Le post-partum un tabou à lever?

Depuis quelques jours twitter affiche un nouveau fil de témoignages, #monpostpartum suite au refus de la chaîne ABC de diffuser une publicité pour une marque d’articles de maternité post-accouchement, la trouvant trop crue pour figurer au milieu d’une cérémonie aussi glamour que celle de la remise des Oscars.

Un certain nombre de femmes indignées a pris la parole pour dire à quel point cette relégation paraissait injuste et pointait en même temps une faille béante de l’information faite de cette période si délicate pour les accouchées qui est celle du post-accouchement. Sur le fil #monpostpartum se sont invitées des dizaines de jeunes femmes, racontant leur expérience du post-partum, loin des représentations de la félicité hollywoodienne. Pas de maman à l’air reposé allaitant sans peine un nourrisson lisse et décontracté, mais des écoulements et des douleurs multiples. Rappelez-vous, le corps a mis neuf mois à fabriquer un bébé, il lui faut plus que vingt-quatre heures pour solder cette période de chamboulement, se remettre des tensions intenses des contractions et du passage du futur bébé dans le bassin!

Le corps des femmes post-accouchement, c’est moche, gore et douloureux… Le contraire de l’image de la femme politique Rachida Dati, alors Garde des Sceaux, retournant toute pimpante à son bureau de ministre deux jours après sa césarienne. Il faudrait donc “dézinguer les tabous du post-accouchement” et montrer ce qu’est réellement cette période pour provoquer des changements de mentalité et aider les femmes à passer ce cap difficile.

Cette réalité échappe à une grande partie de l’entourage des jeunes femmes qui se sont exprimées et qui témoignent d’une insensibilité totale de leurs proches à leur fatigue, leur baisse de moral, leur manque de désir. Tout le monde le sait bien: “la grossesse et l’accouchement ne sont pas des maladies” mais… comme le souligne la juriste et activiste Marie-Hélène Lahaye, dans sa chronique, cette période est une période traumatisante pour un certain nombre de femmes qui risque de développer des dépressions post-natales ou de souffrir de syndromes post-traumatiques. On ne fait pas assez attention aux femmes pendant cette période, toute l’attention se reporte sur le nouveau-né, oubliant que celle qui l’a porté est encore dans une période de fragilité. Le terme de “congé maternité” n’aide pas d’ailleurs à se représenter le fait qu’il ne s’agit pas de vacances ou d’un luxe offert aux jeunes femmes, mais d’une période nécessaire à leur organisme pour se remettre des bouleversements physiologiques intenses de la grossesse et de l’accouchement, et de l’ajustement aux besoins d’un nourrisson.

Je n’ai pas encore évoqué la différence existant entre les façons dont étaient racontées les suites de couches, pendant mon étude pour “devenir mère à Johannesbourg”. Pour une fois les plus mal loties n’étaient pas celles qu’on aurait pu croire. Parmi la cinquantaine de femmes rencontrées, celles qui ont le mieux vécu leur période post-partum étaient, les femmes noires, les femmes ayant eu un suivi sage-femme dans le secteur privé, et les femmes ayant eu une formation approfondie à la naissance (pas les deux matinées règlementaires du samedi matin proposées dans les cliniques privées).

Pour les autres, le vécu du postpartum, c’était la non-préparation aux conséquences de la césarienne, les problèmes d’allaitement, la gestion de la solitude et de la soudaine focalisation de l’attention sur le nouveau-né.

“C’est quand même bizarre, quand tu es enceinte tout le monde est gentil et te demande comment ça va et puis dès que le bébé est sorti, tu n’existes plus, personne ne te demande plus comment tu te sens.” Monica, Sandton

L’impression de ne pas être assez préparée, pas assez aidée était assez répandue. Une des interviewées qui avait choisi un suivi sage-femme m’a montré les discussions d’un groupe WhatsApp de jeunes mères auquel elle participait et c’est aussi ce qui ressortait d’un grand nombre de commentaires.

Parmi les femmes noires, quelle que soit leurs origines sociales ou géographiques, le besoin de repos de la jeune mère est pris au sérieux. Un système d’aide se met en place pour que les premiers mois après l’accouchement (la durée est variable selon les familles), la jeune mère n’ait qu’à se reposer et à prendre soin de son bébé. Le plus souvent ce sont d’autres femmes de la famille: les mères, les soeurs, les tantes, les cousines qui se relaient pour soulager la jeune accouchée de toute autre préoccupation que dormir, et nourrir son bébé. Les interdictions et les prescriptions venant des cultures traditionnelles permettent aux jeunes mères de se remettre plus sereinement du bouleversement qu’est l’accouchement.

La réclusion des mères et des nouveaux-nés est assez répandue dans les familles africaines. Les mères font boire à leur filles des tisanes pour stimuler la production de lait, les stimulent et les conseillent.

« Mon bébé est né le 17 janvier 2017. Je suis restée une semaine à l’hôpital. Je me suis levée le deuxième jour. Les débuts de l’allaitement ont été compliqués. Au début mon bébé ne savait pas comment s’y prendre. C’était hyper douloureux. J’ai cru qu’il allait m’arracher les tétons. On a mis au moins une semaine à s’ajuster. Ma tante m’expliquait comment faire. De temps en temps mes seins étaient tellement pleins que le lait ne coulait plus. Elle m’appliquait un linge humide pour relâcher le lait. Elle mettait un peu de lait caillé sur mes tétons lorsque le bébé était trop paresseux. A cause de la césarienne, j’ai eu mal pendant un bout de temps. Tout le monde m’aidait. Ils savaient que j’avais mal. Ma tante est venue habiter chez moi pendant trois mois avec ses deux filles de neuf et sept ans pour m’aider à m’occuper du bébé. »

Nothemba, Alexandra

Lorsque la famille maternelle est loin, des amies ou des voisines peuvent prendre le relais. C’est une survivance de la coutume qui voulait que la jeune femme, surtout lorsqu’elle accouchait de son premier enfant, rentrait auprès de sa mère pour accoucher. Cela lui permettait plus facilement d’être exemptée de ses obligations de ménage et de participation aux corvées dans sa belle-famille et d’éviter la promiscuité du mari, les relations sexuelles pendant l’allaitement étaient prohibées.

« On a gardé mon fils à la maison pendant ses trois premiers mois. Les bébés chez nous ne doivent pas être vus des autres jusqu’à leur trois mois. Quand on l’amenait chez le médecin, on le couvrait entièrement pour que personne ne puisse le voir. Avant que le cordon ne soit tombé, encore moins de gens sont autorisés à le voir » Hannah, Wendywood

Les structures familiales nucléaires des couples d’origine européenne, et leur acceptation de la vision biomédicale de la grossesse, encadrée par les gynécologues obstétriciens, les préparent mal à encaisser le choc des premières semaines post-accouchement. Les médecins sud-africains sont très vigilants sur la surveillance de la grossesse, et très prompts à détecter le moindre facteur de risque pouvant orienter les femmes vers des césariennes plus rémunératrices pour les praticiens et moins risquées pour leur assurance professionnelle. Ils sont totalement silencieux sur les désagréments des suites de couche et les aides éventuelles à mobiliser. Or, comme me le confie Sandra, une conseillère psychologique spécialisée dans la transition émotionnelle vers la parentalité qui propose des cours d’accompagnement et des groupes de parole aux futurs parents, ceux-ci n’ont aucune idée de ce qui attend les femmes après l’accouchement.

“J’ai entre cinq et six couples par groupe. Moins de la moitié des futurs parents a déjà vu une personne allaiter. Ils sont complètement focalisés sur le médical, les tests, les échographies… Ils sont captivés par le médical…” Sandra. Bryanston

Sandra dénonce aussi les méfaits des réseaux sociaux et les “grossesses Instagram” qui ne montrent que le côté valorisant de la maternité et pas les à-côtés angoissants. Les jeunes femmes ne comprennent pas pourquoi leur réalité ne ressemble pas à celle de telle influenceuse tellement à l’aise dans sa maternité et pour qui tout semble si simple…

Quelques femmes ont choisi de suivre des cours de préparation à la parentalité offrant un panorama très complet de la grossesse aux premiers mois de l’enfant sur plusieurs mois. D’autres ont choisi de bénéficier d’un suivi sage-femme dans le secteur privé. Ce suivi permet d’avoir des discussions longues sur de très nombreux sujets, centrées sur leur questionnement. Pendant les visites mensuelles, et des visites post-natales à la maison la sage-femme s’assure que tout va bien pour la mère comme pour l’enfant et où elle peut donner des conseils. Les doulas, pour celles qui font appel à ces accompagnantes, font également des visites à domicile en post-natal pour rassurer les jeunes mères et conseiller les jeunes parents. La réassurance fournie par ces aides lors du retour à la maison, ainsi que la visite possible d’une consultante en lactation aide à un démarrage moins traumatisant.

Le propos de ce billet n’est pas de décerner des points aux uns ou aux autres. Il est quand même intéressant de constater que pour les grossesses les moins médicalisées – les jeunes mères des townships sont suivies dans le secteur public par des sages-femmes ou des infirmières pendant leur grossesse, il est très rare, sauf en cas de césarienne ou de détection d’un facteur de risque, qu’elles voient un médecin pendant leur grossesse ou leur accouchement- le post-partum se passe visiblement mieux que dans les grossesses suivies par des gynécologues du secteur privé.

L’entourage se mobilise pour passer une période de post-partum qui peut s’avérer compliquée. La coutume, fondée sur des traditions anciennes, s’avère efficace pour les femmes des townships. La prise en charge familiale traditionnelle semble bien fonctionner mais elle repose exclusivement sur les femmes et n’est pas toujours en phase avec les préconisations de la biomédecine. La place du “care” est importante mais elle peut être assortie de pratiques et de recommandations contraires qui crée des conflits.

Phindile, une sage-femme me racontait qu’elle allait visiter une de ses clientes, une femme noire très éduquée, qui était à la limite du baby blues parce que sa mère, illettrée, s’opposait à elle sur la façon de prendre soin du bébé. Quand la mère voulait suivre les recommandations de la biomédecine sur l’alimentation exclusive au sein et l’évitement de tisanes et de médications traditionnelles, la grand-mère s’arrangeait pour contourner les interdictions de sa fille. Ce qui engendrait une angoisse très forte chez la jeune femme et minait sa capacité à se sentir une bonne mère.

Du côté des femmes d’origine européenne, les médecins ne voient pas forcément dans leur mission d’informer leur patientes. Les consultations sont courtes, tournent autour de sujets médicaux, de l’échographie intégrée dans la consultation d’obstétrique, et sont axées prioritairement sur la détection des facteurs de risques pour le foetus, lesquels sont mis en avant pour la recommandation de la césarienne. La césarienne est devenue pour un certain nombre de médecins sud-africains le moyen d’extraction le plus rapide et la moins risquée possible du bébé. Dans cette optique, la mère est un accessoire, et elle n’a qu’à endurer les effets secondaires pour le bien de son bébé. L’information à transmettre dans cette optique est purement médicale. Les futures mères sont libres d’aller piocher de l’information ailleurs, me disait un gynécologue. Il ne conseillait pas les cours de préparation faits par des sages-femmes, celles-ci étant susceptibles de planter des idées farfelues dans les cervelles impressionnables des femmes, comme le fait qu’elles n’auraient pas forcément besoin de tout l’arsenal médical…

C’est une démarche volontaire des femmes de rechercher d’autres sources d’information et de s’enrôler dans des cours de préparation complets, qui implique aussi de pouvoir se les offrir. Les cours effectués par des sages-femmes et les consultations avec des conseillères en lactation sont remboursés par les assurances privées. Mais ce n’est pas forcément le cas des groupes de paroles, et autres cours de yoga prénatal qui aident les femmes à mieux se sentir dans leur corps et leur vie de femme gestante, puis accouchée.

Le détour par l’Afrique du Sud n’a pas pour but de vanter un modèle qui a ses failles comme j’ai pu l’écrire à de nombreuses reprises dans ce blog, mais de tirer quelques enseignements.

D’une part, notre focalisation sur la médicalisation de la grossesse et de l’accouchement dans la seconde moitié du vingtième siècle nous a fait oublier que ce qui se joue pour la femme est au delà du physiologique. Les progrès de l’obstétrique ont permis de faire des miracles et de sauver un grand nombre de femmes et d’enfants mais il ne faut pas non plus oublier que la majorité des grossesses n’entre pas dans la catégorie du pathologique.

Il y a toute une transition à effectuer de l’état de femme vers celui de femme enceinte puis de mère, qui ne s’arrête pas à la sortie de la maternité. Le chemin est long et dépend du système de support de la maman à la sortie de la maternité.

On a beaucoup à apprendre de ce qui se passe chez les autres. C’est une façon de décentrer notre perspective sur bien des sujets. Les deux leçons que j’ai tirées de ces entretiens avec les femmes sud-africaines c’est que d’une part, il faut mieux anticiper la période du post-partum et organiser un réseau de soutien autour des jeunes femmes. Dans nos familles nucléaires, le père est sans doute le mieux placé pour assurer cette présence auprès de la mère et du nourrisson. L’idée d’un allongement du congé paternité est sans doute à creuser sérieusement.

La seconde leçon c’est qu’on ne peut pas tout attendre d’un corps médical qui, après tout, n’a pour mission que d’assurer la sécurité des accouchements. Chaque femme a des besoins et des envies différentes pour son accompagnement. Ca peut être du soutien familial ou amical, il faut savoir le demander. Sinon, c’est à elle de trouver ce qui lui convient parmi les propositions des sages-femmes libérales, doulas, sophrologues, etc. centrées sur la naissance qui l’aideront à prendre conscience de la transition qui s’opère, et de se sentir pleinement investie dans son rôle de mère.

La romancière turque Elif Shafak a raconté dans un très beau récit “Lait noir” la dépression du post-partum qui l’avait assaillie à la naissance de son premier enfant. Elle y évoque aussi cette coutume turque qui veut qu’on ne laisse jamais une jeune accouchée seule pendant les quarante premiers jours pour “chasser les djinns” qui voudraient s’attaquer à elle. La présence de ses parentes n’a pas suffi a chasser ses djinns, particulièrement retors. Elle a utilisé sa propre arme d’écrivaine pour combattre les idées noires qui l’assaillaient et lui faisaient croire qu’elle ne serait jamais à la hauteur de la tâche: la littérature. Elle s’est replongée dans les écrits d’autres écrivaines qui avaient relaté leurs expériences de maternité, et en a tiré un très beau livre, et guéri.

“Money money money, must be funny, in the rich man’s hand”…

Il y a quelques semaines, la compagnie d’assurance Discovery a été au centre d’une polémique en Afrique du Sud, au motif de son refus de prendre en charge les frais de suivi de grossesse et d’accouchement d’une de ses clientes. En effet, la quadragénaire, qui avait cotisé pendant une dizaine d’années, avait dû renoncer à son assurance santé (privée) pour des raisons financières quelques mois auparavant. Se retrouvant enceinte, elle a alors rejoint de nouveau le pool des clients de Discovery qui lui annonça que ses frais de suivi de grossesse et d’accouchement ne seraient pas pris en charge, car la grossesse était une condition pré-existante à sa souscription de l’assurance, et que celle-ci n’était aucunement tenue d’en financer les frais médicaux.

Le PDG de Discovery Health s’est même fendu d’une interview dans les journaux pour expliquer que si les assurances en venaient à prendre en charge les grossesses commencées avant la souscription cela mettrait en péril leur rentabilité.

Les questions d’argent ont souvent été présentes dans mes discussions avec les femmes. Et si appartenir aux 15% de privilégiées à bénéficier d’une assurance privée permettait d’avoir plus d’options que le reste de la population, cela ne constituait tout de même pas une panacée. L’avantage d’avoir une assurance, c’est que cela permet d’avoir le choix de son type de suivi et de son lieu d’accouchement. En réalité ces choix sont fortement contraints par plusieurs facteurs, et le facteur économique n’est pas le moindre.

Pour une personne venant d’un pays européen où l’Etat-providence finance et organise le système de soins, et où, même si l’on choisit le secteur privé, le parcours de suivi de grossesse est normé par les recommandations d’instances nationales, la situation sud-africaine surprend. Le suivi de grossesse ne fait pas partie des bénéfices minimum prescrits (PMB) que les assurances doivent obligatoirement rembourser. En revanche les assurances doivent obligatoirement prendre en charge l’hospitalisation de la future mère pour menace d’accouchement prématuré et pour l’accouchement. Le reste est laissé à la discrétion des assureurs.

Pour un certain nombre de femmes de la classe moyenne, c’est à dire percevant un revenu d’au moins 10 000 rands par mois, la question du financement d’un suivi de grossesse et d’accouchement dans une structure privée se pose, les hôpitaux publics ayant très mauvaise réputation. Deux des jeunes femmes que j’ai interrogées avaient eu un suivi privé mais payé à leur frais: l’une libanaise, était rentrée accoucher à Beyrouth, l’autre avait un salaire trop juste pour cotiser à une assurance privée et avait donc provisionné par avance les fonds nécessaires à un suivi de grossesse/accouchement normal soit environ 60 000 rands. Ayant par goût personnel une envie de suivi plus holiste, elle avait opté pour un suivi sage-femme, moins onéreux et peu d’examens complémentaires.

Pour celles bénéficiant d’une assurance privée, la question du suivi médical de grossesse n’était pas résolue pour autant. A première vue, avoir une assurance c’est plutôt souhaitable, mais cela ne met pas les futures mères à l’abri de toute préoccupation pécuniaire. Comme le souligne l’article de Bhekisisa, centre d’enquête sur la santé du Mail & Guardian, les tarifs des consultations et des prestations dans les hôpitaux privés en Afrique du Sud ont connu une inflation galopante ces dernières années, et les conditions de remboursement des quelques cent plans existant sur le marché ne sont pas toujours lisibles…

Lorsqu’on est titulaire d’une assurance privée, il vaut mieux bien éplucher son contrat et savoir ce qui est compris et ce qui n’est pas compris dedans. Une jeune femme de mon panel s’est retrouvée dans la situation de devoir accoucher dans un hôpital public car elle avait souscrit son assurance moins d’un an avant son début de grossesse. Lors de sa déclaration, l’assurance lui avait annoncé qu’elle rembourserait certaines consultations mais pas l’accouchement. Une autre a dû souscrire une assurance complémentaire pour prendre en charge la différence entre ce que lui remboursait son plan et ses dépenses effectives.

“L’assurance était pas top, je devais payer les consultations, j’ai choisi aussi mon gynéco en fonction de ça!”

Pour celles ayant souscrit une assurance santé minimale “key care”, seuls les frais d’hospitalisation étaient remboursés, le suivi en ville étant à payer de leur poche. L’une de mes interviewées avait téléphoné à son assureur pour avoir une idée des médecins pratiquant des tarifs non augmentés et être suivie par l’un de ceux-là, pas trop loin de son domicile. Souvent, les femmes choisissaient plutôt le médecin par recommandation familiale ou amicale, qu’en fonction des tarifs…. et se retrouvaient avec un reste à charge, les gynécologues des “bons établissements” de Johannesbourg se contentant rarement de fixer des tarifs au plafond de remboursement de l’assurance.

“Le problème avec les assurances, c’est que les médecins peuvent avoir des tarifs sept fois supérieurs au plafond de l’assurance pour la consultation. Tu finis par payer la différence… “

Quasiment toutes les femmes interrogées dans la classe moyenne m’ont avoué avoir dû calculer, faire des arbitrages. L’une des jeunes femmes avait la possibilité, chez son gynéco, d’alterner une consultation avec un médecin, et une consultation avec une sage-femme, option qu’elle a choisie car sa grossesse ne montrait pas de complication et que c’était moins onéreux. Mais cette option était disponible dans ce cabinet-là, pas forcément dans d’autres.

L’une a choisi de faire le test non invasif pour les maladies chromosomiques dès le départ et de ne plus faire de test de dépistage prénatal ou d’échographies spécialisées. Une autre n’a pas fait les échographies spécialisées à 12 semaines et 24 semaines parce que cela ajoutait 2200 rands par consultation et qu’elle avait déjà une échographie par mois chez son gynécologue.

Une autre payait de sa poche les consultations et ne les faisait pas rembourser sur son compte-épargne santé en prévision d’éventuels coups durs après la grossesse.

La question du suivi n’était alors pas seulement fonction du/ de la praticien.ne, et déterminée dans un dialogue raisonné avec le/la soignant.e en fonction des préférences des futures mères, et du déroulement de la grossesse, mais aussi en fonction des accommodements financiers possibles.

Curieusement, sans doute parce que comme je l’ai expliqué ailleurs, l’échographie de grossesse remplit un autre rôle que sa seule fonction médicale, aucune femme n’a remis en cause la fréquence des consultations et l’utilisation systématique de l’échographe à chaque consultation, partie facturée en sus de la consultation même si le tout prenait au maximum vingt minutes et pouvait contribuer au dépassement d’honoraires remboursés. Alors qu’aucune recommandation médicale internationale ne reconnaît l’utilité en matière de santé des futures mères et des bébés d’une échographie tous les mois.

En l’absence de PMB, les médecins auraient pu s’inspirer des recommandations du ministère sud-africain de la santé qui régit les hôpitaux et centres de santé publics. Six consultations par grossesse, des examens sanguins (HIV, TB, Rhesus, MST) et d’urine obligatoires, des échographies en cas de détection de signe d’appel. Mais ils semblent plutôt être des adeptes du “plus, c’est mieux”. Et leurs clientes ne protestent que rarement sur le côté pécuniaire. Les femmes ayant changé d’obstétricien (pour un suivi sage-femme) en cours de grossesse l’ont fait pour ne pas se voir imposer de césarienne programmée, et pas pour des raisons financières.

Les assureurs pourraient jouer le rôle de force normative sur le suivi médical de grossesse, en émettant des recommandations, en envoyant des livrets d’information à leur clientes sur les options de suivi médical de grossesse, et en influençant subtilement les médecins, en fonction des recommandations internationales par exemple. Mais ce n’est pas la voie choisie par l’une des représentantes d’un assureur sud-africain qui a accepté de me recevoir. Les recommandations envers les femmes sont plutôt des recommandations en termes de diététique et d’adaptation de leur style de vie. Le coffret qui leur est envoyé lorsqu’elles déclarent leur grossesse se contente de proposer des publicités, des échantillons et des bons de réductions sur des produits pour bébés.

Quant aux pratiques des médecins, elle reste très prudente: “nous ne discutons pas des avantages et des inconvénients des césariennes ou autres examens ou traitements que les médecins prescrivent. Nous devons être prudents, en tant qu’assureurs, notre boulot c’est de payer, pas de contester. Même si on pense qu’un peu plus de dirigisme ne nuirait pas”. L’objectif, plus que d’assurer la meilleure santé à long terme des mères et des enfants, est de préserver la rentabilité des opérations financières. Chacun son métier…

Devenir mère à Johannesburg…(Part 1)

“Becoming a mother in Johannesburg », c’est le projet de recherche qui m’a occupée ces derniers mois, et dont j’ai décidé de vous dévoiler quelques aspects dans ce blog.

Pourquoi cette idée de recherche ? Parce qu’il se trouve que j’ai passé (entre autres), les vingt dernières années de ma vie à travailler sur la médicalisation de la grossesse en Europe, que j’ai enseigné l’anthropologie et la sociologie dans deux écoles de sages-femmes de la région parisienne, et qu’il m’a donc paru intéressant de pouvoir contraster mes « perceptions informées » de la naissance et de la période périnatale avec ce que vivent les femmes ici.

Le dépaysement est toujours une bonne façon de stimuler la réflexion sur un sujet que l’on croit connaître en offrant d’autres points de vue. Appliquer le prisme de ses connaissances à une situation nouvelle permet de comprendre (dans le sens d’assimiler mais aussi d’inclure) des éléments auxquels on n’avait pas pensé, ou alors dont on pensait qu’ils avaient peu d’importance. Enfin changer de point de vue permet de réinterroger son propre savoir. Avais-je considéré les choses sous un angle pertinent ?

M’engager dans une recherche ici à Johannesburg c’était aussi me donner l’occasion de mieux découvrir cette société complexe de la « Nouvelle Afrique du Sud » et me faire visiter Johannesburg selon un itinéraire qui ne serait pas déterminé par un intérêt historique ou touristique, mais qui suivrait le hasard des recommandations, des mises en contact, et des rencontres. Bryanston, Killarney, Soweto, Morningside, Alexandra, Kya Sands, Diepsloot, Fourways et même Pretoria, sont des endroits où m’ont menée mes entretiens avec des femmes recrutées par le bouche à oreille. Elles ont choisi de me recevoir chez elles, dans leur salon, à leur bureau, dans un café, pour des moments souvent émouvants où elles me confiaient ces moments particuliers de leur vie. Moments de fierté, moments de vulnérabilité, moments d’interrogation.

Le projet était de recueillir les expériences de femmes de toutes races, classes et de différents quartiers de Johannesburg et de montrer à quel point ce qui est conçu à la fois comme une expérience « universelle » et commune à la majorité des femmes est vécu, dans une même zone géographique, de façon radicalement différente, et modelé par des facteurs divers. L’éclairage porté par leurs histoires individuelles pourrait donner une idée des lignes de failles traversant encore la société (les sociétés?) sud-africaine.

Le coefficient de Gini classe l’Afrique du Sud comme un des pays les plus inégalitaires au monde. Qu’est-ce que cela signifie, comment cela se traduit-il dans une des expériences les plus répandues chez les femmes, celle de la maternité ? L’intérêt des rencontres était de montrer qu’au-delà des éléments structurels, chaque expérience était très personnelle et très marquée par la position géographique, sociale mais aussi l’histoire personnelle de sa narratrice.

Les questions que j’avais, suscitées par des conversations mais aussi par des lectures de journaux, étaient relatives aux choix et décisions que devaient prendre les femmes confrontées à une grossesse, voulue ou non et les types de ressources dont elles disposaient pour préparer la suite de la grossesse et la naissance. Les taux de césariennes record dans le privé étaient évidemment en question ainsi que les expériences de suivi de grossesse et d’accouchement dans les structures publiques, ces deux sujets étant régulièrement évoqués comme problématiques dans les médias, je m’en étais fait l’écho précédemment sur ce blog.

J’ai eu affaire à deux types de populations: celles qui ont effectivement le choix et celles qui ne l’ont pas. Le système de santé sud-africain s’enorgueillit d’être l’un des plus développés du continent. Votre expérience y sera en revanche complètement différente selon que vous appartiendrez aux 15% de la population ayant les moyens soit de payer votre médecin (ou une assurance prenant en charge une partie des frais) ou aux 85% devant se faire suivre dans la clinique locale. Les circonstances de la grossesse et les attentes vis à vis du suivi seront également contrastées.

Il y a un abysse entre les expériences des femmes pouvant se permettre de se faire suivre et d’accoucher dans le privé, et celles pour lesquelles la seule option possible est le service public. Pour autant, tout n’est pas tout rose pour les futures mères dans le merveilleux pays de la médecine privée. La situation de quasi-monopole des obstétriciens sur la naissance et l’inflation régulière de leur assurance professionnelle, y entraîne un taux de césariennes bien au-delà du taux nécessaire à la bonne santé des bébés et de leur mère. Les “choix” de suivi et de mode d’accouchement des femmes se faisant suivre dans le privé, sont de fait assez restreints par le/la praticien.ne auquel/à laquelle elles vont s’adresser en premier. Pour celles qui se font suivre dans le public, la question ne se pose pas en termes de choix et d’ailleurs, un certain nombre d’entre elles n’aspire pas forcément au “choix” d’un.e praticien.ne., mais dans le souhait d’une mise ou monde où elles se sentent soutenues et entourées. C’est loin d’être le cas compte-tenu de la pression d’un surpeuplement des maternités, du manque chronique de personnel pour accompagner les naissances, et de la formation des personnels de soins ou le “care” n’est pas forcément un critère.

Il m’est difficile en un seul billet de vous livrer le/un résultat pour cette recherche. J’ai donc décidé, tout au long de l’hiver austral, de vous livrer des billets/portraits basés sur mes rencontres, sur ces entretiens privilégiés avec des femmes qui se sont confiées souvent avec confiance, très spontanées et authentiques dans leurs témoignages. Leur ayant promis la confidentialité, je vous livrerai des portraits reconstruits à partir de plusieurs entretiens. Des compositions plus que restitutions… Le projet est de faire de la non-fiction documentée mais sans exposer des femmes qui m’ont fait confiance. J’espère que vous apprécierez!