Chronique d’une sidération…

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien… Cela fait un mois que je n’arrive pas à écrire, sidérée par les mesures extraordinaires qui se sont abattues sur un tiers des habitants de la planète, appelés, pour ceux qui peuvent, à rester chez eux et s’engraisser sur leur canapé pour sauver le monde. Tous sauf les personnels de santé, en première ligne de la lutte contre le virus, et sauf les invisibles sans lesquels nos sociétés s’arrêteraient de fonctionner: les employé.e.s de supermarché, des réseaux de transport et d’énergie, de l’approvisionnement d’eau et des autres services indispensables à la vie de la communauté.

Je me suis abstenue d’écrire sur le coronavirus et sur la gestion de crise. En cette période dominée par l’urgence, n’étant ni médecin, ni spécialiste de l’histoire ou de la sociologie des épidémies, ni même spécialiste de la gestion de crise, autant laisser s’exprimer ceux qui ont des choses à dire, ceux qui étudient depuis longtemps des phénomènes similaires.

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. J’observe simplement avec curiosité des similitudes dans les réactions et la gestion de cet épisode avec des séquences historiques déjà bien documentées. Malgré la revendication de la “radicale nouveauté” de ce phénomène épidémique dû au coronavirus, les controverses auxquelles les tentatives de juguler la maladie donnent naissance restent finalement dans des répertoires connus. La recherche de coupables, de bouc émissaires, la stigmatisation des étrangers et des plus vulnérables perçus comme sales et vecteurs de maladies, la peur de la mort, la panique et la recherche de remèdes ou d’hommes providentiels sont des topiques éprouvés de toutes les oeuvres littéraires sur les épidémies.

Deux tribunes/éditoriaux, m’ont incitée à sortir de la règle que je me suis fixée, pour des raisons différentes. Ces deux tribunes ont trait à des sujets qui me tiennent à coeur: les femmes et l’Afrique. La première tribune a été publiée par la talentueuse Avivah Wittenberg Cox dans Forbes soulève le fait que les états qui gèreraient le mieux la crise du coronavirus seraient des états gouvernés par des femmes. Le traitement laisse penser que pour l’auteur, il y a bien un lien de causalité. La seconde, publiée par Gauz, un écrivain ivoirien dans Jeune Afrique questionne l’évidence du confinement décidé par une grande partie d’états africains emboîtant le pas aux états européens dès la mi-mars.

Je voudrais partager avec vous trois choses que ces tribunes m’ont menées à formuler, des réflexes sains à avoir, particulièrement en temps de crise et d’incertitude forte, comme c’est le cas aujourd’hui.

  1. Ce n’est pas parce qu’un titre, une tribune, énoncent une vérité qui nous convient qu’ils sont forcément pertinents.
  2. La pertinence d’un énoncé se vérifie dans son argumentation.
  3. L’important, plus que les leaders providentiels, les molécules présidentielles ou que sais-je encore ce sont les dispositifs.

Je ne fais pas mystère de mes engagements féministes, et j’aimerais beaucoup croire que les femmes sont plus vertueuses que les hommes, et qu’une fois au pouvoir, elles se conduisent mieux que leurs homologues masculins. Je pense cependant qu’attribuer la réussite de la gestion de l’épidémie de Covid 19 au genre de leur dirigeante est une belle histoire qui comporte quelques failles. Parce qu’elles sont des femmes, et qu’elles auraient un rapport différent à la vérité, une plus grande efficacité dans les décisions, elles auraient mieux exploité les techniques et enfin elles auraient prodigué un amour maternel et maternant à leurs populations permettant une meilleure confiance et in fine, de meilleurs résultats.

“Il faudrait rencontrer une femme, bien sûr, ça sauverait tout; les femmes ont été inventées pour sauver les hommes”

Thomas B. Reverdy
L’envers du Monde

Oui, ces femmes sont sans aucun doute remarquables, certaines des décisions qu’elles ont prises dans le passé ont prouvé qu’elles savent faire preuve de courage et d’indépendance d’esprit. Angela Merkel a une carrière que beaucoup d’hommes politiques lui envient, Jacinda Ardern a su rassembler au moment de l’attentat de Christchurch, une communauté nationale secouée, les premières déclarations de la très jeune première ministre de Finlande à son accession au pouvoir il y a six mois, avaient été remarquées pour l’importance de l’humanité qu’elle dégageait.

Cependant, l’histoire a aussi eu son lot de femmes leaders qui ne répondaient pas à ces critères, qu’on songe à Indira Gandhi, Bénazir Bhutto, Golda Meir, Margareth Thacher ou, plus proches de nous, Theresa May. Il ne faut pas confondre corrélation et causalité martèlent les profs de statistiques, et ils ont raison…

“L’humanité est médiocre. La majorité des femmes n’est ni supérieure ni inférieure à la majorité des hommes. Toutes deux sont égales. Toutes deux méritent le même mépris”.

Valentine de Saint-Point
Manifeste de la femme futuriste

Ce n’est pas parce qu’un énoncé nous arrange, qu’il est pertinent. C’est l’un des messages que je retiens de la tribune de Gauz dans Jeune Afrique. Un certain nombre de pays d’Afrique, le Maroc, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Kénya, l’Île Maurice, l’Afrique du Sud pour en citer quelques-uns ont dès la mi-mars mis en place une fermeture des frontières et le confinement de leurs habitants. Cette rapidité d’action alors que le nombre de cas identifiés sur le continent (tous importés) était encore très faible, et qu’aucun décès n’était alors déclaré, a déclenché une vague de louanges internationales. L’Afrique montrait sa rapidité de réaction, contrairement à certains pays européens qui regrettent désormais amèrement de n’avoir pas pris suffisamment la question au sérieux.

Un bon point pour l’Afrique donc. Mais remarque Gauz, l’Afrique est un continent très divers et les caractéristiques de ses populations diffèrent beaucoup de celles des pays d’Europe ou d’Asie ou le confinement a prouvé une certaine efficacité. Faut-il confiner une population majoritairement jeune lorsqu’on sait que 80% des formes graves d’atteinte au coronavirus concerne les personnes de plus de 75 ans? Le confinement et l’impossibilité de subvenir aux besoins de leur famille en gagnant leur pitance au jour le jour ne risque t’il pas d’être pire que le mal? Les inégalités déjà accentuées sur le continent ne vont-elles pas devenir insupportables? Dans les bidonvilles des grandes agglomérations, le confinement est illusoire tellement les conditions d’hébergement sont précaires.

L’armée sud-africaine a été envoyée dans certains townships pour faire respecter le confinement, mais les habitants n’ont rien à manger racontent les correspondants un peu partout. Comment faire respecter des mesures d’hygiène quand il y a un robinet pour cinq rues et WC mobile pour cinq habitations? s’interroge le responsable d’une ONG. La déscolarisation pour un temps indéfini n’aura t’elle pas d’effets négatifs sur l’avenir de jeunes pour lesquels l’éducation est la voie vers un avenir meilleur?

Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Mais ça vaut sans doute le coup de se poser la question. J’en viens à mon dernier point: tout est une question de dispositif. La réponse à l’épidémie n’est pas uniquement une question de leadership éclairé, de performance du système de santé, de disponibilité d’une molécule, de mise en place de solutions d’intelligence artificielle, c’est surtout la capacité à combiner des arrangements locaux qui apportent des réponses pertinentes.

Le problème c’est à la fois les caractéristiques du virus, la façon dont il se transmet, et affecte les gens, mais aussi les caractéristiques des corps physiques et des corps sociaux sur lesquels il se déploie. La gravité de l’épidémie dépend du dispositif. Tout ne s’aligne pas magiquement lorsque le politique parle et décline une stratégie, si intelligente soit-elle. Les différences de létalité du virus dépendent de la structure de la pyramide des âges, de la disponibilité de savon, de masques, de sur-blouses, de gel hydro-alcoolique, de conditions préexistantes chez les victimes, du nombre de lits en réanimation dans les hôpitaux, de la possibilité de tester, de la capacité à réquisitionner des industries pour produire les masques et les respirateurs manquants etc.

“Ce que nous croyons savoir et ce que nous ignorons coexiste en nous sans distinction aucune”

Haruki Murakami
Les amants de Sputnik

Bref, s’il me reste une dernière remarque à vous communiquer, quand le présent est confus, n’hésitez pas à avoir recours aux belles-lettres et aux humanités, ça vous évitera de vous fourvoyer. En ce moment les fables de La Fontaine dites par Fabrice Lucchini sur Instagram me sont d’un grand secours, et la littérature aussi. Je suis en train de finir “Némesis” de Philip Roth sur une épidémie de polio à Newark pendant la seconde guerre mondiale…

Où en sont les femmes sud-africaines?

Une de mes amies m’a demandé d’écrire ce texte pour le bulletin de l’association Jobourg Accueil. En cette journée internationale des droits des femmes, il m’a paru intéressant de le publier aussi sur mon blog…

Lorsqu’on me parle des femmes sud-africaines, une multitude de visages me viennent à l’esprit. Les femmes représentent plus de cinquante pour cent de la population sud-africaine et reflètent la diversité de ses origines.

La première femme sud-africaine dont j’ai entendu parler, sans avoir mis les pieds dans le pays, c’est Nadime Gordimer qui obtint le Prix Nobel de Littérature en 1991. Les nouvelles de Gordimer ont été pour moi une mine inépuisable pour comprendre ce qu’était l’apartheid et de ce que furent les luttes de celles et ceux qui, à l’intérieur du pays et en exil, contribuèrent à faire tomber le régime. Elles ont accompagné chaque visite que j’ai faite du musée de l’apartheid.

Une autre image, très forte, aperçue pour la première fois dans ce musée, mais rééditée en une chaque année pour le mois de la femme en Afrique du Sud, est celle de ces quatre femmes, à la tête de la marche des vingt-mille femmes sur Pretoria le 9 août 1956, qui demandèrent l’annulation des laissez-passer entravant le droit de circuler des non-blanches. La photo en noir et blanc de Lilian Ngoyi, Helen Joseph, Sophie Williams-de Bruyn et Albertina Sizulu devant l’Union Building symbolise l’union des femmes sud-africaines de toutes origines contre un régime inique. Une statue en bronze d’une des marcheuses du 9 août 1956, une femme noire du peuple, coiffée d’un doek, est érigée devant la bibliothèque de Johannesbourg. Elle tient dans une main une pancarte : « La démocratie c’est le dialogue », et de l’autre un cocktail molotov, synthétisant bien la complexité de la vie politique de ce pays. C’est la photo que j’ai voulu mettre en exergue dans ce blog.

La condition des femmes en Afrique du Sud a sans conteste progressé depuis que le pays a accédé à la démocratie. La constitution de 1996 leur garantit pour la première fois dans l’histoire des droits, une dignité et des devoirs égaux à ceux des hommes. La représentation des femmes sud-africaines en politique est l’une des plus élevée au monde. Avec 42,7% de femmes au Parlement, et 48,6% de femmes ministres, l’Afrique du Sud est dans les dix premiers pays pour la représentation politique des femmes.

Dans le monde professionnel, les femmes n’ont pas encore atteint une telle mixité. Les hommes restent majoritaires dans les secteurs formels de l’économie, et, lorsqu’on regarde vers le haut des pyramides hiérarchiques, les rares femmes paraissent bien seules. Le mythe que les femmes noires éduquées ont un tapis rouge déroulé sous leurs pieds vers les plus hautes fonctions de l’entreprise ou des administrations ne résiste pas aux faits. 30% des managers sud-africains sont des femmes. 32% des juges de cour d’appel sont des femmes, tout comme 30% des ambassadeurs, et 24% des dirigeants des entreprises nationales. La sociologue Xolani Ngazimbi parle de “l’effet capuccino” pour évoquer cette situation en trompe-l’oeil des femmes noires dans les sphères de direction: on saupoudre quelques pincées de cacao sur la mousse blanche…

Du côté de leur vie privée, les femmes sud-africaines font également face à de grands défis, et notamment les femmes noires. Ce sont elles majoritairement qui élèvent seules leurs enfants. Le taux de divorce est un des plus élevé au monde, et plus de la moitié des mères sud-africaines n’ont jamais été mariées. La constitution reconnaît en théorie l’égalité des droits des femmes et des hommes, « mais » elle garantit aussi le droit des communautés traditionnelles et de leurs coutumes.

On a donc une constitution qui appelle à la fois à postuler l’égalité entre les femmes et les hommes de toutes les couleurs et de toutes les religions, et qui justifie, au nom du respect des traditions, des droits coutumiers qui bafouent cette égalité, puisque traditionnellement, les femmes y sont inféodées aux hommes et à leur famille, n’ont pas le droit de posséder de terre, et doivent tenir leurs guides de conduite des chefs traditionnels qui sont toujours des hommes.

La nouvelle Afrique du Sud est marquée par la violence des rapports humains héritée de cultures patriarcales, des colonisations et de l’apartheid, et ce sont les femmes qui en paient le prix fort. Le mouvement #AmINext, en septembre 2019 a rappelé que treize femmes sud-africaines sont assassinées chaque jour. Huit femmes sud-africaines sur neuf auraient été violées selon une enquête du SHRC. Soixante mille viols sont déclarés par an à la police qui ne brille pas par son zèle à trouver les coupables.  Quant à la justice, avec 4% des viols dénoncés menant à une condamnation dans le Western Cape et 7% dans le Gauteng, on ne peut pas espérer qu’elle ait un rôle dissuasif. Le viol est un sport national écrit sans ambages l’écrivaine et universitaire Pumla Dineo Gqola.

Où en sont les femmes sud-africaines près de trente ans après la fin de l’apartheid ? Elles nous donnent des leçons de courage, de résistance, et d’humanité. Car, malgré l’adversité qui s’abat souvent sur elles, elles se battent dans leurs communautés, dans des associations, dans leur famille pour faire avancer la société et offrir à leurs enfants un avenir plus serein. 

« The realities of our harsh lives made it imperative that we learn to laugh at the absurdity of our times. We laughed, for otherwise we would have succumbed, overwhelmed by the gruesomeness of that reality”.

Sindiwe Magona “Forced to grow”

Cansado, un monde nouveau?

Avez-vous entendu parler de l’exposition: “Charlotte Perriand un monde nouveau” inaugurée au début du mois d’octobre à la Fondation Louis Vuitton? C’est, paraît-il l’expo du moment à Paris. Nombre de mes amis l’ont déjà visitée et dit sur les réseaux sociaux le bien qu’ils pensaient de l’artiste et de l’exposition. Du coup, je n’hésite pas à frimer en leur disant que j’ai grandi dans du Charlotte Perriand!

Mais, me direz-vous, quel est le rapport entre Charlotte Perriand et Ngisafunda, puisque je vous a promis un blog sur l’Afrique? Et bien, si vous suivez ce blog depuis un certain temps, vous vous souviendrez que j’ai passé mon enfance en Mauritanie, dans une cité minéralière. Il se trouve que la cité minéralière en question (conçue pour loger les salariés de la MIFERMA, société constituée à la fin des années 50) a été dessinée par un atelier d’architecture travaillant régulièrement avec les apôtres du modernisme architectural et industriel qu’étaient Jean Prouvé et Charlotte Perriand. Et que c’est cette dernière qui a en dessiné une grande partie des meubles.

J’ai grandi à Cansado, cité construite à mi chemin entre le point central, centre névralgique du port minéralier, et Nouadhibou, ex-Port Etienne, ville créée en 1907 par le pouvoir colonial pour exploiter les ressources marines, les eaux mauritaniennes étant parmi les eaux les plus poissonneuses du monde. La maison de mon enfance n’avait rien de personnel. Elle ressemblait à toutes celles qui l’entouraient. Nous y avons emménagé en 1972 avec seulement quelques possessions: vêtements, livres, jouets, et le matériel photo de mon père. Tout l’équipement de la maison, mobilier, électro-ménager, vaisselle*, était fourni par la société. Inutile de dire qu’enfant, le nom de Charlotte Perriand m’était parfaitement inconnu (pour ce.lle.ux qui en ignorent encore le nom, un superbe hommage par Mona Chollet à lire ici).

A l’époque j’ignorais tout de “less is more”,** le motto de l’architecture moderniste, ou du virage vers une production plus industrielle des bâtiments. J’aimais cette maison, son architecture basse, ses murs blancs en béton, ses petites ouvertures pour éviter la morsure du soleil et les vents de sables, son mur d’enceinte et son toit en terrasse sur lesquels avec ma fratrie et quelques copains du quartier, nous avons passé des heures à jouer, profitant de la vue panoramique jusqu’à la mer. J’aimais les meubles au dessin géométrique et ludique. Les bibliothèques nuage, les enfilades avec leurs portes en contreplaqué noires et blanches et ses banquettes en bois sur lesquelles on pouvait se vautrer à son aise pour lire. “Pour moi le sujet c’est l’homme, ce n’est pas l’objet” disait Charlotte Perriand. Je l’ai perçu, vécu, avant même de savoir qui elle était. Contrairement aux honorables cabriolets recouverts de velours broché de chez ma grand-mère française sur lesquels on ne devait monter qu’avec révérence et en se tenant bien droite, on pouvait vivre sa vie affalée sur les banquettes du salon ou sur les fauteuils grillagés.

Je me souviens avoir vu, lorsque nous étions à l’école primaire, un documentaire sur la création de la MIFERMA (société des Mines de Fer de Mauritanie) et de ses deux cités, qui insistait sur le tour de force nécessaire pour faire sortir de terre, en trois ans, deux cités habitables (l’une au pied des mines de fer, à Zouérate, l’autre près de la mer pour expédier le minerai), et de la voie de chemin de fer de 700 kilomètres qui les reliait permettant d’acheminer le minerai sur le plus long train du monde. C’était une gageure de les approvisionner en eau et fixer la population nécessaire à faire fonctionner l’ensemble, sur un territoire où la population était en grande partie composée de nomades. L’industrialisation du processus et un certain génie de l’organisation avaient permis d’en arriver au bout. En tant qu’enfant, tout ça me paraissait bien théorique.

En découvrant Charlotte Perriand, des années plus tard, je me suis rendue compte que l’univers de ses créations m’était très familier. J’ai essayé de m’intéresser à la genèse de Cansado. Et j’ai découvert, à ma grande surprise, que c’est un cas régulièrement étudié dans les publications d’architecture comme un exemple de planification urbanistique post-coloniale, comme ont pu l’être la tour Sabena à Kinshasa, la cité de Chandigarh en Inde, ou celle de Brasilia.

C’est vrai que cette création avait quelque chose d’épique. Le défi était de trouver où et comment localiser la cité, assez proche pour ne pas avoir de problème de transport du personnel, mais à l’abri du bruit et des poussières du port minéralier. Un wagon de minerai basculé pour être vidé de son contenu qui passe sur des convoyeurs pour être déchargés dans les cales d’un bateau, ça fait déjà du boucan! Alors lorsque le train fait près de deux kilomètres, je vous laisse imaginer! La localisation serait un endroit pas trop exposé aux vents de sable, très fréquents dans la région, et pas trop proche de Nouadhibou, ville de pêcheurs désordonnée où avaient commencé à se développer des quartiers de bidonvilles. Le lieu choisi fut une pointe fermant la baie du Lévrier, protégée par des falaises et vierge de toute installation. Cette table rase permit une liberté totale aux concepteurs du projet qui voulaient par ailleurs laisser de la place pour d’éventuelles nouvelles phases de construction qui n’eurent jamais lieu.

Il fallut trois ans, entre 1960 et 1963 pour faire sortir de terre le complexe minéralier. On lit, dans les compte-rendus architecturaux, les idées qui ont guidées l’édification des cités de la MIFERMA. La construction des cités minière et minéralière correspondaient pour leurs promoteurs à rien moins que l’incursion de la modernité au royaume des maures et des vents de sable. Les cités créaient un habitat sédentaire dans une zone où il y en avait très peu et la vie industrielle bouleversait les hiérarchies traditionnelles. L’ambition était de donner le coup d’envoi de la Mauritanie du futur. Le système de castes existant sur le territoire ne serait plus valide au sein de l’exploitation minière, seule la compétence était requise pour occuper des postes. Les logements seraient construits selon les mêmes principes, meublés avec les mêmes meubles, les seuls éléments distinctifs étant entre les types d’habitations (villas séparées ou maisonnettes alignées dans des rangées), les volumes et les espaces, distribués différemment. Ce qui distinguerait ce projet des anciennes villes coloniales c’est que la séparation ne se ferait pas selon un plan binaire: ville blanche, ville indigène, mais un même habitat pour tous, où la localisation, comme ce qui se faisait dans les cités minières se ferait en fonction du rôle du chef de famille dans la société d’exploitation.

Les habitations étaient réparties en 30 villas “cadres”, 170 logements de maîtrises et 490 logements subalternes. Venaient s’y ajouter deux immeubles d’appartements pour les célibataires et un hôtel pour recevoir les hôtes de passage. En plus des logements, le projet comprenait la création d’équipements médicaux, d’écoles, de clubs de loisirs, d’un cinéma (ah le cinéma Le Phare, j’y ai vu tous les Tarzan avec Johnny Weissmuler!), d’un hôtel, d’une chapelle et d’une mosquée. Il fallait fidéliser du personnel qui viendrait essentiellement d’Europe pour les plus qualifiés, et d’Afrique, de Mauritanie ou des pays limitrophes pour les autres. Je me souviens avoir eu dans ma classe des camarades sénégalais.e.s, guinéen.ne.s, togolais, canariens… Les mauritaniens arabophones étaient scolarisés dans une école mauritanienne.

Soixante ans après, qu’est-devenue cette cité? Le rêve de Charlotte Perriand et de ses camarades d’inventer un art de vivre fonctionnel et beau, en rapport avec leur temps a t’il survécu? Il faudrait le demander à ceux qui occupent la cité actuellement. Les mémoires ou les articles d’architectes ont des verdicts mitigés sur l’échec d’un modèle somme toute encore très européen.

C’est un échec, disent-ils, parce que les utilisateurs imaginés par les concepteurs étaient des utilisateurs correspondant à des familles nucléaires européennes et ne prenaient pas en compte, notamment dans le nombre de pièces, les familles plus étendues d’origine africaine. Par ailleurs, au début de l’aventure, il y avait du fait, du manque de cadres africains, une partie européenne de la ville et une ville africaine.

Bien que la Mauritanie ait acquis son indépendance au début du projet, la société des Mines de Fer de Mauritanie n’a été nationalisée que fin 1974, entraînant la “mauritanisation” des emplois et la diminution progressive du nombre d’expatriés européens. Le changement d’occupants a fait ressortir que les maisons ne correspondaient qu’imparfaitement aux types de famille non-occidentales, à leur style de vie.

Ce n’est pas cependant un échec parce que certains habitants d’aujourd’hui revendiquent fièrement cette “cité moderne” et lui reconnaissent une place à part dans le paysage mauritanien. Et puis aussi parce qu’à l’instar de ce qui s’est passé dans d’autres réalisations architecturales modernes comme Chandigarh, les habitants ont commencé à modifier l’architecture des maisons pour y adjoindre des constructions (restant dans les limites des enceintes initiales) pour mieux répondre à leurs besoins en termes d’hébergement ou pour servir de complément de revenu. Certes, la cité n’a pas évolué exactement selon le rêve de ses concepteurs, mais elle garde une unité à part dans le paysage urbain mauritanien. Les vues aériennes à soixante ans d’écart sont à peu près semblables.

Nous avons quitté Cansado en 1980 et n’y sommes jamais retournés. Je ne sais pas si j’y remettrai les pieds un jour, j’ai trop peur d’y abîmer mes souvenirs… comme le dit le poète: “le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants…” et les Charlotte Perriand?

* Deux jeux de vaisselle pour les cadres: une vaisselle de tous les jours, et une vaisselle de réception

** “Faire mieux avec moins” , mouvement qui prône la sobriété en terme d’architecture et de décoration

*** On peut retrouver désormais les “enfilades Cansado”, les “Daybeds Cansado”, les étagères nuages de Charlotte Perriand ayant équipé les maisons de la cité chez les antiquaires spécialistes des meubles des années 50 pour des prix astronomiques.

A quoi rêve la jeunesse africaine?

En ces temps où la jeunesse des pays du Nord se passionne pour l’avenir de la planète, et où elle se mobilise en masse pour sauver le monde de ses démons carbonés, il y a une grande absente des débats et des programmes de télévision: la jeunesse du Sud. On est prompt à relever, avec des expressions laudatives ou méprisantes, le nombre d’étudiants ou de lycéens séchant les cours pour venir manifester devant les lieux de pouvoir. La prestation de Greta Thunberg devant les Nations Unies a été abondamment commentée. L’allocution d’une jeune fille de seize ans devant cette assemblée est en soi extraordinaire. Mais où sont les reportages sur les étudiants de Dakar, Abidjan, Cotonou, Yaoundé, Nairobi, Dar-es-Salam, Kinshasa ou Johannesbourg? S’est-on intéressé à la façon dont ces jeunes-là voient leur avenir? Qu’ont-ils à dire sur l’avenir de cette planète que, qu’on le veuille ou non, nous avons en commun?

Il serait présomptueux de répondre à un sujet aussi vaste en un billet de blog. La question appelle des recherches sociologiques, anthropologiques, économiques et serait un bon sujet de colloque interdisciplinaire. Le roman, s’il ne permet pas d’établir des faits est une aide précieuse pour illustrer des points de vue actuels. Il se trouve que j’ai récemment lu deux romans d’auteurs congolais, “Congo Inc.” d’In Koli Jean Bofane et “Johnny chien méchant”, d’Emmanuel Dongala, et que leur sujet, précisément, ce sont les rêves (enfouis/enfuis/piétinés) d’une partie de la jeunesse congolaise.

Le roman très ironique d’In Koli Jean Bofane, met en scène Isookanga, un Rastignac congolais à moitié pygmée (sa mère a fauté avec un homme d’une autre ethnie) de vingt-six ans qui décide de partir tenter sa chance à Kinshasa. Isookanga alias Congo Bololo dans sa vie virtuelle, rêve de fortune, de capitalisme et de mondialisation, loin de la sagesse immémoriale incarnée par son oncle, gardien des traditions et de la forêt. Kinshasa ne se révèle pas à la hauteur de ses attentes, et Isookanga se retrouve à la tête des shégués, ces enfants des rues qui vivent de rapines et de combines autour du marché central. Les aventures d’Isookanga sont l’occasion pour l’auteur de peindre un portrait mordant de l’actuelle RDC. Tout le monde en prend pour son grade. Les personnages secondaires de ce roman féroce sont tous plus ou moins affreux, bêtes et/ou méchants (à l ‘exception sans doute du vieux pygmée). Des édiles de la ville de Kinshasa au seigneur de guerre à la retraite, en passant par l’anthropologue belge pétrie de repentance coloniale qui croit avoir rencontré la “nature congolaise” en passant quelques jours chez les ekonda, l’officier des casques bleus qui fréquente les adolescentes prostituées du marché central, ou le pasteur très âpre au gain de l’église de la multiplication divine adepte des costumes de marque et des berlines allemandes.

Emmanuel Dongala dépeint les trajectoires de deux personnages, dans une ville du Congo non nommée, qui ont à peu près le même âge seize ans, et vont finir par s’affronter. Le premier, Johnny chien méchant, a oublié son nom de baptême. Adepte des noms de guerre, c’est un adolescent qui a été enrôlé dans une de ces milices qui vendent leur service au plus offrant et se rémunèrent en pillant et en violant ce.lle.ux qui n’ont pas l’heur d’être du bon côté. La seconde, Laokolé, a longtemps cru, conformément au rêve instillé par l’idéologie du développement occidentale, qu’une bonne éducation serait la clé de son émancipation. Elle est à la veille de passer son bac, et rêve de devenir ingénieure. Son père a été tué lors d’un précédent épisode de violence civile qui a laissé sa mère mutilée. Une énième crise met fin à tous les rêves de l’adolescente qui n’aura plus que la possibilité de développer sa résilience dans un pays qui n’a rien à lui offrir que l’absurdité de la violence et de la méchanceté.

Bien sûr, ces romans sont des oeuvres de fiction, et toute ressemblance avec des personnages et des lieux qui auraient existé est sans doute fortuite etc… Toute la jeunesse africaine ne peut se retrouver dans ces destins particuliers marqués par les crises politiques successives d’un pays qui n’en finit pas de (mal di)gérer son passé colonial, comme le rappelle In Koli Jean Bofane. Mais les romans de Chibundu Onuzo, ou de Chimamanda Ngozi Adichie pour le Nigéria, ou de Niq Mhlongo pour l’Afrique du Sud dépeignent une jeunesse aux antipodes des revendications écologistes. La préoccupation des jeunes africains, c’est l’accès aux bénéfices du “progrès” tels qu’ont pu en bénéficier leurs homologues européens. Pouvoir vivre une vie digne. Avoir accès à l’eau, à l’électricité, à des services de santé et à une éducation de qualité pour commencer. Pouvoir offrir à leurs parents des conditions de vie meilleure que celles que ceux-ci ont connu. Avoir le droit de rêver d’accéder à l’université et aux bénéfices de la mondialisation, en termes de consommation mais aussi en termes de voyages, de rencontres. Seule une toute petite partie de jeunes, issus des classes moyennes supérieures peuvent y prétendre aujourd’hui.

“Vous m’avez volé mon enfance” a scandé l’égérie du mouvement des jeunes du nord aux dirigeants de ce monde. Cette phrase résonne bien étrangement sur d’autres continents.

Dis-moi ce que tu jettes, je te dirai qui tu es?

Les politiques appliquent-ils pour eux-mêmes les principes qu’ils défendent haut et fort lorsqu’ils sont en campagne électorale? C’était la question posée par la journaliste sud-africaine Marianne Thamm le 3 juillet dernier sur le site d’information en ligne du Daily Maverick. Pour répondre en partie à cette question, elle est allée écumer les poubelles d’une luxueuse villa de Camps Bay, faubourg très convoité de Cape Town, louée par des membres de l’exécutif du parti des Economic Freedom Fighters (EFF) entre le 19 et le 27 juin 2019, soit la période d’inauguration du nouveau Parlement sud-africain à Cape Town.

La magnifique villa, avec vue panoramique sur l’océan a été réservée par le garde du corps de Julius Malema pour 8 nuits, moyennant une somme rondelette versée au propriétaire allemand. Il est ironique, souligne la journaliste, que les leaders d’un parti qui proclame sa proximité avec le peuple et réclame l’expropriation des terres détenues par les blancs choisisse un quartier ultra-résidentiel et snob comme Camps Bay, plutôt que des hôtels et guest-houses dans les Cape Flats dont ils auraient pu participer à dynamiser l’économie.

Utilisant une méthode qui a fait des preuves en archéologie ou en criminologie, mais qui reste anecdotique ( et questionnable?) en journalisme elle est allée à la pêche aux informations dans les 14 sacs (!) déposés sur le bord du trottoir au départ des locataires. La journaliste remarque avec ironie que pour des pourfendeurs du privilège monopolitisque blanc (white monopoly capital), les actes de l’entourage du leader suprême (Commander In Chief) sont loin d’être exemplaires. La modération de la consommation d’alcool qu’ils appellent de leurs voeux en prônant une interdiction de la publicité pour les boissons alcoolisées ne les a visiblement pas empêchés, en une semaine, de faire un sort à plus de 37 bouteilles d’alcools coûteux, principalement d’importation. Une bonne nouvelle pour LVMH dont les marques Veuve Clicquot et Veuve Clicquot Silver sont très bien représentées…

La journaliste, parmi ces trouvailles peu ragoûtantes, trouve également des preuves qu’on peut avoir appelé à boycotter les magasins H & M lors de leur ouverture et avoir appelé au saccage de leurs magasins, mais ne pas hésiter à y faire les soldes entre deux obligations parlementaires. Certains des occupants de la villa s’étant délestés de documents comme des papiers parlementaires et de cartes d’embarquement nominatives, elle s’est fendue d’un mail de demande d’information auprès de l’une des personnes concernées, en l’occurence le porte-parole de l’EFF qui a globalement démenti la location de la villa, les membres de la délégation parlementaire étant, selon lui logés dans des hôtels et des appartements, et contesté la démarche qu’il a qualifiée de “journalisme de tabloïd”.

La journaliste a été inspirée par le travail, il y a quelques années, du site d’info alternatif ‘Willamette Week’, qui avait, à l’époque, été fouiller les poubelles de la maire, du chef de la police et du district attorney de Portland en Oregon, pour montrer que si les poubelles des justiciables pouvaient être investiguées sans mandat, on pouvait en faire de même pour celles des gens au pouvoir et en retirer des informations intéressantes.

Marianne Thamm affirme que son seul but est d’exposer qui sont les leaders de l’EFF, au-delà des discours, et de démasquer leur hypocrisie. Elle prétend faire oeuvre de salut public et être dans son rôle en fouillant les poubelles à des fins journalistiques. Les poubelles déposées sur le trottoir ne ressortent pas de la propriété privée (c’était l’argument de la police de Portland) et peuvent être consultées par quiconque… Il est sûr que la photo des bouteilles de Champagne alignées sur le trottoir et celle des articles en solde chez H & M (probablement accompagnés des reçus de carte de crédit) peuvent montrer que les combattants pour la liberté économique ont la mémoire courte ou ne sont pas rancuniers. Et après?

Au-delà de l’anecdote plutôt rigolote, j’avoue être assez dubitative sur les résultats obtenus par cette méthode spectaculaire. Je ne doute pas qu’en se prenant pour une héroïne de la série NCIS la journaliste ne se soit amusée, mais je ne pense pas que cette exposition compromette sérieusement les leaders de l’EFF, à moins qu’elle ait des trouvailles plus sérieuses. Après tout, ce n’est sans doute pas la première fois que des politiques font preuve d’hypocrisie, c’est même une “qualité” qui permet aux meilleurs de rester à flot et de faire carrière.

Dans un pays où la figure du recycleur d’ordures est une vision aussi familière dans les agglomérations que celle du chiffonnier dans le Paris spleenesque de Baudelaire, elle aurait dû savoir que pour transformer de la boue en or, il faut charrier des montagnes d’ordures, ou prendre le risque d’accoucher d’une souris…

Recycleurs d’ordures à Soweto

“Choisir la césarienne, c’est comme acheter une voiture avec airbag, on peut faire sans, mais c’est plus sûr”… (Devenir mère à Johannesburg, part 10)

J’ai rencontré Victoria via une amie. Victoria est une grande brune de trente-deux ans. C’est la seule des quarante deux jeunes mères que j’ai interviewées qui m’a dit avoir su d’emblée qu’elle souhaitait une césarienne. Les autres femmes interrogées, ont envisagé un accouchement par voie basse jusqu’à ce qu’un évènement, au cours de la grossesse les convainque (via leur obstétricien.ne) que la césarienne deviendrait inévitable. Il y a pourtant toute une catégorie de femmes sud-africaines qui n’envisagent pas d’accoucher autrement que par césarienne. Je me souviens de ce couple de journalistes, rencontré chez des amis me disant: “ah bon, ailleurs on accouche par voie basse? On ne nous a jamais vraiment présenté cette option. Nous avons choisi le moyen le plus sûr pour le bébé et pour la mère”. Victoria me reçoit dans sa maison d’un complexe (groupe de plusieurs maisons identiques avec porte d’accès contrôlée par interphone, d’une ‘enclosure’ (groupe de rues sécurisée, dont l’accès est gardé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un quartier du nord de Sandton. Son bébé a à peine un mois. C’est la helper qui m’ouvre quand je sonne, et m’invite à m’asseoir dans le salon, meublé dans un style contemporain, duo de canapés assortis, éclairé par une bow-window. Victoria allaite son fils dans la ‘nursery’ au premier étage. 

Sur l’un des canapés trône un panier de linge qui trahit la maison abritant un bébé, grenouillères, langes. Sur la coffee table, des beaux livres de photographie, et sur l’étagère, près de la photo de mariage, et de différentes photos posées de Victoria et de son mari le livre de Penelope Leach : “your baby and child”. Victoria descend, confie le nourrisson à la ‘helper’ le temps de notre discussion.

Je n’ai pas vraiment eu de problème pour être enceinte. Nous étions mariés depuis deux ans, nous avions acheté la maison. C’était une grossesse programmée. J’ai surveillé mon ovulation via une application pour smartphone ‘fertility friend’. J’avais arrêté la pilulle six mois auparavant. Lorsque nous avons décidé d’essayer, ça a fonctionné tout de suite. J’ai compris que j’étais enceinte au bout de trois semaines. J’ai pris rendez-vous avec mon gynéco à Parklane. Il m’a recommandé de faire le test pour la trisomie 21. Il a dit qu’il y avait deux options, soit on faisait le test précoce (NIPT), qui coute très cher mais qui nous rassure très vite, soit on attendait un peu plus pour l’autre test, moins cher, mais avec le risque d’avoir à faire des tests complémentaires. Le test précoce coûte 7000 rands (environ 400 euros) et l’assurance n’en remboursait que 20%, mais on a choisi celui-là parce que comme ça on était débarrassé, on n’en parlerait plus jusqu’à la fin de la grossesse. 

On a attendu de savoir que tout allait bien, et puis on a demandé le sexe (elle dit le genre). Je n’aurais pas voulu avoir à avorter, mais mon mari ne voulait pas d’un trisomique. On a eu les résultats trois semaines après le test, parce qu’ils doivent envoyer les prélèvements aux Etats-Unis. Tout allait bien, le bébé allait bien, nous n’avons pas eu à nous disputer sur l’issue de la grossesse. J’ai été très fatiguée pendant les trois premiers mois, et puis après, j’ai eu une grossesse idéale. 

On n’a pas abordé les options d’accouchement avec mon gynéco avant le sixième mois de grossesse. De toutes façons, je savais que je voulais une césarienne. Ma mère a un souvenir tellement traumatisant de son accouchement pour moi, à Rome. Elle a cru mourir, elle a cru que j’allais mourir, elle a vécu un véritable calvaire. Elle habitait en Italie à l’époque (mon père était italien) et ça a été l’enfer. Je n’avais pas envie de vivre une telle expérience. Je n’ai pas changé d’avis, j’ai toujours su que la césarienne était l’option la plus sûre. J’ai une amie dont le bébé a une IMC suite à un accouchement par voie basse. Je voulais vraiment minimiser les risques. Le gynéco m’a dit : “c’est votre décision, moi aussi je préfère la césarienne!”. Je me souviens qu’il a utilisé la métaphore des airbags en voiture: “on peut faire sans, mais il y a moins de chances que les choses tournent mal”. On a décidé de fixer la date à la 36ème semaine. 

Ils ne font pas de césarienne le week-end, et le gynéco ne travaille pas le mercredi. On s’est donc décidé pour le jeudi, comme ça mon mari pouvait prendre le week-end dans la foulée, et puis je savais par des amies que l’anesthésiste du jeudi était très bien. Je suis allée à deux cours organisés par la clinique le samedi matin, qui abordaient le prénatal et le postnatal. J’y ai amené mon mari pourqu’il participe, qu’il sache à quoi s’attendre. C’est surtout la vidéo que j’ai trouvée utile. Le reste n’était pas très détaillé, je n’y retournerai pas pour un second enfant. 

Deux mois avant la naissance, ma mère et ma meilleure amie ont organisé une ‘shower party’. Elles ont préparé un déjeuner, avec des sandwiches et invité une vingtaine d’amies. Ma mère a fait un discours, ma meilleure amie a fait un discours et j’ai été inondée de cadeaux pour le bébé. Des habits, des langes, des couvertures des jouets, des livres de recettes pour bébé, de la déco pour la nurserie que je voulais finir avant qu’il arrive.  

La veille du jour J, je n’ai pas dîné. J’avais rendez-vous à la maternité à 5 heures le lendemain matin. Mon mari était avec moi. L’infirmière a fait tous les examens nécessaires. Puis ma mère et mes beaux-parents sont passés me voir à huit heures du matin, juste avant que je rentre au bloc. On m’a amenée au bloc, on m’a mise sous anesthésie locale. Ils ont demandé à mon mari de mettre des vêtements de bloc. Je tremblais à cause de l’anesthésie. Le gynéco est entré, et je n’ai même pas senti quand ils ont commencé à couper. Ca a pris un petit peu de temps. Ils ont sorti le bébé à huit heures vingt cinq. Je n’ai rien senti. Mon mari était un peu nauséeux à cause du sang. Après quelque temps dans la salle de réveil, on m’a mise dans une chambre privée. J’ai un super souvenir de cette journée. Je n’avais pas mal à cause des anti-douleur, ma famille et ma meilleure amie étaient là, les infirmières étaient super. Le bébé a pris le sein directement alors que nous étions dans la salle de réveil, donc tout allait comme sur des roulettes.

Le lendemain, ça a été une autre paire de manches. J’ai cru que je n’arriverais plus jamais à marché. J’avais tellement mal! J’ai perdu toute dignité. La douleur était tellement intense. La prochaine fois, je ne laisserais pas mes amis venir me voir si tôt à la maternité. C’était vraiment trop difficile à gérer. Ils ont défilé toute la journée, et je n’étais vraiment pas au top de ma forme. J’ai accouché le jeudi et suis rentrée chez moi le dimanche. C’était flippant. Plus d’infirmière à appeler en cas de problème. Je me sentais un peu abandonnée. Ma mère est venue s’installer avec moi pour les deux premières semaines. Après, elle a recommencé à travailler.

Vraiment, j’estime que j’ai eu une grossesse et un accouchement en or. Le seul truc, c’est qu’à cause de ma césarienne, je ne peux pas aller faire les courses, mon assurance m’interdit de conduire ma voiture dans les six semaines suivant la césarienne…

C’est bizarre quand même, quand vous êtes enceinte, tout le monde est gentil avec vous et vous couvre d’attentions. Dès que vous avez accouché, plus personne ne s’occupe de vous, ne vous demande comment vous allez. L’allaitement s’est bien passé. J’avais eu une consultation avec une conseillère en lactation avant la naissance, elle m’a tout bien expliqué, je n’ai jamais eu mal.  J’ai juste un bébé hyper vorace. Il boit toutes les deux heures. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir l’allaiter. A priori quatre ou six mois? Après je dois reprendre mon activité professionnelle…


L’importance d’être patient…

“Madame, il faut que vous rentriez tout de suite! R. vient de tomber d’une échelle, il est enfermé dans la salle de bains, il a très mal, il faut que vous rentriez!”. M ne m’appelle jamais, au ton de sa voix ce lundi-là, je comprends que je ne dois pas traîner.

Je viens de lire ce texte de Marie Ménoret, éminente sociologue de la santé, sur sa récente expérience de l’hôpital (de jour) brésilien. J’ai eu envie de vous raconter mon expérience de l’hôpital à Johannesbourg, une expérience qui m’a “ouvert les yeux” comme disent les anglophones. Marie Ménoret relate dans son billet comment elle a été prise en charge au Brésil pour une pneumonie qui s’était déclarée alors qu’elle y séjournait pour un congrès.

Ayant déjà été affectée à plusieurs reprises, donc à peu près sûre de son diagnostic et du seul remède qui puisse l’en délivrer (une bonne cure d’antibiotiques), elle suit un de ses collègues au centre de santé le plus proche pour ce qui sera, suppose t’elle, une affaire rondement menée. Las, à l’hôpital il faut suivre les procédures et sa maîtrise imparfaite du brésilien et des codes de la santé publique locale la rendent impuissante à comprendre les différents méandres dans lesquels elle est entraînée, malgré la présence à ses côtés d’un local. L’aventure lui fera prendre conscience de la vulnérabilité du patient, et de la difficulté de faire spontanément confiance puisque même une sociologue de la santé dans la situation de patiente peine à donner un sens à son aventure thérapeutique/médicale.

Il se trouve que j’ai eu l’occasion de voir de près un hôpital à Johannesbourg, et que cela m’a ouvert les yeux sur l’origine du mot ‘patient.e’ et sur la vulnérabilité de celui/celle-ci. Ce n’est pas pour moi que je suis allée à Charlotte Maxeke, hôpital universitaire de Johannesburg (anciennement appelé Joburg Gen), mais pour R mon jardinier. Oui, comme l’écrit si bien mon amie Charlotte, sociologue et femme expat dans son blog, vivre en Afrique du Sud, c’est apprendre à vivre avec un/des employé/s de maison, dont l’inévitable jardinier compte-tenu des conditions d’hébergement dans les beaux quartiers de Johannesburg.

Un lundi, en fin de matinée, je reçois un appel de ma ‘helper’, M me demandant de rentrer d’urgence à la maison car R. vient de faire une chute en taillant une haie et qu’il est au plus mal. Quelques instants plus tard, pestant l’idée qui l’avait fait monter sur une échelle alors qu’il pleuvait, je réalise que je dois amener R à l’hôpital car il est courbé en deux, gémit, paraît au bord de l’évanouissement et n’a même pas réussi à se rhabiller complètement, ne pouvant bouger son bras droit. Un coup de téléphone passé à une de mes copines pour savoir où le faire ausculter et je fais rentrer (péniblement car il est recroquevillé de douleur) R. dans ma petite auto et mets le cap sur Charlotte Maxeke, hôpital dépendant de l’université de Wits. Pendant toute la durée du trajet, il garde les yeux clos et gémit/râle doucement. Le moindre relief sur la route ou arrêt un peu brusque au feu rouge lui arrache un soupir. Je n’en mène pas large. J’ai refusé d’appeler une ambulance parce que R est malawite et n’a pas de papiers. Une ambulance aurait pu me le refuser ou l’emmener je ne sais où.

En route, mon esprit est un peu agité: et s’il expire dans ma voiture? Que faire? Profiter d’un arrêt à un feu rouge pour l’y laisser? Comment expliquer aux policiers que bon, c’est mal de donner du boulot aux sans-papiers, mais que mieux vaut un sans-papiers recommandé qu’un local sans références dans une métropole où l’on sait que la sécurité n’est pas assurée et qu’une partie des cambriolages avec violence sont le produit de renseignements venant de domestiques/employés. Et s’il est handicapé à vie? S’il ne peut plus travailler (il a moins de trente ans)… Nous arrivons finalement aux urgences. Le gardien à sa guérite me laisse passer après avoir jeté un coup d’oeil sur R. et me dit qu’après je devrais aller garer ma voiture à l’extérieur. Il pleut, j’essaie de me rapprocher le plus possible de l’entrée, je gare mon auto devant le bâtiment, derrière deux ambulances. Un vieil homme en uniforme vient s’informer, il jette un oeil à R. Il peut marcher? Parce que je n’ai plus de fauteuil roulant pour lui!

Je fais asseoir R. sur un de ces bancs inconfortables en tôle peinte ajourée du hall et je procède aux procédures d’admission. La préposée me demande une pièce d’identité sud-africaine ou le passeport de R. (qu’il n’a pas). Je finis par lui expliquer que R. est malawite et n’a pas de papiers sud-africains. “Alors vous devez nous payer 5000 rands (environ 300 Euros) pour que nous l’examinions, sinon nous ne le prenons pas! C’est la loi pour tous les étrangers” . Elle me désigne ce qui semble être une circulaire imprimée. Je suis prête à payer pour que R. soit pris en charge, après tout, il s’est blessé en travaillant chez moi et ne serait pas capable de régler une telle somme de sa poche. Je tends ma carte bleue. “nous ne prenons pas la carte bleue madame, il faut nous payer en espèces!”. Inutile de dire que je n’ai pas cette somme sur moi, à Johannesburg on peut tout payer par carte et compte-tenu de la réputation d’insécurité de la ville, il est hors de question de se balader avec de grosses sommes d’argent. J’en fais part à la préposée qui me répond: “combien avez-vous sur vous? 1500 rands, ça fera l’affaire, vous payerez le reste la prochaine fois!” et elle prend les billets et me donne un billet d’admission pour R. en me précisant que si celui-ci doit être opéré ce sera, bien entendu, à mes frais.

J’emmène R. aux urgences, une salle donnant sur le hall et dont l’entrée est surveillée par un garde. La salle est remplie de gens, sur des fauteuils roulants, des brancards, en pyjama d’hôpital ou en civil, certains avec des perfusions, d’autres sans rien. Des blouses bleues ou vertes passent, des infirmier.e.s? des médecins? des internes? Je donne le billet d’admission de R. à l’une des trois personnes au guichet autour duquel nous sommes plusieurs, et lui dis qu’il faut faire vite, R. a très mal, il s’est sans doute cassé quelque chose, il souffre c’est évident. La préposée remplit un registre, dit à R. de s’asseoir sur un banc en bois, contre un mur donnant sur un couloir. On va s’occuper de lui me dit elle. Vous ne pouvez pas rester ici, car vous n’êtes pas malade, asseyez-vous dans l’entrée! Je retourne dans le hall d’entrée et en profite pour aller garer ma voiture à l’extérieur. Lorsque je reviens, je passe une tête dans l’embrasure de la porte des urgences. R. est toujours sur son banc, les yeux dans le vague. Il ne semble rien se passer.  Impression de confusion, de ne pas comprendre.

Je vais patienter sur les sièges en tôle perforée du hall d’entrée. Je regarde les gens entrer, sortir. Il y a de plus en plus de monde. Surtout des personnes noires. Quelques blancs, surtout des personnes âgées. Une consultation se déroule dans deux salles vitrées du hall, des consultations de médecine générale? Toutes sortes de gens y viennent, des jeunes, des vieux, des à peu près en forme… Je dois me décaler pour leur faire de la place. Des gens entrent et sortent. Certains vont fumer à l’extérieur, près du vieil homme qui nous a accueillis. Deux heures passent. Je regarde de nouveau dans le hall des urgences. R. est assis sur un fauteuil roulant et lui ont mis une perfusion. Je fais un petit signe au garde et entre le voir. “Alors, qu’est-ce qu’ils ont dit?” “Rien” “Que vont ils vous faire?” “Je ne sais pas”, “Ils ne vous ont rien dit?” “Ils ont dit que j’allais voir le docteur”. Il me dit aussi qu’il a encore mal et qu’on ne lui a pas donné d’anti-douleur. Il ne gémit plus, semble las et résigné. Je retourne m’asseoir.

Les consultations ne désemplissent pas, le défilé continue. Je trouve le temps long. Je lis sur mon smartphone, essaie de trouver une nouvelle position pour soulager le bas de mon dos et mon postérieur qui commencent à trouver le métal un peu dur. Je fais les cent pas dans le hall. Je finis par demander à un monsieur dans la file d’attente où il a trouvé son café, je n’ai pas déjeuné et mon estomac, bien que noué, ingurgiterait bien un truc sucré. Il m’indique la cafétéria, quelques étages au dessus, sur l’artère la plus passante de l’hôpital. Charlotte Maxeke est une véritable institution et un vrai labyrinthe, ses quatre tours dominent l’une des collines de la ville. Je finis par trouver des ascenseurs, et la cafétéria assez cafardeuse. Quelques tables et des chaises en plastique où des familles viennent partager un café avec un parent hospitalisé (reconnaissable à son pyjama). La cafétéria donne sur une cour en béton peu attirante bien qu’elle soit un puit de lumière naturelle. Rien pour m’encourager à m’y asseoir, je récupère un cappuccino et retourne près du hall des urgences.

Mes batteries rechargées, il doit être pas loin de 16h30, nous sommes arrivés avant 12h30 je passe une tête aux urgences, R. n’est plus là. Je demande au guichet ce qui lui est arrivé. Une préposée me répond que les infirmières l’ont emmené et qu’elles devraient le ramener incessamment. Je repasse en salle d’attente. Les consultants se font plus rares. Je me demande ce que je fais ici, me sentant totalement impuissante à faire quoi que ce soit. Une demi-heure plus tard R. est de nouveau là sur son fauteuil roulant.

Je lui demande ce qu’on lui a fait: rien. Si on lui a donné un antidouleurs. Non. Je m’indigne, je prends à partie la personne au guichet. Cela fait quatre heures que R. attend, il a un mal de chien, c’est une urgence, et il n’a toujours pas été vu par un médecin! Mais si me dit la personne du guichet, il a été vu! Mais pourquoi ne lui a t’on rien dit? Qu’a t’il? Que va t’on lui faire? Quelle est la suite des évènements? Il faut demander au médecin qui l’a vu! Justement, elle est là! Et elle me désigne une jeune médecin d’origine indienne. Je la salue et lui dis que je suis venue avec R, qu’il aimerait bien savoir ce qu’il a et ce qu’on va lui faire. Elle me répond qu’on lui a déjà fait une radio, identifié qu’il avait la clavicule cassée avec un déplacement des deux morceaux de l’os. Qu’il fallait l’opérer pour rabouter les deux bouts mais que cela demandait de faire une IRM avant pour s’assurer qu’il n’y avait pas de gros vaisseaux sanguins sur le chemin. Dans ce cas pourquoi ne pas lui avoir dit? Elle ne répond pas à ma question, mais je l’entraîne vers R. pour qu’elle lui ré-explique. Je reste auprès de R. et demande si on a une idée de quand aura lieu l’IRM – dès qu’on a un créneau- et l’opération -dans la foulée. Je demande à R. s’il a compris, il me fait oui d’un air las.

Je décide que je peux le laisser. Je lui demande s’il a besoin de quelque chose. Du crédit pour son téléphone. Je retourne à la cafétéria, lui récupère un coupon de “airtime” quelques chips, des biscuits et du coca. Je passe lui donner aux urgences en lui demandant de m’envoyer un texto pour me prévenir lorsqu’il passera au bloc. Je rentre totalement lessivée à la maison.

Le lendemain, à 18h00, je n’ai toujours pas de nouvelles de R. Je laisse plusieurs messages. Silence radio. Il m’appellera le surlendemain soir, avec une bonne voix, me racontant que tout s’est bien passé, qu’il est passé sur le billard mardi dans la nuit et qu’il est maintenant dans le service de chirurgie où on le traite bien. Il sortira quelques jours plus tard et pourra reprendre le travail un mois après.

Le billet de Marie m’a ramenée à ce lundi et j’y ai retrouvé la même impression de non-maîtrise et de manque de lisibilité de la situation. Qui sont ces gens en blouse? Quel est leur rôle, à laquelle s’adresser? Le passage à Charlotte Maxeke m’a ré-appris l’étymologie du mot patient.e. Cet épisode m’a aidée à mieux comprendre ensuite les histoires des femmes que j’interrogerais dans les townships. Se faire soigner, dans un hôpital public sud-africain, c’est attendre beaucoup, c’est se voir imposer une temporalité sur laquelle on n’a aucune prise (enfin dans le cas des femmes accouchant devant les agent.e.s d’admission, elles finissent par agir sur leur prise en charge, mais à quel prix!).

Mes interviews  montrent que le manque d’explications au patient sur son état et sur sa prise en charge médicale n’est malheureusement pas exceptionnel. L’urgence ne semble jamais être l’information ou la réduction d’asymétrie d’information entre soignant et patient. Il y a quelques mois R. a été sévèrement tabassé un week-end à Diepsloot, le township où il réside. Il a été hospitalisé à Thembisa (seul hôpital acceptant de le prendre sans payer où des amis l’ont emmené), lorsqu’il est sorti au bout de quatre jours, les médecins ne lui avaient pas donné une idée des lésions qu’il avait (tympan crevé, vaisseaux des yeux explosés, divers hématomes), du temps normal de guérison pour ces lésions, et du délai après lequel il faudrait s’inquiéter si tout n’était pas revenu à la normale. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le premier recours en cas de problème de santé non urgent ne soit pas l’hôpital/ les cliniques de townships bondées où le personnel soignant rabroue les malades.

 

 

 

 

Happy Heritage Day!

Le dernier week-end de septembre et premier week-end d’automne marque pour nous, pauvres habitants d’un hémisphère nord, le début de cette période douce-amère où les jours raccourcissent, où les feuilles mortes se ramassent au râteau, et où les frimas vont bientôt rallonger les jupes. En Afrique du Sud c’est un des congés les plus populaires. D’ailleurs, mes amis expats inondent depuis samedi leur fils FB de photos d’endroits les plus sublimes les uns que les autres où ils sont partis pour le week-end prolongé. Safaris dans une des nombreuses réserves, exploration des montagnes du Lesotho, randonnée dans le Drakensberg ou sur la Montagne de la Table, c’est le printemps  au bout de l’Afrique. On y fête “Heritage Day”, l’un des premiers congés créés dans ‘la nouvelle Afrique du Sud’ par le gouvernement de l’ANC: pour célébrer dignement tous les héritages et traditions culturels de la toute nouvelle ‘nation arc-en-ciel’.

Le jour choisi, le 24 septembre, marquait jusqu’en 1994 pour les zoulous la célébration du guerrier le plus remarquable de leur histoire, le roi Shaka. Shaka,c’est le créateur de la tribu des amaZulus (fils du ciel), unifiant par la lance et la terreur des peuples jusqu’alors divisés. C’est un peu le Napoléon des zoulous, mais un Napoléon qui aurait eu pour habitude d’éliminer ses concurrents (dès qu’un guerrier devenait trop puissant, il l’expédiait rejoindre ses ancêtres) et ses héritiers (mâles) pour éviter les mauvaises surprises*. Un type pas très recommandable en quelque sorte mais qui a donné son nom à l’aéroport de Durban et est révéré par une partie de la population.

L’objectif de ce jour férié n’est pas uniquement de donner l’occasion aux sud-africains les plus favorisés de profiter du premier pont de la belle saison (et oui, ce n’est pas une tradition uniquement française!) et d’aller donc se mettre au vert sous un soleil reprenant de la vigueur. Dans les écoles, les entreprises, les gens sont encouragés à venir, autour d’Heritage Day, dans un costume, ou avec des accessoires, rappelant sa culture d’origine, dans une société où toutes ont/auraient désormais autant droit de cité. Ainsi, c’est assez amusant de se promener dans Sandton, la veille d’Heritage Day et de voir se côtoyer des coiffes aux couleurs vives, jupes et colliers en perles zouloues, des couvertures sotho, des ceintures et des tour de cou ndébélé, et autres accessoires surprenants dans ce lieu où prédominent plutôt les tailleurs de couleurs sombres le reste de l’année. L’objectif est de célébrer (toutes) les cultures sud-africaines dans leur diversité, et leur égale dignité. Les non sud-africains peuvent aussi venir au bureau avec un chapeau chinois ou tyrolien, un béret basque, un canotier, un ao-dai ou un boubou…

De fait cette journée met en évidence le fait que la norme vestimentaire dans la vie quotidienne est massivement occidentale. Mises à part quelques notes folkloriques, l’accoutrement des personnes d’origine occidentale ce jour-là diffère peu de celui des autres jours. Une sud-africaine d’origine anglaise mariée à un afrikaner me résumait ainsi le dilemme de sa fille adolescente: quelle tenue arborer pour Heritage Day en remplacement de l’uniforme règlementaire de son école? Le jersey des Springboks? Pas franchement différent de la tenue de week-end des fans de rugby, le costume puritain des boers du Grand Trek? Outre le manque de praticité de l’ensemble, les manifestations de fierté afrikaner sont toujours sujettes à caution et pourraient laisser supposer une nostalgie de l’apartheid de mauvais aloi…

Heritage Day donne de la visibilité à l’héritage africain, si longtemps étouffé pendant l’apartheid, j’en ai parlé ici. Mais dans quelle mesure sert-il à la réconciliation des communautés? A leur envie de former une seule nation? Leur permet t’il de réactiver une envie de vivre ensemble et de construire une société plus juste pour tous? Mettre l’accent sur le respect des particularités des traditions de chacun n’est-ce pas renforcer les divisions?

C’est un programme louable et compliqué que de célébrer l’unité dans la diversité, de fusionner sans effacer, de laisser cohabiter les richesses culturelles de tous sans risquer la sécession. C’est aussi un programme trop ambitieux pour se décliner un seul jour dans l’année. Dans l’ Afrique du Sud contemporaine des individus et des collectifs, notamment dans la société civile s’y essayent et font émerger des initiatives merveilleuses qui construisent des ponts entre les sud-africains. Des artistes avec humour ou poésie essayent de bricoler une projection de ce que pourrait être la nouvelle Afrique du Sud, comme celui qui a fait recouvrir de perles (artisanat vernaculaire) ce véhicule blindé symbole de la brutalité du régime précédent dans les townships, comme Nandipha Mntambo plasticienne/sculptrice déjà évoquée dans ce blog.

Sur ce, je vous laisse avec une vidéo trouvée sur Twitter ce matin, prise vraisemblablement dans le vieux “central business district” de Johannesburg et qui, je l’espère, n’est pas une allégorie de la réconciliation sud-africaine…

  • Cf le roman éponyme de Thomas Mofolo

L’infirmière maltraitante dans l’Afrique du Sud post-apartheid (Devenir mère à Johannesburg Part 5 bis)

L’entretien avec Vera dans mon précédent post pose un certain nombre de questions. Mais j’ai préféré vous laisser le lire avant de vous en proposer quelques lignes de commentaire. La première direction est celle du prisme d’interprétation de Vera par rapport à ses compagnes d’hôpital non-blanches. La seconde est celle de l’attitude presque systématiquement maltraitante des infirmières/sages-femmes qui revient très fréquemment dans les récits des femmes ayant donné naissance dans les hôpitaux gouvernementaux.

Une des premières réflexions de lectrices que j’ai eues est qu’en tant que blanche, Vera n’est finalement ni mieux, ni plus mal traitée que ses compagnes noires. C’est vrai, malgré la crainte de Vera d’être stigmatisée du fait d’être une des rares blanches à fréquenter le service, ou son impression que les autres la prennent pour une blanche ratée, ou qu’elle n’aurait pas dû être là (sentiment dont m’a également fait part une autre femme blanche interviewée), on ne peut pas, dans son récit, trouver d’éléments qui fassent penser à une discrimination.

En revanche, ce qui est évident, c’est son indignation et son sentiment de révolte, et l’expression de l’indignité des conditions dans lesquelles elle a vécu sa césarienne. Pour paraphraser Boltanski dans “les usages sociaux du corps”, tout se passe comme si Vera avait “une sensibilité différemment acérée” aux atteintes à sa dignité que ses compagnes noires. Comme si Vera avait des attentes vis à vis des services de soins que les femmes noires que j’ai interviewées ne formulent pas. On peut faire l’hypothèse que les (jeunes) femmes noires que j’ai interrogées étant plus jeunes et plus pauvres que Vera, vivant par ailleurs dans des townships ou des “informal settlements”, ne peuvent avoir les mêmes exigences, car elles n’ont pas les mêmes conditions de vie quotidienne, et n’ont de toute façon pas le choix.

La saleté de la salle de bains commune peut ne pas choquer des habitantes de certains quartiers de townships où les habitants n’ont pas forcément tous l’eau courante (une femme de Kya Sands, sentant ses premières contractions, est allée cherchée un bidon d’eau à un robinet à quelques centaines de mètres de là pour faire une toilette chez elle avant de partir pour l’hôpital). Quand les seules toilettes auxquelles elles ont accès sont des rangées de cabines de toilettes chimiques dans un coin du campement, les toilettes mal entretenues de l’hôpital peuvent peut-être paraître un moindre mal.

Sur l’attitude des soignants, les femmes des townships ont également l’habitude d’être maltraitées par les infirmières, et cela fait partie de l’image véhiculée sur la profession. Celles qui sont allées au centre de planning familial pour demander une contraception gratuite ont souvent des histoires de remarques méprisantes ou moralisantes, de vexations subies de la part des infirmières. Lorsqu’elles parlent des salles d’accouchement, les femmes des townships racontent volontiers des histoires d’infirmières qui frappent, insultent et malmènent leurs patientes. Elles ne s’attendent pas à ce que les infirmières ou les soignants soient aimables avec elles. D’ailleurs lorsque les soignants sont aimables, elles marquent de la surprise et l’attribuent à des circonstances spécifiques. “(les infirmières) ont été gentilles avec moi parce que je ne faisais pas de bruit”.

Un article écrit par Rachel Jewkes et al. “Why do nurses abuse patients? Reflections from South African Obstetric Services“* m’a été indiqué par une chercheuse travaillant en partie pour les hôpitaux publics sur l’éthique et l’amélioration des relations médecins-patients dans les services hospitaliers. Ecrit en 1998, il n’a malheureusement pas pris une ride. On pourrait refaire cette étude dans d’autres hôpitaux gouvernementaux  vingt ans après et aboutir aux mêmes conclusions. L’article est un compte-rendu d’une étude qualitative faite en 1997 sur trois cliniques du Western Cape.

L’objectif de l’étude était de recueillir l’expérience de femmes ayant accouché dans ces cliniques pour s’interroger sur leur suivi médical. Des interviews et des groupes de discussion ont aussi été réalisés avec des professionnels sur les trois sites. Les trois chercheuses (l’une parlant anglais, une autre l’afrikans et l’autre le xhosa) ont été assez surprises de voir les narratifs s’attacher autant à la question de la maltraitance infligée par les infirmières. En effet en Afrique du Sud les sages-femmes sont des infirmières spécialisées (qui ont fait 6 mois de formation à l’obstétrique après leur diplôme de “registered nurse”). On les appelle ‘sister’ ou ‘nurse’, et la plupart des femmes ne font pas vraiment la différence entre les infirmières et les sages-femmes.

La prééminence des situations où les femmes disaient avoir été victimes de maltraitance a modifié l’angle d’analyse de l’article qui s’est finalement focalisé sur le sujet. Rebuffades, mépris, insultes, négligence, coups, la palette des mauvais traitements est assez large et vient à l’encontre de l’image déployée depuis un siècle dans le monde occidental de l’infirmière comme le modèle de la personne dévouée, alliant professionnalisme et empathie. On est loin de la jeune professionnelle emphatique d’ “Appelez la sage-femme’, récit qui raconte les débuts d’une jeune sage-femme anglaise de la classe moyenne dans le Londres Cockney, partant aider les femmes accoucher à leur domicile avec sa bicyclette, son nécessaire sur le porte-bagage.

Les chercheuses relient l’attitude des infirmières à plusieurs facteurs de l’histoire de la profession et de son évolution sous le régime de l’apartheid. Avant l’accès à la démocratie, la profession d’infirmière (comme celle de professeur) a été pour les femmes noires une des rares façons d’acquérir un statut et une certaine autorité. Cependant, les infirmières noires ne pouvaient soigner des femmes d’autres races, et elles étaient moins bien payées que leurs homologues blanches. Les directions d’écoles d’infirmières et les organisations professionnelles revenaient de droit à des infirmières afrikaner. Les rebuffades et les mauvais traitements à l’encontre des patientes serait une façon d’affirmer la distance sociale entre le sentiment qu’elles ont de leur valeur (insuffisamment reconnue), de leur appartenance à la classe moyenne et se démarquer du reste de la population. Elles maintiendrait une identité professionnelle et un sentiment de pouvoir conféré par leur profession grâce à cette mise à distance violente des patientes.

La surcharge de travail chronique et la désorganisation des hôpitaux publics, le manque d’une “culture du rendre compte”, rendent possible ces attitudes maltraitantes. Les infirmières sont sous-payées pour des charges de travail titanesques dans des hôpitaux saturés. Le poids des syndicats est tel dans les rangs de l’ANC qu’il est impossible de sanctionner les manquements les plus évidents à une éthique professionnelle qui est de toute façon inexistante. J’ai évoqué dans un précédent billet le scandale Life Esidemeni où une décision de la responsable de la santé du Gauteng a causé la mort de plus de 100 personnes vulnérables, sans que cette figure politique de l’ANC soit le moins du monde inquiétée. Cette impunité se retrouve à tous les échelons du système de soins public.

*Pourquoi les infirmières maltraitent-elles les patients? Réflexions sur les services d’obstétrique sud-africains

Mort d’une adolescente mauricienne…

On ne devrait pas mourir à treize ans. Cette semaine, de ce côté-ci du paradis, j’ai envie de pousser un coup de gueule pour dénoncer l’hypocrisie monstrueuse d’une nation “arc-en-ciel” où la fiction de la “cohabitation pacifique des communautés” à mené à la mort d’une jeune fille de treize ans prénommée Ruwhaida.

L’Express, mon quotidien de référence sur l’île, s’est fait l’écho de la mort subite, le 21 juin, d’une jeune adolescente. Ruwaidha était, épileptique, elle s’était mariée en janvier 2018 et attendait un enfant. La belle famille avait l’intention de la faire enterrer dans la foulée, mais les parents de la jeune femme, choqués (un peu tard hélas) ont demandé une autopsie. La jeune femme était revenue chez ses parents quelque temps auparavant, arguant de mauvais traitement et de violences conjugales, mais elle était finalement repartie vivre dans la famille de son mari (âgé de 19 ans). L’autopsie aurait conclu à une “mort naturelle” conséquence d’une crise d’épilepsie compliquée d’une cris d’asthme non soignées. Il n’en reste pas moins que cette histoire est symptomatique d’une société qui, sous couvert de respect des cultures, ne sait pas protéger les plus vulnérables de ses membres.

Le mariage civil n’est pas autorisé à Maurice avant 18 ans, mais il est possible à 16 ans avec le consentement des parents. La jeune femme était donc en dessous de l’âge minimal légal, et même en dessous de la maturité sexuelle fixée à 16 ans. Maurice reconnaît également les mariages coutumiers. Les familles avaient donc effectué la cérémonie d’usage (le Nikkah), entre leurs enfants, en évitant de le signaler au Muslim Family Council qui aurait pu/dû leur signaler qu’une union avec une mariée de cet âge était illégale. C’est ce qui se fait dans de nombreuses familles de la communauté musulmane. L’Etat Mauricien ferme les yeux. Les partis politiques ayant besoin du vote musulman pour gouverner.

Selon les témoignages recueillis par l’Express, la famille de la jeune fille avait décidé de consentir au mariage après que celle-ci ait rencontré son futur mari par Internet. Malgré son jeune âge et sa condition médicale exigeant un suivi, elle a préféré avoir recours au mariage traditionnel, pour éviter la honte d’une idylle hors mariage. La jeune femme est partie vivre dans la famille de son nouveau mari, elle est revenue brièvement chez ses parents il y a quelques mois en disant qu’elle avait été battue. Ses parents l’avaient laissée repartir lorsque son mari était allé la chercher car elle était enceinte. Malgré la promesse faite à ses parents de continuer l’école, obligatoire jusqu’à 16 ans. Elle y allait de plus en plus épisodiquement. Et elle est morte la semaine dernière, si ce n’est des effets de sa grossesse sur sa condition, du moins d’un manque de soins.

On peut arguer que ce n’est pas de chance, que l’on ne peut pas réfréner les adolescentes amoureuses et qu’Allah interdisant toute relation adultère il n’y avait pas d’autre voie pour cette jeune femme que le mariage et la mort. Ce qui, pour d’autres jeunes femmes aurait pu être qualifié de viol sur mineure, voire de viol statutaire, et qui a entraîné une grossesse probablement fatale, est passé presque inaperçu ici, les politiques n’ayant même pas pris la peine de commenter l’évènement.

La défenseure des droits des enfants a diligenté une enquête, reste à voir si celle-ci aura des conséquences concrètes, plutôt que des déclarations de bonnes intentions et des déclarations faussement attristées avant que l’affaire ne soit classée. Le jeune mari est interrogé par la police. Il aurait déclaré à des journalistes qu’il n’avait rien fait de répréhensible et qu’à ses yeux respecter la loi coranique était plus importante que respecter la loi mauricienne.

Aucune alerte n’avait été lancée sur la situation de cette jeune fille. Ni l’école (qui aurait pu s’alerter de sa grossesse et de ses absences répétés), ni le Muslim Family Council (auquel, théoriquement, tous les mariages célébrés selon la Nikkah doivent être déclarés et qui ne peut accepter des mariages contrevenant à la loi de la République, donc concernant des mineurs de moins de 16 ans sans le consentement de leurs parents), ni le médecin ou le personnel de soins consultés pour le suivi de grossesse. Or ceux-ci ne pouvaient ignorer que le jeune âge de Ruwhaidha plus sa condition d’épileptique étaient des risques obstétriques identifiés. Tous ces adultes en position d’intervenir se sont bien gardés de soulever des objections ou de signaler une mineure potentiellement en danger.

On sait que les mariages précoces sont un fléau qui obèrent particulièrement les espérances de vie et d’épanouissement des filles, les soumettant à des grossesses précoces qui sont médicalement plus risquées que pour les femmes adultes, compromettant leur accès à une éducation qui pourrait leur permettre de devenir des adultes autonomes, et augmentent les risques qu’elles soient victimes de violences conjugales. Plusieurs conventions internationales ont été passées, qu’il s’agisse de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, ou le Protocole de la SADC sur le Genre et le Développement. Si Maurice a signé la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, elle a buté en 2015 sur la signature du Protocole de la SADC à cause de la position de la loi musulmane sur les mariages précoces. Le gouvernement d’alors trouvant trop risqué d’amender la loi nationale interdisant tout mariage avant 18 ans.

Ce n’est pas la première fois que Maurice est montrée du doigt pour cette ambiguïté. La République Mauricienne est prompte à mettre en avant son statut de démocratie en pointe sur le continent africain, et l’exemplarité de son développement économique. Sa classe politique est, en revanche, particulièrement frileuse sur les questions sociales et familiales, notamment lorsqu’il s’agit de faire valoir la loi pour tou.te.s. On l’a vu il y a deux semaines avec l’entrave à la manifestation de la marche des fiertés à Port Louis par des représentants de la communauté musulmane et sans aucune réaction du gouvernement.

Pour les cinquante ans de la République de Maurice, le gouvernement a fait afficher sur des bâtiments administratifs deux mains serrées avec le slogan “La me dan la me” (la main dans la main). Force est de constater que cette belle solidarité joue surtout pour les représentants du patriarcat, et les adeptes de la domination masculine, mais que personne n’a tendu ‘la me’ pour une adolescente risquant sa vie par un mariage et une grossesse trop précoces.

Le décès d’une presque-enfant, par la faute d’une conjuration de lâches, de bigots, d’ambitieux et d’imbéciles, permettra t’il enfin de faire bouger les choses dans une société encore très patriarcale (et ce quelles que soient les communautés concernées)? Permettra t’il de changer la loi et faire prendre conscience des dangers des pratiques marginales? C’est ce qu’on peut espérer, pour Ruwaidha, hélas, c’est déjà trop tard…