La mères fondatrices de l’anthropologie sud-africaine… Chronique d’un oubli…

A propos de l’ouvrage d’Andrew Bank: “Pionners of the field: South Africa’s women anthropologists”

Longtemps, l’anthropologie sud-africaine s’est racontée comme une histoire d’hommes (blancs, et majoritairement chrétiens). Les apports décisifs des femmes dans la discipline a été amplement minorés. L’historien Andrew Bank auteur de “Pioneers of the field: South African Women Anthropologists” paru en 2016 a décidé de changer le narratif en écrivant une histoire matrilinéaire des débuts de l’anthropologie sociale en Afrique du Sud.

Jusqu’en 2016, la galerie de portraits du département d’anthropologie de l’université de Wits, brille par sa mise en évidence de la suprématie masculine. Hormis (Agnes) Winnifred Hoernlé qui a été la fondatrice du département, les autres femmes ayant marqué l’anthropologie sud-africaine sont absentes. Or, contrairement à d’autres disciplines universitaires très fermées, l’anthropologie, dès ses débuts a attiré et volontiers accepté les femmes (en tout cas dans le monde anglo-saxon). Il leur était difficile de faire carrière dans le cénacle universitaire, mais elles faisaient des étudiantes et des chercheuses hors pair.

Andrew Bank retrace les itinéraires de six pionnières de l’anthropologie sociale sud-africaine: Winnifred Hoernlé, Monica Hunter Wilson (dont j’ai déjà évoqué la vie ici) , Ellen Hellmann, Audrey Richards, Hilda Beemer Kuper et Eileen Jensen Krige. Andrew Bank a exploré les archives professionnelles et personnelles des chercheuses, et a rencontré ou correspondu avec des membres de leurs familles, pour restituer les parcours professionnels et parfois personnels de ces femmes incroyables. Songez que Winifred Hoernlé a exploré en char à boeufs le territoire des Nama (dans ce qui est aujourd’hui la Namibie) en 1912 et 1913!

De la matriarche de cette tribu, Winifred Hoernlé, née en 1885, à la benjamine, Hilda Beemer Kuper née en 1911, les six femmes évoquées dans l’ouvrage ont en commun d’avoir ouvert la voie d’une discipline neuve, de l’avoir fait avec une implication impressionnante passant des séquences très longues sur le terrain, recueillant des informations précieuses, et laissant des monographies, des articles et des archives extrêmement utiles aux générations actuelles cherchant à comprendre les transformations infligées aux populations noires par la colonisation et l’apartheid.

Elles ont aussi pour particularité d’avoir été effacées deux fois de l’histoire, une première fois pendant la période de l’apartheid (à part Winifred Hoernlé, fondatrice du département d’anthropologie sociale puis pilier de la vie universitaire et intellectuelle du pays), et une seconde fois après la démocratisation. En tant que femmes blanches, on leur colle une étiquette de suppôts du colonialisme, et on les soupçonne de collusion avec le gouvernement nationaliste, justifiant leur disparition de l’histoire.

Discipline reposant sur un matériel empirique recueilli sur le terrain, l’anthropologie a accueilli assez volontiers les femmes et les marginaux* dans ses rangs. La variété des participants aux séminaires de Malinowski à Londres montre que l’anthropologie a été ouverte assez tôt (dès qu’elle a abandonné l’anthropologie physique) à un public étudiant venant des marges: des femmes, des colonisés, des juifs… Ce qui rendait la tâche compliquée lorsqu’il fallait remplir des postes de chercheurs (forcément masculins, et si possible anglais et protestant, l’administration étant extrêmement chauvine).

Winifred Hoernlé rencontre son futur mari lorsque celui-ci est mandaté par l’autorité académique pour lui dire que, malgré ses diplômes du Collège de Cape Town et de l’Université de Cambridge, “embaucher une femme (au poste universitaire qu’elle brigue) serait trop risqué”. Elle n’obtiendra son premier poste à Wits quelques années plus tard, en rentrant de Boston où son mari enseignait. L’université veut embaucher Alfred et celui-ci pose comme corollaire qu’on propose une position à son épouse. Position dans laquelle elle sera confirmée puis promue. Monica Hunter Wilson se voit elle aussi snober dès qu’elle accède au statut de femme mariée, alors qu’elle a fait un début de carrière très prometteur et qu’elle a plus d’expérience que son mari.

Lorsqu’elle demande une bourse pour travailler avec Godfrey sur les Nyakusa en Tanzanie, le comité d’attribution hésite craignant que ses devoirs de femme mariée ne l’empêchent de mener à bien sa mission. Godfrey Wilson, qui cumule les avantages d’être diplômé d’Oxford, anglais et protestant, souffle le poste de premier directeur du Rhodes-Livingstone Institute, à Audrey Richards. Celle-ci pourtant, a pris la suite de Winifred Hoernlé à Wits et est alors beaucoup plus qualifiée, il le reconnaîtra lui-même. Monica Wilson finit par faire une carrière universitaire. Elle la doit en partie à son veuvage, qui la contraint à gagner sa vie. Audrey Richards, jamais mariée, mènera, au delà de ses trois ans à Wits une grande carrière internationale, n’étant pas contrainte par des attachements familiaux.

Pourtant, les attaches et les obligations familiales n’empêchent pas les cinq disciples de Winifred Hoernlé de consacrer un temps précieux à leurs terrains dont les monographies exceptionnelles qu’elles livrent sont une mines de renseignements pour les ouvrages plus théoriques écrits par leurs confrères.

Ces femmes vouaient une reconnaissance certaine à leur matriarche. Winifred Hoernlé, de son bureau de Wits university les a soutenues, encouragées. Elle les a aidées à dénicher des bourses de recherche, des terrains. Les traces de l’abondante correspondance que la première directrice du département d’anthropologie de Wits a entretenue avec chacune en est témoin. Elles montrent une passeuse de savoir infatigable qui correspond avec ses ouailles sur le terrain et discute leurs résultats, leur demande d’explorer des pistes nouvelles, de sourcer pour elle des artefacts qui feront grandir la collection du Musée de Wits. De nombreux anthropologues locaux ont rendu hommage à ses qualités d’enseignante hors norme, réellement préoccupée de ses étudiant.e.s.

Ces femmes tomberont dans l’oubli. En tant que femme mariée à un universitaire, on assigna tardivement à Winifred les opinions ségrégationnistes et conservatrices de son mari, le philosophe Alfred Hoernlé, oubliant son appui sans faille à la création du South African Institute of Race Relations où travaillèrent plusieurs de ses anciennes disciples. Les directives qu’elle donnait dans ses lettres et ses cours à ses étudiants montrent sa ferme conviction d’une égale valeur et dignité de tous les êtres humains, quels que soient leur race, leur sexe, et leur position sociale.

En quoi l’apport de ces femmes était-il important? Comme dans d’autres disciplines où l’apport du terrain est crucial, l’interdiction de faire carrière dans le champ académique leur a laissé la latitude de rester sur le terrain plus longtemps que leurs confrères. La comparaison des temps passés sur les terrains par les anthropologues hommes et femmes est nettement en faveur des femmes. Elles ont contribué à ouvrir des terrains que les hommes n’avaient pas investi: sur l’intime, la vie familiale. Leurs collègues masculins tiraient profit des monographies détaillées qu’elles fournissaient pour étayer leurs propres ouvrages théoriques.

Elles ont été les premières en Afrique du Sud, à s’intéresser aux conséquences de l’urbanisation et aux bouleversements introduits par le déplacement des populations, en sortant des réserves indigènes – pour comprendre comment les cultures s’adaptaient ou se modifiaient au contact des populations d’origine européennes. Winifred Hoernlé étudie, dans les années 20, les Nama vivant à Windhoek, Monica Hunter s’intéresse aux Pondo d’East London, Ellen Hellmann aux brasseuses de bière des taudis de Rooiyard à Johannesbourg, etc.

Leur position éloignée du pouvoir, du fait d’être des femmes (quoique blanches) a été un atout pour leur acceptation sur les terrains car elles n’étaient moins soupçonnées de collusion avec le pouvoir. Elles étaient mieux tolérées sur leurs terrains, même si certains chefs leurs adjoignaient des accompagnants responsables de leur sécurité, craignant des représailles en cas d’incident.

Elles vont contribuer à apporter une vision dynamique des populations qu’elles étudient, à rebours de la vision parfois essentialisante et figée de certains de leurs prédécesseurs. Elles montrent les effets destructurants du travail migrant, l’indigence des écoles des townships et le dénuement des familles. Ellen Hellmann sera la première à s’intéresser d’un point de vue sociologique aux phénomènes de gangs dans les townships..

On leur reproche, à la fin de l’apartheid, de n’avoir pas émigré, d’avoir fait le gros avec le pouvoir, de ne s’être pas engagées politiquement. Leurs écrits et leurs actes révèlent des positions profondément libérales (au sens où on l’entend en Afrique du Sud) et opposées à la ségrégation raciale. Hellen Helmann est sans doute celle qui s’est le plus engagée, en abandonnant une carrière académique pour travailler pour le South African Institute for Race Relations. Elles ont toutes soutenu les mouvements anti-apartheid, la marche des femmes sur Pretoria en Août 1956 où Hilda Kuper est arrêtée avec son assistante de recherche Fatima Meer. Monica Wilson, au mépris des lois, logeait chez elle sa domestique/confidente/amie, et recevait ses étudiants noirs. Elle n’a eu de cesse de soutenir ses étudiants noirs. Monica Wilson, Eileen Krige et Ellen Hellmann ont, dans toutes les commissions officielles ou parlementaires où elles ont été auditionnées, témoigné leur opposition farouche au “développement séparé” et au système des bantoustans, soulignant les coût humains et familiaux que ce système entraînait pour la population noire.

Aujourd’hui, leurs oeuvres sont des oeuvres-clés pour comprendre l’évolution de la société sud-africaine. Grâces soient rendues à Andrew Bank de lever le voile sur leurs destinées!

* Par marginaux j’entends les anciens colonisés qui n’avaient droit qu’avec parcimonie aux études universitaires, et les juifs qui dans une partie des pays européens et des empires étaient parfois évincés de postes financés par des fonds publics.

Et Bara fit naufrage…

Lorsqu’on visite Soweto, la partie la plus africaine de Johannesburg, il y a quelques passages obligés. Au nombre de ceux-ci, la rue Vilakazi, renommée ‘rue aux deux prix Nobel’, qui a abrité les maisons de Nelson Mandela et de l’archevêque Desmond Tutu. Il y a aussi le musée Hector Pieterson, du nom de ce  jeune lycéen tué par les policiers lors du soulèvement du 16 Juin 1976 contre l’enseignement en Afrikaans dans toutes les écoles du pays, dont la photo a fait le tour du monde. Les tirs de la police sur une manifestation de lycéens mettront le feu au poudre dans les townships sud-africains. On peut aussi aller visiter l’église catholique Regina Mundi lieu de réunion des anti-apartheid, passer rapidement les baraques en tôle de Kliptown, traverser le pont pour visiter la place où a été proclamée la Freedom Charter en 1958, vaste esplanade sans âme avec un monument et un local de l’ANC, passer à côté des tours de refroidissement d’une ancienne centrale électrique, aujourd’hui totalement converties à l’art mural, et puis on passe inévitablement à côté des murs décrépis du grand hôpital de Soweto, ‘Bara’ pour les locaux. Légende urbaine, ville dans la ville, l’un des rares hôpitaux où les noirs pouvaient se faire soigner pendant l’apartheid, Bara était autrefois renommé internationalement, mais on n’en parle plus que pour déplorer qu’il ne soit pas à la hauteur des attentes, voire qu’il trahisse les idéaux de la transition démocratique. 

Ainsi, les quotidiens locaux se font régulièrement l’écho de dysfonctionnements graves. Une mortalité infantile incroyablement élevée, des pannes d’électricité contraignant les chirurgiens à opérer à la lumière de leurs smartphones, des frais d’indemnisation des dommages corporels sur des patients atteignant des sommes astronomiques, une gestion déplorable (le directeur de l’hôpital fortement soupçonné de corruption a été démis de ses fonctions en Août 2018 après une grève du personnel), des files d’attentes qui ne cessent de s’allonger pour des blocs chirurgicaux obsolètes mettant en danger les patients. Avec près de 3000 lits, 24 000 naissances par an, 129 bâtiments, les chiffres à Baragwanath donnent le tournis. Il faut dire qu’il dessert la partie la plus peuplée de Johannesburg. 

J’ai eu envie d’écrire un billet sur Bara. Parce que Bara est une institution de Soweto. Parce que j’aurais bien aimé le visiter. Parce que c’est une légende. Parce qu’on raconte à son propos tout et n’importe quoi (‘n’y va pas, c’est un coupe-gorge!’). Parce que des femmes que j’ai interrogées pour “devenir mère à Johannesbourg” sont allées accoucher à Bara. Parce que je suis tombée sur le livre de Simonne Horwitz sur les cinquante premières années de l’histoire de Baragwanath. Que ce livre, bien qu’imparfait explique pourquoi Bara reste incontournable.

Dès ses débuts, Bara souffre d’un sous-dimensionnement et d’une inadaptation chroniques aux besoins d’une population dont il est le seul recours. Hôpital militaire pendant la seconde guerre mondiale, construit sur un terrain ayant appartenu à un gallois répondant au nom barbare de John Albert Baragwath. A partir de 1944, il abrite essentiellement les soldats tuberculeux convalescents que le bon air de Johannesbourg aide à requinquer. Passé aux mains du gouvernement provincial du Transvaal (ancien nom de la province de Gauteng), il est utilisé pour en transférer une partie des patients de l’aile ‘non-européenne’ du Johannesburg General Hospital, et en devient une dépendance administrative. Ce qui lui permettra d’accueillir des professeurs et étudiants en médecine de l’université du Witswatersrand. Il accueillera également l’école d’infirmières pour les étudiant.e.s noir.e.s (toujours sous la supervision de directrices afrikaners), déplacée de l’aile des non-européens du Johannesburg General Hospital (Joburg Gen). Mais il est aussi conçu comme une vitrine par le gouvernement du Parti National, qui veut prouver que la séparation des races, qu’il accentue à partir de 1958, ne se double pas de désavantages massifs pour les noirs. Il est aussi l’endroit où se mélangent des médecins de différentes nationalités/provenances qui y développent un ‘ethos Bara’. A partir des années 60 Bara accueillera régulièrement les victimes des émeutes et des soulèvement contre le gouvernement de l’apartheid, confrontant son personnel (majoritairement blanc pour les médecins) aux dessous peu glorieux du régime.

Le livre de Simonne Horwitz est basé principalement sur les interviews de médecins et d’infirmières ayant travaillé à Bara pendant la période concernée (1941-1990) avant l’avènement de la démocratie. Elle porte un message plutôt optimiste sur cette période. Elle reconnaît les difficultés chroniques, manque de fonds, manque de personnel, face à la demande massive d’un township dont la population croît tout au long de la période, et dans lequel, au delà des pathologies ‘normales’ pour une population pauvre, l’insécurité, les violences ordinaires ou politiques, créent des besoins tous spécifiques. Elle soutient cependant que Bara a représenté une chance pour la population, un lieu où le dernier cri de la biomédecine a pu être proposée à une population noire et pauvre, en dépit d’un régime politique raciste et brutal, et que les conditions particulières d’exercice, où les professionnels blancs et noirs ne pouvaient pas être totalement séparés (pas assez de professionnels noirs entre 5 et 10% de médecins noirs dans la période), et une hiérarchie forcément blanche) ont aidé à la création d’un narratif ‘d’éthos’ particulier à Baragwanath, fait d’un mélange d’excellence académique, de sens de la mission, mêlé de débrouillardise, qui fédérait tous les professionnels malgré leurs différences.

La création de Bara, sur les restes de l’hôpital militaire, produit un appel d’air. Le nouvel hôpital, en plus des médecins démobilisés, attire de jeunes praticiens motivés qui vont publier dans des revues médicales sur les pathologies qui seront les plus fréquentes dans la population noire de la région: les affections pulmonaires (typiques des populations de mineurs et des quartiers surpeuplés et manquant d’hygiène), les maladies tropicales (pour les migrants des régions plus septentrionales) et les blessures par arme blanche. Chose remarquable, les publications de cette première période combattent l’hypothèse de prévalence d’affections liées à la race mais tendent à les relier plus fortement aux conditions de vie. Les études notamment du gynécologue Charlewood dans ‘Bantu gynaecology’ suggèrent que les facteurs environnementaux sont beaucoup explicatifs que la race pour l’épidémiologie, allant contre la thèse séparatiste de l’apartheid (des besoins séparés, des réponses séparées). 

La fonction d’hôpital d’enseignement pour la faculté de médecine de Wits était une chance pour Bara, qui attirait des étudiants, des chercheurs et des médecins confirmés. L’hôpital, grâce à sa fonction de formation universitaire, était doté d’équipements de pointe, et bénéficiait d’une population dont la situation permettait une variété plus importante de pathologies que dans les hôpitaux pour européens, ce qui en faisait un lieu d’apprentissage unique. ‘Although patients often lacked basic care, linen, or even a bed, it was possible for the doctors at Baragwanath to advance themselves professionnaly and perform complex médical procédures’. La masse de la population à traiter, problématique au quotidien, permettait également un nombre de cas intéressants pour la formation des praticiens mais aussi des cohortes suffisantes pour des études publiables dans des revues médicales.  L’urgence et le manque de moyen permirent parfois aux médecins de développer des solutions originales qui leur valurent une reconnaissance internationale. Leur expertise en termes de blessures par arme blanche et par balle devint légendaire… Une médecine de pointe était également possible: Baragwanath sera le lieu de la séparation chirurgicale des jumelles Mathibela, deux soeurs siamoises d’un an en 1987, une grande première en Afrique, alors qu’une poignée d’autres opérations de ce type avaient été tentées internationalement. 

Au-delà des succès médicaux, Baragwanath fut également le lieu de l’éveil de la conscience politique de certains membres du personnel. Certains médecins venaient à Bara parce qu’ils se sentaient le devoir moral d’aider les plus pauvres. Là il étaient confrontés à la réalité de l’apartheid pour la première fois de leur vie. Certains médecins commencèrent à Bara une carrière d’activistes anti-apartheid. Beaucoup furent licenciés avant la fin des années 60. Le plus célèbre des médecins activistes de Bara est sans doute le médecin Neil Agett, mort en Février 82 aux mains de la police, et dont on peut voir la photo au musée de l’apartheid. 

Le narratif positif de la formidable coexistence multiraciale et de la solidarité du personnel médical, adhérent à un ‘éthos Bara’ est à nuancer avec la situation plus qu’inégale des soignants noirs tout au long de l’histoire de l’hôpital. Bâtiments de résidence, cuisines, salles de gardes, et toilettes séparés pour les internes non-européens, qui faisaient suite à l’extrême difficulté pour les étudiants noirs à se faire admettre dans les cycles d’études médicales, aux humiliations dans les ‘hôpitaux pour blancs’ des étudiants noirs (les étudiants colored et indiens comptaient comme noirs) devant emprunter une entrée séparée de celle de leurs condisciples, enlever blouse blanche et stéthoscope avant d’entrer dans la chambre d’un patient blanc, ayant interdiction d’assister à une autopsie d’une personne blanche. Les infirmières noires étaient majoritaires à Bara, mais toujours encadrées par une hiérarchie blanche. Leur paie allant jusqu’à 55% de moins que leurs homologues européennes à qualification égale. Les incidents réguliers à Soweto de la fin des années 70 à la fin des années 80 verront plusieurs épisodes de la polarisation raciale entre différentes catégories de personnel. Lorsque les tensions raciales augmentent, au cours des années 80, par peur pour leur sécurité certains médecins démissionnent. Les difficultés budgétaires d’un état lourdement endetté pour financer son état d’urgence ne permettront pas de les remplacer. Un collectif de médecins tentera une action pour contraindre l’Etat de donner les moyens à l’hôpital de remplir sa mission. En 1987, dans une lettre ouverte dans le South African Journal of Medicine signée par 101 médecins, le collectif crée un énorme scandale, mais ne sera pas suivi des effets escomptés. 

La période de transition et le début du mandat de Mandela ont été marqués par un changement des structures administratives de l’hôpital, le personnel blanc devant être remplacé par des noirs, exercice compliqué, le nombre de noirs ayant pu être formés dans un régime leur refusant une éducation autre que rudimentaire étant notoirement faible. Des grèves très violentes éclatèrent à Bara en 1992 et 1995. La période de transition et le mandat de Madiba ont aussi été marqués par l’apparition du Sida dès 87, et qui s’amplifia au cours de la décennie 90 et accrût la pression sur le personnel soignant des hôpitaux publics. Nkosazana Ndlamini Zuma, ministre de la santé, se concentra sur la création d’une médecine de prévention et pas vraiment sur la résolution des problèmes des hôpitaux saturés et en manque chronique de personnel. Il n’y eut pas d’embauches à Bara, ni d’augmentation satisfaisante des salaires pour les infirmières dont certaines décidèrent d’aller tenter leur chance ailleurs. Certaines se firent débaucher par la NHS. Le gouvernement démocratique sud-africain mis longtemps à prendre la mesure de l’épidémie de SIDA, on se souvient de la tirade de Thabo Mbeki pour lequel cette maladie était une invention des blancs. Les années 90 et la première partie du vingt-et-unième millénaire ont vu le développement d’un secteur hospitalier privé, pour la partie la plus aisée de la population, qui a vite capté les ressources. On estime que 50% des médecins exerçant en Afrique du Sud exercent dans le secteur privé (dont la clientèle représente 15% de la population). Le secteur public reste gravement handicapé par la pénurie de médecins, préférant les conditions d’exercice (et les rémunérations) du privé. 

Aujourd’hui, lorsque Bara fait parler de lui, c’est par ses dysfonctionnements, des erreurs médicales aux maltraitances des patients par les soignants, son insécurité pour les patients comme pour le personnel, et les errements de gestion de responsables nommés plus en raison de leurs connections politiques que leur compétence à redresser une situation fondamentalement viciée. Rebaptisé Chris Hani, du nom du leader du Parti Communiste Sud-Africain assassiné par un nationaliste, il reste pour bien des habitants de Soweto ‘Bara’, gigantesque rafiot dans la tempête.  

Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.

 

#RememberingMadiba

Un rôle modèle universel…

“What counts in life is not the mere fact that we lived. It is what difference we have made to the lives of others that will determine the significance of the life we lead”

Written on Robben Island 1975 (From an unpublished autobiographical manuscript)

Cela fait aujourd’hui trois ans que Nelson Mandela est décédé. Les hommages se succèdent sur les médias et les réseaux sociaux sud-africains. D’aucuns en profitent pour faire passer des messages sur le dévoiement de l’héritage de Mandela. La situation politique sud-africaine vingt-deux ans après la chute de l’apartheid interroge sur ce qu’il reste de l’extraordinaire inspiration du mouvement de libération et de son leader emblématique. Le parti de Nelson Mandela et son président semblent avoir oublié les idées qui ont fait de lui un phare dont on guettait la lumière dans le monde entier.

Dans ce billet, j’ai envie de raconter ce qu’est mon Mandela à moi. Pour la lycéenne que j’étais au début des années 80, dans une petite ville de province française, Mandela c’était un géant, une lumière, quelqu’un qui, en dépit de toute l’adversité, ne cédait pas et luttait pour le triomphe de ces idées, pour l’avènement d’une Afrique du Sud libérée de l’apartheid et de toute différence entre les races. Je pouvais situer l’Afrique du Sud sur la carte, j’entendais, comme tous mes compatriotes, parler des émeutes de Soweto et de cette figure emblématique de la lutte qu’était le leader emprisonné de cette lutte contre un régime blanc et raciste.

La libération de Mandela et son accession au pouvoir ont été des moments de joie collective dans le monde entier. Des évènements planétaires, je ne sais pas si les sud-africains s’en rendent compte. Probablement pas les jeunes générations, qui n’ont plus en tête (quand ils l’ont) que le Mandela des dernières années, affaibli par les années de prison malgré son attitude à la fois hiératique et bienveillante. Mandela était un rôle-modèle universel.

Depuis que j’habite à Johannesburg j’ai eu l’occasion d’approfondir ma connaissance de l’homme et de son histoire notamment via les visites à deux des sites qui ont été créés pour perpétuer la mémoire de l’histoire sud-africaine récente: le musée de l’apartheid et la ferme de Lilisleaf (où Mandela se cachait lorsqu’il a été arrêté en 1962). Ces deux visites complémentaires retracent l’histoire de l’apartheid et des luttes clandestines qui ont mené à la démocratie. Musées profondément émouvant, où l’on peut toucher à la fois l’ignominie du régime et le courage de ceux, femmes et hommes qui ont lutté pour la démocratie.

L’affichage sur l’un des murs du musée de l’intitulé et des dates des lois organisant la séparation raciale est impressionnant, il y en a plus d’une centaine. Les déplacements de population pour correspondre à l’idéologie de non mélange des races, la surveillance des relations illégitimes entre membres de groupes raciaux différents… Le “long chemin vers la liberté” est matérialisé dans les photos et documents utilisés pour rendre intelligible l’histoire du pays. Les cordes représentant les exécutions politiques, et l’imposante présence d’un Kaspir, véhicule blindé utilisé par les militaires du régime pour tenter de sécuriser les township, les témoignages filmés des activistes restituent l’âpreté de la lutte dont Mandela était à la fois un inspirateur et un théoricien avant d’être ce vieux sage unanimement respecté.

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Aujourd’hui si l’iconographie Mandela est partout: dans les magasins de souvenir, sur des t-shirts, des cartes postales, des boîtes de thé… l’héritage de Madiba est ballotté. D’un côté par un président de l’ANC dont le sens de l’éthique et du service ne semble pas correspondre à celui du premier président démocratiquement élu de l’Afrique du Sud, de l’autre par certains opposants qui reprochent à Mandela sa magnanimité au moment de son accession au pouvoir, qui ne voient rien de spectaculaire dans les progrès faits dans la société sud-africaine où la redistribution de la richesse n’a pas eu d’effets vraiment spectaculaires. L’indice de Gini révèle une des sociétés les plus inégalitaires au monde… Le pays de Madiba réussira t’il à faire de nouveau rêver le monde entier en créant une véritable nation arc-en-ciel? Aujourd’hui bien des sud-africains en doutent. Mais comme le dit le proverbe: il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre et de réussir pour persévérer…