Eish* “State capture”!

*Interjection populaire en Afrique du Sud, exprime la fatalité, l’étonnement…

Je vous l’ai déjà écrit: on ne s’ennuie jamais en Afrique du Sud, la vie politique est agitée de soubresauts vaudevillesques, avec coups tordus et rebondissements à faire pâlir d’envie le scénariste d’hollywood en panne d’inspiration. Le dernier épisode en date a eu lieu hier après la publication, que les supporters du président Zuma ont a tout pris essayé d’empêcher, d’un nouveau (et dernier) rapport de Thuli Madonsela, l’ex-Public Protector, sur “The State of Capture” mettant en évidence des faits , s’ils étaient avérés, de corruption grave et d’enrichissement personnel pour le président Zuma et un certain nombre de ses proches.

En 2014 la Public Protector (déjà!) dans son rapport “Security in Comfort” avait mis en évidence qu’une partie des améliorations de la sécurité sur le compound familial du président Zuma à Nkandla, dans son fief du KwaZulu Natal (création d’un auditorium, d’une “piscine à incendie”, et d’un poulailler) n’avaient rien à voir avec la sécurité du chef d’Etat mais pouvaient être assimilés à du gaspillage de fonds d’Etat. Cette année, alors que la PP achevait son mandat, le feuilleton de la “State Capture” est le plus suivi dans les journaux de la presse écrite et télévisée, et suscite de nombreux commentaires d’éditorialistes et de citoyens sur les réseaux sociaux qui en oublient presque que les étudiants sont toujours en grève…

Les personnages:

Thuli Madonsela: Public Protector d’octobre 2009 à octobre 2016 (nommée par le Président Zuma pour sept ans non renouvelables). Formellement membre (de base) de l’ANC, elle a participé à la rédaction de la constitution. Elle a plusieurs fois refusé d’être élue au Parlement. Une dure à cuire très consciente de l’importance de son rôle dans la défense du peuple et de la constitution sud-africaine. Son opiniâtreté dans la réalisation de son travail lui a valu une reconnaissance nationale et internationale, elle a été nommée plusieurs fois “South African of the year”, a été citée en 2014 parmi les 100 personnes les plus influentes du monde par Time Magazine (ce qui lui a valu d’être taxée d’agent de la CIA par les amis du président Zuma). Elle devait publier le rapport “The State of Capture” deux jours avant la fin de son mandat, mais les manoeuvres judiciaires du président Zuma et de ses affidés l’en ont empêchée.

Jacob Zuma: Président de l’ANC et donc président de la République d’Afrique du Sud depuis qu’il a réussi un coup de maître à Polokwane en 2008. Ancien clandestin de Mkhonto We Sizwe, le mouvement armé de l’ANC, il est connu pour sa ruse, sa chanson fétiche (“Bring me my Machine Gun”), sa propension à s’endormir pendant les débats au parlement, son élocution maladroite, son habileté à s’attacher des alliés indéfectibles et prêts à tout pour le défendre et sa cupidité. Une petite histoire (plausible mais non vérifiable) entendue à son sujet : après le congrès de Polokwane qui assurait sa mainmise sur l’ANC et la démission de Thabo Mbeki, il aurait réuni sa famille élargie et leur aurait déclaré “Now we are going to eat”.

Les frères Gupta, Ajay, Atul & Rajesh: originaires du Gujarat. Ajay, le frère aîné serait arrivé en 1993 en Afrique du Sud et aurait commencé par monter une affaire vendant des chaussures qui aurait vite fait faillite. Sa seconde tentative entrepreneuriale, Sahara consulting, dans l’IT  aurait contribué au démarrage d’un conglomérat qui compte des activités très diversifiées, Mines, sous-traitance pour compagnies d’armements, IT, titres de presse et chaîne de télévision… Très liés au président Zuma, les Gupta ont embauché plusieurs enfants Zuma dont un fils, Duduzane, est CEO d’une de leurs compagnies. Les trois frères recevaient leurs partenaires en affaires plus ou moins louches dans leur somptueuse propriété (construite en dépit des règles du voisinage) de Saxonwold, quartier chic de Johannesburg, mais ont depuis le début de l’année trouvé refuge à Dubaï, n’étant plus en odeur de sainteté auprès des banques sud-africaines.

Mosebenzi Zwane: Ministre des Mines, intronisé par les Guptas, il est allé négocier en Suisse, la cession d’une mine d’Uranium à Oakbay, la holding des Gupta. Les mauvaises langues prétendent que cette acquisition permettait aux Gupta de se positionner pour fournir en uranium la future centrale nucléaire dont Zuma veut la construction malgré l’opposition de deux anciens ministres des finances redoutant l’effet dévastateur sur le déficit commercial déjà colossal du pays. Fervent défenseur du président Zuma il n’hésite pas à monter au créneau pour pourfendre ses détracteurs (et les détracteurs des Gupta).

Des Van Rooyen: Trésorier de l’association des vétérans de Mkhonto We Siswe, composante de l’ANC regroupant les anciens clandestins. Ephémère ministre des finances en décembre 2015 lorsque le président Zuma démit brutalement de ses fonctions le précédent Nhandla. Nene qui s’opposait un peu trop fermement aux plans de certains patrons d’entreprises para-étatiques qu’il jugeait trop dispendieux, notamment l’impopulaire (et indéboulonnable) présidente de South African Airways SAA, présidente de la fondation Zuma. La chute brutale du rand consécutive à sa nomination a mis fin à l’aventure. Le président Zuma a déplacé aux affaires provinciales, moins exposées, celui qu’il jugeait plus que qualifié pour diriger les finances du pays car il avait effectué par correspondance un master en finance d’une université britannique. Pour la petite histoire, un fonctionnaire du ministère ou Van Rooyen travaillait auparavant a filtré récemment dans la presse que lui et certains de ses collègues avaient été réquisitionnés pour écrire les “papers” que VR devait envoyer pour valider son diplôme…

Brian Molefe: Président d’Eskom, compagnie d’électricité nationale (parfois surnommée Eishkom, notamment après les épisodes nombreux de Loadshedding de 2008), aurait plusieurs fois, sous l’incitation des proches de Zuma favorisé les sociétés appartenant aux Gupta pour l’obtention des marchés passés par son entreprise.

Mcebisi Jonas: S’est vu proposer beaucoup d’argent (qu’il a refusé) par les frères Gupta pour reprendre le ministère des finances au moment où le président Zuma cherchait à faire remplacer le ministre des finances Nene.

Le scénario:

L’empire Gupta a beaucoup profité des années de pouvoir du président Zuma et un certain nombre d’observateurs ont noté que ce n’était probablement pas totalement sans corrélation. Un certain nombre de marché publics ont été passé avec des compagnies de la sphère Gupta en dépit des règles d’attribution desdits marchés publics. Thuli Madonsela, la “Public Protector” a donc décidé, comme c’est son droit, de diligenter une enquête pour laquelle elle avait demandé des moyens supplémentaires qui ne lui ont jamais été accordés. Tenace, elle a quand même réussi à boucler une enquête pour laquelle elle a demandé à auditionner le président Zuma à plusieurs reprises. Après sept mois d’attente elle a fini par avoir une entrevue avec le président et son conseiller juridique dont la défense était de dire qu’il n’avait pas le temps de répondre aux questions et que l’enquête devait être transmise à la successeure de Thuli Madonsela mi-octobre. Madonsela ne souhaitant pas courir le risque de voir enterrer son rapport décidait de le publier trois jours avant le terme de son mandat.

Les supporters/affidés du président Zuma tentent alors le tout pour le tout. Les conseillers du président font valoir devant le tribunal de Pretoria que, le président n’ayant pas eu le temps de répondre à la PP, le rapport ne pouvait être publié comme tel. Des Van Rooyen (éphémère ministre des finances) fait de même. La décision du tribunal de Pretoria est fixée au 2 novembre, donc après la fin du mandat de madame Madonsela. Certains pressent cette dernière de publier quand même le rapport, mais elle décide de jouer dans les règles et de respecter la loi en ne le faisant pas, mais elle confie le rapport à la garde de la numéro un du parlement, qui commence par refuser le cadeau empoisonné puis par effectuer un revirement au cours du week-end sous la pression de cadres de l’ANC. Si la nouvelle Public Protector veut enterrer le rapport, elle ne le pourra pas…

Dans la quinzaine de jours qui mènent au passage au tribunal, les hostilités entre les pro et les anti-rapport se multiplient. Les affidés du président Zuma accusent la PP d’avoir utilisé des fonds étrangers (ie: la CIA) pour financer l’enquête (pour laquelle l’Etat a refusé de lui allouer des fonds supplémentaires). Le ministre des Mines Mosebenzi Zwane se joint aux plaintes du président Zuma et de Des Van Rooyen pour faire interdire la publication du rapport.

Le deuxième acte se joue à Pretoria le 2 novembre. Au tribunal et dans la rue où les supporters de l’EFF manifestent pour demander la démission du président Zuma. Entretemps, Dees Van Rooyen a retiré puis réactivé sa demande que le rapport ne soit pas publié car il n’a pas eu le temps d’y répondre. Coup de théâtre, le président Zuma, par la voie de ses conseillers renonce à demander l’interdiction de publication du rapport. Les juges du tribunal de Pretoria ordonnent que le rapport “State of Capture” soit publié dans la journée et refuse l’action de Van Rooyen qui s’est montré très inconsistent.

Le rapport est largement diffusé dans les organes de presse et sur les réseaux sociaux. Son sous-titre est très explicite: “Report on an investigation into alleged improper and unethical conduct by the President an other state functionaries relating to alleged improper relationships and involvement of the Gupta family in the removal and appointment of Ministers and Directors of State-owned Enterprises resulting in improper and possibly corrupt award of state contracts and benefits to the Gupta family’s businesses”.  Il résulte du rapport de 355 pages que les soupçons de corruption sont très forts.

Sur la nomination des ministres, il présente les deux témoignages qui avaient fuité dans la presse dès le mois de mars des membres de l’ANC Mcebisi Jonas et Vytjie Mentor, qui se seraient vus proposer, par Ajay Gupta, le poste de ministre des finances alors tenu par monsieur Nene, contre de l’argent (600 000 rands en cash plus autant sur son compte en banque pour monsieur Jonas), ou des retours d’ascenseur (licenciement d’un chef d’administration trop tâtillon, le rétablissement d’une liaison aérienne directe vers l’Inde pour l’autre). En plus de ces témoignages, le rapport expose les rapports plus que proches des Gupta avec des membres du gouvernement, notamment Des Van Rooyen qui serait allé plus de sept fois les visiter à Saxonwold avant sa nomination malheureuse, plus un voyage éclair à Dubaï (une demie-journée en “visite privée”) alors que les Gupta s’y trouvaient.

Les relations troubles du patron d’Eskom, Brian Molefe avec les Gupta y sont aussi exposés, de la nomination du conseil d’administration en 2014 dont les membres auraient été choisis minutieusement dans des alliés de la famille Gupta, à la négociation de contrats fournisseurs permettant à une société des Gupta de disposer d’assez de trésorerie pour faire une acquisition, dont le ministre des mines lui-même aurait facilité, en marge du forum de Davos, la conclusion…

L’étude des relevés des téléphones portables d’un certain nombre des protagonistes de l’affaire a montré les relations très proches entre eux. Comment expliquer qu’un haut serviteur de l’Etat comme Brian Molefe (patron d’Eskom) appelle aussi régulièrement un patron aussi occupé qu’Ajay Gupta, que la géolocalisation de son téléphone (erreur de débutant!!!) permette de le situer au compound des Gupta aussi souvent?

Bref, le rapport présente une compilation impressionnante de faits qui s’ils sont avérés ressortent de la corruption au plus haut de l’appareil d’Etat. Le manque de moyens de la PP ne lui a pas permis d’établir les faits avec le plus haut degré de preuve. Elle recommande donc (ses avis sont consultatifs, non contraignants) l’ouverture d’une enquête avec les moyens appropriés sous l’égide du plus haut magistrat du pays le chief justice Mogoeng Mogoeng, et non par la présidence. A charge pour l’équipe nommée d’établir les faits et d’amorcer les poursuites nécessaires.

Epilogue:

Thuli Madonsela a donc réussi sa sortie et l’on doit reconnaître un certain panache à la nouvellement nommée professeure titulaire de la chaire de “social justice” à la très chic université de Stellenbosch. Même si les partis d’opposition (et une partie des membres de l’ANC) le demandent, il est fort probable que le président Zuma, actuellement aux chutes Victoria pour une rencontre avec son homologue zimbabwéen, démissionne avant la fin de son mandat. L’argent mal acquis de la famille Gupta a été en grande partie transféré à Dubaï et il y a fort à parier que l’Etat sud-africain ne pourra jamais récupérer les fonds malhonnêtement acquis via des faits de corruption. On peut aussi saluer la force de la justice en Afrique du Sud, qui a prouvé une fois de plus son imperméabilité aux pressions politiques. En un pays qui peut avoir confiance en sa justice il est permis d’espérer!

PS: Le patron d’Eishkom, Brian Molefe a fondu en larmes hier en conférence de presse lorsqu’il a été interrogé sur le rapport. A des journalistes qui lui demandaient comment il pouvait avoir été géolocalisé aussi souvent à Saxonwold il a maladroitement répondu qu’il y avait un “shebeen” (terme qui désigne un bar dans les townships) à Saxonwold. Depuis hier le mot-dièse #saxonwoldshebeen fait un tabac sur twitter, tous cherchant à situer ledit shebeen, ce qui hautement improbable compte-tenu de la qualité hautement résidentielle du quartier. En attendant, cette défense maladroite est devenue la dernière source de rigolade de la twittosphère sud-africaine.

 

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