Le bruit des funérailles, le soir au fond des townships…

Une candidate à la nomination pour la course présidentielle qui accepte d’être l’oratrice principale au congrès des entrepreneurs des pompes funèbres, cela vous paraît baroque? Pas en Afrique du Sud. La prétendante à la succession de son ex-mari à la tête de l’ANC, Nksosasana Dlamini Zuma a en effet profité du congrès des croque-morts au centre international des congrès de Durban pour y faire un discours économique programmatique sur la transformation radicale de la chaîne de valeur du traitement des macchabées.

Il faut dire qu’ici, les funérailles, ce n’est pas de la rigolade. La moindre bourgade de campagne traversée révèle son, voire ses entrepreneur/s de pompes funèbres. L’amateur de road-trips ne compte plus les enseignes de”funeral homes”  ou de “funeral services” le long des routes, même les plus désolées. La mort est beaucoup plus présente en Afrique Australe qu’elle ne l’est dans les pays occidentaux. Non pas qu’on y meure plus, ou peut-être un tantinet plus jeune… On ne cache pas les décès comme des réalités honteuses. On ne réserve pas les enterrements aux petits comités, à la “plus stricte intimité”. Les funérailles ici et notamment pour la majorité de la population noire doivent être célébrées dignement et toutes affaires cessantes.

Elles font partie de l’espace politique. Depuis la période de l’apartheid, les funérailles collectives de militants dans les townships le week-end étaient une façon avec pour les opposants au régime de narguer les forces de l’ordre et de renforcer la solidarité. Elles peuplent aussi la littérature d’Afrique Australe. Parmi les nouvelles de Nadine Gordimer dans “Life Time Stories”, figure l’histoire poignante d’une famille rhodésienne voulant récupérer le corps d’un membre de leur famille décédé à Johannesburg où il était allé cherché du travail pour pouvoir l’inhumer dans la terre de ses ancêtres. J’ai déjà évoqué dans ce blog l’excellente romancière zimbabwéenne Pettina Gappah qui consacre plusieurs de ses nouvelles à des situations de funérailles. Zakes Mda construit aussi une histoire grinçante autour d’un entrepreneur de pompes funèbres qui fait fortune.

Les funérailles font également partie des relations industrielles, certaines compagnies proposent des assurances obsèques à leur salariés et une directrice des Ressources Humaines que j’ai rencontrée expliquait qu’elle devait préciser dans les contrats d’embauche le niveau de parenté pour lequel ses employés avaient droit à un congé payé pour assister aux funérailles sinon cela pouvait ajouter une proportion non négligeable de jours chômés par an. Il est malvenu de refuser un congé sans solde pour les obsèques d’une tante, d’une grand-mère (on peut en avoir plus de deux, si, si…), et plus la personne est importante, plus la foule viendra se presser aux cérémonies. Les obsèques sont pour toutes les familles l’occasion de régaler les membres de la famille (élargie), les voisins, les curieux et d’affirmer le statut de la famille. Il ne serait pas rare que celle-ci emprunte pour éviter de déchoir à son rang.

J’ai voulu me pencher sur ce que disent les sciences humaines et sociales sur les funérailles en Afrique Australe. Et j’ai trouvé un article particulièrement intéressant de l’historienne Rebekah Lee dans un numéro spécial sur la mort en Afrique du “Journal of African History”. C’est un lieux commun chez les anthropologues que de constater la plus grande exubérance des funérailles sur le continent africain que dans la sphère occidentale où la mort a été reléguée aux marges. Rebekah Lee explique que cette visibilité de la mort proviendrait d’un besoin de “neutraliser” les esprits des morts qui sont perçus comme des menaces par les vivants. Les vivants occidentaux pour leur part seraient assez peu perturbés par leurs morts, et nécessiteraient moins de ces rituels d’apaisement et de réintégration dans une vie “normale” que sont des funérailles imposantes.

Contrairement à ce que certains peuvent avancer, le consumérisme et le caractère ostentatoire des funérailles de Townships n’a rien à voir avec l’époque moderne. Des travaux des années 50 montrent déjà une tendance à “sur-dépenser” pour ces évènements. Avant même la chute de l’apartheid, les chansons folkloriques des ouvriers du Lesotho venant travailler dans les mines du Rand faisaient largement état de leur crainte de mourir loin de chez eux et de ce fait de ne pas avoir droit à des funérailles en bonne et due forme.

Cette crainte d’un enterrement à la sauvette dans une tombe anonyme fut à l’origine de la création de sociétés funéraires informelles entre personnes d’une même origine ethnique, fonctionnant comme des assurances, qui permettaient de financer le transport des corps vers le lieu de l’inhumation. Rebekah Lee a enquêté sur les trajectoires (post apartheid) des entrepreneurs Xhoza de pompes funèbres des townships du Western Cape et a montré comment ils ont joué un rôle particulier de médiateurs culturels et d’innovateurs techniques pour répondre au mieux aux questions de mobilité des corps, vivants et morts entre le township et la communauté d’origine.

Ainsi, contrairement à ce qu’imagine madame Dlamini Zuma, une partie importante du travail ne peut être fait que par quelqu’un de la communauté qui comprend les besoins spécifiques des populations. Depuis la fin de l’apartheid, les “funeral parlors” créés par des entrepreneurs noirs ont connu un véritable boom. Ce sont en général des entreprises familiales. Ces entrepreneurs jouent les intermédiaires et proposent des solutions adaptées aux volontés des différentes parties impliquées. Mais une partie de leur activité reste informelle et pas forcément comptabilisée en tant que telle.

La particularité de leur activité c’est qu’elle adresse cette question de la mobilité entre zone rurale et township et prend en compte les nécessaires allers-retours entre ces deux pôles des corps des morts et des vivants. Cette question de la mobilité est centrale dans une société qui voit l’urbanisation prendre le pas, et les campagnes se vider. Plus la population s’installe durablement en zone urbaine, plus se pose la question de l’appartenance. Certains citadins vont franchir le pas en se faisant enterrer sur place actant leur implantation dans la ville. Mais les places dans les cimetières deviennent de plus en plus rares et donc de plus en plus onéreuses. L’an dernier les autorités de la ville de Durban avaient créé un tollé en envisageant de pouvoir enterrer des cercueils debout par manque de place, ou en suggérant d’enterrer plusieurs personnes dans la même tombe. Ces propositions semblaient impliquer un manque de respect des morts pour une partie de leurs détracteurs. La populations indienne et une partie de la population blanche optent pour la crémation qui élimine le problème de la surpopulation des cimetières urbains…

Le rapatriement du corps vers le pays des ancêtres reste une option qui contente la famille restée sur place et relativement moins onéreuse. Rebekah Lee a interrogé quelques uns de ces entrepreneurs qui proposent des services intégrés. Un service de transport : notamment la flottille de véhicules qui va transporter le cortège: minibus et corbillard, on apprend avec amusement à la lecture de l’article que les frais d’assurance sont assez élevés car l’état des routes dans le fin fond de la province du cap oriental fait que les accidents sont nombreux et (ironie du sort!) déciment parfois les cortèges des endeuillés. Et des services plus techniques qui vont permettre de préserver le corps dans un état qui lui permette d’être encore présentable après la transhumance. L’embaumement offre à cet égard une plus-value non négligeable que les croque-morts utilisent couramment sans toutefois détailler trop les procédures qui pourraient faire hésiter les familles.

Evidemment Rebekah Lee ne s’est pas intéressée à la chaîne de valeur économique des entrepreneurs de pompes funèbres et à leur rentabilité, mais son article démontre la réelle plus value sociale de leur service pour une population qui n’a pas toujours eu son mot à dire sur la mise en terre des leurs. Ces services funéraires apparus après l’apartheid dans les townships permettent d’offrir aux leurs des funérailles dignes. Et comme l’expliquait l’anthropologue Nancy Schepper Hugues qui a étudié sur une longue période un bidonville brésilien, souvent lorsqu’on est très pauvre, offrir des funérailles dignes à un parent décédé, c’est réaffirmer la valeur de l’existence qu’il a menée, sa pleine, entière et profonde humanité.

 

 

 

 

 

Advertisements

King Kong, une tragédie qui a du swing…

Il y a aussi des bonnes surprises à Johannesburg. Cette semaine j’ai envie de partager avec vous des découvertes musicales. Après la comédie musicale Sophiatown qui fêtait cette année les trente ans de sa création au Market theatre en mai dernier, mon coup de coeur du moment c’est la reprise de la comédie musicale sud-africaine King Kong. Une comédie musicale crée en 1959 à Johannesburg et ressuscitée et réactualisée cette année par le Fugard Theatre de Cape Town présentée à Joburg jusqu’au 8 octobre 2017. La pièce retrace le parcours d’un prodige de la boxe sud-africaine des années 30, Ezechiel Dlamini, surnommé King Kong, promis à un brillant avenir et à des combats dans la lointaine Londres, mais dont la passion pour la belle Joyce, tenancière d’un cabaret de Sophiatown, l’entraînera à sa perte.

La construction de la pièce est astucieuse, Popcorn, sympathique barbier à Sophiatown de son état, raconte pour le bénéfice de jeunes lycéens du township, l’ascension fulgurante et la chute du prodige King Kong. Première comédie musicale jouée à Johannesburg avec une distribution uniquement noire, la pièce arrive à la fois à faire toucher du doigt les iniquités de l’apartheid (King Kong ne sera jamais qu’un boxeur noir et seule une reconnaissance à Londres assiérait son succès) et la nouvelle version mêle allègrement ambiance jazzy-glamour et culture contemporaine des townships.

La musique, réarrangée pour l’occasion, fait la part belle au son jazzy-sing mais ne dédaigne pas une touche plus traditionnelle. Les chants, principalement en anglais, sont également parsemés de polyphonies en zoulou (interdites lors de la création, mais rétablies pour la tournée triomphale hors du pays). La distribution est impeccable. Les six rôles sur lesquels reposent la pièce: le King, Popcorn (le barbier/narrateur), Jack, l’entraîneur du King, Petal la jeune femme amoureuse éconduite par le champion, Joyce, tenancière du Shebeen “back of the Moon”, et le méchant tsotsi (gangster) des township nous enchantent et nous émeuvent tour à tour. Les chorégraphies sont enlevées et fusent dans ce West Side Story sud-africain, avec toujours un clin d’oeil aux danses traditionnelles zouloues. Les décors, la mise en scène et les costumes servent ingénieusement le propos de la pièce. Aucune fausse note. On passe un excellent moment, entraîné sans effort dans cette histoire tragique mais jamais pesante.

Les intrigues secondaires permettent de beaux morceaux de bravoure, le rêve de King Kong de s’acheter un camion rouge, un superbe trio des personnages principaux féminins lorsque le destin de King Kong bascule et des moments comiques, le double mariage de Jack/Popcorn et Petal/Nurse Miriam. Les décorateur et accessoiriste ont ingénieusement travaillé chaque détail faisant que la pièce est un plaisir des yeux autant que des oreilles… Un spectacle de qualité que j’ai apprécié de bout en bout n’étant pourtant pas une afficionada du genre comédie musicale.

Et, cerise sur le gâteau, cette pièce a une vraie dimension historique comme le raconte cet article. Livret écrit par un blanc sud-africain, musique composée par un noir, une distribution entièrement noire.  King Kong à ses débuts a été l’occasion de faire connaître au monde entier les musiciens sud-africains: Miriam Makeba fut la première Joyce, belle et glamoureuse tenancière du Shebeen d’une liberté étonnante: “I’m not your girl, I’m Joyce”. L’orchestre comptait dans ces rangs des musiciens débutants, aujourd’hui mondialement reconnus Hugh Masekela et Abdullah Ibrahim… Lesquels Makesela et Ibrahim étaient présents, toute la fin de semaine dernière à la vingtième édition du Sandton Jazz Festival…

Bref pour tous ceux qui sont à Joburg et qui n’ont pas vu la pièce, profitez des derniers jours (la dernière est dimanche) et pour les autres, vous ratez un spectacle rare!

mde
Sandton Jazz Festival