Où en sont les femmes sud-africaines?

Une de mes amies m’a demandé d’écrire ce texte pour le bulletin de l’association Jobourg Accueil. En cette journée internationale des droits des femmes, il m’a paru intéressant de le publier aussi sur mon blog…

Lorsqu’on me parle des femmes sud-africaines, une multitude de visages me viennent à l’esprit. Les femmes représentent plus de cinquante pour cent de la population sud-africaine et reflètent la diversité de ses origines.

La première femme sud-africaine dont j’ai entendu parler, sans avoir mis les pieds dans le pays, c’est Nadime Gordimer qui obtint le Prix Nobel de Littérature en 1991. Les nouvelles de Gordimer ont été pour moi une mine inépuisable pour comprendre ce qu’était l’apartheid et de ce que furent les luttes de celles et ceux qui, à l’intérieur du pays et en exil, contribuèrent à faire tomber le régime. Elles ont accompagné chaque visite que j’ai faite du musée de l’apartheid.

Une autre image, très forte, aperçue pour la première fois dans ce musée, mais rééditée en une chaque année pour le mois de la femme en Afrique du Sud, est celle de ces quatre femmes, à la tête de la marche des vingt-mille femmes sur Pretoria le 9 août 1956, qui demandèrent l’annulation des laissez-passer entravant le droit de circuler des non-blanches. La photo en noir et blanc de Lilian Ngoyi, Helen Joseph, Sophie Williams-de Bruyn et Albertina Sizulu devant l’Union Building symbolise l’union des femmes sud-africaines de toutes origines contre un régime inique. Une statue en bronze d’une des marcheuses du 9 août 1956, une femme noire du peuple, coiffée d’un doek, est érigée devant la bibliothèque de Johannesbourg. Elle tient dans une main une pancarte : « La démocratie c’est le dialogue », et de l’autre un cocktail molotov, synthétisant bien la complexité de la vie politique de ce pays. C’est la photo que j’ai voulu mettre en exergue dans ce blog.

La condition des femmes en Afrique du Sud a sans conteste progressé depuis que le pays a accédé à la démocratie. La constitution de 1996 leur garantit pour la première fois dans l’histoire des droits, une dignité et des devoirs égaux à ceux des hommes. La représentation des femmes sud-africaines en politique est l’une des plus élevée au monde. Avec 42,7% de femmes au Parlement, et 48,6% de femmes ministres, l’Afrique du Sud est dans les dix premiers pays pour la représentation politique des femmes.

Dans le monde professionnel, les femmes n’ont pas encore atteint une telle mixité. Les hommes restent majoritaires dans les secteurs formels de l’économie, et, lorsqu’on regarde vers le haut des pyramides hiérarchiques, les rares femmes paraissent bien seules. Le mythe que les femmes noires éduquées ont un tapis rouge déroulé sous leurs pieds vers les plus hautes fonctions de l’entreprise ou des administrations ne résiste pas aux faits. 30% des managers sud-africains sont des femmes. 32% des juges de cour d’appel sont des femmes, tout comme 30% des ambassadeurs, et 24% des dirigeants des entreprises nationales. La sociologue Xolani Ngazimbi parle de “l’effet capuccino” pour évoquer cette situation en trompe-l’oeil des femmes noires dans les sphères de direction: on saupoudre quelques pincées de cacao sur la mousse blanche…

Du côté de leur vie privée, les femmes sud-africaines font également face à de grands défis, et notamment les femmes noires. Ce sont elles majoritairement qui élèvent seules leurs enfants. Le taux de divorce est un des plus élevé au monde, et plus de la moitié des mères sud-africaines n’ont jamais été mariées. La constitution reconnaît en théorie l’égalité des droits des femmes et des hommes, « mais » elle garantit aussi le droit des communautés traditionnelles et de leurs coutumes.

On a donc une constitution qui appelle à la fois à postuler l’égalité entre les femmes et les hommes de toutes les couleurs et de toutes les religions, et qui justifie, au nom du respect des traditions, des droits coutumiers qui bafouent cette égalité, puisque traditionnellement, les femmes y sont inféodées aux hommes et à leur famille, n’ont pas le droit de posséder de terre, et doivent tenir leurs guides de conduite des chefs traditionnels qui sont toujours des hommes.

La nouvelle Afrique du Sud est marquée par la violence des rapports humains héritée de cultures patriarcales, des colonisations et de l’apartheid, et ce sont les femmes qui en paient le prix fort. Le mouvement #AmINext, en septembre 2019 a rappelé que treize femmes sud-africaines sont assassinées chaque jour. Huit femmes sud-africaines sur neuf auraient été violées selon une enquête du SHRC. Soixante mille viols sont déclarés par an à la police qui ne brille pas par son zèle à trouver les coupables.  Quant à la justice, avec 4% des viols dénoncés menant à une condamnation dans le Western Cape et 7% dans le Gauteng, on ne peut pas espérer qu’elle ait un rôle dissuasif. Le viol est un sport national écrit sans ambages l’écrivaine et universitaire Pumla Dineo Gqola.

Où en sont les femmes sud-africaines près de trente ans après la fin de l’apartheid ? Elles nous donnent des leçons de courage, de résistance, et d’humanité. Car, malgré l’adversité qui s’abat souvent sur elles, elles se battent dans leurs communautés, dans des associations, dans leur famille pour faire avancer la société et offrir à leurs enfants un avenir plus serein. 

« The realities of our harsh lives made it imperative that we learn to laugh at the absurdity of our times. We laughed, for otherwise we would have succumbed, overwhelmed by the gruesomeness of that reality”.

Sindiwe Magona “Forced to grow”

Cansado, un monde nouveau?

Avez-vous entendu parler de l’exposition: “Charlotte Perriand un monde nouveau” inaugurée au début du mois d’octobre à la Fondation Louis Vuitton? C’est, paraît-il l’expo du moment à Paris. Nombre de mes amis l’ont déjà visitée et dit sur les réseaux sociaux le bien qu’ils pensaient de l’artiste et de l’exposition. Du coup, je n’hésite pas à frimer en leur disant que j’ai grandi dans du Charlotte Perriand!

Mais, me direz-vous, quel est le rapport entre Charlotte Perriand et Ngisafunda, puisque je vous a promis un blog sur l’Afrique? Et bien, si vous suivez ce blog depuis un certain temps, vous vous souviendrez que j’ai passé mon enfance en Mauritanie, dans une cité minéralière. Il se trouve que la cité minéralière en question (conçue pour loger les salariés de la MIFERMA, société constituée à la fin des années 50) a été dessinée par un atelier d’architecture travaillant régulièrement avec les apôtres du modernisme architectural et industriel qu’étaient Jean Prouvé et Charlotte Perriand. Et que c’est cette dernière qui a en dessiné une grande partie des meubles.

J’ai grandi à Cansado, cité construite à mi chemin entre le point central, centre névralgique du port minéralier, et Nouadhibou, ex-Port Etienne, ville créée en 1907 par le pouvoir colonial pour exploiter les ressources marines, les eaux mauritaniennes étant parmi les eaux les plus poissonneuses du monde. La maison de mon enfance n’avait rien de personnel. Elle ressemblait à toutes celles qui l’entouraient. Nous y avons emménagé en 1972 avec seulement quelques possessions: vêtements, livres, jouets, et le matériel photo de mon père. Tout l’équipement de la maison, mobilier, électro-ménager, vaisselle*, était fourni par la société. Inutile de dire qu’enfant, le nom de Charlotte Perriand m’était parfaitement inconnu (pour ce.lle.ux qui en ignorent encore le nom, un superbe hommage par Mona Chollet à lire ici).

A l’époque j’ignorais tout de “less is more”,** le motto de l’architecture moderniste, ou du virage vers une production plus industrielle des bâtiments. J’aimais cette maison, son architecture basse, ses murs blancs en béton, ses petites ouvertures pour éviter la morsure du soleil et les vents de sables, son mur d’enceinte et son toit en terrasse sur lesquels avec ma fratrie et quelques copains du quartier, nous avons passé des heures à jouer, profitant de la vue panoramique jusqu’à la mer. J’aimais les meubles au dessin géométrique et ludique. Les bibliothèques nuage, les enfilades avec leurs portes en contreplaqué noires et blanches et ses banquettes en bois sur lesquelles on pouvait se vautrer à son aise pour lire. “Pour moi le sujet c’est l’homme, ce n’est pas l’objet” disait Charlotte Perriand. Je l’ai perçu, vécu, avant même de savoir qui elle était. Contrairement aux honorables cabriolets recouverts de velours broché de chez ma grand-mère française sur lesquels on ne devait monter qu’avec révérence et en se tenant bien droite, on pouvait vivre sa vie affalée sur les banquettes du salon ou sur les fauteuils grillagés.

Je me souviens avoir vu, lorsque nous étions à l’école primaire, un documentaire sur la création de la MIFERMA (société des Mines de Fer de Mauritanie) et de ses deux cités, qui insistait sur le tour de force nécessaire pour faire sortir de terre, en trois ans, deux cités habitables (l’une au pied des mines de fer, à Zouérate, l’autre près de la mer pour expédier le minerai), et de la voie de chemin de fer de 700 kilomètres qui les reliait permettant d’acheminer le minerai sur le plus long train du monde. C’était une gageure de les approvisionner en eau et fixer la population nécessaire à faire fonctionner l’ensemble, sur un territoire où la population était en grande partie composée de nomades. L’industrialisation du processus et un certain génie de l’organisation avaient permis d’en arriver au bout. En tant qu’enfant, tout ça me paraissait bien théorique.

En découvrant Charlotte Perriand, des années plus tard, je me suis rendue compte que l’univers de ses créations m’était très familier. J’ai essayé de m’intéresser à la genèse de Cansado. Et j’ai découvert, à ma grande surprise, que c’est un cas régulièrement étudié dans les publications d’architecture comme un exemple de planification urbanistique post-coloniale, comme ont pu l’être la tour Sabena à Kinshasa, la cité de Chandigarh en Inde, ou celle de Brasilia.

C’est vrai que cette création avait quelque chose d’épique. Le défi était de trouver où et comment localiser la cité, assez proche pour ne pas avoir de problème de transport du personnel, mais à l’abri du bruit et des poussières du port minéralier. Un wagon de minerai basculé pour être vidé de son contenu qui passe sur des convoyeurs pour être déchargés dans les cales d’un bateau, ça fait déjà du boucan! Alors lorsque le train fait près de deux kilomètres, je vous laisse imaginer! La localisation serait un endroit pas trop exposé aux vents de sable, très fréquents dans la région, et pas trop proche de Nouadhibou, ville de pêcheurs désordonnée où avaient commencé à se développer des quartiers de bidonvilles. Le lieu choisi fut une pointe fermant la baie du Lévrier, protégée par des falaises et vierge de toute installation. Cette table rase permit une liberté totale aux concepteurs du projet qui voulaient par ailleurs laisser de la place pour d’éventuelles nouvelles phases de construction qui n’eurent jamais lieu.

Il fallut trois ans, entre 1960 et 1963 pour faire sortir de terre le complexe minéralier. On lit, dans les compte-rendus architecturaux, les idées qui ont guidées l’édification des cités de la MIFERMA. La construction des cités minière et minéralière correspondaient pour leurs promoteurs à rien moins que l’incursion de la modernité au royaume des maures et des vents de sable. Les cités créaient un habitat sédentaire dans une zone où il y en avait très peu et la vie industrielle bouleversait les hiérarchies traditionnelles. L’ambition était de donner le coup d’envoi de la Mauritanie du futur. Le système de castes existant sur le territoire ne serait plus valide au sein de l’exploitation minière, seule la compétence était requise pour occuper des postes. Les logements seraient construits selon les mêmes principes, meublés avec les mêmes meubles, les seuls éléments distinctifs étant entre les types d’habitations (villas séparées ou maisonnettes alignées dans des rangées), les volumes et les espaces, distribués différemment. Ce qui distinguerait ce projet des anciennes villes coloniales c’est que la séparation ne se ferait pas selon un plan binaire: ville blanche, ville indigène, mais un même habitat pour tous, où la localisation, comme ce qui se faisait dans les cités minières se ferait en fonction du rôle du chef de famille dans la société d’exploitation.

Les habitations étaient réparties en 30 villas “cadres”, 170 logements de maîtrises et 490 logements subalternes. Venaient s’y ajouter deux immeubles d’appartements pour les célibataires et un hôtel pour recevoir les hôtes de passage. En plus des logements, le projet comprenait la création d’équipements médicaux, d’écoles, de clubs de loisirs, d’un cinéma (ah le cinéma Le Phare, j’y ai vu tous les Tarzan avec Johnny Weissmuler!), d’un hôtel, d’une chapelle et d’une mosquée. Il fallait fidéliser du personnel qui viendrait essentiellement d’Europe pour les plus qualifiés, et d’Afrique, de Mauritanie ou des pays limitrophes pour les autres. Je me souviens avoir eu dans ma classe des camarades sénégalais.e.s, guinéen.ne.s, togolais, canariens… Les mauritaniens arabophones étaient scolarisés dans une école mauritanienne.

Soixante ans après, qu’est-devenue cette cité? Le rêve de Charlotte Perriand et de ses camarades d’inventer un art de vivre fonctionnel et beau, en rapport avec leur temps a t’il survécu? Il faudrait le demander à ceux qui occupent la cité actuellement. Les mémoires ou les articles d’architectes ont des verdicts mitigés sur l’échec d’un modèle somme toute encore très européen.

C’est un échec, disent-ils, parce que les utilisateurs imaginés par les concepteurs étaient des utilisateurs correspondant à des familles nucléaires européennes et ne prenaient pas en compte, notamment dans le nombre de pièces, les familles plus étendues d’origine africaine. Par ailleurs, au début de l’aventure, il y avait du fait, du manque de cadres africains, une partie européenne de la ville et une ville africaine.

Bien que la Mauritanie ait acquis son indépendance au début du projet, la société des Mines de Fer de Mauritanie n’a été nationalisée que fin 1974, entraînant la “mauritanisation” des emplois et la diminution progressive du nombre d’expatriés européens. Le changement d’occupants a fait ressortir que les maisons ne correspondaient qu’imparfaitement aux types de famille non-occidentales, à leur style de vie.

Ce n’est pas cependant un échec parce que certains habitants d’aujourd’hui revendiquent fièrement cette “cité moderne” et lui reconnaissent une place à part dans le paysage mauritanien. Et puis aussi parce qu’à l’instar de ce qui s’est passé dans d’autres réalisations architecturales modernes comme Chandigarh, les habitants ont commencé à modifier l’architecture des maisons pour y adjoindre des constructions (restant dans les limites des enceintes initiales) pour mieux répondre à leurs besoins en termes d’hébergement ou pour servir de complément de revenu. Certes, la cité n’a pas évolué exactement selon le rêve de ses concepteurs, mais elle garde une unité à part dans le paysage urbain mauritanien. Les vues aériennes à soixante ans d’écart sont à peu près semblables.

Nous avons quitté Cansado en 1980 et n’y sommes jamais retournés. Je ne sais pas si j’y remettrai les pieds un jour, j’ai trop peur d’y abîmer mes souvenirs… comme le dit le poète: “le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants…” et les Charlotte Perriand?

* Deux jeux de vaisselle pour les cadres: une vaisselle de tous les jours, et une vaisselle de réception

** “Faire mieux avec moins” , mouvement qui prône la sobriété en terme d’architecture et de décoration

*** On peut retrouver désormais les “enfilades Cansado”, les “Daybeds Cansado”, les étagères nuages de Charlotte Perriand ayant équipé les maisons de la cité chez les antiquaires spécialistes des meubles des années 50 pour des prix astronomiques.

Et Bara fit naufrage…

Lorsqu’on visite Soweto, la partie la plus africaine de Johannesburg, il y a quelques passages obligés. Au nombre de ceux-ci, la rue Vilakazi, renommée ‘rue aux deux prix Nobel’, qui a abrité les maisons de Nelson Mandela et de l’archevêque Desmond Tutu. Il y a aussi le musée Hector Pieterson, du nom de ce  jeune lycéen tué par les policiers lors du soulèvement du 16 Juin 1976 contre l’enseignement en Afrikaans dans toutes les écoles du pays, dont la photo a fait le tour du monde. Les tirs de la police sur une manifestation de lycéens mettront le feu au poudre dans les townships sud-africains. On peut aussi aller visiter l’église catholique Regina Mundi lieu de réunion des anti-apartheid, passer rapidement les baraques en tôle de Kliptown, traverser le pont pour visiter la place où a été proclamée la Freedom Charter en 1958, vaste esplanade sans âme avec un monument et un local de l’ANC, passer à côté des tours de refroidissement d’une ancienne centrale électrique, aujourd’hui totalement converties à l’art mural, et puis on passe inévitablement à côté des murs décrépis du grand hôpital de Soweto, ‘Bara’ pour les locaux. Légende urbaine, ville dans la ville, l’un des rares hôpitaux où les noirs pouvaient se faire soigner pendant l’apartheid, Bara était autrefois renommé internationalement, mais on n’en parle plus que pour déplorer qu’il ne soit pas à la hauteur des attentes, voire qu’il trahisse les idéaux de la transition démocratique. 

Ainsi, les quotidiens locaux se font régulièrement l’écho de dysfonctionnements graves. Une mortalité infantile incroyablement élevée, des pannes d’électricité contraignant les chirurgiens à opérer à la lumière de leurs smartphones, des frais d’indemnisation des dommages corporels sur des patients atteignant des sommes astronomiques, une gestion déplorable (le directeur de l’hôpital fortement soupçonné de corruption a été démis de ses fonctions en Août 2018 après une grève du personnel), des files d’attentes qui ne cessent de s’allonger pour des blocs chirurgicaux obsolètes mettant en danger les patients. Avec près de 3000 lits, 24 000 naissances par an, 129 bâtiments, les chiffres à Baragwanath donnent le tournis. Il faut dire qu’il dessert la partie la plus peuplée de Johannesburg. 

J’ai eu envie d’écrire un billet sur Bara. Parce que Bara est une institution de Soweto. Parce que j’aurais bien aimé le visiter. Parce que c’est une légende. Parce qu’on raconte à son propos tout et n’importe quoi (‘n’y va pas, c’est un coupe-gorge!’). Parce que des femmes que j’ai interrogées pour “devenir mère à Johannesbourg” sont allées accoucher à Bara. Parce que je suis tombée sur le livre de Simonne Horwitz sur les cinquante premières années de l’histoire de Baragwanath. Que ce livre, bien qu’imparfait explique pourquoi Bara reste incontournable.

Dès ses débuts, Bara souffre d’un sous-dimensionnement et d’une inadaptation chroniques aux besoins d’une population dont il est le seul recours. Hôpital militaire pendant la seconde guerre mondiale, construit sur un terrain ayant appartenu à un gallois répondant au nom barbare de John Albert Baragwath. A partir de 1944, il abrite essentiellement les soldats tuberculeux convalescents que le bon air de Johannesbourg aide à requinquer. Passé aux mains du gouvernement provincial du Transvaal (ancien nom de la province de Gauteng), il est utilisé pour en transférer une partie des patients de l’aile ‘non-européenne’ du Johannesburg General Hospital, et en devient une dépendance administrative. Ce qui lui permettra d’accueillir des professeurs et étudiants en médecine de l’université du Witswatersrand. Il accueillera également l’école d’infirmières pour les étudiant.e.s noir.e.s (toujours sous la supervision de directrices afrikaners), déplacée de l’aile des non-européens du Johannesburg General Hospital (Joburg Gen). Mais il est aussi conçu comme une vitrine par le gouvernement du Parti National, qui veut prouver que la séparation des races, qu’il accentue à partir de 1958, ne se double pas de désavantages massifs pour les noirs. Il est aussi l’endroit où se mélangent des médecins de différentes nationalités/provenances qui y développent un ‘ethos Bara’. A partir des années 60 Bara accueillera régulièrement les victimes des émeutes et des soulèvement contre le gouvernement de l’apartheid, confrontant son personnel (majoritairement blanc pour les médecins) aux dessous peu glorieux du régime.

Le livre de Simonne Horwitz est basé principalement sur les interviews de médecins et d’infirmières ayant travaillé à Bara pendant la période concernée (1941-1990) avant l’avènement de la démocratie. Elle porte un message plutôt optimiste sur cette période. Elle reconnaît les difficultés chroniques, manque de fonds, manque de personnel, face à la demande massive d’un township dont la population croît tout au long de la période, et dans lequel, au delà des pathologies ‘normales’ pour une population pauvre, l’insécurité, les violences ordinaires ou politiques, créent des besoins tous spécifiques. Elle soutient cependant que Bara a représenté une chance pour la population, un lieu où le dernier cri de la biomédecine a pu être proposée à une population noire et pauvre, en dépit d’un régime politique raciste et brutal, et que les conditions particulières d’exercice, où les professionnels blancs et noirs ne pouvaient pas être totalement séparés (pas assez de professionnels noirs entre 5 et 10% de médecins noirs dans la période), et une hiérarchie forcément blanche) ont aidé à la création d’un narratif ‘d’éthos’ particulier à Baragwanath, fait d’un mélange d’excellence académique, de sens de la mission, mêlé de débrouillardise, qui fédérait tous les professionnels malgré leurs différences.

La création de Bara, sur les restes de l’hôpital militaire, produit un appel d’air. Le nouvel hôpital, en plus des médecins démobilisés, attire de jeunes praticiens motivés qui vont publier dans des revues médicales sur les pathologies qui seront les plus fréquentes dans la population noire de la région: les affections pulmonaires (typiques des populations de mineurs et des quartiers surpeuplés et manquant d’hygiène), les maladies tropicales (pour les migrants des régions plus septentrionales) et les blessures par arme blanche. Chose remarquable, les publications de cette première période combattent l’hypothèse de prévalence d’affections liées à la race mais tendent à les relier plus fortement aux conditions de vie. Les études notamment du gynécologue Charlewood dans ‘Bantu gynaecology’ suggèrent que les facteurs environnementaux sont beaucoup explicatifs que la race pour l’épidémiologie, allant contre la thèse séparatiste de l’apartheid (des besoins séparés, des réponses séparées). 

La fonction d’hôpital d’enseignement pour la faculté de médecine de Wits était une chance pour Bara, qui attirait des étudiants, des chercheurs et des médecins confirmés. L’hôpital, grâce à sa fonction de formation universitaire, était doté d’équipements de pointe, et bénéficiait d’une population dont la situation permettait une variété plus importante de pathologies que dans les hôpitaux pour européens, ce qui en faisait un lieu d’apprentissage unique. ‘Although patients often lacked basic care, linen, or even a bed, it was possible for the doctors at Baragwanath to advance themselves professionnaly and perform complex médical procédures’. La masse de la population à traiter, problématique au quotidien, permettait également un nombre de cas intéressants pour la formation des praticiens mais aussi des cohortes suffisantes pour des études publiables dans des revues médicales.  L’urgence et le manque de moyen permirent parfois aux médecins de développer des solutions originales qui leur valurent une reconnaissance internationale. Leur expertise en termes de blessures par arme blanche et par balle devint légendaire… Une médecine de pointe était également possible: Baragwanath sera le lieu de la séparation chirurgicale des jumelles Mathibela, deux soeurs siamoises d’un an en 1987, une grande première en Afrique, alors qu’une poignée d’autres opérations de ce type avaient été tentées internationalement. 

Au-delà des succès médicaux, Baragwanath fut également le lieu de l’éveil de la conscience politique de certains membres du personnel. Certains médecins venaient à Bara parce qu’ils se sentaient le devoir moral d’aider les plus pauvres. Là il étaient confrontés à la réalité de l’apartheid pour la première fois de leur vie. Certains médecins commencèrent à Bara une carrière d’activistes anti-apartheid. Beaucoup furent licenciés avant la fin des années 60. Le plus célèbre des médecins activistes de Bara est sans doute le médecin Neil Agett, mort en Février 82 aux mains de la police, et dont on peut voir la photo au musée de l’apartheid. 

Le narratif positif de la formidable coexistence multiraciale et de la solidarité du personnel médical, adhérent à un ‘éthos Bara’ est à nuancer avec la situation plus qu’inégale des soignants noirs tout au long de l’histoire de l’hôpital. Bâtiments de résidence, cuisines, salles de gardes, et toilettes séparés pour les internes non-européens, qui faisaient suite à l’extrême difficulté pour les étudiants noirs à se faire admettre dans les cycles d’études médicales, aux humiliations dans les ‘hôpitaux pour blancs’ des étudiants noirs (les étudiants colored et indiens comptaient comme noirs) devant emprunter une entrée séparée de celle de leurs condisciples, enlever blouse blanche et stéthoscope avant d’entrer dans la chambre d’un patient blanc, ayant interdiction d’assister à une autopsie d’une personne blanche. Les infirmières noires étaient majoritaires à Bara, mais toujours encadrées par une hiérarchie blanche. Leur paie allant jusqu’à 55% de moins que leurs homologues européennes à qualification égale. Les incidents réguliers à Soweto de la fin des années 70 à la fin des années 80 verront plusieurs épisodes de la polarisation raciale entre différentes catégories de personnel. Lorsque les tensions raciales augmentent, au cours des années 80, par peur pour leur sécurité certains médecins démissionnent. Les difficultés budgétaires d’un état lourdement endetté pour financer son état d’urgence ne permettront pas de les remplacer. Un collectif de médecins tentera une action pour contraindre l’Etat de donner les moyens à l’hôpital de remplir sa mission. En 1987, dans une lettre ouverte dans le South African Journal of Medicine signée par 101 médecins, le collectif crée un énorme scandale, mais ne sera pas suivi des effets escomptés. 

La période de transition et le début du mandat de Mandela ont été marqués par un changement des structures administratives de l’hôpital, le personnel blanc devant être remplacé par des noirs, exercice compliqué, le nombre de noirs ayant pu être formés dans un régime leur refusant une éducation autre que rudimentaire étant notoirement faible. Des grèves très violentes éclatèrent à Bara en 1992 et 1995. La période de transition et le mandat de Madiba ont aussi été marqués par l’apparition du Sida dès 87, et qui s’amplifia au cours de la décennie 90 et accrût la pression sur le personnel soignant des hôpitaux publics. Nkosazana Ndlamini Zuma, ministre de la santé, se concentra sur la création d’une médecine de prévention et pas vraiment sur la résolution des problèmes des hôpitaux saturés et en manque chronique de personnel. Il n’y eut pas d’embauches à Bara, ni d’augmentation satisfaisante des salaires pour les infirmières dont certaines décidèrent d’aller tenter leur chance ailleurs. Certaines se firent débaucher par la NHS. Le gouvernement démocratique sud-africain mis longtemps à prendre la mesure de l’épidémie de SIDA, on se souvient de la tirade de Thabo Mbeki pour lequel cette maladie était une invention des blancs. Les années 90 et la première partie du vingt-et-unième millénaire ont vu le développement d’un secteur hospitalier privé, pour la partie la plus aisée de la population, qui a vite capté les ressources. On estime que 50% des médecins exerçant en Afrique du Sud exercent dans le secteur privé (dont la clientèle représente 15% de la population). Le secteur public reste gravement handicapé par la pénurie de médecins, préférant les conditions d’exercice (et les rémunérations) du privé. 

Aujourd’hui, lorsque Bara fait parler de lui, c’est par ses dysfonctionnements, des erreurs médicales aux maltraitances des patients par les soignants, son insécurité pour les patients comme pour le personnel, et les errements de gestion de responsables nommés plus en raison de leurs connections politiques que leur compétence à redresser une situation fondamentalement viciée. Rebaptisé Chris Hani, du nom du leader du Parti Communiste Sud-Africain assassiné par un nationaliste, il reste pour bien des habitants de Soweto ‘Bara’, gigantesque rafiot dans la tempête.