#LifeEsidemeni : scandale sanitaire dans le Gauteng

Une société montre son humanité dans le traitement qu’elle réserve aux plus vulnérables. Les services de santé de la province du Gauteng ont prouvé, dans la façon dont s’est déroulée l’une des affaires sanitaires les plus graves des dernières années, l’incurie d’une élite politique plus soucieuse de se distribuer les postes que de servir ses concitoyens les plus humbles et les plus démunis.

Mercredi 1er février 2017 a été rendu public un rapport commandité en septembre 2016 au médiateur des affaires de santé, le professeur Malegapuru Magkoba. l’objet de ce rapport: les morts suspectes d’un certain nombre de patients souffrants de troubles psychiatriques dans les mois qui ont suivi leur relocalisation de la structure privée appartenant au groupe Life “Life Esidemeni” à de petites structures privées communautaires, souvent des ONG, où elles étaient censées recevoir des soins similaires mais à un coût moindre pour les services de santé de la province. La volonté de la directrice de la santé de la province était de faire des économies, et de désinstitutionaliser le soin des 1900 patients souffrant de troubles psychiatriques hospitalisés pour des longues durées dans l’établissement de Life Esidemeni. Depuis la décision contestée de la ministre de la santé de la province en octobre 2015, de terminer le contrat avec le groupe privé, les associations de patients, des familles de résidents à Life Esidemeni,  mais aussi des associations de professionnels, comme la société sud-africaine des psychiatres, s’étaient inquiétés des conditions d’accueil de leurs proches dans des structures dont la capacité à prendre en compte les besoins spécifiques des malades n’était pas garantie. Entre décembre 2015 et mars 2016, des réunions entre les parties ont lieu à la direction de la santé du Gauteng. Les associations des familles et les activistes demandent des garanties qu’on ne leur fournit pas sur le professionnalisme des futures structures d’accueil. Elles ont des doutes sur la façon dont le transfert des patients est préparé. Le 18 février, le département annonce par voie de presse que tous les patients seront relocalisés entre mars et juin 2016.

En mars 2016, des associations s’opposent, par voie de tribunal au transfert de 54 patients avec des diagnostics assez préoccupants, incapables de se prendre en charge, dans une maison n’offrant aucun soin psychiatrique, et n’ayant aucun professionnel apte à s’en occuper. Le tribunal rend son jugement en faveur du département de la santé qui affirme avoir fait expertiser les patients qui n’ont plus besoin de tels soins. Les 54 patients sont déplacés à Takalani Home, 12 mourront dans les mois qui suivent. Les relocalisations sont souvent effectuées sans que les familles soient informées de la date et du lieu où leurs proches ont été transférés. Les interviews de personnels de l’institution révèlent des patients récupérés par les organisations destinataires dans la benne de bakkies (pick-up) attachés avec des draps. Les responsables des organisations ne prennent même pas la peine de récupérer les dossiers médicaux qui pourraient leur indiquer d’éventuels besoins spécifiques des personnes confiées à leurs soins. En septembre, les retours des premières familles laissent soupçonner un nombre important de décès suite au transfert, Le médiateur du département de la santé est donc saisi pour enquêter sur la façon dont les transferts ont été organisés et sur les conséquences.

Le rapport qu’il a rendu le 1er février ne laisse aucun doute sur le fait qu’il y a eu de la part des autorités sanitaires du Gauteng des négligences coupables à plusieurs niveaux. L’intitulé du rapport de 180 pages “Circumstances surrounding the deaths of mentally ill patients: Gauteng Province—No Guns: 94+ Silent Deaths and Still Counting” (circonstances de la mort de patients malades mentaux: Gauteng Province- Pas d’armes à feu: 94 + morts silencieuses et on compte encore) est plus qu’explicite. La responsable du service santé, Qedani Mahlangu a d’ailleurs démissionné avant la débâcle. “Un nouveau Marikana!” titre la presse à scandales. Le rapport établi la responsabilité de la démissionnaire, mais aussi de sa chef de département, et de l’un des directeurs qui a accordé des agréments à des structures montées à la hâte pour répondre à l’aubaine créée par le déplacement des patients sans avoir les locaux, les moyens et les personnels suffisants pour prendre soin de malades mentaux. Sa supérieure hiérarchique qui était la seule à pouvoir signer ses autorisations a ensuite essayé de masquer les irrégularités de procédures, et en faire disparaître les preuves. Un seul des patients est décédé des conséquences de sa condition psychiatrique. D’autres sont morts de faim, de manque de soins, de pneumonie, d’infections diverses et variées… Certains cadavres portaient des traces de maltraitances physiques. L’ensemble de l’opération a été conduit en dépit du bon sens et sans que jamais ne soit prises en comptes les observations des associations des familles ou des professionnels qui émettaient des doutes. Le bien-être des patients a été ignoré au nom d’intérêts économiques, de baisse des coûts, et de mépris total pour les personnes hospitalisées et leurs familles.

Le médiateur, auteur du rapport a préconisé que les patients survivants soient placés dans de nouveaux centres publics ou (réellement) agréés dans les quarante cinq jours et que des poursuites judiciaires soient engagées pour établir les responsabilités et sanctionner en conséquences ceux qui ont causé la mort d’une centaine de personnes vulnérables.

La responsable au niveau provincial a démissionné, un jour avant la publication du rapport, en ayant eu communication, comme le veulent les usages. Le ministre de la santé a regretté les faits, mais les poids lourds du gouvernement n’ont guère montré de compassion pour les morts et leurs familles. Aucun deuil national n’a été décrété, aucune manifestation n’a été prévue en hommage aux victimes, et si le parti d’opposition, le DA (Democratic Alliance) et les jeunes de l’ANC (ANCYL) de la province du Gauteng ont demandé la tête de David Makhura, chef du gouvernement provincial, ils sont bien les seuls dans le parti, la ligne officielle est de ne pas faire de vagues pour ne pas aggraver le deuil des familles…

L’éditorialiste Justice Malala craint que l’affaire soit classée sans suite et tombe aux oubliettes. Pour lui, la faible mobilisation des politiques et de l’opinion publique très peu de manifestations ont eu lieu. Il n’y a pas eu de descente en masse dans la rue pour demander que la justice soir faite. Seules les familles des victimes et quelques organisations les défendant ont organisé une veillée en souvenir des morts devant la maison du numéro un de la province du Gauteng. Les cadres de l’ANC sont muets, et ce silence est pour Malala, une preuve que “black lives don’t matter” en Afrique du Sud.

Quelques réflexions sur cette triste histoire. Tout d’abord, les objectifs du gouvernement provincial au départ n’étaient pas forcément mauvais. Décision avait été prise de desinstitutionaliser les malades des services psychiatriques. L’idée étant que les malades seraient mieux dans des structures de proximité, près de chez eux plutôt que dans des grandes structures. Et le service de santé du Gauteng pensait par ailleurs faire des économies par la même occasion, ce qui est une préoccupation de nombre de systèmes de santé publique. La désinstitutionalisation a eu lieu un peu partout. Dans le monde occidental, dès les années 60 on commence à remettre en cause ces institutions presque carcérales que sont les asiles où les malades psychiatriques font de longs séjours. Par ailleurs l’amélioration des traitements médicamenteux permet de stabiliser les patients souffrant de certaines conditions et de les renvoyer chez eux où ils sont réputés être mieux entourés que dans des institutions hostiles. Malheureusement, pour certains pensionnaires de #LifeEsidemeni , la desinstitutionnalisation s’est avérée mortelle. Dans les échanges entre la directrice de la santé et une parente d’une pensionnaire avant le transfert, la directrice avait indiqué que les malades seraient mieux dans leurs familles ou auprès de leur communauté. Ce qui en théorie peut être vrai, mais ne tient pas compte de la réalité. La parente lui a alors rétorqué qu’elle n’avait jamais passé vingt-quatre heures avec une personne souffrant de troubles psychiques. Qui connaît les conditions d’hébergement dans les townships ne peut pas supposer un moment que ce soit le meilleur endroit pour entourer et prodiguer des soins à une personnes souffrant de troubles mentaux. Pour les pathologies les plus lourdes, confier (comme ça a été le cas) quarante personnes nécessitant des soins à des associations qui ont en tout et pour tout un local et une infirmière à la retraite, c’était courir à la catastrophe de manière certaine.

Cette affaire est révélatrice de failles de cette jeune démocratie qu’est la société sud-africaine.

Elle expose ce qu’est devenu l’ANC, parti de Mandela, après vingt ans de pouvoir sans partage. Ce parti qui a mis fin au régime terrible de l’apartheid, parti qui domine encore largement la vie politique nationale et provinciale (seule une province, le Western Cape est gérée par le parti de l’Alliance Démocratique DA) a failli à son devoir de protection de ses concitoyens les plus pauvres et les plus vulnérables. Les responsables de la province du Gauteng, tous des affidés du parti au pouvoir, ont agi pour appliquer au plus vite des décisions au mépris des avertissements des familles et des associations. La responsable de la santé a ignoré toutes les mises en garde, a fait traîner une médiation pendant laquelle elle a été incapable de fournir les garanties demandées, et le rapport note dans ses services, une culture de la peur qui fait que les échelons inférieurs ont tu les doutes qui les assaillaient pour ne pas contredire leur hiérarchie.

En septembre, lorsqu’ont été révélées les 36 premiers décès, la direction provinciale de la santé n’a même pas été en mesure de donner une évaluation fiable du nombre de décès. Le ministre de la santé a certes fait diligenter une enquête mais n’a pas ordonné le placement d’urgence dans des structures sûres des survivants. Combien de morts auraient-elle alors pu être évitées? L’ANC est devenu un parti corrompu où l’on sert les intérêts des membres avant de servir (si ce n’est pas contradictoire) l’intérêt général. A titre d’exemple, tout récemment, le nouveau maire DA de Johannesburg, entré en fonction il y a cent jours, annonçait que ses services avaient identifié plus de cent fonctionnaires qui accordaient des licences contre des pots-de-vin,et que ces fonctionnaires seraient révoqués et présentés à la justice. Le syndicat de la fonction publique, membre de Cosatu (l’une des composantes de l’ANC) avait alors crié au scandale et à la chasse au sorcières.

Il y a cependant des raisons d’espérer. Et ces raisons se trouvent dans un appareil judiciaire qui fonctionne plutôt bien, et des organisations de la société civile très dynamiques. J’ai évoqué dans un précédent billet de blog le rôle déterminant de la TAC (Treatment Action Campaign) dans le remboursement des anti-rétroviraux pour le traitement du Sida. Dans le cas de #LifeEsidemeni c’est une autre association section 27, une ONG qui a suivi l’affaire depuis le début et agi auprès des familles et continue à les soutenir. La section 27 de la constitution d’Afrique du Sud est celle qui accorde à tous les sud-africains: “the rights to foodwaterhealth care and social assistance, which the state must progressively realise within the limits of its resources” (Wikipedia). C’est une des associations les plus dynamiques de défenses des droits des citoyens qui demande régulièrement des comptes aux gouvernements et organismes publics sur la réalisation des objectifs de la section 27. Si les victimes de #LifeEsidemeni se voient rendre justice ce sera en partie grâce aux efforts de cette organisation. Tant que l’Afrique du Sud aura une portion de société civile qui continue à se battre et à mobiliser des moyens pour se faire entendre, et pour faire respecter les promesses contenues dans sa constitution, elle continuera à progresser.

PS: Mon prof de Zoulou m’a fait remarquer qu’Esidemeni signifiait “le lieu de la dignité” en Xhosa.. Quelle cruelle ironie!

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#ScienceMustFall… de la décolonisation de la science…

Vers une épistémologie africaine? Le débat fait (o)rage…

Le feuilleton des manifestations dans les universités n’est toujours pas achevé, mais il s’est enrichi d’un épisode intéressant le week-end dernier et a enflammé les réseaux sociaux sous le mot-dièse #ScienceMustFall. L’une des revendications des étudiants, au delà de la gratuité des frais de scolarité, est en effet, depuis le début du mouvement, de susciter une décolonisation du savoir dans les universités, que ce soit par la modification des curriculum ou la revendication d’une science africaine. Le Vice Chancellor de l’Université de Cape Town (UCT), qui prône le dialogue, a laissé organiser dans son université une session de débats avec les étudiants “Fallists” pour faire progresser la compréhension entre les parties. La partie du débat la plus médiatisée (environ 4mn) figure ici. On y voit une jeune Fallist prendre la parole pour énoncer comment elle s’y prendrait pour “décoloniser la science” et exprimer son mépris et sa défiance de la science occidentale dont elle veut faire table rase pour construire les bases d’une science africaine. Ceux que ça intéresse pourront trouver la transcription de son argumentation à la fin de ce billet, car j’ai trouvé important de reproduire ses propos pour mieux comprendre ce qu’il y a derrière ce mouvement de #ScienceMustFall.

Les réactions, on s’en doute, ont été assez vives, plutôt pour critiquer le discours de l’impétrante qu’on peut, à première vue qualifier de délirante, d’ubuesque voire de comique, rappelant les meilleurs passages de Molière sur le charlatanisme. L’oratrice, très vindicative s’en prend d’ailleurs à Newton, et à sa pomme, qu’elle accuse de totalitarisme. Selon elle, sur la seule foi d’une chute dudit fruit, Newton aurait inventé une équation qu’il aurait, en quelque sorte, contraint tout le monde à adopter. Elle oppose à la science “totalitariste” occidentale le savoir africain que la science occidentale ne peut expliquer: par exemple le pouvoir de sorciers zoulous pouvant faire tomber la foudre sur de cibles désignées. Les réactions exploitent donc ces éléments pour discréditer la revendication des fallists. On a eu droit à une avalanche de tweets amusants ou méprisants. Les plus drôles étant “obviously you don’t understand the gravity of the situation”, et une citation d’Arthur Miller (qui s’y connaissait en stupidité, il avait épousé Marilyn) “the two most common elements in the world are hydrogen and stupidity”.

 

D’autres déplorent le niveau d’éducation qui fait qu’on peut avoir son Matric (examen final de l’enseignement secondaire) avec 30% de réussite aux épreuves. D’autres encore accusent les Fallists d’être de dangereux gauchistes fomentant une révolution retournant ainsi l’accusation de tentation totalitariste. Curieusement je n’ai pas lu beaucoup de tweets de défense des théories de l’oratrice. En tout cas la question de décolonisation du savoir est une question intéressante et qui mérite d’être posée, plutôt que d’être écartée d’emblée. C’est d’ailleurs le but de réunions régulièrement organisées dans les facultés. J’ai assisté à plusieurs séminaires, à Wits comme à UJ (University of Johannesburg) où cette question revenait, mais où le débat semblait hélas aussi impossible que dans la vidéo du 12 octobre.

Après ces propos liminaires, je vais donc essayer de poser quelques réflexions, je l’espère éclairantes, sur la vidéo, la discussion, et sur la science.  Ayant été formée à la sociologie des sciences et techniques, le sujet d’une épistémologie africaine ne peut m’être indifférent. Précision méthodologique: je n’ai pas réussi à trouver l’intégralité du débat en vidéo, ce qui fait perdre des éléments de contexte et donc de signification à cette tirade. Les personnes qui ont mis en ligne ces extraits ont pu effectuer des coupures sur ce qui se passe avant ou après et qui auraient pu être précieux. Y-a-t’il eu une autre réponse à cette tirade que celle, réprimée, du jeune homme qui questionne la véracité de l’anecdote des jeteurs de foudre? La modératrice du débat a t’elle accepté de prendre des questions? Quelles étaient ses questions? En l’absence de ces éléments, il est difficile de savoir si cette vidéo a été mise en ligne pour discréditer le mouvement où si elle reflète le reste du débat.

Ces quelques minutes de vidéo appellent les commentaires de plusieurs ordres. Tout d’abord il est intéressant de se pencher sur ce qu’est la science “occidentale” et comment elle s’est constituée, puis sur l’espace de discussion comme un espace d’élaboration de la science, et enfin sur ce que pourrait signifier une épistémologie africaine.

Une commentatrice (médecin de son état) déplorait sur twitter qu’on perde du temps à débattre de sociologie de la science plutôt qu’à enseigner son contenu, arrivant de ce fait à l’ignorance crasse (“ignorantus, ignoranta, ignorantum” clamait le Médecin Malgré lui de Molière) démontrée par l’oratrice de #FeesMustFall. Il se trouve que je pense qu’au contraire, une compréhension des conditions de naissance des sciences ne nuit pas à l’apprentissage de leurs résultats. Et la distinction sémantique que la présentatrice fait elle-même entre la science qui est vraie (true) et la science africaine qui résulte de ce que certains croient (believe) que les sorciers font tomber la foudre lui révèlerait, si elle y réfléchissait quelques secondes, ce qui fait la différence entre la science et la non-science.

La science s’est construite dans un projet émancipateur, celui de connaître les lois qui régissent le monde et de libérer les individus du poids des croyances. C’est vrai qu’après la Renaissance elle s’est essentiellement construite dans l’espace occidental, mais auparavant elle doit l’algèbre et un certain nombre de notions mathématiques clés aux civilisations arabes et indiennes. On peut également concéder que certaines innovations issues des connaissances scientifiques ont pu servir à soumettre les continents et opprimer des peuples. Comme l’écrivait Marcel Pagnol: “il faut ce méfier des ingénieurs, ça commence par la machine à coudre, et ça finit par la bombe atomique”.

La prise à partie d’Isaac Newton et de la théorie de la gravitation qu’il aurait imposée à tout le monde part d’une représentation erronée de la science qu’on peut sans doute mettre sur le compte des lacunes de l’enseignement secondaire local. Isaac Newton ne s’est pas contenté de croire qu’il y avait une force appelée gravitation qui faisait immanquablement choir la pomme ou tout autre objet/sujet, qu’il soit noir ou blanc, s’il n’y avait d’autres forces qui s’exerçaient en sens contraire, mais il a dû la démontrer. Il s’inscrivait par ailleurs dans toute une tradition qui d’Aristote à Kepler en passant par Galilée cherchaient à expliquer le mouvement des astres. Et les écrits de Newton montrent ses errements.

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Ce qui a démarqué le fait scientifique de la croyance, c’est un système de vérification, qui a pu varier au cours des siècles, de la démonstration en public au jugement de groupes de scientifiques. C’est ainsi qu’on a pu départager les scientifiques des charlatans. Au coeur de la démonstration scientifique, il y a une démarche identifiable de vérification approuvée par des acteurs du champ scientifique. La controverse scientifique est une des figures des grandes découvertes scientifiques qui ne sont souvent pas, comme les images d’Epinal aiment à les dépeindre, l’objet de révélations immédiates, mais le sujet de longues discussions, de réfutations, en témoignent les nombreux échanges de lettres de Newton avec les scientifiques de son époque.

Donc loin d’être un travail solitaire, le travail scientifique engage des discussions, des controverses, des réfutations et des vérifications. De nos jours les revues scientifiques sont un des espaces de discussion où se fait la science. Ce sont des espaces imparfaits, mais ouverts à la critique. L’ouverture de l’espace de discussion semble problématique dans la vidéo de #ScienceMustFall. Le panel, organisé par les étudiants en accord avec l’université, n’était pas simplement consacré à la science mais à toutes les revendications des étudiants “fallists”. Des règles de discussions avaient été édictées, évoquées implicitement par la modératrice qui rabroue l’étudiant intervenant après l’évocation des sorciers du Kwazulu Natal commandant la foudre. L’une des règles était a priori que le débat devait être:  un espace sûr et non antagonique (“a safe, non-antagonizing space”). Le résultat de cette règle est de laisser formuler des énoncés même fantaisistes qui ne peuvent être réfutés. Il ne s’agit donc pas d’un débat mais d’une exposition d’opinions, ou d’idées sans aucun principe hiérarchisant que l’applaudimètre. La vidéo montre bien au premier rang devant la table où figurent les intervenants (tous étudiants et en majorité noirs), des jeunes gens applaudissant et s’esclaffant bruyamment de la véhémence avec laquelle la jeune femme propose de faire table rase de la science occidentale. En revanche, en arrière plan d’autres étudiants (à majorité blancs) restent comme pétrifiés pendant toute la diatribe. En aucun cas cet espace ne pourrait permettre de bâtir une épistémologie africaine, car le “safe, non-antagonistic space” contraint de fait les contradicteurs au silence sous le motif du respect de l’autre.

La question de la décolonisation des sciences ne doit pas être prise à la légère et disqualifiée du fait du discours aberrant de l’oratrice de #sciencemustfall. Les travaux de sociologie/d’anthropologie des sciences et techniques ont montré que les environnements de production des faits scientifiques pouvaient introduire des biais. La racialisation des africains doit sans doute beaucoup à la construction de l’anthropologie au dix-neuvième siècle. Le partage nature/culture où le non-occidental était systématiquement placé du coté de la nature et l’occidental du côté de la culture a pu influencer des questions et des démarches de recherche. Il serait bon de réinterroger une partie des données scientifiques à l’aune de ce savoir. Avec quelle(s) méthode(s)? Probablement pas en y opposant des croyances, mais en engageant de véritables discussions contradictoires, en proposant des critères de validation/réfutation.

 

Transcript discours de #ScienceMustFall (short version 2:20mn)

Meeting organized in UCT on October 12th with Fallist students. Short exerpt from a 2 hours meeting.

« I was actually thinking of that… cause I think it was going to be one of the questions. How do we even start to decolonize science ? Because science is true because it is science and you know what can you do ? And my response to that was if I personnaly was committed to enforcing decolonization science as a whole is a product of Western Modernity and the whole thing should be scratched off (laughs in the room) and so if you want… you can want pratical solutions to how to decolonize science, we’ll have to restart science from… I don’t know an African perspective, from our perspective our lived experiences. For instance I have a question for all the sciences people, there is a place in KZN in (…) and they believe that through the magic, the black magic… you call it black magic, they call it witchcraft, you are able to send lightning to strike someone (rumour) so can you explaining that scientifically because that it is something that happens (a voice in the room : « It’s not true ! », interruption. The debate moderator asks the dissenter to apologize to the speaker and reminds him the house rules that they all have agreed on for the sake of debate. He must not disrespect the sacred space of debate. The dissenter apologizes and the speakers says that is the reason why she did not choose science at university)… but Western modernity is the direct antagonistic factor to decolonization because Western knowledge is totalizing. They say that it was Newton and only Newton who saw an apple falling and then out of nowhere decided that gravity existed and created an equation and that was it for the rest of … whether people knew Newton or not, or whether (inaudible) that happened in Western Africa or Northern Africa the thing is the only way of explaining gravity is through Newton who sat under a tree and saw an apple fall. So Western modernity is the problem that decolonization directly deals with, to say that we are going to decolonize by having knowledge that is produced by us, that speaks to us, and that is able to accommodate knowledge from our perspective. So if you are saying that you disagree with her approach it means that you are vested in such a way that you yourself still need to go back, internally, decolonize your mind . Come back and say how can I relook at what I have been studying all these years because Western knowledge it’s very pathetic to say (inaudible) I from a decolonized perspective believe we can do more as knowledge producers as people who were given the benefits of reason or whatever… or what people say when we think or rationalize. So decolonizing the science would mean doing away with it entirely and starting all over again to deal with how we respond to environment, how we understand it. »

La vraie vie c’est la littérature?

DSC_0083Cela fait quelque temps que je n’ai pas publié de post, prise par divers voyages et obligations familiales. Difficile aussi de trouver un sujet, il y en a tellement! L’actualité en Afrique du Sud est presque aussi agitée qu’en Europe. Cet hiver (austral), les élections municipales ont vu cinq des principales métropoles du Pays passer sous la houlette du DA (Democratic Alliance), parti de l’opposition à l’ANC et réputé plus blanc que son principal adversaire. Une défaite historique qui a continué à secouer le parti de Mandela, miné par le bilan des années Zuma. On a aussi fêté les cinquante ans de la marche des femmes sur Pretoria, contre la loi sur les laisser-passer (que devaient porter les noirs lorsqu’ils se déplaçaient dans le pays). Ici, on n’a pas seulement une journée des femmes (fériée, qui commémore cette fameuse marche), mais un mois des femmes, le mois d’août, qui donne lieu au meilleur comme au pire, du pink-washing aux réflexions sur l’échec des gouvernements successifs à améliorer significativement la condition des femmes. Oui, le nombre des femmes au parlement sud-africain est exemplaire, mais la proportion de femmes victimes de violences est effrayante, le taux de contamination des très jeunes femmes par le virus du SIDA est un des pires de la planète etc.. La semaine dernière s’est déroulé un nouvel épisode du bras de fer opposant le ministre des finances Pravin Gordhan à la clique de Zuma dont il veut desserrer la main mise sur les industries para-étatiques. Enfin, les étudiants frénétiques rêvent de rejouer les manifestations de #FeesMustFall de l’an dernier. Certains ont même mis le feu à un campus de l’Université du KwaZulu Natal… Bref, les sujets abondent et donnent le tournis.

Heureusement, il y a la littérature. J’ai fini récemment deux ouvrages dont la lecture m’a stimulée et dont j’ai envie de vous parler ici. L’un est un essai de littérature comparée “Conversations in motherhood” de Kseniya Robbe et l’autre est un roman de Damon Galgut (dont il faut tout lire paraît-il) “The good doctor”. Evidemment, tout rapprochement avec mes centres d’intérêt de toujours n’est absolument pas fortuit, mais la lecture de ces deux livres m’a permis de calmer la confusion et le sens d’impuissance et d’incompréhension qui ne laissent pas de m’assaillir lorsque je consacre trop de temps à lire les nouvelles sur les réseaux sociaux. Il existe un remède au non-sens et au chaos, c’est la littérature, non pas parce qu’elle proposerait des solutions, mais parce qu’elle permet de relayer des expériences en se débarrassant des postures soi-disant objectives. La présentation des subjectivités dans la littérature permet de communiquer l’expérience de l’autre plus que les injonctions et les imprécations de politiques trop avides d’attirer les suffrages ou d’intellectuels auto-proclamés qui cherchent à conforter leur audience. J’ose penser qu’elle peut aussi permettre de renouer des dialogues.

Je ne reprendrais pas l’argument complet de de Ksenia Robbe, mais son ouvrage qui fait dialoguer justement des romancières/écrivaines sud-africaines de différentes communautés, mettant en scène des protagonistes questionnant leur rôle de mère et leur expérience de la maternité, a plusieurs grands mérites à mes yeux.  Il présente un grand nombre de productions, principalement de fiction, par des auteures locales (d’expression anglaise ou afrikaner) dont je n’avais pas forcément entendu parler. D’ailleurs, à part Nadine Gordimer vous en connaissez beaucoup, vous, des romancières sud-africaines? Par ailleurs, elle reprend les arguments des écrits analysés et en y mettant en évidence les rôles des mères, et les relations de ses mères avec leurs enfants (naturels ou adoptés), et avec les membres de leurs communautés, ce qui lui permet de souligner les asymétries des situations maternelles selon les positions des protagonistes dans des espaces historiques (pré/post-apartheid), géographiques, culturels, raciaux et sociaux. Elle pose aussi la question du rôle des mères dans la perpétuation des injustices dans l’ancienne comme dans la nouvelle Afrique du Sud.

Pourquoi est-ce une bonne idée de s’intéresser aux images/expériences des mères dans la production littéraire sud-africaine? Parce que la condition de mère concerne un grand nombre de femmes, que dans certaines sociétés l’accession à la maternité est sacralisée, ou facilement naturalisée, parfois représentée de façon très stéréotypée, surtout en ce qui concerne les mères africaines. Parce que la maternité est à la fois source d’oppression et de pouvoir pour les femmes. Les mères qui sont à la fois les garantes de la survie des famille, l’instrument de leur reproduction, celles qui se battent pour élever leurs enfants dans les meilleures conditions possibles, mais aussi parfois les gardiennes acharnées des traditions qui étouffent les jeunes générations. La maternité est également une source de fracture entre les femmes des différentes races. Les femmes blanches construisent leur émancipation sur le travail des femmes noires qui abandonnent leurs enfants pour gagner leur vie en s’occupant de ceux des autres avec lesquels elles construisent des liens de proximité parfois très forts.

Cet essai donne envie de lire les romans des auteures citées (je me suis ruée sur “Agaat” de M. Van Niekerk) et montre la richesse de ces écrits qui décrivent la vie des femmes et les liens entre ces expériences de vie, et l’histoire troublée du pays. Les relations familiales sont teintées par le contexte politique et historique, même si ce n’est pas le propos des auteures. Mais comment faire autrement dans un pays à l’histoire aussi tourmentée? Il laisse entrevoir les difficultés que rencontrent aujourd’hui ses habitants pour pouvoir se définir comme nation. Qu’ont de comparable les expériences de vie de ces femmes? Comment construire une identité et un projet dans lesquels tous se reconnaissent quand le passé est si lourd? Le monde de la production littéraire sud-africaine lui-même est également parcouru par des fractures. Peut-on parler d’une littérature sud-africaine quand les auteurs ne partagent même pas une même langue? Finalement, le point commun de ces livres n’est-il pas d’essayer de faire sens de ces fractures et de ces divisions, de retisser des dialogues pour inventer un avenir commun?

C’est ce que j’ai aimé dans le roman de Damon Galgut: “The good doctor”. Ce roman met en scène deux personnages principaux, le narrateur, un médecin désabusé exerçant dans un hôpital déglingué d’une ex-capitale de Bantoustan, et un jeune médecin plein d’illusions, voulant aider à construire la “nouvelle Afrique du Sud” en choisissant d’effectuer son service communautaire dans ce même hôpital. L’arrivée du jeune médecin idéaliste bouleverse les habitudes de ce navire à l’abandon qu’est l’hôpital. Il bouscule les acquis, lance de nouveaux projets, fait croire à une partie du personnel que les choses peuvent changer. Sa candeur obstinée va obliger le narrateur à réfléchir sur sa propre expérience, son passé. Le narrateur est à la fois agacé et fasciné par son jeune collègue dont les tentatives de contribuer à l’amélioration des services de l’hôpital suscitent chez lui des sentiments confus qui vont de l’ironie à l’espoir. La lecture du roman donne à voir l’histoire de certaines “villes” d’Afrique du Sud, nées des impératifs administratifs du régime d’apartheid voulant organiser la séparation des races, oubliées de tous après 1995, mais que certains ont voulu maintenir dans un semblant de vie. Les personnages du roman sont pris dans cet univers absurde dans lequel ils essaient de survivre.

Il faut connaître l’histoire pour la surmonter semble être le message de l’auteur, dans la “nouvelle Afrique du Sud”. Les travaux de la commission Vérité et Réconciliation n’ont pas tout résolu, l’apartheid a laissé des traces sur de nombreux individus qui n’en finissent plus de se débattre avec le passé. Si la lecture de ces ouvrages n’est pas forcément réconfortante, elle dessine nettement la forme des démons qui viennent hanter les questions actuelles. Elle donne à voir les types d’expériences qu’ont pu vivre ceux qui manifestent, revendiquent, contredisent, vocifèrent dans la presse ou sur les réseaux sociaux.

Pendant que j’écrivais ces lignes, ironiquement, des étudiants de l’université du KwaZulu Natal brûlaient une bibliothèque, protestant contre l’augmentation des frais de scolarité pour la prochaine année, les conditions d’accueil dans les résidences étudiantes et l’insécurité… Décidément, on ne s’ennuie jamais dans ce pays!

 

 

Puisque la majorité d’entre vous est en vacances, si on parlait lecture?

Les semaines passent et je n’ai toujours pas tenu ma promesse de partager mes lectures sur mon continent d’accueil… Honte à moi. Bon, c’est vrai vous avez, chers lecteurs français, la chance de pouvoir aller assister en direct aux conférences d’Alain Mabanckou  au Collège de France depuis quelques mois, ou de pouvoir en regarder les captations vidéos… Mais bon, le plus célèbre des auteurs congolais est plutôt orienté vers la littérature d’expression française, et l’Afrique anglophone aussi regorge d’auteurs qui valent la peine qu’on s’y intéresse.

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Spontanément j’ai pioché depuis longtemps dans les productions d’auteurs francophones: Kourouma, Hampaté Ba, Mabanckou bien sûr. De la littérature anglophone, bizarrement, jusqu’à très récemment je n’avais lu que des auteurs blancs écrivant sur l’Afrique. Blixen, Le Carré, Boyd, Lessing… Sur l’Afrique du Sud, parce que la lutte contre l’apartheid a marqué mon imaginaire d’adolescente sang-mêlé, j’avais depuis longtemps lu André Brink et Alan Paton, auteurs très engagés, et plus récemment Nadine Gordimer dont les “Life Time Stories” reflètent très bien la vie sous le régime de l’apartheid, et les luttes de ceux qui s’y opposaient. Combien de photos du superbe et effrayant Musée de l’apartheid, pourraient illustrer ces nouvelles si précises?

En arrivant à Joburg, j’ai décidé de m’intéresser plutôt à la littérature produite par des auteurs noirs, des auteurs pas forcément traduits en français, mais qui pourraient éclairer une autre face de la situation de ce pays. La meilleure façon, est bien sûr d’aller dans une librairie. Il y en a de très belles à Johannesburg, la vente de livres sur Internet ne les a pas encore obligées à fermer boutique, et ça c’est plutôt une bonne nouvelle. La production éditoriale a l’air assez dynamique même si les têtes de gondoles présentent très souvent les mêmes “best-sellers” que les librairies partout dans le monde. Quelques auteurs locaux font quand même partie des listes de recommandation/ meilleures ventes. Le dernier opus policier de Deon Meyer par exemple… Et il y a toujours une pyramide d’essais sur la situation politique du pays, en perpétuelle reconstruction depuis 1994: les ouvrages de Moeletsi Mbeki (oui, le fils de Govan et le frère de Thabo) qui dressent un portrait sans concession de la nouvelle Afrique du Sud, l’ouvrage du journaliste Justice Malala “Now we have begun our descent” qui condamne les dernières errances d’un ANC corrompu et à court d’idées, l’essai provocateur de Ferial Hafferjee: “what is there were no whites in South Africa?”, plus un certain nombre d’autres analyses plus ou moins du même jus.

Enfin, et dans un tout petit coin, on peut trouver enfin la fiction locale/africaine. Et là, les ennuis pointent à l’horizon, qui/que choisir pour commencer à explorer les productions littéraires locales? Eliminer dans un premier temps les auteurs nigérians, pourtant prolifiques, et essayer de favoriser les auteurs locaux. Essayer de trouver les voix qui ne se sont pas exprimées, sortir du “récit unique” de l’Afrique éternelle, ou éternellement damnée selon les auteurs. Sortir des grandes narrations des luttes politiques et découvrir des parcours, des thèmes, des histoires qui pourraient s’adresser à la majorité des sud-africains, toutes couleurs confondues. Et pour peu qu’on se plonge dans la production littéraire locale, on trouve assez vite à se satisfaire.

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L’auteur que j’ai découvert avec le plus de bonheur est Zakes Mda. Un vieux routard de la littérature sud-africaine dont la réputation ne m’était pas venue aux oreilles jusqu’à ce que je m’installe ici (seuls trois de ses romans sont traduits en français). Je viens d’ailleurs de finir “Black Diamond” son roman publié en 2009 dont le héros est Don Mateza un ancien combattant de la lutte contre l’apartheid dans le Johannesburg affairiste des années 2000. Recyclé dans une compagnie de sécurité (florissantes dans l’Afrique du Sud contemporaine comme je l’ai évoqué plus haut), Don ronge son frein en attendant une promotion qui ferait de lui ce “black diamond”pendant que certains de ses camarades, ayant mieux su faire jouer leur réseau, ont acquis des fortunes grâce aux obligations de BEE (black economic empowerment) édictées par le gouvernement démocratique pour redresser les injustices économiques du passé. Le roman est l’occasion de déployer quelques portraits typiques de la nouvelle société sud-africaine ou le matérialisme a vite remplacé le credo marxisant des “camarades”et ou la pauvreté perdure. Contrairement aux auteurs blancs dont les ouvrages sont hantés par les fantômes de l’apartheid, la littérature de Zake Mda nous fait découvrir un point de vue rarement exprimé et c’est assez agréable. On n’y sent pas ce surmoi pesant des romans de Coetzee ou Brink qui ne peuvent qu’interroger leur propre place et leur légitimité à écrire, eux qui seront toujours, malgré eux, par leur couleur et leur année de naissance, assimilés aux colonisateurs/oppresseurs. Zake Mda est né avec l’apartheid, en 48 mais n’en fait pas un thème majeur de ses romans qui tous racontent une Afrique du Sud noire qu’on n’a jamais pris la peine d’écouter. Le “Whale Caller” est un roman d’une grande poésie, une histoire d’amour à Hermanus, petite cité balnéaire de la province du Cap Oriental (Western Cape), réputée parce qu’on peut y admirer les baleines pendant leur période de reproduction. Histoire d’amour entre deux personnages que vous ne remarqueriez pas si vous y étiez en vacances où en dehors de la saison, entre le crieur de baleine et une vagabonde. Le roman retrace merveilleusement les paysages somptueux de cette région d’Afrique du Sud, battue par les vents et le soleil. Enfin, son dernier opus “Little Suns” raconte la quête, au début du vingtième siècle, par le personnage éponyme, aux confins du Eastern Cape, de son amour perdu, par Little Suns, meurtrier d’un magistrat anglais qui veut enrôler son peuple dans une guerre, à l’encontre des coutumes qui proscrivent à leur chef de partir au combat en période de deuil. Le roman permet de raconter un épisode sanglant de la colonisation, la rebellion des amaMpondomise contre le représentant du colonisateur, le magistrat Hope dont la rigidité va mener à l’affrontement.

Bref, un vrai coup de coeur pour cet auteur, une voix intéressante de la littérature sud-africaine contemporaine!

Sizanani Mentors, ma fenêtre ouverte sur la jeunesse sud-africaine…

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Sortie Sizanani à Newtown, 25 juin 2016

Lorsque je me suis installée à Joburg, j’ai décidé de mettre à profit mon séjour dans un des pays au niveau d’inégalités préoccupant pour essayer, à ma petite échelle, de donner un peu de temps pour améliorer l’ordinaire de personnes faisant partie des moins chanceuses de cette ville. Il y a  de nombreuses possibilités de faire du bénévolat à Joburg. Compte-tenu de mon passé d’enseignante à l’université j’avais plus d’appétence pour des propositions autour de jeunes. J’ai donc décidé de m’investir dans une association nommée Sizanani (“il faut s’entraider” en isiZulu) qui propose des mentors à des lycéens méritants des cinq lycées d’Alexandra, le township le plus proche de Sandton, haut-lieu du “business” sud-africain, et qui concentre les entreprises les plus riches du pays, voire du continent.

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Le bâtiment emblème de Sandton City

L’idée est de proposer tous les mois (ou plus fréquemment si les mentors le souhaitent) une sortie le samedi après-midi à un ou plusieurs mentees, leur offrant des expériences sociales qu’ils ne partageraient pas avec leurs proches, visites, sorties au cinéma, dans les musées, au restaurant… Bref, développer leurs “social skills” et leur ouvrir les yeux sur la ville/le monde d’à côté auquel ils n’ont pas accès dans leur vie quotidienne avec leur famille. Il faut également les aider dans leurs dernières années de lycée à préparer au mieux leur “matrics” (l’équivalent sud-africain du bac) dont les notes vont conditionner leur entrée à l’université, et à choisir judicieusement leur filière universitaire, car la plupart d’entre eux seront boursiers (les études supérieures sont très chères en Afrique du Sud) et perdront le bénéfice de leur bourse s’ils échouent en première année.

Depuis février dernier j’effectue quelques tâches pour Sizanani et mentore deux lycéennes de première (grade 11) Nkateko et Lumka et nos rencontres m’ont ouvert les yeux sur des aspects de la vie en Afrique du Sud auxquels je n’aurais pas forcément été sensibilisée sans elles. J’ai notamment eu un premier aperçu de la vie dans les townships, des structures familiales et des histoires de ces adolescents. J’ai été surprise par les choix faits en matière d’éducation au moment de la sortie de l’apartheid, qui ont des répercussions aujourd’hui sur la vie des jeunes noirs et leurs perspectives d’avenir. On peut dire que sur le sujet de l’éducation, les efforts déployés par les gouvernements successifs ont été insuffisants pour redresser la barre des inégalités.

On peut imaginer le gouffre qui sépare nos existences de celles des habitants des townships (et je ne parle pas de ceux des “informal settlements”, encore plus bas dans l’échelle de l’organisation urbaine). Le gouvernement de Mandela avait prévu des logements pour tous et des accès à l’eau et à l’électricité pour tous. Vingt ans après, la réalité est autre. Il faut dire que Joburg n’a cessé d’être une terre de migration des ruraux et des réfugiés économiques et politiques des pays voisins qui y viennent chercher fortune. Lorsqu’on passe les frontières d’Alexandra, en voiture, on est frappé par la poussière et l’abandon des rues peu entretenues, trouées de nids-de-poule, à cinq minutes de Sandton, par la foule qui se déplace massivement à pied dans ces rues poussiéreuses, quand les habitants des beaux quartiers préfèrent circuler en voiture dans de larges avenues au bordures engazonnées et plantées d’arbres.

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Photo @ValerieHirsch

Les histoires des mentees de Sizanani, que j’ai découvertes en dépouillant les questionnaires/lettres de motivation pour avoir un mentor, révèlent des aspirations qui pourraient être celles de jeunes du monde entier, et des vies dont les difficultés se reflètent peu dans les échanges joyeux que nous pouvons avoir avec eux. Peut-être est-ce la pudeur, ou la volonté de ces jeunes de profiter de ces moments avec nous sans s’appesantir sur leurs problèmes. Le fait que je pourrais être leur mère fausse sans doute aussi la communication dans un cadre culturel où le respect aux aînés est très marqué. Spontanément les lycéens vont plus volontiers vers des mentors plus jeunes avec lesquels la distance est moins grande.

Une minorité de lycéens (un tiers) vit dans ces familles “nucléaires” qui sont devenues la référence en Occident. La plupart vivent avec un seul parent, le plus souvent leur mère, une grand-mère, une tante, ou parfois ensemble avec des cousins sous la houlette d’un adulte. Un tiers a perdu au moins l’un de ses parents. Une majorité des adultes est sans emploi. Un adulte en emploi soutient souvent une dizaine de personnes: ascendants, descendants, frère ou soeur adulte et les enfants de ceux-ci. Le sens de la solidarité est assez impressionnant. Les “social grants” distribués par le gouvernement aident également les personnes à subvenir aux besoins quotidiens des familles. Une partie des lycéens est née dans une autre province et a déménagé dans son enfance à Alex. D’autres sont nés à Alex, ont été élevés par une grand-mère dans la province d’origine des parents (Limpopo, Western Cape), et ont rejoint leur mère au moment du décès de l’aïeule. Les logements sont exigus à Alex, nombreux sont ceux qui vivent dans une ou deux-pièces et dorment à plusieurs, sur des matelas à même le sol. Les conditions d’études ne sont pas optimales, ils ont peu l’occasion de s’isoler pour se concentrer et faire leur devoirs. Une partie attend que la maisonnée soit endormie et ait éteint la télévision pour s’y mettre… Certains lycées restent ouverts et mettent des salles d’études à disposition des élèves, mais les parents ne veulent pas que leurs enfants rentrent après la nuit tombée, du fait de l’insécurité des rues mal ou pas éclairées, et aussi parce que lorsque les parents travaillent, les adolescents doivent faire leur part du travail domestique, garder les petits frères et soeurs en rentrant, faire la cuisine, laver les uniformes…

Les parents n’ont généralement pas fini leurs études secondaires. Ils mettent de grands espoirs dans la réussite de leurs enfants, mais ne sont pas à même de les aider, ou de comprendre les enjeux de l’université. Le rêve exprimé de tous ces jeunes est d’être celui qui réussit, qui sauve la famille de la misère, et lui permet de déménager d’Alexandra. Aussi, les professions dans lesquelles ils se projettent sont pour une grande part: médecin, ingénieur, expert comptable, avocat, sans qu’ils aient une idée précise de ce que cela signifie réellement. L’un des rôles des mentors est d’essayer de les orienter dans leur choix de cursus universitaire et leur donner des objectifs réalisables.

En effet, selon des études récentes, le nombre de places est compté à l’université (seuls 18% des matriculants y auront accès, et même si les étudiants noirs ont des conditions d’accès privilégié, c’est encore peu), et la moitié des premières années échouent. Les lycéens d’Alexandra n’auront pas de deuxième chance, leurs familles ne peuvent pas se le permettre. Une année d’université en Afrique du Sud coûte environ 90 000 rands (50 000 rands pour la scolarité, le reste pour le logement, la nourriture, les transports, les livres et l’ordinateur), ce qui correspond à 5200 euros budget hors de portée de bon nombre de familles sud-africaines. Il existe un système de bourses ou de prêts à taux préférentiels mais tous n’y ont pas accès, les procédures sont opaques et compliquées (Valérie Hirsch, responsable de Sizanani passe de nombreuses heures à démêler les dossiers de demandes chaque année).

C’est une grande surprise pour moi, élevée dans le culte de l’école publique, laïque et républicaine, que le gouvernement post-apartheid n’ait pas institué de système d’éducation (primaire, secondaire, et supérieur) gratuit et de qualité. Pour réduire de façon drastique les inégalités et les injustices faites à la population noire, quel autre moyen que d’investir dans l’éducation et de faire en sorte que le prix n’en soit pas un obstacle? C’est la question que posaient les étudiants du mouvement #FeesMustFall en octobre dernier, se révoltant contre l’augmentation des tarifs des universités. Le gouvernement promit de ne pas augmenter les frais d’inscription, tout en ne donnant pas a priori de moyens supplémentaires aux universités (à elles de se débrouiller avec l’intendance). Je ne comprends pas que le sujet ait mis vingt-cinq ans à émerger. J’espère que le mouvement continuera à perdurer et obtiendra gain de cause, les étudiants le valent bien.

 

 

Sécurité et liberté, vieux dilemme, nouveaux objets?

La première chose à faire quand on s’installe à Johannesburg, c’est de s’assurer qu’on a bien appris par coeur toutes les consignes de sécurité données par le consulat… et de ne plus s’en occuper après pour ne pas s’empêcher de vivre. Toute plaisanterie mise à part, les mises en gardes bien intentionnées ne sont pas le produit d’imaginations paranoïaques. Il y a des problèmes d’insécurité à Joburg qui est classée parmi les villes les plus violentes du monde. On rencontre très vite des gens à qui sont arrivées des mésaventures: car-jacking, vol sous la menace dans la rue, cambrioleurs armés qui vous tiennent en joue pendant qu’ils dévalisent votre maison… La prudence s’impose donc. La sécurité n’est pas un sujet à prendre à la légère.

Le premier sujet est le choix de la maison. Les quartiers nord de Joburg, banlieues aisées récentes essentiellement développées après la chute de l’apartheid, offrent plusieurs types d’habitat avec lesquels il faut se familiariser. Les “free standing houses”, maisons de monsieur et madame Tout-le-monde sont généralement déconseillées aux expatriés peu aguerris. Les “boomed street” qui se sont multipliées à la limite de la légalité sont des rues barrées par des barrières gardées par un agent d’une service de sécurité privé censé contrôler les accès et éviter de laisser entrer n’importe qui (enfin en théorie). Les clusters, qui sont le niveau au dessus sont des complexes de maisons organisées autour d’une rue ceinte de hauts mur et barrée par une porte (ou parfois deux). Le niveau le plus élevé des quartiers sécurisés est celui des estates (construits sur de vastes espaces auparavant inoccupés) ces “gated communities”ne se distinguent de la forteresse que par l’absence de douves. Ceintes de hauts murs, ne présentant qu’un seul accès contrôlé 24 heures sur 24, ils offrent une sécurisation optimale, et évitent à leurs résidents les tracas des multiples systèmes d’alarmes. On peut choisir son niveau de surveillance, dans l’architecture de son quartier, de sa maison (il est fortement conseillé aux expatriés de disposer d’une partie nuit, aux accès sécurisés, dans laquelle se barricader) dans le type d’intervention de la société de sécurité privée, dans l’équipement de la maison: détecteurs de mouvement, caméras, les possibilités sont multiples… et sont aussi des asservissements: il faut vérifier régulièrement que tout fonctionne, couper les branches d’arbres au dessus des barrières électrifiées, enfermer les chiens la nuit pour qu’ils n’affolent pas les détecteurs de mouvement dans le jardin…

Le défi de notre première semaine après l’emménagement a été de comprendre et de nous ajuster aux spécificités des différents systèmes d’alarmes de la maison (oui, il y en a plusieurs!). Nous avons ainsi vu débarquer plusieurs fois en pleine nuit les malabars de la société de sécurité, armés et munis de gilets pare-balles, qui voulaient s’assurer que tout allait bien: “Madame Bénédicte, everything is OK?”. “Fausse manip! Sorry!”… Mais finalement, on s’habitue à ruser avec ses systèmes d’alarme pour ne pas les contrarier et s’éviter les réveils en sursaut en pleine nuit. Ce n’est pas vraiment la machine qui s’adapte à l’homme, c’est l’homme qui s’adapte à la machine.

La seconde préoccupation concerne les voitures. Il n’y a pas ou peu de transports en commun à Johannesburg, si l’on excepte les minibus appelés taxis (à ne pas confondre avec les taxis-taxis), lesquels minibus sont fortement déconseillés. Leurs chauffeurs ont des réputations de voyous, conduisent n’importe comment (la proportion d’accidents de la route avec victimes dans lesquels sont impliqués ces minibus est délirante), s’arrêtent n’importe où sans crier gare, maltraitent clients et usagers de la route, bref, ils ne sont pas une option valable. Il est donc recommandé de disposer d’un véhicule personnel. Comment choisir son véhicule? Selon les compagnies de sécurité, la voiture est un endroit où l’on est potentiellement vulnérable qu’il convient donc de choisir avec la plus grande attention, vitres renforcées, verrouillage centralisé etc.  et d’équiper avec des gadgets qui permettront de la repérer en cas de car-jacking, vol ou autre. Nous avons donc dû, sur les conseils avisés de notre assureur faire placer un tracker sous chacune de nos voitures pour parer à toute éventualité. Sécurité, sécurité avant tout!

Evidemment, naïfs que nous sommes, nous n’avions pas envisagé qu’un tracker cela pouvait avoir d’autres fonctions que juste signaler l’emplacement de notre voiture au cas où on nous l’aurait soustraite un peu violemment (ou pas). Impossible de demander à la retrouver sur le parking d’un des ces immenses malls dont les sud-africains sont friands à l’instar des états-uniens… En revanche, grâce au tracker, la société d’assurance peut avoir accès à tout un ensemble d’informations intéressantes, qui ne sont pas sans conséquence… Elle peut par exemple, évaluer quel type de conducteur vous êtes et vous attribuer des points qui serviront à vous récompenser/ vous pénaliser lors de l’édition de votre prochaine “douloureuse”. Vous recevez tous les mois un rapport qui vous situe dans la moyenne des clients pour votre vitesse moyenne, votre tendance à freiner plus ou moins brusquement, etc. Ce monitorage peut vous permettre d’analyser votre type de conduite et de la réorienter pour les paramètres où vous flirtez avec le rouge de la conduite potentiellement dangereuse. Bon, mais après tout, vous êtes libre non? Si ça vous chante de taquiner un peu la voiture devant vous en vous arrêtant un peu trop près de son pare-choc arrière, ce n’est pas si grave non?

Une dernière anecdote nous a fait réaliser à quel point la délégation de notre sécurité à des dispositifs pouvait aller… Au mois d’avril dernier, nos enfants étant venus réviser leurs examens  passer un peu de temps avec nous, nous avons décidé de les amener passer un week-end dans la réserve de Madikwe, dans la province du North West, à la frontière du Botswana, à quatre heures de route de Johannesburg. Il faut savoir que les GPS ne sont pas toujours très bien informés dans ce pays, dès que l’on abandonne les grandes agglomérations ou les autoroutes tracées pour acheminer les minerais et autres matières premières produites par les sous-sols sud-africains. Les directions donnés par le lodge étant cryptiques nous avons décidé de privilégier une navigation mariant données GPS et carte papier. Première déconvenue après trois heures de route, nous avions opté pour une solution qui rallongeait la partie sur autoroute, les routes de province étant souvent non-goudronnées, mais la route que nous voulions prendre pour remonter vers le nord était bloquée, et il nous faudrait continuer encore une trentaine de kilomètres avant la prochaine bifurcation possible. Coup de téléphone dans la voiture (elle est équipée d’un système Bluetooth). “Bonjour, c’est Untel de la compagnie d’assurance, votre tracker indique que votre voiture cingle à toute vitesse vers le Botswana, étiez-vous au courant?”. Un peu surpris nous répondons que nous en sommes d’autant plus informés que nous sommes dans la voiture et que nous partons en week-end. Nous remercions poliment l’opérateur et mettons fin à la conversation pour rester concentrés sur la navigation, pas question de louper le prochain embranchement!

Ouf, nous arrivons enfin audit embranchement, bifurquons sur une route de terre et nous engageons dans la cambrousse où nous faisons quelques détours, car évidemment notre changement d’itinéraire a complexifié l’affaire. Mais enfin cela fait partie du voyage, et puis on est en Afrique, ce n’est déjà pas si mal d’avoir carte et GPS… Le GPS de la voiture indique une route directe traversant un barrage (dam), évitant le parcours de cinquante kilomètres supplémentaires qui semble s’imposer sur la carte. Ladite route n’existe pas sur la carte papier, mais enfin, un raccourci, c’est tentant. Nous nous engageons donc sur la voie, à gauche, espérant mettre un terme à notre errance. Mais, enfer et putréfaction, la piste se transforme en chemin dont l’état à visiblement été affecté par les pluies torrentielles de la fin de saison qui se sont abattues sur le North West début avril. Ornières, gros rochers en travers de la route, flaques de boue, branchages au milieu de la route… le petit chemin ne sent pas la violette, et nous commençons d’autant plus à nous inquiéter que l’heure tourne et que nous voulons être sûrs d’arriver à bon port pour le “game drive” du soir. Une fois arrivés au dam, nous nous rendons à l’évidence, à moins d’avoir un véhicule amphibie, il est impossible de le traverser. Il faut donc rebrousser chemin. La tension monte dans la voiture, l’heure tourne, une accélération avant une bosse et une ornière un peu plus importante que prévu et la voiture atterri un peu plus rudement qu’attendu. Nouveau coup de téléphone de l’assurance. “Allô? Le tracker signale que votre véhicule a enregistré une secousse un peu forte, tout va bien? La voiture n’a rien?” Nous sommes partagés entre le fou-rire et l’énervement.

La préoccupation du représentant de l’assurance paraît totalement incongrue à ce moment précis. Sa politique d’intrusion au moindre écart par rapport à la norme de conduite dictée par son algorithme prudentiel est irritante est révélatrice des tendances extrêmes du type  de surveillance que nous prépare la société connectée. Elle est également la preuve que cette société du risque digitalisée n’est pas réservée aux pays occidentaux mais qu’elle se diffuse partout, même si elle ne concerne que les personnes dont les revenus leur en permet l’accès. Tout comme la “société du partage” vantée par la technosphère concerne essentiellement une population aisée, la sécurité offerte par ces nouveaux dispositifs technique n’est accessible qu’à ceux qui peuvent acquitter des primes d’assurances. Mais la sécurité promise par l’alliance de ces technologies va de pair avec la renonciation à une certaine liberté. Liberté de mouvement, de comportement. La vie se passe sous le contrôle des compagnies d’assurances qui peuvent vous étiqueter comme un bon ou un mauvais sujet, fichage dont l’impact pourrait être plus grave qu’une répercussion sur le calcul de votre prime. Que deviennent les données collectées sur vous? Pourraient-elles être utilisées dans le futur dans un sens qui vous seraient défavorable?