Ce côté-ci du paradis…

Savez-vous lequel des pays d’Afrique reçoit le plus souvent des louanges de la Mo Ibrahim Foundation? Un pays toujours classé dans les premiers du continent pour le niveau de vie et l’éducation de ses habitants, sa culture démocratique et son niveau de transparence? Il se trouve que nous y avons notre maison de vacances depuis dix ans, ce qui me permet une familiarité que n’ont pas forcément ceux qui s’y rendent pour l’attrait de ces plages et de ses “all-inclusive resorts”.

Présenté dans les brochures touristiques et par son office de tourisme, par une citation de Mark Twain, lequel aurait dit, à propos de l’île, que Dieu aurait inventé Maurice, puis le ciel à son image, Maurice est, au-delà de la carte postale, un pays attachant mais aux paradoxes aussi vibrants que les couleurs de ses cieux.

Ce qui séduit très vite à Maurice, c’est le mélange. Un mélange apparemment harmonieux des cultures, le mélange des styles. La cohabitation de traits africains, européens et asiatiques dans un même lieu avait tout pour me plaire, moi qui revendique des racines sur les trois continents. Je suis ravie par les vestiges de vieilles maisons coloniales en bois (en train de disparaître faute d’entretien), les temples hindous aux couleurs de bonbon chimique, des mosquées (ici appelées Masjiid) blanches aux toits verts, des églises en pierre de lave aux toits bleus comme un manteau marial, ou rouge comme la passion du Christ. J’aime y voir déambuler côte à côte les femmes arborant des saris colorés, les rastas à bicyclette, les écolier.e.s et collégien.ne.s en uniforme, les surfers, les vieux messieurs créoles et leurs panamas, et les jeunes en jean et en tongs. J’y apprécie que la vie soit simple et douce. En dehors des périodes de cyclone, le temps est agréable tout au long de l’année. Les ciels du couchant se parent de teintes uniquement visibles sous les tropiques. Et pour les familles avec des jeunes enfants (ce qui était notre cas il y a dix-huit ans lorsque nous sommes venus pour la première fois) l’absence de problème sanitaire et de bestioles dangereuses, et le faible décalage horaire avec l’Europe est un atout certain.

J’aime aussi que les toponymes reflètent l’histoire de l’île et ses différentes périodes. Pamplemousses, Fond du Sac, Souillac, Curepipe, Gros Cailloux, Pointe aux Lascars, Case Noyale, Petite-Rivière, Grande-Rivière, Baie du Tombeau… datant de la domination française, voisinent avec Rose-Hill, Bénarès, Médine, Yémen, probablement attribués pendant la période britannique (encore la faute de Napoléon!). J’y apprécie qu’avec tout juste cent ans de domination française, et malgré cent cinquante ans de colonisation britannique, la langue française soit toujours aussi présente et utilisée dans l’île, avec un accent chantant et quelques particularités de langage. Ici les bureaux de tabac se nomment tabagie, et les distributeurs automatiques de billets les gabiers. On appelle toujours la femme de ménage la bonne et on lorsqu’on parle d’argent c’est en sous…

Mais sous la carte postale paradisiaque, la vision se lézarde un peu… Les versions aseptisées proposées par les voyagistes et les hôtels ne tiennent pas longtemps. Les plages de Maurice n’ont parfois plus rien de naturel, la démocratie ressemble à une oligarchie, et la cohabitation des communautés, bien que plus pacifique que partout ailleurs, n’en recèle pas moins des fractures.

Un paradis écologique?

“Maurice, c’est un plaisir!” clamait un slogan édicté il y a une dizaine d’années, par le ministère du tourisme. Un documentaire d’une grande chaîne française montrait d’ailleurs le ministre Xavier Duval dans une des opérations de relations publiques dont il était friand, amenant des journalistes et des représentants des tours-opérateurs dans des resorts paradisiaques, profitant de buffets de fruits de mers et produits exotiques et dansant le séga (danse nationale de tradition créole). Il passait évidemment sous silence le dynamitage des lagons pour permettre les activités nautiques des hôtels “all-inclusive”, le dragage du sable pour “construire des plages, et le dépeuplement des fonds marins, et la réduction à portion congrue des plages publiques baignables pour le mauricien n’ayant pas les moyens de s’offrir un “campement” sur la plage.

Vers l’intérieur de l’île, la canne à sucre aux plumets blancs a contribué à modifier le paysage et son écosystème. Les forêts endémiques ont presque disparu, remplacées par les espèces amenées par la colonisation à des époques où l’on ne savait pas que les écosystèmes des îles (la notion n’existait même pas) étaient fragiles et pouvait disparaître aussi rapidement que l’emblématique dodo, oiseau  aussi laid que stupide mais qui n’avait jamais connu d’autre prédateur que le marin hollandais. La vitalité économique du pays, qui a su en cinquante ans d’indépendance faire progresser son PNB et le niveau de vie de ses habitants, s’est traduite par un urbanisme anarchique d’une laideur que peinent à masquer les branches folles d’hibiscus et de bougainvillées sur les murs lépreux lessivés par les pluies d’été et le soleil.

L’annonce d’un plan “Maurice Ile Durable” au début du vingt-et-unième siècle n’a pas abouti sur des décisions concrètes. L’île est encore largement dépendante des produits fossiles importées pour son énergie produite dans des centrales thermiques (environ 80% de sa production), les voitures sont de plus en plus nombreuses, et la poursuite des constructions de nouveaux hôtels sur le littoral ainsi que de résidences pour étrangers vont peser sur les ressources en eau, toujours un peu tendues pendant la saison sèche, menant à l’interruption de service pour les habitants habitant certaines communes et aux restrictions d’usage pour les autres.

Une nation Arc-en-Ciel, vraiment?

Maurice est célébrée pour la cohabitation harmonieuse de toutes ses communautés, il est vrai que c’est un des rares pays au monde où chaque année a lieu une réunion des différents responsables des communautés pour définir le calendrier des jours fériés de l’année suivante, permettant ainsi aux mauriciens des différentes confessions de pouvoir avoir un jour de fête pour les dates importantes. C’est aussi un pays où tout le monde fête Noël en s’offrant, bien que ce soit une fête chrétienne, où chrétiens et musulmans savent ce que sont Maha Shivaratree et Diwali, où l’on fête le Nouvel An chinois et où un ministre de la république gagne ses galons en allant négocier des prix préférentiels avec Saudi Airlines pour les pèlerins du Hadj.

Cependant, derrière la façade du multiculturalisme pointe la réalité d’un communautarisme qui fait que les mauriciens vivent en groupes cloisonnés par leur origine ethnique et n’ont pas inventé un “vivre ensemble” plus inclusif et égalitaire comme en témoigne le livre de l’universitaire Julie Peghini. L’arc-en-ciel tant vanté recèle en fait une philosophie non pas d’égalité dans la diversité, mais de cloisonnement de communautés qui conforte les inégalités d’origine. Certains mauriciens sont plus égaux que d’autres. Le non-renouvèlement des élites politiques et économiques en est une preuve. Les différents premiers ministres qui se sont succédé depuis 1968, date de l’indépendance ont porté en tout trois patronymes: Jugnauth (père et fils), Ramgoolam (père et fils) et Bérenger. Les responsables politiques d’aujourd’hui sont souvent les enfants de ceux qui étaient en place à l’indépendance.

L’accession progressive des femmes à des droits civils égaux sur le papier, est moins évidente dans la société. La nomination d’une présidente (fonction honorifique) mauricienne a été un gage de bonne volonté mais celle-ci a dû démissionner pour des soupçons de corruption (alors que l’ancien premier ministre, malgré des affaires plus que douteuses, rêve encore de son retour à la tête de l’Etat). L’avortement n’est toujours pas légal, sauf pour stricte raison médicale ou viol, et le trafic de cytotec auto-administré tue périodiquement des jeunes femmes dans la plus grande indifférence. La pression des responsables religieux de tous bords, ayant une grande influence sur les responsables politiques locaux, rend peu probable un changement de la législation.

Les menaces qui ont pesé sur la tenue de la douzième marche des fiertés le samedi 2 juin 2018 montrent que la tolérance n’est pas une vertu cardinale de cette île. Les responsables et coordinateurs de la manifestation ont reçu des menaces de mort qui ont incité les autorités à demander l’annulation de cette marche avant de se raviser. L’article 250 du code pénal mauricien considère toujours la sodomie comme un crime, même si les poursuites sont inexistantes. Pas en veine de contradiction, le représentant du gouvernement Ramgoolam avait tout de même signé en 2011 la résolution des Nations Unies sur les droits des homosexuels.

Bref, le ciel peut aussi receler ses poches d’ombre, comme le montrent si bien les romans de Natacha Appanah, Ananda Devi, ou de l’incontournable JMG Le Clézio. Tristes Tropiques? Ce billet n’a pas pour vocation de vous détourner de vos projets de vacances sur ce qui reste une des îles les plus sympathiques de l’Océan Indien, mais de faire ressortir des aspects trop oubliés par la communication officielle auprès des futurs touristes, retraités ou investisseurs.

Ma première interaction avec une mauricienne, il y a dix-huit ans, lors de mon premier  séjour sur l’île, a été avec la bonne créole du petit bungalow que nous avions loué sur la plage de Trou aux Biches. “Vous avez de la chance, m’avait-elle lancé de but en blanc, vous vos enfants ils sont blancs!”. Cette phrase m’avait choquée en ce qu’elle révélait la hiérarchie sous-jacente. Je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui, les enfants de Maria aient une analyse fondamentalement différente.

La république de Maurice a cinquante ans et peut être fière du chemin parcouru, d’une île à l’indolence coloniale, essentiellement tournée vers la production de la canne à sucre à une économie plus diversifiée qui a permis l’accession de sa population à l’un des niveaux de revenus les plus enviés d’Afrique. Les gouvernements ont su donner les impulsions nécessaires pour accompagner un développement qui n’était pas acquis, les cours mondiaux du sucre n’ayant cessé de baisser. Cependant, dans les prochaines années, la jeune république va faire face à plusieurs défis. Le premier défi sera de mettre en place une économie qui ne mette pas davantage en péril l’écologie fragile de cette île.  Maurice Ile Durable devrait être plus qu’un slogan, un impératif. Le second défi sera de passer d’une mosaïque de communautés à une véritable nation qui soit plus qu’une chanson populaire écrite pour cet anniversaire. Les communautés historiquement désavantagées devraient pouvoir se sentir pleinement citoyennes et à égalité de chances avec leurs compatriotes. L’accession à une vie décente à Maurice ne devrait plus dépendre d’une nuance de couleur de peau ou de l’appartenance à un clan ou à une communauté.

 

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Faut-il sauver les fermiers blancs?

La polémique de la semaine, c’est la déclaration d’un ministre australien disant que son pays allait mettre en place une procédure accélérée de visa d’immigration accélérée pour les fermiers blancs voulant quitter l’Afrique du Sud. Cette prise de position aurait été suscitée par un risque de “dérive zimbabwéenne” de la situation des fermiers en Afrique du Sud, suite au vote, au parlement sud-africain d’un amendement qui permettrait les expropriations de terre sans compensation.

“Our farm is designated as one of those that, under the new government, may be taken away (for nothing) or bought (at whatever nominal price) by the government for the purpose of ‘land redistribution’. (…) Our farm is gone, whether we like it or not. Dad shrugs. he lights a cigarette. he says, ‘well, we had a good run of it, hey?” Alexandra Fuller Don’t let’s go to the dogs tonight

Une mesure demandée par l’EFF de Julius Malema et qui a été soutenue par l’ANC, à laquelle Malema a extorqué son accord, l’échangeant contre la promesse de faire chuter Athol Trollip, maire de Nelson Mandela Bay depuis Août 2016, et qui présente le désavantage d’être DA (Democratic Alliance) et blanc.

Le vote de cet amendement a plombé l’optimiste (béat) qui habitait le pays depuis la nomination de Cyril Ramaphosa comme président, faisant ressortir les fantômes de la catastrophe qu’à représenté l’éviction brutale et sanglante des fermiers blancs du Zimbabwe dans les années 2000, conduisant un pays réputé pour être le grenier de l’Afrique Australe à une dépendance alimentaire fatale pour l’économie et les populations les plus vulnérables du pays.

Le vote de l’amendement sur l’expropriation sans compensation a par ailleurs fait remonter les inquiétudes dans une population de fermiers qui disent vivre en état de siège, dans la crainte d’être assassinés, et dont AfriForum, le think-tank Afrikaner se fait régulièrement l’écho dans la presse. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une attaque violente sur une ferme ne soit perpétrée. Il y eu en 2016/2017 638 attaques sur des fermes et 74 personnes tuées sur la même période. Les détails sordides des attaques révèlent une barbarie et une sauvagerie particulière. D’où l’accusation portée de “génocide” à l’oeuvre contre les fermiers blancs par AfriForum et abondamment relayée. En France les médias ont rapporté les attaques, et certains ont même évoqué une “omerta” sur les meurtres de fermiers blancs.

Bref, vue de loin, l’Afrique du Sud peut être perçue comme un pays à feu et à sang et à deux doigts d’une plongée dans un gouffre similaire à celui qu’à vécu son voisin d’outre Limpopo. Qu’en est-il réellement? Les fermiers blancs, réellement menacés, y sont ils, plus que d’autres populations, en danger? J’ai voulu rassembler dans ce billet quelques éléments pour relativiser les images déformées complaisamment colportées dans certains médias (notamment un reportage présenté par Bernard de La Villardière intitulé: “L’Afrique du Sud au bord du chaos”).

Tout d’abord, quelques faits. Ce qui frappe, lorsqu’on parcourt ce pays, c’est son immensité. Sur un territoire qui est deux fois et demi celui de la France métropolitaine, il accueille environ 50 millions d’habitants dont une bonne partie vit aux abords des grandes agglomérations du pays. Le reste du territoire est très peu peuplé. Les fermes étant généralement dans des parties quasi-désertes du territoire. Du fait de leur isolement, elles sont de fait très vulnérables aux attaques et les fermiers ont depuis longtemps été habitués à constituer des milices et des groupes d’entraide en cas de problème. On peut trouver des exemples de cette vulnérabilité dans le roman de JM Coetzee “Disgrace” et dans le récit qu’Alexandra Fuller de son enfance dans des fermes au Zimbabwe et en Zambie: “Don’t let’s go to the dogs tonight”. Les difficultés d’exploitation de fermes peu rentables, et les troubles politiques des années 1970 et 80 contraindront la famille Fuller à changer régulièrement d’endroit pour des fermes de plus en plus isolées et vulnérables.

L’agriculture commerciale de l’Afrique du Sud est très développée. Elle permet l’autosuffisance alimentaire et des exportations vers les pays voisins. Les caractéristiques géographiques et climatiques offrent toute une variété de récoltes, des produits de base comme des produits plus exotiques. On peut trouver, produits sur le territoire national, des champs de maïs, des vignes, des oliveraies, des vergers de pommiers (vers le Cap) et des producteurs de mangues et d’agrumes (vers le Mpumalunga). On comprend sans mal que certains huguenots et autres membres des églises réformées européennes au XVIIème siècle (Dieu le leur pardonne) aient pu y voir une vraie terre promise.

Les Boers, devenus Afrikaners, se sont enorgueillis d’avoir su faire fructifier ces terres. Ils omettent tout de même d’évoquer que leur prospérité agricole a bénéficié de l’exploitation d’une main d’oeuvre d’esclaves avant la mainmise des anglais sur le territoire, et d’une force de travail sous-payée après… Ils ont également profité du Land Act de 1913 qui réservait 93% de la terre aux blancs minoritaires sur le territoire et seulement 7% aux noirs, La “relative” bonne santé des fermes sud-africaines est donc assise sur cette double injustice historique que vingt quatre ans de transition démocratique n’ont pas su effacer. Les gouvernements qui se sont succédés depuis 1994 ont essayé de rétablir l’injustice sur la répartition de la terre en essayant de racheter à des fermiers volontaires leur terres pour les céder à des fermier noirs. Malheureusement, la redistribution a été assez limitée.

Comme je l’ai écrit à plusieurs reprises dans ce blog, l’ANC, au pouvoir depuis la transition démocratique, a failli. Elle n’a pas su (ou pas pu, mais cela revient au même) mettre en place des services publics qui compensent les inégalités historiques. Les “service delivery protests” qui émaillent la vie locale des provinces montrent à quel point les localités isolées manquent de services de base. Le raccordement de tous à l’eau et à l’électricité, les promesses de logements décents, d’écoles publiques de qualité pour tous et de services de santé et de sécurité (police) au services de tous, sont très souvent restées à l’état de promesses non réalisées. Dans ces conditions, il n’est pas incompréhensible que les violences s’accroissent et la presse locale regorge tous les jours d’incidents dans les zones rurales. Des violences qui s’exercent à l’intérieur mais aussi à l’extérieur des communautés. Dans cette lutte de ceux qui n’ont rien contre ceux qui possèdent, le fermier (blanc ou noir) est malheureusement une cible facile en zone rurale.

La violence contre les fermiers fait partie des violences endémiques. Mais la violence exercée par les fermiers n’est pas non plus inexistante, je l’ai plusieurs fois rapporté dans ce blog. Par ailleurs le jeu de certains acteurs politiques comme l’EFF et Black Land First n’a cessé d’attiser les flammes de la haine communautaire et ne va pas dans un sens de l’apaisement.

On ne peut nier que les fermiers soient menacés. On peut comprendre que la barbarie de certaines attaques entretienne un sentiment de vulnérabilité qui puisse devenir paranoïaque. Cependant, pour établir la qualification de “génocide” il reste à prouver que les fermiers blancs soient plus menacés que d’autres segments de la population, et que c’est leur couleur de peau qui motive des attaques qui les cibleraient spécifiquement. Aucune statistique ne peut permettre d’établir qu’il y a effectivement plus de risque pour les fermiers blancs, car la race ne fait pas partie des éléments collectés par la police lorsqu’une attaque de ferme est rapportée. Par ailleurs, les 80 meurtres de fermiers sont à rapporter aux quelques 19 000 meurtres enregistrés par en dans le pays.

La violence insupportable à l’encontre des fermiers est à l’image de celle qui frappe le reste du pays, dont seuls sont exempts (la plupart du temps) ceux qui peuvent se protéger dans des résidences hyper sécurisées, derrière des hauts murs surmontés de barrières électrifiées, avec plusieurs systèmes d’alarmes reliés à des sociétés privées de sécurité disposant de forces d’interventions rapides 24 heures sur 24. L’état de déshérence des forces de police, ne répondant pas au besoin de sécurité et de justice les plus basiques des populations laisse place à une culture de l’autodéfense et de méfiance vis à vis de l’autre qui s’exprime malheureusement dans des actes de violence et de barbarie. Parce qu’ils n’ont aucune confiance dans la police, les habitants finissent par vouloir rendre eux mêmes un semblant de justice aveugle et expéditive.

Dans ce pays où les inégalités n’ont cessé de se creuser depuis la fin de l’Apartheid, les mots que Coetzee fait dire par David Lurie, le personnage principal de “Disgrace”, à sa fille Lucie qui a été violée par trois hommes dans sa ferme, gardent une poignante actualité…

“(it is a ) risk to own anything: a car, a pair of shoes, a packet of cigarettes. Not enough to go around, not enough cars, shoes, cigarettes. Too many people, too few things. What there is must go into circulation, so that everyone can have a chance to be happy for a day. That is the theory; hold to the theory and to the comforts of theory. Not human evil, just a vast circulatory system, to whose workings pity and terror are irrelevant. That is how one must see life in this country: in its schematic aspect. Otherwise one could go mad.” JM Coetzee Disgrace

Le président Ramaphosa essaie de déminer le terrain depuis l’annonce de l’amendement sur l’expropriation sans compensation. L’avenir nous dira comment il compte mettre en oeuvre cette épineuse question. Reste à savoir si c’est la meilleure façon de combler les inégalités. Quant à la violence endémique dans la société sud-africaine, elle ne pourra se résorber sans une importante remise à niveau des services publics. Une vraie évolution des services de police est nécessaire. Comment faire en sorte que ceux-ci soient perçus comme au service de l’ordre et de la loi à la fois par les fermiers et les populations les plus pauvres? C’est à cette seule condition que pourront s’apaiser les tensions.

Vivre avec rien… la sobriété (mal)heureuse?

Une fois n’est pas coutume, cette semaine j’ai décidé de vous parler d’un livre “Eating from one pot”*. Ce livre est le compte-tenu d’une recherche menée par Sarah Mosoetsa, du département de sociologie de l’université de Wits. Elle s’intéresse aux stratégies d’existence/de survie des familles pauvres dans deux townships du Kwazulu-Natal.: Enhlalakahle et Mpumalunga.

On échappe rarement à deux narratifs opposés sur la pauvreté: celui de la lutte impitoyable pour la subsistance ou celui de la formidable solidarité de ceux qui manquent de tout mais pour lesquels l’entraide est la clé de voûte de la survie. Les romans “Dog eats dog” ou “After tears” de Niq Mhlongo, un auteur que j’apprécie beaucoup, offrent une vision ironique de la débrouillardise ordinaire de l’habitant des townships. Ses récits montrent régulièrement des jeunes hommes extorquant, à force de roublardise, une partie de l’argent que leur mère ou tante économisait pour le loyer du domicile familial, et allant tout dépenser en joints ou en alcool, mais également des jeunes femmes échangeant des faveurs sexuelles contre de l’argent.

“”Oh Dingz, I nearly forgot. Your brother left some money for you to pay for the electricity and rent at the municipality office” said my aunt “that is, if you have the time?” I hesitated; I could see a way out of my cashless situation; I could use the rent money to celebrate elections and then get Dunga to bail me out when he got paid at month-end” Niq Mhlongo, Dog eats dog. Kwela Books.

Mais, si le regard du romancier est acéré et se nourrit d’un sens de l’observation remarquable, il lui manque la profondeur de l’enquête sociologique.

L’enquête de Sarah Mosoetsa est très intéressante parce qu’elle déploie, grâce à sa connaissance des terrains toutes les dimensions de la vie dans les townships qu’elle a patiemment observés et dont elle a longuement interrogé une centaine d’habitants. L’ouvrage nous permet de comprendre comment la pauvreté a pu se développer dans cette région suite à la transition démocratique, et comment cette pauvreté est vécue par les familles, et conduit à des tensions et des conflits autour de la répartition des ressources et des rôles familiaux, qui pourraient être des éléments d’explications des violences endémiques des township.

Les townships étudiés ont la particularité de se trouver à proximité de villes où fleurissaient les industries textiles et de la chaussure avant la chute de l’apartheid. L’embargo décrété par les puissances occidentales contre le régime de l’apartheid avait contraint le pays à developper une industrie qui employait à l’époque la moitié des habitants de Mpumalunga et Enhlalakahle. Avec la chute de l’apartheid et la signature des accords du GATT à Marrakech en 1994, ces industries n’ont plus été protégées de la concurrence extérieures et ont été amenées à fermer où à se délocaliser. Nombre des travailleurs se sont alors trouvés sans emploi et sans revenu fixe. Les entreprises fermant ont parfois octroyé à leurs employés une indemnité, mais celle-ci a vite été engloutie, en l’absence de perspective de ré-emploi. Les politiques économiques”progressives”et d’allègement de la pauvreté des gouvernements post-transition démocratique n’ont guère porté leurs fruits. Si quelques familles ont eu des trajectoires “ascendantes” ce n’est pas la majorité. La majorité reste enkystée dans une pauvreté dont on ne voit pas l’issue.

Les groupes familiaux se sont alors reconstituées essentiellement en se regroupant autour d’un parent possédant une source de revenu stable et/ou un logement. Ces regroupements sont le résultat de choix plus pragmatiques qu’affinitaires.  De plus en plus souvent dans les townships, les grands-mères qui sont devenues ce point central à la non-désintégration de la famille et des individus, parce qu’elles perçoivent une allocation de l’état à partir de 60 ans (environ 800 rands, soit 60 Euros), laquelle allocation sert de revenu de base à toute la famille. Les familles interrogées par la chercheuse (bien que les trajectoires sont diverses) disposaient en moyenne de 800 rands par mois. Les allocations perçues par les mères de jeunes enfants (300 rands par enfant)  viennent également en complément.

Le rétrécissement des revenus est source de tensions et de conflits, voire de violences intra-familiales. Comment faire vivre un groupe familial contraint à la cohabitation de trois générations sur 800 rands par mois? Les tensions vont avoir lieu autour de la répartition des (maigres) ressources disponibles. La dépense principale est la nourriture, composée seulement des basiques pap (bouillie de maïs), thé et sucre. Les dépenses pour l’éducation (uniformes ou livres pour les écoliers) et la santé sont non prioritaires. Parfois les familles ne peuvent plus payer leurs notes d’électricité (la moitié des familles interrogées) et elles ont recours à des branchements sauvages ou utilisent la paraffine pour s’éclairer.

Lorsque la famille possède une cour, les femmes essayent de faire pousser quelques légumes pour améliorer l’ordinaire. Les membres de la famille participent à une économie informelle, échange de services entre voisins, et activités plus ou moins légales. Mais très souvent si les filles sont censées partager avec le reste de la famille leurs revenus, il n’en est pas de même pour leurs frères ou leurs pères. Les jeunes femmes percevant une allocation pour jeune enfant (méprisamment appelé “Imali yeqolo”, l’argent gagné avec son dos, par l’ex-ministre des finances Malusi Gigaba) sont censées la partager avec la famille et son vivement prises à parti si elles ne reversent pas tout dans la caisse commune.

Les familles propriétaires d’un logement de plusieurs pièces en sous-louent pour s’assurer un revenu complémentaire via les loyers. Les femmes vont faire de menus travaux, planter des légumes dans un bout de jardin le cas échéant. Elles vont aussi faire du bénévolat dans des associations souvent liées à des églises qui pourront leur apporter quelques gratifications. Certaines jeunes femmes vont échanger des services sexuels contre de l’argent ou de la nourriture, la précarité alimentaire étant la norme.

Les hommes, dans la très patriarcale culture zouloue, sont traditionnellement les principaux pourvoyeurs de la famille. Ils se retrouvent humiliés de ne plus pouvoir remplir leur fonction et s’adaptent moins facilement à un autre rôle. “Ma femme ne me respecte plus” dira l’un des interviewés à la chercheuse. Et il refusera de détailler à une femme (la chercheuse) l’usage qu’il fait de l’argent dont il dispose. Sa femme se prêtant à l’interview investit tout ce qu’elle gagne pour la famille et la maison. Les femmes sont moins affectées dans leur identité que les hommes par la perte d’emploi formel. Mais en tant que responsables de l’espace domestique, leur disponibilité pour produire des revenus dans l’économie informelle est moindre, ayant toujours à s’occuper des tâches ménagères, des enfants et fournir un repas par jour aux membres de la maisonnée. De fait la position des femmes se renforce, ce qui est très mal admis par les hommes de la maison.

« Men frequently compensate for their sense of powerlessness by exerting power over women. Zulu tradition is frequently invoked in order to justify the subordination of women and to reassert the position of the man as the ‘natural’ head of the household”

Ne trouvant pas leur place/rôle dans la maison, certains hommes vont extorquer des fonds à leurs mères/femmes/filles pour aller passer leur temps au shebeen (troquet local).

La fonte des revenus a fait disparaître également les instances de socialisation et d’entraide. Sans revenus réguliers, plus question de verser quelques centaines de Rands à un syndicat ou à une église. Dans “Dog eats dog”, le héros mentionne que sa tante ne va plus à l’église qu’une fois qu’elle a reçu sa pension à la fin du mois car elle avait été aperçue ne donnant que cinq rands à la quête alors que le tarif règlementaire était de dix rands. L’humiliation conséquente à sa stigmatisation par le pasteur l’avait fait renoncer à aller aux offices lorsqu’elle n’avait pas dix rands sur elle… Les associations qui prospèrent sont les associations informelles qui ne demandent pas de cotisation fixes que les familles ne peuvent plus leur verser.

Si la solidarité qui peut émaner des interviews est admirable, force est de constater que c’est une solidarité plus contrainte que volontaire. Les grands-mères avouent un état d’épuisement et de lassitude à porter leur famille à bout de bras. Il y a un seuil à partir duquel, il n’est pas humainement possible de “faire mieux avec moins”…

« The biggest challenges facing older people today in these communities does not come as much from the challenges of old age – ill health and death- as from domestic violence and abuse – emotional, financial, physical and psychological. The perpetrators are mostly the victims’ children and grandchildren. The motive is usually their desire to get access to the older person’s pension money.”

Les échecs des politiques de créations d’emplois et l’économie quasi-stagnante en Afrique du Sud ne laissent pas présager d’évolution positive possible. L’auteure met en évidence l’effet pervers du système des allocations qui bénéficient en priorité aux femmes ayant des jeunes enfants et aux grands-mères, qui les rendent vulnérables aux maltraitance des hommes de la famille. (L’allocation vieillesse pour les hommes n’est perçue qu’à partir de 65 ans et compte-tenu des tendances démographiques, ils sont moins nombreux à partir de cet âge-là).

Quelles solutions à ces situations dramatiques? L’auteure plaide pour une refonte du système d’allocations, voire pourquoi pas de la mise en place d’un revenu universel comme cela a été fait en Namibie. Mais la Namibie compte 2,5 millions d’habitants et l’Afrique du Sud vingt fois plus… Dans un pays dont la dette publique est très élevée, et dont la capacité d’emprunt est affaiblie, plusieurs agences de notation ayant dégradé le ratio de la dette, il resterait à trouver les ressources pour financer une telle mesure.

La lecture de cette recherche permet de mieux comprendre les stratégies de subsistance dans les deux townships, et met en exergue le rôle crucial des aides sociales dans la survie des familles pauvres. A la lumière de ce livre, on comprend mieux le drame qu’aurait été la défaillance de SASSA (l’organisme qui délivre chaque mois leur aide sociale aux dizaines de millions de bénéficiaires).

Il aurait été intéressant de lire des études de cas similaires dans les townships des grandes métropoles, plus proches de bassins d’emplois potentiels, mais aussi plus mélangés et plus peuplés.  Il faudrait comparer les stratégies de subsistance des sud-africains pauvres qui ont droit à ces aides sociales minimales, et des immigrés plus ou moins légaux sans ce filet de sécurité. Quelle est la part de la solidarité familiale/communautaire? Des activités illégales? Cela permettrait peut être de comprendre dans quelle mesure les violences xénophobes régulières dans les townships peuvent être attribuées à la concurrence autour de ressources rares.

* “Eating from one pot The dynamics of survival in poor South African households” Sarah Mosoetsa Wits University Press 2011

 

 

 

Bonne chance monsieur le Président !

Alors c’est fait. Voici presque deux semaines que le rusé Jacob (Zuma), après avoir convoqué des journalistes de la SABC pour leur dire son incompréhension vis à vis de la demande qui lui avait été faite par les instances dirigeantes de l’ANC a fini par se rendre à l’évidence. Il a présenté sa démission aux instances dirigeantes de l’ANC. Le mercredi 14 février 2018 aux alentours de 22 heures, prenait fin l’ère de Jacob Zuma à la tête de la république d’Afrique du Sud. Moins hésitant que son voisin d’outre-Limpopo, le président Zuma après avoir tenté de négocier un préavis, s’est rendu à l’évidence, il valait mieux capituler que subir l’affront d’une huitième motion de défiance au parlement, présentée, pour la première fois par son propre parti: l’ANC. Le matin les faucons de la police avaient perquisitionné le manoir abritant la famille Gupta et des rumeurs d’arrestation des frères Gupta et de Duduzane Zuma, fils chéri du président et affidé des Gupta, avaient commencé à se répandre (bien que totalement infondées).

La fin des “Zupta” aura été à l’image du dernier mandat de Zuma: rocambolesque. Tenant en haleine le pays entier pendant deux semaines, le feuilleton, avec sa fin abrupte, a sevré brutalement tous les amateurs de suspense. Pas de “cliffhanger”, de menaces voilées, de promesses de révélations sensationnelles. Pas de petite phrase mémorable, juste un banal communiqué, « pour le bien du parti ». Dans la foulée, Cyril Ramaphosa a prêté serment et a pu prononcer le très attendu #SONA2018 dans un parlement apaisé. Le début du mandat du président Ramaphosa se présente plutôt sous des auspices favorables, le cours du Rand s’est affermi, les acteurs économiques ont opiné du chef.

Sa communication est sans faute, très inspirée des standards imposés par la présidence Obama. Photos dans les journaux le montrant, jeune étoile montante de la politique africaine, aux côtés de Madiba en 1994, diffusion sur les réseaux sociaux de selfies avec des joggers sur la promenade de Sea Point à Mouille Point le matin au lever du jour, marche contre l’obésité et la malbouffe dans un township, incitant les habitants à marcher plus. L’ANC se rengorge de la bonne tenue du Rand et de l’unité retrouvée. La DA (Democratic Alliance) principal parti d’opposition ronge son frein, pas vraiment d’aspérités à mettre en évidence pour reprendre la parole. Le pays n’a d’yeux que pour “Cyril”, cet ex-jeune syndicaliste devenu l’un des principaux négociateurs/artisans de la CODESA (convention qui donna naissance  à l’exemplaire constitution de la nouvelle Afrique du Sud), puis converti en Black Diamond, rendu multi-millionnaire grâce aux politiques de redistribution du capital des entreprises sud-africaines au sortir de l’apartheid…

Ramaphosa rassure Clifton (banlieue chic du Cap où il réside: vue imprenable sur l’Atlantique et immobilier le plus cher de tout le pays) et Sandton (siège du Johannesburg Stock Exchange). Il a aussi l’assentiment de tous ses compatriotes qui n’envisagent pas de voter pour un autre parti que l’ANC. Dans ce pays où le respect des anciens est une valeur cardinale, on ne peut se détourner de la main qui vous a libérée, même au prétexte qu’elle ressemble de plus en plus à un croc de boucher. Beaucoup de sud-africains “ordinaires” montrent un regain d’enthousiasme pour leur pays depuis l’éviction de Zuma. C’est tout juste si l’on entend, dans ce concert de louanges et de proclamations d’optimisme, les bémols de l’EFF qui soupçonne fortement le nouveau président d’avoir beaucoup encouragé l’intervention musclée de la police à Marikana en Août 2012 (il avait fait partie du conseil d’administration de la société propriétaire de la mine).

Après neuf ans de pillages des caisses de l’Etat et des entreprises para-publiques, de détérioration gravissime des services publics, d’augmentation dramatiques des inégalités, on a envie d’y croire. Il serait bon de voir le pays reprendre espoir et offrir à sa jeunesse la promesse d’un avenir qui porte moins les traces de l’héritage de l’apartheid, redonner l’espoir aux townships et aux zones rurales les plus oubliées.

L’un des piliers de la construction de la nouvelle “nouvelle Afrique du Sud” serait l’abandon de la culture d’impunité grévant à la fois les services publics, les entreprises para-publiques, et l’élite économique. La comparution des “Zupta” devant une cour de justice et leur condamnation pour leurs pratiques d’extorsion serait une bonne première étape, mais une partie des acteurs a fui le pays. Et ils ont les moyens de vivre sans encombre dans des contrées ne possédant pas de convention d’extradition avec l’Afrique du Sud. La condamnation des principaux responsables des désastres d’Eskom, de Sassa, et de Life Esidimeni, montrerait à la Nation qu’être à un poste de pouvoir comporte une part de responsabilité que l’on ne peut contourner. Le comportement d’un Brian Molefe, complice des Gupta dans le coulage d’Eskom de Qedani Mahlangu, responsable des services de santé dans le Gauteng, ne peuvent plus être admis comme inévitables et rester sans sanction.

Les têtes doivent tomber à tous les niveaux, celui des responsables politiques (et la composition des responsabilités au sein des commissions de l’ANC sera un bon signe de la résolution à changer les moyens de faire de la politique), celui des responsables des entreprises étatiques qui on facilité la corruption, celle des fonctionnaires locaux qui jouent sur la culture de l’impunité: les directeurs d’hôpitaux qui volent dans la caisse, les professeurs de lycée qui échangent notes contre prestations sexuelles, les policiers qui se font un plaisir d’accepter un règlement des amendes “on the spot” (NDRL: c’est à dire dans leur poche). Mais il faut aussi s’intéresser aux liens consanguins dans le secteur économique privé, où des scandales comme celui de Steinhoff, ou comme celui qui a affecté Mc Kinsey, KPMG, SAP et d’autres multinationales, montrent que la collusion et l’entre-soi mènent souvent à des abus. Dans le cas de Steinhoff, la malhonnêteté du management est sans doute en cause, mais le manque de diversité de l’élite du business sud-africain (pour la plupart passés par les mêmes lycées privés chics et les filières de “chartered accounting” de UCT ou de Wits), a favorisé le manque de réactivité (voire la complicité) des commissaires aux comptes de l’entreprise et des membres du conseil d’administration. En attendant l’une des victimes collatérales de la dernière affaire financière sud-africaine risque d’être le fond de pension des fonctionnaires sud-africains…

Bonne chance donc monsieur le Président Ramaphosa, je vous souhaite de réussir à remettre ce pays sur une trajectoire qui donne leurs chances à tous les sud-africains et à ceux qui ont choisi de vivre dans ce merveilleux pays. Et comme le murmurait l’esclave qui tenait la couronne de laurier à l’oreille du général vainqueur auquel Rome faisait un triomphe: “souvenez-vous que vous êtes un homme” et j’ajouterais même que “la roche Tarpéienne est près du Capitole”.

Fin de partie en vue pour Jacob Zuma?

Encore une folle semaine politique au pays de Mandela. L’évènement le plus commenté en a été la remise à une date ultérieure du discours sur l’état de la Nation sud-africaine que devait prononcer Jacob Zuma le jeudi 8 février. Le 31 janvier, Mnusi Maimane, leader de l’Alliance Démocratique (DA) avait écrit à Baleka Mbete, numéro Une du parlement, pour lui demander de reporter le SONA (State Of the Nation Address) jusqu’à ce que l’Afrique du Sud soit dotée d’un nouveau président. Tout ce que pourrait prononcer un Jacob Zuma affaibli par les affaires de corruption et la victoire de Cyril Ramaphosa à la conférence nationale de l’ANC en décembre 2017, n’aurait aucun sens. Pourquoi dépenser des millions de rands dans une cérémonie qui aurait pour point central un discours vide ? L’EFF promettait, comme les années précédentes des démonstrations de force… un petit rappel ci-dessous de la houleuse rentrée parlementaire, deux mois après la publication du remarqué rapport de la Public Protector sur le “State Capture” qui insistait sur la corruption à grande échelle sévissant au plus haut niveau de l’état sud-africain.

Baleka Mbete a sagement reporté sine die les célébrations. En effet, le discours qui marque l’ouverture du Parlement et du Conseil National des Provinces pour l’année, marque le début de réceptions d’officielles de toutes sortes, diplomates et membres de l’élite économique et politique sud-africaine.

L’annonce que le discours ne serait pas prononcé jeudi 8 Février comme prévu, car les conditions d’une ouverture du parlement dans une certaine sérénité n’étaient pas réunies, a fait repartir les rumeurs de prochaine démission de Zuma. L’exécutif de l’ANC s’est réuni longuement tout le week-end dernier à la résidence du président de la république à Pretoria pour discuter d’un éventuel retrait de Zuma, conformément au souhait du nouvel exécutif de l’ANC. On aurait presque aperçu les vautours voler en cercle au dessus de Mahlamba Ndopfu, la résidence des présidents sud-africains à Pretoria.

Mais rien n’y a fait. Le rusé Jacob ne semble pas pressé de laisser son poste. Chacun y est allé de son pronostic. Il négocierait un parachute doré, demanderait des garanties sur son impunité, etc. Toujours est-il que personne n’a pu lui faire entendre raison. Il est encore dans la place et compte bien y rester. Il ne partira pas contraint et forcé mais quand il l’aura décidé. Les partis d’opposition ont promis un blocage national si Jacob Zuma prononce le SONA. Julius Malema, qui a été un des plus fervents supporters de Zuma lorsque celui-ci a obtenu la peau de Thabo Mbeki en 2007, a juré de mettre fin à la présidence Zuma. Une motion de censure a déjà été déposée pour le 17 février, et une journée nationale d’action de l’opposition à Zuma est prévue pour le 22 du même mois. Tout cela laisse de marbre l’occupant des Union Buildings.

La menace judiciaire se précise, une nouvelle bataille sur les 783 charges de corruption qui pèsent contre Zuma a été perdue par ses avocats. Une enquête sur le State Capture devrait être ouverte sous la houlette d’un juge indépendant. Le comité exécutif voudrait éviter la honte de l’impeachment ou du procès pour corruption alors que Zuma est encore en place, mais comment lui faire entendre raison? Lui forcer la main reviendrait à braquer les soutiens que uBaba possède encore dans le parti qui ne peut pas se payer le luxe d’une hémorragie de cadres en prévision des élections de 2019. Laisser traîner la situation peut également faire paraître comme déjà affaiblie la nouvelle direction de l’ANC et ternir l’aura dont peut bénéficier Cyril Ramaphosa dans l’élite économique du pays.

Bref, on aurait tord de vouloir enterrer trop vite uBaba décidément rompu aux manoeuvres politiques. La formule qui résume le mieux l’impasse politique du moment en Afrique du Sud est celle qui figure sur la couverture du Mail & Guardian de cette semaine: “He’ll go now-now” (c’est à dire, quand il le voudra). Pour les non initiés, lorsqu’un interlocuteur sud-africain vous annonce qu’il vient “now-now” ce n’est pas forcément une bonne nouvelle, cela annonce un futur éventuellement proche… ou pas!

L’éducation en Afrique du Sud, le moyen le plus puissant pour réduire les inégalités?

La grande actualité du mois de janvier en Afrique du Sud est un sujet récurrent: l’éducation. Oui, celle-là même dont Nelson Mandela a proclamé qu’elle était l’outil le plus puissant pour changer le monde!

Janvier ici, c’est le mois :

1) des proclamations des résultats des examens de fin d’étude secondaires (National Senior Certificate) communément désigné sous le vocable matric pour le public, et IEB pour le privé,

2) des inscriptions à l’université des heureux lauréats (enfin, ceux qui ont la chance d’arriver à naviguer les méandres interneto-administratifs),

3) de la rentrée scolaire pour les premiers et second degrés, effectuée cette année aujourd’hui, le 17 janvier, non sans mal dans certains endroits.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que tout cela ne se passe pas dans la franche bonne humeur…

Il se trouve que cette année, j’ai vécu cette période avec une certaine intensité parce que mes deux “mentees” d’Alexandra, Lumka et Nkateko, passaient leur examen et jouaient leur place en université. Le contrat que nous avions passé il y a deux ans, lorsque je les ai rencontrées, c’est de travailler ensemble pour qu’elles soient, comme elles le souhaitaient, les premières de leurs familles à intégrer l’université.

Le Matric, marronnier de début d’année, reflet des clivages sud-africains…

La presse sud-africaine est atone en début d’année, concomitance des grandes vacances et des fêtes de fin d’année, il ne s’y passe pas grand chose. Alors la proclamation des résultats de l’examen de fin de l’enseignement secondaire, le 3 janvier pour les établissements privés, et le 5 janvier pour les établissements publics ont eu les honneurs de tous les médias. Les responsables des écoles privées les plus prestigieuses ont ouvert la marche en communiquant sur leurs excellents résultats: 98,7% de réussite sur les 112 130 élèves ayant présenté l’examen) dont 88% obtiennent le certificat avec au moins un Bachelor Pass, c’est à dire le niveau minimum pour étudier à l’université. Comme tous les ans, les établissements ont fait la part belle à leurs lauréat.e.s les plus talentueux/talentueuses (ayant eu au moins 7 distinctions, c’est à dire plus de 80% de réussite dans toutes les matières.

Chaque collège a ainsi publié dans les journaux locaux une pleine page de félicitations avec les photos en uniforme des plus valeureux lauréats et lauréates tous sourires, en profitant pour promouvoir l’excellence de leur enseignement…

Côté public, la ministre de l’Education au niveau national et les responsables de l’éducation de toutes les provinces se sont relayés pour se féliciter des excellents résultats des établissements publics, ils ont reçu les élèves les plus brillants pour des cérémonies. Les officiels ont communiqué sur un taux de réussite en nette progression: 75,1% pour les 802 423 élèves ayant présenté l’examen en 2017 contre 72,5% en 2016.

La proclamation des résultats a, on se l’imagine, suscité commentaires et polémiques, dont deux me paraissent assez révélatrices des tensions irrésolues de la société sud-africaine. Le ministre provincial de l’éducation du Gauteng, Panyaza Lesufi, a en effet remis en question le système des deux examens séparés pour les 800 000 élèves du public et les 110 000 élèves du privé. Pourquoi y aurait il deux types d’examens? Cette différence n’alimente elle pas la perception d’une éducation de qualité profitant essentiellement aux enfants des plus riches? La polémique a été vite enterrée, d’autant que les enfants des élites gouvernementales profitent allègrement de l’avantage que leur confère une éducation dans le système privé qui leur assurera sans problème une place à l’université, les lycéens du privé raflant plus de “distinctions” (plus de 80% de réussite dans une matière) que leurs homologues du public, l’acceptation à l’université se faisant sur les notes à l’examen favorise donc ceux-ci (avec un avantage aux élèves des catégories défavorisées sous le régime de l’apartheid, soit les noirs, les colored et les indiens). L’éducation privée tend à mieux préparer les élèves aux examens et à l’université, seuls 2% des étudiants issus du privé décrochent contre presque 50 % des étudiants provenant d’établissements publics.

Côté public, les éditorialistes n’ont pas été tendres avec le système éducatif public dénonçant, derrière les proclamations victorieuses, une certaine hypocrisie… Certes, les résultats sont en hausse, mais si l’on tient compte du nombre de jeunes entrés dans l’enseignement secondaire six ans auparavant, l’éducation publique n’en mène qu’environ la moitié à l’examen de fin d’études secondaires, en laissant une bonne partie sur le bord de la route… Les résultats des dernières études internationales comparatives PISA et PIRLS montrent des résultats en lecture catastrophique des élèves sud-africains. Le taux de réussite au matric serait donc l’arbre qui cache la forêt. Dur constat pour la patrie de Mandela…

Le chemin de croix de l’inscription à l’université…

Une fois le matric en poche avec le fameux “bachelor pass”, on pourrait croire que les ennuis des lycéens sont terminés. Les lycéens, lorsqu’ils ont postulé pour des études universitaires en avril-mai dernier ont fait des voeux pour une admission en université. Ils ont reçu deux types de réponses: admis sans condition si leurs notes en Grade 11 (avant dernière année de lycée) étaient suffisants ou admis à la condition d’obtenir des notes minimales dans certaines matières (admission conditionnelle). Malheureusement, ce n’est pas aussi simple. Plusieurs types d’obstacles se dressent sur le chemin des futurs étudiants et tous sont inégalement armés pour y faire face.

Avoir un Bachelor Pass est nécessaire, mais pas suffisant compte-tenu du nombre de postulants. Par ailleurs les déclarations de Jacob Zuma à la veille de la convention de l’ANC mi-décembre promettant l’université gratuite pour les plus pauvres ont gonflé les effectifs des postulants. Les universités sud-africaines reçoivent dix fois plus de candidatures que de places. Les notes de matric connues, il n’est pas rare qu’elles aient beaucoup trop d’admis sous condition pour un même programme… Commence une véritable valse des futurs étudiants entre les différentes universités pour trouver une place. Le diplôme universitaire étant perçu  comme le passeport pour une nouvelle vie, l’espoir pour certains, comme mes mentees d’Alexandra, de sortir de la pauvreté.

Théoriquement toutes les inscriptions ou l’expression de nouveaux choix si l’on n’a pas eu le programme que le souhaitait doivent se faire sur Internet, sur le portail des universités. Un certain nombre d’universités a prévenu, dès le jour des résultats qu’elle n’accepterait pas les élèves en “walk-in”, c’est à dire venant physiquement s’inscrire sur place. La voie Internet est supposée pouvoir répondre à toutes les éventualités, toutes les demandes. Mais les sites sont submergés, ralentis par le nombre de connections simultanées, et ont parfois du mal à enregistrer les changements/choix des futurs étudiants.

Certains étudiants ont quand même tenté d’aller sur place. Dans certaines universités cela a été la cohue, des lycéens ont été blessés. Unisa a dû mettre en place un service de sécurité spécial pour éviter la panique. Pourquoi les postulants s’acharnent ils à aller sur place? Rationnellement on pourrait se dire que le recours à Internet est tellement plus simple. Mais voilà, pour un jeune d’Alexandra, qui n’a pas d’ordinateur portable, pas de connection Internet à la maison, passer du temps sur les sites d’universités à la recherche du plan B est pénible par le manque d’ergonomie des sites, et coûteux. La data est horriblement chère en Afrique du Sud. Les sites ne sont pas à jour et ne prévoient pas toutes les possibilités. Les obstacles administratifs à l’inscription sont kafkaïens pour tous ceux qui ne sont pas familiers avec le système… Les lycées des townships n’organisent pas de session avec tous les élèves ayant passé leur matric pour les aider à s’inscrire à l’université, d’ailleurs, ils n’ont pas forcément d’Internet…

Le cas échéant, une fois admis dans un programme, il faut acquitter le montant de l’inscription, 3000 rands. Les étudiants bénéficiant de l’aide de NFSAS (un système d’emprunt d’Etat) sont censés ne pas avoir à les débourser, mais les listes des bénéficiaires ne sont pas encore parues, obligeant les parents à faire des contorsions budgétaires pour assurer une place à leurs enfants. Parfois les parents ne comprennent pas: “mais Zuma a dit que l’université serait gratuite pour les plus pauvres?”. Que feront les refoulés? Sans doute pas les titres des journaux et des médias qui seront passés à autre chose.

#backtoschool2018 : Hoërskool Overvaal, un cas d’école pour la démocratie sud-africaine

Aujourd’hui c’était la rentrée pour les écoles primaires et les lycées de l’enseignement public. Une rentrée normale sauf pour quelques élèves qui n’ont pas pu être inscrits dans une école leur convenant. Les prix prohibitifs de l’enseignement privé fait que pour la majorité des familles l’enseignement public est la seule solution. Le système scolaire public fait face à une forte demande, et ne peut pas toujours accéder aux souhaits des parents. La situation la plus problématique dans le Gauteng est celle qui mené à des protestations et des affrontements devant l’école d’Hoërskool Overvaal de Vereneering, un bastion de culture Afrikaner ce matin.

Manquant de place pour des élèves, le département Education du Gauteng avait décidé de forcer l’inscription de 55 élèves dans cette école publique proche de leur domicile dont la langue d’enseignement est l’Afrikaans. Parmi ces élèves, aucun ne parlait l’Afrikaans et le département éducation du Gauteng a demandé à l’école d’adapter sa langue d’enseignement en créant une classe proposant des cours en anglais. La direction de l’école a refusé, objectant qu’elle manquait de moyens pour ce faire. L’affaire s’est (provisoirement) finie devant la Haute Cour du Gauteng qui a donné raison à l’école contre l’ autorité provinciale.

Hoërskool Overvaal est ce qu’on appelle une “model C school”. Les “model C schools” sont, au sein de l’enseignement public, les anciennes écoles destinées aux élèves blancs, des écoles qui historiquement ont été mieux dotées en infrastructures et en enseignants. Cet avantage historique, et le fait qu’elles sont plutôt dans des “bons quartiers”, font qu’au sein du système public, ces écoles sont réputées être celles qui fonctionnent le mieux et qui donnent les meilleures chances aux élèves. Les files d’attente les jours d’inscription sont impressionnantes tant la demande est forte.

La constitution permet l’existence d’écoles dont la langue d’enseignement est une des onze langues officielles, il se trouve que dans certaines provinces, l’Afrikaans n’est pas une des langues les plus demandées dans l’enseignement public comme dans l’enseignement privé et les écoles dont la langue d’enseignement est l’Afrikaans sont donc moins surchargées que les autres. Les écoles publiques ont l’obligation d’inscrire les enfants habitant dans un rayon de 5 km autour d’elles, mais la direction de l’école a refusé d’inscrire les enfants ne parlant pas Afrikaans. La rentrée s’est donc effectuée aujourd’hui dans une atmosphère tendue, des membres des branches locales de l’EFF et de l’ANC (unis pour une fois) étant venus dans l’intention d’empêcher une rentrée normale.

Un parent d’élève a été blessé, ainsi que des manifestants blessés par des balles en caoutchouc de la police locale… Les enjeux de la confrontation sont compliqués: on peut comprendre la province du Gauteng et sa volonté de mieux répartir ses moyens en imposant aux écoles ayant des effectifs moins importants d’accepter de prendre des élèves en plus. L’argument que cela permettrait par ailleurs une meilleure compréhension mutuelle des communautés, pourrait avoir du sens. Reste que pour la communauté Afrikaner, ce serait une reddition de plus après l’abandon de l’Afrikaans comme seule langue d’enseignement dans les universités traditionnellement Afrikaners. AfriForum, le think-tank défendant la culture et les intérêts de la population Afrikaner a d’ailleurs marqué son soutien à la direction de l’école…

Ces vignettes de rentrée mettent bien en évidence les défis de l’éducation sud-africaine presque vingt-cinq ans après les premières élections libres. Comment assurer une égalité des chances dans un pays où les écarts entre les plus riches et les plus pauvres ne continuent de se creuser, dans un pays où coexistent deux systèmes d’éducations avec des différences de moyens abyssaux, dans un pays avec onze (11!) langues officielles? Le chantier est immense, se présente à tous les niveaux dans des systèmes d’équations compliqués. On ne peut pas dire que l’ANC ait brillé dans sa façon de se confronter à la tâche…

Girls play sports
Tournoi de sport dans une bonne école privée de Johannesburg…

 

 

 

 

Leur corps, leurs choix? L’accès à la contraception et à l’avortement en Afrique du Sud…

Puisque nous fêtons en France les cinquante ans de la loi Neuwirth qui a permis (enfin) aux femmes d’accéder légalement à la pilule contraceptive et de pouvoir enfin souffler étaler les naissances, échapper à la maternité-fatalité, et envisager des carrières professionnelles, il est intéressant de faire un point sur la question de la contraception en Afrique du Sud, vingt ans après la transition démocratique. Cette question est d’autant plus brûlante qu’à la fois dans mon engagement associatif et à travers ma recherche, je me suis trouvée face à des faits, des histoires qui interrogent la thèse de l’accès généralisé à la contraception dans ce pays.

Pour la première fois dans l’histoire de Sizanani, trois lycéennes du programme sont enceintes, ce qui pose la question de la suite de leur scolarité, elles sont toutes trois dans l’équivalent de la première, soit un an avant l’examen de fin d’études secondaires. Bien que la loi sud-africaine stipule qu’on ne peut pas les priver de scolarité, la poursuite en parallèle de leurs grossesses et de leurs études risque d’être compliquée.

Par ailleurs, dans les entretiens que j’ai effectués pour ma recherche “becoming a mother in Johannesburg” (un peu moins de quarante à ce jour), la différence dans la maîtrise de la fécondité et d’accès à la contraception est frappante entre les catégories sociales (qui sont hélas encore racialisées). Les femmes de la catégorie supérieure, qui a accès au soin médical privé, où les femmes ayant atteint un certain niveau d’éducation, utilisent la contraception et planifient les grossesses, ce qui leur permet de finir leurs études, de s’établir avant de procréer, et d’espacer les naissances (à peu près à leur guise), suivant en cela une “norme procréative” occidentale. Les femmes des classes populaires, (celle que j’ai interrogées sont majoritairement noires) ont toutes eu des grossesses non désirées.

Lorsqu’elles disent avoir eu recours à une contraception, celle-ci se révèle particulièrement inefficace: j’ai été confrontée à un nombre “d’accidents” qui m’ont laissée pensive. Soit elles utilisent des méthodes moins sûres que leurs homologues des classes aisées, soit elles appellent des “accidents de contraception” des périodes où elles n’étaient pas vraiment sous contraceptif. Les résultats d’une étude publiée dans le South African Journal of Medicine parue en 2017 sont d’ailleurs congruents avec les constatations que je fais dans les conversations avec mes informatrices. Celles-ci savent que la contraception existe, connaissent des moyens de contraceptions mais n’y ont pas toujours recours. Ce sont en majorité les jeunes femmes noires qui sont les plus susceptibles de ne pas utiliser de contraception et conséquemment de subir une grossesse non désirée (les deux-tiers des femmes interrogées ont eu une grossesses non désirée dans les cinq dernières années).

L’introduction du planning familial en Afrique du Sud a commencé dans les années 1930 et le gouvernement de l’apartheid a mis en place des politiques d’accès gratuit à la contraception en 1963 (avec, il est vrai l’arrière pensée d’arrêter la “menace démographique” des populations noires). En 1974, alors que d’autres pays voyaient dans le développement le meilleur moyen d’arrêter l’explosion démographique, le gouvernement du Parti National décidait de renforcer son financement du planning familial. Je ne pense pas que les ratés de la contraception aujourd’hui soient imputables à un rejet de méthodes qui seraient assimilées au gouvernement de l’apartheid. L’explication est plus prosaïque: les services de planning familial ne jouent pas leur rôle. La discussion avec les femmes est réduite a portion congrue. Les soignants ont des attitudes autoritaires avec leurs patientes, imposant une méthode plutôt qu’en discutant les avantages et les inconvénients avant d’en laisser le choix aux femmes. Les infirmières rabrouent  les femmes lorsque celles-ci émettent des réserves vis à vis de telle méthode. Les jeunes femmes que j’ai interrogées rapportent souvent des attitudes très négatives des personnels du planning familial à leur encontre. Joy*, l’une des jeunes femmes de mon échantillon se plaignait de ne pas se sentir bien après l’injection, mal écoutée par l’infirmière, elle n’est pas revenue à la date prévue pour le renouvellement de son traitement et s’est retrouvée enceinte un mois plus tard…

L’avortement a été autorisé en Afrique du Sud en 1975, mais avec des conditions tellement strictes qu’il était assez rare, contrairement aux morts de femmes ayant cherché secours auprès de pourvoyeuses d’avortements clandestins. Depuis le 11 décembre 1996, le “Choice of Termination Of Pregnancy Act” (CTOPA), porté à l’époque par l’actuelle candidate à la présidence de l’ANC, madame Dlamini Zuma, permet aux femmes sud-africaines de pouvoir demander à avorter jusqu’à 12 semaines, et en étend la possibilité jusqu’à 20 semaines sous certaines conditions. Dans les faits, les services publics proposant l’avortement sont assez déficients, voire inexistants dans certaines parties du territoire. Un rapport d’Amnesty International publié récemment montre que le droit à l’avortement est loin d’être effectif sur tout le territoire. Selon les données communiquées par le Ministère de la Santé à l’organisation internationale, sur 505 centres supposés fournir ce service, seulement 264 (un peu plus de la moitié!) le font en réalité. Le rapport cite une étude effectuée par l’Université de Cape Town ou plus de 40% des femmes ayant essayé d’avorter n’avaient pas pu avoir accès à ce service dans un centre de soins public. La situation est encore pire pour les femmes en zone rurale.

La non accessibilité de l’avortement est à la fois le résultat de la clause de conscience évoquée par le personnel soignant, et d’une certaine attitude des mêmes personnels face à la demande des femmes. Le fait qu’on fasse jouer la clause de conscience n’est pas répréhensible en soi, mais le gouvernement et ses services de santé doivent faire en sorte que cela n’empêche pas ces services de fonctionner.

Les conséquences de tout cela sont multiples. Le recours aux avortements clandestins reste élevé (même s’il a beaucoup baissé depuis 1996) et met en danger les femmes et leur santé reproductive. Les inégalités se perpétuent entre celles qui peuvent avoir accès à une médecine privée où des médecins accepteront de prendre en charge les femmes ou de les orienter vers qui de droit et les femmes ne pouvant se retourner que vers le service public ou les fournisseurs de “quick abortion” dont les publicités sauvages ornent les carrefours, et qui font de très beaux macchabées.

Parmi mes informatrices, malgré le nombre élevé de grossesses imprévues, celles qui ont envisagé l’avortement sont une minorité. C’est un acte très fortement réprouvé par leur communauté. Deux (toutes deux ayant accès à une médecine privée) ont pu aller jusqu’au bout. Pour les deux autres, les procédures ont eu raison de leur décision. Hana*, jeune femme, entrepreneure issue d’un township, très décidée et ambitieuse a renoncé après qu’on lui a fait regarder une échographie de son foetus et qu’on lui en a fait entendre les battements du coeur: “à partir de ce moment-là, je n’ai pas pu aller au bout!”. Blessing*, lycéenne de 19 ans s’est vu refuser un avortement dans deux hôpitaux publics différents sous prétexte qu’elle devait venir avec ses parents (alors que l’âge de la majorité est à 18 ans). Elle a envisagé d’effectuer un avortement clandestin, mais n’est pas allée jusqu’au bout. Il était impensable pour elle que ses parents acceptent l’avortement. Malgré la déception souvent énoncée par les parents lorsqu’ils découvrent la grossesse de leur fille, celle-ci est globalement vécue comme un “don du ciel” qu’on ne peut refuser.

Pour les deux jeunes femmes, ces naissances ont eu des conséquences, même si elles sont heureuses d’être mères. Les pères sont peu présents dans le sens où l’entend la norme occidentale. Il n’y a pas cohabitation du jeune couple parental, les hommes ne sont pas acceptés à l’accouchement dans les hôpitaux publics où les salles de travail sont des salles communes. Le père du bébé de Blessing n’a pas d’argent pour payer l’ enhlabulo (compensation pour la grossesse) et donc ne joue pas de rôle auprès du bébé. La famille de Blessing lui bloque l’accès à l’enfant. Celui du bébé d’Hana ne vient voir son fils que de façon épisodique, c’est donc aux mères et à leurs familles que revient de s’occuper de l’enfant. Blessing n’a pas pu intégrer le programme universitaire qu’elle aurait souhaité. Hana essaie de jongler entre le développement de son entreprise et ses devoirs de mère. Même si sa mère est venue s’installer chez elle avec son jeune frère pour s’occuper du bébé, elle lui rappelle régulièrement qu’elle doit être là pour lui. Lui imposant de fait des contraintes qui s’accordent mal avec ses impératifs professionnels.

L’accès à des services de planning familial et la maîtrise de la fécondité font partie des objectifs de développement du millénaire. La contraception a permis aux femmes des pays développés de pouvoir envisager des carrières professionnelles et d’avoir une maîtrise de leur vie. L’Afrique du Sud a adopté, dès la transition démocratique, des lois sur l’accès à la contraception et l’avortement qui sont parmi les plus progressistes du continent. L’application de ces lois fait cependant défaut. Dans un pays où les femmes noires cumulent les handicaps sociaux du fait d’une histoire politique et de traditions qui les cantonnent aux marges de la société, ne pas leur donner accès aux instruments qui peuvent leur permettre de dépasser les conditions de leur naissance est une trahison manifeste des espoirs qu’a fait naître la chute de l’apartheid.

*Ce sont des pseudonymes