Mort pour une poignée de tournesols…

Depuis près d’un mois, une petit bourgade de la province du North West, nommée d’après un célèbre huguenot français, Coligny, connaît des manifestations quasi-quotidiennes et réactive les tensions raciales dans le village. Des magasins du village et des maisons appartenant à des blancs ont été saccagés et pillés, mais les habitants continuent à manifester. Ce qui a causé ces tensions? La mort le 20 avril, d’un adolescent noir de dix-sept ans, Matsomola Jonas Mosweu, qui avait été pris par deux fermiers blancs en train de voler des tournesols dans un de leur champ. Ce qui s’est passé après est peu clair, mais le jeune homme a été retrouvé mort, sur le bord d’une route, probablement après être tombé (ou s’être jeté?) de la benne du bakkie (le terme local désignant les pick-ups).

Les circonstances de la mort doivent être éclaircies par la justice, mais le premier juge (blanc), craignant pour la sécurité de la famille s’est récusé. Le second (noir), qui a demandé à la famille de la victime d’être présente à l’audience pour expliquer sa décision, a accordé aux deux accusés la liberté sous caution le 8 mai, arguant que les résultats de l’autopsie n’étaient pas connus, que le témoin n’avait pas formellement identifié les deux hommes, ni la victime. Ce jugement a satisfait les familles des deux hommes libérés, mais augmenté la fureur des habitants de la petite ville. Certains ont saccagé les magasins de la rue principale de la bourgade, d’autres ont brulé des pneus sur les routes menant aux fermes, d’autres ont mis le feu à plusieurs maisons appartenant à des blancs.

Les incidents ont vite fait remonter les tensions entre blancs et noirs de la ville rouvrant des plaies à peine refermées.

Pas sûr que les réactions des politiques locaux aident à résoudre quoi que ce soit. Certains responsables politiques (notamment de l’ANC), jouent les pompiers pyromanes, n’hésitent pas à proclamer que l’apartheid existe toujours à Coligny, ignorant superbement que leur parti est au pouvoir, que c’est lui qui a mis fin au système, et que s’il y a un échec de la réconciliation entre communautés, il faudrait au moins que le parti qui tient les rênes depuis vingt quatre ans en prenne sa part. L’EFF, qui a manifesté récemment à Coligny, reproche aux autorités et notamment aux forces de police et à la justice, d’accorder beaucoup plus de crédit et d’attention aux faits mis en avant par les blancs que lorsqu’ils sont approchés par des noirs pour le même type de plainte. Un reproche qui est exprimé assez fréquemment aux détenteurs de l’autorité publique. Le seul témoin de la scène de crime a dû se faire accompagner par une représentante EFF du North West pour que sa déposition soit prise en compte, aboutissant à l’arrestation des deux fermiers.

Quelle signification accorder à ces évènements? Les responsables politiques nationaux ont évité de se mêler de l’affaire qui suscite quelques commentaires dans les journaux et les sites d’information en ligne. L’affaire fait moins les gros titres que les énièmes pitreries des gens au pouvoir, la dernière en date étant la réinstallation dans son ancien poste de l’ancien directeur d’Eskom, Brian Molefe, dans un coup de théâtre dont seule l’Afrique du Sud a le secret.

On pourrait considérer que Coligny est juste une de ces petites bourgades enflammées par un fait divers et que tout cela va se calmer et rentrer dans l’ordre. Après tout, les protestations sont nombreuses en Afrique du Sud. Environ 2000 manifestations sont recensées par an, depuis 2014, en augmentation par rapport à la période précédente (1997-2013) où il y en avait en moyenne 900, et concernent surtout les townships ou des villages abandonnés dont les habitants veulent signaler le manque de “service delivery”. Ces manifestations témoignent de l’état d’abandon dans lequel se trouvent les campagnes ou les périphéries des villes sud-africaines, dont les habitants noirs se sentent laissés pour-compte, et questionnent leur participation à une démocratie qui ne semble fonctionner que pour les riches.

Coligny ressemble à nombre de petits villages ruraux du North West. Une rue principale avec des magasins, des maisons éparpillées le long de la route, qui se détache sur la terre rouge et sèche des bas-côtés, des fermes appartenant à des Afrikaners, souvent signalées par un portail et les noms des propriétaires, un township qui s’étend avec des “shacks” en tôle, et des cubes en parpaings entassés les uns près des autres. Les promesses de l’ANC de donner à tous une maison et l’accès à l’eau, l’électricité et à des toilettes, n’ont pas été remplies. Le raccordement à l’électricité est problématique, parfois les habitants ont accès à des systèmes d’électricité prépayée, mais ils n’ont pas les moyens et bidouillent. Certaines maisons n’ont pas d’eau, pour les habitants des shacks, il y a souvent des lignes de toilettes sèches, au bord des townships.

Avec un salaire journalier de 105 rands (7,5 €) pour un journalier agricole, pourvoyant souvent aux besoins de cinq personnes, pas de terrain permettant un petite agriculture de subsistance*, pas d’eau pour irriguer la terre sèche, les habitants ne mangent pas toujours à leur faim. Comme le souligne l’économiste de l’agriculture Tracy Ledger, si personne ne meurt de faim en Afrique du Sud, la capacité à se nourrir est plus dépendante de la proximité d’un supermarché que de celle des lieux de production  agricole. Très souvent, il est plus économique pour une famille pauvre de se nourrir de chips et de soda hyper sucrés que de “mealie meal” (sorte de polenta qui constitue l’aliment de base des sud-africaines), de poulets et de légumes. Le prix du “mealie meal” aurait augmenté de plus de 30% l’an dernier alors que l’inflation générale était autour de 7%.

Le champ de tournesols se trouve de l’autre côté du township. La barrière entourant le champ a été volée. Les habitants du township ont pris l’habitude de couper à travers champ pour circuler. Notamment les jeunes qui vont au lycée dans la ville voisine en effectuant vingt kilomètres à pied lorsque les bus ne fonctionnent pas ou qu’ils n’ont pas les moyens de payer le transport. Les chapardages d’épis de maïs et de fleurs de tournesol sont nombreux ce qui excède les fermiers qui n’hésitent pas à attraper les voleurs pris en flagrant délit et à les amener au poste de police.

Le 20 avril, c’était les vacances scolaires, les parents de Matsomola Jonas Mosweu le croyaient chez des amis dans une ferme où il avait l’habitude d’aller. Il a trouvé la mort dans un champ de tournesols…

*Malgré les promesses de redistribution des terres, les terrains agricoles sont encore massivement aux mains des fermiers blancs (Il faut dire que le Land Act de 1913 accordait 93% des terres aux fermiers blancs et que sans expropriation, mais en faisant seulement appel à la rétrocession négociée, cela n’avance pas vite).

 

 

 

Les éléphants dans un magasin de porcelaine… Des réseaux sociaux en Afrique du Sud

Je n’avais pas prévu de consacrer le premier post de ce blog à l’actualité sud-africaine, mais des incidents survenus le week-end dernier ont enflammé les réseaux-sociaux (ie: Facebook et Twitter) se propageant sur les médias nationaux où ils tiennent encore une bonne place une semaine après. J’avais envie de le commenter ici parce qu’ils me semblent symptomatiques de l’état de la société sud-africaine, vingt-deux ans après les premières élections démocratiques de 1994. La présidence de Mandela, la commission vérité et réconciliation, et le développement économique soutenu de ce pays dans la première décennie du vingt-et-unième siècle n’ont pas réussi à effacer les répercussions d’une histoire profondément marquée par le racisme, racisme de la colonisation érigé ensuite en système étatique via l’apartheid. Le graphe ici permet de montrer que le développement économique post-apartheid a principalement profité à la population blanche et indienne…

De quoi s’agit-il?

Depuis mon arrivée je lis régulièrement dans la presse et sur les réseaux sociaux, des comptes-rendus et des réactions à des incidents “racistes”. Les (avant) derniers en date concernent un jeune homme blanc s’attaquant à un ministre noir, et un étudiant noir s’en prenant à une serveuse blanche, et sont repérables sur twitter par les mots-dièse #whitetip #tipgate #whitewaitress où sous les noms des protagonistes.

#MatthewTheunissen s’est violemment insurgé, sur ses comptes twitter et FB, contre la décision du ministre des sports sud-africain Fikile Mbalula de ne pas accorder le droit à quatre fédérations sportives (dont celles de rugby et de cricket) de postuler pour l’organisation d’évènements internationaux, car elles n’ont pas respecté les objectifs de diversité qui leur avaient été imposés et ne sont pas représentatives de la société sud-africaine. Dans sa diatribe contre le ministre des sports (et le gouvernement dont il fait partie), le fervent supporter des Springboks s’est permis d’exprimer son désaccord en l’agrémentant de remarques racistes, expliquant que c’était une bande de kaffirs (terme extrêmement insultant ici) et de bons à rien. L’émotion causée par ces paroles inacceptables largement relayées pendant tout un week-end, fut telle que la maire du Cap, Patricia de Lille a déposé une plainte.

#NtokozoQwabe quant à lui est un jeune étudiant noir talentueux diplômé de l’université du Cap, leader à Oxford du mouvement #RhodesMustFall qui a reçu une bourse de la prestigieuse fondation Rhodes pour aller étudier à Oxford. Le week-end dernier, à l’issue d’un déjeuner dans un restaurant du Cap, il décida, en lieu et place du montant du pourboire, de faire figurer sur l’addition, à l’intention de la serveuse blanche: “je vous donnerai un pourboire quand vous nous aurez rendu les terres”. La jeune femme s’effondra en larmes. L’affaire en serait sans doute restée là si le jeune homme ne s’était pas vanté de son “mot d’esprit” sur Facebook. L’affaire prit de l’ampleur, entre ceux qui saluaient l’esprit d’à-propos de l’étudiant (“Give us back the land”est un des motto des mouvements étudiants et aussi de l’EFF de Julius Malema), et ceux qui s’étonnaient qu’on puisse s’en prendre à une serveuse et que dans la situation, c’était elle qui était en situation de faiblesse et non pas le client. Dans un élan de bon sentiment, un entrepreneur ému du sort de la jeune femme organisa un crowdfunding pour remplacer le “tip” qu’elle n’avait pas obtenu. En trois jours, plus de 140 000 rands furent récoltés, soit plus de mille fois ce qu’elle aurait obtenu si le jeune homme n’avait voulu faire le malin. Par ailleurs des voix se sont également élevées pour tenter de faire perdre au malotru le bénéfice de sa bourse et le faire renvoyer de l’université d’Oxford, ce que laquelle n’a pas accepté. La liberté d’expression n’y serait pas à géométrie variable ou du moins pas perméable aux scandales médiatiques.

Ces deux incidents sont révélateurs à plusieurs titres.

Sur les racines du racisme en Afrique du Sud et son inscription dans les mentalités, l’histoire est longue et compliquée, je ne suis pas compétente, et je ne connais pas assez bien cette société. En revanche, le ton et la multiplicité des attaques et des réponses sur les réseaux sociaux attestent de la béance de la plaie.

L’ampleur des réactions dans la twittosphère (Facebook restant plus privé, mais tout est relatif), dans la durée et dans la virulence des positions m’a surprise. La constitution de blocs très partisans et véhéments les uns vis à vis des autres. Les prises de paroles mesurées ont été assez rares (ou peu répercutées) et les anathèmes plus facilement jetés. (Je suis preneuse d’une méthode d’analyse des controverses sur les réseaux sociaux, si quelqu’un a ça dans ses cartons).

Pour la première affaire il y a eu une condamnation massive des déclarations de Theunissen, certains ont demandé qu’il soit renvoyé de son job, jeté en prison pour ses déclarations racistes. D’autres y ont vu une réaction typique de blanc privilégié qui n’a pas changé d’attitude malgré l’avènement de la démocratie. L‘avocat de son père a envoyé une déclaration de l’intéressé à la presse où celui-ci présentait ses excuses pour les propos qu’il avait tenu. La plainte de la maire du Cap auprès de la South African Human Rights Commission devrait être examinée et porter une conclusion officielle à cette affaire.

Pour la seconde affaire, c’est la disproportion entre l’offense encourue et la réparation via les internautes qui interpelle et qui continue à attiser les flammes. Certes, cette jeune femme a été humiliée par un acte d’une muflerie inqualifiable. On peut concevoir qu’elle en ait été blessée. En revanche l’ampleur de la réponse à l’opération de crowdfunding nourrit les rancoeurs plus qu’elle ne les apaise.Les détracteurs de la jeune femme scrutent ses traces sur les réseaux sociaux pour montrer qu’elle n’est pas irréprochable et ne s’est jamais inquiétée de la cause noire, que sa mère, dont elle finance par son travail une partie du traitement contre le cancer, partage des opinions racistes.

Au delà de cette polémique pitoyable, la question posée par cette tribune me paraît assez intéressante:  le prix des larmes d’une serveuse blanche serait il supérieur à celles d’une homologue noire? L’importance du montant (qui peut lui permettre si elle le souhaite de reprendre des études, elle qui les avait abandonnées faute de moyen de les financer) souligne pour certains cette asymétrie irrémédiable entre blancs et noirs. Quoi qu’il arrive en Afrique du Sud, les blancs seraient toujours mieux lotis. Malgré l’évolution de la classe moyenne noire, même s’il y a aussi des blancs pauvres en Afrique du Sud, la peau blanche protègerait mieux que la peau noire. Certains internautes ont regretté l’ampleur de ce mouvement de solidarité qui pourrait être compris à une réaction communautaire des blancs, d’autres ont proposé que pour éteindre la polémique la jeune femme fasse don de la différence entre le pourboire auquel elle avait droit et le total, à une association caritative. C’est à la jeune femme de décider comment clore cette polémique dont elle a été l’héroïne involontaire. Quant à son détracteur , il persiste et signe sur les réseaux sociaux et n’a pas l’intention de s’excuser.

Une autre réaction intéressante est celle du doyen de l’Université du Free State,  Jonathan Jansen qui renvoie dos à dos les deux hommes en trouvant que leur point commun est d’être à la fois des privilégiés diplômés, et des ignorants méprisants et posant la question de ce qu’on leur apprend finalement dans leurs études pour qu’ils en ressortent sans être capables de montrer la moindre jugeote.

Pour moi le plus significatif c’est la place qu’ont pris les réseaux sociaux dans la perpétration, la dénonciation et la pseudo-résolution d’injustices. Ce faisant on met en place des processus d’instruction sans juge, de décision sans critères, de témoignages sans hiérarchisation et vérification et une difficulté à clore les débats avec le risque de faire enfler les malentendus au lieu de les résoudre. Quelle que soit la décision de la SAHRC dans le premier et peut-être dans le second cas, il y a eu de chance qu’elle ait autant de résonance que la polémique qui aura été à l’origine des plaintes. Quelle justice peut-on espérer dans un monde où Internet relie tout le monde et où les réseaux sociaux représentent une telle arène? Comment peut-être perçue l’action, moins immédiate et plus profonde de la justice qui va chercher à qualifier les faits et peut-être conclure dans un sens qui ne serait pas celui de l’opinion publique majoritaire?  Et pourtant cette justice représente la collectivité et les lois que celle-ci s’est données, quoi qu’on en pense. Cette réflexion n’est d’ailleurs pas spécifique à l’Afrique du Sud, elle se pose dans toutes les démocraties. Dès lors que le peuple pense être mieux représenté par des diatribes sur les réseaux sociaux que par le juge, on peut se demander ce qu’il adviendra de l’Etat de droit…

La leçon que j’en tire, c’est qu’on doit se méfier de ses propres mouvements d’humeur. Les déclarations sur les réseaux sociaux quels qu’ils soient ne peuvent pas être considérés comme des déclarations privées, elles peuvent être dupliquées et exportées dans d’autres arènes de discussion et se propager dans la presse.