Cape Town #DayZero, chronique d’une catastrophe annoncée…

L’évocation de la sécheresse sur la plus célèbre cité d’Afrique du Sud, la “Cité Mère” comme l’appellent les locaux, est récurrente depuis quelques mois. Les hivers 2016 et 2017 ont connu une pluviométrie anormalement basse depuis au moins les années 1930, ce qui a fait le bonheur des vacanciers mais n’a pas permis de remplir les barrages construits pour alimenter en eau l’agglomération. La menace semblait vague, mais s’est rapprochée avec la diffusion, de plus en plus régulière, et de plus en plus pressante de recommandations pour économiser la précieuse ressource.

Dès le printemps, les habitants de Cape Town ont été enjoints à ne plus arroser leur jardin, ne plus laver leurs voitures, de se doucher avec un seau et de récupérer l’eau dans une bassine… de recycler l’eau des douches dans les toilettes, restreindre le nombre de machines, ne plus tirer systématiquement la chasse d’eau dans leurs toilettes… A mesure que la date fatidique se rapproche, la consommation maximale autorisée par personne se réduit (les contrevenants s’exposaient jusqu’à présent à des pénalités financières). Depuis le 1er février 2018, la consommation maximale autorisée par personne a été restreinte à 50 litres par jour.

Le passage à la nouvelle année a ravivé les débats avec l’approche du (moins en moins) théorique Day Zero, le jour où les robinets de la cité ne seront plus approvisionnés en eau pour préserver le fond des barrages et le réserver aux usages prioritaires, comme les services de santé. Les médias et les réseaux sociaux s’enflamment, entre prévisions apocalyptiques, dénonciations, querelles de clochers, belles histoires de solidarité de quartier, embrouilles politiques, et j’en passe…

Il serait drôle mais sans véritable intérêt de faire l’inventaire des théories les plus farfelues, des narratifs les plus inventifs et des solutions les plus astucieuses pour économiser/recycler l’eau trouvées sur le net ou dans les médias locaux. Sauf à vouloir écrire le prochain blockbuster Nollywoodien (et pourquoi pas?)… On imagine bien que fournir de l’eau à 3,75 millions d’habitants dans une métropole aussi étendue est déjà un casse-tête en temps ordinaire…

Quelques réflexions suscitées par la crise de l’eau à Cape Town…

Peu importe la date exacte de #DayZero. On perdrait son temps à se raccrocher aux annonces faites de l’avance de deux jours ou au recul de quatre, dix, voire quinze jours en fonction de la consommation quotidienne des capetoniens, du rationnement de l’agriculture, ou la survenue improbable d’un gigantesque orage remplissant les quatre barrages approvisionnant la ville. Cela ne change rien au fait que les barrages seuls ne suffiront plus à terme pour l’approvisionnement courant en eau des habitants de la ville dans un futur très proche.

Une remise en question grandeur nature des modes de vie du monde développé…

Depuis des années nous sommes régulièrement alertés sur les risques que font courir aux ressources de notre planète l’augmentation de nos exigences de vie, et le nombre croissant d’habitants appartenant à une classe moyenne globale avide de faire valoir ses droits à la consommation. La sécheresse exceptionnelle que subit le Cap ne fait que mettre en évidence ce que nous nous sommes obstinés à ne pas voir: les ressources de la planète sont limitées, et il va falloir apprendre à faire avec. Un exode massif et un abandon total de la Cité Mère comme autrefois les cités Mayas pour manque d’eau est peu probable. Mais on ose espérer que les autorités sauront prendre la mesure du phénomène et proposer des solutions adaptées, non seulement pour gérer la crise, mais aussi l’après-crise pour éviter la répétition d’épisodes potentiellement dangereux pour la ville et ses habitants les plus vulnérables.

Ce que pointe cette crise, et cela ne concerne pas seulement l’une des villes les plus emblématiques du continent, c’est le danger qu’il y a à ne pas réfléchir en amont à la planification des villes et aux moyens de leur assurer des infrastructures durables et des moyens de ne pas gaspiller des ressources de plus en plus rares. Les grandes villes sud-africaines ont fait le pari de ne s’approvisionner principalement qu’à partir de barrages dépendants de l’eau de pluie. Ceux-ci ne suffisent pas à répondre à la demande. Par ailleurs les infrastructures de distribution sont dans un état pitoyable, un volume impressionnant d’eau se perd dans les tuyaux avant d’atteindre ses destinataires finaux. Enfin les eaux usées sont peu réutilisées et ne font plus l’objet de traitements adéquats. Le ministère of Water and Sanitation, en charge des problèmes d’eaux, ne publie même plus de rapport sur le sujet tant les installations sont dans un état de dysfonctionnement avancé…

Un rappel que la politique ne peut pas se contenter de se donner en spectacle…

La crise de l’eau à Cape Town a vite tourné à la bataille politique. A mesure que Day Zero apparaît plus probable, les moyens mis en place par l’actuelle mairie de la ville alors que le début de la crise date de 2016, paraissent manquer d’ampleur. La mairie a eu beau jeu de rejeter la responsabilité au Ministère national “Water and Sanitation”, arguant que la fourniture d’eau était du ressort des autorités nationales, les autorités locales n’ayant qu’à en assurer la distribution, cela ne fait pas mouche auprès d’habitants confrontés à la pénurie.

A plusieurs reprises des solutions de désalinisation d’eau de mer ont été proposés/invoqués mais jamais mis en place. La ministre Nomvula Mokonyane a annoncé dimanche la mise en place de forages dans les nappes phréatiques dans les Cape Flats et d’autres quartiers, mais ceux-ci ne permettront d’injecter de l’eau dans le système de distribution qu’à partir du mois de mai (au mieux). Avec un arrêt de la distribution d’eau mi-avril, cela va rendre les dernières semaines de ce mois cruciales.

Le gouvernement ANC n’est pas mécontent de voir s’enfoncer dans la panade une municipalité et une province tenues par leur adversaire politique du DA (Democratic Alliance), qui s’est trop longtemps prévalu de sa bonne gestion. L’ANC conteste même la notion de #DayZero y voyant une manipulation politique de son adversaire. Le DA organise régulièrement des points presse sur la crise, a écarté la maire du Cap de la gestion de crise, mais semble incapable d’avancer des solutions concrètes. La twittosphère a largement ironisé quand une conférence de presse la semaine dernière a abouti au lancement d’un mot-dièse #defeatingdayzero… Combattre la sécheresse avec un hashtag et de batailles de tweets, un peu court non?

La mésentente des deux principales formations politiques sur une question aussi cruciale que celle de la fourniture de l’eau à tous les citoyens risque d’avoir des conséquences catastrophiques pour les plus vulnérables.

Selon que vous serez puissant ou misérable…

La crise remet en avant la magnitude des inégalités dans la Cité Mère et si tous sont frappés par le manque d’eau, certains sont plus égaux que d’autres… Ville emblématique, symbole de l’art de vivre sud-africain (blanc), de la branchitude, et lieu de villégiature des puissants de ce monde Cape Town est aussi une ville où les contrastes entre les quartiers sont saisissants, je l’avais évoqué ici.

Les habitants ont réagi différemment aux restrictions demandées. Un tiers seulement des résidents auraient respecté la limite de 100 litres par jour. La discorde entre les deux partis et l’antienne de l’ANC que #DayZero serait une invention du DA pour attirer l’attention ne facilite pas la mobilisation de tous.

La population du Cap se divise désormais en deux: ceux qui ont un plan B (ou ont les moyens d’avoir un plan B) et les autres…

Comme en Europe aux temps des grandes épidémies, les riches auront toujours la possibilité de fuir la ville. Certains envisageraient de se relocaliser temporairement, le temps de la résolution de la crise.

Certains habitants, à Cape Town comme dans les autres villes d’Afrique du Sud, ont accès à l’eau des nappes phréatiques, ayant fait installer, à leurs frais, un puits chez eux. Pour eux, la corvée d’aller chercher de l’eau dans des bonbonnes ou des jerricans aux points de distribution sera allégée. Théoriquement, ils sont censés le déclarer aux autorités et payer pour leur consommation, dans les faits, il sera sans doute difficile aux autorités de les repérer. Pour ceux qui n’ont pas de puit (“borehole”), restent les possibilités d’installer un dispositif de recueil de l’eau de pluie (mais il ne doit pas pleuvoir avant juin) ou de transformer leur piscine en réservoir d’eau le jour où les robinets cesseront d’en distribuer. Des tutoriels existent sur Internet et circulent d’ores et déjà.

A Cape Town même, les habitants des townships seront les plus affectés par le manque d’eau. Pas vraiment la possibilité de transformer la piscine en réservoir pour subvenir aux besoins de tous les jours. Pas les moyens non plus de faire installer un réservoir permettant de stocker l’eau pour les mauvais jours.

Les 200 points de distribution d’eau prévus pour permettre d’approvisionner en eau les 350 000 foyers n’ayant pas d’autre moyen disponible semblent d’ores et déjà insuffisants aux experts interrogés. Helen Zille, numéro un du Western Cape a demandé le soutien de l’armée pour sécuriser la distribution d’eau, prévoyant d’inévitables tensions… Les quelques sources existantes sont déjà l’objet de convoitises et leurs alentours révèlent des files d’attentes de capetoniens munis de jerricans pour stocker l’eau en prévision de Day Zero. Mais quid des personnes âgées ou vulnérables? Pourront-elles se permettre de marcher jusqu’au point de distribution, d’attendre pendant des heures et de rapporter à pied leurs 50 litres quotidiens? Sans eau, les écoles des townships pourront elles continuer à être ouvertes?

Pendant ce temps dans la Province du Cap Oriental…

Les médias et les réseaux sociaux s’agitent depuis des mois à propos de #DayZero. Pourtant la sécheresse n’affecte pas que la région de Cape Town. Qui se soucie de l’autre crise engendrée par le manque d’eau, dans des zones ou des lieux moins photogéniques? Les agriculteurs du Karoo sont au bord de l’agonie, ils doivent céder ou voir mourir une partie de leur cheptel loin de l’agitation médiatique. Day Zero à Port Elizabeth, ex-pôle industriel sud-africain, ou à Grahamstown est plus proche que dans la cité mère, mais cela recueille moins l’attention. Comme l’écrit une jeune journaliste à propos du secteur de la santé de la même province, il faut avoir les moyens de s’indigner. Le sort de ces bourgades rurales au taux de chômage record n’intéresse pas grand monde… et pas non plus leurs autorités provinciales alors que les échéances électorales sont encore loin.

Et si finalement c’était ça l’apocalypse l’indifférence des regards du monde plutôt que le chaos prévu à Cape Town?

Certains se prennent à rêver que la chute de Cape Town soit un électrochoc pour la société sud-africaine, que sorte de son épreuve un nouveau modèle sud-africain plus égalitaire, plus raisonné, moins prédateur. Tel un phénix qui renaîtrait de ses cendres, la Cité Mère serait le berceau d’un nouveau contrat social pour Mzansi. C’est tout ce qu’on peut lui souhaiter!

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