De quoi les prénoms sud-africains sont ils le signe?

Lorsqu’on s’installe dans un pays étranger, on doit souvent se faire au fait que les personnes y portent des noms étranges ou du moins peu familiers. En arrivant à Johannesburg j’ai été surprise par la variété des prénoms portés par ceux que je croisais, enchantée par les Prince, Princess, Joy, Pretty, Blessing, Gift, Raven, amusée par les Morné (oui, en français ça sonne bizarre), Donnée, Brené, Amoré, et intriguée par les Sipho, Sibusiso, Xolani, Themba, Nothemba, Nomvulo, Mpho, et quelque peu interloquée par les (rares) Disappointment, Rehab, Patience, Perseverance (véridique !)…

La variété des prénoms n’est pas étonnante en soi. Elle est le signe d’une terre où ont convergé des tribus d’origines différentes qui y ont fait souche au cours du temps et porte le poids des modes et des traditions de ces différentes vagues d’immigrations. Venant de France et ayant atteint un certain âge, je suis habituée à une variété de prénoms assez restreinte, avec une prédominance des prénoms d’origine judéo-chrétienne, même si cela évolue. Comme l’a montré Baptiste Coulmont, grand spécialiste de la sociologie des prénoms en France, le répertoire des prénoms s’est beaucoup étendu depuis le 19ème siècle et s’est ouvert à une plus grande variété. Le prénom est à la fois un marqueur générationnel, culturel et social. Baptiste Coulmont s’amuse d’ailleurs tous les ans à mesurer la fréquence des prénoms dans l’obtention des mentions au bac.

Au-delà de l’enchantement de la nouveauté des prénoms sud-africains et de la grâce que je trouvais à certains, la suggestion de Sipho, mon prof de zoulou que les prénoms africains avaient tous une signification, et la réponse d’une jeune mère que j’interviewais pour ma recherche “becoming a mother in Johannesburg”*, “je n’ai pas choisi le prénom de mon bébé, le premier-né il appartient à ma mère, c’était à elle de le choisir”, m’ont incitée à aller chercher un peu plus loin sur la façon dont les prénoms sont choisis dans les différentes communautés sud-africaines.

Je n’ai pas trouvé de référence consultable sur Johannesburg, mais un article très intéressant sur les pratiques de choix du prénom dans la région du Cap Oriental autour de la ville universitaire de Grahamstown où se trouve l’Université (currently referred to as) Rhodes. Cet article de Vivien de Klerk et Barbara Bosch s’intéresse, juste après la chute de l’apartheid, aux particularités de l’attribution du prénom dans différentes communautés autour de la ville. Les questionnaires, en anglais, afrikaans et isiXhosa ont été distribués dans les écoles primaires de la localité et une centaine d’entretiens en maternité ont été conduits pour comprendre comment ont été choisis les prénoms des enfants.

Esthétique vs symbolique

Les résultats montrent des différences nettes de pratiques entre les répondants blancs et non-blancs mais pas seulement. Les différences résident à la fois dans le moment du choix (souvent avant la naissance pour les blancs, moins souvent pour les non-blancs), dans les modalités du choix (qui choisit quels sont les justifications du choix), dans le degré de liberté dans le choix (plus de recoupements dans les noms Xhosa que dans les noms blancs), et dans le fait que la signification plus que l’esthétique est massivement privilégiée chez les répondants noirs.

Parmi les répondants dont la langue maternelle est l’anglais, les modalités du choix du prénom étaient assez semblable aux pratiques des autres pays anglophones: choix par les parents, dans un répertoire de prénoms “traditionnels” pour la plupart, dont les parents ignorent l’origine ou la signification. Ces critères ne sont donc pas invoqués comme raison du choix. Les raisons principales sont les goûts personnels, la volonté de donner le nom en mémoire d’une personne souvent un membre de la famille qu’on veut honorer. C’est notamment le cas le plus fréquent pour les garçons premiers-nés. Les anglophones natifs sont ceux qui se montrent les plus libres dans le choix du prénom.

Parmi les répondants dont la langue maternelle est l’afrikaans, on compte les afrikaners et les “colored” (catégorie forgée pendant l’apartheid qui rassemble des métis et descendants de métis). On retrouve dans cette catégorie la coutume de donner aux enfants les noms des grands-parents, et une plus grande inventivité dans les prénoms, composant des prénoms existants avec des prénoms de personnalités étrangères.

Pour les répondants Xhosa la signification du nom est très importante. Les parents de ce groupe montrent plus de contraintes dans la procédure de choix du prénom que ceux des deux autres groupes. On donne un prénom à l’enfant en fonction des circonstances de sa naissance, du sens que la famille donne à celle-ci. Ce sont soit les parents, soit la grand-mère qui choisissent le prénom.  C’est dans ce groupe que l’on trouve les enfants dont les prénoms sont choisis le plus tard (parfois des jours après la naissance), bien que pour certains des répondants le choix du prénom ait fait l’objet de discussion en amont.

Les significations des prénoms peuvent donc être liés aux sentiments des parents au moment de la naissance : Zukisa : « patience » pour des parents qui ont attendu longtemps, Xolelwa  : « sois pardonnée » pour l’enfant d’une femme qui a eu un enfant non attendu. Ils peuvent aussi constituer un remerciement aux ancêtres pour l’arrivée de l’enfant : Sibongile, Ayabonga, Bongani, Siyabulela, sont tous des prénoms qui signifient la gratitude. Les prénoms peuvent avoir une signification programmatique : les dérivés de Themba : « espoir » montrent que les parents placent leur espoir d’un avenir meilleur dans leurs enfants, comme le prénom Khayalethu : « notre maison ». D’autres prénoms font allusion à la position de l’enfant dans la famille. Anele : « nous sommes au complet » ou Zanele « nous avons assez de filles » indiquent que la famille a atteint sa taille optimale…

De ce que j’en comprends, dans les autres groupes ethniques les processus de nomination sont les mêmes, excepté pour les membres de certaines églises qui donnent massivement des noms chrétiens à leurs enfants. Il aurait été intéressant d’étendre l’étude à d’autres groupes ethniques et de pouvoir comparer l’évolution des prénoms dans le temps. Dans un autre article, Vivien de Klerk remarque que pendant la période de colonisation et d’apartheid, certains parents ont donné deux prénoms à leurs enfants, un prénom « européen » pour l’école, et un prénom africain pour la famille. Lorsque la lutte contre l’apartheid s’est intensifiée, l’adoption du seul prénom africain était une forme d’affirmation d’une identité africaine et de sa résistance à l’oppression d’un régime politique ayant systématiquement dénié tout valeur aux cultures locales. Il serait donc intéressant de constater aujourd’hui, après vingt-trois ans de pouvoir de l’ANC, comment les pratiques ont évolué.

Quand on change de prénom…

Dans ce même article, elle évoque les changements de noms demandés et parus dans les gazettes du gouvernement en 1997 et 2000. Elle y fait une constatation étonnante. Les gens ne changent pas leurs prénoms parce qu’ils auraient une signification embarrassante: comme les Rehab ou Disappointment cités plus haut, en tout cas pas dans une proportion significative. Les changements de noms sont principalement demandés par des personnes aux noms africains, qui ont soit changé leur prénom pour un nom à consonnance anglaise, soit réordonné leurs prénoms pour faire apparaître leur prénom anglais en premier. Elle y voit un signe que les personnes qui prennent du temps pour effectuer cette démarche reconnaissent la valeur sociale de l’anglais dans le monde économique et voient dans l’adoption d’un premier prénom anglais une façon d’augmenter leurs propres chances dans une économie mondialisée.

Comme toute bonne recherche, le travail de Vivian de Klerk pose plus de questions qu’il n’en clôt. Trois interrogations me turlupinent en refermant ses articles (merci à elle de les avoir mis en accès libre sur Research Gate!!!).

Tout d’abord il serait intéressant de voir l’évolution des prénoms africains donnés en fonction des époques. Dans les dernières décennies de l’apartheid, il est probable qu’on ait eu plus de prénoms militants Sizwe: “lance” ou l’équivalent de “révolution”, “rebelle”, “champion” etc. Quid de la période post-apartheid, qu’expriment les prénoms à la mode, quels sont les messages passés? L’espoir d’un futur meilleur?  Une vision plus optimiste de l’existence? Pour les personnes ayant des prénoms africains et anglais, comment le prénom anglais est-il choisi, est-il la traduction du prénom africain Themba= Hope ou est-il choisi sur d’autres critères?

En tant que sociologue, j’aurais aimé qu’elle se penche un peu plus sur des critères plus sociaux et sur les éventuelles différences entre les classes moyennes et populaires dans les pratiques de dénomination. A la lueur de mes entretiens avec des mères de jeunes enfants à Johannesburg il semble que l’intervention de la grand-mère maternelle ou de la famille dans le processus de choix du prénom est probablement moindre lorsque celle-ci est restée en zone rurale. De même on peut faire l’hypothèse que les couples des classes moyennes vivant dans des logements séparés de leur famille auraient plus de latitude pour choisir le prénom de l’enfant. Quel est l’impact, pour les femmes noires ayant accès à des assurances médicales privées des échographies et de la possibilité de connaître le sexe de l’enfant avant la naissance sur la pratique du choix du prénom?

Enfin, il me semblerait intéressant de comprendre comment les individus vivent avec des prénoms programmatiques, ceux-ci ont ils une influence sur la manière dont ils se perçoivent? Y-a-t’il une influence sur le développement psychologique de la personne? Lorsqu’un couple français appelle sa fille Agathe, il est peu probable qu’ils aient choisi ce prénom parce qu’il lui souhaite de devenir vierge et martyre (Doux Jésus!), mais plus vraisemblable qu’ils trouvent ce nom joli où se réfère au gemme ou à une personne de leur entourage. Lorsqu’on s’appelle Khayalethu “notre maison”, se sent on plus responsable de l’hébergement de ses vieux parents que si l’on s’appelle Pretty ou Princess?

*Promis, on en reparle dans un prochain post!

“Je suis Kevin. Un Kevin ne peut pas, n’a pas le droit d’être un intellectuel. Il peut être prof de muscu, vendeur d’imprimantes, gérant de supérette, mais intellectuel – impossible. Par son prénom même, Kevin indique une extraction bassement populaire. […] Connais tes limites, Kevin !… Tu ne dépasseras jamais le mollet.”

Iegor Gran, La Revanche de Kevin

 

Advertisements

Le bruit des funérailles, le soir au fond des townships…

Une candidate à la nomination pour la course présidentielle qui accepte d’être l’oratrice principale au congrès des entrepreneurs des pompes funèbres, cela vous paraît baroque? Pas en Afrique du Sud. La prétendante à la succession de son ex-mari à la tête de l’ANC, Nksosasana Dlamini Zuma a en effet profité du congrès des croque-morts au centre international des congrès de Durban pour y faire un discours économique programmatique sur la transformation radicale de la chaîne de valeur du traitement des macchabées.

Il faut dire qu’ici, les funérailles, ce n’est pas de la rigolade. La moindre bourgade de campagne traversée révèle son, voire ses entrepreneur/s de pompes funèbres. L’amateur de road-trips ne compte plus les enseignes de”funeral homes”  ou de “funeral services” le long des routes, même les plus désolées. La mort est beaucoup plus présente en Afrique Australe qu’elle ne l’est dans les pays occidentaux. Non pas qu’on y meure plus, ou peut-être un tantinet plus jeune… On ne cache pas les décès comme des réalités honteuses. On ne réserve pas les enterrements aux petits comités, à la “plus stricte intimité”. Les funérailles ici et notamment pour la majorité de la population noire doivent être célébrées dignement et toutes affaires cessantes.

Elles font partie de l’espace politique. Depuis la période de l’apartheid, les funérailles collectives de militants dans les townships le week-end étaient une façon avec pour les opposants au régime de narguer les forces de l’ordre et de renforcer la solidarité. Elles peuplent aussi la littérature d’Afrique Australe. Parmi les nouvelles de Nadine Gordimer dans “Life Time Stories”, figure l’histoire poignante d’une famille rhodésienne voulant récupérer le corps d’un membre de leur famille décédé à Johannesburg où il était allé cherché du travail pour pouvoir l’inhumer dans la terre de ses ancêtres. J’ai déjà évoqué dans ce blog l’excellente romancière zimbabwéenne Pettina Gappah qui consacre plusieurs de ses nouvelles à des situations de funérailles. Zakes Mda construit aussi une histoire grinçante autour d’un entrepreneur de pompes funèbres qui fait fortune.

Les funérailles font également partie des relations industrielles, certaines compagnies proposent des assurances obsèques à leur salariés et une directrice des Ressources Humaines que j’ai rencontrée expliquait qu’elle devait préciser dans les contrats d’embauche le niveau de parenté pour lequel ses employés avaient droit à un congé payé pour assister aux funérailles sinon cela pouvait ajouter une proportion non négligeable de jours chômés par an. Il est malvenu de refuser un congé sans solde pour les obsèques d’une tante, d’une grand-mère (on peut en avoir plus de deux, si, si…), et plus la personne est importante, plus la foule viendra se presser aux cérémonies. Les obsèques sont pour toutes les familles l’occasion de régaler les membres de la famille (élargie), les voisins, les curieux et d’affirmer le statut de la famille. Il ne serait pas rare que celle-ci emprunte pour éviter de déchoir à son rang.

J’ai voulu me pencher sur ce que disent les sciences humaines et sociales sur les funérailles en Afrique Australe. Et j’ai trouvé un article particulièrement intéressant de l’historienne Rebekah Lee dans un numéro spécial sur la mort en Afrique du “Journal of African History”. C’est un lieux commun chez les anthropologues que de constater la plus grande exubérance des funérailles sur le continent africain que dans la sphère occidentale où la mort a été reléguée aux marges. Rebekah Lee explique que cette visibilité de la mort proviendrait d’un besoin de “neutraliser” les esprits des morts qui sont perçus comme des menaces par les vivants. Les vivants occidentaux pour leur part seraient assez peu perturbés par leurs morts, et nécessiteraient moins de ces rituels d’apaisement et de réintégration dans une vie “normale” que sont des funérailles imposantes.

Contrairement à ce que certains peuvent avancer, le consumérisme et le caractère ostentatoire des funérailles de Townships n’a rien à voir avec l’époque moderne. Des travaux des années 50 montrent déjà une tendance à “sur-dépenser” pour ces évènements. Avant même la chute de l’apartheid, les chansons folkloriques des ouvriers du Lesotho venant travailler dans les mines du Rand faisaient largement état de leur crainte de mourir loin de chez eux et de ce fait de ne pas avoir droit à des funérailles en bonne et due forme.

Cette crainte d’un enterrement à la sauvette dans une tombe anonyme fut à l’origine de la création de sociétés funéraires informelles entre personnes d’une même origine ethnique, fonctionnant comme des assurances, qui permettaient de financer le transport des corps vers le lieu de l’inhumation. Rebekah Lee a enquêté sur les trajectoires (post apartheid) des entrepreneurs Xhoza de pompes funèbres des townships du Western Cape et a montré comment ils ont joué un rôle particulier de médiateurs culturels et d’innovateurs techniques pour répondre au mieux aux questions de mobilité des corps, vivants et morts entre le township et la communauté d’origine.

Ainsi, contrairement à ce qu’imagine madame Dlamini Zuma, une partie importante du travail ne peut être fait que par quelqu’un de la communauté qui comprend les besoins spécifiques des populations. Depuis la fin de l’apartheid, les “funeral parlors” créés par des entrepreneurs noirs ont connu un véritable boom. Ce sont en général des entreprises familiales. Ces entrepreneurs jouent les intermédiaires et proposent des solutions adaptées aux volontés des différentes parties impliquées. Mais une partie de leur activité reste informelle et pas forcément comptabilisée en tant que telle.

La particularité de leur activité c’est qu’elle adresse cette question de la mobilité entre zone rurale et township et prend en compte les nécessaires allers-retours entre ces deux pôles des corps des morts et des vivants. Cette question de la mobilité est centrale dans une société qui voit l’urbanisation prendre le pas, et les campagnes se vider. Plus la population s’installe durablement en zone urbaine, plus se pose la question de l’appartenance. Certains citadins vont franchir le pas en se faisant enterrer sur place actant leur implantation dans la ville. Mais les places dans les cimetières deviennent de plus en plus rares et donc de plus en plus onéreuses. L’an dernier les autorités de la ville de Durban avaient créé un tollé en envisageant de pouvoir enterrer des cercueils debout par manque de place, ou en suggérant d’enterrer plusieurs personnes dans la même tombe. Ces propositions semblaient impliquer un manque de respect des morts pour une partie de leurs détracteurs. La populations indienne et une partie de la population blanche optent pour la crémation qui élimine le problème de la surpopulation des cimetières urbains…

Le rapatriement du corps vers le pays des ancêtres reste une option qui contente la famille restée sur place et relativement moins onéreuse. Rebekah Lee a interrogé quelques uns de ces entrepreneurs qui proposent des services intégrés. Un service de transport : notamment la flottille de véhicules qui va transporter le cortège: minibus et corbillard, on apprend avec amusement à la lecture de l’article que les frais d’assurance sont assez élevés car l’état des routes dans le fin fond de la province du cap oriental fait que les accidents sont nombreux et (ironie du sort!) déciment parfois les cortèges des endeuillés. Et des services plus techniques qui vont permettre de préserver le corps dans un état qui lui permette d’être encore présentable après la transhumance. L’embaumement offre à cet égard une plus-value non négligeable que les croque-morts utilisent couramment sans toutefois détailler trop les procédures qui pourraient faire hésiter les familles.

Evidemment Rebekah Lee ne s’est pas intéressée à la chaîne de valeur économique des entrepreneurs de pompes funèbres et à leur rentabilité, mais son article démontre la réelle plus value sociale de leur service pour une population qui n’a pas toujours eu son mot à dire sur la mise en terre des leurs. Ces services funéraires apparus après l’apartheid dans les townships permettent d’offrir aux leurs des funérailles dignes. Et comme l’expliquait l’anthropologue Nancy Schepper Hugues qui a étudié sur une longue période un bidonville brésilien, souvent lorsqu’on est très pauvre, offrir des funérailles dignes à un parent décédé, c’est réaffirmer la valeur de l’existence qu’il a menée, sa pleine, entière et profonde humanité.

 

 

 

 

 

King Kong, une tragédie qui a du swing…

Il y a aussi des bonnes surprises à Johannesburg. Cette semaine j’ai envie de partager avec vous des découvertes musicales. Après la comédie musicale Sophiatown qui fêtait cette année les trente ans de sa création au Market theatre en mai dernier, mon coup de coeur du moment c’est la reprise de la comédie musicale sud-africaine King Kong. Une comédie musicale crée en 1959 à Johannesburg et ressuscitée et réactualisée cette année par le Fugard Theatre de Cape Town présentée à Joburg jusqu’au 8 octobre 2017. La pièce retrace le parcours d’un prodige de la boxe sud-africaine des années 30, Ezechiel Dlamini, surnommé King Kong, promis à un brillant avenir et à des combats dans la lointaine Londres, mais dont la passion pour la belle Joyce, tenancière d’un cabaret de Sophiatown, l’entraînera à sa perte.

La construction de la pièce est astucieuse, Popcorn, sympathique barbier à Sophiatown de son état, raconte pour le bénéfice de jeunes lycéens du township, l’ascension fulgurante et la chute du prodige King Kong. Première comédie musicale jouée à Johannesburg avec une distribution uniquement noire, la pièce arrive à la fois à faire toucher du doigt les iniquités de l’apartheid (King Kong ne sera jamais qu’un boxeur noir et seule une reconnaissance à Londres assiérait son succès) et la nouvelle version mêle allègrement ambiance jazzy-glamour et culture contemporaine des townships.

La musique, réarrangée pour l’occasion, fait la part belle au son jazzy-sing mais ne dédaigne pas une touche plus traditionnelle. Les chants, principalement en anglais, sont également parsemés de polyphonies en zoulou (interdites lors de la création, mais rétablies pour la tournée triomphale hors du pays). La distribution est impeccable. Les six rôles sur lesquels reposent la pièce: le King, Popcorn (le barbier/narrateur), Jack, l’entraîneur du King, Petal la jeune femme amoureuse éconduite par le champion, Joyce, tenancière du Shebeen “back of the Moon”, et le méchant tsotsi (gangster) des township nous enchantent et nous émeuvent tour à tour. Les chorégraphies sont enlevées et fusent dans ce West Side Story sud-africain, avec toujours un clin d’oeil aux danses traditionnelles zouloues. Les décors, la mise en scène et les costumes servent ingénieusement le propos de la pièce. Aucune fausse note. On passe un excellent moment, entraîné sans effort dans cette histoire tragique mais jamais pesante.

Les intrigues secondaires permettent de beaux morceaux de bravoure, le rêve de King Kong de s’acheter un camion rouge, un superbe trio des personnages principaux féminins lorsque le destin de King Kong bascule et des moments comiques, le double mariage de Jack/Popcorn et Petal/Nurse Miriam. Les décorateur et accessoiriste ont ingénieusement travaillé chaque détail faisant que la pièce est un plaisir des yeux autant que des oreilles… Un spectacle de qualité que j’ai apprécié de bout en bout n’étant pourtant pas une afficionada du genre comédie musicale.

Et, cerise sur le gâteau, cette pièce a une vraie dimension historique comme le raconte cet article. Livret écrit par un blanc sud-africain, musique composée par un noir, une distribution entièrement noire.  King Kong à ses débuts a été l’occasion de faire connaître au monde entier les musiciens sud-africains: Miriam Makeba fut la première Joyce, belle et glamoureuse tenancière du Shebeen d’une liberté étonnante: “I’m not your girl, I’m Joyce”. L’orchestre comptait dans ces rangs des musiciens débutants, aujourd’hui mondialement reconnus Hugh Masekela et Abdullah Ibrahim… Lesquels Makesela et Ibrahim étaient présents, toute la fin de semaine dernière à la vingtième édition du Sandton Jazz Festival…

Bref pour tous ceux qui sont à Joburg et qui n’ont pas vu la pièce, profitez des derniers jours (la dernière est dimanche) et pour les autres, vous ratez un spectacle rare!

mde
Sandton Jazz Festival

 

Uber et contre tous?

La guerre entre taxis et Uber dans le Gauteng n’est pas près de s’apaiser. Il ne se passe pas une quinzaine sans qu’on entende évoquer des incidents entre  les chauffeurs des taxis traditionnels et des chauffeurs envoyés par la plateforme californienne. L’an dernier, des chauffeurs de taxi anti-Uber avaient agressé le ministre des transports de la province parce qu’il projetait de concéder aux chauffeurs d’Uber les mêmes licences que celles des taximètres. En juin dernier les chauffeurs de taxis manifestaient à Pretoria.

Il y a deux semaines, des chauffeurs de Uber ont vu leurs véhicules embrasés par des concurrents chauffeurs de taxis à Sandton (la capitale économique du pays). Ces incidents ont donné lieu à des représailles à Johannesburg et à Pretoria. Au mois d’août dernier le chauffeur d’un véhicule envoyé par Uber a été attaqué à l’acide sulfurique lancé par son passager à la fin de la course, avant que ce dernier prenne la fuite.

Un chauffeur d’Uber agressé (voiture incendiée alors qu’il était à l’intérieur) en juin dernier à Pretoria près du stade de Loftus Park où il venait récupérer un client est décédé de ses blessures au mois de juillet. Certains points sensibles comme les stations de Gautrain (qui relie les centre-ville de Joburg et Pretoria à l’aéroport international O. R. Tambo, opéré par la RATP, seul service de transport public décent), les centres commerciaux (“malls”) les plus populaires, sont d’ores et déjà évités par certains des chauffeurs Uber par crainte des attaques de concurrents mécontents.

Uber a déjà demandé à rencontrer le ministre des transports au niveau national au mois de juillet, mais quelles qu’aient été les conclusions de la démarche, force est de constater que les attaques n’ont pas cessé et que les chauffeurs Uber commencent à riposter et molester à leur tour les chauffeurs de taxis. La police n’a pas fait preuve d’une efficacité particulière pour calmer les opposants et empêcher les incidents.

On ne voit pas ce qui pourrait calmer le jeu tellement l’enjeu des transports est important.

Johannesburg a été la première cité d’Afrique Sub-saharienne a accueillir Uber en août 2013. L’application a été rapidement adoptée car, dans une ville aussi étendue, sans vrai réseau de transport urbain, les déplacements sont rapidement un problème. S’il y a quelques moyens de transports publics, ceux-ci sont insuffisants (les bus municipaux Rea Vaya couvrent l’ancien centre-ville) et peu fiables.

Les plus pauvres sont obligés d’avoir recours aux taxis collectifs, ces minibus Quantum blancs que l’on voit sillonner la ville, et qui indiquent leur direction par une série de gestes de la main que ne comprennent que leurs usagers…

dsc_0040

 

Ces minibus, bien que peu chers, minent les budgets des plus défavorisés. Un travailleur habitant Diepsloot paye pour se rendre à Sandton facilement un tiers de ses gains journaliers… Et ces transports appartiennent souvent à des cartels plus ou moins mafieux. L’attribution de routes/arrêts se règle régulièrement à coup de meurtres. L’an dernier, lors de l’inauguration du “Mall of Africa” (le plus grand mall d’Afrique) entre Johannesburg et Pretoria, il y a eu plusieurs meurtres de chauffeurs de taxis dans de féroces tentatives d’écarter la concurrence. Les employés des nombreux magasins du mall devant rentrer chez eux représentaient une manne que les compagnies de taxi se disputaient. Les minibus-taxis sont réputés peu sûrs pour les femmes seules, les faits-divers de femmes se faisant agresser ou violer lorsqu’elles sont les dernières dans le taxi collectif ne sont hélas pas si rares.

Les particuliers plus fortunés ont le choix entre la voiture individuelle, les taxis traditionnels ou les voitures avec chauffeur de type Uber. Comme dans beaucoup d’autres pays, les taxis, même équipés de taximètres n’ont pas très bonne réputation. Les conseils donnés par les habitués sont de passer plutôt par certaines compagnies qui présentent une garantie de qualité de service (mais sont souvent les plus chères). Pour les autres, la propreté de la cabine n’est pas garantie, la facture est à la tête du client (ou fonction de sa capacité à négocier), et l’arrivée à destination aléatoire après une course plus ou moins académique.

Par ailleurs les tarifs sont régulièrement plus chers que ceux des voitures Uber, pour des prestations au niveau contestable. Une constatation qui n’est pas réservée à l’Afrique du Sud, j’ai trouvé mention de la même expérience au Maroc dans un blog… Je ne sais pas s’il existe des Uber à Dakar mais ma dernière expérience de taxi dans la capitale sénégalaise, avec Ndongo, l’auto-proclamé “meilleur taxi de Dakar”, m’a fait éprouver la limite ténue entre la vie et la mort..

La concurrence farouche entre les chauffeurs de taxis et les véhicules commandés par le biais d’une application de style Uber n’est pas spécifique au continent africain. Des incidents ont eu lieu sur d’autres continents. Mais elle prend un relief particulier ici, non pas en raison de la violence particulière des assauts, mais parce qu’elle relève les failles de l’urbanisation locale. La question ici n’est pas tant celle de la dérégulation/dérèglementation des transports que de la nécessaire régulation de ceux-ci en incluant les moyens de transports des plus économiquement vulnérables. Une régulation qui passe aussi par un plan d’investissement dans des infrastructures de transports pour éviter la saturation.

Les embouteillages de Johannesburg n’ont rien de comparable à ceux, tristement célèbres, que l’on peut rencontrer à Lagos ou à Nairobi. Mais comme toutes les villes africaines, Johannesburg voit sa population croître chaque année. La Banque Mondiale estime que la population des villes africaines va doubler d’ici 2040 atteignant le niveau impressionnant de 1 milliard d’urbains. Il va falloir loger dans des conditions décentes, déplacer et employer ces nouveaux-venus. Les limites de la ville ont été repoussées à plusieurs reprises. Il n’est pas impossible qu’à terme Johannesburg et Pretoria (distantes d’une quarantaine de kilomètres) ne fassent plus qu’une immense agglomération, le veld étant peu à peu envahi par des constructions d’Estates privés et sécurisés, résidences ceintes de hauts murs et aux accès contrôlés, de zones d’activité économique et l’extension de townships et d’informal settlements…

Avec l’extension de la ville, la tension sur les transports pourrait devenir intenable et Johannesburg rejoindre le club des villes détenant les records d’embouteillage et d’improductivité causée par l’inadéquation des transports. Les autorités doivent rapidement prendre conscience de l’ampleur des défis et commencer à réfléchir à une planification de l’urbanisation et une rationalisation des transports urbains ne reposant plus uniquement sur le secteur privé et permettant de répondre qualitativement et quantitativement aux besoins de populations très différentes.

“As usual at that time in the morning, the ordinary buses were almost impossible to get, so all varieties of private vehicles cashed on the high demand. They were dubbed with the name ‘kia-kia bus’, meaning literally ‘quick-quick bus’, for the advantage of this kind of transport was that once loaded it would never stop until it reached the island,and several trips coud be made each morning, while the bus owned by the white man company would go from stop to stop, slogging slowly like a duck up and down the Lagos bridge. The quicker the owners of the minibus went, the more money they would collect…” Buchi Emeta “The joys of Motherhood” 1979

DSC_0227

Affreuse féministe aussi longtemps qu’il le faudra…

Ouf, le mois d’août est passé, on peut enfin abandonner la cause sur les femmes et laisser l’abominable ANCWL se charger des débats de fond sur le sujet!

En Afrique du Sud, le mois d’Août est, depuis la chute de l’apartheid, consacré à la célébration des (droits des) femmes. Le 9 août est férié en mémoire du jour d’août 1956 où une délégation de femmes de tous horizons et de toutes couleurs mit le cap sur les Union Buildings à Pretoria pour remettre une pétition au gouvernement et demander l’abandon des laissez-passer mettant en place la restriction de circulation et séparant les espaces urbains entre espaces réservés pour chaque catégorie raciale. Une photo très forte de cette manifestation est publiée tous les ans, celle des meneuses du mouvement, quatre femmes, d’origines différentes, symbolisant avant l’heure la “nation arc-en-ciel”: Albertina Sisulu, Sophie Williams de Bruyn, Raima Moosa, et Helen Joseph, tenant les liasses de feuilles avec les signatures obtenues devant le siège du gouvernement, et accompagnées de milliers d’anonymes.

Ce n’était pas forcément une mauvaise idée de consacrer le mois d’août à réfléchir sur les conditions d’existence des femmes sud-africaines et sur les façons de les améliorer. Las, ici comme ailleurs, le mois est l’occasion d’un “pink washing” massif, de promotions marketing écoeurantes et de déclarations hypocrites des plus révoltantes de la part de politiciens à court de couverture media.

Pour le mois des femmes j’ai eu droit:

  • à un numéro spécial “Women on Wheels” (WOW!, bien trouvé non?) avec mon magazine (de déco) préféré, une édition annuelle débordant de citadines dans des couleurs pastel et autres cabriolets “pinkwashés”. Parce que nous les femmes nous avons droit à des voitures adaptées à nos goûts (elle n’est pas belle la vie?).
  • A une proposition de cours de cuisine “Healthy” par mon assurance santé (privée), mais bon, payants quand même les ateliers, il faudrait pas que je coûte plus à mon assureur que ce que je lui rapporte…
  • A des cours de gym “feel-good” spéciaux.
  • Et si j’achetais deux bijoux ou montres dans un magasin chic, le troisième était offert!!!

Les entreprises sud-africaines ont rivalisé d’idées affligeantes originales pour vendre leur camelote améliorer leur notoriété, organisé des “journées de la femme” dans leurs bureaux à coup d’interventions de gouroues plus ou moins crédibles sur leur agenda féministe. Les politiques en ont profité pour redorer leur blason en allant dans les provinces donner de la voix pour célébrer les glorieuses pionnières de la cause des femmes et se confire en beaux discours.

Dans les faits les droits des femmes n’ont pas été moins malmenés au mois d’août de cette année qu’à d’autres périodes de l’année.

Madame Ndlamini Zuma (maladroitement rebaptisée madame Mini-Zuma par un stagiaire de la SABC) candidate à la présidence de l’ANC (et donc du pays) a formulé que si les femmes étaient des victimes, elles n’avaient à s’en prendre qu’à elles-mêmes. C’est bien connu, les victimes d’abus et de violences l’ont bien cherché non?

Pendant ce même mois, un vice-ministre de l’éducation a molesté deux femmes à la sortie d’une boîte de nuit, sans pour autant être arraisonné malgré une vidéo accablante. Il a fallu dix jours d’indignation publique (le fait que l’une des femmes était une parente d’une des ministres du gouvernement Zuma a sans doute joué) pour que le vice-ministre de l’éducation démissionne sous la pression du président. Mais il est toujours député et au service de son parti. Sans blague, pour trois claques, on ne va pas en faire une histoire tout de même?

Un groupe de pression chrétien a présenté un texte de loi au gouvernement qui pourrait restreindre de fait l’accès de ce droit fondamental des femmes, et notamment aux femmes les plus défavorisées… Ce texte, s’il était adopté, réduirait la période pendant laquelle les femmes ont droit à l’avortement pour raison personnelle (20 semaines d’après la loi de 1996), et obligerait les femmes à se présenter dans les services hospitaliers publics munies d’une échographie (très difficile à réaliser dans le secteur public, et très onéreuse dans le secteur privé). Vingt semaines cela paraît long mais c’est hélas adapté aux conditions de vie et à l’accessibilité des services de santé publics locaux. Les conditions d’accès à l’avortement étant déjà compliquées, autant dire que cette loi enterrerait la possibilité d’un avortement autre que clandestin pour une grande partie des femmes ne disposant pas de revenus suffisants. Elles vont sans doute avoir recours à ses pourvoyeurs de “quick abortions” dont les pubs clandestines ornent les carrefours, et dans le meilleur des cas remercier leur bonne étoile de ne pas saigner à mort…

Je n’ai malheureusement pas le talent de “pousser une longue plainte déchirante pudiquement cachée sous la morsure cinglante de mon humour ravageur” (Ah Desproges!).  Je ferai juste une suggestion: et si on nous lâchait les baskets? Si on arrêtait l’hypocrisie? Si on renvoyait une fois pour toutes aux oubliettes ces journées des droits des femmes, ces mois des femmes et leurs cortèges de manifestations creuses, illustrations paradoxales de cette “société du spectacle”. Les femmes étant “la moitié du ciel”, pourquoi ne pas se préoccuper du respect de leurs droits toute l’année? Stop à ces célébrations hypocrites et coûteuses, assez de discours mielleux et creux, finie la comédie du “pink-washing” un mois par an!

J’entends déjà les rengaines de ceux qui disent que, de toute façon, la condition des femmes s’est bien améliorée, qu’on commence à les fatiguer avec ces histoires, qu’il faut que les féministes relâchent la pression et qu’on ait enfin des relations apaisées entre les sexes, que la cause s’est usée à force d’être invoquée à tort et à travers, que ses inquisitrices auraient à jamais galvaudé le terme. Relax ma chérie, tu vas ruiner les effets de ton traitement au Botox… Merde le féminisme c’est SO vingtième siècle! On a inscrit l’égalité dans les constitutions, il faut lui laisser le temps de s’imprimer dans les moeurs? Ouvre tes chakras et respire, tout finit toujours par arriver!

Désolée de jouer la rabat-joie de service. Le féminisme un mois par an, ça ne marche pas plus que le régime “spécial bikini” au mois de juin ou de novembre (selon l’hémisphère). L’afficher sur des T-shirts, même signés d’une maison de haute couture, c’est sympa, mais ce n’est pas suffisant. Il faut continuer à dénoncer les injustices faites aux femmes, où qu’elles se trouvent et quelle que soit leur origine géographique, sociale, religieuse, leurs préférences sexuelles et leurs opinions politiques… Et malheureusement on en a tous les jours l’occasion… Et bonne rentrée quand même!

Ecrire/décrire l’esclavage avec un point de vue africain: “Homegoing” de Yaa Gyasi et “La Saison de l’ombre” de Léonora Miano

On a beaucoup parlé de “Homegoing” de la romancière ghanéenne Yaa Gyasi. Il est resté quelque temps sur ma pile à lire, jusqu’à la semaine dernière, où j’ai enfin décidé de juger sur pièce cette tentative de redonner une vision africaine au drame qu’a été (et qu’est encore sous d’autres formes, plus insidieuses) l’esclavage sur les côtes africaines à partir de la période de la traite transatlantique.

Le roman retrace les destinées des descendants d’Effia et Esi deux filles de Maame, une jeune femme Asante vivant dans ce qui était alors appelé par les anglais la “Gold Coast” (et qui est aujourd’hui le Ghana). Captive d’un homme Fante, Maame a donné naissance à Effia . Elle fuit en mettant le feu à sa maison, abandonnant sa fille nouvellement née à laquelle elle lègue un pendentif. Quelques mois plus tard, mariée à un Asante, elle met au monde Esi qu’elle élève comme la prunelle de ses yeux. Celle-ci sera enlevée lors d’une raffle et vendue comme esclave. Effia élevée par une marâtre sera monnayée par cette dernière à un anglais tombé amoureux de sa beauté, elle vivra au fort sans jamais se douter du terrible commerce dont son mari est un agent. Le roman ambitieux retrace les parcours des sept générations qui suivent aux Etats-Unis et (des six générations) en Afrique, en mettant en parallèle les destins des esclaves et de ceux qui vivent avec cet héritage encombrant d’avoir bénéficié de ce commerce honteux. Il interroge la notion d’héritage dans un récit empathique et prenant.

IMG_20170531_170245

L’auteure essaye de retracer les parcours de ses personnages, leurs pensées, leurs dilemmes dans une narration assez fluide. On se laisse prendre par chaque chapitre qui pourrait être une nouvelle tant le lien avec les précédents est essentiellement généalogique. Plutôt qu’une narration linéaire elle a choisi de s’attarder sur l’histoire de ces personnages et sur les moments de leur vie où resurgit la question de la transmission  de ce passé lourd d’un côté comme de l’autre. Certains personnages, et notamment des personnages féminins sont particulièrement bien ébauchés et on les quitte à regret. En revanche, bien que l’ouvrage couvre cent cinquante ans, le contexte historique n’est pas abondamment documenté, l’auteure en esquisse quelques grands traits sans s’apesantir.

Pourquoi ce premier roman a t’il suscité un tel engouement ? Le thème de l’esclavage a déjà été abordé dans bien d’autres ouvrages. L’âge de son auteure ainsi que la transaction record dont le livre aurait fait l’objet ont contribué à alimenter une légende que certains ont pu trouver surfaite. Cependant, il faut lui reconnaître plusieurs mérites. Gyasi nous présente une narration qui s’éloigne de celles qu’on a l’habitude de lire, de la fresque historique où l’esclavage est un détail permettant de glorifier le bon blanc abolitionniste au récit personnel à la Frederic Douglas (très fort aussi) mais qui se situe sur le continent américain au crime inimaginable d’une mère sacrifiant son enfant pour lui épargner le sort de l’esclave (Beloved de Toni Morrison).  Comme si de l’autre côté de l’Atlantique l’esclavage n’avait pas été problématique. Elle représente de façon convaincante ce qui est souvent absent dans les relations des abominations de l’esclavage, le vécu de ceux qui sont restés sur le continent africain. Parce qu’il n’y a pas ou peu d’archives témoignant de ce qu’ont vécu ces peuples de tradition orale, il est important que les héritiers de ces traditions essaient de transmettre ce qu’a pu être leur côté de l’histoire, ces voix trop souvent ignorées ou tues. Le roman est un bon moyen de le faire.

IMG_20170531_171150

Ce roman m’a ramenée à une de mes lectures de cette année, un très beau livre de l’écrivaine camerounaise Léonora Miano, qui eut les honneurs d’un prix Fémina à sa parution en 2013: “La Saison de l’ombre”. Ce roman, qui m’a beaucoup touchée par sa grande qualité d’écriture et sa puissance poétique, est aussi né de cette volonté de faire revivre ceux dont on a tu les voix car ils sont les perdants de l’histoire. Plus consistant dans l’histoire et dans l’écriture, le roman décrit la lutte d’Eyabe, une mère éprouvée par le deuil qui, refusant le silence et l’oubli mortifère dans lequel veulent l’enfermer les autorités de son village, va entreprendre un long périple pour comprendre ce qui est arrivé à son fils disparu, à l’aube de l’âge adulte, lors d’un grand incendie. Alors que la vie dans les villages de la Gold Coast est ébauchée à grands traits chez Yaa Gyasi,  la narration de Léonora Miano permet de restituer la vie matérielle et l’imaginaire d’un village de brousse d’Afrique Centrale. Les batailles de ce beau personnage féminin prennent une dimension épique. L’ombre qui a surmonté la case où ont été bannies les mères des garçons disparus ne lui laisse pas beaucoup de doute sur ce qu’est devenu son garçon, mais elle veut disperser, là où il a disparu, la terre dans laquelle elle a déposé, à la naissance de son fils, le placenta de celui-ci qui a nourri un arbre dont le déracinement soudain est également vu comme un signe de grand bouleversement. A la recherche de son premier-né elle croisera la communauté bebayedi, constituée de tous les fuyards des razzia bwele et qui se sont réfugiés dans les marais.

“Le jour où le chef et les hommes de sa garde prennent la route du pays bwele, la femme quitte le village. S’engouffrant dans l’interstice qui sépare la nuit de l’aurore, elle les précède, marche sans crainte sur des sentiers qui n’en sont pas, qui se forment sous la plante de ses pieds, dessinant une voie qui n’appartient qu’à elle, comme un chemin de vie” Léonora Miano

Au delà du thème de l’esclavage et de l’enlèvement des hommes et femmes à leur communauté pour la traite, un autre thème commun aux deux romans est celui de la place des femmes, dans ces sociétés traditionnelles et esclavagistes, où elles sont des pions échangées pour sceller des alliances, des reproductrices d’esclaves, ou bannies de la communauté qui, en l’absence d’explication de la disparition de leurs fils, les considèrent comme des sorcières ayant entraîné le malheur et la disparition des adolescents. La lecture de ces deux romans offre de très beaux portraits de femmes. Des lectures à consommer sans modération!

 

Il faut qu’on parle du Zimbabwe…

Oui, il faut qu’on parle du Zimbabwe. Je n’y suis pas encore allée (escapade prévue aux Vic Falls dans l’année à venir!!!) mais on ne peut pas vivre à Joburg sans entendre parler de ce pays frontalier avec lequel l’Afrique du Sud possède certains points en commun. Colonisé par le très controversé Cecil Rhodes, ce territoire au nord de l’Afrique du Sud est l’un de ses alliés historiques (des membres éminents de l’ANC pendant la lutte contre l’apartheid y ont trouvé refuge), un de ses principaux partenaires commerciaux, et aussi, en raison de sa situation économique et politique délicate, un de ses principaux pourvoyeurs en immigrants, légaux ou clandestins. L’année 2015 aurait vu un nombre record de demandes de visas de zimbabwéens pour l’Afrique du Sud, l’ambassade d’Afrique du Sud à Harare en a recensé 72 000, mais combien de zimbabwéens ne s’embarrassent pas de formalités et passent juste la frontière pour tenter leur chance?

Ce qui est sûr c’est qu’on ne peut manquer de remarquer la présence de zimbabwéens dans tous les secteurs de la vie économique. Avec des taux de chômage annoncés (et invérifiables) entre 60 et 90% au fabuleux pays de Robert Mugabe, il n’y a pas vraiment lieu de s’en étonner. Les zimbabwéens s’intègrent assez bien dans la vie sud-africaine et trouvent des emplois car (jusqu’à présent) l’éducation zimbabwéenne avait très bonne réputation en Afrique du Sud. A tel point que les travailleurs zimbabwéens renvoyaient leurs enfants dans leur pays pour les y faire scolariser. La tendance pourrait s’inverser, la situation des caisses de l’Etat zimbabwéen lui permettant de moins en moins de faire face à ses échéances, et les grèves d’enseignants qui n’ont pas reçu leur paye, ne sont pas pour rassurer. La presse n’étant pas vraiment libre au Zimbabwe, il est difficile de savoir ce qui s’y passe. Il se trouve que j’ai eu l’occasion de lire un recueil de nouvelles de la zimbabwéenne Petina Gappah qui s’arrache comme des petits pains au rayon de littérature africaine chez Waterstone’s à Londres (merci à ma merveilleuse Valentine de me l’avoir fait découvrir).

Comme je l’ai écrit dans un de mes précédents posts, parfois, la littérature est un bon moyen de faire connaissance avec un pays, surtout lorsqu’on n’y a jamais mis les pieds ou que les médias y sont entravés par la censure. “Rotten Row”, qui est une version corrodée de “la route du roi” (!!) est le nom familier de l’endroit où se situe le tribunal d’Harare, capitale du Zimbabwe. Dans ce recueil de nouvelles plus ou moins interconnectées, Petina Gappah, avocate de formation nous raconte des histoires qui trouvent ou non leur issue au tribunal d’Harare. Dans ce livre mordant, l’auteure n’épargne pas ses coups. Elle brosse le portrait d’une  société zimbabwéenne pétrie de contradictions, engluée dans la crise économique. Une société où les profiteurs s’engraissent sur la bête pendant que les autres vivent de sermons, de cantiques et d’expédients. Une société où la justice ne joue pas son rôle de protecteur des faibles, et la corruption est omniprésente. Où les puissants peuvent écraser des misérables avec leur voiture de luxe devant des témoins sans que les procédures aboutissent. Où les hommes et les femmes sont écrasés par le poids des traditions, croient en la sorcellerie et ses pouvoirs, etc..

Il faut lire ce livre fascinant qui recèle de petites perles. On y découvre les vies de zimbabwéens ordinaires confrontés à des injustices où à une justice trop expéditive, un assistant de taxi lynché par la foule, des scènes de ménage, des chamailleries entre femme légitime (selon le droit) et épouse coutumière, une querelle entre deux vendeuses de rue, des accusations de sorcellerie… Des récits parfois caustiques, parfois doux-amers… Deux nouvelles m’ont particulièrement touchée. L’une, plutôt caustique “the old familiar faces” décrit la face sombre de l’univers des ONG, particulièrement dynamique en Afrique et en Afrique Australe où elles sont un secteur économique à part entière. Elle se déroule pendant une convention où les suspects usuels, les gestionnaires locaux d’ONG, ces crocodiles qui ont trouvé le bon filon pour recevoir régulièrement des subsides en devises étrangères, se regardent en chien de faïence et essaient de s’attirer les faveur du nouveau représentant diplomatique. Le précédent ayant malheureusement procédé à un audit qui avait conclu à des gaspillages de fonds… L’auteure fustige les comportements de ces acteurs opportunistes pour lesquels les valeurs ne sont plus que des postures permettant de capter des ressources de façon totalement cynique.

“Feminism is an activity, not a philosophy… It is an income-generating activity in the NGO sector, just as human-rights is an income-generating activity in the NGO sector, election support is an income-generating activity in the NGO sector, and voter education is an income-generating activity in the NGO sector” p91

La seconde nouvelle que j’aimerais évoquer “a kind of justice” est sans doute liée aux missions que l’auteure a effectuée en tant qu’avocate. Elle ne se déroule pas au Zimbabwe (c’est la seule), mais dans le Liberia d’après la guerre civile, et c’est une réflexion sur la “justice d’exception” mise en place pour juger les chefs de la guerre civile. Des interrogations très pertinentes sur la justice internationale et ses exigences. La narratrice, avocate envoyée dans le pays en mission compare le traitement des justiciables et des détenus de droit commun au Libéria, le petit voleur des rues, celui qui tue un poulet avec sa voiture, avec le sort des chefs de guerre qui endossent la responsabilité de la mutilation de dizaines de milliers de personnes et d’autant de morts entre le Liberia et la Sierra Leone. En constatant des conditions de détention et d’auditions de justice privilégiées pour des personnes ayant été à l’origine de faits monstrueux, prison construite spécialement, impossibilité d’être condamné à la peine de mort, elle se demande si cette justice peut être perçue comme juste par l’homme de la rue…

Dans un contexte où la justice internationale est souvent parée de toutes les vertus, c’est une nouvelle intéressante à lire…

Au fait, saviez-vous que Bob Marley & the Wailers qui avaient été invités le 17 avril 1980 à chanter pour célébrer l’accession à l’indépendance du dernier pays africain encore colonisé?