Le post-partum un tabou à lever?

Depuis quelques jours twitter affiche un nouveau fil de témoignages, #monpostpartum suite au refus de la chaîne ABC de diffuser une publicité pour une marque d’articles de maternité post-accouchement, la trouvant trop crue pour figurer au milieu d’une cérémonie aussi glamour que celle de la remise des Oscars.

Un certain nombre de femmes indignées a pris la parole pour dire à quel point cette relégation paraissait injuste et pointait en même temps une faille béante de l’information faite de cette période si délicate pour les accouchées qui est celle du post-accouchement. Sur le fil #monpostpartum se sont invitées des dizaines de jeunes femmes, racontant leur expérience du post-partum, loin des représentations de la félicité hollywoodienne. Pas de maman à l’air reposé allaitant sans peine un nourrisson lisse et décontracté, mais des écoulements et des douleurs multiples. Rappelez-vous, le corps a mis neuf mois à fabriquer un bébé, il lui faut plus que vingt-quatre heures pour solder cette période de chamboulement, se remettre des tensions intenses des contractions et du passage du futur bébé dans le bassin!

Le corps des femmes post-accouchement, c’est moche, gore et douloureux… Le contraire de l’image de la femme politique Rachida Dati, alors Garde des Sceaux, retournant toute pimpante à son bureau de ministre deux jours après sa césarienne. Il faudrait donc “dézinguer les tabous du post-accouchement” et montrer ce qu’est réellement cette période pour provoquer des changements de mentalité et aider les femmes à passer ce cap difficile.

Cette réalité échappe à une grande partie de l’entourage des jeunes femmes qui se sont exprimées et qui témoignent d’une insensibilité totale de leurs proches à leur fatigue, leur baisse de moral, leur manque de désir. Tout le monde le sait bien: “la grossesse et l’accouchement ne sont pas des maladies” mais… comme le souligne la juriste et activiste Marie-Hélène Lahaye, dans sa chronique, cette période est une période traumatisante pour un certain nombre de femmes qui risque de développer des dépressions post-natales ou de souffrir de syndromes post-traumatiques. On ne fait pas assez attention aux femmes pendant cette période, toute l’attention se reporte sur le nouveau-né, oubliant que celle qui l’a porté est encore dans une période de fragilité. Le terme de “congé maternité” n’aide pas d’ailleurs à se représenter le fait qu’il ne s’agit pas de vacances ou d’un luxe offert aux jeunes femmes, mais d’une période nécessaire à leur organisme pour se remettre des bouleversements physiologiques intenses de la grossesse et de l’accouchement, et de l’ajustement aux besoins d’un nourrisson.

Je n’ai pas encore évoqué la différence existant entre les façons dont étaient racontées les suites de couches, pendant mon étude pour “devenir mère à Johannesbourg”. Pour une fois les plus mal loties n’étaient pas celles qu’on aurait pu croire. Parmi la cinquantaine de femmes rencontrées, celles qui ont le mieux vécu leur période post-partum étaient, les femmes noires, les femmes ayant eu un suivi sage-femme dans le secteur privé, et les femmes ayant eu une formation approfondie à la naissance (pas les deux matinées règlementaires du samedi matin proposées dans les cliniques privées).

Pour les autres, le vécu du postpartum, c’était la non-préparation aux conséquences de la césarienne, les problèmes d’allaitement, la gestion de la solitude et de la soudaine focalisation de l’attention sur le nouveau-né.

“C’est quand même bizarre, quand tu es enceinte tout le monde est gentil et te demande comment ça va et puis dès que le bébé est sorti, tu n’existes plus, personne ne te demande plus comment tu te sens.” Monica, Sandton

L’impression de ne pas être assez préparée, pas assez aidée était assez répandue. Une des interviewées qui avait choisi un suivi sage-femme m’a montré les discussions d’un groupe WhatsApp de jeunes mères auquel elle participait et c’est aussi ce qui ressortait d’un grand nombre de commentaires.

Parmi les femmes noires, quelle que soit leurs origines sociales ou géographiques, le besoin de repos de la jeune mère est pris au sérieux. Un système d’aide se met en place pour que les premiers mois après l’accouchement (la durée est variable selon les familles), la jeune mère n’ait qu’à se reposer et à prendre soin de son bébé. Le plus souvent ce sont d’autres femmes de la famille: les mères, les soeurs, les tantes, les cousines qui se relaient pour soulager la jeune accouchée de toute autre préoccupation que dormir, et nourrir son bébé. Les interdictions et les prescriptions venant des cultures traditionnelles permettent aux jeunes mères de se remettre plus sereinement du bouleversement qu’est l’accouchement.

La réclusion des mères et des nouveaux-nés est assez répandue dans les familles africaines. Les mères font boire à leur filles des tisanes pour stimuler la production de lait, les stimulent et les conseillent.

« Mon bébé est né le 17 janvier 2017. Je suis restée une semaine à l’hôpital. Je me suis levée le deuxième jour. Les débuts de l’allaitement ont été compliqués. Au début mon bébé ne savait pas comment s’y prendre. C’était hyper douloureux. J’ai cru qu’il allait m’arracher les tétons. On a mis au moins une semaine à s’ajuster. Ma tante m’expliquait comment faire. De temps en temps mes seins étaient tellement pleins que le lait ne coulait plus. Elle m’appliquait un linge humide pour relâcher le lait. Elle mettait un peu de lait caillé sur mes tétons lorsque le bébé était trop paresseux. A cause de la césarienne, j’ai eu mal pendant un bout de temps. Tout le monde m’aidait. Ils savaient que j’avais mal. Ma tante est venue habiter chez moi pendant trois mois avec ses deux filles de neuf et sept ans pour m’aider à m’occuper du bébé. »

Nothemba, Alexandra

Lorsque la famille maternelle est loin, des amies ou des voisines peuvent prendre le relais. C’est une survivance de la coutume qui voulait que la jeune femme, surtout lorsqu’elle accouchait de son premier enfant, rentrait auprès de sa mère pour accoucher. Cela lui permettait plus facilement d’être exemptée de ses obligations de ménage et de participation aux corvées dans sa belle-famille et d’éviter la promiscuité du mari, les relations sexuelles pendant l’allaitement étaient prohibées.

« On a gardé mon fils à la maison pendant ses trois premiers mois. Les bébés chez nous ne doivent pas être vus des autres jusqu’à leur trois mois. Quand on l’amenait chez le médecin, on le couvrait entièrement pour que personne ne puisse le voir. Avant que le cordon ne soit tombé, encore moins de gens sont autorisés à le voir » Hannah, Wendywood

Les structures familiales nucléaires des couples d’origine européenne, et leur acceptation de la vision biomédicale de la grossesse, encadrée par les gynécologues obstétriciens, les préparent mal à encaisser le choc des premières semaines post-accouchement. Les médecins sud-africains sont très vigilants sur la surveillance de la grossesse, et très prompts à détecter le moindre facteur de risque pouvant orienter les femmes vers des césariennes plus rémunératrices pour les praticiens et moins risquées pour leur assurance professionnelle. Ils sont totalement silencieux sur les désagréments des suites de couche et les aides éventuelles à mobiliser. Or, comme me le confie Sandra, une conseillère psychologique spécialisée dans la transition émotionnelle vers la parentalité qui propose des cours d’accompagnement et des groupes de parole aux futurs parents, ceux-ci n’ont aucune idée de ce qui attend les femmes après l’accouchement.

“J’ai entre cinq et six couples par groupe. Moins de la moitié des futurs parents a déjà vu une personne allaiter. Ils sont complètement focalisés sur le médical, les tests, les échographies… Ils sont captivés par le médical…” Sandra. Bryanston

Sandra dénonce aussi les méfaits des réseaux sociaux et les “grossesses Instagram” qui ne montrent que le côté valorisant de la maternité et pas les à-côtés angoissants. Les jeunes femmes ne comprennent pas pourquoi leur réalité ne ressemble pas à celle de telle influenceuse tellement à l’aise dans sa maternité et pour qui tout semble si simple…

Quelques femmes ont choisi de suivre des cours de préparation à la parentalité offrant un panorama très complet de la grossesse aux premiers mois de l’enfant sur plusieurs mois. D’autres ont choisi de bénéficier d’un suivi sage-femme dans le secteur privé. Ce suivi permet d’avoir des discussions longues sur de très nombreux sujets, centrées sur leur questionnement. Pendant les visites mensuelles, et des visites post-natales à la maison la sage-femme s’assure que tout va bien pour la mère comme pour l’enfant et où elle peut donner des conseils. Les doulas, pour celles qui font appel à ces accompagnantes, font également des visites à domicile en post-natal pour rassurer les jeunes mères et conseiller les jeunes parents. La réassurance fournie par ces aides lors du retour à la maison, ainsi que la visite possible d’une consultante en lactation aide à un démarrage moins traumatisant.

Le propos de ce billet n’est pas de décerner des points aux uns ou aux autres. Il est quand même intéressant de constater que pour les grossesses les moins médicalisées – les jeunes mères des townships sont suivies dans le secteur public par des sages-femmes ou des infirmières pendant leur grossesse, il est très rare, sauf en cas de césarienne ou de détection d’un facteur de risque, qu’elles voient un médecin pendant leur grossesse ou leur accouchement- le post-partum se passe visiblement mieux que dans les grossesses suivies par des gynécologues du secteur privé.

L’entourage se mobilise pour passer une période de post-partum qui peut s’avérer compliquée. La coutume, fondée sur des traditions anciennes, s’avère efficace pour les femmes des townships. La prise en charge familiale traditionnelle semble bien fonctionner mais elle repose exclusivement sur les femmes et n’est pas toujours en phase avec les préconisations de la biomédecine. La place du “care” est importante mais elle peut être assortie de pratiques et de recommandations contraires qui crée des conflits.

Phindile, une sage-femme me racontait qu’elle allait visiter une de ses clientes, une femme noire très éduquée, qui était à la limite du baby blues parce que sa mère, illettrée, s’opposait à elle sur la façon de prendre soin du bébé. Quand la mère voulait suivre les recommandations de la biomédecine sur l’alimentation exclusive au sein et l’évitement de tisanes et de médications traditionnelles, la grand-mère s’arrangeait pour contourner les interdictions de sa fille. Ce qui engendrait une angoisse très forte chez la jeune femme et minait sa capacité à se sentir une bonne mère.

Du côté des femmes d’origine européenne, les médecins ne voient pas forcément dans leur mission d’informer leur patientes. Les consultations sont courtes, tournent autour de sujets médicaux, de l’échographie intégrée dans la consultation d’obstétrique, et sont axées prioritairement sur la détection des facteurs de risques pour le foetus, lesquels sont mis en avant pour la recommandation de la césarienne. La césarienne est devenue pour un certain nombre de médecins sud-africains le moyen d’extraction le plus rapide et la moins risquée possible du bébé. Dans cette optique, la mère est un accessoire, et elle n’a qu’à endurer les effets secondaires pour le bien de son bébé. L’information à transmettre dans cette optique est purement médicale. Les futures mères sont libres d’aller piocher de l’information ailleurs, me disait un gynécologue. Il ne conseillait pas les cours de préparation faits par des sages-femmes, celles-ci étant susceptibles de planter des idées farfelues dans les cervelles impressionnables des femmes, comme le fait qu’elles n’auraient pas forcément besoin de tout l’arsenal médical…

C’est une démarche volontaire des femmes de rechercher d’autres sources d’information et de s’enrôler dans des cours de préparation complets, qui implique aussi de pouvoir se les offrir. Les cours effectués par des sages-femmes et les consultations avec des conseillères en lactation sont remboursés par les assurances privées. Mais ce n’est pas forcément le cas des groupes de paroles, et autres cours de yoga prénatal qui aident les femmes à mieux se sentir dans leur corps et leur vie de femme gestante, puis accouchée.

Le détour par l’Afrique du Sud n’a pas pour but de vanter un modèle qui a ses failles comme j’ai pu l’écrire à de nombreuses reprises dans ce blog, mais de tirer quelques enseignements.

D’une part, notre focalisation sur la médicalisation de la grossesse et de l’accouchement dans la seconde moitié du vingtième siècle nous a fait oublier que ce qui se joue pour la femme est au delà du physiologique. Les progrès de l’obstétrique ont permis de faire des miracles et de sauver un grand nombre de femmes et d’enfants mais il ne faut pas non plus oublier que la majorité des grossesses n’entre pas dans la catégorie du pathologique.

Il y a toute une transition à effectuer de l’état de femme vers celui de femme enceinte puis de mère, qui ne s’arrête pas à la sortie de la maternité. Le chemin est long et dépend du système de support de la maman à la sortie de la maternité.

On a beaucoup à apprendre de ce qui se passe chez les autres. C’est une façon de décentrer notre perspective sur bien des sujets. Les deux leçons que j’ai tirées de ces entretiens avec les femmes sud-africaines c’est que d’une part, il faut mieux anticiper la période du post-partum et organiser un réseau de soutien autour des jeunes femmes. Dans nos familles nucléaires, le père est sans doute le mieux placé pour assurer cette présence auprès de la mère et du nourrisson. L’idée d’un allongement du congé paternité est sans doute à creuser sérieusement.

La seconde leçon c’est qu’on ne peut pas tout attendre d’un corps médical qui, après tout, n’a pour mission que d’assurer la sécurité des accouchements. Chaque femme a des besoins et des envies différentes pour son accompagnement. Ca peut être du soutien familial ou amical, il faut savoir le demander. Sinon, c’est à elle de trouver ce qui lui convient parmi les propositions des sages-femmes libérales, doulas, sophrologues, etc. centrées sur la naissance qui l’aideront à prendre conscience de la transition qui s’opère, et de se sentir pleinement investie dans son rôle de mère.

La romancière turque Elif Shafak a raconté dans un très beau récit “Lait noir” la dépression du post-partum qui l’avait assaillie à la naissance de son premier enfant. Elle y évoque aussi cette coutume turque qui veut qu’on ne laisse jamais une jeune accouchée seule pendant les quarante premiers jours pour “chasser les djinns” qui voudraient s’attaquer à elle. La présence de ses parentes n’a pas suffi a chasser ses djinns, particulièrement retors. Elle a utilisé sa propre arme d’écrivaine pour combattre les idées noires qui l’assaillaient et lui faisaient croire qu’elle ne serait jamais à la hauteur de la tâche: la littérature. Elle s’est replongée dans les écrits d’autres écrivaines qui avaient relaté leurs expériences de maternité, et en a tiré un très beau livre, et guéri.

A quoi rêve la jeunesse africaine?

En ces temps où la jeunesse des pays du Nord se passionne pour l’avenir de la planète, et où elle se mobilise en masse pour sauver le monde de ses démons carbonés, il y a une grande absente des débats et des programmes de télévision: la jeunesse du Sud. On est prompt à relever, avec des expressions laudatives ou méprisantes, le nombre d’étudiants ou de lycéens séchant les cours pour venir manifester devant les lieux de pouvoir. La prestation de Greta Thunberg devant les Nations Unies a été abondamment commentée. L’allocution d’une jeune fille de seize ans devant cette assemblée est en soi extraordinaire. Mais où sont les reportages sur les étudiants de Dakar, Abidjan, Cotonou, Yaoundé, Nairobi, Dar-es-Salam, Kinshasa ou Johannesbourg? S’est-on intéressé à la façon dont ces jeunes-là voient leur avenir? Qu’ont-ils à dire sur l’avenir de cette planète que, qu’on le veuille ou non, nous avons en commun?

Il serait présomptueux de répondre à un sujet aussi vaste en un billet de blog. La question appelle des recherches sociologiques, anthropologiques, économiques et serait un bon sujet de colloque interdisciplinaire. Le roman, s’il ne permet pas d’établir des faits est une aide précieuse pour illustrer des points de vue actuels. Il se trouve que j’ai récemment lu deux romans d’auteurs congolais, “Congo Inc.” d’In Koli Jean Bofane et “Johnny chien méchant”, d’Emmanuel Dongala, et que leur sujet, précisément, ce sont les rêves (enfouis/enfuis/piétinés) d’une partie de la jeunesse congolaise.

Le roman très ironique d’In Koli Jean Bofane, met en scène Isookanga, un Rastignac congolais à moitié pygmée (sa mère a fauté avec un homme d’une autre ethnie) de vingt-six ans qui décide de partir tenter sa chance à Kinshasa. Isookanga alias Congo Bololo dans sa vie virtuelle, rêve de fortune, de capitalisme et de mondialisation, loin de la sagesse immémoriale incarnée par son oncle, gardien des traditions et de la forêt. Kinshasa ne se révèle pas à la hauteur de ses attentes, et Isookanga se retrouve à la tête des shégués, ces enfants des rues qui vivent de rapines et de combines autour du marché central. Les aventures d’Isookanga sont l’occasion pour l’auteur de peindre un portrait mordant de l’actuelle RDC. Tout le monde en prend pour son grade. Les personnages secondaires de ce roman féroce sont tous plus ou moins affreux, bêtes et/ou méchants (à l ‘exception sans doute du vieux pygmée). Des édiles de la ville de Kinshasa au seigneur de guerre à la retraite, en passant par l’anthropologue belge pétrie de repentance coloniale qui croit avoir rencontré la “nature congolaise” en passant quelques jours chez les ekonda, l’officier des casques bleus qui fréquente les adolescentes prostituées du marché central, ou le pasteur très âpre au gain de l’église de la multiplication divine adepte des costumes de marque et des berlines allemandes.

Emmanuel Dongala dépeint les trajectoires de deux personnages, dans une ville du Congo non nommée, qui ont à peu près le même âge seize ans, et vont finir par s’affronter. Le premier, Johnny chien méchant, a oublié son nom de baptême. Adepte des noms de guerre, c’est un adolescent qui a été enrôlé dans une de ces milices qui vendent leur service au plus offrant et se rémunèrent en pillant et en violant ce.lle.ux qui n’ont pas l’heur d’être du bon côté. La seconde, Laokolé, a longtemps cru, conformément au rêve instillé par l’idéologie du développement occidentale, qu’une bonne éducation serait la clé de son émancipation. Elle est à la veille de passer son bac, et rêve de devenir ingénieure. Son père a été tué lors d’un précédent épisode de violence civile qui a laissé sa mère mutilée. Une énième crise met fin à tous les rêves de l’adolescente qui n’aura plus que la possibilité de développer sa résilience dans un pays qui n’a rien à lui offrir que l’absurdité de la violence et de la méchanceté.

Bien sûr, ces romans sont des oeuvres de fiction, et toute ressemblance avec des personnages et des lieux qui auraient existé est sans doute fortuite etc… Toute la jeunesse africaine ne peut se retrouver dans ces destins particuliers marqués par les crises politiques successives d’un pays qui n’en finit pas de (mal di)gérer son passé colonial, comme le rappelle In Koli Jean Bofane. Mais les romans de Chibundu Onuzo, ou de Chimamanda Ngozi Adichie pour le Nigéria, ou de Niq Mhlongo pour l’Afrique du Sud dépeignent une jeunesse aux antipodes des revendications écologistes. La préoccupation des jeunes africains, c’est l’accès aux bénéfices du “progrès” tels qu’ont pu en bénéficier leurs homologues européens. Pouvoir vivre une vie digne. Avoir accès à l’eau, à l’électricité, à des services de santé et à une éducation de qualité pour commencer. Pouvoir offrir à leurs parents des conditions de vie meilleure que celles que ceux-ci ont connu. Avoir le droit de rêver d’accéder à l’université et aux bénéfices de la mondialisation, en termes de consommation mais aussi en termes de voyages, de rencontres. Seule une toute petite partie de jeunes, issus des classes moyennes supérieures peuvent y prétendre aujourd’hui.

“Vous m’avez volé mon enfance” a scandé l’égérie du mouvement des jeunes du nord aux dirigeants de ce monde. Cette phrase résonne bien étrangement sur d’autres continents.

Devenir père à Johannesburg (devenir mère à Johannesburg, part 12)…

Ecrivant ce post le jour de la Journée Internationale des Droits des Femmes, j’ai envie d’ inclure dans ma recherche “Devenir mère à Johannesbourg” quelques lignes sur… les pères… Un jour où j’effectuais des entretiens dans les locaux d’un centre communautaire à Soweto, un jeune homme qui devait avoir une vingtaine d’années, entendant l’intitulé de ma recherche, m’avait fort judicieusement interpelée: “tu sais, tu devrais aussi interroger des hommes sur ‘devenir père à Johannesburg”, c’est pas facile non plus!”. Je n’ai pas eu le temps de le prendre au mot.

J’ai beaucoup entendu parler des pères pendant tous mes entretiens. Les émissions de radios ou la presse quotidienne font régulièrement état de la démission des pères sud-africains (et surtout des hommes noirs), et c’est vrai que les statistiques leur donnent raison, ou sur la violence intra-familiale souvent perpétrée par les pères. La General Household Survey de 2016 montre que 64% des enfants sud-africains vivent dans un foyer différent de leur père biologique, et 29 % sans aucun adulte mâle. J’ai principalement entendu parler de deux types de pères dans ma recherche, les pères présents et les pères absents.

Les pères présents, on ne s’en étonnera pas, se retrouvent plus dans les quartiers favorisés de la ville, où la norme procréative est proche de la norme occidentale. La parentalité, choisie, arrive après la mise en couple et au moment où le couple se sent prêt. Les futurs pères, dans cette optique étaient présents, voire très présents, menant à cette aberration de langage de femmes enceintes qui employaient le “nous” lorsqu’elles mentionnaient leur gestation: “nous sommes enceinte”, intégrant le futur père symboliquement dans la grossesse. Ces pères assistaient à tout ou partie des consultations posaient des questions. Une de mes interviewées raconte que son conjoint étant avocat, l’obstétricien prenait bien soin de répondre à toutes ses questions, voire à lui fournir des articles de revues scientifiques pour justifier ses dires… D’autres pères discutaient sport avec le gynéco pendant la césarienne, ou faisaient office de ‘coach/accompagnant’ pendant le travail.

Dans les townships, une majorité des pères étaient absents. Seule une petite partie de mes interviewées ont réussi à maintenir une relation avec le père après la naissance du bébé. Et ce d’autant plus que les futurs parents étaient jeunes. L’annonce de la grossesse est terrible pour les jeunes femmes qui en grande majorité ne la souhaitaient pas, mais pour autant n’avaient pas pris les précautions optimales pour éviter la survenue d’une grossesse. Pour les hommes, c’est aussi difficile de l’ admettre, et plus tard, de s’adapter à leur nouveau rôle. Un certain nombre se défausse du problème en niant que l’enfant puisse être le leur*. D’autres, qui auraient envie de jouer un rôle à la fois dans la vie de l’enfant et dans la vie de la mère, sont retenus par des barrières économico-socio-culturelles comme le rappelle ce rapport sur la paternité en Afrique du Sud.

Une conjonction de facteurs économiques (taux de chômage extrêmement élevé et donc pas de revenu permettant la cohabitation des parents, hébergés dans leur famille d’origine), de facteurs traditionnels: pour cohabiter, il faudrait se marier, et se marier coûte d’autant plus cher qu’il faut que la famille du marié acquitte la lobola (prix de la fiancée) à la famille de la mariée. Le prix de la lobola est déjà un frein au mariage dans les classes moyennes comme le note Roger Southall dans ‘The new black middle class in South Africa”, il est prohibitif dans les quartiers les plus pauvres.

Pour tenir un rôle auprès de la mère et du futur enfant, il faut au moins que le père (ayant reconnu être à l’origine de la grossesse) acquitte l‘inhlawulo (dédommagement) qui permette de prendre en charge l’entretien du bébé. Dans le cas où le futur père n’a pas de revenu, c’est à sa famille de le faire, et la famille se fait souvent tirer l’oreille. Les séances de demande d’inhlawulo racontée par les mères sont souvent des épisodes très marquants et humiliants du début de leur grossesse, où elles doivent affronter les quolibets de la famille de leur petit ami, mettant en doute leur parole. Lorsque l’inhlawulo est acquitté, la famille du père peut demander la garde de l’enfant, le paiement faisant foi de leur droit sur l’enfant qui s’inscrit dans la lignée paternelle. Bien souvent, quand les familles n’ont pas d’argent, elles refusent de payer, et la famille de la fille interdit au futur père l’accès à leur fille et au bébé une fois né qui s’inscrit dans la lignée maternelle.

Une de mes jeunes interviewées, qui a continué à voir en cachette le père de son bébé me racontait les stratagèmes que celui-ci devait déployer pour venir les voir. Il avait profité du séjour à hôpital où elle était restée plus longtemps pour cause de césarienne, et venait quand les autres membres de la famille n’était pas là. Les deux seules jeunes femmes que j’ai interviewées à Soweto qui ont pu former une famille nucléaire avec le père de leur enfant étaient issues de familles très réduites (l’une vivait avec sa mère malade qui est décédée lorsqu’elle était à la maternité) et l’autre avec une mère alcoolique qui l’a jetée dehors en apprenant sa grossesse. Le père étant salarié d’une entreprise de bâtiment et n’étant pas logé par sa famille, ils ont pu, avec la bénédiction de la famille restée dans le Northwest, s’installer ensemble.

Lorsque la famille nucléaire n’est pas la norme, et que la famille étendue est le meilleur moyen de subsister dans un pays où le chômage sévit, ce sont les impératifs de la famille étendue qui priment sur les affinités amoureuses et les naissances. Dès lors, s’il y a eu paiement de l’inhlawulo, la famille du père (et le père) peut demander à voir l’enfant, mais souvent dédommagement ou pas, les relations se distendent après la prime enfance, les couples ayant du mal à rester ensemble sans cohabiter. Les pères peuvent se manifester, ou pas quand l’enfant grandit.

Les enfants ne sont pas forcement privés de figure paternelle pour autant. Habitant avec la famille de leur mère, c’est souvent un grand-père, ou un oncle maternel qui jouera ce rôle. Il y a peu de stigmatisation pour les enfants nés hors mariage ou non reconnus par la famille de leur père biologique. La non reconnaissance par le père biologique est entrée dans les normes administratives. Au département des “home affairs” où l’on fait enregistrer les naissances, les employés n’inscrivent pas les deux noms des parents biologiques s’ils ne sont pas mariés (sous la loi coutumière ou la loi civile). Une de mes amies, expatriée française non mariée, en a fait l’expérience. Elle a dû batailler pour que son compagnon et père de son enfant, figure sur l’extrait de naissance de leur fils. En l’absence de document attestant du mariage, l’employé avait seulement inscrit les noms de la mère…

Alors que les recherches traditionnelles avaient tendance à pathologiser les familles non nucléaires, certains chercheurs commencent à s’intéresser de plus près aux paternités, non plus définies par des statuts administratifs ou coutumiers, mais plus par une paternité en actes. Elles montrent que des pères cherchent de nouvelles façons de s’impliquer dans l’éducation des enfants, même en ne résidant pas avec eux. Mais les barrières sont nombreuses. La position culturelle attendue du père, est un homme adulte (et donc ayant complété son initiation), et en mesure de fournir une sécurité matérielle à ses enfants, en gagnant suffisamment bien sa vie. C’est souvent impossible pour les pères des quartiers les plus pauvres, et cela conduit à l’éviction des pères par les familles maternelles, ou leur auto-éviction, ne sentant pas la légitimité à tenir un rôle autre qu’économique auprès de leurs enfants.

Je voudrais pour finir vous livrer une petite anecdote qui m’a serré le coeur. Alors que je faisais mes courses dans le Woolworth (supermarché haut de gamme) de mon quartier. Un homme, probablement un ouvrier d’un chantier voisin (il portait un bleu de travail), me demande de l’aider. Il me dit qu’il se demande quel lait est le plus adapté pour un bébé. Il a, dans les mains, des boîtes de lait concentré sucré et des briquettes de lait de vache pasteurisé. Je réponds à l’homme qu’il ne faut surtout pas donner de lait sucré aux bébés. Je lui demande l’âge du bébé, il a moins de six mois. Je dis à l’homme que pour un bébé de moins d’un an, le lait de vache n’est pas recommandé et qu’il vaut mieux qu’il prenne du lait formulé exprès pour les bébés, au rayon spécialisé. Mais c’est très cher, trop cher me dit-il. C’est le lait le plus adapté pour bébé, réponds-je avec mon catéchisme de familière des milieux de la petite enfance européens. Il me remercie et s’en va. Plus tard, ma fille Valentine qui avait assisté à l’échange me dit qu’elle a vu l’homme passer à la caisse avec ses briquettes de lait…

Je ne sais pas qui était cet homme, je ne le saurai jamais. Mais pour moi il a symbolisé ces pères qui veulent tenir un rôle auprès de leur enfant mais à qui la réalité économique ne donne pas la possibilité de s’y engager. “It’s the economy stupid?”

*”Billy Jean is not my lover, She’s just a girl who says that I am the one, but the kid is not my child”

L’héritage de la perte*… (Devenir mère à Johannesburg part 7)

Jeudi 11 octobre dernier était consacré à réfléchir aux conditions d’éducation des filles dans le monde. Je m’étais inscrite à une conférence organisée à l’Assemblée Nationale par la délégation aux droits des femmes et l’UNICEF. Cette conférence a permis d’entendre des témoignages à la fois de responsables politiques (députés, ministère des affaires étrangères) mais aussi d’acteurs de terrain (Unicef, fédération GAMS) sur la condition des filles dans le monde, les mariages forcés, les mutilations sexuelles et entraves à l’éducation des filles. Cette éducation des filles dont on entend souvent qu’elle serait le plus sûr moyen de changer le monde…

Parmi les jeunes mamans que j’ai interrogées, certaines étaient plus jeunes que d’autres (l’âge des femmes interrogées allait de 13 à 43 ans), et certaines, pour paraphraser Georges Orwell, étaient plus égales que d’autres. L’histoire la plus poignante que j’ai entendue est sans doute celle de cette jeune femme… Je l’interroge dans la cuisine du centre communautaire, près de chez elle. Elle est menue, très noire, elle porte une combi-short en éponge jaune. Sa peau lisse porte sur le visage, le cou et les bras, des marques et des cicatrices qui vont du rose au ton sur ton. Elle a l’air d’avoir été malmenée dans sa courte vie. A sa silhouette svelte, on ne dirait pas qu’elle a donné naissance à sa fille il y a à peine trois semaines. Apprenant que c’est aussi récent, je lui propose d’ajourner notre entretien, mais elle me dit vouloir me répondre. Nous échangeons dans un anglais heurté. Elle a sans doute plus l’habitude de parler zoulou ou sotho dans sa vie quotidienne. 

Je m’appelle “Encore et Encore”, je viens d’avoir dix-sept ans je suis la quatrième d’une famille de six. J’ai arrêté l’école il y a un an, quand je me suis enfuie de la maison pour enfants de Benoni, où une assistante sociale nous avait envoyés,  avec certains de mes frères et soeurs, parce que notre mère était malade. Je n’aimais pas cette maison, on était une vingtaine là-bas on se battait beaucoup. Là-bas j’allais à l’école, j’étais en quatrième (grade 7) mais je n’aimais pas. Alors un jour je me suis enfuie. J’ai sauté dans un train, et je suis revenue à Soweto, ma mère n’était pas contente, mais elle a accepté que je reste avec elle.

Je suis tombée enceinte en janvier. Je ne prenais pas de contraception, nous utilisions des préservatifs. Ca n’a pas marché. Je me suis aperçue que j’étais enceinte parce que j’avais des nausées, je ne me sentais pas bien. Et puis je n’ai pas eu mes règles. La tante avec laquelle j’habitais (ma mère était partie vivre avec un ‘nouveau mari’ dans le nord, vers Pretoria), m’a acheté un test de grossesse. Il était positif. Quand je l’ai dit à mon petit ami,  il a dit qu’il ne pouvait pas être le père. Ses yeux lancent des éclairs. Ils brillent et expriment ce qui me semble être de la rancoeur et/ou de la déception. Ma tante m’a dit d’aller à la clinique, de ne pas tuer l’enfant. Elle m’a emmenée à la clinique de Klipspruit, où les infirmières ont été très gentilles. Elle m’ont enregistrée, m’ont pris la tension, m’ont fait tous les examens de sang pour le HIV. Elles m’ont dit que je devais revenir tous les mois pour la visite, et que je devais dormir beaucoup. Je n’aime pas rester à l’intérieur et dormir, j’ai beaucoup marché pendant ma grossesse.

J’y allais tous les mois. Les infirmières nous expliquaient des trucs sur le bébé, comment le nourrir au sein, comment le baigner. Elles ne t’expliquent pas comment tu vas avoir ton bébé, sinon ça te ficherait la trouille. Elles te disent juste que si tu as très mal au ventre, il faut que tu viennes à la clinique. Si tu perds les eaux, il faut que tu ailles à la clinique. S’il y a un problème on t’enverra à Bara. Une nuit, j’ai senti les douleurs. Ma mère était revenue. Je lui ai dit que je voulais y aller maintenant. J’avais tellement mal! On est arrivées à la clinique à deux heures du matin. Il y avait cette infirmière, qui s’appelait Lilian. Elle m’a dit que mon ventre était trop gros, qu’il fallait faire une césarienne. Elle m’a envoyée à Bara. Là-bas, ils m’ont fait une césarienne à 4 heures du matin. Ils m’avaient fait une piqûre dans le dos pour m’endormir le bas du corps. Ils m’ont montré ma fille, un gros bébé de plus de 3 kilos avec beaucoup de cheveux. Puis ils l’ont prise pour lui faire des examens. Je l’ai appelée Angel, c’est ma mère qui a choisi le nom. Cette nuit-là, je n’ai pas pu dormir, je n’arrêtais pas de la regarder. J’avais été entre la vie et la mort, et j’étais vivante. J’ai remercié Dieu parce que le bébé et moi étions vivantes.

Quand je me suis levée, j’ai eu très mal au ventre. Une infirmière m’a donné des exercices à faire. J’avais mal partout. Lorsque j’ai commencé à allaiter, j’avais tellement mal. Elle n’arrêtais pas de tête. C’est tout ce qu’elle aime faire, téter et dormir. Elle ne se fatigue jamais de téter.

Je lui demande comment elle fait, pour les couches et les vêtements du bébé, si elle perçoit une allocation.

Je n’ai pas d’argent. Je n’ai pas droit aux allocations. Je ne perçois rien. Je suis venue du Lesotho avec ma mère, qui voulait essayer de travailler ici. Mais elle est tombée malade. Elle est en situation irrégulière, et nous aussi. Nous n’avons droit à rien. Je vis de ce que me donnent les gens, les voisins. Les couches, les habits… Je dois compter sur la communauté. Un jour celle-ci me donne un couche, ou un habit pour le bébé. Le lendemain c’est une autre.

Elle se tait. Je lui demande comment elle voit l’avenir de sa fille. Si elle aimerait qu’elle aille à l’école.

Je ne sais pas, je n’ai pas d’argent. Je ne sais pas si j’aurais de l’argent quand elle sera assez grande.

Elle fixe le sol. Je comprends qu’elle n’a plus très envie de parler. Je la remercie. Elle interpelle la cuisinière qui lui apporte un gros plat de ce qui ressemble à des pâtes au fromage. ‘Encore et Encore’ se jette dessus avec voracité. 

Le témoignage de cette jeune fille m’a beaucoup touchée parce que c’est sans doute le plus dur que j’ai entendu. Ce témoignage est rassurant dans le sens où, contrairement à l’image très souvent véhiculée dans les média sud-africains sur les migrantes enceintes, rejetés des structures de santé publiques et accouchant dans des conditions déplorables, Encore et Encore a bénéficié d’un soin qu’elle juge adéquat (avec une césarisation dans les deux heures ce qui est sans doute exceptionnel, elle avait probablement un ange avec elle). La différence majeure avec les autres jeunes filles interrogées dans les townships est que celles-ci avaient un soutien familial présent et rassurant. Dans le cas d’Encore et Encore, on s’aperçoit que dans la pauvreté il y a des strates, et que du fait de son statut d’immigrée clandestine, elle est vouée à une vie de précarité, de rudesse, son jeune corps en porte les marques, et ne peut pas s’autoriser à rêver à l’avenir. Ni pour elle, ni pour sa fille. Or comme le faisait remarquer Mylène Flicka, blogueuse béninoise à la conférence à l’Assemblée Nationale, le moteur de toute émancipation, c’est la possibilité de rêver. 

* Titre du très beau livre de l’indienne Kiran Desai: ‘The inheritance of loss’  vainqueur du Mann Booker Price en 2006

 

Vera:”un tel moment d’indignité”(Devenir mère à Johannesbourg, Part 5)

J’ai rencontré Vera via une informatrice qui m’avait indiqué connaître une ou deux femmes blanches ayant accouché dans des hôpitaux publics à Johannesbourg. Pour échapper à l’interprétation dichotomique “les blanches accouchent dans le privé/les noires accouchent   dans le public”, j’avais besoin d’interviewer aussi des blanches ayant donnée naissance dans le secteur public (gouvernemental comme on dit à Jobourg). Elle m’a présenté Vera, une amie d’amie. Nous nous sommes donné rendez-vous dans le coffee shop d’un grand mall récemment rénové à l’ouest de la ville, pas trop loin de chez Vera, qui partage sa voiture avec son mari. Celui-ci s’éclipse quand j’arrive au coffee shop et elle l’appellera à la fin de notre conversation. 

J’ai vingt-huit ans, ma fille en a trois. Je suis née dans un hôpital public, ma mère a toujours accouché à Joburg Gen (ancien nom de l’hôpital public de Joburg rattaché à l’université de Wits). Quand nous nous sommes mariés il y a quatre ans nous souhaitions avoir un enfant assez vite. C’est arrivé assez facilement. Je m’en suis aperçue à six semaines de grossesse et j’ai fait les tests à huit semaines. Puis je suis allée à l’hôpital.

Je savais que je devrais obligatoirement avoir une césarienne. Ayant été opérée du dos dans mon enfance, les médecins m’avaient dit que ça pourrait entraîner des complications pour un éventuel accouchement par voie basse. Nous n’avions pas d’assurance de santé privée, nous ne pouvions pas nous le permettre. Je venais d’être licenciée de mon job d’assistante dans une école maternelle, mon mari bossait dans le restaurant de son oncle. Nous n’avions pas d’argent et je pensais que l’hôpital public n’était pas si mal que ça. L’hôpital Raïma Moosa est le plus proche de la maison, et c’est un hôpital spécialisé mère/enfant, donc ça me paraissait un bon choix.

Pendant toute la grossesse, aller à l’hôpital pour la consultation bimestrielle au début, puis mensuelle après six mois, était une épreuve. Je devais me lever à 4h30 du matin, pour être à l’hôpital à 5h30 pour ne pas y passer trop de temps. Tu es appelée en fonction de ton ordre d’arrivée. A chaque fois on était des dizaines assises de longues heures sur des bancs en bois, les infirmières n’arrivaient qu’à 7h30. Les infirmières n’avaient aucune patience, elles criaient. On se serait cru à l’armée: premier rang debout! Elles vous hurlaient dessus sans arrêt, c’était stressant. J’avais peur de ne pas faire ce qu’il fallait et de perdre mon tour. Comme j’étais souvent la seule blanche, je ne voulais pas non plus me faire remarquer. Parfois dans le regard des autres et surtout des infirmières, je sentais cette interrogation: “mais qu’est-ce que tu as fait pour être là? Quelle sorte de blanche es-tu?”. Je n’avais surtout pas envie que l’une d’elles me prenne en grippe.

Nous étions était appelées en groupe devant les infirmières qui reprenaient nos dossiers. Elles parlaient à plusieurs femmes en même temps, il n’y avait aucune intimité. Elles nous donnaient à toutes un récipient pour faire pipi dedans, les portes des toilettes ne fermaient pas, il n’y avait pas de papier, on faisait tout sous le regard des autres. C’était assez  déshumanisant. Je suis grosse, je n’aime pas mon corps. Pendant ma grossesse, j’avais des vergetures sur le ventre. Je me souviens de ce groupe d’adolescentes qui me dévisageaient et qui ont commencé à me toucher le ventre pour sentir ce que ça faisait. Aucune n’a demandé la permission de toucher, de regarder. Je ne voulais pas protester, être prise pour quelqu’un qui se croit supérieur.

C’était le bazar, il y avait des filles enceintes jusqu’aux dents qui fumaient dans l’entrée de l’hôpital. Personne ne leur disait rien. Les infirmières nous traitaient comme si nous étions des enfants gâtées. J’essayais de me faire la plus transparente possible, je ne voulais pas qu’elles me singularisent, qu’elles croient que je faisais la fière. Je jouais la soumission, je ne voulais surtout pas qu’elles me renvoient à la fin des consultations. Après les tests (sanguins, urine, poids, etc.) je voyais le médecin, rapidement.

Le pire ça a été pour la césarienne programmée. Ca m’a profondément choquée. Je pensais qu’une césarienne programmée allait être plus simple. Dès la première consultation à l’hôpital on avait programmé la césarienne pour le 21 avril. Je suis rentrée le 20 avril à l’hôpital, à neuf heures du matin. On m’a installée dans une salle avec plein de femmes en différentes phases de travail. Il y avait une trentaine de lits, séparés d’un mètre cinquante. Je me souviens que la femme en face de moi était nue à partir du bassin. Il y avait des femmes vraiment en travail, qui avaient l’air de souffrir énormément, et on se moquait d’elles. “Taisez-vous! Restez tranquilles!” leur disaient les infirmières. Il y avait cette infirmière qui circulait avec des seaux de matière sanglante… J’avais l’impression d’être une vache attendant son tour sur une chaîne d’abattage. C’était l’horreur! On m’a amenée dans une chambre vers six heures du soir avec toutes celles qui étaient programmées pour une césarienne le lendemain, nous étions une dizaine. On nous a dit que nous pouvions prendre un bain.

J’ai attendu que ce soit plus calme, vers deux heures du matin, je suis allée à la salle de bains. La baignoire était répugnante. J’avais prévu et j’avais amené ma crème à récurer. Il n’y avait ni bonde, ni douche dans la baignoire. Je n’ai pas pu me laver. On ne nous a jamais dit l’heure à laquelle nous étions censées avoir nos césariennes, ni le nom du médecin qui devait nous opérer. L’anesthésiste devait passer le soir pour discuter de la possibilité d’une péridurale. Il n’est jamais venu. A sept heures du matin, le 21 avril, les infirmières sont venues nous poser des intraveineuses, et nous avons attendu. Elles nous ont dit qu’il y avait eu une panne d’électricité au bloc et qu’elles ne savaient pas quand nous passerions. A deux heures du matin, le jour suivant (le 22 NDRL), les infirmières sont venues me chercher. j’ai eu à peine le temps d’envoyer un texto à mon mari, pour lui dire que j’allais rentrer au bloc. Il n’avait pas le droit d’assister à la césarienne.

Arrivée au bloc, un médecin m’a dit: “OK, on va vous césariser”. Il n’avait pas lu mon dossier. J’ai dû lui dire que j’avais eu une opération du dos. Il m’a dit: “on va vous faire une anesthésie générale”. C’était un docteur noir, il n’avait pas l’air du tout de s’intéresser. Il ne m’a pas regardée et m’a en tout parlé deux minutes. Il y avait cinq personnes au bloc, principalement des internes. L’un des internes m’a mis un masque sur le nez, et je ne me souviens plus de rien. Quand je me suis réveillée, un interne m’a demandé: “comment vous sentez-vous?”. Je lui ai dit que je ressentais une brûlure terrible au ventre. Ils m’ont donné de la morphine. Ils avaient calé ma fille sous mon bras, sur mon brancard et ils m’ont emmenée en salle de réveil. J’ai dormi pendant six heures, après quoi une infirmière m’a secouée. “Réveille-toi, tu dois nourrir ton bébé!”. Je me sentais tellement mal. On m’avait donné une de ces chemises d’hôpital, que je devais porter avec la fente devant. J’étais totalement nue, exposée, avec plein de traces de sang séché sur mes cuisses et mes jambes. On ne m’avait même pas nettoyée après la césarienne. Je me sentais humiliée. J’étais encore vaseuse à cause de la morphine. Aucune de nous n’était habillée, on avait toutes encore ces chemises d’hôpital ouvertes devant, tachées de sang. On avait à se lever et prendre nos bébés, essayer de les allaiter… il n’y avait aucune intimité. C’était extrêmement douloureux de se lever.

Lorsque j’ai essayé de nourrir ma fille, le fun a commencé. Je n’avais pas de lait. J’ai dû aller voir les infirmières qui ont commencé à me malaxer la poitrine pour stimuler la production de lait. Je me sentais stupide. Il devait y avoir du lait là-dedans non? Elles m’ont donné du lait maternisé à donner à ma fille. Je ne voulais absolument pas lui donner le biberon, je voulais la nourrir. Donc je lui donnais dans une petite tasse. C’était très acrobatique et très stressant. Il faisait une chaleur monstrueuse dans la salle. J’étais stressée, ma fille était nerveuse, elle le sentait. Toutes les deux heures les infirmières nous réveillaient pour que nous nourrissions nos bébés. J’étais dans les vapes. Je devais leur montrer à chaque fois que je n’avais pas de lait et quémander un peu de lait à donner à ma fille. J’ai fini par leur dérober du lait en douce, pour ne plus avoir à subir leur contrôle.

Le deuxième jour, un médecin est venu vérifier nos cicatrices. Il m’a dit que je pourrai sortir le lendemain. J’étais soulagée. J’ai refusé les anti-douleurs parce que je ne supportais plus la morphine. Le lendemain matin, ils nous ont dit de libérer nos lits pour les femmes qui allaient arriver. Ils nous ont toutes fait assoir sur des chaises autour de la table au centre de la salle. nous devions attendre la visite du pédiatre pour sortir. Nous sommes restées jusqu’à six heures du soir. Elle est arrivée, et elle n’a même pas consacré deux minutes à regarder chaque bébé.

Lorsque je suis arrivée chez moi, j’ai pu enfin prendre une douche. J’ai mis au moins une demi-heure à me frotter et me savonner pour me débarrasser du sang séché. J’étais en miettes, ma fille était nerveuse, et on a mis un peu de temps à s’ajuster. Elles ne m’ont même pas expliqué à l’hôpital comment m’occuper d’elle, à quelle fréquence la nourrir, comment la laver, la coucher… Je ne savais pas combien de temps je continuerai à saigner… Je n’en suis pas morte, ma fille non plus, elle va plutôt bien maintenant. Mais je me souviendrai toujours du manque total de dignité que j’ai ressenti, de la négligence, de la méchanceté. Ca a été très traumatisant.

 

 

 

 

Histoire de Rose, addendum (Devenir mère à Johannesbourg, Part 3 bis)

Je n’ai pas voulu faire de commentaire à la suite de l’histoire de Rose, tellement éloquente en elle-même. Je pense cependant utile de remettre quelques éléments de son histoire dans un contexte plus général, pour mes lecteurs/lectrices qui ne seraient familier.e.s avec la société sud-africaine. Je m’appuierai pour cela sur les articles de la sociologue Nolwazi Mhkwanazi qui étudie les jeunes des townships depuis une vingtaine d’années et a travaillé sur les grossesses adolescentes.

L’histoire de Rose est une histoire à la fois ordinaire et extraordinaire. Les grossesses précoces sont assez fréquentes dans les townships mais les grossesses adolescentes sont en général le fait de filles entre 16 et 19 ans. La proportion de grossesses adolescentes a baissé dans le pays lors des deux dernières décennies. Les statistiques parlent de 30% de grossesses des femmes de moins de vingt ans, à 20% des grossesses concernant des femmes de moins de vingt ans. Ce n’est pourtant pas le discours entendu de la part des autorités qui, notamment sous l’administration Zuma, n’avaient de cesse de stigmatiser les mères adolescentes, prétextant que celles-ci augmentaient et étaient le résultat d’un affaissement des valeurs traditionnelles et d’une courte vue des adolescentes cherchant à obtenir une allocation. On ne compte plus les émissions de radio ou de télévision où l’on vilipende ces malheureuses filles, aux moeurs relâchées, qui auraient oublié les ‘valeurs africaines’.

La découverte de la grossesse et le partage de l’information avec sa mère, avec laquelle elle vit seule, correspond bien aux situations observées par Nolwazi Mhkwanazi. Un bémol toutefois, cette sociologue a enquêté essentiellement dans des townships dont la population est à majorité Xhosa et donc potentiellement un peu différente de la population mélangée de Kliptown, le quartier de Soweto où vit Rose. C’est une autre adulte qui se charge de révéler à la mère la grossesse de sa fille. Comme pour beaucoup d’habitantes des townships, l’avortement n’est pas envisagé comme solution. L’ire maternelle s’est déployée contre sa fille et son petit ami en début de grossesse, mais elle ne lui en tient plus rigueur et est à la fois un soutien de sa fille et une grand-mère totalement subjuguée par sa petite-fille dont elle me donnera régulièrement des nouvelles lorsqu’elle me recroiser au centre.

La phase d’après la confirmation de la grossesse est celle de l’identification du père du bébé et la négociation d’éventuels dédommagements monétaires avec la famille du père. Comme dans un certain nombre de cas, le jeune homme nie sa paternité, et la famille renvoie à la naissance le moment de trancher la question de sa contribution à l’entretien de l’enfant. Les négociations de dédommagement sont souvent des moments assez humiliants pour les deux jeunes gens, où ils se font malmener par leur aînés. Dans le cas de Rose c’est l’attitude de son petit ami qui l’a le plus marquée.

Le suivi médical de Rose est plutôt exceptionnel. Du fait de son jeune âge qui la classe dans les grossesses à risque, elle a affaire à des médecins, étudiants ou résidants, qui sont à son égard plus respectueux et moins méprisants que les infirmières/sages-femmes auxquelles ont droit ses camarades plus âgées. Rose est la seule des jeunes femmes que j’ai interrogées à avoir été suivie tout au long de sa grossesse par des médecins.

Le signalement pour viol statutaire qui a été fait par l’assistante sociale, qui y est obligée légalement n’aura pas de conséquence, sans doute moins parce que Rose affirme la réalité de son consentement que parce que la police locale, en matière d’abus sexuel ne marque pas un zèle particulier (c’est un euphémisme).

La réaction du principal du collège n’est pas exceptionnelle. Bien que l’Afrique du Sud se targue d’avoir une politique progressiste, le South African School Act de 1996 a énoncé l’illégalité de l’exclusion des collégiennes/lycéennes enceintes, pour lutter contre la discrimination. De récentes circulaires du département de l’Education proposent qu’on ne réintègre pas avant deux ans les collégiennes ou lycéennes ayant eu un enfant pour qu’elles puissent s’occuper de leur bébé. Nolwazi Mhkwanazi note que plus rapide est la réintégration de la jeune femme, plus ses chances d’arriver au terme de sa scolarité sont élevées.

Dans le cas de Rose, avoir un enfant alors qu’elle n’a pas terminé le collège, et avoir été exclue pendant le reste de son année pose un vrai souci de réinsertion dans une scolarité normale, malgré les exigences liées aux besoins de sa fille, et ce sur toute la période de la petite enfance, l’école publique ne commençant en Afrique du Sud qu’à six ans révolus. L’obligation de scolarisation des mères adolescentes ne va pas jusqu’à l’aménagement de conditions spéciales pour leur permettre d’amortir le poids de leurs responsabilités maternelles.

 

Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.