg, qui est une mégalopole mondiale, ancrée dans la modernité, une “world class city” comme s’en enorgueillit régulièrement le maire de la ville, on peut parfois oublier qu’on est aussi dans une ville profondément ancrée en Afrique. Et puis… et puis il y a de ces petits évènements du quotidien qui vous ramènent sur le continent, et c’est tant mieux. Il y a quelque temps j’ai été transportée de joie par un texto publicitaire. Celui-ci me proposait de m’enrôler dans une loterie en ligne pour gagner… je vous le donne en mille… un voyage aux Seychelles? une voiture de luxe? un bijou de prix? que nenni! la loterie me proposait tout simplement de gagner… une vache! A vrai dire, une vache ou son équivalent en espèces sonnantes et trébuchantes, mais ce détail m’a réellement mise de bonne humeur. D’habitude on me propose plutôt une assurance funérailles, nettement moins drôle vous en conviendrez! (J’ai évoqué le sujet de l’importance culturelle des funérailles ici). Comment expliquer ce gros lot extraordinaire aux yeux européens?

Bien qu’on en voie assez peu en ville, la vache tient une place à part dans la vie quotidienne et l’imaginaire sud-africains (et africains). Le nom générique des trois tribus les plus nombreuses d’Afrique du Sud (Xhosa, Zulu et Swati): les tribus “Nguni” est aussi celui donné à l’espèce de bovidé domestique la plus commune en Afrique Australe dont l’arrivée dans la région est supposée coïncider avec les migrations bantoues entre 600 et 1400. Posséder un cheptel est un signe de respectabilité voire d’opulence pour un certain nombre de peuples africains. Les vaches servent de monnaie d’évaluation du prix de la fiancée (lobola) dans une grande partie de l’Afrique Australe, j’en ai parlé ici. L’an dernier, la lobola payée par la famille Zuma pour le (second) mariage d’un de ses fils avec Ziyanda Dlamini, une fille de la famille royale swatie a défrayé la chronique, comportant entre autres espèces sonnantes et trébuchantes, pas moins de 120 têtes de bétail!

Ce n’est sans doute pas un hasard complet si l’artiste sud-africaine Nandipha Mntambo a choisi le thème de la peau de vache nguni pour sa première expo en solo au tout nouveau Zeitz-MOOCA à Cape Town, dont elle a fait des sculptures féeriques.

Posséder un cheptel nombreux est encore aujourd’hui un signe de pouvoir, même pour des familles dont le revenu et/ou la subsistance ne dépendent plus de la taille du troupeau. Ainsi, les deux derniers présidents du pays ont fait la une des journaux cette année pour des actualités relatives à leurs troupeaux. Jacob Zuma a été mis en cause très récemment pour avoir accepté de recevoir en cadeau de Supra Mahumapelo, numéro Un de la province du North-West, un troupeau dont la valeur est estimée à 1,5 millions de rands. L’ennui c’est que ce troupeau était au départ destiné aux fermiers noirs démarrant un élevage. Le troupeau est hébergé à Nkandla, propriété célèbre de la famille Zuma, mondialement connue pour sa piscine anti-feu et son poulailler financés par l’argent du contribuable sud-africain aux motifs d’amélioration de la sécurité de la résidence. L’histoire ne dit pas s’ils ont monté un élevage de la même espèce d’oies que celles qui protégèrent naguère le Capitole romain des invasions puniques.

Quant à Cyril Ramaphosa, c’est la publication d’un beau livre  de table basse “Cattle of the ages” commandé au photographe Daniel Naudé et dont il a écrit les textes à la gloire des vaches Ankole. Il partage la passion de cette belle race ougandaise qu’il a eu le privilège d’introduire en Afrique du Sud et dont il possède maintenant un très photogénique (et lucratif) troupeau, avec ses homologues Yoweri Museveni d’Ouganda, et Paul Kagame du Rwanda. Espérons que cette passion commune n’inspirera pas au président Ramaphosa l’idée de les imiter en matière de réformes constitutionnelles. Le président Museveni aligne un nombre record de réélections depuis 1996 (il a pris le pouvoir en 1986), et souhaite modifier la loi pour pouvoir être réélu une fois encore. Le président Kagame, qui aurait fait un excellent travail au Rwanda au demeurant, a quant à lui fait modifier la constitution de son pays en décembre 2015 et voter un texte qui lui permettrait de gouverner le pays jusqu’en 2034 ce qui lui a valu une chute de popularité immédiate parmi les puissances occidentales… Il nous reste à souhaiter ne laisse pas “gros Jean comme devant”, comme l’écrivait l’auteur de la fable, le peuple sud-africain porteur de l’espoir d’une “aube nouvelle”.

*Jean de Lafontaine, “La Laitière et le Pot au Lait”

Le bruit des funérailles, le soir au fond des townships…

Une candidate à la nomination pour la course présidentielle qui accepte d’être l’oratrice principale au congrès des entrepreneurs des pompes funèbres, cela vous paraît baroque? Pas en Afrique du Sud. Fin 2017, celle qui prétendait encore à la succession de son ex-mari à la tête de l’ANC, Nksosasana Dlamini Zuma avait en effet profité du congrès des croque-morts au centre international des congrès de Durban pour y faire un discours économique programmatique sur la transformation radicale de la chaîne de valeur du traitement des macchabées.

Il faut dire qu’ici, les funérailles, c’est une affaire sérieuse. La moindre bourgade de campagne traversée révèle son, voire ses entrepreneur/s de pompes funèbres. L’amateur de road-trips ne compte plus les enseignes de”funeral homes”  ou de “funeral services” le long des routes, même les plus désolées. La mort est beaucoup plus présente en Afrique Australe qu’elle ne l’est dans les pays occidentaux. Non pas qu’on y meure plus, ou peut-être un tantinet plus jeune… On ne cache pas les décès comme des réalités honteuses. On ne réserve pas les enterrements aux petits comités, à la “plus stricte intimité”. Les funérailles ici et notamment pour la majorité de la population noire doivent être célébrées dignement et toutes affaires cessantes.

“The mornings are taken up in planning. Who has yet to be notified? Who has indicated they will be coming (…)?  What will be slaughtered on the day of the funeral? Who is paying for what? Who is seing to what? (…) Who will keep track of the money collected? The remaining part of the day is used for preparing for the evening when there will be a prayer meeting, a wake. Black tea or coffee and unbuttered bread is the fare served at wakes. My people show they are in mourning even by the food they eat.”

Sindiwe Magona “To my children’s children”

Les funérailles font partie de l’espace politique. Depuis la période de l’apartheid, les funérailles collectives de militants dans les townships le week-end étaient une façon, pour les opposants au régime, de narguer les forces de l’ordre et de renforcer la solidarité. Elles peuplent aussi la littérature d’Afrique Australe. Parmi les nouvelles de Nadine Gordimer dans “Life Time Stories”, figure l’histoire poignante d’une famille rhodésienne voulant récupérer le corps d’un membre de leur famille décédé à Johannesburg où il était allé cherché du travail pour pouvoir l’inhumer dans la terre de ses ancêtres. J’ai déjà évoqué dans ce blog l’excellente romancière zimbabwéenne Pettina Gappah qui consacre plusieurs de ses nouvelles à des situations de funérailles. Zakes Mda construit aussi une histoire grinçante autour d’un entrepreneur de pompes funèbres qui fait fortune.

Les funérailles font également partie de ce qu’on appelle ici les ‘relations industrielles’. Certaines compagnies proposent des assurances obsèques à leur salariés, et une directrice des Ressources Humaines que j’ai rencontrée expliquait qu’elle devait préciser dans les contrats d’embauche le niveau de parenté pour lequel ses employés avaient droit à un congé payé pour assister aux funérailles sinon cela pouvait ajouter une proportion non négligeable de jours chômés par an. Il est malvenu de refuser un congé sans solde pour les obsèques d’une tante, d’une grand-mère (on peut en avoir plus de deux, si, si…), et plus la personne est importante, plus la foule viendra se presser aux cérémonies. Les obsèques sont pour toutes les familles l’occasion de régaler les membres de la parentèle élargie, les voisins, les curieux et d’affirmer le statut de la famille. Il ne serait pas rare que celle-ci emprunte pour éviter de déchoir à son rang.

J’ai voulu me pencher sur ce que disent les sciences humaines et sociales sur les funérailles en Afrique Australe. Et j’ai trouvé un article particulièrement intéressant de l’historienne Rebekah Lee dans un numéro spécial sur la mort en Afrique du “Journal of African History”. C’est un lieux commun chez les anthropologues que de constater la plus grande exubérance des funérailles sur le continent africain que dans la sphère occidentale où la mort a été reléguée aux marges. Rebekah Lee explique que cette visibilité de la mort proviendrait d’un besoin de “neutraliser” les esprits des morts qui sont perçus comme des menaces par les vivants. Les vivants occidentaux pour leur part seraient assez peu perturbés par leurs morts, et nécessiteraient moins de ces rituels d’apaisement et de réintégration dans une vie “normale” que sont des funérailles imposantes.

Contrairement à ce que certains peuvent avancer, le consumérisme et le caractère ostentatoire des funérailles de Townships n’a rien à voir avec l’époque moderne. Des travaux des années 50 montrent déjà une tendance à “sur-dépenser” pour ces évènements. Avant même la chute de l’apartheid, les chansons folkloriques des ouvriers du Lesotho venant travailler dans les mines du Rand faisaient largement état de leur crainte de mourir loin de chez eux et de ce fait de ne pas avoir droit à des funérailles en bonne et due forme.

Cette crainte d’un enterrement à la sauvette dans une tombe anonyme fut à l’origine de la création de sociétés funéraires informelles entre personnes d’une même origine ethnique, fonctionnant comme des assurances, qui permettaient de financer le transport des corps vers le lieu de l’inhumation. Rebekah Lee a enquêté sur les trajectoires (post apartheid) des entrepreneurs Xhosa de pompes funèbres des townships du Western Cape et a montré comment ils ont joué un rôle particulier de médiateurs culturels et d’innovateurs techniques pour répondre au mieux aux questions de mobilité des corps, vivants et morts entre le township et la communauté d’origine.

Ainsi, contrairement à ce qu’imagine madame Dlamini Zuma, une partie importante du travail ne peut être fait que par quelqu’un de la communauté qui comprend les besoins spécifiques des populations. Depuis la fin de l’apartheid, les “funeral parlors” créés par des entrepreneurs noirs ont connu un véritable boom. Ce sont en général des entreprises familiales. Ces entrepreneurs jouent les intermédiaires et proposent des solutions adaptées aux volontés des différentes parties impliquées. Mais une partie de leur activité reste informelle et pas forcément comptabilisée en tant que telle.

La particularité de leur activité c’est qu’elle adresse cette question de la mobilité entre zone rurale et township et prend en compte les nécessaires allers-retours entre ces deux pôles des corps des morts et des vivants. Cette question de la mobilité est centrale dans une société qui voit l’urbanisation prendre le pas, et les campagnes se vider. Plus la population s’installe durablement en zone urbaine, plus se pose la question de l’appartenance. Certains citadins vont franchir le pas en se faisant enterrer sur place actant leur implantation dans la ville. Mais les places dans les cimetières deviennent de plus en plus rares et donc de plus en plus onéreuses. En 2016 les autorités de la ville de Durban avaient créé un tollé en envisageant de pouvoir enterrer des cercueils debout par manque de place, ou en suggérant d’enterrer plusieurs personnes dans la même tombe. Ces propositions semblaient impliquer un manque de respect des morts pour une partie de leurs détracteurs. La populations indienne et une partie de la population blanche optent pour la crémation qui élimine le problème de la surpopulation des cimetières urbains…

Le rapatriement du corps vers le pays des ancêtres reste une option qui contente la famille restée sur place et relativement moins onéreuse. Rebekah Lee a interrogé quelques uns de ces entrepreneurs qui proposent des services intégrés. Un service de transport : notamment la flottille de véhicules qui va transporter le cortège: minibus et corbillard, on apprend avec amusement à la lecture de l’article que les frais d’assurance sont assez élevés car l’état des routes dans le fin fond de la province du cap oriental fait que les accidents sont nombreux et (ironie du sort!) déciment parfois les cortèges des endeuillés. Onéreux également les services plus techniques qui vont permettre de préserver le corps dans un état qui lui permette d’être encore présentable après la transhumance. L’embaumement offre à cet égard une plus-value non négligeable que les croque-morts utilisent couramment sans toutefois détailler trop les procédures qui pourraient faire hésiter les familles.

Rebekah Lee ne s’est évidemment pas intéressée à la chaîne de valeur économique des entrepreneurs de pompes funèbres et à leur rentabilité, mais son article démontre la réelle plus value sociale de leur service pour une population qui n’a pas toujours eu son mot à dire sur la mise en terre des leurs. Ces services funéraires apparus après l’apartheid dans les townships permettent d’offrir aux leurs des funérailles dignes. Et comme l’expliquait l’anthropologue Nancy Schepper Hugues qui a étudié sur une longue période un bidonville brésilien, souvent lorsqu’on est très pauvre, offrir des funérailles dignes à un parent décédé, c’est réaffirmer la valeur de l’existence qu’il a menée, sa pleine, entière et profonde humanité.

Vous avez dit… camping?

Rassurez-vous, le sujet de ce billet n’est pas une énième critique de la trilogie des 3 P: pastis-pétanque-Patrick qui immortalisa, pour les francophones, le camping des Flots Bleus… mais de ce qui est ici un art, une activité nationale… Le camping ici, c’est du sérieux, et les mois de décembre et janvier sont certainement les mois où il est pratiqué le plus intensivement, puisque, vous l’avez compris, ce sont les grandes vacances sud-africaines! Grosso modo, les sud-africains que je côtoie à Joburg se partagent entre deux catégories:

1) ceux qui vont visiter de la famille, dans un lieu de villégiature: généralement dans l’ex-province du Cap (les jours sont longs et la température agréable, tempérée par la présence de la mer) ou qui louent des maisons dans les mêmes stations balnéaires (Plettenberg Bay, le Cap ou Hermanus sont ici les équivalents des St Tropez, Biarritz et la Trinité sur Mer). Il n’en sera pas question dans ce billet.

2) ceux qui partent à l’aventure, avec leur équipement de camping, et sillonnent les splendeurs paysagères de l’Afrique Australe… Et il y a de quoi faire!

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Les raisons de l’engouement pour le camping? Elles sont sans doute multiples, intuitivement je les classerai en deux grandes catégories: les raisons pragmatico-économiques et les raisons culturelles.

Pour résumer ce que j’entends par “les raisons pragmatico-économiques”: l’Afrique du Sud est plutôt bien fournie en hébergements touristiques abordables, maisons d’hôtes, chalets à louer, mais partir à plusieurs et pour deux ou trois semaines en saison haute peut tout de même finir par se révéler onéreux. Par ailleurs, l’immensité du territoire fait que certaines zones ne sont pas couvertes. Et pour les pays environnants, Namibie et Botswana, majoritairement désertiques, trouver un hébergement en haute saison peut être problématique. Des hébergements par ailleurs de qualité très variable… Avoir son campement avec soi permet aussi d’être plus souple sur les itinéraires et de les composer vraiment à son goût.

Les raisons culturelles concernent surtout les sud-africains d’ascendance afrikaner ou britannique, les noirs ne sont pas très motivés. Mon prof de zoulou par exemple trouve particulièrement absurde d’aller passer ses vacances sous la tente avec un confort restreint… et la probabilité de rencontrer des bestioles peu sympathiques et potentiellement dangereuses pour certaines (la malaria existe encore dans certaines parties septentrionales du pays, comme au Botswana, en Zambie et au Zimbabwe). Dans certains lycées privés anglophones pour les garçons de la bonne bourgeoisie jobourgeoise, une expérience proposée (et tentée par une majorité) est le week-end de camping pères-fils, dans le bush sans confort… une sorte de rite de passage masculin… Pour les  afrikaners, le camping véhicule des souvenirs de l’épisode du Grand Trek, entrepris par les boers (colons d’origine hollandaise) pour échapper aux anglais qui avaient pris possession de la Province du Cap, et fonder au delà du Drakensberg les états libres d’Orange et du Transvaal. Cette épopée en chariots tirés par des boeufs s’affiche dans le marbre des bas reliefs du massif monument des Voortrekker à Pretoria. Une expérience aux dimensions quasi-épiques avec démontage de chariots pour faire face au relief accidenté des montagnes, batailles avec les redoutables guerriers zoulous, etc. On peut aussi y voir tout simplement l’attrait de profiter de la nature et de l’air pur sans intermédiaires, par des citadins lassés des week-ends dans les malls et les gyms climatisés des “suburbs”.

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Le camping ici se pratique comme un art. Si l’on peut trouver sur de nombreuses fermes des emplacements spéciaux pour les campeurs, les sites concentrant des centaines de maisons de toile du type “Les Flots Bleus”ne sont pas d’actualité. La version favorisée du voyage de camping est le voyage itinérant (road trip) avec bivouac. Ce type de voyage demande une certaine préparation. Les plus aventureux (et sans doute les plus jeunes ou les moins argentés) se contenteront de jeter dans le coffre de leur automobile une tente, et des sacs de couchage. Les transports collectifs ne sont pas un bon plan et le voyage avec tente et sac-à-dos n’est pas vraiment recommandé. Le road-trip nécessite une mobilisation quelques semaines voire mois auparavant. Il faut penser à l’itinéraire et anticiper les aspects pratiques.

Personnellement avant d’habiter en Afrique du Sud, je n’avais jamais réalisé à quel point les possibilités d’équipement de camping étaient développés. C’est un secteur économique à part entière! Depuis mon arrivée dans le pays j’achète régulièrement les publications Getaway et Go!, des magazines destinés à promouvoir les voyages individuels en Afrique Australe. Ces superbes publications conseillent des destinations, des itinéraires. De Cape Town au Malawi en trois semaines aller-retour, les incontournables du Botswana, l’essentiel de la Namibie, la découverte de petits joyaux méconnus dans la Province du Eastern Cape… Ils donnent également des indications pratiques: où bivouaquer, comment négocier les routes les plus difficiles (et oui, malgré un très bon réseau routier dans l’ensemble, certaines régions enclavées vus contraindront à des portions de chemin sur des pistes de condition variable!), quel matériel emporter, acheter, louer etc.

J’avais déjà remarqué l’omniprésence dans les centres commerciaux de magasins axés sur la vie en plein air, mais ces magazines sont saturés de compte-rendus de tests comparatifs: la meilleure lampe frontale, la trousse à pharmacie la plus complète, la meilleure tente, la meilleure remorque pour votre quatre-quatre (on parle de vrais quatre-quatre, pas ceux garés le long des trottoirs à Neuilly ou dans le XVIème permettant à leur propriétaire d’accéder en toute saison à leur fermette en Normandie…). Parce que figurez-vous, il y a plusieurs sortes de remorques: de la plus basique: celle qui ne comprend que vos affaires, à celle qui comprend une tente se dépliant autour d’une unité centrale. Je vous passe la description des tentes, de la pop-up tent (pas vraiment pro, excusez-moi, c’est bon pour vous protéger du soleil à la plage ou pour les super-béotiens) à celle (4 couchages) que vous pouvez déployer sur le toit de votre véhicule tout terrain au palace pour lequel vous n’avez pas intérêt à oublier les sardines en partant… La cerise sur le gâteau étant la petite cabine en toile pour vous ménager une certaine intimité pour la douche ou les toilettes chimiques (oui oui vous pouvez aussi transporter ce genre de commodité avec vous, beurk!)…

A l’approche de Noël et de la haute saison, j’ai été abreuvée de jolis catalogues d’équipement pour les vacances en plein air. Et là, vous n’imaginez pas la profusion d’articles: un inventaire à la Prévert… une énumération à la Vian… Dix types de snorkel pour le quatre-quatre: indispensable pour le passage des rivières ou pour éviter l’asphyxie du moteur lorsque l’on est ensablé… les treuils motorisés pour vous sortir des mêmes mauvais pas…  pour le côté “confort”: des lits de camp/matelas, classique, vaisselle de camping, glacières (classiques ou à brancher sur la batterie de votre véhicule, histoire de garder la bière fraîche en toutes circonstances), les chaises et les tables de camping: plastique? aluminium? rectangulaire? carrée? Une vraie caverne d’Ali Baba… Et pour les nostalgiques d’Out of Africa, de Stanley, Livingstone ou de Savorgnan de Brazza, mention spéciale pour Melvill and Moon, le must des fournisseurs pour safari… Personnellement, j’ai un petit coup de coeur dans leur catalogue pour le Rhodes Field Bar en bois sombre, qui permet de transporter et de présenter en toute occasion votre collection d’alcools et de spiritueux (sans oublier les cacahouètes) parce que bon, la classe, on l’a où on ne l’a pas… Quoi que, le petit écritoire pliable pour écrire mes mémoires au soleil couchant en sirotant l’inévitable G & T prophylactique pour la malaria (non homologué par l’OMS).

Vous l’aurez compris, le camping ici n’est pas un passe-temps d’amateur! Pour les paresseux et les moins impécunieux il est possible de louer un véhicule quatre quatre tout équipé (jusqu’à la tourniquette, pour faire la vinaigrette!), ou, fin du fin, faire du Glamping (contraction de Glamour+camping) ou en plus de l’équipement on vous fournira les accompagnateurs qui vous aideront à monter et à démonter le tout, voire à vous préparer en sus le petit repas à la belle étoile. Elle n’est pas belle la vie?