La malédiction de l'or…

Métal mythique, l’or a fait couler beaucoup de sang. Qu’on songe au mythe du roi Midas, à la conquête des Amériques et à la destruction des empires amérindiens, ou à la ruée vers l’or vers la Californie au dix-neuvième siècle écrite par Blaise Cendrars. L’or source de fortunes colossales est également synonyme de problèmes. L’or à l’origine de la fondation de Johannesbourg en 1886 est aussi à l’origine d’un problème de population encore plus colossal que les fortunes qu’a engendrées “le fabuleux métal”. On ne met pas “la terre à l’envers”* sans s’exposer à des représailles.

On a tendance à assimiler l’Afrique à de grands espaces naturels encore inviolés, à un continent réserve de biodiversité encore épargnée, du fait d’un développement industriel moindre, par des phénomènes massifs de pollution comme on peut en connaître à Delhi ou à Shanghaï.

Vivant dans la forêt plantée par l’homme (“man made forest”) des beaux quartiers de Johannesbourg, la pollution ne m’a jamais paru être un problème majeur. Comment, devant ces trottoirs soigneusement engazonnés, ou en longeant l’un des vingt-sept golfs de la ville (il y en a même un à Soweto), ou l’un des nombreux parcs et espaces verts, imaginer qu’une partie de ses habitants vit sur un volcan empoisonné?

Les recycleurs sont une vision familière de Johannesbourg. Ils sillonnent les rues de l’agglomération avec leurs charrettes pour recueillir dans les déchets des habitants tout ce qu’ils peuvent monnayer (carton, aluminium, bouteilles en plastique) à des grossistes. Ils traînent leurs charges dans toutes les rues de la ville. Ce sont souvent de nouveaux arrivants qui n’ont d’autre choix pour gagner une maigre pitance que de se livrer à cette activité éreintante. Sans domicile, certains dorment dans les parcs ou des squats de la ville pour être proches de leur secteur. Le projet Dark City mené par l’étudiant en architecture Hariwe, présenté en 2017 à la galerie Everard Read montrait certaines facettes de la vie de ces personnes vivant en marge de la cité de l’Or (eGoli, nom Zoulou de Johannesbourg). D’autres en font des héros de films plus positifs, défenseurs de la qualité de vie et des plages sud-africaines.

Les déchets sont devenus une préoccupation planétaire. Le déchaînement de la consommation mondiale a entraîné un problème de traitement massif, entre recyclage et problématiques d’ensevelissement. On ne compte plus les articles dénonçant les méfaits (réels) du plastique. Dans une ville comme Johannesbourg, ayant connu un développement démographique continu depuis les 130 ans de sa création, le problème prend des dimensions épiques. Epicentre du capitalisme sud-africain, la ville n’arrive pas à dimensionner suffisamment ses services de ramassage et de traitement des déchets. L’activité humaine dans l’agglomération crée des montagnes de déchets qui débordent les capacités des services de la ville.

Mais les déchets les plus dangereux ne sont pas forcément les plus apparents. Je l’ai réalisé en allant écouter la sociologue/historienne Gabrielle Hecht, de passage à Paris début décembre pour y évoquer son nouveau projet de recherche, centré sur les déchets et les résidus de l’anthropocène en Afrique.

Pour moi la pollution à Johannesbourg, ville tentaculaire sans vrai réseau de transport urbain, c’était surtout la pollution engendrée par la circulation automobile et les quelques industries locales. C’était aussi les décharges sauvages d’ordures sur les bords des routes des townships, où Pikitup** ne passe jamais. C’était les images de ces ordures que charrient les quelques rivières sortant de leur lit à la saison des orages. C’était ce nuage rouge qui enveloppe la ville à la saison sèche et où les vents englobent l’agglomération d’une bulle de poussière rouge.

J’ai cru que si l’on ne tirait pas l’approvisionnement d’eau des nappes phréatiques locales parce que c’était la coutume ici d’établir des réservoirs en amont des villes. Je l’attribuais à un héritage des colonisateurs anglais. Ce système a l’inconvénient d’être très dépendant des régimes de pluie et des captations éventuelles de l’eau des fleuves en amont des barrages. Dans une agglomération comme Johannesbourg, mais aussi dans les autres grandes villes du pays, cela signifie que régulièrement, en fin de saison sèche, les consommateurs sont invités à user parcimonieusement des ressources en eau, et ne plus laver leur voiture ou arroser leur jardin pour ménager les réservoirs. J’ai écrit ici sur la menace de Day Zero à Cape Town en 2017. Le fait que certains de mes voisins avaient fait effectuer des forages dans leur propriété pour pouvoir arroser leur pelouse manucurée en attendant les pluies ou s’approvisionner en eau lorsque les services de la ville, pour une raison ou pour une autre était incapable de leur en fournir, me semblait valider mon hypothèse.

J’avis tort. Si l’on ne puise pas l’eau sur place pour répondre aux besoins de la population, et si l’on préfère l’eau des plateaux du Lesotho coulant jusqu’au Vaal Dam, le réservoir qui approvisionne la ville, ce n’est pas seulement qu’il n’y a pas de fleuve digne de ce nom à Joburg, ou pas de nappes phréatiques, mais que celles-ci sont durablement contaminées par les ruissellements venant des anciennes galeries des mines d’or parcourant des kilomètres sous le Rand. Les galeries des mines ou des anciennes mines communiquent avec les nappes phréatiques. Lorsque le niveau d’eau des nappes remonte, la pyrite et autres minerais de métaux lourds contenus dans les galeries se transforment au contact de l’eau qui suinte, se charge en acide, et se contamine de matières radioactives. Le liquide se répand, en fonction du niveau de l’eau dans toutes les galeries plus basses et les nappes phréatiques en contrebas, rendant l’eau impropre à toute utilisation humaine. Ce n’est pas qu’il n’y a pas d’eau sur le plateau du Rand, mais celle-ci a été rendue impropre à la consommation.

Parfois à la saison sèche, au moment où les vents favorisent la dispersion des poussières et des fumées sur de grandes étendues, la ville, et même ses quartiers nord s’emplissent d’une puanteur souffrée. Je la mettais sur le compte des régimes de vent et des fumées d’usine ou des centrales thermiques au charbon dont on aperçoit les hautes cheminées aux alentours de l’agglomération. En cette saison, la poussière rentrant dans les maisons est importante. Cette poussière parvient des remblais, résidus des activités minières (il faut en retourner des volumes de terre pour produire quelques kilos d’or!) . Il n’a pas été trouvé de solution pour fixer cette poussière qui constitue le nuage caractéristique observable depuis les avions. Comme si la ville était surmontée d’une demi-sphère ocre.

Peu d’espèces végétales arrivent à s’acclimater à ce sol contaminé. Le minerai d’or se trouve souvent associé à du minerai d’uranium. Une partie des remblais continue à être retraitée (remuant encore de la poussière) pour accéder à l’uranium. Les remblais de mines d’or sont truffés de particules radioactives et de métaux lourds dont les habitants de Johannesbourg inhalent, bon an mal an, quelques grammes dans leurs organismes. L’hiver, à Johannesbourg comme ailleurs est synonyme d’une recrudescence des infections respiratoires, crises d’asthme, pneumonies, mais il semblerait que ce ne soit pas seulement la baisse des températures et le manque de chauffage qui soient en cause.

Les effets de la contamination de l’eau, de la terre et de l’air atteignent différemment les catégories de populations. Dès la création de la ville, Johannesbourg a été scindée en deux parties: la partie nord, où habitaient les Randlords et les immigrants enrichis de l’exploitation minière, était conçue comme une ville de loisirs, avec manoirs entourés de parcs et jardins manucurés, tandis que le sud était destiné aux activités productives dont les activités minières. Les townships historiques, au sud du “reef” contenant le gisement d’or sont construits le long des remblais des mines. On en voit d’ailleurs près du stade d’Orlando à Soweto, popularisé par la coupe du monde de football et les funérailles du président Mandela.

Le survol aérien de la ville montre très nettement cette séparation. Dans le tissu urbain, on distingue des îlots de terre jaune ou ocre, contaminée, sur lesquels ne pousse aucune végétation. Ces îlots sont agrémentés de bassins de boues de lessivage de couleur peu engageante à la toxicité avérée, ou d’un bleu intense trompeur. Viennent ensuite les alignements de “matchbox houses” ou de camps de squatters, les entrepôts industriels et les zones de bureaux, puis la ville moderne, avec ses gratte-ciels clinquants, et ses collines verdoyantes et arborées et ses rues au bord desquelles s’alignent des propriétés cossues aux piscines turquoise.

La pression démographique s’étant renforcée depuis la fin de l’apartheid, certaines zones minières abandonnées ont fini par abriter des camps de squatters. Certains de ces squatteurs descendent dans les puits désaffectés pour y tenter leur chance, j’en ai parlé ici. Au début des années 2010, des activistes ont porté à la connaissance des autorités (qui préféraient l’ignorer) qu’un million d’habitants de Johannesbourg vivraient sur des terres contaminées et potentiellement dangereuses pour leur santé.

Des mesures de contamination ont été prises dans le camp d’hébergement informel de Tudor Shaft, tout près d’un ancien puit de mine où la radioactivité mesurée dans l’air mais aussi dans la terre et dans les légumes cultivés par les habitants pour leur consommation vivrière était équivalente aux taux constatés dans la zone d’exclusion d’habitation de Tchernobyl. Même les briques utilisées pour construire les abris dans lesquels logent les familles sont aussi contaminées. Elles sont fabriquées artisanalement avec la terre ocre disponible sur place.

Les autorités ont promis de reloger tout le monde mais n’ont pas fait de zèle. Un tiers des familles a été relogée en 2018 (cinq ans après la première alerte), et la municipalité a commencé des travaux pour essayer de décontaminer la zone, mais l’opération est titanesque et n’est pas sans poser de problèmes. D’autres townships ou zones d’habitations informelles proches pourraient être également concernées…

Le logement est depuis la fin de l’apartheid une question cruciale. La vitalité démographique du pays, la poursuite des mouvements migratoires vers les villes, l’impéritie des politiques chargés de réaliser le programme de logements ambitieux tracé par Mandela ont accentué le problème du mal-logement. Plutôt que d’être loin des sources d’emplois, les populations les plus défavorisées squattent sur des terrains abandonnés, dont ils ignorent la nocivité.

Pour les activistes de la Federation for Sustainable Environment, on n’a pas encore pris la mesure de l’ampleur du problème. Il y a des centaines de puits de mines et de bassins de boues contaminées par l’exploitation minière sur les quatre cent mètres carrés de la zone. Certains ont cessé d’être exploités et n’ont plus de propriétaire. Ces zones inhabitées en plein coeur du tissu urbain pourraient servir, si elles étaient décontaminés, à loger la population, tout en minimisant le risque pour la santé publique de la dissémination dans l’air, l’eau et la terre de la région de particules nocives.

Qui doit payer pour décontaminer des volumes de terre et d’eau qui mettront, sans traitement, des centaines d’années à retrouver des niveau d’innocuité acceptables pour la santé humaine? Les réserves d’or et d’uranium fondent, les mines sont de moins en moins rentables et nul n’a pris en compte pendant les années fastes la question du traitement des déchets. Les concessionnaires/exploitants ont changé au cours des années, il est difficile de faire payer aux nouveaux exploitants des coûts incombant à leurs prédécesseurs.

Comme le fait remarquer Gabrielle Hecht, les temporalités se bousculent. La pollution de cent trente ans d’exploitation minière impacte durablement l’espérance de vie de millions d’habitants de Johannesbourg mais ces effets ne sont pas encore mesurables (et personne ne songe à trop les mesurer de façon systématique). La décontamination des sols prendra du temps et de l’argent sur des années, mais l’inaction rend inhabitables et nocifs les terrains chargés de résidus de l’exploitation minière pour des centaines d’années encore, alors que les cours de bourse des entreprises fluctuent au gré des trimestres et des cessions-acquisitions.

Ce sont aujourd’hui les sans-logis et les sans-voix qui sont le plus affectés. Comme toujours, les ONG sont les premières à monter au front pour essayer d’inscrire la question de la décontamination à l’agenda politique, mais elles ont peu de chances d’être entendues si les citoyens plus favorisés ne se sentent pas concernés. Il est toujours compliqué d’admettre que ce qui a fait la fortune de Johannesbourg tisse le linceul d’une grande partie de ses habitants.

On retrouve les interrogations remarquables d’un roman de Richard Powers, Gain, qui m’a beaucoup marquée. Dans ce roman la protagoniste, Laura Bodey, une citoyenne comme les autres a vécu et prospéré de l’activité de l’usine chimique voisine. Elle a réalisé son rêve américain d’indépendance et de vie en vendant des maisons aux cadres du conglomérat chimique dont l’usine se trouve dans l’enceinte de la ville et a présidé au développement de cette petite communauté du Midwest. Lors d’un contrôle médical banal, son médecin lui découvre une boule qui se change en tumeur. Le roman tisse l’histoire du conglomérat et celle de Laura, comprenant petit à petit que cette usine qui irrigue la vie économique de la ville, est probablement celle qui a causé le cancer qui va l’emporter. Elle va hésiter à prendre part à une procès collectif contre le conglomérat pour empoisonnement. Pour elle il est déjà trop tard. Il y a sans doute des milliers de Laura Bodey qui s’ignorent à Johannesbourg.

L’or, à la fois bénédiction et malédiction. L’or qui a fait renverser des empires, anéantir des civilisations est aujourd’hui un des révélateurs des défis des plus importants de l’anthropocène. A force de retourner la terre, nous l’avons empoisonnée, pour nous, et pour les générations futures… Quelles réparations imaginer?

* titre emprunté à la conférence de Gabrielle Hecht “La terre à l’envers Résidus de l’anthropocène en Afrique” donnée à Paris le 2 décembre 2019

** prestataire de service de la ville pour le ramassage des ordures

A quoi rêve la jeunesse africaine?

En ces temps où la jeunesse des pays du Nord se passionne pour l’avenir de la planète, et où elle se mobilise en masse pour sauver le monde de ses démons carbonés, il y a une grande absente des débats et des programmes de télévision: la jeunesse du Sud. On est prompt à relever, avec des expressions laudatives ou méprisantes, le nombre d’étudiants ou de lycéens séchant les cours pour venir manifester devant les lieux de pouvoir. La prestation de Greta Thunberg devant les Nations Unies a été abondamment commentée. L’allocution d’une jeune fille de seize ans devant cette assemblée est en soi extraordinaire. Mais où sont les reportages sur les étudiants de Dakar, Abidjan, Cotonou, Yaoundé, Nairobi, Dar-es-Salam, Kinshasa ou Johannesbourg? S’est-on intéressé à la façon dont ces jeunes-là voient leur avenir? Qu’ont-ils à dire sur l’avenir de cette planète que, qu’on le veuille ou non, nous avons en commun?

Il serait présomptueux de répondre à un sujet aussi vaste en un billet de blog. La question appelle des recherches sociologiques, anthropologiques, économiques et serait un bon sujet de colloque interdisciplinaire. Le roman, s’il ne permet pas d’établir des faits est une aide précieuse pour illustrer des points de vue actuels. Il se trouve que j’ai récemment lu deux romans d’auteurs congolais, “Congo Inc.” d’In Koli Jean Bofane et “Johnny chien méchant”, d’Emmanuel Dongala, et que leur sujet, précisément, ce sont les rêves (enfouis/enfuis/piétinés) d’une partie de la jeunesse congolaise.

Le roman très ironique d’In Koli Jean Bofane, met en scène Isookanga, un Rastignac congolais à moitié pygmée (sa mère a fauté avec un homme d’une autre ethnie) de vingt-six ans qui décide de partir tenter sa chance à Kinshasa. Isookanga alias Congo Bololo dans sa vie virtuelle, rêve de fortune, de capitalisme et de mondialisation, loin de la sagesse immémoriale incarnée par son oncle, gardien des traditions et de la forêt. Kinshasa ne se révèle pas à la hauteur de ses attentes, et Isookanga se retrouve à la tête des shégués, ces enfants des rues qui vivent de rapines et de combines autour du marché central. Les aventures d’Isookanga sont l’occasion pour l’auteur de peindre un portrait mordant de l’actuelle RDC. Tout le monde en prend pour son grade. Les personnages secondaires de ce roman féroce sont tous plus ou moins affreux, bêtes et/ou méchants (à l ‘exception sans doute du vieux pygmée). Des édiles de la ville de Kinshasa au seigneur de guerre à la retraite, en passant par l’anthropologue belge pétrie de repentance coloniale qui croit avoir rencontré la “nature congolaise” en passant quelques jours chez les ekonda, l’officier des casques bleus qui fréquente les adolescentes prostituées du marché central, ou le pasteur très âpre au gain de l’église de la multiplication divine adepte des costumes de marque et des berlines allemandes.

Emmanuel Dongala dépeint les trajectoires de deux personnages, dans une ville du Congo non nommée, qui ont à peu près le même âge seize ans, et vont finir par s’affronter. Le premier, Johnny chien méchant, a oublié son nom de baptême. Adepte des noms de guerre, c’est un adolescent qui a été enrôlé dans une de ces milices qui vendent leur service au plus offrant et se rémunèrent en pillant et en violant ce.lle.ux qui n’ont pas l’heur d’être du bon côté. La seconde, Laokolé, a longtemps cru, conformément au rêve instillé par l’idéologie du développement occidentale, qu’une bonne éducation serait la clé de son émancipation. Elle est à la veille de passer son bac, et rêve de devenir ingénieure. Son père a été tué lors d’un précédent épisode de violence civile qui a laissé sa mère mutilée. Une énième crise met fin à tous les rêves de l’adolescente qui n’aura plus que la possibilité de développer sa résilience dans un pays qui n’a rien à lui offrir que l’absurdité de la violence et de la méchanceté.

Bien sûr, ces romans sont des oeuvres de fiction, et toute ressemblance avec des personnages et des lieux qui auraient existé est sans doute fortuite etc… Toute la jeunesse africaine ne peut se retrouver dans ces destins particuliers marqués par les crises politiques successives d’un pays qui n’en finit pas de (mal di)gérer son passé colonial, comme le rappelle In Koli Jean Bofane. Mais les romans de Chibundu Onuzo, ou de Chimamanda Ngozi Adichie pour le Nigéria, ou de Niq Mhlongo pour l’Afrique du Sud dépeignent une jeunesse aux antipodes des revendications écologistes. La préoccupation des jeunes africains, c’est l’accès aux bénéfices du “progrès” tels qu’ont pu en bénéficier leurs homologues européens. Pouvoir vivre une vie digne. Avoir accès à l’eau, à l’électricité, à des services de santé et à une éducation de qualité pour commencer. Pouvoir offrir à leurs parents des conditions de vie meilleure que celles que ceux-ci ont connu. Avoir le droit de rêver d’accéder à l’université et aux bénéfices de la mondialisation, en termes de consommation mais aussi en termes de voyages, de rencontres. Seule une toute petite partie de jeunes, issus des classes moyennes supérieures peuvent y prétendre aujourd’hui.

“Vous m’avez volé mon enfance” a scandé l’égérie du mouvement des jeunes du nord aux dirigeants de ce monde. Cette phrase résonne bien étrangement sur d’autres continents.

#AmInext ? Féminicides et violences faites aux femmes en Afrique du Sud, une réalité douloureuse.

Ce vendredi 13 septembre était organisé le #SandtonShutdown. Soixante associations de la société civile ont appelé les femmes à commencer à converger, dès trois heures du matin, vers le siège du Johannesbourg Stock Exchange (JSE), pour demander au gouvernement de porter attention aux violences faites aux femmes, et à montrer qu’il était au moins aussi concerné par le sort de ses citoyennes que par celui du capitalisme sud-africain. Le collectif s’est également adressé aux plus grandes sociétés cotées au JSE pour qu’elles participent à la lutte contre la violence de genre et financent le “plan stratégique national contre les violences de genre” (National Strategic Plan on Gender Based Violence) qui doit être lancé en Novembre prochain.

Cette manifestation n’est pas la première du genre. Elle suit une marche des femmes vers le Parlement au Cap le 4 septembre pour remettre un mémoire au Président Ramaphosa qui s’y trouvait, ainsi qu’une manifestation similaire, le 6 septembre à l’occasion du World Economic Forum à Capetown. Dans un pays où treize femmes (!!!) seraient assassinées par jour, ce qui a mis le feu aux poudres, ce sont en l’espace d’une semaine, les meurtres de trois femmes emblématiques. Uyinene Mrwetyana était une radieuse jeune femme de dix-neuf ans, étudiante en cinéma à la prestigieuse université de Cape Town, elle avait la vie devant elle et a trouvé la mort, violée et battue dans le bureau de poste de Clareinch où elle résidait. La même semaine, une championne de boxe sud-africaine Leighandre Jegels était tuée par son ex-conjoint qui avait pourtant l’interdiction de s’en approcher. Une cavalière émérite a également péri. Lorsque la nouvelle du meurtre d’Uyinene a été confirmée, le corps avait disparu et on n’avait pas d’indice sur son sort avant que le meurtrier n’avoue, les étudiant.e.s d’UCT se sont ému.e.s et ont organisé des veillées à son honneur, puis un mouvement de protestation qui est sorti du campus et a réussi à mobiliser bien au delà des murs de l’université, tant le problème est ancré dans la société sud-africaine. #AmInext ? se demandent les femmes sud-africaines?

Les titres des journaux régulièrement le rappellent, il n’y a pas d’endroit sûr pour les femmes en Afrique du Sud. Elle expérimentent la violence à la maison, dans leur quartier, à l’école, dans les transports en commun, et cela concerne des femmes de tous les âges, j’en avais déjà parlé dans un de mes premiers posts sur ce blog. Rien n’a fondamentalement changé depuis 2016. Des petites filles de 18 mois, de 4 ans, de 7 ans sont violées dans leur famille, par des pères, des oncles, des frères ou des cousins. Dans les camps de squatters au bord des townships, où le seul accès à des toilettes est une rangée de toilettes chimiques mis en place par les municipalités, les filles ne vont pas aux toilettes seules et évitent d’y aller après la tombée de la nuit pour prévenir les risques de se trouver confrontées au pire. Régulièrement on retrouve le corps sans vie de fillettes violées près de ces toilettes communes. Une amie, responsable d’une association communautaire à Diepsloot me racontait qu’elle avait dû batailler pour trouver une solution d’hébergement ailleurs pour une femme d’un certain âge qui perdait la vue, et dont la faiblesse était exploitée par des voisins qui la violaient régulièrement sans qu’elle puisse savoir qui ils étaient. Les usagères de taxis, ces minibus qui servent de liaison entre les townships et leurs lieux de travail en l’absence de transports en commun dignes de ce nom, savent qu’il ne faut jamais aller en bout de ligne pour éviter d’être la dernière dans le véhicule.

“Tu ne sais pas ce qu’est que de grandir dans un township” me disent des jeunes femmes qui y ont grandi lorsque je parais avoir une vision un peu angélique de la vie dans ce pays. Je sens, dans leur pudique énonciation, qu’elles en ont vu de toutes les couleurs, et qu’elles ont une expérience très proche de la violence faite aux femmes. Si ce n’est elles-mêmes, à travers des expériences vécues par leurs mères, leurs soeurs, leurs proches amies. Les espaces ruraux ne sont pas plus sûrs pour autant. Dans la culture xhoza, la pratique de l’ukutwala, rapt rituel pour forcer le mariage s’accompagne souvent de viol et ne sert pas uniquement à passer outre les réticences de la famille, mais également celle de la jeune fille… Il n’est pas rare que des familles acceptent la lobola pour marier une de leurs filles sans demander l’avis de l’intéressée. Dans un contexte de pauvreté ou les prétendants se font rares, faute de moyens, c’est une façon comme une autre de monnayer l’investissement fait dans leur éducation (et récupérer de quoi marier un fils).

Le viol en Afrique du Sud est un sport national écrit l’universitaire et essayiste Pumla Dineo Gqola. On parle d’environ 60 000 viols dénoncés à la police par an, et d’un taux de sous-déclaration abyssal: 8 femmes violées sur 9, selon une étude du SHRC, ne prendraient pas la peine de se présenter à la police, estimant que cela ne servira à rien. Et les chiffres de résolution des cas leur donnent partiellement raison: dans une étude citée par Pumla Dineo Gqola, l’ONG Rape Crisis montre que dans les affaires de viol portées devant la justice entre 2010 et 2012 4% des cas aboutissent à une condamnation dans le Western Cape, et 7% dans le Gauteng. Quand on sait que très souvent le violeur est un proche, c’est prendre un gros risque de que de s’exposer à un échec.

La semaine dernière, une avocate travaillant pour une ONG s’occupant des femmes victimes de viol au Cap racontait un vrai parcours du combattant pour déposer une plainte avec l’une de ses protégées. Alors que selon la loi, tous les postes de police devraient pouvoir prendre les plaintes sans restriction de sectorisation (comme c’est le cas pour un accident de la route par exemple) et disposer d’une salle permettant la confidentialité des échanges et des dépositions, l’avocate et sa plaignante ont été renvoyées d’un poste à l’autre, par une mauvaise volonté évidente de la part des policiers. Pour les viols, comme pour les autres crimes, les policiers sud-africains ne font pas de zèle.

Quelles sont les causes de cette prévalence du viol en Afrique du Sud? Les essayistes et les journalistes leur emboîtant le pas n’hésitent pas à invoquer une “culture du viol” et des “masculinités toxiques” qui mènent à une acceptation de l’inacceptable, à la stigmatisation des victimes et au pardon vite accordé, voire à la glorification des violeurs. L’exemple le plus frappant en est le procès très médiatisé contre Jacob Zuma, alors prétendant à la présidence de l’ANC, intenté par celle qui a été présentée sous le pseudonyme de Kwezi pour protéger son identité. La parole de la victime y a été complètement déconsidérée sous le prétexte qu’elle ne présentait pas une vie sexuelle antérieure “conforme” à celle qu’attendaient les juges d’une victime de viol, et Jacob Zuma a pu d’en tirer sans aucun préjudice politique pour sa carrière.

Qu’entend-on par “culture du viol” dans le contexte sud-africain? Cette expression désigne un cocktail toxique qui, historiquement, politiquement, socialement, économiquement a abouti à l’exaltation d’une masculinité qualifiée d’hyper-masculinité, dont la violence contre les femmes est une composante.

L’histoire de l’Afrique du Sud est une histoire violente, d’affrontements entre tribus, entre populations autochtones et colonisateurs, entre colonisateurs eux-mêmes. Les guerres de conquête, le Grand Trek, la guerre des Boers, d’un côté, la résistance clandestine durant les décennies de l’apartheid de l’autre, ont forgé une identité masculine très militarisée dans laquelle le viol est justifié. Gqola raconte que dans les auditions de la TRC (Truth and Reconciliation Commission, les violences sexuelles envers les “camarades” ont été minimisées).

“Making Black women impossible to rape does not mean making them safe against rape. It means quite the opposite: that Black women are safe to rape, that raping them does not count as harm an is therefore permissible”

“Rape A South African nightmare” Pumla Dineo Gqola (@Feminist_Rogue)

Les sociétés pré-coloniales étaient des sociétés patriarcales, la colonisation et l’esclavage ont renforcé la valence différentielle des sexes et la valence différentielle des races. L’évangélisation par des missionnaires n’a pas rééquilibré les rôles… Le bas de l’échelle est tenu par les femmes noires. L’histoire, et l’appareil juridique sud-africain en les disqualifiant, les a rendues particulièrement vulnérables. Tout au long de l’histoire du pays le viol d’une femme noire ne “comptait pas”. Après la chute de l’apartheid, la constitution a établi l’égale dignité des hommes et des femmes, quelles que soit leur origine et leur couleur, et banni les discriminations en fonction du genre. Pourtant le viol n’a pas disparu du quotidien des sud-africaines.

Après l’avènement de la démocratie, la remise au goût du jour des cultures traditionnelles, avec des coutumes insistant sur la virginité exigée des filles, et la bigoterie d’une grande partie des églises implantées sur place ne facilite pas le droit des femmes à disposer de leur corps et de leur sexualité.

Vingt-cinq ans après la fin de l’apartheid, et malgré les programmes de redistribution initiés par l’ANC, les espoirs de nombreux sud-africains de sortir de la pauvreté ont été cruellement impactés par la désindustrialisation. Comme le raconte l’étude de la sociologue Sara Motsoetsa dont j’ai rendu compte ici, une partie de la population reste exclue du rêve d’émancipation porté par l’ANC. Les contraintes économiques pesant sur les familles marginalisent les hommes qui ne peuvent endosser le rôle traditionnel de pourvoyeur des familles. Les violences envers les femmes et les enfants deviennent alors un moyen d’affirmer dans la sphère privée le pouvoir dont ils sont dépourvus dans la sphère publique.

The romance of a new country is gone, and the children that should have inherited Mandela’s dream continue to live under the brutalisation of raced, gendered terror”

“Rape A South African nightmare” Pumla Dineo Gqola (@Feminist_Rogue)

“Plus jamais ça!” scandent les pancartes, ce n’en est malheureusement pas la première édition. Les slogans ressortent, les foules descendent dans les rues, les politiques opinent du bonnet. “Je vous ai comprises” a dit en substance le président Ramaphosa, mais le problème ne se résoudra pas en un claquement de doigt. Il faut attaquer le mal à la racine, mais cette racine est complexe.

L’ex-Public Protector, Thuli Madonsela avait suggéré trois axes: s’assurer que le viol ait des conséquences négatives pour les violeurs, que ceux-ci soient durement sanctionnés, éduquer les garçons avec des cadres différents de ceux qui construisent leur masculinité toxique, et arrêter les cycles de complicité qui pérennisent le problème. Au niveau du terrain, il faut que les agents de l’Etat, la justice, les éducateurs soient impliqués dans le processus. Les ONG existent et font un travail remarquable, mais leur périmètre d’action est très limité, et l’ampleur de la tâche colossale…

“Money money money, must be funny, in the rich man’s hand”…

Il y a quelques semaines, la compagnie d’assurance Discovery a été au centre d’une polémique en Afrique du Sud, au motif de son refus de prendre en charge les frais de suivi de grossesse et d’accouchement d’une de ses clientes. En effet, la quadragénaire, qui avait cotisé pendant une dizaine d’années, avait dû renoncer à son assurance santé (privée) pour des raisons financières quelques mois auparavant. Se retrouvant enceinte, elle a alors rejoint de nouveau le pool des clients de Discovery qui lui annonça que ses frais de suivi de grossesse et d’accouchement ne seraient pas pris en charge, car la grossesse était une condition pré-existante à sa souscription de l’assurance, et que celle-ci n’était aucunement tenue d’en financer les frais médicaux.

Le PDG de Discovery Health s’est même fendu d’une interview dans les journaux pour expliquer que si les assurances en venaient à prendre en charge les grossesses commencées avant la souscription cela mettrait en péril leur rentabilité.

Les questions d’argent ont souvent été présentes dans mes discussions avec les femmes. Et si appartenir aux 15% de privilégiées à bénéficier d’une assurance privée permettait d’avoir plus d’options que le reste de la population, cela ne constituait tout de même pas une panacée. L’avantage d’avoir une assurance, c’est que cela permet d’avoir le choix de son type de suivi et de son lieu d’accouchement. En réalité ces choix sont fortement contraints par plusieurs facteurs, et le facteur économique n’est pas le moindre.

Pour une personne venant d’un pays européen où l’Etat-providence finance et organise le système de soins, et où, même si l’on choisit le secteur privé, le parcours de suivi de grossesse est normé par les recommandations d’instances nationales, la situation sud-africaine surprend. Le suivi de grossesse ne fait pas partie des bénéfices minimum prescrits (PMB) que les assurances doivent obligatoirement rembourser. En revanche les assurances doivent obligatoirement prendre en charge l’hospitalisation de la future mère pour menace d’accouchement prématuré et pour l’accouchement. Le reste est laissé à la discrétion des assureurs.

Pour un certain nombre de femmes de la classe moyenne, c’est à dire percevant un revenu d’au moins 10 000 rands par mois, la question du financement d’un suivi de grossesse et d’accouchement dans une structure privée se pose, les hôpitaux publics ayant très mauvaise réputation. Deux des jeunes femmes que j’ai interrogées avaient eu un suivi privé mais payé à leur frais: l’une libanaise, était rentrée accoucher à Beyrouth, l’autre avait un salaire trop juste pour cotiser à une assurance privée et avait donc provisionné par avance les fonds nécessaires à un suivi de grossesse/accouchement normal soit environ 60 000 rands. Ayant par goût personnel une envie de suivi plus holiste, elle avait opté pour un suivi sage-femme, moins onéreux et peu d’examens complémentaires.

Pour celles bénéficiant d’une assurance privée, la question du suivi médical de grossesse n’était pas résolue pour autant. A première vue, avoir une assurance c’est plutôt souhaitable, mais cela ne met pas les futures mères à l’abri de toute préoccupation pécuniaire. Comme le souligne l’article de Bhekisisa, centre d’enquête sur la santé du Mail & Guardian, les tarifs des consultations et des prestations dans les hôpitaux privés en Afrique du Sud ont connu une inflation galopante ces dernières années, et les conditions de remboursement des quelques cent plans existant sur le marché ne sont pas toujours lisibles…

Lorsqu’on est titulaire d’une assurance privée, il vaut mieux bien éplucher son contrat et savoir ce qui est compris et ce qui n’est pas compris dedans. Une jeune femme de mon panel s’est retrouvée dans la situation de devoir accoucher dans un hôpital public car elle avait souscrit son assurance moins d’un an avant son début de grossesse. Lors de sa déclaration, l’assurance lui avait annoncé qu’elle rembourserait certaines consultations mais pas l’accouchement. Une autre a dû souscrire une assurance complémentaire pour prendre en charge la différence entre ce que lui remboursait son plan et ses dépenses effectives.

“L’assurance était pas top, je devais payer les consultations, j’ai choisi aussi mon gynéco en fonction de ça!”

Pour celles ayant souscrit une assurance santé minimale “key care”, seuls les frais d’hospitalisation étaient remboursés, le suivi en ville étant à payer de leur poche. L’une de mes interviewées avait téléphoné à son assureur pour avoir une idée des médecins pratiquant des tarifs non augmentés et être suivie par l’un de ceux-là, pas trop loin de son domicile. Souvent, les femmes choisissaient plutôt le médecin par recommandation familiale ou amicale, qu’en fonction des tarifs…. et se retrouvaient avec un reste à charge, les gynécologues des “bons établissements” de Johannesbourg se contentant rarement de fixer des tarifs au plafond de remboursement de l’assurance.

“Le problème avec les assurances, c’est que les médecins peuvent avoir des tarifs sept fois supérieurs au plafond de l’assurance pour la consultation. Tu finis par payer la différence… “

Quasiment toutes les femmes interrogées dans la classe moyenne m’ont avoué avoir dû calculer, faire des arbitrages. L’une des jeunes femmes avait la possibilité, chez son gynéco, d’alterner une consultation avec un médecin, et une consultation avec une sage-femme, option qu’elle a choisie car sa grossesse ne montrait pas de complication et que c’était moins onéreux. Mais cette option était disponible dans ce cabinet-là, pas forcément dans d’autres.

L’une a choisi de faire le test non invasif pour les maladies chromosomiques dès le départ et de ne plus faire de test de dépistage prénatal ou d’échographies spécialisées. Une autre n’a pas fait les échographies spécialisées à 12 semaines et 24 semaines parce que cela ajoutait 2200 rands par consultation et qu’elle avait déjà une échographie par mois chez son gynécologue.

Une autre payait de sa poche les consultations et ne les faisait pas rembourser sur son compte-épargne santé en prévision d’éventuels coups durs après la grossesse.

La question du suivi n’était alors pas seulement fonction du/ de la praticien.ne, et déterminée dans un dialogue raisonné avec le/la soignant.e en fonction des préférences des futures mères, et du déroulement de la grossesse, mais aussi en fonction des accommodements financiers possibles.

Curieusement, sans doute parce que comme je l’ai expliqué ailleurs, l’échographie de grossesse remplit un autre rôle que sa seule fonction médicale, aucune femme n’a remis en cause la fréquence des consultations et l’utilisation systématique de l’échographe à chaque consultation, partie facturée en sus de la consultation même si le tout prenait au maximum vingt minutes et pouvait contribuer au dépassement d’honoraires remboursés. Alors qu’aucune recommandation médicale internationale ne reconnaît l’utilité en matière de santé des futures mères et des bébés d’une échographie tous les mois.

En l’absence de PMB, les médecins auraient pu s’inspirer des recommandations du ministère sud-africain de la santé qui régit les hôpitaux et centres de santé publics. Six consultations par grossesse, des examens sanguins (HIV, TB, Rhesus, MST) et d’urine obligatoires, des échographies en cas de détection de signe d’appel. Mais ils semblent plutôt être des adeptes du “plus, c’est mieux”. Et leurs clientes ne protestent que rarement sur le côté pécuniaire. Les femmes ayant changé d’obstétricien (pour un suivi sage-femme) en cours de grossesse l’ont fait pour ne pas se voir imposer de césarienne programmée, et pas pour des raisons financières.

Les assureurs pourraient jouer le rôle de force normative sur le suivi médical de grossesse, en émettant des recommandations, en envoyant des livrets d’information à leur clientes sur les options de suivi médical de grossesse, et en influençant subtilement les médecins, en fonction des recommandations internationales par exemple. Mais ce n’est pas la voie choisie par l’une des représentantes d’un assureur sud-africain qui a accepté de me recevoir. Les recommandations envers les femmes sont plutôt des recommandations en termes de diététique et d’adaptation de leur style de vie. Le coffret qui leur est envoyé lorsqu’elles déclarent leur grossesse se contente de proposer des publicités, des échantillons et des bons de réductions sur des produits pour bébés.

Quant aux pratiques des médecins, elle reste très prudente: “nous ne discutons pas des avantages et des inconvénients des césariennes ou autres examens ou traitements que les médecins prescrivent. Nous devons être prudents, en tant qu’assureurs, notre boulot c’est de payer, pas de contester. Même si on pense qu’un peu plus de dirigisme ne nuirait pas”. L’objectif, plus que d’assurer la meilleure santé à long terme des mères et des enfants, est de préserver la rentabilité des opérations financières. Chacun son métier…

Sindiwe, entre tradition et maternité (devenir mère à Johannesburg part 13)…

J’ai rencontré Sindiwe par des amis communs. C’est l’incarnation parfaite du “diamant noir”, ces jeunes noir.e.s qui ont embrassé les opportunités que leur offrait la démocratie et la fin de l’apartheid, pour faire de bonnes études et devenir des professionnels recherchés. Diplômée en économie de l’université de Cape Town, elle était en dernière année de thèse, travaillant en même temps pour un organisme de recherche lorsqu’elle a été débauchée par le département investissements d’une grande banque sud-africaine. Elle raconte que lorsqu’elle avait annoncé à sa mère qu’elle poursuivrait son master par une thèse, sa mère lui aurait répondu: “mais alors, tu ne pourras jamais te marier?”.

Elle est en couple avec un européen rencontré à l’université, consultant dans un grand cabinet international, et me dit que probablement elle n’aurait pas trouvé de mari noir, car les sud-africains noirs voient d’un mauvais oeil d’avoir une épouse plus diplômée qu’eux. Une de ses amies avocates qui a épousé un avocat noir remet à son mari, tous les mois l’intégralité de sa paye dont il lui restitue une partie pour ses dépenses. Sindiwe y voit un signe d’allégeance et une façon d’apaiser le sentiment de malaise du mari, qui, selon la tradition doit “dominer” sa femme.

Sindiwe a échappé aux aléas du marché du mariage traditionnel en épousant un européen. Leur niveau de vie lui a permis d’avoir accès aux meilleurs soins médicaux possibles à Johannesbourg. Mais le fait de fonder une famille bi-culturelle a aussi l’inconvénient de les couper des modèles existants. Ils doivent inventer un équilibre familial différent de ceux de leurs familles d’origine…

” En fait je n’étais pas sûre de pouvoir avoir des enfants. Depuis mes dix-huit ans j’ai des problèmes de fibromes utérins. En 2010, j’avais vingt-huit ans, j’ai de nouveau eu des fibromes, le gynéco que j’ai vu m’a conseillé l’hystérectomie, car les fibrômes risquaient de revenir tout le temps. J’ai pris un second avis. Le second gynéco, un type plus âgé, m’a conseillé la chirurgie pour éradiquer les fibromes présents mais ne voyait ça que comme une solution temporaire. Ils allaient revenir. Un an après l’opération, à la visite de contrôle, il m’a dit qu’il ne fallait pas que je tarde trop si je voulais des enfants, parce que le problème de fibromes, qui était réapparu, risquait d’empirer et de m’empêcher à terme d’envisager des grossesses. J’étais avec celui qui allait devenir mon mari depuis la fac. Et il voyait que cette histoire me préoccupait. Pourtant, je n’avais jamais pensé à avoir des enfants auparavant, ce n’est pas quelque chose dont je rêvais étant petite, mais l’idée que peut-être je n’en aurais jamais si j’attendais plus, m’a profondément perturbée.

Mon futur mari m’a dit: “on n’a qu’à essayer! On va traverser ça ensemble”. J’étais très touchée qu’il me dise ça, qu’il se sente concerné aussi. Et nous sommes tombés enceinte très rapidement. Durant toute la grossesse le gynéco a contrôlé les fibromes. Il n’y a pas eu de problème de ce côté là. Mais je savais que j’aurais forcément une césarienne du fait de mon utérus cicatriciel. En plus mes bébés (Sindiwe a eu un second enfant deux ans après le premier) étaient très gros. Je ne voulais pas prendre de risque.

Pour le suivi de la première grossesse j’avais le gynéco qui m’avait opérée. Il était très compréhensif, me donnait plein de choses à lire, des articles qu’il imprimait si j’avais des questions. J’avais fait des recherches sur Internet pour voir si je pouvais accoucher par voie basse. Il m’a expliqué pourquoi il ne le conseillait pas. Il m’avait même dessiné sur une feuille mon utérus, la localisation des fibromes et là où il ferait la césarienne. J’ai pris toutes le vitamines et suppléments alimentaires conseillés. J’étais très stressée pour la trisomie 21. J’ai fait l’échographie détaillée à 12 semaines et à 20 semaines pour le premier.

L’échographiste était super compétente, elle m’a tout expliqué, tout montré, et elle m’a assuré qu’il n’y avait pas besoin de faire d’autre test. J’en ai un meilleur souvenir que du test non-invasif que j’ai fait pour le second (cela n’existait pas quand j’ai attendu le premier). J’ai hésité à prendre ce test. Il était très cher, 1000 dollars non remboursés par l’assurance. Je n’étais pas sûre de vouloir avorter en cas de résultat positif. Mon mari pensait qu’il valait mieux le prendre et interrompre la grossesse en cas de résultat positif. J’ai été très choquée par l’attitude de ma mère, que j’ai eue au téléphone et à laquelle j’expliquais mes hésitations à ce moment-là. Elle qui est si religieuse, elle me disait qu’il fallait prendre le test et ne pas mettre au monde un bébé atteint. Les trois semaines d’attente des résultats ont été un enfer, mais finalement, tout allait bien.

J’ai un souvenir curieux de ma première césarienne. Le médecin était plutôt vieux, blanc et plutôt relax, sans doute un privilège de l’expérience. Il était assez positif et encourageant. Je me souviens qu’il parlait de golf et qu’il plaisantait avec l’anesthésiste pendant la césarienne. Pour ma seconde grossesse, il avait pris sa retraite. Alors j’ai changé de médecin et de clinique. J’ai choisi une obstétricienne kényane, beaucoup plus jeune, dans les quarante ans. Elle nous donnait juste les faits, était assez transactionnelle, assez neutre. Mon mari ne l’aimait pas. On sentait qu’elle était totalement pétrifiée par les risques de judiciarisation, qu’elle contrôlait tout ce qu’elle disait pour qu’on ne puisse pas se retourner contre elle. Sur l’aspect médical je l’ai trouvée assez scolaire. Elle ne nous a jamais dit: “votre bébé va très bien” ou un truc comme ça.

En revanche, elle abordait beaucoup plus les aspects matériels de la maternité, me demandait comment je m’en sortais avec le premier. J’étais très fatiguée pendant la grossesse, avec le boulot et le bébé. Elle me demandait comment je me sentais en tant que femme, épouse, mère. c’est elle qui m’a convaincue de prendre une aide à temps complet à la maison. Mon mari ne comprenait pas. Sa mère est allemande, elle a toujours tout fait chez eux. Pour lui il était impensable d’avoir besoin de quelqu’un à demeure. C’est elle qui m’a aidée à le persuader que c’était nécessaire, et ça allait beaucoup mieux après! La péridurale n’a pas pris cette fois-ci alors j’ai eu une anesthésie générale, et lorsque je me suis réveillée, j’avais un second bébé!

L’allaitement n’a été facile pour aucun des deux, mon lait n’arrivait pas, il a fallu attendre cinq jours à chaque fois. Ils donnaient des suppléments aux bébés à la clinique. Je me sentais inadéquate. J’ai sevré mes bébés lorsque j’ai repris le boulot, après quatre mois pour le premier et après cinq mois pour le second. Pour la première naissance, ma mère est revenue de l’étranger pendant six semaines pour m’aider. Elle n’a pas pu pour le second, mais j’avais de l’aide à domicile, et mes tantes passaient deux fois par semaine pour s’assurer que tout allait bien. Dans ma culture, la femme rentre chez ses parents pour accoucher et y reste au moins trois mois. Ce n’était ni possible, ni souhaitable pour nous, mon mari s’est beaucoup impliqué. Et ma mère vit à l’étranger.

J’ai des amies qui ont fait ça. c’était moins facile pour le père de trouver sa place. Le mari d’une de mes copines a commencé à voir une autre femme pendant que sa femme était chez ses parents avec leur bébé nouveau-né…

“Il faut raconter plus d’histoires positives sur la naissance”… Sheryl et son accouchement à domicile…

Sheryl occupe une place à part parmi les femmes que j’ai rencontrées. Elle est, avec Stella, la seule à avoir choisi l’accouchement à domicile, et à avoir mobilisé toutes les ressources nécessaires pour y arriver, alors que ce n’était pas évident puisque pour des raisons familiales elle est allée accoucher au Royaume Uni. Elle est aussi la seule femme noire que j’ai rencontrée qui a choisi l’accouchement naturel, non pas en référence avec une expérience ou une histoire personnelle, comme Stella, mais parce qu’elle s’est documentée, a pris sa décision de manière éclairée et a cherché, et trouvé les aides qu’il lui fallait pour mener à bien son projet. Elle le dit, l’expérience de sa mère qui a accouché, au début des années 90, sans avoir le choix, dans un hôpital de la province du North West, ne pouvait lui être d’aucune utilité.

Sheryl me reçoit chez elle, dans sa confortable maison d’un des beaux quartiers nord de Johannesbourg. Elle a confié sa fille à la nounou qui loge à la maison pendant que nous discutons. Elle fait partie de cette génération de femmes noires nées juste avant la fin de l’apartheid qui a pu bénéficier d’une éducation suffisamment bonne pour entrer à l’université, décrocher un diplôme et un emploi rémunérateur dans une entreprise de Sandton (le poumon économique du pays). Elle est dans la norme procréative des femmes des classes moyennes occidentales: utilisation de la contraception, choix du moment de la grossesse… tout en étant originale par sa volonté d’être en position de choisir son type d’expérience. Très vite dans son entretien elle montre une détermination à ne pas se laisser imposer un mode d’accouchement, et une volonté de poser elle-même les bases de son projet d’accouchement. Elle est un exemple d’émancipation du modèle bio-médical. Elle annonce franchement voir l’accouchement naturel comme une expérience d’empouvoirement…

C’était une grossesse voulue, planifiée. J’ai fait enlever mon stérilet lorsque nous avons été prêts. Mon médecin m’avait donné des pilules pour favoriser la fécondation à prendre au moment de l’ovulation. J’ai arrêté au bout de deux cycles, ça me barabait. Et puis un jour où je devais avoir mes règles, je n’ai rien eu. Mon mari est sorti m’acheter un bouquet de fleurs et un test de grossesse. Il était positif.

Avant d’être enceinte, je n’aimais pas les hopitaux.J’avais une assurance santé privée, et je suis allée voir un médecin. Même si l’assurance ne remboursait pas l’intégralité de la consultation, je préférais ça. Je pouvais me le permettre. J’ai décidé où j’allais accoucher quand j’étais enceinte de cinq mois. Mon mari travaillant entre l’Afrique du Sud et le Royaume Uni, je voulais être sûre qu’il pourrait assister à l’accouchement. Comme il était plus probable qu’il serait au Royaume Uni au moment de la naissance. J’ai décidé que j’irai accoucher là-bas.

J’ai décidé d’accoucher à domicile avec une sage-femme privée. Lorsque je suis arrivée là-bas, j’en ai rencontré une première, elle m’a paru très technicienne, je ne me sentais pas en confiance, il y avait plein de petits détails qui ne me plaisaient pas. Elle n’était pas très à l’aise avec le fait que je venais de l’étranger, qu’elle ne me verrait qu’à la fin de la grossesse. J’en ai rencontré une seconde, et là, ça a fait ’tilt’ tout de suite. Il y avait une telle différence avec la première sage-femme et avec le médecin que je voyais ici. Ici, les rendez-vous avec le médecin c’était un quart d’heure, très rapide, très technique. Avec la sage-femme c’est “comment vas-tu, comment te sens-tu, as-tu des questions, des choses qui te préoccupent?”. Elle avait une approche très holistique. Tu passes une heure avec elle à chaque fois, tu parles de la grossesse, de l’accouchement, de tes attentes… 

Elle voulait que j’écrive un projet d’accouchement. Mon projet d’accouchement c’était d’accoucher dans l’eau, dans le salon, à la maison. En cas d’urgence, l’hôpital était au bout de la rue… Elle nous a donné de la lecture, c’était assez complet pour moi et mon mari. Elle lui demandait ce qu’il en pensait, s’il avait peur du sang, elle le faisait parler… De sorte que c’est devenu autre chose que mon projet à moi, c’était quelque chose que nous voulions tous les deux. J’avais un bouquin sur la grossesse, “what to expect when you are expecting”, j’avais regardé pas mal d’émissions de télé-réalité sur l’accouchement, on parlait beaucoup avec elle. On discutait sur ce que j’avais lu, de ce que j’avais vu, sur la nutrition, avant et après la naissance, sur ce qu’il pouvait arriver, ce qu’il fallait faire si telle ou telle chose se produisait….

Je n’aimais pas l’idée de confier à quelqu’un les rênes de mon accouchement. Dans son approche elle est là pour t’aider, pas pour te diriger. Son leitmotiv c’était: “je dois bien te connaitre pour bien t’aider”. J’ai déménagé alors que j’étais à 28 semaines, je l’ai vue toutes les semaines jusqu’à la naissance. Elle m’a beaucoup écouté, elle savait ce que je voulais, ce que je craignais. Elle avait une approche totalement non invasive. Elle m’a appris à m’auto-examiner. 

Cela m’a aidé à formaliser mon projet d’accouchement. Je me sentais complètement connectée, entre mon corps, mon esprit, tout était centré sur la naissance. C’était une sensation extraordinaire, cette sensation de devenir mère… Elle ajoutait beaucoup d’informations et une touche personnelle à mes lectures. Mais ce qu’elle ajoutait par dessus tout, c’était la sérénité, la sensation que tout irait bien. Quelques semaines auparavant, elle nous a expliqué ce qui allait se passer, elle nous a dit que l’os pelvien allait s’ouvrir comme une fleur. Elle m’a aidé à me programmer mentalement pour la naissance. On a fait un exercice où il fallait trouver des mots qui ne soient pas connotés négativement, qui ne nous feraient pas peur et qui nous aideraient le moment venu. Par exemple, on n’a pas prononcé le mot ‘contraction’ le jour de l’accouchement, nous parlions de vague, d’intensité de la vague. La naissance cela devait être notre chose à nous, un moment que nous nous sommes approprié. C’était tellement magique pour nous, futurs parents, de vivre cela… 

Au moment de l’accouchement, je l’ai appelée, elle m’a demandé de monitorer les contractions et elle est arrivée quand elle l’a jugé nécessaire. Elle était avec une seconde sage-femme qui pourrait rester avec moi si le travail prenait plus de temps que prévu. Elle était très maternelle, elle me massait le dos, me montrait comment respirer… Je me sentais totalement en confiance. Je me sentais bien, dans ma zone de confort. J’étais chez moi, dans mon élément, dans un environnement que j’avais choisi. J’avais réglé la luminosité au minimum, j’étais dans l’eau la plupart du temps, cela me détendait d’être dans la piscine. Cela permettait d’alléger la douleur des contractions. J’étais dans l’eau quand le bébé est sorti. Elle m’a dit de me lever. J’étais debout, l’autre sage-femme me soutenait et dix minutes après, elle a accueilli le bébé. Dix minutes après, j’étais de nouveau dans l’eau et ma fille était en train de téter. 

Après la naissance elle est restée un peu avec nous pour faciliter notre entrée dans la maternité pour moi, et dans la paternité pour mon mari. Ce n’était pas: “le bébé est là, ce n’est plus mon affaire”, elle essayait de nous aider à vivre cette transition. 

Elle est venue les quatre matinées qui ont suivi. Elle devait venir ensuite une fois par semaine pendant six semaines, mais à la troisième semaine, comme tout se passait bien, nous sommes convenues qu’elle pouvait nous laisser nous débrouiller tous seuls. C’était une super expérience. Ma mère est arrivée au bout de trois semaines et c’était super. J’ai allaité jusqu’à onze mois. Je n’ai pas eu de baby-blues, je crois que ma préparation a permis de vivre la naissance comme un continuum, et pas comme une rupture. C’était la suite logique.

 Je crois qu’il faut raconter plus d’histoires positives sur la naissance, ces histoires sont des vecteurs d’empouvoirement des femmes. La naissance positive, elle commence par une décision personnelle. 

Lorsque je suis revenue à Jobourg, le médecin ne pouvait pas croire que j’avais donné naissance naturellement à un bébé de 3,9 kilos sans anti-douleur, sans rien. Il m’a regardée, et il a posé son stylo… Il ne pouvait pas y croire, ici, pour un gros bébé, j’aurais été orientée vers une césarienne programmée directement!

Il ne faut jamais désespérer…

Ce billet revient sur une affaire qui a passionné les internautes sud-africains du 17 au 20 novembre 2018. L’affaire Ganas/Momentum

Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui dans Ngisafunda, j’ai envie de vous raconter une histoire qui finit bien (enfin presque). Une histoire, où l’alliance des médias et des réseaux sociaux a fini par faire plier le grand capital pour la défense de la Veuve et de l’Orpheline. L’histoire commence tristement, en 2014, par un fait banalement ordinaire, dans la banlieue de Durban. Denise Ganas se fait violemment braquer, devant son garage. Les agresseurs en voulaient à la voiture familiale. Monsieur Ganas s’interpose entre l’agresseur qui menaçait sa femme et cette dernière et meurt, transpercé par les balles. Leur fille Carmen sera blessée pendant l’attaque, d’une balle ayant transpercé le mur de la maison. 

Nathan Ganas avait souscrit en 2012 une assurance décès auprès de l’assureur Momentum, au nom de sa femme, Denise. Celle-ci pensait donc obtenir un capital, suite à son veuvage. D’ailleurs Momentum versa, au moment du décès, une avance de 50 000 rands qui couvrirent le montant des funérailles . Las, l’assurance traîne la patte, diligente une enquête en explorant les dossiers médicaux du défunt et s’aperçoit que celui-ci avait omis de déclarer un diabète au moment de la souscription du contrat d’assurance-décès. L’assureur à l’époque, avait juste demandé la réalisation d’un test HIV pour l’évaluation du risque et s’était basé sur du déclaratif pour établir le montant de la prime. Momentum a considéré que la non-déclaration du diabète de Nathan Ganas déliait la compagnie de son contrat vis à vis de lui. Momentum n’aurait pas à payer les 2,4 millions de rands dus au titre de l’assurance décès. Elle demande d’ailleurs que lui soient restitués les 50 000 rands payés au moment du décès, la police étant frappée de nullité, les 50 000 rands ont donc été indûment perçus. 

La veuve est, on peut l’imaginer, totalement indignée par un tel refus, elle argue que, le décès de son mari étant dû à une fusillade, son taux de sucre dans le sang n’est pas en cause. Elle fait donc appel au médiateur de la compagnie d’assurance, puis à un second pour expertise et avis contradictoires. Les deux médiateurs concluent, comme la compagnie, que le contrat était caduc dès l’instant où Nathan Ganas n’avait pas respecté la clause qui lui imposait d’informer l’assureur de son diabète. La veuve, après quatre ans de tractations, porte donc son affaire à la connaissance des médias sud-africains qui se déchaînent contre Momentum, trouvant abusive la pratique qui prive la veuve et ses orphelins d’un capital, au prétexte d’une argutie technique, alors que le diabète n’est pas la cause directe du décès.

La direction de l’assureur reste d’abord droite dans ses bottes. Le directeur général de Momentum, un monsieur Le Roux répète les termes du contrat, et les conditions de caducité qui s’appliquent au cas de Nathan Ganas. Il dévoile les termes de l’étude de l’expert qui montrent que le diabète était connu du défunt dès avant la souscription de sa police d’assurance décès. Le défunt aurait en effet consulté cinq fois pour son diabète durant des trois ans précédant la souscription de son contrat. L’omission de ce type de condition entraînant la nullité du contrat, l’assureur ne se sent pas lié. La connaissance du diabète de son souscripteur l’aurait fait changer de niveau de risque et aurait impliqué des versements plus importants que ceux réellement acquittés. Mais pour faire un geste de conciliation, Momentum était tout de même prête à rembourser à la veuve les primes versées par son mari et renoncer à recouvrer les 50 000… C’est par égard pour ses autres clients que Momentum assumerait de ne pas verser les 2,4 millions de rands. 

Les médias s’indignent, Internet aussi. Les appels à boycotter Momentum pleuvent, des internautes exhibent sur Twitter leur lettre de résiliation de leurs contrats avec Momentum. Un mot-dièse #MomentumMustFall est lancé. Des journalistes radio influents s’emparent du sujet. Quarante huit heures de violente campagne sur Twitter, qui met les mots-dièse #Momentum et #MomentumMustFall en tête des préoccupations des Internautes sud-africains entre le 17 Novembre et le 20 novembre incite la direction de Momentum à capituler. Certes leur point de vue est légalement incontestable, mais il est, comme le rappelle Thuli Madonsela, juriste très respectée, éthiquement condamnable. La direction de Momentum comprend qu’aucune campagne de relations publiques ne lui permettra de regagner la main, et annonce donc la création d’un fond spécifique pour les victimes de mort violente dans les cas où la police normale ne permettrait pas, comme pour Nathan Ganas, leur indemnisation. Cette prime sera puisée dans les bénéfices de l’assureur et non affectée à des ‘pools’ d’assurés, pour des victimes assurées ayant succombé du fait d’un crime violent, et ne sera pas cumulable avec une autre prime.

Les internautes sud-africains célèbrent leur victoire en s’auto-félicitant d’avoir contraint la compagnie d’assurances à capituler. La veuve et les orphelins de Nathan Ganas vont pouvoir envisager l’avenir un peu plus sereinement, et se concentrer sur leur reconstruction. On ne peut que se réjouir de l’heureux épilogue. 

Cette affaire rappelle quand même les problèmes liés à la logique assurantielle. Les assureurs sud-africains, pas plus que leurs collègues internationaux, ne sont des philanthropes. Leur travail est de classer des gens par classe de risque et de les faire payer en fonction de la probabilité de survenue des dommages, ou de refuser de les assurer si le risque est trop élevé. L’histoire ne dit pas si Nathan Ganas a sciemment omis de déclarer son diabète, ou si, n’étant pas traité pour cette affection chronique, il a pensé que ça n’avait pas d’importance, mais cela aurait pu avoir des conséquences dramatique pour sa famille si la campagne médiatique n’avait pas fonctionné. Les compagnies d’assurances sud-africaines sont des entreprises très profitables qui caracolent dans le peloton de tête des capitalisations boursières locales. Certaines financent des sièges sociaux pharaoniques sur Rivonia, l’une des artères principales de Sandton. 

J’avais évoqué dans un des tous premiers billets de Ngisafunda l’impression mitigée de mes premiers contacts avec le système assurantiel sud-africain. Un système qui peut devenir très intrusif. Sous prétexte de mieux vous connaître et déterminer votre profil de risque pour vous faire payer ‘le bon prix’, un certain nombre de données sont collectées qui peuvent être utilisées contre vous. Nous avons eu la mauvaise surprise à la fin de notre première année de voir notre prime augmenter malgré l’absence de sinistre et aucun autre changement. Nul doute que certaines des données transmises à notre insu par le ‘tracker’ ont dû modifier notre profil de risque.

Dans les systèmes où les Etats-Providence sont à bout de souffle, on tend à vouloir confier de plus en plus à des organismes privés et notamment à des assurances une partie des prestations incombant jusqu’alors à la solidarité nationale . L’affaire Momentum nous rappelle le risque de voir marginaliser certains profils, rendus inassurables.