Mère à 13 ans… (Devenir mère à Johannesbourg part 3)

Je n’avais pas prévu de vous parler de Rose, du moins pas tout de suite, mais mon dernier billet m’a incitée à finalement vous raconter son histoire. Je n’avais pas l’intention de l’interviewer. J’avais des réticences. Une maternité à 13 ans, c’est tellement exceptionnel. En tant que superviseuse d’un étudiant faisant un mémoire de master de sociologie sur les grossesses adolescentes dans un township du sud de Joburg, j’étais plus qu’informée sur les problèmes méthodologiques liés aux interviews de jeunes mineures.

Après m’avoir présenté cinq jeunes femmes majeures, mon informatrice principale, m’a proposé de rencontrer Rose. Il faut dire que la mère de Rose travaille dans la même ONG et que pour elle il semblait naturel que j’interrogerais sa fille. J’ai passé un moment avec Rose, dans le container recyclé servant de bibliothèque à ce centre communautaire. J’ai été touchée qu’elle veuille me parler alors que sa fille n’avait que trois semaines. J’ai été rassurée sur le fait qu’elle ne parlait pas sous la contrainte, et qu’elle avait envie de me raconter son histoire. Une histoire qu’elle m’a livrée par bribes, lovée dans un fauteuil à oreilles recouvert de velours mauve, utilisé pour raconter des histoires aux enfants, tout en triturant dans ses mains une peluche rose trouvée sur le fauteuil. Hope, sa petite fille a été confiée à l’une des femmes bénévoles dans le centre communautaire. Je me contenterai de retranscrire son histoire, telle qu’elle me l’a racontée. Une histoire simple.

Cela faisait très peu de temps que je sortais avec mon petit ami. Il a dix-huit ans, il est dans le même lycée que moi, en terminale. J’étais en quatrième. Je n’ai pas eu mes règles pendant deux mois. Et puis l’une de mes ‘tantes’ a remarqué que mon corps avait changé, elle a dit à ma mère que j’avais l’air d’être enceinte. Je n’étais pas très contente, j’aurais préféré le lui dire moi-même. Ma mère a acheté un test de grossesse. Elle a beaucoup crié, elle ne pouvait pas croire que j’étais enceinte. Elle m’a amené dans un centre de santé, un centre où ils testent les grossesses et le Sida. Ils lui ont dit que je n’avais pas le Sida, mais que j’étais enceinte. Ma mère était tellement choquée. Elle a crié, tellement crié. Elle m’a demandé: “qui est le père? ” Je lui ai dit. Elle lui a crié après. Elle lui a dit: ” et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire?”. Il a répondu que je n’avais qu’à avorter. Ma mère est contre l’avortement. Elle a demandé l’adresse de ses parents et est allée les voir. Ils ont demandé à mon petit ami: “est-ce que c’est ton enfant?”. Il a répondu que non. Ils ont dit qu’ils verraient le bébé à la naissance et qu’ils diraient si c’était leur enfant. J’ai rompu avec lui et je ne lui ai plus parlé. Six mois après il est revenu et je lui ai pardonné. “

Je savais que je devais aller à la clinique. J’y suis allée. Ils m’ont refait des tests. J’écoutais tout ce que me disaient les infirmières. Elles me disaient comment me comporter. J’avais tellement peur. Je croyais que j’allais mourir. Je me suis accrochée à un livre. Ce livre, qu’on m’avait donné à lire en ‘Life Orientation’ en cinquième, s’appelle le ‘teenage survival book’. Il m’a tellement plu que je l’ai acheté au lycée à la fin de l’année au lieu de le rendre. C’est un livre qui parle de la puberté, du viol des filles et des garçons, du Sida, des grossesses d’adolescentes. Il est un peu effrayant mais je l’aime bien. C’est un livre à propos de la survie. Il m’a beaucoup aidée.

Ma mère me disait: “prie juste pour que le bébé aille bien”. Ma mère n’arrête pas de prier. A quatre mois de grossesse, les gens de la clinique m’ont dit d’aller me faire suivre à Bara (le grand hôpital universitaire de Soweto) parce que ma grossesse était spéciale, j’étais trop jeune. A Bara, j’ai été bien accueillie. Au début ils étaient très choqués, la plupart des filles qu’ils voient ont au moins seize ans. Ils m’ont dit que je devais poser toutes les questions que j’avais. Que je pouvais revenir quand je le voulais, si jamais j’avais une inquiétude. Ils m’ont fait rencontrer des médecins, une assistante sociale, une psychologue spécialisés dans les grossesses adolescentes. L’assistante sociale m’a dit que je devais venir avec ma mère. Lorsque je l’ai vue, elle m’a demandé si j’avais été violée, si je voulais porter plainte. A cause de la différence d’âge, pour eux, il y avait viol, et ils fallait qu’ils le rapporte à la police. J’étais choquée. Je croyais que le viol c’était seulement le sexe sans consentement. Je ne voulais pas porter plainte. C’était mon petit ami, il ne m’a pas forcée. Je n’ai plus revu l’assistante sociale après.

Au collège je n’ai rien dit aux professeurs. Mais au bout d’un moment ils ont deviné à cause de mon ventre. Je l’ai dit à ma meilleure amie, mais elle m’a traitée de menteuse. Lorsque les professeurs ont vu j’ai été convoquée chez le directeur qui m’a dit que je ne pouvais pas rester en classe. Il m’a dit de ne pas revenir après les vacances de milieu d’année en juillet. Il ne voulait pas qu’il se passe quoi que ce soit, que je me fasse pousser par les autres élèves. Il m’a dit que, pour cette année, il fallait que je m’occupe de mon bébé et qu’après je redoublerai ma quatrième. Je ne voulais pas. J’adore l’école, ça a toujours bien marché. Je ne voulais pas redoubler. Je voulais passer mes examens de fin d ‘année et passer en troisième l’année d’après. Maman travaille, elle n’a pas eu le temps d’aller contester la décision. Après les vacances, une amie venait me voir tous les jours après l’école pour me donner les devoirs, mais ce n’était pas pareil. C’était dur pour moi. Je m’ennuyais beaucoup. Toutes mes amies étaient en classe.

Les visites à Bara étaient toujours très longues. Il fallait attendre, attendre, il y avait toujours beaucoup de monde.  J’ai vu beaucoup de docteurs. La plupart des docteurs me traitaient bien. Il y en avait un qui me faisait toujours des blagues. Il m’a dit qu’après l’accouchement j’aurais plein de bonbons. Il me faisait rire. Il y avait aussi cet autre docteur qui me traitait avec respect. Quand j’y suis allée à huit mois, ils m’ont expliqué les signes qui devaient m’alerter, pour lesquels il fallait que je vienne tout de suite. Si je perdais les eaux, ou si je commençais à saigner. Je n’ai pas eu de préparation à l’accouchement, mais ils nous ont montré des films d’accouchements et de césariennes. Ca m’a fait tellement peur, même s’ils n’avaient pas mis le son! Ils m’ont montré aussi des trucs à faire pour calmer la douleur. 

Un samedi j’ai senti les douleurs. Ma mère m’a dit: “demain on va à Bara”. Je n’ai pas dormi de la nuit. Le lendemain elle a appelé l’ambulance. L’ambulance a mis longtemps à arriver.  Je suis arrivée à Bara à neuf heures du matin, j’ai accouché à dix heures du soir. Pendant la journée, j’avais mal. Je voulais une césarienne pour que tout soit fini. Ils m’ont dit qu’on ne faisait pas une césarienne pour ça. C’était très ennuyeux, il n’y avait rien à faire dans la salle. Pas de télévision, ils m’avaient enlevé mon téléphone. De temps en temps il y avait des étudiantes infirmières qui venaient discuter avec moi, des médecins qui passaient. Une étudiante m’a dit que si je ne criais pas, ils m’aimeraient bien et ils seraient gentils avec moi. Les docteurs m’aimaient bien, les infirmières aussi. 

A dix heures moins vingt, ils m’ont emmenée dans une salle à part et ils m’ont dit de commencer à pousser dès que je sentais une douleur. Dans la salle, il y avait deux étudiantes infirmières qui m’aidaient et une professeure infirmière qui m’a aidée aussi. Elle me disait quand il fallait pousser. L’infirmière a dû faire une épisiotomie pour que le bébé sorte. Les étudiantes ont poussé sur mon ventre pour faire sortir ce qu’il restait. L’infirmière a dit qu’il y avait beaucoup de dégâts, qu’il fallait qu’elle m’amène au bloc pour me recoudre. Elles m’ont fait une transfusion, puis une deuxième. Elles voulaient m’en faire une troisième mais elles n’avaient plus mon groupe sanguin. L’étudiante qui était avec moi s’est occupée de ma fille. Elle l’a mise dans une couveuse. Elle lui a donné un biberon de lait.

J’ai vu ma fille quand elle est sortie. J’ai été surprise par ses cheveux, elle en avait beaucoup.  Elles m’ont dit de la mettre au sein. Je lui ai dit que je l’aimais et elles ont coupé le cordon. Elle me ressemble beaucoup. Elle est très claire. Tellement blanche! Elles disaient qu’on aurait dit ma jumelle tellement elle me ressemble. Je l’ai mise au sein, cela m’a fait tellement mal, ça me fait encore mal. Elle doit aspirer mon téton vers l’extérieur, ça me fait tellement mal! A Bara ils m’ont expliqué l’allaitement. Mais quand elle prend le sein, j’ai l’impression qu’elle le mord. Elle demande à téter toutes les deux heures.

Je suis rentrée à la maison avec ma fille le jour suivant. C’est difficile. Je ne suis pas habituée à ne pas dormir la nuit. Ma mère dit qu’elle ne doit pas dormir l’après-midi. La nuit elle a faim et elle crie, et je ne l’entends pas. Ma mère me secoue pour me réveiller: “ton bébé a faim, tu dois le nourrir” et moi je lui réponds “quel bébé?” et puis je me souviens… Je ne comprends pas ce qu’il faut faire. Elle pleure la nuit et elle dort pendant la journée. Tu crois qu’il faut que je lui parle? Mais pour lui dire quoi? Elle ne comprend rien, elle ne peut pas répondre… 

La femme à laquelle Rose a confié son bébé toque à la porte de la bibliothèque. Le bébé a faim. Rose soulève le bas de son sweat-shirt à capuche rose et met son bébé au sein, laissant entrevoir, sur la peau de son ventre, des vergetures d’un brun violacé.

Comment peut-on laisser sa fille prendre le risque d’être mère à treize ans? C’est la question que je posais dans mon dernier billet. L’histoire de Rose montre que cette maternité très précoce est possible sans être dramatique quand la jeune fille est robuste et bien entourée, mais ce n’est par pour autant un conte de fées. A cet âge-là on est, quoi qu’on en dise plus proche de l’enfance que de l’âge adulte, et les contraintes qui vont avec la naissance d’un bébé vont peser lourdement sur les rêves d’avenir de la mère adolescente.

 

 

 

 

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Farewell to Johannesburg…

Le container est parti vendredi après-midi. La grande maison blanche est vide. Après une semaine le nez dans les cartons, la conclusion de notre séjour sud-africain s’approche.

Lorsque s’est dessinée la possibilité de l’expatriation, j’avais appelé un collègue qui y avait passé un an pour son post-doc. J’avais envie de connaître son sentiment, s’il pensait que c’était une bonne idée, etc. Il m’avait rassurée, ayant fait une place à part dans son coeur à ce pays tellement au bout de l’Afrique qu’il ne s’y voit pas toujours. “Il y a des aspects que tu vas adorer” avait-il prophétisé, et “il y a des aspects que tu vas détester”, “en tant qu’européenne, il y a des situations auxquelles tu ne pourras jamais te résigner”. Trois ans plus tard, force est de constater qu’il avait raison.

J’ai adoré vivre dans cette métropole vibrante, avec son histoire très courte et ce rêve qu’elle a symbolisé pour de nombreux migrants. J’ai été choquée par le côté scindé de la ville, par cette inscription géographique de la division jamais surmontée entre les noirs et les blancs. J’ai accepté, tant bien que mal, que la rançon d’une vie agréable soit de vivre dans des quartiers aux murs hauts surmontés de barrières électriques. Je quitte sans regret les trois (!?) systèmes d’alarme différents, la gestion des parties jour et nuit de la maison.

J’en ai apprécié les ciels lumineux et la clémence du climat (sauf les petits matins d’hiver dans une maison non chauffée), les petits déjeuners sous la véranda 300 jours sur 360, la floraison des jacarandas au printemps, des plumbagos en été, celle des “coral trees” et le flamboiement rouge, jaune ou orangé, des aloes au début de l’hiver. J’ai aimé l’amabilité des habitants, et leur gaieté. La vue des “helpers” et des jardiniers prenant le soleil sur les trottoirs engazonnés pendant leur pause. Les hommes faisant la sieste en bleu de travail, le nez dans l’herbe, oublieux des passants. Les femmes en uniforme et coiffe assortie avec leurs tabliers blancs, les jambes à l’équerre sur la pelouse, échangeant les dernières nouvelles. Les filles d’attentes aux arrêts de minibus, le soir, vers cinq heures.

De retour en France, je saurais reconnaître la chance d’avoir des feux rouges qui fonctionnent, et au pied desquels ne se trouvent pas toute la misère du monde. Le bossu de Bompas, le paralytique de Melville sur sa chaise roulante antique, le rasta au regard illuminé de Boundary, la jeune fille aux jambes grêles et au regard absent, tremblotant à la sortie de la bretelle d’autoroute de Corlett, l’albinos de Melrose Crossing, le post-adolescent au visage joufflu et à l’afro décolorée, en posture de pénitent, et son éternelle couverture poussiéreuse sur Chaplin. Je goûterai de nouveau au plaisir de pouvoir faire tout à pied, aller acheter mon pain, descendre au marché, et de ne pas avoir à faire un long détour parce que tel quartier est bouclé par des “closures” sécuritaires et qu’on ne peut que le contourner…

J’ai aimé les rencontres avec des sud-africains de toutes origines, leur accueil chaleureux. Les longs déjeuners du dimanche entre amis, braaï ou cuisine plus raffinée, avec open bar de vins sud-africains. J’ai apprécié aussi l’accueil de la communauté française, une petite communauté de 4000 âmes, qui, peut-être parce que la ville est réputée difficile, se met en quatre pour intégrer les nouveaux et leur faire découvrir les charmes de la cité de l’or.

Mon collègue avait raison, j’ai beaucoup aimé Joburg, comme on l’appelle familièrement ici. Je suis d’autant plus triste d’en partir que je n’ai pas pu avoir de réponse à des questions cruciales comme: pourquoi les sud-africains adorent-il autant les voitures blanches? Pourquoi affichent-ils leurs agents immobiliers sur les réverbères comme on le ferait chez nous de politiciens en campagne électorale? Pourquoi les sud-africains blancs font ils autant de courses de vélo, de marathons,  d'”Iron Man” les week-ends, quand, pendant la semaine ils ne peuvent envisager d’aller acheter leur pitance au supermarché à pied? Pourquoi, mais pourquoi diable, vend on du vin dans les supermarchés, alors que le titrage des nectars sud-africain frôle les 14 degrés, quand bière et cidres bien moins concentrés en alcool, doivent se contenter, comme les autres boissons d’adultes, de figurer dans des “Liquor Stores”?

Adieu donc, Johannesburg ville de contrastes, ville d’opulence et de misère, cité-monde et cité africaine, mirage et réalité. Ce blog est un témoignage des réflexions que m’ont inspirées les presque trois ans que j’y ai passés. Alors va t’il aussi s’arrêter? Soyez rassurés ami.e.s lecteurs/lectrices, j’ai encore quelques billets en réserve, déjà programmés, et puis je ne quitte pas tout à fait l’Afrique Australe, y ayant toujours un pied-à-terre à Tamarin. Ce blog continuera après l’été avec mes impressions sur l’Afrique vue d’Europe, à la lumière de mon expérience sud-africaine. Que perçoit-on de l’Afrique quand on est en Europe? Comment ces perceptions se comparent-elles à ce que j’ai pu voir/lire/entendre en vivant sur le continent? Merci en tout cas à mes lectrices et lecteurs fidèles, merci pour vos retours sur mes billets, ils m’ont touchés et fait plaisir, merci aux suggestions de sujets, et à très bientôt!

 

 

Adieu, veau, vache, cochon, couvée?*

Lorsqu’on vit au long cours à Johannesburg, qui est une mégalopole mondiale, ancrée dans la modernité, une “world class city” comme s’en enorgueillit régulièrement le maire de la ville, on peut parfois oublier qu’on est aussi dans une ville profondément ancrée en Afrique. Et puis… et puis il y a de ces petits évènements du quotidien qui vous ramènent sur le continent, et c’est tant mieux. Il y a quelque temps j’ai été transportée de joie par un texto publicitaire. Celui-ci me proposait de m’enrôler dans une loterie en ligne pour gagner… je vous le donne en mille… un voyage aux Seychelles? une voiture de luxe? un bijou de prix? que nenni! la loterie me proposait tout simplement de gagner… une vache! A vrai dire, une vache ou son équivalent en espèces sonnantes et trébuchantes, mais ce détail m’a réellement mise de bonne humeur. D’habitude on me propose plutôt une assurance funérailles, nettement moins drôle vous en conviendrez! (J’ai évoqué le sujet de l’importance culturelle des funérailles ici). Comment expliquer ce gros lot extraordinaire aux yeux européens?

Bien qu’on en voie assez peu en ville, la vache tient une place à part dans la vie quotidienne et l’imaginaire sud-africains (et africains). Le nom générique des trois tribus les plus nombreuses d’Afrique du Sud (Xhosa, Zulu et Swati): les tribus “Nguni” est aussi celui donné à l’espèce de bovidé domestique la plus commune en Afrique Australe dont l’arrivée dans la région est supposée coïncider avec les migrations bantoues entre 600 et 1400. Posséder un cheptel est un signe de respectabilité voire d’opulence pour un certain nombre de peuples africains. Les vaches servent de monnaie d’évaluation du prix de la fiancée (lobola) dans une grande partie de l’Afrique Australe, j’en ai parlé ici. L’an dernier, la lobola payée par la famille Zuma pour le (second) mariage d’un de ses fils avec Ziyanda Dlamini, une fille de la famille royale swatie a défrayé la chronique, comportant entre autres espèces sonnantes et trébuchantes, pas moins de 120 têtes de bétail!

Ce n’est sans doute pas un hasard complet si l’artiste sud-africaine Nandipha Mntambo a choisi le thème de la peau de vache nguni pour sa première expo en solo au tout nouveau Zeitz-MOOCA à Cape Town, dont elle a fait des sculptures féeriques.

Posséder un cheptel nombreux est encore aujourd’hui un signe de pouvoir, même pour des familles dont le revenu et/ou la subsistance ne dépendent plus de la taille du troupeau. Ainsi, les deux derniers présidents du pays ont fait la une des journaux cette année pour des actualités relatives à leurs troupeaux. Jacob Zuma a été mis en cause très récemment pour avoir accepté de recevoir en cadeau de Supra Mahumapelo, numéro Un de la province du North-West, un troupeau dont la valeur est estimée à 1,5 millions de rands. L’ennui c’est que ce troupeau était au départ destiné aux fermiers noirs démarrant un élevage. Le troupeau est hébergé à Nkandla, propriété célèbre de la famille Zuma, mondialement connue pour sa piscine anti-feu et son poulailler financés par l’argent du contribuable sud-africain aux motifs d’amélioration de la sécurité de la résidence. L’histoire ne dit pas s’ils ont monté un élevage de la même espèce d’oies que celles qui protégèrent naguère le Capitole romain des invasions puniques.

Quant à Cyril Ramaphosa, c’est la publication d’un beau livre  de table basse “Cattle of the ages” commandé au photographe Daniel Naudé et dont il a écrit les textes à la gloire des vaches Ankole. Il partage la passion de cette belle race ougandaise qu’il a eu le privilège d’introduire en Afrique du Sud et dont il possède maintenant un très photogénique (et lucratif) troupeau, avec ses homologues Yoweri Museveni d’Ouganda, et Paul Kagame du Rwanda. Espérons que cette passion commune n’inspirera pas au président Ramaphosa l’idée de les imiter en matière de réformes constitutionnelles. Le président Museveni aligne un nombre record de réélections depuis 1996 (il a pris le pouvoir en 1986), et souhaite modifier la loi pour pouvoir être réélu une fois encore. Le président Kagame, qui aurait fait un excellent travail au Rwanda au demeurant, a quant à lui fait modifier la constitution de son pays en décembre 2015 et voter un texte qui lui permettrait de gouverner le pays jusqu’en 2034 ce qui lui a valu une chute de popularité immédiate parmi les puissances occidentales… Il nous reste à souhaiter ne laisse pas “gros Jean comme devant”, comme l’écrivait l’auteur de la fable, le peuple sud-africain porteur de l’espoir d’une “aube nouvelle”.

*Jean de Lafontaine, “La Laitière et le Pot au Lait”

Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.

 

Faut-il sauver les fermiers blancs?

La polémique de la semaine, c’est la déclaration d’un ministre australien disant que son pays allait mettre en place une procédure accélérée de visa d’immigration accélérée pour les fermiers blancs voulant quitter l’Afrique du Sud. Cette prise de position aurait été suscitée par un risque de “dérive zimbabwéenne” de la situation des fermiers en Afrique du Sud, suite au vote, au parlement sud-africain d’un amendement qui permettrait les expropriations de terre sans compensation.

“Our farm is designated as one of those that, under the new government, may be taken away (for nothing) or bought (at whatever nominal price) by the government for the purpose of ‘land redistribution’. (…) Our farm is gone, whether we like it or not. Dad shrugs. he lights a cigarette. he says, ‘well, we had a good run of it, hey?” Alexandra Fuller Don’t let’s go to the dogs tonight

Une mesure demandée par l’EFF de Julius Malema et qui a été soutenue par l’ANC, à laquelle Malema a extorqué son accord, l’échangeant contre la promesse de faire chuter Athol Trollip, maire de Nelson Mandela Bay depuis Août 2016, et qui présente le désavantage d’être DA (Democratic Alliance) et blanc.

Le vote de cet amendement a plombé l’optimiste (béat) qui habitait le pays depuis la nomination de Cyril Ramaphosa comme président, faisant ressortir les fantômes de la catastrophe qu’à représenté l’éviction brutale et sanglante des fermiers blancs du Zimbabwe dans les années 2000, conduisant un pays réputé pour être le grenier de l’Afrique Australe à une dépendance alimentaire fatale pour l’économie et les populations les plus vulnérables du pays.

Le vote de l’amendement sur l’expropriation sans compensation a par ailleurs fait remonter les inquiétudes dans une population de fermiers qui disent vivre en état de siège, dans la crainte d’être assassinés, et dont AfriForum, le think-tank Afrikaner se fait régulièrement l’écho dans la presse. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une attaque violente sur une ferme ne soit perpétrée. Il y eu en 2016/2017 638 attaques sur des fermes et 74 personnes tuées sur la même période. Les détails sordides des attaques révèlent une barbarie et une sauvagerie particulière. D’où l’accusation portée de “génocide” à l’oeuvre contre les fermiers blancs par AfriForum et abondamment relayée. En France les médias ont rapporté les attaques, et certains ont même évoqué une “omerta” sur les meurtres de fermiers blancs.

Bref, vue de loin, l’Afrique du Sud peut être perçue comme un pays à feu et à sang et à deux doigts d’une plongée dans un gouffre similaire à celui qu’à vécu son voisin d’outre Limpopo. Qu’en est-il réellement? Les fermiers blancs, réellement menacés, y sont ils, plus que d’autres populations, en danger? J’ai voulu rassembler dans ce billet quelques éléments pour relativiser les images déformées complaisamment colportées dans certains médias (notamment un reportage présenté par Bernard de La Villardière intitulé: “L’Afrique du Sud au bord du chaos”).

Tout d’abord, quelques faits. Ce qui frappe, lorsqu’on parcourt ce pays, c’est son immensité. Sur un territoire qui est deux fois et demi celui de la France métropolitaine, il accueille environ 50 millions d’habitants dont une bonne partie vit aux abords des grandes agglomérations du pays. Le reste du territoire est très peu peuplé. Les fermes étant généralement dans des parties quasi-désertes du territoire. Du fait de leur isolement, elles sont de fait très vulnérables aux attaques et les fermiers ont depuis longtemps été habitués à constituer des milices et des groupes d’entraide en cas de problème. On peut trouver des exemples de cette vulnérabilité dans le roman de JM Coetzee “Disgrace” et dans le récit qu’Alexandra Fuller de son enfance dans des fermes au Zimbabwe et en Zambie: “Don’t let’s go to the dogs tonight”. Les difficultés d’exploitation de fermes peu rentables, et les troubles politiques des années 1970 et 80 contraindront la famille Fuller à changer régulièrement d’endroit pour des fermes de plus en plus isolées et vulnérables.

L’agriculture commerciale de l’Afrique du Sud est très développée. Elle permet l’autosuffisance alimentaire et des exportations vers les pays voisins. Les caractéristiques géographiques et climatiques offrent toute une variété de récoltes, des produits de base comme des produits plus exotiques. On peut trouver, produits sur le territoire national, des champs de maïs, des vignes, des oliveraies, des vergers de pommiers (vers le Cap) et des producteurs de mangues et d’agrumes (vers le Mpumalunga). On comprend sans mal que certains huguenots et autres membres des églises réformées européennes au XVIIème siècle (Dieu le leur pardonne) aient pu y voir une vraie terre promise.

Les Boers, devenus Afrikaners, se sont enorgueillis d’avoir su faire fructifier ces terres. Ils omettent tout de même d’évoquer que leur prospérité agricole a bénéficié de l’exploitation d’une main d’oeuvre d’esclaves avant la mainmise des anglais sur le territoire, et d’une force de travail sous-payée après… Ils ont également profité du Land Act de 1913 qui réservait 93% de la terre aux blancs minoritaires sur le territoire et seulement 7% aux noirs, La “relative” bonne santé des fermes sud-africaines est donc assise sur cette double injustice historique que vingt quatre ans de transition démocratique n’ont pas su effacer. Les gouvernements qui se sont succédés depuis 1994 ont essayé de rétablir l’injustice sur la répartition de la terre en essayant de racheter à des fermiers volontaires leur terres pour les céder à des fermier noirs. Malheureusement, la redistribution a été assez limitée.

Comme je l’ai écrit à plusieurs reprises dans ce blog, l’ANC, au pouvoir depuis la transition démocratique, a failli. Elle n’a pas su (ou pas pu, mais cela revient au même) mettre en place des services publics qui compensent les inégalités historiques. Les “service delivery protests” qui émaillent la vie locale des provinces montrent à quel point les localités isolées manquent de services de base. Le raccordement de tous à l’eau et à l’électricité, les promesses de logements décents, d’écoles publiques de qualité pour tous et de services de santé et de sécurité (police) au services de tous, sont très souvent restées à l’état de promesses non réalisées. Dans ces conditions, il n’est pas incompréhensible que les violences s’accroissent et la presse locale regorge tous les jours d’incidents dans les zones rurales. Des violences qui s’exercent à l’intérieur mais aussi à l’extérieur des communautés. Dans cette lutte de ceux qui n’ont rien contre ceux qui possèdent, le fermier (blanc ou noir) est malheureusement une cible facile en zone rurale.

La violence contre les fermiers fait partie des violences endémiques. Mais la violence exercée par les fermiers n’est pas non plus inexistante, je l’ai plusieurs fois rapporté dans ce blog. Par ailleurs le jeu de certains acteurs politiques comme l’EFF et Black Land First n’a cessé d’attiser les flammes de la haine communautaire et ne va pas dans un sens de l’apaisement.

On ne peut nier que les fermiers soient menacés. On peut comprendre que la barbarie de certaines attaques entretienne un sentiment de vulnérabilité qui puisse devenir paranoïaque. Cependant, pour établir la qualification de “génocide” il reste à prouver que les fermiers blancs soient plus menacés que d’autres segments de la population, et que c’est leur couleur de peau qui motive des attaques qui les cibleraient spécifiquement. Aucune statistique ne peut permettre d’établir qu’il y a effectivement plus de risque pour les fermiers blancs, car la race ne fait pas partie des éléments collectés par la police lorsqu’une attaque de ferme est rapportée. Par ailleurs, les 80 meurtres de fermiers sont à rapporter aux quelques 19 000 meurtres enregistrés par en dans le pays.

La violence insupportable à l’encontre des fermiers est à l’image de celle qui frappe le reste du pays, dont seuls sont exempts (la plupart du temps) ceux qui peuvent se protéger dans des résidences hyper sécurisées, derrière des hauts murs surmontés de barrières électrifiées, avec plusieurs systèmes d’alarmes reliés à des sociétés privées de sécurité disposant de forces d’interventions rapides 24 heures sur 24. L’état de déshérence des forces de police, ne répondant pas au besoin de sécurité et de justice les plus basiques des populations laisse place à une culture de l’autodéfense et de méfiance vis à vis de l’autre qui s’exprime malheureusement dans des actes de violence et de barbarie. Parce qu’ils n’ont aucune confiance dans la police, les habitants finissent par vouloir rendre eux mêmes un semblant de justice aveugle et expéditive.

Dans ce pays où les inégalités n’ont cessé de se creuser depuis la fin de l’Apartheid, les mots que Coetzee fait dire par David Lurie, le personnage principal de “Disgrace”, à sa fille Lucie qui a été violée par trois hommes dans sa ferme, gardent une poignante actualité…

“(it is a ) risk to own anything: a car, a pair of shoes, a packet of cigarettes. Not enough to go around, not enough cars, shoes, cigarettes. Too many people, too few things. What there is must go into circulation, so that everyone can have a chance to be happy for a day. That is the theory; hold to the theory and to the comforts of theory. Not human evil, just a vast circulatory system, to whose workings pity and terror are irrelevant. That is how one must see life in this country: in its schematic aspect. Otherwise one could go mad.” JM Coetzee Disgrace

Le président Ramaphosa essaie de déminer le terrain depuis l’annonce de l’amendement sur l’expropriation sans compensation. L’avenir nous dira comment il compte mettre en oeuvre cette épineuse question. Reste à savoir si c’est la meilleure façon de combler les inégalités. Quant à la violence endémique dans la société sud-africaine, elle ne pourra se résorber sans une importante remise à niveau des services publics. Une vraie évolution des services de police est nécessaire. Comment faire en sorte que ceux-ci soient perçus comme au service de l’ordre et de la loi à la fois par les fermiers et les populations les plus pauvres? C’est à cette seule condition que pourront s’apaiser les tensions.

L’univers impitoyable des zama zama…

Les zama zama font régulièrement parler d’eux dans les quotidiens locaux. Je ne m’étais jamais réellement intéressée à eux avant un fait divers sordide survenu la semaine dernière dans “l’informal settlement” de Cloverdene à Benoni, à l’ouest de Johannesburg. Sept corps de morts par balles pourrissant au soleil ont été retrouvés dans un terrain vague et identifiés comme des zama zama, des mineurs clandestins, faisant craindre la reprise d’une guerre entre différents groupes rivaux. Les craintes ont été ravivées par les meurtres, quelques jours plus tard, de quatre femmes apparentées aux victimes alors qu’elles préparaient leurs funérailles. Depuis 2015 la police d’Ekhuruleni aurait dénombré plus de quarante meurtres liés à la guerre des zama zama sans avoir la moindre piste quant aux responsables des tueries. Il faut dire que le manque d’efficacité de la police sud-africaine confine à la légende, et que redresser les torts faits aux zama zama, comme des habitants des townships en général est probablement le cadet de ses soucis.

Les zama zama (“essaye, essaye” en zoulou) font partie des recalés de l’histoire, des invisibles victimes des abandons progressifs des anciens sites miniers. Ils sont, comme l’a formulé joliment une journaliste de Business Day, au fin-fond de la chaîne alimentaire de l’activité minière illégale. Ils sont en grande majorité étrangers, venant des pays avoisinants: Mozambique, Zimbabwe, Malawi, Lesotho, Swaziland pour travailler. Ils se sont trouvés coincés quand les mines ont fermé. Ils sont une conséquence du désinvestissement continu dans l’activité minière et révèlent une partie sombre de la vie de ce pays, une réalité clandestine dont on ne prend conscience périodiquement qu’avec les entrefilets dans les journaux.

On trouve des zama zama partout où il y a des mines désaffectées ou des gisements non exploités. Autour des gisements de chrome dans le Limpopo, dans des anciennes mines de charbon du Mpumalanga, et bien sûr tout autour des restes de ce fameux filon d’or découvert en 1886 sur le plateau du East Rand qui allait accueillir l’incroyable développement de Johannesburg. La géographie de la ville, pour peu qu’on s’y intéresse où même si l’on en déploie simplement un plan de papier révèle une quantité impressionnante de poches de terrain non construit et clôturé, ce sont les anciens puits de mine rendus théoriquement inaccessibles lors de la fin de leur exploitation industrielle, mais auxquels les zama zama trouvent toujours un moyen d’accéder. Lorsque la presse ne fait pas état de la guerre des gangs de zama zama, elle rapporte des opérations de sauvetage dans les boyaux des mines, par les bénévoles du MRS (Mines Rescue Service)…

Les témoignages des zama zama que l’on peut lire montrent que le choix de leur activité est un choix par défaut. Avec un taux de chômage officiel avoisinant les 40% en Afrique du Sud, il ne faut pas faire le/la difficile pour pouvoir gagner sa pitance quotidienne. Descendre dans les entrailles de la terre et essayer d’en arracher quelques éclats d’or paraît une alternative convenable. Il faut bien sûr du cran, pour circuler/ramper et travailler dans des conditions rudimentaires, dans ces boyaux mal entretenus, parfois inondés, où rendus difficiles par les éboulements, (plus de 16 000 kms de galeries sous la Witwatersrand Belt selon Greg Mills), avec les risques d’effondrement que cela comporte. Il faut aussi payer la “sécurité”/protection, des gangs qui se disputent férocement les accès aux galeries et prélèvent leur dîme sur les mineurs clandestins, soit en quantité de sable à tamiser, soit en espèces sonnantes et trébuchantes. Avec près de dix fois moins de zama zama que de mineurs employés officiellement dans les mines d’or en activité (15 000 contre 120 000), on dénombre deux fois plus de morts pour l’exploitation illégale des anciennes mines. On meurt tôt quand on est zama zama…

Les revenus ne sont pas non plus mirobolants, même si la valeur pour 2015 des 8 tonnes d’or extrait par les clandestins au total est estimée à 400 millions de dollars, les zama zama ne sont payés que la moitié du cours de l’or au gramme par des intermédiaires qui le cèderont à des revendeurs possédant une licence.

L’importance du nombre des zama zama vient de la désindustrialisation et du désinvestissement dans le secteur minier depuis la chute de l’apartheid. L’Afrique du Sud représentait 40% de la production mondiale d’or à la fin des années 80, elle n’en était plus qu’à 5% en 2016, le nombre de mineurs ayant été quasiment divisé par deux. Cette chute n’est pas due aux réserves aurifères qui restent parmi les plus importantes au monde, mais aux difficultés d’extraction des actuelles réserves d’or, qui demanderaient des investissements importants, et une charte du secteur minier très défavorable aux investisseurs qui n’ont pas voulu prendre de risque. Ce qui a résulté en une fermeture des mines et à des licenciements massifs.

Comme dans l’étude de la chercheuse Sarah Mosoetsa dans deux townships du Kwazulu Natal ayant subi de plein fouet la désindustrialisation post-apartheid, la seule ressource restant aux travailleurs licenciés et ne disposant pas d’autres sources de revenus, est de s’engager dans une activité économique informelle. L’activité informelle choisie est rarement très différente de celle exercée dans leur activité formelle antérieure. Un certain nombre de femmes des townships étudiés, travaillant auparavant dans le textile avaient acquis une machine à coudre pour revendre leurs services comme couturières. Pour les ex-mineurs du Witwatersrand, l’extraction clandestine devenait l’issue la plus évidente, les laissant à la merci des gangs et des risques d’une activité dans les marges.

Quelle(s) solution(s) au problème des zama zama?

En août 2017 des zama zama ont marché sur le département des Mines à Pretoria pour demander la légalisation de leur activité d’extraction, la création d’un statut de mineur indépendant, qui finalement reproduirait le schéma des premiers arrivés sur l’East Rand avec leurs pelles et leurs pioches pour commencer ce qui ferait la fortune de Johannesburg, bientôt confisquée par les Randlords.

Mais cette proposition se heurte à une charte de l’industrie minière très rigide, et impliquerait d’imaginer ce que pourrait être le statut de ces travailleurs indépendants et comment réguler une activité dangereuse à la fois pour les mineurs et les riverains? Les remblais des précédentes exploitations et les dépôts d’eau teintée du mercure utilisé par l’industrie pour agréger l’or rendent durablement inhabitables et impropres à la culture des pans entiers des abords de Johannesburg.

Par ailleurs, ces travailleurs étant en majorité des migrants des pays voisins, l’état sud-africain, comme la police, n’ont pas vraiment de motivation à trouver des solutions. Leurs états d’origines, englués dans leur problèmes économiques et politiques sont tout aussi inefficaces à protéger le sort de leurs ressortissants à l’étranger…

Le problème des mineurs/orpailleurs clandestins n’est pas unique, peut-être serait-il intéressant de voir comment d’autres pays ont essayé d’y répondre?

En guise de conclusion, une superbe chanson du regretté Hugh Masekela, décédé ces jours-ci, qui parle du sort de ces mineurs étrangers pour qui le train à vapeur qui les emmenait travailler sur les mines de l’East Rand symbolisait la séparation avec leurs familles…

* L’image utilisée en illustration de ce billet est une réinterprétation personnelle d’une peinture de Sam Nhlengetwa, artiste sud-africain que j’apprécie beaucoup pour la justesse de sa dépiction de l’univers des petits travailleurs de Johannesburg.

 

 

 

 

 

 

Sanibonani (Je vous vois)!

Voici donc presqu’un mois que je n’ai pas écrit de billet, il faut dire qu’ici, à partir du 16 décembre, fête de la réconciliation, ce sont les vacances d’été en Afrique du Sud. Joburg se vide de ses habitants qui vont retrouver leurs familles dans les provinces ou prendre le frais dans un des très agréables lieux de villégiature des côtes sud-africaines. La rentrée des vacanciers coïncide à quelques jours près avec la nouvelle année. Les étudiants, lycéens et écoliers ont encore un peu de vacances, mais les entreprises vont reprendre leurs activités demain, le 8 janvier, à un rythme quasi  normal, sauf Gregg, mon coiffeur qui ne rentre qu’à la fin de la semaine du Little Karoo, le traître!

Il est un peu tard pour vous présenter des voeux en bonne et due forme pour la nouvelle année. Ici, les voeux sont plus succincts, on les présente le 1er de l’an, voire la première semaine, mais la coutume de se souhaiter la bonne année jusqu’à fin janvier ne semble pas être d’actualité. En revanche j’avais envie de revenir sur un fait quotidien qui fait pour moi le charme de la vie en Afrique du Sud : les rites de salutation. Dans ce pays marqué par la violence et les inégalités, s’il y a une chose qui ne lasse pas de me surprendre, c’est la chaleur avec laquelle les personnes se saluent, lorsqu’elles se croisent, dans la rue par exemple, ou lorsqu’on entre dans une entreprise, un magasin, bref, partout.

Cela surprend, au début, ce degré d’intérêt pour votre modeste personne. “Good Morning, how are you doing today?”, entendus, x fois par jour, de la part des gardes de la compagnie de sécurité, des jardiniers, des commerçants, des gens que vous croisez en promenant votre chien. Vos interlocuteurs d’origine africaine agrémentent souvent leur salutation d’un “Mama/Baba/Sissi/Bra”. Ne pas se vexer si l’on vous donne du Mama ou du Baba, lorsqu’on est dans un pays où les anciens sont (en théorie) extrêmement respectés, c’est une marque de déférence. Sissi (sister) et Bra (brother) sont utilisés pour les gens d’une même tranche d’âge ou d’égale situation sociale. A la question rituelle s’enquérant de votre santé il faut répondre: “Good morning, I’m very well and you*?”. Je vous rassure, votre interlocuteur ne s’attend pas forcément à ce que vous lui détailliez vos insomnies, vos crises de rhumatismes ou vos peines de coeur. Toute interaction/transaction avec une personne doit commencer par ce petit rituel, qui peut surprendre ceux qui ont l’habitude d’aller droit au but. Pas question de commander votre croissant et votre café sans vous être auparavant enquis de la santé de votre serveur/serveuse/barista…

Et l’on finit par s’étonner, lorsqu’on rentre en Europe, de la sécheresse de relations limitées au minimum transactionnel. Lors de mon dernier séjour à Paris, en juillet dernier, j’ai eu du mal à m’y réhabituer au caractère abrupt de la prise de contact. Le “bonjour” était en général de mise, mais aller plus loin aurait sans doute perçu comme une intrusion mal venue dans l’espace intime de mes interlocuteurs. Ma frustration fut encore plus grande à Londres, où les gens ne vous saluent jamais dans la rue lorsqu’ils vous croisent et où le “good morning, good afternoon, good evening” semble avoir été rayé des procédures des caissières/barista ou autres employés des services auxquels j’ai eu affaire. A leur décharge, en cette période pré-Brexit, ces petits emplois de contact sont souvent tenus par des non-britanniques dont l’anglais n’est pas la langue maternelle et auxquels la subtilité de la langue peut échapper…

Les salutations font partie de ces “rites d’interaction” décrits par Erving Goffmann, l’un de mes sociologues préférés. Et elles sont spécifiques à chaque société. Ce qui se joue dans chaque répétition du rite de salutation, c’est la cohésion de la société, c’est le sentiment que chacun y a/ y est à sa place, et y est reconnu en tant que personne participant de cette société. Seuls l’étranger, l’enfant ou le fou seront excusés de ne pas respecter les civilités.

Les salutations sont encore plus touchantes/émouvantes/surprenantes en zoulou lorsqu’on en observe le sens littéral.  Quand les occidentaux se contentent de souhaiter un “bonjour” général et générique, les salutations en zoulou prennent la mesure de ceux/celles auxquels elles s’adressent. Si l’on salue une personne, ce sera “Sawubona”: “je te vois”, pour plusieurs personnes “Sanibonani”: “je vous vois”. Vous êtes là, devant moi, je prends acte de votre présence. Il y a vraiment cette dimension de la reconnaissance de l’autre. Cette première reconnaissance s’accompagne ensuite de la question “unjani?” (ninjani pour plusieurs interlocuteurs): “comment vas-tu”, auquel on peut répondre: “ngikhona”: “je suis présent.e ou “ngisaphila”: “je suis vivant.e”

Alors évidemment, on pourra objecter que le propre du rituel, ressassé de jour en jour, c’est de vider de sens les mots, qu’à force de les répéter, ils n’ont plus leur signification initiale. De la même façon qu’on ne cherche pas à avoir votre bulletin de santé lorsqu’on demande si vous allez bien, votre interlocuteur/interlocutrice zoulou.e voient bien que vous êtes devant eux, ou vivante lorsqu’ils vous posent la question. N’empêche que cela me remue, qu’on réponde “je suis présente”, ou “je suis vivante”  à la question : “comment allez-vous?”. 

Je ne suis pas linguiste et j’aurais du mal à retrouver l’origine de ces formules, mais poétiquement, je trouve que c’est un rappel de notre condition de mortels, que c’est une belle injonction à prendre la vie non pas comme un spectacle, mais comme un monde dans lequel nous avons tous notre part. J’y vois aussi une manifestation de cet Ubuntu: “je suis parce que nous sommes”. En manifestant que nous sommes présents les uns aux autres, nous pouvons composer ensemble une société qui nous comprenne vous et moi, et qui soit un peu meilleure. J’y vois comme un “carpe diem”, une sagesse africaine.

Alors au moment de clore ce premier billet pour 2018, j’ai envie de vous redire: “Sanibonani/ Je vous vois” et je vous souhaite d’être présents et de vivre pleinement cette nouvelle année, entourés de ceux que vous aimez.

* “Bonjour je vais bien et vous?”