Molefe, Mo le fait pas?

Le dernier hashtag à la mode sur les réseaux sociaux sud-africains ces deux dernières semaines, c’est #lifeofbrian . On y trouve un nombre de tweets souvent assez comique sur une situation politique qui n’incline pas à la mélancolie…

Nous avons laissé Brian Molefe, en novembre dernier, après la publication du rapport sur la “State Capture”, pleurant en conférence de presse, et inventant un “shebeen” à Saxonwold (lieu de résidence des Gupta) où il aurait passé du temps, à l’insu de sa femme. Un peu éclaboussé par le scandale, il décidait quelques jours après la parution du rapport, de donner sa démission, pour ne pas nuire à la réputation et au bon fonctionnement d’Eskom (également surnommée Eishkom), la compagnie publique d’électricité. Cette attitude avait été saluée comme un exemple de responsabilité, dans un pays qui n’y est guère habitué (relire les précédents posts).

 

En janvier dernier, Brian Molefe refaisait parler de lui alors que l’ANC du North West était en ébullition puisque Papa Zuma avait demandé à un des parlementaires de cette province de démissionner pour laisser sa place au pauvre Brian, privé de moyen de subsistance depuis sa démission (enfin presque puisqu’il devait toucher comme bonus de départ 30 millions de rands comme retraite anticipée). Brian devint donc parlementaire, et nombre de pronostiqueurs se virent fort surpris lorsqu’il ne décrocha pas le ministère des finances au moment du houleux remaniement qui coûta son poste à Pravin Gordhan et précipita la dette de l’Etat sud-africain au statut de junk bond. Quelques cadres de l’ANC auraient émis (pour une fois) quelques réserves.

Voilà donc Brian Molefe, prêtant serment devant Mbaleka Mbete, numéro un du parlement en janvier, frais et dispo comme un écolier lors de la rentrée des classes. Tout semble rentré dans l’ordre quand soudain, le 12 mai dernier, nouveau coup de théâtre, Brian Molefe démissionne du parlement pour reprendre sa place chez Eskom, tranquille, comme si rien ne s’était passé. La nouvelle ne passe pas inaperçue. Quelles mouches ont piqué Brian et ses amis du conseils d’administration de la compagnie d’électricité? Quel sont les motifs d’un tel revirement? Monsieur de la Rochefoucauld (non pas Maxime, l’autre!) l’avait bien dit: “c’est l’intérêt qui guide le monde”. Tout est (bien sûr) une histoire de gros sous…

Parmi les explications successives et embrouillées de Brian, d’Eishkom et de Lynn Brown, ministre des entreprises publiques, quelques pistes. Brian Molefe avait démissionné, pour “ne pas nuire à la gouvernance” de l’entreprise publique, pensant faire jouer la clause de retraite anticipée qui lui assurait un versement confortable de 30 millions de rands (environ 2 millions d’Euros) malgré les seulement dix-huit mois qu’il avait passé à la tête de l’entreprise publique. Las. Il n’avait pas assez bien lu son contrat. Il ne remplissait pas les conditions d’âge pour la retraite anticipée. Brian n’entendait pas pour autant renoncer au pactole (sans blague: honnête et fauché, c’est pas franchement une position enviable dans ce pays).

Il a donc engagé des discussions avec le conseil d’administration, qui avait justement du mal à le remplacer, bien qu’ayant rendu publique (comme exigé par la loi) la vacance de poste et recherché activement un successeur. Le faisant office de CEO était récemment embourbé dans une affaire de favoritisme, de contrats accordés pour une somme dépassant le milliard (!) de rands à un société dont il ignorait que sa belle-fille était mandataire sociale. Bref, début mai, les discussions aboutissent à la démission surprise du Parlement et, le 15 mai à la réinstallation de Molefe dans le fauteuil qu’il avait quitté six mois auparavant. Il est accueilli en véritable rock star au siège d’Eish!kom  lors de son retour… Vous imaginez Jean-Bernard Levy qui serait allé faire un tour ailleurs pendant six mois, accueilli comme ça Avenue de Wagram?

Malheureusement pour lui, ce retour au bercail n’est pas passé inaperçu. La ministre Lynn Brown a été convoquée à Luthuli House (le siège de l’ANC) pour s’expliquer devant les autorités du Parti sur cette décision, qui si elle arrange les affaires de Zuma et de ses amis Gupta, notamment sur le deal portant sur la construction d’une centrale nucléaire a rencontré des réticences chez les non guptaphiles. L’opposition a déposé le 15 mai devant la Haute Cour de justice du Gauteng une interdiction du retour de Molefe aux manettes d’Eskom. La ministre des entreprises publiques a vaguement toussé que, comme le package départ anticipé à la retraite ne fonctionnait pas, il était bien moins coûteux pour l’entreprise publique de réinstituer l’impétrant que de lui payer, sur les deniers de l’entreprise (puisque le fond de pension avait refusé la demande) les 30 millions de rands auxquels il estimait avoir droit. Cette explication n’étant pas suffisante, l’impétrant ajoutait qu’en fait, il n’avait pas vraiment démissionné, mais pris des congés sans solde. Congés pendant lesquels, bien sûr, il avait trouvé amusant de se faire nommer au parlement. L’ennui c’est qu’on ne peut pas être à la fois parlementaire et détenir un poste dans une société publique… Bref un imbroglio qui a connu un nouvel épisode hier (le 23 mai) en attendant la décision de la Haute Cour, avec une commission parlementaire ad hoc réunie pour entendre les explications de la ministre très surprise par le niveau d’hostilité rencontré par cette décision… Inutile de dire que la ministre n’a pas convaincu ses contradicteurs, au premier rang desquels l’ex-ministre des finances Pravin Gordhan, du bien fondé de sa décision.

Seul l’avenir (et la Haute Cour) nous dira si Brian Molefe peut légalement reprendre le chemin de son bureau (et prétendre aux gratifications salariales qui vont avec). On n’est pas à l’abri d’un énième retournement de situation, mais les tensions au sein de l’ANC et les passes d’armes pour la succession de uBaba Zuma laissent présager une fin d’année agitée…

Bref, je suis allée au WEF…

La semaine dernière se tenait à Durban la version pour l’Afrique du World Economic Forum. N’écoutant que mon courage et l’intérêt de mon lectorat, et aussi la possibilité d’avoir un premier aperçu de cette grande cité portuaire qu’est l’ex-Port Natal, je me suis décidée à y faire un tour. Ces fora (c’est le pluriel de forum pour les béotiens ou ceux qui auraient oublié leur latin), ces fora donc, se sont beaucoup développés partout dans le monde ces dernières années et il me paraissait que je pourrai peut-être y glaner des informations inédites. Le thème de cette année était: “Achieving Inclusive Growth”.

Quels sont les enseignements que j’ai tirés de cette escapade de vingt quatre heures? (moins que le président Zuma ou son ministre des finances, ou même Robert Mugabe, qui sont restés les trois jours!!!)

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Sur la forme: une mise en scène particulièrement efficace des pouvoirs politiques, civils et économiques

C’est la seconde ou troisième fois que je viens dans ce genre de manifestation et j’y suis fascinée par le professionnalisme de l’organisation. Tout de même rassembler sur trois jours une grande partie des chefs d’Etats et ministres des gouvernements africains pour les faire dialoguer avec les grands acteurs économiques internationaux et les grandes ONG, c’est en soi un exploit. Le Centre des Congrès Chief Albert Luthuli (un des quatre prix Nobels sud-africains, mais si!) était presque protégé comme Fort Knox. Grilles sur tout le périmètre, policiers en armes, compagnies de sécurité privées à l’intérieur, portiques et détecteurs de métaux à l’entrée de l’hôtel Hilton et du Convention Center. Contrôle électronique des cartes d’accès, donnant la possibilité d’entrée dans les différentes zones. Installation dans les couloirs des coins medias avec journalistes armés de caméras et de micros. Sans compter une partie spectacle assurée par des zoulous en costumes traditionnels venant sonner régulièrement de la trompe devant l’entrée de la salle plénière. C’était quand même impressionnant pour moi de croiser, en chair et en os ces politiques et ces personnalités connues via les chaînes d’information ou les réseaux sociaux. “Tu as vu? C’est Macky Sall?”. “Tu savais toi que Forrest Whitaker était investi dans l’éducation?”. “Mais c’est Cyril Ramaphosa!”. Hélas, au grand dam de mon chauffeur de Uber, je n’ai réussi à apercevoir ni Jacob Zuma (il faut dire que j’ai séché le dîner culturel où il a fini en dansant), ni Bob Mugabe (qui fermera les yeux sur cette familiarité).

Sur le fond: rien de nouveau sous le soleil

Les trois jours étaient rythmés par des discussions et des séances pleinières, avec des thèmes aussi variés (et alléchants) que: la croissance, le leadership, les migrations, le chômage, la corruption, l’éducation, la recherche, les ressources naturelles, le digital, les systèmes de soins, les inégalités… De quoi se cultiver et donner de la visibilité aux activités et aux centres d’intérêt des grands sponsors du forum. Pour avoir suivi deux plénières et deux sessions, je dois avouer que je n’y ai pas appris grand chose, ni les questions, ni les réponses n’étaient nouvelles, mais j’ai quand même eu l’occasion de ricaner. Et ma foi, de temps en temps, ça détend.

Quand par exemple Robert Mugabe, les yeux ouverts (non, il ne dort pas! Il ferme les yeux pour les protéger de la lumière!) affirmait sans sourciller que le Zimbabwe était le second pays le plus prospère du continent après l’Afrique du Sud. Je ne sais pas si c’était avant qu’Eskom menace de couper sa fourniture d’électricité au Zimbabwe pour cause de factures impayées. J’ai eu le plaisir de voir en “live” notre nouveau ministre des finances, l’élégant Malusi Gigaba, qui jouait la carte de la confiance en l’avenir et donnait aux représentants de l’économie mondiale présents l’assurance d’une stabilité du pays et des structures économiques qui allaient à l’encontre des proclamations faites en interne de recherche de Radical Economic Transformation.

Et j’ai bien rigolé aussi quand, dans la session sur les systèmes de santé, le ministre de la santé a dit que son objectif était de créer un système universel de santé en Afrique du Sud. Compte-tenu de l’état du système public actuel avec des hôpitaux bondés au personnel exténué, et la dégradation de la note de la dette souveraine du pays qui va rendre difficile le financement du projet. Quant au devenir des actuels bénéficiaires de plans de santé privés, le ministre ne semblait pas avoir de doute qu’ils rejoindraient sans arrière pensée le système public… J’ai aussi bien ri, mais je suis mauvaise, quand des représentants d’industries pharmaceutiques étaient représentés, au côté d’ONG et de politiques, expliquant comment résoudre tous ces problèmes et jurant la main sur le coeur qu’ils participaient au développement du continent sans la moindre arrière pensée. L’Afrique ne connaît elle pas une croissance démographique qui garantit les débouchés d’un grand nombre de produits? C’est ce qu’on appelle du gagnant-gagnant!

J’étais carrément hilare quand ce grand tiers-mondiste reconnu qu’est Wolfgang Schäuble (ministre fédéral des finances allemand NDLR), à l’issue de ce qui ressemblait quand même à un “crash course” d’économie pour le ministre des finances sud-africain Gigaba: “si vous voulez gagner ces points de croissance qui permettront d’assurer l’avenir de votre pays, il faut que vous vous engagiez à une certaine stabilité, un leadership engagé et responsable”. Le génial Schäuble a ensuite proposé rien de moins qu’une “conférence de Berlin”* pour réfléchir sur la refondation de l’économie du continent.

En fait: une superbe plateforme pour réseauter

Bref, de l’avis de ceux que j’ai pu interroger sur ce qu’ils retiendraient de ce forum, le grand intérêt de ce genre d’évènement, c’est de fournir les carnets d’adresse et les répertoires de cartes de visite. C’est aussi un excellent moyen de rencontrer ceux qui comptent dans la politique et l’économie du continent, de prendre contact, de les jauger, d’être catalogué dans “ceux qui en étaient”. Une question d’affirmer son statut? L’important, c’est ce qui se passait dans les salles bilatérales, ou autour de cafés, ce que vous ne lirez dans aucun compte-rendu. Finalement, le WEF est au niveau mondial ce qu”étaient l’Opéra ou le théâtre à Paris pour la France du XIXème siècle: il fallait en être et y être vu, quelle que soit la qualité de la pièce qu’on y jouait.

Pour ma part, j’ai retenu un chiffre: du fait de son dynamisme démographique, le continent africain doit créer vingt millions d’emplois par an jusqu’à 2020 pour répondre à la demande des entrants sur le marché (qui est déjà loin du plein emploi). Les systèmes éducatifs en place sont loin d’avoir absorbé en quantité et en qualité les besoins de cette jeunesse. Pas sûr que ce soit un facteur apaisant pour les troubles divers dans les universités du continent.

Une dernière anecdote: je suis allée assister à une session sur l’éducation où un certain nombre d’organismes présentaient les solutions qu’ils proposaient pour augmenter le taux d’alphabétisation et d’éducation. Le panel était assez hétéroclite. Il y avait une productrice proposant des vidéos éducatives, un représentant d’une société indienne proposant le sous-titrage de programmes télé populaires pour accroître l’alphabétisation des adultes et leur permettre de lire le journal par exemple. Une représentante des écoles Bridge, des écoles low-cost financées notamment par Mark Zuckerberg. Personne ne s’est permis d’évoquer les ennuis de cet organisme au Kenya et en Ouganda où des jugements leur ont ordonné de plier bagage. Il y avait également un représentant du Boston Consulting Group racontant la mission qu’ils avaient faites pour le gouvernement d’une des provinces indiennes et qui avait amélioré sensiblement les scores des élèves des écoles publiques. Ce qui m’a marquée c’est la présence dans l’assistance du vice-président Cyrille Ramaphosa, et ce d’autant plus que dans son discours de clôture il mentionnait l’éducation des jeunes comme une des priorités des gouvernements africains. Personnellement, j’ai apprécié…

*Pour les plus jeunes ou les plus vieux d’entre nous, pour les étourdis et ceux qui ont tout oublié, c’est par la “Conférence de Berlin” de 1884-1885 que tout a commencé. Elle est un peu considérée comme le péché originel de la colonisation européenne de l’Afrique.

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Elsie Mhlope et le Durban Gospel Choir en clôture du World Economic Forum

Quelque chose de pourri au royaume de Molière?

Pour une fois, ce billet ne va pas avoir comme objet la politique sud-africaine. Puisque nous sommes à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle française, j’ai décidé d’évoquer la France vue de l’étranger et en l’occurrence, de l’Afrique Australe. L’avantage de voyager c’est de voir son pays avec des yeux différents, notamment dans les yeux de ses interlocuteurs. Après dix-huit mois de pérégrinations sud-africaines, j’ai pu recueillir des opinions très variées , parfois erronées, et toujours intéressantes de sud-africains sur la France et les français.

Ces conversations, souvent sur le mode badin avec des personnes rencontrées au hasard d’un voyage, en marge d’une conférence, d’un séminaire, d’un déjeuner ou dîner, ont la vertu de donner un angle sur notre propre pays que nous n’avons pas spontanément. Des questions, des observations lancées à la volée montrent la différence entre la représentation que nous, français, forcément un peu fanfarons, fiers de notre histoire, nous qui avons donné au monde, entre autres trésors de l’humanité, Paris, la plus belle ville du monde, les Lumières, l’accordéon, les droits humains, le camembert, Marie-Antoinette, Yvette Horner et Mireille Mathieu, et celle que se forgent les bipèdes exotiques et bigarrés implantés outre-Zambèze…

La première surprise c’est que finalement, la France n’est pas le centre du monde!!!! Et oui, amis lecteurs, je vous sens tout désemparés, consolez-vous, ce n’est pas bien grave mais ici la France, cela ne signifie rien pas grand chose. C’est tout juste si les amateurs de rugby se souviennent qu’on a failli gagner une coupe du monde* (mais le terrain était lourd, les sangliers avaient mangé des cochonneries, etc.).

Les autochtones amateurs/ amatrices de comédies romantiques ont l’idée que se marier à Paris c’est presque aussi bien que convoler à Venise, mais elles n’ont qu’une idée imprécise d’où les situer sur une carte et de ce qui les différencie. D’ailleurs non Sean, mon chou, Paris ne ressemble pas à Franshoek! Quant à la situation politique, si les journalistes reprennent avec plaisir la fameuse réflexion de Marie-Antoinette “let them eat cake” (“qu’ils mangent de la brioche!”) pour fustiger à l’envi les tendances des dirigeants d’Afrique Australe à se goinfrer pendant que leur population peine à joindre les deux bouts, elle suscite très peu de commentaires ici. Le championnat de football anglais est plus commenté que le Brexit… ou que la politique française…

Quelques infos arrivent à voyager… Malheureusement elles oeuvrent peu pour établir une image idyllique de notre pays (la première destination touristique au monde clamait triomphalement notre ministre des affaires étrangères!). Un chauffeur de taxi du Cap à qui nous disions que nous venions de France nous disait qu’il ne connaissait rien de la France… si ce n’est que nous avions un président qui avait autant de femmes que le président Zuma (sic)… Classe!

Parfois dans les dîners mondains des interlocuteurs polis essaient de se rencarder sur la vie politique française. Souvent, alors que je me perds à essayer d’en résumer les évènements récents, on me répond que finalement, c’est assez similaire à ce qui se passe localement. Maltraiter des migrants qui vous piquent votre travail et vos avantages acquis? C’est dans l’ordre des choses! Embaucher sa femme et ses enfants? Rien de plus normal!  Zuma depuis qu’il est au pouvoir a contribué largement à l’établissement de sa progéniture (et elle est nombreuse, avec quatre femmes officielles, plus des petites aventures extra-conjugales pour être président, on n’en est pas moins homme!).

Faire protéger ses ex à grand frais par l’argent du contribuable? Mais bien sûr que c’est normal! Nkozasana Dlamini Zuma, ex-femme de Zuma (et prétendante à sa succession) circule ces derniers temps avec une protection de la garde présidentielle. “Imagine t’on le Général de Gaulle mis en examen?”. Ici, dans un pays où avoir fait de la prison sous l’apartheid sert de viatique en politique, on n’a pas vraiment de problème avec un dirigeant mis en examen. Zuma ne perd pas une occasion de dire qu’il ne craint pas la prison, ayant connu les geôles de l’apartheid…

François Fillon évoque t’il une cabale des juges à son encontre? Mais il devrait prendre exemple sur le président Zuma qui a déclaré, pas plus tard que la semaine dernière que l’utilisation des moyens judiciaires par ses adversaires (on est dans un régime de common law et ses gens là se traînent devant les tribunaux pour un oui ou pour un non) n’était rien de moins qu’un comportement anti-démocratique… D’ailleurs Zuma a 789 charges qui pèsent contre lui et l’un des enjeux de la bataille qui se joue jusqu’au congrès de décembre, négocier son immunité judiciaire.

Alors, les candidats à la présidentielle française peuvent toujours aller se faire tailler un (voire plusieurs) costard(s)! Ils sont largement dépassés. Il va falloir leur en faire bouffer, des compléments alimentaires pour qu’ils soient à la hauteur et défient l’inventivité des politiques sud-africains!

*de rugby évidemment, les footballeurs français ayant eu une attitude lamentable sur laquelle il n’est pas opportun de revenir

“Donc, voici l’hiver de notre déplaisir”*

Nous avons donc laissé le rusé Jacob la semaine dernière, après un remaniement nocturne signant la mainmise du clan Zuma sur les ressources de l’Etat sud-africain sous couvert de “radical economic transformation”. Où-en-est-on dix jours après? Comment ont réagi les sud-africains et quelles sont les prochaines étapes? Il semble ici qu’on se prépare à un “winter of discontent” comme l’écrivait joliment Shakespeare dans la scène d’ouverture Richard III. Et les épisodes politiques à venir n’auront rien à envier à la plus noire des tragédies du Barde… Car Zuma ne se rendra pas sans livrer bataille, s’il faut lui reconnaître une qualité, en plus de la ruse, c’est celle de l’opiniâtreté.

Reprenons la chronologie des derniers jours:

29 mars: à l’issue des funérailles d’Ahmed Kathrada, “uncle Kathy”, vétéran vénéré de la lutte contre l’apartheid et compagnon de prison de Mandela, Zuma révoque son ministre des finances et remanie son gouvernement en y conservant uniquement des fidèles. Les non-sanctions de Bathabile Dlamini, responsable de la gestion catastrophique des “social grants” et de Nomvula Mokonyane, ministre des “water & sanitation”, dont le ministère affiche un taux d’échec de gestion de la ressource et un taux d’endettement record qui conservent leurs postes sont vues comme des indices du resserrement autour de Zuma d’une équipe qui lui est redevable, malgré le discours sur la “radical economic transformation” pour laquelle le maintien de Gordhan et Jonas aurait été un obstacle.

30 mars: Les partis d’opposition demandent à la numéro un du parlement le vote d’une motion de défiance contre Zuma. Un certain nombre de poids lourds de l’ANC, dont le vice-président Cyril Ramaphosa, le secrétaire général Gwede Mantashe et le trésorier général Zweli Mkhize font entendre leur désaccord avec la décision du président de limoger son ministre des finances. Le SACP, dont est issu Gordhan, le comité d’éthique de l’ANC ainsi que des vétérans demandent à Zuma de démissionner. Les pro-Zuma de l’ANC, notamment les représentants de l’ANCYL (la youth league de l’ANC) et de ANCWYL (la women’s league) montent au créneau pour dire que le moment n’est pas à la dissension mais au regroupement autour du président et fustigent violemment ceux qui expriment des voix discordantes. Pendant le week-end, et au début de la semaine du les concertations se succèdent à l’ANC qui a battu le rappel dans les provinces pour l’occasion. La numéro un de l’assemblée, Baleka Mbete revient en catastrophe de l’étranger où elle était en déplacement pour participer aux débats.

En début de semaine, des opposants à Zuma ont lancé le mot d’ordre (peu suivi) pour un #blackmonday, où les sud-africains sont appelés à s’habiller en noir pour exprimer leur réprobation à la politique de Zuma. Les partis d’opposition annoncent une journée d’arrêt de travail et de manifestations le vendredi 7 avril. Le ministre des finances nouvellement nommé, Malusi Gigaba prenant son poste annonce que le remplacement d’un individu ne peut pas avoir de conséquences économiques immédiates, qu’il faut lui laisser prendre ses marques dans son nouveau poste.

3 avril: la terre tremble à Johannesburg et l’agence de notation Standards & Poor annonce qu’elle dégrade la note souveraine de l’Afrique du Sud qu’elle classe désormais en “junk bond” ce qui va rendre plus difficile à l’Etat sud-Africain les emprunts à l’extérieur pour refinancer sa dette qui ne cesse d’augmenter. Le milieu économique sud-africain exprime son inquiétude.

4 avril: l’agence de notation Moody annonce elle aussi une dégradation de la note de l’Afrique du Sud en “junk bond”. Le compte twitter de la présidence de la république annonce que manifester contre le gouvernement est illégal (sic), les trois dissidents les plus célèbres de l’ANC vont à Canossa et présentent des excuses à Jacob Zuma pour leurs prises de position publiques.

Pendant la semaine, les cérémonies d’hommages rendus à Ahmed Kathrada ont lieu dans tout le pays, qui servent de tribune à Pravin Gordhan qui ne manque pas de rappeler à la tribune la lettre que Kathrada avait envoyée à Zuma l’an passé après le Nkandlagate pour lui demander de démissionner. Les journaux annoncent que le JSE (Johannesburg Stock Exchange) a lancé une enquête pour comprendre les mouvements à la hausse détectés sur les actions de la société Oakbay appartenant aux Gupta quelques heures avant la démission de Gordhan.

Des membres de la famille de Zuma, des affidés comme certains ministres ou la présidente de la compagnie aérienne nationale Dudu Myeni, se relaient pour expliquer à la presse que la dégradation de la note souveraine n’est pas une mauvaise chose, que cela va permettre à l’état sud-africain de renégocier selon ses propres termes, les conditions de son endettement. Visiblement, ils n’ont pas trop suivi ce qui s’est passé en Argentine, en Grèce et dans les pays dont la note de la dette souveraine a été dégradée…  La nouvelle se répand que le deal avec les russes pour la construction d’une centrale nucléaire très coûteuse (mais rapportant des contrats de fournitures intéressants à la famille Gupta) est réactivé, avec des dates de lancement d’appels d’offres déjà programmées.

5 avril: La “speaker” du parlement Baleka Mbete annonce qu’un “vote of no confidence” est planifié pour le mercredi 18 avril accédant à la demande des partis d’opposition.

6 avril: après la cérémonie d’hommage à Ahmed Kathrada en la Cathédrale Saint George du Cap, des organisations de la société civile appellent à occuper les rues de Cape Town autour du Parlement pour dialoguer. Un mouvement similaire a lieu sur Church Square à Pretoria.

7 avril: des dizaines de milliers de sud-africains défilent notamment dans les rues du Cap de Johannesburg et de Pretoria pour clamer leur opposition à Zuma. Des sud-africains de Londres se sont également rassemblés sous le même mot d’ordre sur Trafalgar Square. Le DA a finalement renoncé à marcher sur le siège de l’ANC Luthuli House dans le centre de Johannesburg pour demander la démission de Zuma, les jeunes de l’ANC ayant menacé de représailles les manifestants qui oseraient s’approcher. Des démonstrations pacifiques ont lieu un peu partout certains manifestants allant jusqu’à se poster devant la demeure des Gupta à Saxonwold, faubourg huppé de Johannesburg. Les Gupta peu à l’aise se feront même livrer un véhicule blindé militaire pour pouvoir se protéger… L’ampleur du mouvement n’est pas suffisante pour enclencher quelque réaction. Malgré la brève apparition de l’archevêque Desmond Tutu au côté des manifestants au Cap, la revendication du rassemblement d’une partie très large de la population n’est pour l’instant pas vérifiée.

Forts de la réussite de ce premier test, les organisateurs ont lancé un nouveau mot d’ordre pour le mercredi 12 avril. Une occasion de voir si le mouvement prend et se renforce, et réussi à fédérer au delà des organisations initiales, ce qui est loin d’être acquis.

Le clivage racial se fait encore sentir et des opposants à Zuma n’ont pas voulu se joindre à un mouvement qu’ils percevaient comme mené par des blancs des classes moyennes et supérieures. Les commentaires sur les réseaux sociaux mentionnent notamment le manque de réactivité de la population blanche, prompte à prendre la rue lorsqu’on touche à son pouvoir économique, mais qu’on n’a pas vu se mobiliser lors des évènements de Marikana ou contre d’autres injustices qui touchent en majorité la population pauvre noire.

Les funérailles et hommages aux héros de la libération font l’objet de joutes entre les différentes factions de l’ANC. Pravin Gordhan et Mcebisi Jonas ont été hués et empêchés de s’exprimer par des membres de l’ANCYL lors d’un hommage rendu à Durban à “Uncle Kathy”. Embêté par les démonstrations et le fait qu’elles n’aient pas été totalement anecdotiques, le président Zuma a trouvé hier la parade, lors de son discours en hommage à Chris Hani, leader du parti communiste sud-africain assassiné en 1993, dénonçant des manifestations racistes, où des nombreux panneaux auraient comparé Zuma à un singe.

L’argument du racisme et de la division de la nation arc-en-ciel selon des lignes raciales est l’argument final auquel le président Zuma a affaire en dernier recours. Soufflant sur des braises mal éteintes. Des jeunes de l’ANCYL ont récemment mis en cause la légitimité de Barbara Hogan ancienne membre de la branche armée de l’ANC clandestine et ancienne ministre et veuve d’uncle Kathy, de s’exprimer, sous prétexte qu’elle était blanche et donc raciste. Certaines sources laissent entendre que les Gupta auraient loué les services d’une agence de Public Relations londonienne, Bell Pottinger pour attiser le feu de la discorde raciale. Ce sont les services de cette agence qui auraient concocté la campagne contre le “white monopoly capital” en octobre dernier, cet élément de langage apparaissant soudainement dans le débat public et relayé par des comptes twitter nouvellement créés.

Les semaines qui viennent s’annoncent donc intéressantes, au delà de la menace de “dérive à la zimbabwéenne” déclinée à l’envi dans les commentaires économico-politiques. Ce qui est sûr c’est que la démocratie sud-africaine connaît là son épreuve la plus sérieuse depuis l’accession de Mandela au pouvoir et que l’ANC va devoir choisir entre la soumission entière à la volonté de domination (et d’accaparement) d’un chef ou le respect de l’héritage de Mandela et de ses compagnons, et leur rêve de construction d’une société multi-raciale plus juste. La bataille qu’a engagée le parti très minoritaire UDM auprès de la cour constitutionnelle pour l’obtention du vote à bulletin secret  le 18 avril est un épisode important, comme le sera la manifestation du 12 avril.

Mais on ne doit pas s’attendre à ce que Zuma se rende sans livrer une bataille pour laquelle il s’est révélé jusqu’à présent fin connaisseur et manipulateur des rouages politiques locaux…

“Je suis déterminé à être un scélérat, et à haïr les frivoles plaisirs de ces jours. J’ai tramé des intrigues, de perfides prologues, grâce à des prophéties d’ivrognes, des libelles et des rêves”… Richard III

*William Shakespeare Richard III “Now is the winter of our discontent”…

Une semaine politique sans queue ni tête…

Jacob Zuma n’a pas attendu le jour des fous pour jouer une farce qui laisse les sud-africains pantois. La semaine politique a été folle et chargée pour la nation Arc-En-Ciel, prélude au premier avril?

En résumé accéléré, en début de semaine, le rusé Jacob rappelle au pays son ministre des finances Pravin Gordan et le second de celui-ci Mcebisi Jonas, partis faire une tournée en Grande Bretagne et aux Etats-Unis pour rencontrer des investisseurs et les convaincre de la solidité de l’économie sud-africaine et de l’intérêt pour eux d’investir dans le pays. Les raisons du rappel sont confuses, on a évoqué tout d’abord  le fait que “le président n’aurait pas donné son accord à ce voyage”.

On a supposé un lien avec les intérêts de la famille Gupta (lire ici) alors que s’ouvre, à Johannesburg, le procès que ces amis du président (aussi surnommés le “Saxonwold Shebeen”) intentent au ministère des finances suite aux décisions, il y a quelques mois, de toutes les banques sud-africaines auxquelles ils avaient affaire de cesser de traiter avec eux et de fermer les comptes de leurs entreprises. Enfin, après que le président a procédé nuitamment à une démission brutale des deux rappelés sans consultation préalable du NEC (National Executive Committee) de l’ANC comme c’est l’usage, on a laissé entendre que le président Zuma aurait eu vent d’un rapport d’espions (appelé ici intelligence report) faisant mention d’un (improbable) complot de Gordhan et Jonas, partis en Grande Bretagne et aux Etats-Unis pour négocier le renversement de l’Etat sud-africain.

Cette semaine a aussi été marquée par le décès d’une des figures emblématiques de l’ANC, Ahmed Kathrada, affectueusement surnommé “Uncle Kathy”, ancien compagnon de Mandela, jugé comme lui lors du procès de Rivonia, et enfermé aussi pendant 27 ans à Robben Island. Uncle “Kathy’, personnage charismatique et plein de sagesse, avait, il y a un an appelé à la démission de Jacob Zuma, devant le nombre d’affaires qui entachaient sa présidence voir ici. La disparition d’oncle Kathy d’une malencontreuse pneumonie, a quelque peu bouleversé les plans de Zuma qui a attendu la fin des funérailles de ce dernier pour annoncer son remaniement ministériel, et la démission des deux principaux responsables du ministère des finances.

La veuve de Kathrada, Barbara Hogan, ancienne ministre, a demandé expressément au président de ne pas assister aux obsèques, exposant les failles qui traversent l’ANC. Des cérémonies d’hommage à Uncle Kathy se déroulent dans tout le pays dont certaines se sont transformées en manifestations anti-Zuma. Vendredi le parti communiste sud-africain, le SACP a demandé à Zuma de démissionner.

Bref les conjectures vont bon train. Twitter s’affole. Le rand, dont le cours s’était raffermi ces dernières semaines s’est de nouveau dévalorisé, plongeant le monde économique dans l’inquiétude. Mais la probabilité que le rusé Jacob renonce de lui-même à son poste et à la possibilité de mettre à profit les derniers mois de sa présidence pour maximiser à la fois son “indemnité de départ” et minimiser les risques qu’il soit poursuivi pour les diverses malversations dont il est soupçonné est à peu près aussi élevée que celle que l’engagement d’une équipe de pingouins culs-de-jatte sur le Tour de France…

Finalement, la seule bonne nouvelle de la semaine en Afrique du Sud vient peut-être de la province du Cap Oriental où les membres de la communauté rasta viennent de gagner la première manche dans une bataille juridique pour obtenir le droit de cultiver et de consommer chez eux leur propre marijuana, appelée ici Dagga, chez eux. Les usagers voulaient être traités de la même façon que les consommateurs d’alcool ou de tabac. Il y a une vingtaine d’années, le Dagga Party of South Africa avait plaidé (sans succès) que les dispositions du “Drugs and Trafficking Act” entravaient la pratique de la religion rasta. Hier, la Haute Cour a déclaré inconstitutionnelle l’interdiction du Dagga. La décision prise par la Haute Cour n’est pas encore définitive, mais c’est, selon le leader du DPSA, un pas encourageant. Ce progrès est également la conséquence des démarches engagées pour l’autorisation de l’utilisation médicinale de la marijuana, qui est en train d’être examinée et pour laquelle un circuit légal de production et de distribution est mis en place par l’industrie pharmaceutique à travers la “Medical Innovation Bill”. Reste à convaincre le Parlement d’amender le “Drugs and Trafficking Act”.

“Hopefully as people start to move over from alcohol rather to weed, I will see a happier, healthier country” Jeremy Acton, head of the Dagga Party of South Africa to the Star (April 1st, 2017)

“Choose weed over greed”, un slogan à méditer pour le clan Zuma… Allez, ça vaut bien un petit coup de Bob Marley?

Un peu de douceur(s) dans ce monde de brutes?

Depuis près d’un an, je vous parlé politique, je vous ai parlé lectures, je vous ai parlé voyages, mais je n’ai pas encore abordé un sujet de fond en Afrique du Sud et pas seulement: la nourriture. Ce n’est pas un sujet anecdotique dans ce pays qui se targue d’avoir les plus prestigieux restaurants et chefs d’Afrique.

Une de mes bonnes surprises lors des premiers voyages que j’ai effectué dans ce pays était la variété des cuisines et des goûts auxquels on avait accès. La cuisine sud-africaine est très variée et puise dans les multiples traditions de ceux qui s’y sont installés depuis des siècles ou plus récemment. On peut manger beaucoup très bien et pour des prix très raisonnables en Afrique du Sud, ce qui n’a pas compté pour rien dans notre décision de nous installer ici. Il faut dire que dans la ville d’Afrique ensoleillée où j’ai passé mon enfance le supermarché ressemblait à ça:

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Photo transmise par Thierry Zouérathie

… et qu’il fallait attendre les arrivages bi-hebdomadaires par avion pour avoir des produits frais. On n’a pas ce genre de souci à Johannesburg qui regorge d’endroits où s’approvisionner en denrées diverses et variées, l’agriculture locale produisant à peu près tout, même des faux Champagne, faux Camembert et Faux Brie tout à fait comestibles.

En revanche, il y a un secteur de la cuisine sud-africaine qui laisse à désirer: celui de la pâtisserie. Le dessert, ce n’est pas trop leur truc aux sud-africains, d’ailleurs certains l’appellent pudding, cela vous donne déjà une petite idée… Ce n’est pas que les pâtisseries sud-africaines n’existent pas, c’est juste qu’elles manquent de… elles manquent de ce je-ne sais-quoi qui réjouit les papilles et fait taire toute culpabilité calorique de mes pâtissiers français préférés. Ce qui pèche dans la pâtisserie sud-africaine, ce n’est pas la quantité. Visiblement pour qu’un gâteau soit bon, il faut d’abord qu’il soit gros et visible. Par exemple, comme ça:

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Une sorte de génoise fourrée de crème et recouverte d’une bonne couche de crème au sucre… Rien qu’à regarder une tranche, on a le compteur calorique qui s’affole, sans parler des enzymes gastriques qui se demandent comment absorber les colorants. Celui-ci, au couleurs du pays est assez populaire, on a aussi le “velvet cake” recouvert de copeaux rouge cramoisi… Vous voulez (au choix) du gras, du féculent, du sucre, vous en aurez pour votre argent! Le nombre de calories contenues dans un seul de ces chefs-d’oeuvre correspond à peu de chose près à la ration mensuelle d’une famille de somalis… Les pâtisseries locales sont donc infréquentables, quid des desserts familiaux?

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Les deux desserts fétiches locaux, évoqués comme les incontournables de la gastronomie sud-africaine,  et qu’on vous sert régulièrement dans pensions, tables d’hôtes ou autres lodges, sont le Malva Pudding (!) et la Milk Tart. Que penser de cet héritage pâtissier? Pas grand bien. Amis de la subtilité papillesque, passez votre chemin! Le Cape Malva Pudding(!) est un dessert spongieux comprenant une base de type quatre quarts à la confiture d’abricot, qu’on arrose d’une sauce sucrée à la sortie de la cuisson et que l’on sert (au choix) avec de la crème anglaise ou de la crème glacée. Résultat, un gloubiboulga gustatif dont on ne retire pas grand chose sinon un sentiment de satiété vite atteint et un taux de sucre à affoler votre diabétogramme.

Quant à la Milk Tart… Pour vous dire à quel point ce dessert est populaire, le mois de février est labellisé “National Milk Tart Month” en Afrique du Sud et des concours de milk tarts sont organisés un peu partout dans le pays. Sur une base de pâte brisée on verse une “custard” faite à base de lait concentré, d’oeufs, de sucre et d’extrait de vanille, avec un peu de Maïzena pour lier le tout. Saupoudrez abondamment le résultat obtenu avec de la cannelle… Un summum gustatif! Personnellement j’ai rarement testé de dessert aussi fade et écoeurant…

Bref, la pâtisserie locale, il n’y a pas de quoi en faire un flanc. Le constat s’impose: les douceurs, ce n’est pas leur tasse de thé aux sud-africains. L’histoire récente ne leur a pas laissé le loisir de mettre au point des ganaches délicates, des crèmes Chiboust ou des tartes Bourdaloue… Heureusement qu’à Joburg, ville d’immigration, la communauté française est sauvée du naufrage par Patachon French pâtisserie, dont le propriétaire a fait ses classes chez Le Nôtre… En cas de blues dominical, une dose d’opéra, de tarte au citron meringuée, un Paris-Brest bien crémeux, ou un gros Saint-Honoré et soudain tout va mieux!

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Vous avez dit… camping?

Rassurez-vous, le sujet de ce billet n’est pas une énième critique de la trilogie des 3 P: pastis-pétanque-Patrick qui immortalisa, pour les francophones, le camping des Flots Bleus… mais de ce qui est ici un art, une activité nationale… Le camping ici, c’est du sérieux, et les mois de décembre et janvier sont certainement les mois où il est pratiqué le plus intensivement, puisque, vous l’avez compris, ce sont les grandes vacances sud-africaines! Grosso modo, les sud-africains que je côtoie à Joburg se partagent entre deux catégories:

1) ceux qui vont visiter de la famille, dans un lieu de villégiature: généralement dans l’ex-province du Cap (les jours sont longs et la température agréable, tempérée par la présence de la mer) ou qui louent des maisons dans les mêmes stations balnéaires (Plettenberg Bay, le Cap ou Hermanus sont ici les équivalents des St Tropez, Biarritz et la Trinité sur Mer). Il n’en sera pas question dans ce billet.

2) ceux qui partent à l’aventure, avec leur équipement de camping, et sillonnent les splendeurs paysagères de l’Afrique Australe… Et il y a de quoi faire!

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Les raisons de l’engouement pour le camping? Elles sont sans doute multiples, intuitivement je les classerai en deux grandes catégories: les raisons pragmatico-économiques et les raisons culturelles.

Pour résumer ce que j’entends par “les raisons pragmatico-économiques”: l’Afrique du Sud est plutôt bien fournie en hébergements touristiques abordables, maisons d’hôtes, chalets à louer, mais partir à plusieurs et pour deux ou trois semaines en saison haute peut tout de même finir par se révéler onéreux. Par ailleurs, l’immensité du territoire fait que certaines zones ne sont pas couvertes. Et pour les pays environnants, Namibie et Botswana, majoritairement désertiques, trouver un hébergement en haute saison peut être problématique. Des hébergements par ailleurs de qualité très variable… Avoir son campement avec soi permet aussi d’être plus souple sur les itinéraires et de les composer vraiment à son goût.

Les raisons culturelles concernent surtout les sud-africains d’ascendance afrikaner ou britannique, les noirs ne sont pas très motivés. Mon prof de zoulou par exemple trouve particulièrement absurde d’aller passer ses vacances sous la tente avec un confort restreint… et la probabilité de rencontrer des bestioles peu sympathiques et potentiellement dangereuses pour certaines (la malaria existe encore dans certaines parties septentrionales du pays, comme au Botswana, en Zambie et au Zimbabwe). Dans certains lycées privés anglophones pour les garçons de la bonne bourgeoisie jobourgeoise, une expérience proposée (et tentée par une majorité) est le week-end de camping pères-fils, dans le bush sans confort… une sorte de rite de passage masculin… Pour les  afrikaners, le camping véhicule des souvenirs de l’épisode du Grand Trek, entrepris par les boers (colons d’origine hollandaise) pour échapper aux anglais qui avaient pris possession de la Province du Cap, et fonder au delà du Drakensberg les états libres d’Orange et du Transvaal. Cette épopée en chariots tirés par des boeufs s’affiche dans le marbre des bas reliefs du massif monument des Voortrekker à Pretoria. Une expérience aux dimensions quasi-épiques avec démontage de chariots pour faire face au relief accidenté des montagnes, batailles avec les redoutables guerriers zoulous, etc. On peut aussi y voir tout simplement l’attrait de profiter de la nature et de l’air pur sans intermédiaires, par des citadins lassés des week-ends dans les malls et les gyms climatisés des “suburbs”.

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Le camping ici se pratique comme un art. Si l’on peut trouver sur de nombreuses fermes des emplacements spéciaux pour les campeurs, les sites concentrant des centaines de maisons de toile du type “Les Flots Bleus”ne sont pas d’actualité. La version favorisée du voyage de camping est le voyage itinérant (road trip) avec bivouac. Ce type de voyage demande une certaine préparation. Les plus aventureux (et sans doute les plus jeunes ou les moins argentés) se contenteront de jeter dans le coffre de leur automobile une tente, et des sacs de couchage. Les transports collectifs ne sont pas un bon plan et le voyage avec tente et sac-à-dos n’est pas vraiment recommandé. Le road-trip nécessite une mobilisation quelques semaines voire mois auparavant. Il faut penser à l’itinéraire et anticiper les aspects pratiques.

Personnellement avant d’habiter en Afrique du Sud, je n’avais jamais réalisé à quel point les possibilités d’équipement de camping étaient développés. C’est un secteur économique à part entière! Depuis mon arrivée dans le pays j’achète régulièrement les publications Getaway et Go!, des magazines destinés à promouvoir les voyages individuels en Afrique Australe. Ces superbes publications conseillent des destinations, des itinéraires. De Cape Town au Malawi en trois semaines aller-retour, les incontournables du Botswana, l’essentiel de la Namibie, la découverte de petits joyaux méconnus dans la Province du Eastern Cape… Ils donnent également des indications pratiques: où bivouaquer, comment négocier les routes les plus difficiles (et oui, malgré un très bon réseau routier dans l’ensemble, certaines régions enclavées vus contraindront à des portions de chemin sur des pistes de condition variable!), quel matériel emporter, acheter, louer etc.

J’avais déjà remarqué l’omniprésence dans les centres commerciaux de magasins axés sur la vie en plein air, mais ces magazines sont saturés de compte-rendus de tests comparatifs: la meilleure lampe frontale, la trousse à pharmacie la plus complète, la meilleure tente, la meilleure remorque pour votre quatre-quatre (on parle de vrais quatre-quatre, pas ceux garés le long des trottoirs à Neuilly ou dans le XVIème permettant à leur propriétaire d’accéder en toute saison à leur fermette en Normandie…). Parce que figurez-vous, il y a plusieurs sortes de remorques: de la plus basique: celle qui ne comprend que vos affaires, à celle qui comprend une tente se dépliant autour d’une unité centrale. Je vous passe la description des tentes, de la pop-up tent (pas vraiment pro, excusez-moi, c’est bon pour vous protéger du soleil à la plage ou pour les super-béotiens) à celle (4 couchages) que vous pouvez déployer sur le toit de votre véhicule tout terrain au palace pour lequel vous n’avez pas intérêt à oublier les sardines en partant… La cerise sur le gâteau étant la petite cabine en toile pour vous ménager une certaine intimité pour la douche ou les toilettes chimiques (oui oui vous pouvez aussi transporter ce genre de commodité avec vous, beurk!)…

A l’approche de Noël et de la haute saison, j’ai été abreuvée de jolis catalogues d’équipement pour les vacances en plein air. Et là, vous n’imaginez pas la profusion d’articles: un inventaire à la Prévert… une énumération à la Vian… Dix types de snorkel pour le quatre-quatre: indispensable pour le passage des rivières ou pour éviter l’asphyxie du moteur lorsque l’on est ensablé… les treuils motorisés pour vous sortir des mêmes mauvais pas…  pour le côté “confort”: des lits de camp/matelas, classique, vaisselle de camping, glacières (classiques ou à brancher sur la batterie de votre véhicule, histoire de garder la bière fraîche en toutes circonstances), les chaises et les tables de camping: plastique? aluminium? rectangulaire? carrée? Une vraie caverne d’Ali Baba… Et pour les nostalgiques d’Out of Africa, de Stanley, Livingstone ou de Savorgnan de Brazza, mention spéciale pour Melvill and Moon, le must des fournisseurs pour safari… Personnellement, j’ai un petit coup de coeur dans leur catalogue pour le Rhodes Field Bar en bois sombre, qui permet de transporter et de présenter en toute occasion votre collection d’alcools et de spiritueux (sans oublier les cacahouètes) parce que bon, la classe, on l’a où on ne l’a pas… Quoi que, le petit écritoire pliable pour écrire mes mémoires au soleil couchant en sirotant l’inévitable G & T prophylactique pour la malaria (non homologué par l’OMS).

Vous l’aurez compris, le camping ici n’est pas un passe-temps d’amateur! Pour les paresseux et les moins impécunieux il est possible de louer un véhicule quatre quatre tout équipé (jusqu’à la tourniquette, pour faire la vinaigrette!), ou, fin du fin, faire du Glamping (contraction de Glamour+camping) ou en plus de l’équipement on vous fournira les accompagnateurs qui vous aideront à monter et à démonter le tout, voire à vous préparer en sus le petit repas à la belle étoile. Elle n’est pas belle la vie?