Uber et contre tous?

La guerre entre taxis et Uber dans le Gauteng n’est pas près de s’apaiser. Il ne se passe pas une quinzaine sans qu’on entende évoquer des incidents entre  les chauffeurs des taxis traditionnels et des chauffeurs envoyés par la plateforme californienne. L’an dernier, des chauffeurs de taxi anti-Uber avaient agressé le ministre des transports de la province parce qu’il projetait de concéder aux chauffeurs d’Uber les mêmes licences que celles des taximètres. En juin dernier les chauffeurs de taxis manifestaient à Pretoria.

Il y a deux semaines, des chauffeurs de Uber ont vu leurs véhicules embrasés par des concurrents chauffeurs de taxis à Sandton (la capitale économique du pays). Ces incidents ont donné lieu à des représailles à Johannesburg et à Pretoria. Au mois d’août dernier le chauffeur d’un véhicule envoyé par Uber a été attaqué à l’acide sulfurique lancé par son passager à la fin de la course, avant que ce dernier prenne la fuite.

Un chauffeur d’Uber agressé (voiture incendiée alors qu’il était à l’intérieur) en juin dernier à Pretoria près du stade de Loftus Park où il venait récupérer un client est décédé de ses blessures au mois de juillet. Certains points sensibles comme les stations de Gautrain (qui relie les centre-ville de Joburg et Pretoria à l’aéroport international O. R. Tambo, opéré par la RATP, seul service de transport public décent), les centres commerciaux (“malls”) les plus populaires, sont d’ores et déjà évités par certains des chauffeurs Uber par crainte des attaques de concurrents mécontents.

Uber a déjà demandé à rencontrer le ministre des transports au niveau national au mois de juillet, mais quelles qu’aient été les conclusions de la démarche, force est de constater que les attaques n’ont pas cessé et que les chauffeurs Uber commencent à riposter et molester à leur tour les chauffeurs de taxis. La police n’a pas fait preuve d’une efficacité particulière pour calmer les opposants et empêcher les incidents.

On ne voit pas ce qui pourrait calmer le jeu tellement l’enjeu des transports est important.

Johannesburg a été la première cité d’Afrique Sub-saharienne a accueillir Uber en août 2013. L’application a été rapidement adoptée car, dans une ville aussi étendue, sans vrai réseau de transport urbain, les déplacements sont rapidement un problème. S’il y a quelques moyens de transports publics, ceux-ci sont insuffisants (les bus municipaux Rea Vaya couvrent l’ancien centre-ville) et peu fiables.

Les plus pauvres sont obligés d’avoir recours aux taxis collectifs, ces minibus Quantum blancs que l’on voit sillonner la ville, et qui indiquent leur direction par une série de gestes de la main que ne comprennent que leurs usagers…

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Ces minibus, bien que peu chers, minent les budgets des plus défavorisés. Un travailleur habitant Diepsloot paye pour se rendre à Sandton facilement un tiers de ses gains journaliers… Et ces transports appartiennent souvent à des cartels plus ou moins mafieux. L’attribution de routes/arrêts se règle régulièrement à coup de meurtres. L’an dernier, lors de l’inauguration du “Mall of Africa” (le plus grand mall d’Afrique) entre Johannesburg et Pretoria, il y a eu plusieurs meurtres de chauffeurs de taxis dans de féroces tentatives d’écarter la concurrence. Les employés des nombreux magasins du mall devant rentrer chez eux représentaient une manne que les compagnies de taxi se disputaient. Les minibus-taxis sont réputés peu sûrs pour les femmes seules, les faits-divers de femmes se faisant agresser ou violer lorsqu’elles sont les dernières dans le taxi collectif ne sont hélas pas si rares.

Les particuliers plus fortunés ont le choix entre la voiture individuelle, les taxis traditionnels ou les voitures avec chauffeur de type Uber. Comme dans beaucoup d’autres pays, les taxis, même équipés de taximètres n’ont pas très bonne réputation. Les conseils donnés par les habitués sont de passer plutôt par certaines compagnies qui présentent une garantie de qualité de service (mais sont souvent les plus chères). Pour les autres, la propreté de la cabine n’est pas garantie, la facture est à la tête du client (ou fonction de sa capacité à négocier), et l’arrivée à destination aléatoire après une course plus ou moins académique.

Par ailleurs les tarifs sont régulièrement plus chers que ceux des voitures Uber, pour des prestations au niveau contestable. Une constatation qui n’est pas réservée à l’Afrique du Sud, j’ai trouvé mention de la même expérience au Maroc dans un blog… Je ne sais pas s’il existe des Uber à Dakar mais ma dernière expérience de taxi dans la capitale sénégalaise, avec Ndongo, l’auto-proclamé “meilleur taxi de Dakar”, m’a fait éprouver la limite ténue entre la vie et la mort..

La concurrence farouche entre les chauffeurs de taxis et les véhicules commandés par le biais d’une application de style Uber n’est pas spécifique au continent africain. Des incidents ont eu lieu sur d’autres continents. Mais elle prend un relief particulier ici, non pas en raison de la violence particulière des assauts, mais parce qu’elle relève les failles de l’urbanisation locale. La question ici n’est pas tant celle de la dérégulation/dérèglementation des transports que de la nécessaire régulation de ceux-ci en incluant les moyens de transports des plus économiquement vulnérables. Une régulation qui passe aussi par un plan d’investissement dans des infrastructures de transports pour éviter la saturation.

Les embouteillages de Johannesburg n’ont rien de comparable à ceux, tristement célèbres, que l’on peut rencontrer à Lagos ou à Nairobi. Mais comme toutes les villes africaines, Johannesburg voit sa population croître chaque année. La Banque Mondiale estime que la population des villes africaines va doubler d’ici 2040 atteignant le niveau impressionnant de 1 milliard d’urbains. Il va falloir loger dans des conditions décentes, déplacer et employer ces nouveaux-venus. Les limites de la ville ont été repoussées à plusieurs reprises. Il n’est pas impossible qu’à terme Johannesburg et Pretoria (distantes d’une quarantaine de kilomètres) ne fassent plus qu’une immense agglomération, le veld étant peu à peu envahi par des constructions d’Estates privés et sécurisés, résidences ceintes de hauts murs et aux accès contrôlés, de zones d’activité économique et l’extension de townships et d’informal settlements…

Avec l’extension de la ville, la tension sur les transports pourrait devenir intenable et Johannesburg rejoindre le club des villes détenant les records d’embouteillage et d’improductivité causée par l’inadéquation des transports. Les autorités doivent rapidement prendre conscience de l’ampleur des défis et commencer à réfléchir à une planification de l’urbanisation et une rationalisation des transports urbains ne reposant plus uniquement sur le secteur privé et permettant de répondre qualitativement et quantitativement aux besoins de populations très différentes.

“As usual at that time in the morning, the ordinary buses were almost impossible to get, so all varieties of private vehicles cashed on the high demand. They were dubbed with the name ‘kia-kia bus’, meaning literally ‘quick-quick bus’, for the advantage of this kind of transport was that once loaded it would never stop until it reached the island,and several trips coud be made each morning, while the bus owned by the white man company would go from stop to stop, slogging slowly like a duck up and down the Lagos bridge. The quicker the owners of the minibus went, the more money they would collect…” Buchi Emeta “The joys of Motherhood” 1979

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Affreuse féministe aussi longtemps qu’il le faudra…

Ouf, le mois d’août est passé, on peut enfin abandonner la cause sur les femmes et laisser l’abominable ANCWL se charger des débats de fond sur le sujet!

En Afrique du Sud, le mois d’Août est, depuis la chute de l’apartheid, consacré à la célébration des (droits des) femmes. Le 9 août est férié en mémoire du jour d’août 1956 où une délégation de femmes de tous horizons et de toutes couleurs mit le cap sur les Union Buildings à Pretoria pour remettre une pétition au gouvernement et demander l’abandon des laissez-passer mettant en place la restriction de circulation et séparant les espaces urbains entre espaces réservés pour chaque catégorie raciale. Une photo très forte de cette manifestation est publiée tous les ans, celle des meneuses du mouvement, quatre femmes, d’origines différentes, symbolisant avant l’heure la “nation arc-en-ciel”: Albertina Sisulu, Sophie Williams de Bruyn, Raima Moosa, et Helen Joseph, tenant les liasses de feuilles avec les signatures obtenues devant le siège du gouvernement, et accompagnées de milliers d’anonymes.

Ce n’était pas forcément une mauvaise idée de consacrer le mois d’août à réfléchir sur les conditions d’existence des femmes sud-africaines et sur les façons de les améliorer. Las, ici comme ailleurs, le mois est l’occasion d’un “pink washing” massif, de promotions marketing écoeurantes et de déclarations hypocrites des plus révoltantes de la part de politiciens à court de couverture media.

Pour le mois des femmes j’ai eu droit:

  • à un numéro spécial “Women on Wheels” (WOW!, bien trouvé non?) avec mon magazine (de déco) préféré, une édition annuelle débordant de citadines dans des couleurs pastel et autres cabriolets “pinkwashés”. Parce que nous les femmes nous avons droit à des voitures adaptées à nos goûts (elle n’est pas belle la vie?).
  • A une proposition de cours de cuisine “Healthy” par mon assurance santé (privée), mais bon, payants quand même les ateliers, il faudrait pas que je coûte plus à mon assureur que ce que je lui rapporte…
  • A des cours de gym “feel-good” spéciaux.
  • Et si j’achetais deux bijoux ou montres dans un magasin chic, le troisième était offert!!!

Les entreprises sud-africaines ont rivalisé d’idées affligeantes originales pour vendre leur camelote améliorer leur notoriété, organisé des “journées de la femme” dans leurs bureaux à coup d’interventions de gouroues plus ou moins crédibles sur leur agenda féministe. Les politiques en ont profité pour redorer leur blason en allant dans les provinces donner de la voix pour célébrer les glorieuses pionnières de la cause des femmes et se confire en beaux discours.

Dans les faits les droits des femmes n’ont pas été moins malmenés au mois d’août de cette année qu’à d’autres périodes de l’année.

Madame Ndlamini Zuma (maladroitement rebaptisée madame Mini-Zuma par un stagiaire de la SABC) candidate à la présidence de l’ANC (et donc du pays) a formulé que si les femmes étaient des victimes, elles n’avaient à s’en prendre qu’à elles-mêmes. C’est bien connu, les victimes d’abus et de violences l’ont bien cherché non?

Pendant ce même mois, un vice-ministre de l’éducation a molesté deux femmes à la sortie d’une boîte de nuit, sans pour autant être arraisonné malgré une vidéo accablante. Il a fallu dix jours d’indignation publique (le fait que l’une des femmes était une parente d’une des ministres du gouvernement Zuma a sans doute joué) pour que le vice-ministre de l’éducation démissionne sous la pression du président. Mais il est toujours député et au service de son parti. Sans blague, pour trois claques, on ne va pas en faire une histoire tout de même?

Un groupe de pression chrétien a présenté un texte de loi au gouvernement qui pourrait restreindre de fait l’accès de ce droit fondamental des femmes, et notamment aux femmes les plus défavorisées… Ce texte, s’il était adopté, réduirait la période pendant laquelle les femmes ont droit à l’avortement pour raison personnelle (20 semaines d’après la loi de 1996), et obligerait les femmes à se présenter dans les services hospitaliers publics munies d’une échographie (très difficile à réaliser dans le secteur public, et très onéreuse dans le secteur privé). Vingt semaines cela paraît long mais c’est hélas adapté aux conditions de vie et à l’accessibilité des services de santé publics locaux. Les conditions d’accès à l’avortement étant déjà compliquées, autant dire que cette loi enterrerait la possibilité d’un avortement autre que clandestin pour une grande partie des femmes ne disposant pas de revenus suffisants. Elles vont sans doute avoir recours à ses pourvoyeurs de “quick abortions” dont les pubs clandestines ornent les carrefours, et dans le meilleur des cas remercier leur bonne étoile de ne pas saigner à mort…

Je n’ai malheureusement pas le talent de “pousser une longue plainte déchirante pudiquement cachée sous la morsure cinglante de mon humour ravageur” (Ah Desproges!).  Je ferai juste une suggestion: et si on nous lâchait les baskets? Si on arrêtait l’hypocrisie? Si on renvoyait une fois pour toutes aux oubliettes ces journées des droits des femmes, ces mois des femmes et leurs cortèges de manifestations creuses, illustrations paradoxales de cette “société du spectacle”. Les femmes étant “la moitié du ciel”, pourquoi ne pas se préoccuper du respect de leurs droits toute l’année? Stop à ces célébrations hypocrites et coûteuses, assez de discours mielleux et creux, finie la comédie du “pink-washing” un mois par an!

J’entends déjà les rengaines de ceux qui disent que, de toute façon, la condition des femmes s’est bien améliorée, qu’on commence à les fatiguer avec ces histoires, qu’il faut que les féministes relâchent la pression et qu’on ait enfin des relations apaisées entre les sexes, que la cause s’est usée à force d’être invoquée à tort et à travers, que ses inquisitrices auraient à jamais galvaudé le terme. Relax ma chérie, tu vas ruiner les effets de ton traitement au Botox… Merde le féminisme c’est SO vingtième siècle! On a inscrit l’égalité dans les constitutions, il faut lui laisser le temps de s’imprimer dans les moeurs? Ouvre tes chakras et respire, tout finit toujours par arriver!

Désolée de jouer la rabat-joie de service. Le féminisme un mois par an, ça ne marche pas plus que le régime “spécial bikini” au mois de juin ou de novembre (selon l’hémisphère). L’afficher sur des T-shirts, même signés d’une maison de haute couture, c’est sympa, mais ce n’est pas suffisant. Il faut continuer à dénoncer les injustices faites aux femmes, où qu’elles se trouvent et quelle que soit leur origine géographique, sociale, religieuse, leurs préférences sexuelles et leurs opinions politiques… Et malheureusement on en a tous les jours l’occasion… Et bonne rentrée quand même!