La peste soit des bigots et de leur bigoterie*

Quand la bigoterie tuait des femmes et des enfants dans la très catholique irlande… Retour sur l’histoire des blanchisseries magdaleniennes où furent réduites en esclavages des “filles perdues” selon la définition de l’église

Puisque la fin novembre a été choisie comme période de lutte contre les violences faites aux femmes, un coup de projecteur sur l’une des forces les plus oppressives de l’histoire : la religion, et des crimes que l’on peut commettre en son nom. J’ai lu ce week-end “small things like theseun court roman de l’irlandaise Claire Keegan, acheté sous la recommandation du libraire de Waterstones, lors d’un passage récent à Londres.

Le roman, qui figurait parmi les finalistes du Booker Prize 2022, retrace, dans les années 1980, la prise de conscience d’un homme juste, face à une réalité que beaucoup de citoyens ont voulu ignorer. Bill Furlong, livreur de charbon d’un petit village irlandais, le long de la rivière Barrow, est un homme à maints égards décent. Travailleur acharné, mari et père attentif, il vit une vie humble et honorable, malgré une enfance pauvre et en marge de bâtard né à une domestique d’un amour de passage. Peut-être est-ce cette enfance qui lui donne un penchant pour l’introspection et une certaine retenue.

Un jour qu’il livre la blanchisserie du couvent magdalénien en marge du village il est confronté à une jeune femme très troublée, en butte à des maltraitances de la part des soeurs. Que faire dans une Irlande encore très profondément catholique où le silence est de mise?

Il n’est évidemment pas dans mon intention de dévoiler dans ce billet l’intrigue de ce livre, ni l’évolution de Bill Furlong, mais cette lecture donne l’occasion de plonger dans ce qui fut un scandale majeur pour la république d’Irlande et la religion catholique, tout du moins ses autorités et ses ordres religieux, tout au long du vingtième siècle. Ce scandale a déjà été évoqué au cinéma via “The Magdalen Sisters” de Peter Mullan, sorti il y a vingt ans (déjà!), et plus récemment dans le “Philomena” de Stephen Frears.

De 1922 à 1996, on envoyait dans les couvents des “Magdalen sisters” les filles “perdues”, pour qu’elles y fassent pénitence et se repentent de leurs péchés. Elles travaillaient dans les blanchisseries que tenaient les religieuses, lavant et repassant le linge dans des conditions dignes de l’esclavage, purifiant leurs âmes tout en blanchissant le linge des clients. Comme elles étaient souvent envoyées (par leurs familles, sur les conseils des prêtres, par les services sociaux) dans ces institutions pour avoir eu des liaisons sans être mariées, une partie d’entre elles était enceintes. Elles y mettaient au monde leurs bébés dans des conditions qui ne permettaient pas la survie des enfants, et dans le cas où les bébés étaient assez vigoureux, on obligeait les femmes à proposer leurs enfants à l’adoption.

On estime que dix-mille femmes ont été enfermées dans ces blanchisseries en six décennies. Certaines y sont mortes dans l’anonymat. En 1993 on a découvert, enfouis sous le site d’une des “Magdalen Laudries” à Dublin, 133 corps de femmes non identifiées, des certificats de décès n’ont pas permis d’attester avec certitude qui étaient les défuntes. Les religieuses obtinrent l’autorisation de faire procéder à la crémation des corps, sans plus de questions. Un comité de défense des survivantes “Justice for the Magdalene” est constitué pour que soient reconnus les torts faits à ces femmes, et que les survivantes puissent être indemnisées et avoir droit à des minima sociaux, leurs années de travail non rémunéré dans les blanchisseries Magdaléniennes ne donnant lieu à aucune prestation sociale.

Il a fallu attendre 2011 pour qu’une commission d’enquête soit mise en place par l’Etat Irlandais pour faire la lumière sur l’histoire de ces blanchisseries et l’éventuelle complaisance, voire complicité de l’Etat dans leur fonctionnement. Le rapport est accablant. En 2013, le premier ministre Enda Kenny présente ses excuses au nom de l’Etat Irlandais et assure que les survivantes seront indemnisées. Les associations regrettent qu’une procédure de justice transitionnelle comme la commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud, n’ait été mise en place pour que les survivantes puissent faire face à celles et ceux qui ont organisé leur incarcération dans ces couvents. Les documents et les archives des couvents n’ont pas été mis à la disposition des historiennes et des historiens qui déplorent la tiédeur des autorités à rétablir les faits.

La découverte, en 2012, par Catherine Corless, une historienne amatrice des sépultures clandestines de presque huit cents nourrissons dans la maison pour (filles)mères et enfants de Tuam, sous la responsabilité de la congrégation de Notre Dame du Bon Secours, a contribué à lever le voile sur la façon dont étaient traités les mères célibataires et leurs enfants dans la très catholique Irlande. Issus du péché, leurs enfants considérés comme illégitimes se voyaient dénier toute humanité jusque dans la mort, enterrés anonymement dans des fosses secrètes. Catherine Corless a reçu de nombreux honneurs pour sa contribution à l’histoire de Tuam. Son travail a incité le gouvernement à investiguer les agissements, sur la même période de dix-huit maisons pour mères et enfants, et les résultats sont accablants : environ 15% des enfants de ces maisons mouraient, faute de soins convenables, bien au dessus de la mortalité infantile du pays.

Le premier ministre a présenté ses excuses et promis des réparations, mais a en même temps fait passer une loi pour interdire pendant trente ans, l’accès aux archives de la commission d’enquête, certaines informations paraissant trop “sensibles”. Il n’est pas impossible que certaines très hautes personnalités ne sortent pas grandies de l’enquête. Le film de l’écossais Peter Mullan “The Magdalen Sisters” connut un grand succès en Irlande, moins pour avoir obtenu le Lion d’Or à Venise l’année de sa sortie, que pour avoir été conspué par le Vatican. Les affaires de pédophilie dans l’église irlandaise et la défense calamiteuse de cette dernière ont sans doute joué un rôle dans cette popularité.

Les bons romans nous immergent dans des mondes, c’est le cas de celui de Claire Keegan qui incite à en apprendre plus sur ces agissements d’une Eglise d’autant plus inhumaine qu’elle était fortement imbriquée dans le monde politique irlandais. Ce roman, et ces affaires remontant à la surface après avoir été mises sous une chape, rappellent que la bigoterie tue, quel que soit son credo et sa couleur. Les religions étant majoritairement patriarcales, les femmes et les enfants sont d’autant plus exposés à la violence et aux abus qu’il n’y a pas de contrepouvoir politique au pouvoir religieux. On tend à l’oublier en France où la fille aînée de l’église s’est largement sécularisée. Il ne faudrait pas cependant que l’oubli de l’histoire nous incline à l’indulgence envers une bigoterie se présentant sous d’autres atours.

*Tartuffe, Molière

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