Grossesses 2.0 : devenir mère à l’ère du digital… (Devenir mère à Johannesburg, part 8)

Cela faisait quelque temps que j’avais envie de vous faire un petit billet sur ce thème mais ‘La coupe d’Hygie’, excellent blog au demeurant, m’a piqué mon titre pour ce billet, alors j’ai décidé de partager aujourd’hui ma surprise sur la ‘digitalisation des grossesses’. En effet, pour une certaine partie des femmes interrogées, les smartphone et Internet ont pris une place croissante dans le vécu de grossesse.

L’auteur de la Coupe d’Hygie détaille dans son billet pourquoi la très sérieuse FDA (Food and Drug Administration) nord-américaine, vient d’approuver l’application ‘Natural Cycles’ comme une méthode contraceptive efficace (quoique moins efficace que d’autres méthodes: pilule ou stérilet). Avec pédagogie il décortique comment les normes de la FDA construisent l’efficacité d’un contraceptif, à quelles épreuves, pour parler comme une sociologue des sciences, on a soumis ‘Natural Cycles’ pour lui délivrer l’approbation.

Ayant effectué mes derniers terrains en France et au Royaume Uni en 2011, je n’avais pas encore pris la mesure de l’importance d’Internet et des applications parmi les acteurs de la grossesse. Très vite, les femmes que j’ai interrogées en Afrique du Sud, du moins celles qui ont les moyens de disposer d’un smartphone et d’un accès non restreint à Internet ont évoqué leur usage d’Internet et des applications pour smartphones comme alliés de leur parcours reproductif. En effet, les ‘applis’ smartphone en ont aidé plus d’une à éviter les grossesses non désirées pendant leur période en-couple-stable-mais-sans-désir-d’enfant, puis à définir les périodes où elles étaient les plus fécondes lorsque le projet d’agrandir la famille se précisait. Bien souvent ces femmes avaient opté pour  cette contraception moins efficace mais moins contraignante que la pilule* à partir de la stabilisation de leur couple. Pour certaines, cela s’était traduit par une grossesse un peu plus précoce que souhaitée, mais cela a permis à une grande majorité de planifier leur grossesse.

Une fois la grossesse constatée, les jeunes futurs parents étaient en général avides d’informations sur les prochains mois. Un nombre non négligeable de mères m’a avoué avoir beaucoup écumé les blogs et les forums sur Internet, visionné des vidéos sur You Tube, et téléchargé des applications pour comprendre ce qui se passait dans leur grossesse. Pour les anglophones le téléchargement de l’application “What to expect (when you’re expecting)’** était une référence plusieurs fois citée. Les futures mères appréciaient des petites notifications envoyées quotidiennement sur ce qui se passait, de pouvoir s’imaginer les principales étapes franchies, semaine par semaine, par leur futur bébé.

Enfin, une mère m’a mentionné l’application ‘who’s your daddy?’*** grâce à laquelle son mari recevait des informations spécifiques et qui apprenait aux primo-pères à (bien) suivre la grossesse de leur compagne. En l’occurrence, l’application comprenait un espace pour monitorer les contractions et comprendre quand partir pour la maternité, fonctionnalité qui leur avait été utile le jour J.

La ‘digitalisation’ des grossesses est devenue inéluctable pour les femmes des classes moyenne/moyenne supérieure. L’offre en santé connectée ne pouvait passer à côté d’une condition, la grossesse, de plus en plus médicalisée dans les pays développés. La maîtrise de la reproduction peut désormais passer par des moyens non hormonaux, comme en atteste l’homologation de l’application Natural Cycles par la FDA (qui lui reconnaît cependant une efficacité moindre qu’aux contraceptifs hormonaux).

Les diverses applications de suivi de grossesse répondent à un besoin d’information bien naturel des femmes, surtout des primipares. Ce que leurs mères, tantes, dans les années 80 cherchaient dans leurs livres ou auprès de leurs médecins, que leurs grand-mères et grand-tantes apprenaient en lisant Laurence Pernoud, ou par des discussions entre paires, dans les années 60, les ‘digital natives’ des années 2000 en sont informées via Internet ou leur smartphone. Elles peuvent ainsi avoir une idée du type d’exercice qu’elle peuvent faire pendant la grossesse, des types d’alimentation recommandés, et toutes sortes d’autres choses…

Comme pour toute innovation, il y a du bon et du moins bon dans cette ‘digitalisation des grossesses’. Oui, Internet permet de réduire l’asymétrie d’information entre médecin et femme enceinte et c’est tant mieux. En tant qu’observatrice particulièrement attentive de consultations autour de la grossesse (obstétrique, échographie) en France et en Angleterre, sur les vingt dernières années, j’ai pu constater que le partage d’information n’était pas toujours le point fort des échanges patient-soignant. Le flux d’information est souvent dirigé du soignant vers la femme sans que celle-ci ait le temps/la possibilité de poser les questions qui lui tiennent à coeur. Souvent empêtrés dans leur mission de détecter les risques, les soignants ont tendance à oublier que la grossesse n’est pas une maladie, qu’au delà de l’évènement physiologique, il y a aussi une dimension sociale et psychologique qui se joue, au moins aussi importante.

Les femmes que j’ai interrogées à Johannesburg se reposaient rarement sur leur médecin pour obtenir des informations (à l’exception d’une, dont le mari, avocat, venait à toutes les consultations, et auquel l’obstétricien répondait, parait-il, de façon très détaillée, et une autre, sociologue, à laquelle l’obstétricien passait des articles scientifiques). Internet et les copines étaient citées comme vecteur privilégié d’information.  Pour celles qui étaient suivies par des sages-femmes, celles-ci semblaient plus à l’écoute et plus soucieuses de répondre et d’élargir le sujet au delà du physiologique.

Si on peut se féliciter de moyens permettant toujours plus d’accès à l’information, un bémol s’impose toutefois dans le choix de l’application, du forum, de la chaîne You Tube sur lesquels on va rechercher des informations. Comment savoir si ceux-ci seront adaptés à son propre cas et au contexte dans lequel on va donner naissance? Le but de l’information est de préparer les futures mères à pouvoir prendre des décisions quant à leur suivi de grossesse et à leur mode d’accouchement. En l’absence de risque déclaré, une femme devrait pouvoir déterminer ce qui lui convient. L’objectif est que l’accouchement se passe bien pour la mère et le ou les enfants, mais aussi que ce moment permette à la femme de se sentir légitime dans son nouveau rôle maternel et de s’y couler sans trop de difficultés. Il devient alors essentiel de choisir les bonnes sources d’information.

Dans quelle mesure les propositions digitales actuelles y contribuent-elles? Une application ne peut faire de réponses plus élaborées que celles prévues dans ses données. Un documentaire ou une émission de télé-réalité très populaire en Angleterre comme “One Born Every Minute”, ont un certain cadrage, très bien démontré par l’article de de Benedictis, Johnson, Roberts & Spiby.  Les auteures de cette étude relèvent que les représentations des accouchements dans cette série sont à la fois peu diversifiés, montrent des femmes passives à la merci du personnel médical plutôt qu’actrices de leur accouchement. Les personnes présentées étaient majoritairement blanches, de classe populaire ou moyenne en couple hétérosexuel. Dans quelle mesure une maman solo, ou avec une histoire particulière**** peut-elle se retrouver dans les propositions de ces applications? Quelles représentations véhiculent la multitude d’applications disponibles? Vont elles dans le sens des femmes et favorisent-elles leur autonomie?

Une sage-femme libérale dirigeant depuis une vingtaine d’années un cabinet infirmier/centre d’éducation à la santé dans une banlieue de classe-moyenne de l’est de Johannesburg me disait que le nombre d’inscrites à ses cours, très complets (douze fois trois heures entre le pré et le post-natal), de préparation prénatale, baissait d’année en année. A son sens, les jeunes femmes étaient plus attirées par des réponses immédiates et laconiques sur leur smartphones que des sessions de trois heures sur un même sujet laissant la place au questionnement. Cela ne lui paraissait pas de très bon augure quant à leur résistance lors de l’épreuve de fond qu’est souvent un accouchement… et ensuite à l’apprivoisement de la vie avec un bébé! Le cliché Facebook du nouveau-né parfait laisse souvent place dans la réalité à des jeunes parents désemparés et débordés.

Pour la partie des femmes de mon panel habitant dans les townships, la révolution digitale des grossesses n’a pas eu lieu. La démocratisation de l’accès aux informations suppose un Internet accessible. Or, pour ces femmes-là, le prix de la data était un facteur très limitant. Certaines sont parfois allées glaner quelques infos sur Internet mais aucune n’a fait mention d’un recours à des applications qui, de toutes façons, supposent d’être en possession d’un smartphone un peu élaboré, hors de leur portée.

* Mais vous pouvez aussi avoir une appli pour ne pas oublier de prendre votre pilule, elle n’est pas belle la vie?

**équivalent américain du ‘J’attends un enfant’ de Laurence Pernoud

*** “the essential app for first-time dads… written for men by men (with advice from midwives) this apps guides first time dads through their pregnancy with simple daily tips and weekly updates”

**** En France je suis tombée sur ce blog d’une maman noire qui en avait assez de se sentir invisibilisée voire maltraitée par le système de suivi hospitalier…

L’héritage de la perte*… (Devenir mère à Johannesburg part 7)

Jeudi 11 octobre dernier était consacré à réfléchir aux conditions d’éducation des filles dans le monde. Je m’étais inscrite à une conférence organisée à l’Assemblée Nationale par la délégation aux droits des femmes et l’UNICEF. Cette conférence a permis d’entendre des témoignages à la fois de responsables politiques (députés, ministère des affaires étrangères) mais aussi d’acteurs de terrain (Unicef, fédération GAMS) sur la condition des filles dans le monde, les mariages forcés, les mutilations sexuelles et entraves à l’éducation des filles. Cette éducation des filles dont on entend souvent qu’elle serait le plus sûr moyen de changer le monde…

Parmi les jeunes mamans que j’ai interrogées, certaines étaient plus jeunes que d’autres (l’âge des femmes interrogées allait de 13 à 43 ans), et certaines, pour paraphraser Georges Orwell, étaient plus égales que d’autres. L’histoire la plus poignante que j’ai entendue est sans doute celle de cette jeune femme… Je l’interroge dans la cuisine du centre communautaire, près de chez elle. Elle est menue, très noire, elle porte une combi-short en éponge jaune. Sa peau lisse porte sur le visage, le cou et les bras, des marques et des cicatrices qui vont du rose au ton sur ton. Elle a l’air d’avoir été malmenée dans sa courte vie. A sa silhouette svelte, on ne dirait pas qu’elle a donné naissance à sa fille il y a à peine trois semaines. Apprenant que c’est aussi récent, je lui propose d’ajourner notre entretien, mais elle me dit vouloir me répondre. Nous échangeons dans un anglais heurté. Elle a sans doute plus l’habitude de parler zoulou ou sotho dans sa vie quotidienne. 

Je m’appelle “Encore et Encore”, je viens d’avoir dix-sept ans je suis la quatrième d’une famille de six. J’ai arrêté l’école il y a un an, quand je me suis enfuie de la maison pour enfants de Benoni, où une assistante sociale nous avait envoyés,  avec certains de mes frères et soeurs, parce que notre mère était malade. Je n’aimais pas cette maison, on était une vingtaine là-bas on se battait beaucoup. Là-bas j’allais à l’école, j’étais en quatrième (grade 7) mais je n’aimais pas. Alors un jour je me suis enfuie. J’ai sauté dans un train, et je suis revenue à Soweto, ma mère n’était pas contente, mais elle a accepté que je reste avec elle.

Je suis tombée enceinte en janvier. Je ne prenais pas de contraception, nous utilisions des préservatifs. Ca n’a pas marché. Je me suis aperçue que j’étais enceinte parce que j’avais des nausées, je ne me sentais pas bien. Et puis je n’ai pas eu mes règles. La tante avec laquelle j’habitais (ma mère était partie vivre avec un ‘nouveau mari’ dans le nord, vers Pretoria), m’a acheté un test de grossesse. Il était positif. Quand je l’ai dit à mon petit ami,  il a dit qu’il ne pouvait pas être le père. Ses yeux lancent des éclairs. Ils brillent et expriment ce qui me semble être de la rancoeur et/ou de la déception. Ma tante m’a dit d’aller à la clinique, de ne pas tuer l’enfant. Elle m’a emmenée à la clinique de Klipspruit, où les infirmières ont été très gentilles. Elle m’ont enregistrée, m’ont pris la tension, m’ont fait tous les examens de sang pour le HIV. Elles m’ont dit que je devais revenir tous les mois pour la visite, et que je devais dormir beaucoup. Je n’aime pas rester à l’intérieur et dormir, j’ai beaucoup marché pendant ma grossesse.

J’y allais tous les mois. Les infirmières nous expliquaient des trucs sur le bébé, comment le nourrir au sein, comment le baigner. Elles ne t’expliquent pas comment tu vas avoir ton bébé, sinon ça te ficherait la trouille. Elles te disent juste que si tu as très mal au ventre, il faut que tu viennes à la clinique. Si tu perds les eaux, il faut que tu ailles à la clinique. S’il y a un problème on t’enverra à Bara. Une nuit, j’ai senti les douleurs. Ma mère était revenue. Je lui ai dit que je voulais y aller maintenant. J’avais tellement mal! On est arrivées à la clinique à deux heures du matin. Il y avait cette infirmière, qui s’appelait Lilian. Elle m’a dit que mon ventre était trop gros, qu’il fallait faire une césarienne. Elle m’a envoyée à Bara. Là-bas, ils m’ont fait une césarienne à 4 heures du matin. Ils m’avaient fait une piqûre dans le dos pour m’endormir le bas du corps. Ils m’ont montré ma fille, un gros bébé de plus de 3 kilos avec beaucoup de cheveux. Puis ils l’ont prise pour lui faire des examens. Je l’ai appelée Angel, c’est ma mère qui a choisi le nom. Cette nuit-là, je n’ai pas pu dormir, je n’arrêtais pas de la regarder. J’avais été entre la vie et la mort, et j’étais vivante. J’ai remercié Dieu parce que le bébé et moi étions vivantes.

Quand je me suis levée, j’ai eu très mal au ventre. Une infirmière m’a donné des exercices à faire. J’avais mal partout. Lorsque j’ai commencé à allaiter, j’avais tellement mal. Elle n’arrêtais pas de tête. C’est tout ce qu’elle aime faire, téter et dormir. Elle ne se fatigue jamais de téter.

Je lui demande comment elle fait, pour les couches et les vêtements du bébé, si elle perçoit une allocation.

Je n’ai pas d’argent. Je n’ai pas droit aux allocations. Je ne perçois rien. Je suis venue du Lesotho avec ma mère, qui voulait essayer de travailler ici. Mais elle est tombée malade. Elle est en situation irrégulière, et nous aussi. Nous n’avons droit à rien. Je vis de ce que me donnent les gens, les voisins. Les couches, les habits… Je dois compter sur la communauté. Un jour celle-ci me donne un couche, ou un habit pour le bébé. Le lendemain c’est une autre.

Elle se tait. Je lui demande comment elle voit l’avenir de sa fille. Si elle aimerait qu’elle aille à l’école.

Je ne sais pas, je n’ai pas d’argent. Je ne sais pas si j’aurais de l’argent quand elle sera assez grande.

Elle fixe le sol. Je comprends qu’elle n’a plus très envie de parler. Je la remercie. Elle interpelle la cuisinière qui lui apporte un gros plat de ce qui ressemble à des pâtes au fromage. ‘Encore et Encore’ se jette dessus avec voracité. 

Le témoignage de cette jeune fille m’a beaucoup touchée parce que c’est sans doute le plus dur que j’ai entendu. Ce témoignage est rassurant dans le sens où, contrairement à l’image très souvent véhiculée dans les média sud-africains sur les migrantes enceintes, rejetés des structures de santé publiques et accouchant dans des conditions déplorables, Encore et Encore a bénéficié d’un soin qu’elle juge adéquat (avec une césarisation dans les deux heures ce qui est sans doute exceptionnel, elle avait probablement un ange avec elle). La différence majeure avec les autres jeunes filles interrogées dans les townships est que celles-ci avaient un soutien familial présent et rassurant. Dans le cas d’Encore et Encore, on s’aperçoit que dans la pauvreté il y a des strates, et que du fait de son statut d’immigrée clandestine, elle est vouée à une vie de précarité, de rudesse, son jeune corps en porte les marques, et ne peut pas s’autoriser à rêver à l’avenir. Ni pour elle, ni pour sa fille. Or comme le faisait remarquer Mylène Flicka, blogueuse béninoise à la conférence à l’Assemblée Nationale, le moteur de toute émancipation, c’est la possibilité de rêver. 

* Titre du très beau livre de l’indienne Kiran Desai: ‘The inheritance of loss’  vainqueur du Mann Booker Price en 2006

 

Vera:”un tel moment d’indignité”(Devenir mère à Johannesbourg, Part 5)

J’ai rencontré Vera via une informatrice qui m’avait indiqué connaître une ou deux femmes blanches ayant accouché dans des hôpitaux publics à Johannesbourg. Pour échapper à l’interprétation dichotomique “les blanches accouchent dans le privé/les noires accouchent   dans le public”, j’avais besoin d’interviewer aussi des blanches ayant donnée naissance dans le secteur public (gouvernemental comme on dit à Jobourg). Elle m’a présenté Vera, une amie d’amie. Nous nous sommes donné rendez-vous dans le coffee shop d’un grand mall récemment rénové à l’ouest de la ville, pas trop loin de chez Vera, qui partage sa voiture avec son mari. Celui-ci s’éclipse quand j’arrive au coffee shop et elle l’appellera à la fin de notre conversation. 

J’ai vingt-huit ans, ma fille en a trois. Je suis née dans un hôpital public, ma mère a toujours accouché à Joburg Gen (ancien nom de l’hôpital public de Joburg rattaché à l’université de Wits). Quand nous nous sommes mariés il y a quatre ans nous souhaitions avoir un enfant assez vite. C’est arrivé assez facilement. Je m’en suis aperçue à six semaines de grossesse et j’ai fait les tests à huit semaines. Puis je suis allée à l’hôpital.

Je savais que je devrais obligatoirement avoir une césarienne. Ayant été opérée du dos dans mon enfance, les médecins m’avaient dit que ça pourrait entraîner des complications pour un éventuel accouchement par voie basse. Nous n’avions pas d’assurance de santé privée, nous ne pouvions pas nous le permettre. Je venais d’être licenciée de mon job d’assistante dans une école maternelle, mon mari bossait dans le restaurant de son oncle. Nous n’avions pas d’argent et je pensais que l’hôpital public n’était pas si mal que ça. L’hôpital Raïma Moosa est le plus proche de la maison, et c’est un hôpital spécialisé mère/enfant, donc ça me paraissait un bon choix.

Pendant toute la grossesse, aller à l’hôpital pour la consultation bimestrielle au début, puis mensuelle après six mois, était une épreuve. Je devais me lever à 4h30 du matin, pour être à l’hôpital à 5h30 pour ne pas y passer trop de temps. Tu es appelée en fonction de ton ordre d’arrivée. A chaque fois on était des dizaines assises de longues heures sur des bancs en bois, les infirmières n’arrivaient qu’à 7h30. Les infirmières n’avaient aucune patience, elles criaient. On se serait cru à l’armée: premier rang debout! Elles vous hurlaient dessus sans arrêt, c’était stressant. J’avais peur de ne pas faire ce qu’il fallait et de perdre mon tour. Comme j’étais souvent la seule blanche, je ne voulais pas non plus me faire remarquer. Parfois dans le regard des autres et surtout des infirmières, je sentais cette interrogation: “mais qu’est-ce que tu as fait pour être là? Quelle sorte de blanche es-tu?”. Je n’avais surtout pas envie que l’une d’elles me prenne en grippe.

Nous étions était appelées en groupe devant les infirmières qui reprenaient nos dossiers. Elles parlaient à plusieurs femmes en même temps, il n’y avait aucune intimité. Elles nous donnaient à toutes un récipient pour faire pipi dedans, les portes des toilettes ne fermaient pas, il n’y avait pas de papier, on faisait tout sous le regard des autres. C’était assez  déshumanisant. Je suis grosse, je n’aime pas mon corps. Pendant ma grossesse, j’avais des vergetures sur le ventre. Je me souviens de ce groupe d’adolescentes qui me dévisageaient et qui ont commencé à me toucher le ventre pour sentir ce que ça faisait. Aucune n’a demandé la permission de toucher, de regarder. Je ne voulais pas protester, être prise pour quelqu’un qui se croit supérieur.

C’était le bazar, il y avait des filles enceintes jusqu’aux dents qui fumaient dans l’entrée de l’hôpital. Personne ne leur disait rien. Les infirmières nous traitaient comme si nous étions des enfants gâtées. J’essayais de me faire la plus transparente possible, je ne voulais pas qu’elles me singularisent, qu’elles croient que je faisais la fière. Je jouais la soumission, je ne voulais surtout pas qu’elles me renvoient à la fin des consultations. Après les tests (sanguins, urine, poids, etc.) je voyais le médecin, rapidement.

Le pire ça a été pour la césarienne programmée. Ca m’a profondément choquée. Je pensais qu’une césarienne programmée allait être plus simple. Dès la première consultation à l’hôpital on avait programmé la césarienne pour le 21 avril. Je suis rentrée le 20 avril à l’hôpital, à neuf heures du matin. On m’a installée dans une salle avec plein de femmes en différentes phases de travail. Il y avait une trentaine de lits, séparés d’un mètre cinquante. Je me souviens que la femme en face de moi était nue à partir du bassin. Il y avait des femmes vraiment en travail, qui avaient l’air de souffrir énormément, et on se moquait d’elles. “Taisez-vous! Restez tranquilles!” leur disaient les infirmières. Il y avait cette infirmière qui circulait avec des seaux de matière sanglante… J’avais l’impression d’être une vache attendant son tour sur une chaîne d’abattage. C’était l’horreur! On m’a amenée dans une chambre vers six heures du soir avec toutes celles qui étaient programmées pour une césarienne le lendemain, nous étions une dizaine. On nous a dit que nous pouvions prendre un bain.

J’ai attendu que ce soit plus calme, vers deux heures du matin, je suis allée à la salle de bains. La baignoire était répugnante. J’avais prévu et j’avais amené ma crème à récurer. Il n’y avait ni bonde, ni douche dans la baignoire. Je n’ai pas pu me laver. On ne nous a jamais dit l’heure à laquelle nous étions censées avoir nos césariennes, ni le nom du médecin qui devait nous opérer. L’anesthésiste devait passer le soir pour discuter de la possibilité d’une péridurale. Il n’est jamais venu. A sept heures du matin, le 21 avril, les infirmières sont venues nous poser des intraveineuses, et nous avons attendu. Elles nous ont dit qu’il y avait eu une panne d’électricité au bloc et qu’elles ne savaient pas quand nous passerions. A deux heures du matin, le jour suivant (le 22 NDRL), les infirmières sont venues me chercher. j’ai eu à peine le temps d’envoyer un texto à mon mari, pour lui dire que j’allais rentrer au bloc. Il n’avait pas le droit d’assister à la césarienne.

Arrivée au bloc, un médecin m’a dit: “OK, on va vous césariser”. Il n’avait pas lu mon dossier. J’ai dû lui dire que j’avais eu une opération du dos. Il m’a dit: “on va vous faire une anesthésie générale”. C’était un docteur noir, il n’avait pas l’air du tout de s’intéresser. Il ne m’a pas regardée et m’a en tout parlé deux minutes. Il y avait cinq personnes au bloc, principalement des internes. L’un des internes m’a mis un masque sur le nez, et je ne me souviens plus de rien. Quand je me suis réveillée, un interne m’a demandé: “comment vous sentez-vous?”. Je lui ai dit que je ressentais une brûlure terrible au ventre. Ils m’ont donné de la morphine. Ils avaient calé ma fille sous mon bras, sur mon brancard et ils m’ont emmenée en salle de réveil. J’ai dormi pendant six heures, après quoi une infirmière m’a secouée. “Réveille-toi, tu dois nourrir ton bébé!”. Je me sentais tellement mal. On m’avait donné une de ces chemises d’hôpital, que je devais porter avec la fente devant. J’étais totalement nue, exposée, avec plein de traces de sang séché sur mes cuisses et mes jambes. On ne m’avait même pas nettoyée après la césarienne. Je me sentais humiliée. J’étais encore vaseuse à cause de la morphine. Aucune de nous n’était habillée, on avait toutes encore ces chemises d’hôpital ouvertes devant, tachées de sang. On avait à se lever et prendre nos bébés, essayer de les allaiter… il n’y avait aucune intimité. C’était extrêmement douloureux de se lever.

Lorsque j’ai essayé de nourrir ma fille, le fun a commencé. Je n’avais pas de lait. J’ai dû aller voir les infirmières qui ont commencé à me malaxer la poitrine pour stimuler la production de lait. Je me sentais stupide. Il devait y avoir du lait là-dedans non? Elles m’ont donné du lait maternisé à donner à ma fille. Je ne voulais absolument pas lui donner le biberon, je voulais la nourrir. Donc je lui donnais dans une petite tasse. C’était très acrobatique et très stressant. Il faisait une chaleur monstrueuse dans la salle. J’étais stressée, ma fille était nerveuse, elle le sentait. Toutes les deux heures les infirmières nous réveillaient pour que nous nourrissions nos bébés. J’étais dans les vapes. Je devais leur montrer à chaque fois que je n’avais pas de lait et quémander un peu de lait à donner à ma fille. J’ai fini par leur dérober du lait en douce, pour ne plus avoir à subir leur contrôle.

Le deuxième jour, un médecin est venu vérifier nos cicatrices. Il m’a dit que je pourrai sortir le lendemain. J’étais soulagée. J’ai refusé les anti-douleurs parce que je ne supportais plus la morphine. Le lendemain matin, ils nous ont dit de libérer nos lits pour les femmes qui allaient arriver. Ils nous ont toutes fait assoir sur des chaises autour de la table au centre de la salle. nous devions attendre la visite du pédiatre pour sortir. Nous sommes restées jusqu’à six heures du soir. Elle est arrivée, et elle n’a même pas consacré deux minutes à regarder chaque bébé.

Lorsque je suis arrivée chez moi, j’ai pu enfin prendre une douche. J’ai mis au moins une demi-heure à me frotter et me savonner pour me débarrasser du sang séché. J’étais en miettes, ma fille était nerveuse, et on a mis un peu de temps à s’ajuster. Elles ne m’ont même pas expliqué à l’hôpital comment m’occuper d’elle, à quelle fréquence la nourrir, comment la laver, la coucher… Je ne savais pas combien de temps je continuerai à saigner… Je n’en suis pas morte, ma fille non plus, elle va plutôt bien maintenant. Mais je me souviendrai toujours du manque total de dignité que j’ai ressenti, de la négligence, de la méchanceté. Ca a été très traumatisant.

 

 

 

 

Histoire de Rose, addendum (Devenir mère à Johannesbourg, Part 3 bis)

Je n’ai pas voulu faire de commentaire à la suite de l’histoire de Rose, tellement éloquente en elle-même. Je pense cependant utile de remettre quelques éléments de son histoire dans un contexte plus général, pour mes lecteurs/lectrices qui ne seraient familier.e.s avec la société sud-africaine. Je m’appuierai pour cela sur les articles de la sociologue Nolwazi Mhkwanazi qui étudie les jeunes des townships depuis une vingtaine d’années et a travaillé sur les grossesses adolescentes.

L’histoire de Rose est une histoire à la fois ordinaire et extraordinaire. Les grossesses précoces sont assez fréquentes dans les townships mais les grossesses adolescentes sont en général le fait de filles entre 16 et 19 ans. La proportion de grossesses adolescentes a baissé dans le pays lors des deux dernières décennies. Les statistiques parlent de 30% de grossesses des femmes de moins de vingt ans, à 20% des grossesses concernant des femmes de moins de vingt ans. Ce n’est pourtant pas le discours entendu de la part des autorités qui, notamment sous l’administration Zuma, n’avaient de cesse de stigmatiser les mères adolescentes, prétextant que celles-ci augmentaient et étaient le résultat d’un affaissement des valeurs traditionnelles et d’une courte vue des adolescentes cherchant à obtenir une allocation. On ne compte plus les émissions de radio ou de télévision où l’on vilipende ces malheureuses filles, aux moeurs relâchées, qui auraient oublié les ‘valeurs africaines’.

La découverte de la grossesse et le partage de l’information avec sa mère, avec laquelle elle vit seule, correspond bien aux situations observées par Nolwazi Mhkwanazi. Un bémol toutefois, cette sociologue a enquêté essentiellement dans des townships dont la population est à majorité Xhosa et donc potentiellement un peu différente de la population mélangée de Kliptown, le quartier de Soweto où vit Rose. C’est une autre adulte qui se charge de révéler à la mère la grossesse de sa fille. Comme pour beaucoup d’habitantes des townships, l’avortement n’est pas envisagé comme solution. L’ire maternelle s’est déployée contre sa fille et son petit ami en début de grossesse, mais elle ne lui en tient plus rigueur et est à la fois un soutien de sa fille et une grand-mère totalement subjuguée par sa petite-fille dont elle me donnera régulièrement des nouvelles lorsqu’elle me recroiser au centre.

La phase d’après la confirmation de la grossesse est celle de l’identification du père du bébé et la négociation d’éventuels dédommagements monétaires avec la famille du père. Comme dans un certain nombre de cas, le jeune homme nie sa paternité, et la famille renvoie à la naissance le moment de trancher la question de sa contribution à l’entretien de l’enfant. Les négociations de dédommagement sont souvent des moments assez humiliants pour les deux jeunes gens, où ils se font malmener par leur aînés. Dans le cas de Rose c’est l’attitude de son petit ami qui l’a le plus marquée.

Le suivi médical de Rose est plutôt exceptionnel. Du fait de son jeune âge qui la classe dans les grossesses à risque, elle a affaire à des médecins, étudiants ou résidants, qui sont à son égard plus respectueux et moins méprisants que les infirmières/sages-femmes auxquelles ont droit ses camarades plus âgées. Rose est la seule des jeunes femmes que j’ai interrogées à avoir été suivie tout au long de sa grossesse par des médecins.

Le signalement pour viol statutaire qui a été fait par l’assistante sociale, qui y est obligée légalement n’aura pas de conséquence, sans doute moins parce que Rose affirme la réalité de son consentement que parce que la police locale, en matière d’abus sexuel ne marque pas un zèle particulier (c’est un euphémisme).

La réaction du principal du collège n’est pas exceptionnelle. Bien que l’Afrique du Sud se targue d’avoir une politique progressiste, le South African School Act de 1996 a énoncé l’illégalité de l’exclusion des collégiennes/lycéennes enceintes, pour lutter contre la discrimination. De récentes circulaires du département de l’Education proposent qu’on ne réintègre pas avant deux ans les collégiennes ou lycéennes ayant eu un enfant pour qu’elles puissent s’occuper de leur bébé. Nolwazi Mhkwanazi note que plus rapide est la réintégration de la jeune femme, plus ses chances d’arriver au terme de sa scolarité sont élevées.

Dans le cas de Rose, avoir un enfant alors qu’elle n’a pas terminé le collège, et avoir été exclue pendant le reste de son année pose un vrai souci de réinsertion dans une scolarité normale, malgré les exigences liées aux besoins de sa fille, et ce sur toute la période de la petite enfance, l’école publique ne commençant en Afrique du Sud qu’à six ans révolus. L’obligation de scolarisation des mères adolescentes ne va pas jusqu’à l’aménagement de conditions spéciales pour leur permettre d’amortir le poids de leurs responsabilités maternelles.

 

Mère à 13 ans… (Devenir mère à Johannesbourg part 3)

Je n’avais pas prévu de vous parler de Rose, du moins pas tout de suite, mais mon dernier billet m’a incitée à finalement vous raconter son histoire. Je n’avais pas l’intention de l’interviewer. J’avais des réticences. Une maternité à 13 ans, c’est tellement exceptionnel. En tant que superviseuse d’un étudiant faisant un mémoire de master de sociologie sur les grossesses adolescentes dans un township du sud de Joburg, j’étais plus qu’informée sur les problèmes méthodologiques liés aux interviews de jeunes mineures.

Après m’avoir présenté cinq jeunes femmes majeures, mon informatrice principale, m’a proposé de rencontrer Rose. Il faut dire que la mère de Rose travaille dans la même ONG et que pour elle il semblait naturel que j’interrogerais sa fille. J’ai passé un moment avec Rose, dans le container recyclé servant de bibliothèque à ce centre communautaire. J’ai été touchée qu’elle veuille me parler alors que sa fille n’avait que trois semaines. J’ai été rassurée sur le fait qu’elle ne parlait pas sous la contrainte, et qu’elle avait envie de me raconter son histoire. Une histoire qu’elle m’a livrée par bribes, lovée dans un fauteuil à oreilles recouvert de velours mauve, utilisé pour raconter des histoires aux enfants, tout en triturant dans ses mains une peluche rose trouvée sur le fauteuil. Hope, sa petite fille a été confiée à l’une des femmes bénévoles dans le centre communautaire. Je me contenterai de retranscrire son histoire, telle qu’elle me l’a racontée. Une histoire simple.

Cela faisait très peu de temps que je sortais avec mon petit ami. Il a dix-huit ans, il est dans le même lycée que moi, en terminale. J’étais en quatrième. Je n’ai pas eu mes règles pendant deux mois. Et puis l’une de mes ‘tantes’ a remarqué que mon corps avait changé, elle a dit à ma mère que j’avais l’air d’être enceinte. Je n’étais pas très contente, j’aurais préféré le lui dire moi-même. Ma mère a acheté un test de grossesse. Elle a beaucoup crié, elle ne pouvait pas croire que j’étais enceinte. Elle m’a amené dans un centre de santé, un centre où ils testent les grossesses et le Sida. Ils lui ont dit que je n’avais pas le Sida, mais que j’étais enceinte. Ma mère était tellement choquée. Elle a crié, tellement crié. Elle m’a demandé: “qui est le père? ” Je lui ai dit. Elle lui a crié après. Elle lui a dit: ” et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire?”. Il a répondu que je n’avais qu’à avorter. Ma mère est contre l’avortement. Elle a demandé l’adresse de ses parents et est allée les voir. Ils ont demandé à mon petit ami: “est-ce que c’est ton enfant?”. Il a répondu que non. Ils ont dit qu’ils verraient le bébé à la naissance et qu’ils diraient si c’était leur enfant. J’ai rompu avec lui et je ne lui ai plus parlé. Six mois après il est revenu et je lui ai pardonné. “

Je savais que je devais aller à la clinique. J’y suis allée. Ils m’ont refait des tests. J’écoutais tout ce que me disaient les infirmières. Elles me disaient comment me comporter. J’avais tellement peur. Je croyais que j’allais mourir. Je me suis accrochée à un livre. Ce livre, qu’on m’avait donné à lire en ‘Life Orientation’ en cinquième, s’appelle le ‘teenage survival book’. Il m’a tellement plu que je l’ai acheté au lycée à la fin de l’année au lieu de le rendre. C’est un livre qui parle de la puberté, du viol des filles et des garçons, du Sida, des grossesses d’adolescentes. Il est un peu effrayant mais je l’aime bien. C’est un livre à propos de la survie. Il m’a beaucoup aidée.

Ma mère me disait: “prie juste pour que le bébé aille bien”. Ma mère n’arrête pas de prier. A quatre mois de grossesse, les gens de la clinique m’ont dit d’aller me faire suivre à Bara (le grand hôpital universitaire de Soweto) parce que ma grossesse était spéciale, j’étais trop jeune. A Bara, j’ai été bien accueillie. Au début ils étaient très choqués, la plupart des filles qu’ils voient ont au moins seize ans. Ils m’ont dit que je devais poser toutes les questions que j’avais. Que je pouvais revenir quand je le voulais, si jamais j’avais une inquiétude. Ils m’ont fait rencontrer des médecins, une assistante sociale, une psychologue spécialisés dans les grossesses adolescentes. L’assistante sociale m’a dit que je devais venir avec ma mère. Lorsque je l’ai vue, elle m’a demandé si j’avais été violée, si je voulais porter plainte. A cause de la différence d’âge, pour eux, il y avait viol, et ils fallait qu’ils le rapporte à la police. J’étais choquée. Je croyais que le viol c’était seulement le sexe sans consentement. Je ne voulais pas porter plainte. C’était mon petit ami, il ne m’a pas forcée. Je n’ai plus revu l’assistante sociale après.

Au collège je n’ai rien dit aux professeurs. Mais au bout d’un moment ils ont deviné à cause de mon ventre. Je l’ai dit à ma meilleure amie, mais elle m’a traitée de menteuse. Lorsque les professeurs ont vu j’ai été convoquée chez le directeur qui m’a dit que je ne pouvais pas rester en classe. Il m’a dit de ne pas revenir après les vacances de milieu d’année en juillet. Il ne voulait pas qu’il se passe quoi que ce soit, que je me fasse pousser par les autres élèves. Il m’a dit que, pour cette année, il fallait que je m’occupe de mon bébé et qu’après je redoublerai ma quatrième. Je ne voulais pas. J’adore l’école, ça a toujours bien marché. Je ne voulais pas redoubler. Je voulais passer mes examens de fin d ‘année et passer en troisième l’année d’après. Maman travaille, elle n’a pas eu le temps d’aller contester la décision. Après les vacances, une amie venait me voir tous les jours après l’école pour me donner les devoirs, mais ce n’était pas pareil. C’était dur pour moi. Je m’ennuyais beaucoup. Toutes mes amies étaient en classe.

Les visites à Bara étaient toujours très longues. Il fallait attendre, attendre, il y avait toujours beaucoup de monde.  J’ai vu beaucoup de docteurs. La plupart des docteurs me traitaient bien. Il y en avait un qui me faisait toujours des blagues. Il m’a dit qu’après l’accouchement j’aurais plein de bonbons. Il me faisait rire. Il y avait aussi cet autre docteur qui me traitait avec respect. Quand j’y suis allée à huit mois, ils m’ont expliqué les signes qui devaient m’alerter, pour lesquels il fallait que je vienne tout de suite. Si je perdais les eaux, ou si je commençais à saigner. Je n’ai pas eu de préparation à l’accouchement, mais ils nous ont montré des films d’accouchements et de césariennes. Ca m’a fait tellement peur, même s’ils n’avaient pas mis le son! Ils m’ont montré aussi des trucs à faire pour calmer la douleur. 

Un samedi j’ai senti les douleurs. Ma mère m’a dit: “demain on va à Bara”. Je n’ai pas dormi de la nuit. Le lendemain elle a appelé l’ambulance. L’ambulance a mis longtemps à arriver.  Je suis arrivée à Bara à neuf heures du matin, j’ai accouché à dix heures du soir. Pendant la journée, j’avais mal. Je voulais une césarienne pour que tout soit fini. Ils m’ont dit qu’on ne faisait pas une césarienne pour ça. C’était très ennuyeux, il n’y avait rien à faire dans la salle. Pas de télévision, ils m’avaient enlevé mon téléphone. De temps en temps il y avait des étudiantes infirmières qui venaient discuter avec moi, des médecins qui passaient. Une étudiante m’a dit que si je ne criais pas, ils m’aimeraient bien et ils seraient gentils avec moi. Les docteurs m’aimaient bien, les infirmières aussi. 

A dix heures moins vingt, ils m’ont emmenée dans une salle à part et ils m’ont dit de commencer à pousser dès que je sentais une douleur. Dans la salle, il y avait deux étudiantes infirmières qui m’aidaient et une professeure infirmière qui m’a aidée aussi. Elle me disait quand il fallait pousser. L’infirmière a dû faire une épisiotomie pour que le bébé sorte. Les étudiantes ont poussé sur mon ventre pour faire sortir ce qu’il restait. L’infirmière a dit qu’il y avait beaucoup de dégâts, qu’il fallait qu’elle m’amène au bloc pour me recoudre. Elles m’ont fait une transfusion, puis une deuxième. Elles voulaient m’en faire une troisième mais elles n’avaient plus mon groupe sanguin. L’étudiante qui était avec moi s’est occupée de ma fille. Elle l’a mise dans une couveuse. Elle lui a donné un biberon de lait.

J’ai vu ma fille quand elle est sortie. J’ai été surprise par ses cheveux, elle en avait beaucoup.  Elles m’ont dit de la mettre au sein. Je lui ai dit que je l’aimais et elles ont coupé le cordon. Elle me ressemble beaucoup. Elle est très claire. Tellement blanche! Elles disaient qu’on aurait dit ma jumelle tellement elle me ressemble. Je l’ai mise au sein, cela m’a fait tellement mal, ça me fait encore mal. Elle doit aspirer mon téton vers l’extérieur, ça me fait tellement mal! A Bara ils m’ont expliqué l’allaitement. Mais quand elle prend le sein, j’ai l’impression qu’elle le mord. Elle demande à téter toutes les deux heures.

Je suis rentrée à la maison avec ma fille le jour suivant. C’est difficile. Je ne suis pas habituée à ne pas dormir la nuit. Ma mère dit qu’elle ne doit pas dormir l’après-midi. La nuit elle a faim et elle crie, et je ne l’entends pas. Ma mère me secoue pour me réveiller: “ton bébé a faim, tu dois le nourrir” et moi je lui réponds “quel bébé?” et puis je me souviens… Je ne comprends pas ce qu’il faut faire. Elle pleure la nuit et elle dort pendant la journée. Tu crois qu’il faut que je lui parle? Mais pour lui dire quoi? Elle ne comprend rien, elle ne peut pas répondre… 

La femme à laquelle Rose a confié son bébé toque à la porte de la bibliothèque. Le bébé a faim. Rose soulève le bas de son sweat-shirt à capuche rose et met son bébé au sein, laissant entrevoir, sur la peau de son ventre, des vergetures d’un brun violacé.

Comment peut-on laisser sa fille prendre le risque d’être mère à treize ans? C’est la question que je posais dans mon dernier billet. L’histoire de Rose montre que cette maternité très précoce est possible sans être dramatique quand la jeune fille est robuste et bien entourée, mais ce n’est par pour autant un conte de fées. A cet âge-là on est, quoi qu’on en dise plus proche de l’enfance que de l’âge adulte, et les contraintes qui vont avec la naissance d’un bébé vont peser lourdement sur les rêves d’avenir de la mère adolescente.

 

 

 

 

Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.

 

Vivre avec rien… la sobriété (mal)heureuse?

Une fois n’est pas coutume, cette semaine j’ai décidé de vous parler d’un livre “Eating from one pot”*. Ce livre est le compte-tenu d’une recherche menée par Sarah Mosoetsa, du département de sociologie de l’université de Wits. Elle s’intéresse aux stratégies d’existence/de survie des familles pauvres dans deux townships du Kwazulu-Natal.: Enhlalakahle et Mpumalunga.

On échappe rarement à deux narratifs opposés sur la pauvreté: celui de la lutte impitoyable pour la subsistance ou celui de la formidable solidarité de ceux qui manquent de tout mais pour lesquels l’entraide est la clé de voûte de la survie. Les romans “Dog eats dog” ou “After tears” de Niq Mhlongo, un auteur que j’apprécie beaucoup, offrent une vision ironique de la débrouillardise ordinaire de l’habitant des townships. Ses récits montrent régulièrement des jeunes hommes extorquant, à force de roublardise, une partie de l’argent que leur mère ou tante économisait pour le loyer du domicile familial, et allant tout dépenser en joints ou en alcool, mais également des jeunes femmes échangeant des faveurs sexuelles contre de l’argent.

“”Oh Dingz, I nearly forgot. Your brother left some money for you to pay for the electricity and rent at the municipality office” said my aunt “that is, if you have the time?” I hesitated; I could see a way out of my cashless situation; I could use the rent money to celebrate elections and then get Dunga to bail me out when he got paid at month-end” Niq Mhlongo, Dog eats dog. Kwela Books.

Mais, si le regard du romancier est acéré et se nourrit d’un sens de l’observation remarquable, il lui manque la profondeur de l’enquête sociologique.

L’enquête de Sarah Mosoetsa est très intéressante parce qu’elle déploie, grâce à sa connaissance des terrains toutes les dimensions de la vie dans les townships qu’elle a patiemment observés et dont elle a longuement interrogé une centaine d’habitants. L’ouvrage nous permet de comprendre comment la pauvreté a pu se développer dans cette région suite à la transition démocratique, et comment cette pauvreté est vécue par les familles, et conduit à des tensions et des conflits autour de la répartition des ressources et des rôles familiaux, qui pourraient être des éléments d’explications des violences endémiques des township.

Les townships étudiés ont la particularité de se trouver à proximité de villes où fleurissaient les industries textiles et de la chaussure avant la chute de l’apartheid. L’embargo décrété par les puissances occidentales contre le régime de l’apartheid avait contraint le pays à developper une industrie qui employait à l’époque la moitié des habitants de Mpumalunga et Enhlalakahle. Avec la chute de l’apartheid et la signature des accords du GATT à Marrakech en 1994, ces industries n’ont plus été protégées de la concurrence extérieures et ont été amenées à fermer où à se délocaliser. Nombre des travailleurs se sont alors trouvés sans emploi et sans revenu fixe. Les entreprises fermant ont parfois octroyé à leurs employés une indemnité, mais celle-ci a vite été engloutie, en l’absence de perspective de ré-emploi. Les politiques économiques”progressives”et d’allègement de la pauvreté des gouvernements post-transition démocratique n’ont guère porté leurs fruits. Si quelques familles ont eu des trajectoires “ascendantes” ce n’est pas la majorité. La majorité reste enkystée dans une pauvreté dont on ne voit pas l’issue.

Les groupes familiaux se sont alors reconstituées essentiellement en se regroupant autour d’un parent possédant une source de revenu stable et/ou un logement. Ces regroupements sont le résultat de choix plus pragmatiques qu’affinitaires.  De plus en plus souvent dans les townships, les grands-mères qui sont devenues ce point central à la non-désintégration de la famille et des individus, parce qu’elles perçoivent une allocation de l’état à partir de 60 ans (environ 800 rands, soit 60 Euros), laquelle allocation sert de revenu de base à toute la famille. Les familles interrogées par la chercheuse (bien que les trajectoires sont diverses) disposaient en moyenne de 800 rands par mois. Les allocations perçues par les mères de jeunes enfants (300 rands par enfant)  viennent également en complément.

Le rétrécissement des revenus est source de tensions et de conflits, voire de violences intra-familiales. Comment faire vivre un groupe familial contraint à la cohabitation de trois générations sur 800 rands par mois? Les tensions vont avoir lieu autour de la répartition des (maigres) ressources disponibles. La dépense principale est la nourriture, composée seulement des basiques pap (bouillie de maïs), thé et sucre. Les dépenses pour l’éducation (uniformes ou livres pour les écoliers) et la santé sont non prioritaires. Parfois les familles ne peuvent plus payer leurs notes d’électricité (la moitié des familles interrogées) et elles ont recours à des branchements sauvages ou utilisent la paraffine pour s’éclairer.

Lorsque la famille possède une cour, les femmes essayent de faire pousser quelques légumes pour améliorer l’ordinaire. Les membres de la famille participent à une économie informelle, échange de services entre voisins, et activités plus ou moins légales. Mais très souvent si les filles sont censées partager avec le reste de la famille leurs revenus, il n’en est pas de même pour leurs frères ou leurs pères. Les jeunes femmes percevant une allocation pour jeune enfant (méprisamment appelé “Imali yeqolo”, l’argent gagné avec son dos, par l’ex-ministre des finances Malusi Gigaba) sont censées la partager avec la famille et son vivement prises à parti si elles ne reversent pas tout dans la caisse commune.

Les familles propriétaires d’un logement de plusieurs pièces en sous-louent pour s’assurer un revenu complémentaire via les loyers. Les femmes vont faire de menus travaux, planter des légumes dans un bout de jardin le cas échéant. Elles vont aussi faire du bénévolat dans des associations souvent liées à des églises qui pourront leur apporter quelques gratifications. Certaines jeunes femmes vont échanger des services sexuels contre de l’argent ou de la nourriture, la précarité alimentaire étant la norme.

Les hommes, dans la très patriarcale culture zouloue, sont traditionnellement les principaux pourvoyeurs de la famille. Ils se retrouvent humiliés de ne plus pouvoir remplir leur fonction et s’adaptent moins facilement à un autre rôle. “Ma femme ne me respecte plus” dira l’un des interviewés à la chercheuse. Et il refusera de détailler à une femme (la chercheuse) l’usage qu’il fait de l’argent dont il dispose. Sa femme se prêtant à l’interview investit tout ce qu’elle gagne pour la famille et la maison. Les femmes sont moins affectées dans leur identité que les hommes par la perte d’emploi formel. Mais en tant que responsables de l’espace domestique, leur disponibilité pour produire des revenus dans l’économie informelle est moindre, ayant toujours à s’occuper des tâches ménagères, des enfants et fournir un repas par jour aux membres de la maisonnée. De fait la position des femmes se renforce, ce qui est très mal admis par les hommes de la maison.

« Men frequently compensate for their sense of powerlessness by exerting power over women. Zulu tradition is frequently invoked in order to justify the subordination of women and to reassert the position of the man as the ‘natural’ head of the household”

Ne trouvant pas leur place/rôle dans la maison, certains hommes vont extorquer des fonds à leurs mères/femmes/filles pour aller passer leur temps au shebeen (troquet local).

La fonte des revenus a fait disparaître également les instances de socialisation et d’entraide. Sans revenus réguliers, plus question de verser quelques centaines de Rands à un syndicat ou à une église. Dans “Dog eats dog”, le héros mentionne que sa tante ne va plus à l’église qu’une fois qu’elle a reçu sa pension à la fin du mois car elle avait été aperçue ne donnant que cinq rands à la quête alors que le tarif règlementaire était de dix rands. L’humiliation conséquente à sa stigmatisation par le pasteur l’avait fait renoncer à aller aux offices lorsqu’elle n’avait pas dix rands sur elle… Les associations qui prospèrent sont les associations informelles qui ne demandent pas de cotisation fixes que les familles ne peuvent plus leur verser.

Si la solidarité qui peut émaner des interviews est admirable, force est de constater que c’est une solidarité plus contrainte que volontaire. Les grands-mères avouent un état d’épuisement et de lassitude à porter leur famille à bout de bras. Il y a un seuil à partir duquel, il n’est pas humainement possible de “faire mieux avec moins”…

« The biggest challenges facing older people today in these communities does not come as much from the challenges of old age – ill health and death- as from domestic violence and abuse – emotional, financial, physical and psychological. The perpetrators are mostly the victims’ children and grandchildren. The motive is usually their desire to get access to the older person’s pension money.”

Les échecs des politiques de créations d’emplois et l’économie quasi-stagnante en Afrique du Sud ne laissent pas présager d’évolution positive possible. L’auteure met en évidence l’effet pervers du système des allocations qui bénéficient en priorité aux femmes ayant des jeunes enfants et aux grands-mères, qui les rendent vulnérables aux maltraitance des hommes de la famille. (L’allocation vieillesse pour les hommes n’est perçue qu’à partir de 65 ans et compte-tenu des tendances démographiques, ils sont moins nombreux à partir de cet âge-là).

Quelles solutions à ces situations dramatiques? L’auteure plaide pour une refonte du système d’allocations, voire pourquoi pas de la mise en place d’un revenu universel comme cela a été fait en Namibie. Mais la Namibie compte 2,5 millions d’habitants et l’Afrique du Sud vingt fois plus… Dans un pays dont la dette publique est très élevée, et dont la capacité d’emprunt est affaiblie, plusieurs agences de notation ayant dégradé le ratio de la dette, il resterait à trouver les ressources pour financer une telle mesure.

La lecture de cette recherche permet de mieux comprendre les stratégies de subsistance dans les deux townships, et met en exergue le rôle crucial des aides sociales dans la survie des familles pauvres. A la lumière de ce livre, on comprend mieux le drame qu’aurait été la défaillance de SASSA (l’organisme qui délivre chaque mois leur aide sociale aux dizaines de millions de bénéficiaires).

Il aurait été intéressant de lire des études de cas similaires dans les townships des grandes métropoles, plus proches de bassins d’emplois potentiels, mais aussi plus mélangés et plus peuplés.  Il faudrait comparer les stratégies de subsistance des sud-africains pauvres qui ont droit à ces aides sociales minimales, et des immigrés plus ou moins légaux sans ce filet de sécurité. Quelle est la part de la solidarité familiale/communautaire? Des activités illégales? Cela permettrait peut être de comprendre dans quelle mesure les violences xénophobes régulières dans les townships peuvent être attribuées à la concurrence autour de ressources rares.

* “Eating from one pot The dynamics of survival in poor South African households” Sarah Mosoetsa Wits University Press 2011

 

 

 

L’éducation en Afrique du Sud, le moyen le plus puissant pour réduire les inégalités?

La grande actualité du mois de janvier en Afrique du Sud est un sujet récurrent: l’éducation. Oui, celle-là même dont Nelson Mandela a proclamé qu’elle était l’outil le plus puissant pour changer le monde!

Janvier ici, c’est le mois :

1) des proclamations des résultats des examens de fin d’étude secondaires (National Senior Certificate) communément désigné sous le vocable matric pour le public, et IEB pour le privé,

2) des inscriptions à l’université des heureux lauréats (enfin, ceux qui ont la chance d’arriver à naviguer les méandres interneto-administratifs),

3) de la rentrée scolaire pour les premiers et second degrés, effectuée cette année aujourd’hui, le 17 janvier, non sans mal dans certains endroits.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que tout cela ne se passe pas dans la franche bonne humeur…

Il se trouve que cette année, j’ai vécu cette période avec une certaine intensité parce que mes deux “mentees” d’Alexandra, Lumka et Nkateko, passaient leur examen et jouaient leur place en université. Le contrat que nous avions passé il y a deux ans, lorsque je les ai rencontrées, c’est de travailler ensemble pour qu’elles soient, comme elles le souhaitaient, les premières de leurs familles à intégrer l’université.

Le Matric, marronnier de début d’année, reflet des clivages sud-africains…

La presse sud-africaine est atone en début d’année, concomitance des grandes vacances et des fêtes de fin d’année, il ne s’y passe pas grand chose. Alors la proclamation des résultats de l’examen de fin de l’enseignement secondaire, le 3 janvier pour les établissements privés, et le 5 janvier pour les établissements publics ont eu les honneurs de tous les médias. Les responsables des écoles privées les plus prestigieuses ont ouvert la marche en communiquant sur leurs excellents résultats: 98,7% de réussite sur les 112 130 élèves ayant présenté l’examen) dont 88% obtiennent le certificat avec au moins un Bachelor Pass, c’est à dire le niveau minimum pour étudier à l’université. Comme tous les ans, les établissements ont fait la part belle à leurs lauréat.e.s les plus talentueux/talentueuses (ayant eu au moins 7 distinctions, c’est à dire plus de 80% de réussite dans toutes les matières.

Chaque collège a ainsi publié dans les journaux locaux une pleine page de félicitations avec les photos en uniforme des plus valeureux lauréats et lauréates tous sourires, en profitant pour promouvoir l’excellence de leur enseignement…

Côté public, la ministre de l’Education au niveau national et les responsables de l’éducation de toutes les provinces se sont relayés pour se féliciter des excellents résultats des établissements publics, ils ont reçu les élèves les plus brillants pour des cérémonies. Les officiels ont communiqué sur un taux de réussite en nette progression: 75,1% pour les 802 423 élèves ayant présenté l’examen en 2017 contre 72,5% en 2016.

La proclamation des résultats a, on se l’imagine, suscité commentaires et polémiques, dont deux me paraissent assez révélatrices des tensions irrésolues de la société sud-africaine. Le ministre provincial de l’éducation du Gauteng, Panyaza Lesufi, a en effet remis en question le système des deux examens séparés pour les 800 000 élèves du public et les 110 000 élèves du privé. Pourquoi y aurait il deux types d’examens? Cette différence n’alimente elle pas la perception d’une éducation de qualité profitant essentiellement aux enfants des plus riches? La polémique a été vite enterrée, d’autant que les enfants des élites gouvernementales profitent allègrement de l’avantage que leur confère une éducation dans le système privé qui leur assurera sans problème une place à l’université, les lycéens du privé raflant plus de “distinctions” (plus de 80% de réussite dans une matière) que leurs homologues du public, l’acceptation à l’université se faisant sur les notes à l’examen favorise donc ceux-ci (avec un avantage aux élèves des catégories défavorisées sous le régime de l’apartheid, soit les noirs, les colored et les indiens). L’éducation privée tend à mieux préparer les élèves aux examens et à l’université, seuls 2% des étudiants issus du privé décrochent contre presque 50 % des étudiants provenant d’établissements publics.

Côté public, les éditorialistes n’ont pas été tendres avec le système éducatif public dénonçant, derrière les proclamations victorieuses, une certaine hypocrisie… Certes, les résultats sont en hausse, mais si l’on tient compte du nombre de jeunes entrés dans l’enseignement secondaire six ans auparavant, l’éducation publique n’en mène qu’environ la moitié à l’examen de fin d’études secondaires, en laissant une bonne partie sur le bord de la route… Les résultats des dernières études internationales comparatives PISA et PIRLS montrent des résultats en lecture catastrophique des élèves sud-africains. Le taux de réussite au matric serait donc l’arbre qui cache la forêt. Dur constat pour la patrie de Mandela…

Le chemin de croix de l’inscription à l’université…

Une fois le matric en poche avec le fameux “bachelor pass”, on pourrait croire que les ennuis des lycéens sont terminés. Les lycéens, lorsqu’ils ont postulé pour des études universitaires en avril-mai dernier ont fait des voeux pour une admission en université. Ils ont reçu deux types de réponses: admis sans condition si leurs notes en Grade 11 (avant dernière année de lycée) étaient suffisants ou admis à la condition d’obtenir des notes minimales dans certaines matières (admission conditionnelle). Malheureusement, ce n’est pas aussi simple. Plusieurs types d’obstacles se dressent sur le chemin des futurs étudiants et tous sont inégalement armés pour y faire face.

Avoir un Bachelor Pass est nécessaire, mais pas suffisant compte-tenu du nombre de postulants. Par ailleurs les déclarations de Jacob Zuma à la veille de la convention de l’ANC mi-décembre promettant l’université gratuite pour les plus pauvres ont gonflé les effectifs des postulants. Les universités sud-africaines reçoivent dix fois plus de candidatures que de places. Les notes de matric connues, il n’est pas rare qu’elles aient beaucoup trop d’admis sous condition pour un même programme… Commence une véritable valse des futurs étudiants entre les différentes universités pour trouver une place. Le diplôme universitaire étant perçu  comme le passeport pour une nouvelle vie, l’espoir pour certains, comme mes mentees d’Alexandra, de sortir de la pauvreté.

Théoriquement toutes les inscriptions ou l’expression de nouveaux choix si l’on n’a pas eu le programme que le souhaitait doivent se faire sur Internet, sur le portail des universités. Un certain nombre d’universités a prévenu, dès le jour des résultats qu’elle n’accepterait pas les élèves en “walk-in”, c’est à dire venant physiquement s’inscrire sur place. La voie Internet est supposée pouvoir répondre à toutes les éventualités, toutes les demandes. Mais les sites sont submergés, ralentis par le nombre de connections simultanées, et ont parfois du mal à enregistrer les changements/choix des futurs étudiants.

Certains étudiants ont quand même tenté d’aller sur place. Dans certaines universités cela a été la cohue, des lycéens ont été blessés. Unisa a dû mettre en place un service de sécurité spécial pour éviter la panique. Pourquoi les postulants s’acharnent ils à aller sur place? Rationnellement on pourrait se dire que le recours à Internet est tellement plus simple. Mais voilà, pour un jeune d’Alexandra, qui n’a pas d’ordinateur portable, pas de connection Internet à la maison, passer du temps sur les sites d’universités à la recherche du plan B est pénible par le manque d’ergonomie des sites, et coûteux. La data est horriblement chère en Afrique du Sud. Les sites ne sont pas à jour et ne prévoient pas toutes les possibilités. Les obstacles administratifs à l’inscription sont kafkaïens pour tous ceux qui ne sont pas familiers avec le système… Les lycées des townships n’organisent pas de session avec tous les élèves ayant passé leur matric pour les aider à s’inscrire à l’université, d’ailleurs, ils n’ont pas forcément d’Internet…

Le cas échéant, une fois admis dans un programme, il faut acquitter le montant de l’inscription, 3000 rands. Les étudiants bénéficiant de l’aide de NFSAS (un système d’emprunt d’Etat) sont censés ne pas avoir à les débourser, mais les listes des bénéficiaires ne sont pas encore parues, obligeant les parents à faire des contorsions budgétaires pour assurer une place à leurs enfants. Parfois les parents ne comprennent pas: “mais Zuma a dit que l’université serait gratuite pour les plus pauvres?”. Que feront les refoulés? Sans doute pas les titres des journaux et des médias qui seront passés à autre chose.

#backtoschool2018 : Hoërskool Overvaal, un cas d’école pour la démocratie sud-africaine

Aujourd’hui c’était la rentrée pour les écoles primaires et les lycées de l’enseignement public. Une rentrée normale sauf pour quelques élèves qui n’ont pas pu être inscrits dans une école leur convenant. Les prix prohibitifs de l’enseignement privé fait que pour la majorité des familles l’enseignement public est la seule solution. Le système scolaire public fait face à une forte demande, et ne peut pas toujours accéder aux souhaits des parents. La situation la plus problématique dans le Gauteng est celle qui mené à des protestations et des affrontements devant l’école d’Hoërskool Overvaal de Vereneering, un bastion de culture Afrikaner ce matin.

Manquant de place pour des élèves, le département Education du Gauteng avait décidé de forcer l’inscription de 55 élèves dans cette école publique proche de leur domicile dont la langue d’enseignement est l’Afrikaans. Parmi ces élèves, aucun ne parlait l’Afrikaans et le département éducation du Gauteng a demandé à l’école d’adapter sa langue d’enseignement en créant une classe proposant des cours en anglais. La direction de l’école a refusé, objectant qu’elle manquait de moyens pour ce faire. L’affaire s’est (provisoirement) finie devant la Haute Cour du Gauteng qui a donné raison à l’école contre l’ autorité provinciale.

Hoërskool Overvaal est ce qu’on appelle une “model C school”. Les “model C schools” sont, au sein de l’enseignement public, les anciennes écoles destinées aux élèves blancs, des écoles qui historiquement ont été mieux dotées en infrastructures et en enseignants. Cet avantage historique, et le fait qu’elles sont plutôt dans des “bons quartiers”, font qu’au sein du système public, ces écoles sont réputées être celles qui fonctionnent le mieux et qui donnent les meilleures chances aux élèves. Les files d’attente les jours d’inscription sont impressionnantes tant la demande est forte.

La constitution permet l’existence d’écoles dont la langue d’enseignement est une des onze langues officielles, il se trouve que dans certaines provinces, l’Afrikaans n’est pas une des langues les plus demandées dans l’enseignement public comme dans l’enseignement privé et les écoles dont la langue d’enseignement est l’Afrikaans sont donc moins surchargées que les autres. Les écoles publiques ont l’obligation d’inscrire les enfants habitant dans un rayon de 5 km autour d’elles, mais la direction de l’école a refusé d’inscrire les enfants ne parlant pas Afrikaans. La rentrée s’est donc effectuée aujourd’hui dans une atmosphère tendue, des membres des branches locales de l’EFF et de l’ANC (unis pour une fois) étant venus dans l’intention d’empêcher une rentrée normale.

Un parent d’élève a été blessé, ainsi que des manifestants blessés par des balles en caoutchouc de la police locale… Les enjeux de la confrontation sont compliqués: on peut comprendre la province du Gauteng et sa volonté de mieux répartir ses moyens en imposant aux écoles ayant des effectifs moins importants d’accepter de prendre des élèves en plus. L’argument que cela permettrait par ailleurs une meilleure compréhension mutuelle des communautés, pourrait avoir du sens. Reste que pour la communauté Afrikaner, ce serait une reddition de plus après l’abandon de l’Afrikaans comme seule langue d’enseignement dans les universités traditionnellement Afrikaners. AfriForum, le think-tank défendant la culture et les intérêts de la population Afrikaner a d’ailleurs marqué son soutien à la direction de l’école…

Ces vignettes de rentrée mettent bien en évidence les défis de l’éducation sud-africaine presque vingt-cinq ans après les premières élections libres. Comment assurer une égalité des chances dans un pays où les écarts entre les plus riches et les plus pauvres ne continuent de se creuser, dans un pays où coexistent deux systèmes d’éducations avec des différences de moyens abyssaux, dans un pays avec onze (11!) langues officielles? Le chantier est immense, se présente à tous les niveaux dans des systèmes d’équations compliqués. On ne peut pas dire que l’ANC ait brillé dans sa façon de se confronter à la tâche…

Girls play sports
Tournoi de sport dans une bonne école privée de Johannesburg…

 

 

 

 

Leur corps, leurs choix? L’accès à la contraception et à l’avortement en Afrique du Sud…

Puisque nous fêtons en France les cinquante ans de la loi Neuwirth qui a permis (enfin) aux femmes d’accéder légalement à la pilule contraceptive et de pouvoir enfin souffler étaler les naissances, échapper à la maternité-fatalité, et envisager des carrières professionnelles, il est intéressant de faire un point sur la question de la contraception en Afrique du Sud, vingt ans après la transition démocratique. Cette question est d’autant plus brûlante qu’à la fois dans mon engagement associatif et à travers ma recherche, je me suis trouvée face à des faits, des histoires qui interrogent la thèse de l’accès généralisé à la contraception dans ce pays.

Pour la première fois dans l’histoire de Sizanani, trois lycéennes du programme sont enceintes, ce qui pose la question de la suite de leur scolarité, elles sont toutes trois dans l’équivalent de la première, soit un an avant l’examen de fin d’études secondaires. Bien que la loi sud-africaine stipule qu’on ne peut pas les priver de scolarité, la poursuite en parallèle de leurs grossesses et de leurs études risque d’être compliquée.

Par ailleurs, dans les entretiens que j’ai effectués pour ma recherche “becoming a mother in Johannesburg” (un peu moins de quarante à ce jour), la différence dans la maîtrise de la fécondité et d’accès à la contraception est frappante entre les catégories sociales (qui sont hélas encore racialisées). Les femmes de la catégorie supérieure, qui a accès au soin médical privé, où les femmes ayant atteint un certain niveau d’éducation, utilisent la contraception et planifient les grossesses, ce qui leur permet de finir leurs études, de s’établir avant de procréer, et d’espacer les naissances (à peu près à leur guise), suivant en cela une “norme procréative” occidentale. Les femmes des classes populaires, (celle que j’ai interrogées sont majoritairement noires) ont toutes eu des grossesses non désirées.

Lorsqu’elles disent avoir eu recours à une contraception, celle-ci se révèle particulièrement inefficace: j’ai été confrontée à un nombre “d’accidents” qui m’ont laissée pensive. Soit elles utilisent des méthodes moins sûres que leurs homologues des classes aisées, soit elles appellent des “accidents de contraception” des périodes où elles n’étaient pas vraiment sous contraceptif. Les résultats d’une étude publiée dans le South African Journal of Medicine parue en 2017 sont d’ailleurs congruents avec les constatations que je fais dans les conversations avec mes informatrices. Celles-ci savent que la contraception existe, connaissent des moyens de contraceptions mais n’y ont pas toujours recours. Ce sont en majorité les jeunes femmes noires qui sont les plus susceptibles de ne pas utiliser de contraception et conséquemment de subir une grossesse non désirée (les deux-tiers des femmes interrogées ont eu une grossesses non désirée dans les cinq dernières années).

L’introduction du planning familial en Afrique du Sud a commencé dans les années 1930 et le gouvernement de l’apartheid a mis en place des politiques d’accès gratuit à la contraception en 1963 (avec, il est vrai l’arrière pensée d’arrêter la “menace démographique” des populations noires). En 1974, alors que d’autres pays voyaient dans le développement le meilleur moyen d’arrêter l’explosion démographique, le gouvernement du Parti National décidait de renforcer son financement du planning familial. Je ne pense pas que les ratés de la contraception aujourd’hui soient imputables à un rejet de méthodes qui seraient assimilées au gouvernement de l’apartheid. L’explication est plus prosaïque: les services de planning familial ne jouent pas leur rôle. La discussion avec les femmes est réduite a portion congrue. Les soignants ont des attitudes autoritaires avec leurs patientes, imposant une méthode plutôt qu’en discutant les avantages et les inconvénients avant d’en laisser le choix aux femmes. Les infirmières rabrouent  les femmes lorsque celles-ci émettent des réserves vis à vis de telle méthode. Les jeunes femmes que j’ai interrogées rapportent souvent des attitudes très négatives des personnels du planning familial à leur encontre. Joy*, l’une des jeunes femmes de mon échantillon se plaignait de ne pas se sentir bien après l’injection, mal écoutée par l’infirmière, elle n’est pas revenue à la date prévue pour le renouvellement de son traitement et s’est retrouvée enceinte un mois plus tard…

L’avortement a été autorisé en Afrique du Sud en 1975, mais avec des conditions tellement strictes qu’il était assez rare, contrairement aux morts de femmes ayant cherché secours auprès de pourvoyeuses d’avortements clandestins. Depuis le 11 décembre 1996, le “Choice of Termination Of Pregnancy Act” (CTOPA), porté à l’époque par l’actuelle candidate à la présidence de l’ANC, madame Dlamini Zuma, permet aux femmes sud-africaines de pouvoir demander à avorter jusqu’à 12 semaines, et en étend la possibilité jusqu’à 20 semaines sous certaines conditions. Dans les faits, les services publics proposant l’avortement sont assez déficients, voire inexistants dans certaines parties du territoire. Un rapport d’Amnesty International publié récemment montre que le droit à l’avortement est loin d’être effectif sur tout le territoire. Selon les données communiquées par le Ministère de la Santé à l’organisation internationale, sur 505 centres supposés fournir ce service, seulement 264 (un peu plus de la moitié!) le font en réalité. Le rapport cite une étude effectuée par l’Université de Cape Town ou plus de 40% des femmes ayant essayé d’avorter n’avaient pas pu avoir accès à ce service dans un centre de soins public. La situation est encore pire pour les femmes en zone rurale.

La non accessibilité de l’avortement est à la fois le résultat de la clause de conscience évoquée par le personnel soignant, et d’une certaine attitude des mêmes personnels face à la demande des femmes. Le fait qu’on fasse jouer la clause de conscience n’est pas répréhensible en soi, mais le gouvernement et ses services de santé doivent faire en sorte que cela n’empêche pas ces services de fonctionner.

Les conséquences de tout cela sont multiples. Le recours aux avortements clandestins reste élevé (même s’il a beaucoup baissé depuis 1996) et met en danger les femmes et leur santé reproductive. Les inégalités se perpétuent entre celles qui peuvent avoir accès à une médecine privée où des médecins accepteront de prendre en charge les femmes ou de les orienter vers qui de droit et les femmes ne pouvant se retourner que vers le service public ou les fournisseurs de “quick abortion” dont les publicités sauvages ornent les carrefours, et qui font de très beaux macchabées.

Parmi mes informatrices, malgré le nombre élevé de grossesses imprévues, celles qui ont envisagé l’avortement sont une minorité. C’est un acte très fortement réprouvé par leur communauté. Deux (toutes deux ayant accès à une médecine privée) ont pu aller jusqu’au bout. Pour les deux autres, les procédures ont eu raison de leur décision. Hana*, jeune femme, entrepreneure issue d’un township, très décidée et ambitieuse a renoncé après qu’on lui a fait regarder une échographie de son foetus et qu’on lui en a fait entendre les battements du coeur: “à partir de ce moment-là, je n’ai pas pu aller au bout!”. Blessing*, lycéenne de 19 ans s’est vu refuser un avortement dans deux hôpitaux publics différents sous prétexte qu’elle devait venir avec ses parents (alors que l’âge de la majorité est à 18 ans). Elle a envisagé d’effectuer un avortement clandestin, mais n’est pas allée jusqu’au bout. Il était impensable pour elle que ses parents acceptent l’avortement. Malgré la déception souvent énoncée par les parents lorsqu’ils découvrent la grossesse de leur fille, celle-ci est globalement vécue comme un “don du ciel” qu’on ne peut refuser.

Pour les deux jeunes femmes, ces naissances ont eu des conséquences, même si elles sont heureuses d’être mères. Les pères sont peu présents dans le sens où l’entend la norme occidentale. Il n’y a pas cohabitation du jeune couple parental, les hommes ne sont pas acceptés à l’accouchement dans les hôpitaux publics où les salles de travail sont des salles communes. Le père du bébé de Blessing n’a pas d’argent pour payer l’ enhlabulo (compensation pour la grossesse) et donc ne joue pas de rôle auprès du bébé. La famille de Blessing lui bloque l’accès à l’enfant. Celui du bébé d’Hana ne vient voir son fils que de façon épisodique, c’est donc aux mères et à leurs familles que revient de s’occuper de l’enfant. Blessing n’a pas pu intégrer le programme universitaire qu’elle aurait souhaité. Hana essaie de jongler entre le développement de son entreprise et ses devoirs de mère. Même si sa mère est venue s’installer chez elle avec son jeune frère pour s’occuper du bébé, elle lui rappelle régulièrement qu’elle doit être là pour lui. Lui imposant de fait des contraintes qui s’accordent mal avec ses impératifs professionnels.

L’accès à des services de planning familial et la maîtrise de la fécondité font partie des objectifs de développement du millénaire. La contraception a permis aux femmes des pays développés de pouvoir envisager des carrières professionnelles et d’avoir une maîtrise de leur vie. L’Afrique du Sud a adopté, dès la transition démocratique, des lois sur l’accès à la contraception et l’avortement qui sont parmi les plus progressistes du continent. L’application de ces lois fait cependant défaut. Dans un pays où les femmes noires cumulent les handicaps sociaux du fait d’une histoire politique et de traditions qui les cantonnent aux marges de la société, ne pas leur donner accès aux instruments qui peuvent leur permettre de dépasser les conditions de leur naissance est une trahison manifeste des espoirs qu’a fait naître la chute de l’apartheid.

*Ce sont des pseudonymes

Tu seras un homme mon fils…

L’actualité du week-end dernier étant consacrée à la Journée Internationale de lutte contre la violence faite aux femmes, mon goût pour la contradiction m’a dicté d’aller creuser la question de construction de la masculinité via les écoles d’initiation. Saviez-vous que l’Afrique du Sud est probablement le pays où il y a le plus d’hommes en attente de greffe du pénis? Curieuse statistique n’est-ce pas? Mais pourquoi donc?

Il se trouve que le Mail & Guardian a consacré dans son numéro du 24 novembre un article sur les mutilations génitales dans le cadre des circoncisions rituelles d’accession à l’âge adulte des mâles Xhosa. Ce type d’article est hélas récurrent dans les médias sud-africains, tant les conséquences des écoles d’initiations peuvent être dramatiques et traumatisantes pour certains des participants.

En effet, chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Xhosa, Sotho ou Hlubi, entre 16 et 26 ans fréquentent les écoles d’initiation (soit en hiver, au mois de juillet, soit en plein été au mois de janvier). Ils y restent entre deux et quatre semaines durant lesquelles, il seront soumis à des enseignements sur les devoirs des hommes et des rituels qui feront d’eux des hommes à part entière.

La vidéo ci-après réalisée par un jeune Xhosa explique le déroulement de la période d’initiation et ses principes.

Parmi ces rituels, celui qui symbolise l’accession à la masculinité chez les Xhosa est l’ablation du prépuce par un guérisseur traditionnel. Un rite effectué sans anesthésie à l’aide d’une lame de rasoir ou d’un autre objet tranchant. Chaque année, des dizaines de morts sont à déplorer dans les écoles d’initiations. Des chiffres font état de 153 morts pour la saison 2012/2013 et 1865 entre 2008 et 2012.  Ces morts ne sont pas toutes imputables à la circoncision, certains meurent de déshydratation ou de froid, mais un certain nombre sont dues à des septicémies contractées suite à l’opération. D’autres garçons plus chanceux(sic) , ne perdent que leur pénis. Sans doute une des raisons pour lesquelles la médecine sud-africaine a effectué deux des trois premières greffes de pénis au monde…

Cette année la commission pour les droits culturels religieux et linguistiques de la province du Gauteng a décidé de ne pas autoriser la saison d’initiation pour prendre le temps de trouver une solution pour rendre les écoles d’initiation plus sûres pour la santé des participants, et pour couper court aussi à certaines dérives délinquantes. En effet certaines écoles d’initiation, déviant de leur vocation initiale, c’est à dire inculquer aux jeunes hommes une moralité conforme aux traditions et les rendre aptes à leur futures responsabilités de chefs de famille, de médiateur avec la communauté et les ancêtres etc., ont imaginé de remplacer les épreuves de brousse par des écoles de gangstérisme. Ces écoles d’initiations développent des rivalités qui mènent à des affrontements. Dans certaines, les participants devaient gagner leur statut d’initié en commettant des crimes et des délits, qui vont des menus larcins aux viols.

Certaines provinces comme le Western Cape, le Limpopo et le Mpumalanga encadrent fortement les pratiques et ont réussi à former les guérisseurs/infirmiers traditionnels chargés des circoncisions, à leur proposer des interlocuteurs en cas de questions, de problèmes. La province du Western Cape en particulier surveille les incidents dans les “écoles”. Mais les parents ou les jeunes gens ne sont pas nécessairement informés de la fiabilité de certaines écoles, ils ne savent pas forcément si les soigneurs/infirmiers traditionnels ont été briefés sur comment minimiser les risques de leur pratiques. Les gardiens de la tradition refusent la circoncision médicale qui serait effectuée par des professionnels en dehors de l’école d’initiation car celle-ci ne performerait pas la même fonction dans le rite de passage.

Malgré les risques et les accidents, peu de familles renoncent à envoyer leurs adolescents en “initiation school” et peu de jeunes gens les refusent. Passé un certain âge, ne pas avoir été initié pour un jeune homme devient un vrai problème dans sa communauté et sa famille. Ne pas être circoncis c’est rester un petit garçon aux yeux de sa communauté. La circoncision dans le bush ou sur la montagne, avec des lames de rasoir ou des coupe-choux plus ou moins bien aiguisés est le symbole de l’accession à l’âge d’homme. Celui qui ne pleure pas montre qu’il a renoncé à l’enfance. Cette cérémonie marque au point que Nelson Mandela y fait allusion dans ses mémoires, et que l’artiste sud-africain Colbert Mashile a fait de la réflexion sur traditions et culture un des thèmes de son travail.

Les milliers de morts ou mutilés du fait de la persistance de ces coutumes posent l’éventualité de la suppression pure et simple de ces pratiques. Comme le mentionne un des interviewés de l’article du Mail & Guardian, membre de la commission de réflexion sur les écoles d’initiation, on peut s’interroger sur le bien fondé d’une pratique culturelle lorsque sa réalisation met en danger des individus, et qu’elle se traduit par des morts ou des mutilations.

Une loi interdisant les écoles d’initiation serait théoriquement possible, mais elle contreviendrait à la non discrimination du fait de la culture inscrite dans la constitution sud-africaine. Un des rois Xhosa a d’ailleurs violemment critiqué qu’on puisse évoquer l’éventualité de mettre fin à une pratique millénaire. Un défenseur souligne qu’en supprimant l’initiation, on rendrait celle-ci clandestine car les communautés n’y renonceraient pas et qu’on augmenterait le risque d’accidents. La solution serait donc dans un contrôle accru, et dans le financement par l’assurance santé publique des greffes de pénis.

Cette nouvelle controverse illustre bien les tendances shizophrènes de l’exemplaire constitution du pays. Le respect des cultures d’origine est un des piliers de la nouvelle Afrique du Sud. Cependant certains aspects culturels peuvent mettre en danger des vies, attenter gravement à l’identité des personnes. Le jeune homme interviewé par le Mail & Guardian n’a plus de pénis depuis une dizaine d’années, ce qui ne fait pas qu’entraver sa vie sexuelle et reproductive mais a des conséquences quotidiennes invalidantes.

Un aspect moins évoqué de ses écoles d’initiation est le fait qu’elle perpétue des rôles très genrés qui renforcent le pouvoir patriarcal au sein des familles, et excluent d’emblée les femmes comme dépositaires de toute propriété, pouvoir de décision sur les grands évènements concernant la communauté (les conseils de village sont masculins, la médiation avec les ancêtres est masculine). Pour des garçons dont l’orientation sexuelle ne serait pas l’hétérosexualité, les écoles d’initiations présentent un risque, avec des “mesures correctives” visant à reprogrammer les préférences sexuelles. Un film abordant le thème de l’homosexualité dans les écoles d’initiation “Inxeba” qui a été choisi pour représenter l’Afrique du Sud aux Oscars a été interdit de diffusion à Port Elizabeth, suite à l’intervention d’un roi Xhosa qui en trouvait le thème insupportable et insultant pour son peuple.

La construction de la masculinité en Afrique du Sud est une vraie question lorsqu’on voit l’ampleur des violences faites aux femmes et l’intolérance homophobe de certaines parties de la société. C’est aussi un thème récurrent du travail très intéressant de Hudzanai Chiurai, artiste zimbabwéen très éclectique dont j’ai piqué quelques oeuvres exposées au Zeitz Mocaa pour illustrer cet article. Comment produire une masculinité non toxique (et pas seulement pour les femmes)? Est-il possible de travailler sans heurter les communautés traditionnelles? Un défi que le gouvernement, empêtré dans sa cuisine pré-électorale n’est pas vraiment près de relever…

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