Mère à 13 ans… (Devenir mère à Johannesbourg part 3)

Je n’avais pas prévu de vous parler de Rose, du moins pas tout de suite, mais mon dernier billet m’a incitée à finalement vous raconter son histoire. Je n’avais pas l’intention de l’interviewer. J’avais des réticences. Une maternité à 13 ans, c’est tellement exceptionnel. En tant que superviseuse d’un étudiant faisant un mémoire de master de sociologie sur les grossesses adolescentes dans un township du sud de Joburg, j’étais plus qu’informée sur les problèmes méthodologiques liés aux interviews de jeunes mineures.

Après m’avoir présenté cinq jeunes femmes majeures, mon informatrice principale, m’a proposé de rencontrer Rose. Il faut dire que la mère de Rose travaille dans la même ONG et que pour elle il semblait naturel que j’interrogerais sa fille. J’ai passé un moment avec Rose, dans le container recyclé servant de bibliothèque à ce centre communautaire. J’ai été touchée qu’elle veuille me parler alors que sa fille n’avait que trois semaines. J’ai été rassurée sur le fait qu’elle ne parlait pas sous la contrainte, et qu’elle avait envie de me raconter son histoire. Une histoire qu’elle m’a livrée par bribes, lovée dans un fauteuil à oreilles recouvert de velours mauve, utilisé pour raconter des histoires aux enfants, tout en triturant dans ses mains une peluche rose trouvée sur le fauteuil. Hope, sa petite fille a été confiée à l’une des femmes bénévoles dans le centre communautaire. Je me contenterai de retranscrire son histoire, telle qu’elle me l’a racontée. Une histoire simple.

Cela faisait très peu de temps que je sortais avec mon petit ami. Il a dix-huit ans, il est dans le même lycée que moi, en terminale. J’étais en quatrième. Je n’ai pas eu mes règles pendant deux mois. Et puis l’une de mes ‘tantes’ a remarqué que mon corps avait changé, elle a dit à ma mère que j’avais l’air d’être enceinte. Je n’étais pas très contente, j’aurais préféré le lui dire moi-même. Ma mère a acheté un test de grossesse. Elle a beaucoup crié, elle ne pouvait pas croire que j’étais enceinte. Elle m’a amené dans un centre de santé, un centre où ils testent les grossesses et le Sida. Ils lui ont dit que je n’avais pas le Sida, mais que j’étais enceinte. Ma mère était tellement choquée. Elle a crié, tellement crié. Elle m’a demandé: “qui est le père? ” Je lui ai dit. Elle lui a crié après. Elle lui a dit: ” et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire?”. Il a répondu que je n’avais qu’à avorter. Ma mère est contre l’avortement. Elle a demandé l’adresse de ses parents et est allée les voir. Ils ont demandé à mon petit ami: “est-ce que c’est ton enfant?”. Il a répondu que non. Ils ont dit qu’ils verraient le bébé à la naissance et qu’ils diraient si c’était leur enfant. J’ai rompu avec lui et je ne lui ai plus parlé. Six mois après il est revenu et je lui ai pardonné. “

Je savais que je devais aller à la clinique. J’y suis allée. Ils m’ont refait des tests. J’écoutais tout ce que me disaient les infirmières. Elles me disaient comment me comporter. J’avais tellement peur. Je croyais que j’allais mourir. Je me suis accrochée à un livre. Ce livre, qu’on m’avait donné à lire en ‘Life Orientation’ en cinquième, s’appelle le ‘teenage survival book’. Il m’a tellement plu que je l’ai acheté au lycée à la fin de l’année au lieu de le rendre. C’est un livre qui parle de la puberté, du viol des filles et des garçons, du Sida, des grossesses d’adolescentes. Il est un peu effrayant mais je l’aime bien. C’est un livre à propos de la survie. Il m’a beaucoup aidée.

Ma mère me disait: “prie juste pour que le bébé aille bien”. Ma mère n’arrête pas de prier. A quatre mois de grossesse, les gens de la clinique m’ont dit d’aller me faire suivre à Bara (le grand hôpital universitaire de Soweto) parce que ma grossesse était spéciale, j’étais trop jeune. A Bara, j’ai été bien accueillie. Au début ils étaient très choqués, la plupart des filles qu’ils voient ont au moins seize ans. Ils m’ont dit que je devais poser toutes les questions que j’avais. Que je pouvais revenir quand je le voulais, si jamais j’avais une inquiétude. Ils m’ont fait rencontrer des médecins, une assistante sociale, une psychologue spécialisés dans les grossesses adolescentes. L’assistante sociale m’a dit que je devais venir avec ma mère. Lorsque je l’ai vue, elle m’a demandé si j’avais été violée, si je voulais porter plainte. A cause de la différence d’âge, pour eux, il y avait viol, et ils fallait qu’ils le rapporte à la police. J’étais choquée. Je croyais que le viol c’était seulement le sexe sans consentement. Je ne voulais pas porter plainte. C’était mon petit ami, il ne m’a pas forcée. Je n’ai plus revu l’assistante sociale après.

Au collège je n’ai rien dit aux professeurs. Mais au bout d’un moment ils ont deviné à cause de mon ventre. Je l’ai dit à ma meilleure amie, mais elle m’a traitée de menteuse. Lorsque les professeurs ont vu j’ai été convoquée chez le directeur qui m’a dit que je ne pouvais pas rester en classe. Il m’a dit de ne pas revenir après les vacances de milieu d’année en juillet. Il ne voulait pas qu’il se passe quoi que ce soit, que je me fasse pousser par les autres élèves. Il m’a dit que, pour cette année, il fallait que je m’occupe de mon bébé et qu’après je redoublerai ma quatrième. Je ne voulais pas. J’adore l’école, ça a toujours bien marché. Je ne voulais pas redoubler. Je voulais passer mes examens de fin d ‘année et passer en troisième l’année d’après. Maman travaille, elle n’a pas eu le temps d’aller contester la décision. Après les vacances, une amie venait me voir tous les jours après l’école pour me donner les devoirs, mais ce n’était pas pareil. C’était dur pour moi. Je m’ennuyais beaucoup. Toutes mes amies étaient en classe.

Les visites à Bara étaient toujours très longues. Il fallait attendre, attendre, il y avait toujours beaucoup de monde.  J’ai vu beaucoup de docteurs. La plupart des docteurs me traitaient bien. Il y en avait un qui me faisait toujours des blagues. Il m’a dit qu’après l’accouchement j’aurais plein de bonbons. Il me faisait rire. Il y avait aussi cet autre docteur qui me traitait avec respect. Quand j’y suis allée à huit mois, ils m’ont expliqué les signes qui devaient m’alerter, pour lesquels il fallait que je vienne tout de suite. Si je perdais les eaux, ou si je commençais à saigner. Je n’ai pas eu de préparation à l’accouchement, mais ils nous ont montré des films d’accouchements et de césariennes. Ca m’a fait tellement peur, même s’ils n’avaient pas mis le son! Ils m’ont montré aussi des trucs à faire pour calmer la douleur. 

Un samedi j’ai senti les douleurs. Ma mère m’a dit: “demain on va à Bara”. Je n’ai pas dormi de la nuit. Le lendemain elle a appelé l’ambulance. L’ambulance a mis longtemps à arriver.  Je suis arrivée à Bara à neuf heures du matin, j’ai accouché à dix heures du soir. Pendant la journée, j’avais mal. Je voulais une césarienne pour que tout soit fini. Ils m’ont dit qu’on ne faisait pas une césarienne pour ça. C’était très ennuyeux, il n’y avait rien à faire dans la salle. Pas de télévision, ils m’avaient enlevé mon téléphone. De temps en temps il y avait des étudiantes infirmières qui venaient discuter avec moi, des médecins qui passaient. Une étudiante m’a dit que si je ne criais pas, ils m’aimeraient bien et ils seraient gentils avec moi. Les docteurs m’aimaient bien, les infirmières aussi. 

A dix heures moins vingt, ils m’ont emmenée dans une salle à part et ils m’ont dit de commencer à pousser dès que je sentais une douleur. Dans la salle, il y avait deux étudiantes infirmières qui m’aidaient et une professeure infirmière qui m’a aidée aussi. Elle me disait quand il fallait pousser. L’infirmière a dû faire une épisiotomie pour que le bébé sorte. Les étudiantes ont poussé sur mon ventre pour faire sortir ce qu’il restait. L’infirmière a dit qu’il y avait beaucoup de dégâts, qu’il fallait qu’elle m’amène au bloc pour me recoudre. Elles m’ont fait une transfusion, puis une deuxième. Elles voulaient m’en faire une troisième mais elles n’avaient plus mon groupe sanguin. L’étudiante qui était avec moi s’est occupée de ma fille. Elle l’a mise dans une couveuse. Elle lui a donné un biberon de lait.

J’ai vu ma fille quand elle est sortie. J’ai été surprise par ses cheveux, elle en avait beaucoup.  Elles m’ont dit de la mettre au sein. Je lui ai dit que je l’aimais et elles ont coupé le cordon. Elle me ressemble beaucoup. Elle est très claire. Tellement blanche! Elles disaient qu’on aurait dit ma jumelle tellement elle me ressemble. Je l’ai mise au sein, cela m’a fait tellement mal, ça me fait encore mal. Elle doit aspirer mon téton vers l’extérieur, ça me fait tellement mal! A Bara ils m’ont expliqué l’allaitement. Mais quand elle prend le sein, j’ai l’impression qu’elle le mord. Elle demande à téter toutes les deux heures.

Je suis rentrée à la maison avec ma fille le jour suivant. C’est difficile. Je ne suis pas habituée à ne pas dormir la nuit. Ma mère dit qu’elle ne doit pas dormir l’après-midi. La nuit elle a faim et elle crie, et je ne l’entends pas. Ma mère me secoue pour me réveiller: “ton bébé a faim, tu dois le nourrir” et moi je lui réponds “quel bébé?” et puis je me souviens… Je ne comprends pas ce qu’il faut faire. Elle pleure la nuit et elle dort pendant la journée. Tu crois qu’il faut que je lui parle? Mais pour lui dire quoi? Elle ne comprend rien, elle ne peut pas répondre… 

La femme à laquelle Rose a confié son bébé toque à la porte de la bibliothèque. Le bébé a faim. Rose soulève le bas de son sweat-shirt à capuche rose et met son bébé au sein, laissant entrevoir, sur la peau de son ventre, des vergetures d’un brun violacé.

Comment peut-on laisser sa fille prendre le risque d’être mère à treize ans? C’est la question que je posais dans mon dernier billet. L’histoire de Rose montre que cette maternité très précoce est possible sans être dramatique quand la jeune fille est robuste et bien entourée, mais ce n’est par pour autant un conte de fées. A cet âge-là on est, quoi qu’on en dise plus proche de l’enfance que de l’âge adulte, et les contraintes qui vont avec la naissance d’un bébé vont peser lourdement sur les rêves d’avenir de la mère adolescente.

 

 

 

 

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Mort d’une adolescente mauricienne…

On ne devrait pas mourir à treize ans. Cette semaine, de ce côté-ci du paradis, j’ai envie de pousser un coup de gueule pour dénoncer l’hypocrisie monstrueuse d’une nation “arc-en-ciel” où la fiction de la “cohabitation pacifique des communautés” à mené à la mort d’une jeune fille de treize ans prénommée Ruwhaida.

L’Express, mon quotidien de référence sur l’île, s’est fait l’écho de la mort subite, le 21 juin, d’une jeune adolescente. Ruwaidha était, épileptique, elle s’était mariée en janvier 2018 et attendait un enfant. La belle famille avait l’intention de la faire enterrer dans la foulée, mais les parents de la jeune femme, choqués (un peu tard hélas) ont demandé une autopsie. La jeune femme était revenue chez ses parents quelque temps auparavant, arguant de mauvais traitement et de violences conjugales, mais elle était finalement repartie vivre dans la famille de son mari (âgé de 19 ans). L’autopsie aurait conclu à une “mort naturelle” conséquence d’une crise d’épilepsie compliquée d’une cris d’asthme non soignées. Il n’en reste pas moins que cette histoire est symptomatique d’une société qui, sous couvert de respect des cultures, ne sait pas protéger les plus vulnérables de ses membres.

Le mariage civil n’est pas autorisé à Maurice avant 18 ans, mais il est possible à 16 ans avec le consentement des parents. La jeune femme était donc en dessous de l’âge minimal légal, et même en dessous de la maturité sexuelle fixée à 16 ans. Maurice reconnaît également les mariages coutumiers. Les familles avaient donc effectué la cérémonie d’usage (le Nikkah), entre leurs enfants, en évitant de le signaler au Muslim Family Council qui aurait pu/dû leur signaler qu’une union avec une mariée de cet âge était illégale. C’est ce qui se fait dans de nombreuses familles de la communauté musulmane. L’Etat Mauricien ferme les yeux. Les partis politiques ayant besoin du vote musulman pour gouverner.

Selon les témoignages recueillis par l’Express, la famille de la jeune fille avait décidé de consentir au mariage après que celle-ci ait rencontré son futur mari par Internet. Malgré son jeune âge et sa condition médicale exigeant un suivi, elle a préféré avoir recours au mariage traditionnel, pour éviter la honte d’une idylle hors mariage. La jeune femme est partie vivre dans la famille de son nouveau mari, elle est revenue brièvement chez ses parents il y a quelques mois en disant qu’elle avait été battue. Ses parents l’avaient laissée repartir lorsque son mari était allé la chercher car elle était enceinte. Malgré la promesse faite à ses parents de continuer l’école, obligatoire jusqu’à 16 ans. Elle y allait de plus en plus épisodiquement. Et elle est morte la semaine dernière, si ce n’est des effets de sa grossesse sur sa condition, du moins d’un manque de soins.

On peut arguer que ce n’est pas de chance, que l’on ne peut pas réfréner les adolescentes amoureuses et qu’Allah interdisant toute relation adultère il n’y avait pas d’autre voie pour cette jeune femme que le mariage et la mort. Ce qui, pour d’autres jeunes femmes aurait pu être qualifié de viol sur mineure, voire de viol statutaire, et qui a entraîné une grossesse probablement fatale, est passé presque inaperçu ici, les politiques n’ayant même pas pris la peine de commenter l’évènement.

La défenseure des droits des enfants a diligenté une enquête, reste à voir si celle-ci aura des conséquences concrètes, plutôt que des déclarations de bonnes intentions et des déclarations faussement attristées avant que l’affaire ne soit classée. Le jeune mari est interrogé par la police. Il aurait déclaré à des journalistes qu’il n’avait rien fait de répréhensible et qu’à ses yeux respecter la loi coranique était plus importante que respecter la loi mauricienne.

Aucune alerte n’avait été lancée sur la situation de cette jeune fille. Ni l’école (qui aurait pu s’alerter de sa grossesse et de ses absences répétés), ni le Muslim Family Council (auquel, théoriquement, tous les mariages célébrés selon la Nikkah doivent être déclarés et qui ne peut accepter des mariages contrevenant à la loi de la République, donc concernant des mineurs de moins de 16 ans sans le consentement de leurs parents), ni le médecin ou le personnel de soins consultés pour le suivi de grossesse. Or ceux-ci ne pouvaient ignorer que le jeune âge de Ruwhaidha plus sa condition d’épileptique étaient des risques obstétriques identifiés. Tous ces adultes en position d’intervenir se sont bien gardés de soulever des objections ou de signaler une mineure potentiellement en danger.

On sait que les mariages précoces sont un fléau qui obèrent particulièrement les espérances de vie et d’épanouissement des filles, les soumettant à des grossesses précoces qui sont médicalement plus risquées que pour les femmes adultes, compromettant leur accès à une éducation qui pourrait leur permettre de devenir des adultes autonomes, et augmentent les risques qu’elles soient victimes de violences conjugales. Plusieurs conventions internationales ont été passées, qu’il s’agisse de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, ou le Protocole de la SADC sur le Genre et le Développement. Si Maurice a signé la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, elle a buté en 2015 sur la signature du Protocole de la SADC à cause de la position de la loi musulmane sur les mariages précoces. Le gouvernement d’alors trouvant trop risqué d’amender la loi nationale interdisant tout mariage avant 18 ans.

Ce n’est pas la première fois que Maurice est montrée du doigt pour cette ambiguïté. La République Mauricienne est prompte à mettre en avant son statut de démocratie en pointe sur le continent africain, et l’exemplarité de son développement économique. Sa classe politique est, en revanche, particulièrement frileuse sur les questions sociales et familiales, notamment lorsqu’il s’agit de faire valoir la loi pour tou.te.s. On l’a vu il y a deux semaines avec l’entrave à la manifestation de la marche des fiertés à Port Louis par des représentants de la communauté musulmane et sans aucune réaction du gouvernement.

Pour les cinquante ans de la République de Maurice, le gouvernement a fait afficher sur des bâtiments administratifs deux mains serrées avec le slogan “La me dan la me” (la main dans la main). Force est de constater que cette belle solidarité joue surtout pour les représentants du patriarcat, et les adeptes de la domination masculine, mais que personne n’a tendu ‘la me’ pour une adolescente risquant sa vie par un mariage et une grossesse trop précoces.

Le décès d’une presque-enfant, par la faute d’une conjuration de lâches, de bigots, d’ambitieux et d’imbéciles, permettra t’il enfin de faire bouger les choses dans une société encore très patriarcale (et ce quelles que soient les communautés concernées)? Permettra t’il de changer la loi et faire prendre conscience des dangers des pratiques marginales? C’est ce qu’on peut espérer, pour Ruwaidha, hélas, c’est déjà trop tard…

Mère malgré elle… (Devenir mère à Johannesburg part 2)

La maternité choisie n’est pas encore une réalité pour toutes les femmes sud-africaines. J’ai déjà évoqué les difficultés d’accès à la contraception et à l’avortement. La pression sociale fait également qu’une partie importante des femmes noires que j’ai interrogées ont été mères sans l’avoir vraiment cherché. C’est le cas de Joyce.

Joyce est une jeune femme qui inspire admiration et respect. Elle ne répond pas à l’image des “mères adolescentes” des Townships, victimes d’hommes prédateurs plus âgés (les “blessers”) déclinée à l’envi dans les politiques publiques ou les émissions radiophoniques populaires. A vingt-neuf ans, elle est née alors que le régime de l’apartheid avait du plomb dans l’aile. Grandie dans le township d’Alexandra (appelé familièrement Alex), elle a été une bonne élève et a bénéficié d’abord d’un programme d’aide aux jeunes lycéens des quartiers défavorisés d’un lycée privé chic de Johannesburg. Puis son Matric (équivalent du bac) en poche, elle a obtenu une bourse d’une entreprise pour effectuer des études supérieures en informatique et devenir informaticienne. Elle a fondé ensuite sa propre entreprise de services informatiques.

Les affaires marchaient assez bien pour qu’elle puisse s’acheter une petite maison en dehors d’Alexandra. Pas immense, elle compte deux chambres et une pièce à vivre, mais elle est située dans un quartier moins stigmatisé, à quelques encablures d’Alex, de l’autre côté de l’autoroute N3. Avec ses revenus, elle s’est même offert une berline allemande*, symbole éclatant de sa réussite matérielle dans les townships. Elle m’a donné rendez-vous dans le restaurant le plus chic du Alex Mall, un lundi d’hiver. J’avais peur de ne pas trouver, mais l’offre en cafés et restaurants est assez restreinte dans ce mall désert. La lumière hivernale est douce et nous nous installons sur la terrasse, pour profiter du pouvoir réchauffant du soleil, sinon de la vue sur l’étendue poussiéreuse du township.

La maternité a pris Joyce par surprise. Elle me dit avoir eu du mal à s’en remettre. Elle a mis du temps à l’accepter. Avoir un enfant ne figurait pas dans ses plans. La réussite professionnelle lui a ouvert une nouvelle vie. Elle travaillait beaucoup, mais pour la première fois de sa vie, elle pouvait voyager pour des week-ends ou de courtes vacances. Elle est allée à Durban, à Cape Town, elle a vu la mer. Bref elle a appris à profiter de la vie, un privilège dont n’aurait pu bénéficier la génération précédente, et ça lui convenait bien. Elle acceptait avec gratitude les périodes de stress et de challenge parce qu’il fallait convaincre un nouveau client de lui confier un contrat, ces périodes où elle ne comptait pas ses heures. Elle savait que leur contrepartie serait des périodes de répit où elle s’offrait des petites fêtes.

C’est d’ailleurs lors d’une de ses périodes de fêtes, les vacances de décembre, qui sont pour les sud-africains les vacances d’été, que son bébé a été conçu, bien involontairement. Elle prenait la pilule, mais apparemment il y a eu un loupé. Elle avait passé de superbes vacances, elle avait été à des fêtes, bien bu, bien mangé, etc. La nouvelle de la grossesse deux mois plus tard, l’a totalement paniquée. Elle ne se sentait pas prête. Elle avait toujours pris ses précautions, écouté les cours d’éducation sexuelle à l’école, Faith, sa mère, parlait librement de la contraception à la maison. Elle ne pensait pas qu’une grossesse imprévue pouvait arriver.

Certes, elle avait un travail avec un revenu confortable, une voiture, un petit-ami régulier, une famille (sa mère et sa soeur Grace) qui pourrait l’aider, une assurance santé privée, mais elle n’avait pas envie d’assumer cette charge. L’idée d’avoir des enfants lui paraissait sympathique dans un avenir lointain, mais pas à ce moment de sa carrière, alors qu’elle n’avait pas trente ans, à ce moment où elle jouissait pleinement de la liberté d’être soi, sans attache autre que son entreprise. Faith et Grace étaient contre l’avortement, elles lui disaient de ne pas être égoïste, de ne pas avorter, qu’elle s’en sortirait toujours. Elles l’aideraient. D’ailleurs sa mère n’a elle pas toujours été là pour elle?

Joyce était déterminée. Elle est allé voir son gynécologue. Celui-ci est musulman, il ne pratique pas les avortements, mais il l’a aiguillée vers une autre clinique. Joyce était prête à débourser les 15 000 rands nécessaires à l’opération. Arrivée à la clinique, on lui a donné une de ces fameuses chemises d’opération et on l’a conduite dans la salle. Elle a été impressionnée par la salle d’opération, cette horrible machine qui ressemblait à une pieuvre (l’aspirateur Karmann?), les écrans et les hauts parleurs. Le médecin a effectué une échographie, il a laissé le son. “J’ai entendu les battements du coeur, et je me suis dit que je ne pourrais pas supporter d’avorter, ayant entendu ça”. Joyce a demandé à se rhabiller et est repartie. Elle s’est dit qu’elle aurait ce bébé, tant pis.

Faith est venue s’installer chez elle, pendant la grossesse, avec Blessing, sa jeune soeur d’une dizaine d’années. Grace, étudiante, venait passer ses périodes de vacances. Faith a joué le rôle qu’un compagnon/partenaire aurait pu jouer. “Tu sais, me dit-elle, ce n’est pas facile pour les femmes noires d’assumer la maternité, parce qu’elles sont seules. Souvent les hommes noirs n’encouragent pas les femmes à avoir leur propre carrière. Moi je ne voulais pas d’un mari, je voulais un partenaire qui m’encourage à continuer ma carrière et à poursuivre mes objectifs professionnels … Mon petit-ami n’était pas de cet avis. Nous ne sommes plus ensemble. Il a été assez présent à la naissance de l’enfant, mais depuis, il s’est éloigné. Lorsque j’ai besoin d’argent pour la crèche ou pour l’assurance santé je lui demande. S’il peut, il me donne. Il ne fait pas de contribution régulière. Sa famille ne s’est jamais intéressée à l’enfant, mais ce n’est pas grave. Ma mère a joué le rôle du partenaire que le père de mon enfant ne voulait pas être”.

Pendant la grossesse Joyce était suivie par son gynéco, un vieux docteur indien. Cela s’est bien passé, une consultation tous les mois, puis toutes les deux semaines vers la fin de la grossesse. Elle avait une bonne assurance qui a tout remboursé. Elle est allée régulièrement aux cours de préparation prénatale, c’était utile, pour le partage d’expérience et parce qu’elle pensait que si elle écoutait bien les cours, comme en classe, tout se passerait bien. Elle avait l’impression que tout aller bien se dérouler. Et quand ses eaux ont rompu, elle était assez confiante.

Elle a appelé l’hôpital, puis est allée chercher sa mère, et s’est rendue à la clinique. Elle faisait ses exercices de respiration. Elle était tellement en forme qu’elle riait lorsqu’elle est arrivée à l’hôpital. L’infirmière lui a dit: “si vous étiez sur le point d’accoucher, vous ne ririez pas comme ça!”. Elle l’a installée dans une chambre, lui a donné un décontractant pour qu’elle se repose un peu. Lorsque les contractions se sont accélérées, elle a été surprise par la douleur qu’elle n’arrivait plus à maîtriser. Le médecin est arrivé et lui a dit qu’elle se débrouillait très bien, et qu’elle n’aurait pas besoin de péridurale. Elle a accouché sans aucun anti-douleur. Elle garde un souvenir intense de la douleur. Elle a été surprise que celle-ci disparaisse dès la sortie du bébé, un beau garçon.

Le post-partum a été très pénible. Elle a détesté allaiter, même si elle s’y est contrainte les  neufs premiers mois.  Sa mère l’y a contrainte. “Elle m’a dit: ‘tu dois allaiter ce bébé’. Je n’avais qu’une envie, retourner au boulot et ne pas m’occuper du bébé…  J’avais l’impression de n’être pour lui qu’une paire de seins. J’ai recommencé à travailler lorsque mon bébé avait deux mois. Je l’allaitais le matin et le soir, et j’exprimais mon lait dans la journée pour qu’il ait des biberons d’avance… J’ai détesté allaiter, les sensations, etc. C’était tellement embarrassant quand, en plein milieu d’une présentation à un client, mes seins se mettaient à fuir et ma chemise se tachait de lait! Pendant toute cette période, je gardais des serviettes de toilette et des chemises de rechange dans ma voiture, en cas d’accident!”. 

Joyce n’a jamais retrouvé son niveau d’activité professionnelle d’avant la grossesse. Elle est reconnaissante à sa mère de s’occuper de son fils. Mais celle-ci lui rappelle régulièrement qu’elle doit désormais prioriser son rôle de mère. Rentrer du travail à cinq heures, bien s’alimenter, ne pas boire d’alcool lorsqu’elle allaitait. Joyce exprime à la fois une plus grande proximité à son fils à mesure que celui-ci grandit. Il parle, c’est plus intéressant, elle dit mieux en profiter maintenant.

Mais elle reconnaît qu’elle prend moins de risques professionnellement depuis qu’il est là. Elle admet qu’elle serait sans doute plus à l’aise dans son activité sans son fils. Elle sent qu’elle est à la croisée des chemins, il faut qu’elle fasse grandir son entreprise, mais elle ne s’en sent pas la disponibilité suffisante. Elle doit démarcher de nouveaux clients, diversifier son offre. Peut-être faudrait-il qu’elle embauche des personnes plus chevronnées qu’actuellement, mais cela demande des fonds. Il faudrait qu’elle demande un prêt, mais les banques commerciales ne prêtent pas d’argent sans garantie. Joyce ne veut pas hypothéquer sa maison. Même si celle-ci a beaucoup rétréci depuis l’installation de sa mère et de sa soeur, la naissance de son fils et l’arrivée de son neveu nouveau-né, le fils de Grace. C’est le toit qui abrite toute sa famille. “Je dois me montrer plus responsable. Mes décisions engagent plus que ma seule personne maintenant”.

Sa famille s’est révélée à la fois une ressource et un poids pour Joyce. Elle a bien joué son rôle d’amortisseur des coups durs. Mais elle a constitué un frein au développement individuel, avec des exigences pesant plus strictement sur les femmes.

Joyce reste l’héroïne d’une “success story,” mais elle démontre à quel point être femme, même talentueuse, venant d’un township demeure un double handicap. Si elle a pu surmonter l’écueil de l’éducation, sa condition de femme n’ayant pu échapper à la maternité, lui impose de mettre un frein à ses rêves. Plus d’espace individuel possible pour Joyce, dans sa maison bondée, plus de “chambre à soi”, plus de rêve de développement qui ne passe par la prise en considération de ses responsabilités familiales. Une situation complètement asymétrique vis à vis de ses homologues masculins.

“Si tu veux atteindre la lune, vise les étoiles” dit un proverbe abondamment cité dans les séminaires pour jeunes entrepreneurs. Viser les étoiles avec les jambes dans des plots de béton, c’est tout de même un sacré défi!

* L’achat d’une Mercedes ou d’une BMW est un signe d’aisance matérielle. Le surnom donné à Soweto aux BMW serait les “Be My Wife”. La légende du Township prétend que le week-end, les jeunes ambitieux paradent en Mercedes ou BMW devant les bars et restaurants de Villakazi Street, pour y faire de nouvelles conquêtes.

 

 

 

 

 

Devenir mère à Johannesburg…(Part 1)

“Becoming a mother in Johannesburg », c’est le projet de recherche qui m’a occupée ces derniers mois, et dont j’ai décidé de vous dévoiler quelques aspects dans ce blog.

Pourquoi cette idée de recherche ? Parce qu’il se trouve que j’ai passé (entre autres), les vingt dernières années de ma vie à travailler sur la médicalisation de la grossesse en Europe, que j’ai enseigné l’anthropologie et la sociologie dans deux écoles de sages-femmes de la région parisienne, et qu’il m’a donc paru intéressant de pouvoir contraster mes « perceptions informées » de la naissance et de la période périnatale avec ce que vivent les femmes ici.

Le dépaysement est toujours une bonne façon de stimuler la réflexion sur un sujet que l’on croit connaître en offrant d’autres points de vue. Appliquer le prisme de ses connaissances à une situation nouvelle permet de comprendre (dans le sens d’assimiler mais aussi d’inclure) des éléments auxquels on n’avait pas pensé, ou alors dont on pensait qu’ils avaient peu d’importance. Enfin changer de point de vue permet de réinterroger son propre savoir. Avais-je considéré les choses sous un angle pertinent ?

M’engager dans une recherche ici à Johannesburg c’était aussi me donner l’occasion de mieux découvrir cette société complexe de la « Nouvelle Afrique du Sud » et me faire visiter Johannesburg selon un itinéraire qui ne serait pas déterminé par un intérêt historique ou touristique, mais qui suivrait le hasard des recommandations, des mises en contact, et des rencontres. Bryanston, Killarney, Soweto, Morningside, Alexandra, Kya Sands, Diepsloot, Fourways et même Pretoria, sont des endroits où m’ont menée mes entretiens avec des femmes recrutées par le bouche à oreille. Elles ont choisi de me recevoir chez elles, dans leur salon, à leur bureau, dans un café, pour des moments souvent émouvants où elles me confiaient ces moments particuliers de leur vie. Moments de fierté, moments de vulnérabilité, moments d’interrogation.

Le projet était de recueillir les expériences de femmes de toutes races, classes et de différents quartiers de Johannesburg et de montrer à quel point ce qui est conçu à la fois comme une expérience « universelle » et commune à la majorité des femmes est vécu, dans une même zone géographique, de façon radicalement différente, et modelé par des facteurs divers. L’éclairage porté par leurs histoires individuelles pourrait donner une idée des lignes de failles traversant encore la société (les sociétés?) sud-africaine.

Le coefficient de Gini classe l’Afrique du Sud comme un des pays les plus inégalitaires au monde. Qu’est-ce que cela signifie, comment cela se traduit-il dans une des expériences les plus répandues chez les femmes, celle de la maternité ? L’intérêt des rencontres était de montrer qu’au-delà des éléments structurels, chaque expérience était très personnelle et très marquée par la position géographique, sociale mais aussi l’histoire personnelle de sa narratrice.

Les questions que j’avais, suscitées par des conversations mais aussi par des lectures de journaux, étaient relatives aux choix et décisions que devaient prendre les femmes confrontées à une grossesse, voulue ou non et les types de ressources dont elles disposaient pour préparer la suite de la grossesse et la naissance. Les taux de césariennes record dans le privé étaient évidemment en question ainsi que les expériences de suivi de grossesse et d’accouchement dans les structures publiques, ces deux sujets étant régulièrement évoqués comme problématiques dans les médias, je m’en étais fait l’écho précédemment sur ce blog.

J’ai eu affaire à deux types de populations: celles qui ont effectivement le choix et celles qui ne l’ont pas. Le système de santé sud-africain s’enorgueillit d’être l’un des plus développés du continent. Votre expérience y sera en revanche complètement différente selon que vous appartiendrez aux 15% de la population ayant les moyens soit de payer votre médecin (ou une assurance prenant en charge une partie des frais) ou aux 85% devant se faire suivre dans la clinique locale. Les circonstances de la grossesse et les attentes vis à vis du suivi seront également contrastées.

Il y a un abysse entre les expériences des femmes pouvant se permettre de se faire suivre et d’accoucher dans le privé, et celles pour lesquelles la seule option possible est le service public. Pour autant, tout n’est pas tout rose pour les futures mères dans le merveilleux pays de la médecine privée. La situation de quasi-monopole des obstétriciens sur la naissance et l’inflation régulière de leur assurance professionnelle, y entraîne un taux de césariennes bien au-delà du taux nécessaire à la bonne santé des bébés et de leur mère. Les “choix” de suivi et de mode d’accouchement des femmes se faisant suivre dans le privé, sont de fait assez restreints par le/la praticien.ne auquel/à laquelle elles vont s’adresser en premier. Pour celles qui se font suivre dans le public, la question ne se pose pas en termes de choix et d’ailleurs, un certain nombre d’entre elles n’aspire pas forcément au “choix” d’un.e praticien.ne., mais dans le souhait d’une mise ou monde où elles se sentent soutenues et entourées. C’est loin d’être le cas compte-tenu de la pression d’un surpeuplement des maternités, du manque chronique de personnel pour accompagner les naissances, et de la formation des personnels de soins ou le “care” n’est pas forcément un critère.

Il m’est difficile en un seul billet de vous livrer le/un résultat pour cette recherche. J’ai donc décidé, tout au long de l’hiver austral, de vous livrer des billets/portraits basés sur mes rencontres, sur ces entretiens privilégiés avec des femmes qui se sont confiées souvent avec confiance, très spontanées et authentiques dans leurs témoignages. Leur ayant promis la confidentialité, je vous livrerai des portraits reconstruits à partir de plusieurs entretiens. Des compositions plus que restitutions… Le projet est de faire de la non-fiction documentée mais sans exposer des femmes qui m’ont fait confiance. J’espère que vous apprécierez!

Ce côté-ci du paradis…

Savez-vous lequel des pays d’Afrique reçoit le plus souvent des louanges de la Mo Ibrahim Foundation? Un pays toujours classé dans les premiers du continent pour le niveau de vie et l’éducation de ses habitants, sa culture démocratique et son niveau de transparence? Il se trouve que nous y avons notre maison de vacances depuis dix ans, ce qui me permet une familiarité que n’ont pas forcément ceux qui s’y rendent pour l’attrait de ces plages et de ses “all-inclusive resorts”.

Présenté dans les brochures touristiques et par son office de tourisme, par une citation de Mark Twain, lequel aurait dit, à propos de l’île, que Dieu aurait inventé Maurice, puis le ciel à son image, Maurice est, au-delà de la carte postale, un pays attachant mais aux paradoxes aussi vibrants que les couleurs de ses cieux.

Ce qui séduit très vite à Maurice, c’est le mélange. Un mélange apparemment harmonieux des cultures, le mélange des styles. La cohabitation de traits africains, européens et asiatiques dans un même lieu avait tout pour me plaire, moi qui revendique des racines sur les trois continents. Je suis ravie par les vestiges de vieilles maisons coloniales en bois (en train de disparaître faute d’entretien), les temples hindous aux couleurs de bonbon chimique, des mosquées (ici appelées Masjiid) blanches aux toits verts, des églises en pierre de lave aux toits bleus comme un manteau marial, ou rouge comme la passion du Christ. J’aime y voir déambuler côte à côte les femmes arborant des saris colorés, les rastas à bicyclette, les écolier.e.s et collégien.ne.s en uniforme, les surfers, les vieux messieurs créoles et leurs panamas, et les jeunes en jean et en tongs. J’y apprécie que la vie soit simple et douce. En dehors des périodes de cyclone, le temps est agréable tout au long de l’année. Les ciels du couchant se parent de teintes uniquement visibles sous les tropiques. Et pour les familles avec des jeunes enfants (ce qui était notre cas il y a dix-huit ans lorsque nous sommes venus pour la première fois) l’absence de problème sanitaire et de bestioles dangereuses, et le faible décalage horaire avec l’Europe est un atout certain.

J’aime aussi que les toponymes reflètent l’histoire de l’île et ses différentes périodes. Pamplemousses, Fond du Sac, Souillac, Curepipe, Gros Cailloux, Pointe aux Lascars, Case Noyale, Petite-Rivière, Grande-Rivière, Baie du Tombeau… datant de la domination française, voisinent avec Rose-Hill, Bénarès, Médine, Yémen, probablement attribués pendant la période britannique (encore la faute de Napoléon!). J’y apprécie qu’avec tout juste cent ans de domination française, et malgré cent cinquante ans de colonisation britannique, la langue française soit toujours aussi présente et utilisée dans l’île, avec un accent chantant et quelques particularités de langage. Ici les bureaux de tabac se nomment tabagie, et les distributeurs automatiques de billets les gabiers. On appelle toujours la femme de ménage la bonne et on lorsqu’on parle d’argent c’est en sous…

Mais sous la carte postale paradisiaque, la vision se lézarde un peu… Les versions aseptisées proposées par les voyagistes et les hôtels ne tiennent pas longtemps. Les plages de Maurice n’ont parfois plus rien de naturel, la démocratie ressemble à une oligarchie, et la cohabitation des communautés, bien que plus pacifique que partout ailleurs, n’en recèle pas moins des fractures.

Un paradis écologique?

“Maurice, c’est un plaisir!” clamait un slogan édicté il y a une dizaine d’années, par le ministère du tourisme. Un documentaire d’une grande chaîne française montrait d’ailleurs le ministre Xavier Duval dans une des opérations de relations publiques dont il était friand, amenant des journalistes et des représentants des tours-opérateurs dans des resorts paradisiaques, profitant de buffets de fruits de mers et produits exotiques et dansant le séga (danse nationale de tradition créole). Il passait évidemment sous silence le dynamitage des lagons pour permettre les activités nautiques des hôtels “all-inclusive”, le dragage du sable pour “construire des plages, et le dépeuplement des fonds marins, et la réduction à portion congrue des plages publiques baignables pour le mauricien n’ayant pas les moyens de s’offrir un “campement” sur la plage.

Vers l’intérieur de l’île, la canne à sucre aux plumets blancs a contribué à modifier le paysage et son écosystème. Les forêts endémiques ont presque disparu, remplacées par les espèces amenées par la colonisation à des époques où l’on ne savait pas que les écosystèmes des îles (la notion n’existait même pas) étaient fragiles et pouvait disparaître aussi rapidement que l’emblématique dodo, oiseau  aussi laid que stupide mais qui n’avait jamais connu d’autre prédateur que le marin hollandais. La vitalité économique du pays, qui a su en cinquante ans d’indépendance faire progresser son PNB et le niveau de vie de ses habitants, s’est traduite par un urbanisme anarchique d’une laideur que peinent à masquer les branches folles d’hibiscus et de bougainvillées sur les murs lépreux lessivés par les pluies d’été et le soleil.

L’annonce d’un plan “Maurice Ile Durable” au début du vingt-et-unième siècle n’a pas abouti sur des décisions concrètes. L’île est encore largement dépendante des produits fossiles importées pour son énergie produite dans des centrales thermiques (environ 80% de sa production), les voitures sont de plus en plus nombreuses, et la poursuite des constructions de nouveaux hôtels sur le littoral ainsi que de résidences pour étrangers vont peser sur les ressources en eau, toujours un peu tendues pendant la saison sèche, menant à l’interruption de service pour les habitants habitant certaines communes et aux restrictions d’usage pour les autres.

Une nation Arc-en-Ciel, vraiment?

Maurice est célébrée pour la cohabitation harmonieuse de toutes ses communautés, il est vrai que c’est un des rares pays au monde où chaque année a lieu une réunion des différents responsables des communautés pour définir le calendrier des jours fériés de l’année suivante, permettant ainsi aux mauriciens des différentes confessions de pouvoir avoir un jour de fête pour les dates importantes. C’est aussi un pays où tout le monde fête Noël en s’offrant, bien que ce soit une fête chrétienne, où chrétiens et musulmans savent ce que sont Maha Shivaratree et Diwali, où l’on fête le Nouvel An chinois et où un ministre de la république gagne ses galons en allant négocier des prix préférentiels avec Saudi Airlines pour les pèlerins du Hadj.

Cependant, derrière la façade du multiculturalisme pointe la réalité d’un communautarisme qui fait que les mauriciens vivent en groupes cloisonnés par leur origine ethnique et n’ont pas inventé un “vivre ensemble” plus inclusif et égalitaire comme en témoigne le livre de l’universitaire Julie Peghini. L’arc-en-ciel tant vanté recèle en fait une philosophie non pas d’égalité dans la diversité, mais de cloisonnement de communautés qui conforte les inégalités d’origine. Certains mauriciens sont plus égaux que d’autres. Le non-renouvèlement des élites politiques et économiques en est une preuve. Les différents premiers ministres qui se sont succédé depuis 1968, date de l’indépendance ont porté en tout trois patronymes: Jugnauth (père et fils), Ramgoolam (père et fils) et Bérenger. Les responsables politiques d’aujourd’hui sont souvent les enfants de ceux qui étaient en place à l’indépendance.

L’accession progressive des femmes à des droits civils égaux sur le papier, est moins évidente dans la société. La nomination d’une présidente (fonction honorifique) mauricienne a été un gage de bonne volonté mais celle-ci a dû démissionner pour des soupçons de corruption (alors que l’ancien premier ministre, malgré des affaires plus que douteuses, rêve encore de son retour à la tête de l’Etat). L’avortement n’est toujours pas légal, sauf pour stricte raison médicale ou viol, et le trafic de cytotec auto-administré tue périodiquement des jeunes femmes dans la plus grande indifférence. La pression des responsables religieux de tous bords, ayant une grande influence sur les responsables politiques locaux, rend peu probable un changement de la législation.

Les menaces qui ont pesé sur la tenue de la douzième marche des fiertés le samedi 2 juin 2018 montrent que la tolérance n’est pas une vertu cardinale de cette île. Les responsables et coordinateurs de la manifestation ont reçu des menaces de mort qui ont incité les autorités à demander l’annulation de cette marche avant de se raviser. L’article 250 du code pénal mauricien considère toujours la sodomie comme un crime, même si les poursuites sont inexistantes. Pas en veine de contradiction, le représentant du gouvernement Ramgoolam avait tout de même signé en 2011 la résolution des Nations Unies sur les droits des homosexuels.

Bref, le ciel peut aussi receler ses poches d’ombre, comme le montrent si bien les romans de Natacha Appanah, Ananda Devi, ou de l’incontournable JMG Le Clézio. Tristes Tropiques? Ce billet n’a pas pour vocation de vous détourner de vos projets de vacances sur ce qui reste une des îles les plus sympathiques de l’Océan Indien, mais de faire ressortir des aspects trop oubliés par la communication officielle auprès des futurs touristes, retraités ou investisseurs.

Ma première interaction avec une mauricienne, il y a dix-huit ans, lors de mon premier  séjour sur l’île, a été avec la bonne créole du petit bungalow que nous avions loué sur la plage de Trou aux Biches. “Vous avez de la chance, m’avait-elle lancé de but en blanc, vous vos enfants ils sont blancs!”. Cette phrase m’avait choquée en ce qu’elle révélait la hiérarchie sous-jacente. Je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui, les enfants de Maria aient une analyse fondamentalement différente.

La république de Maurice a cinquante ans et peut être fière du chemin parcouru, d’une île à l’indolence coloniale, essentiellement tournée vers la production de la canne à sucre à une économie plus diversifiée qui a permis l’accession de sa population à l’un des niveaux de revenus les plus enviés d’Afrique. Les gouvernements ont su donner les impulsions nécessaires pour accompagner un développement qui n’était pas acquis, les cours mondiaux du sucre n’ayant cessé de baisser. Cependant, dans les prochaines années, la jeune république va faire face à plusieurs défis. Le premier défi sera de mettre en place une économie qui ne mette pas davantage en péril l’écologie fragile de cette île.  Maurice Ile Durable devrait être plus qu’un slogan, un impératif. Le second défi sera de passer d’une mosaïque de communautés à une véritable nation qui soit plus qu’une chanson populaire écrite pour cet anniversaire. Les communautés historiquement désavantagées devraient pouvoir se sentir pleinement citoyennes et à égalité de chances avec leurs compatriotes. L’accession à une vie décente à Maurice ne devrait plus dépendre d’une nuance de couleur de peau ou de l’appartenance à un clan ou à une communauté.

 

Farewell to Johannesburg…

Le container est parti vendredi après-midi. La grande maison blanche est vide. Après une semaine le nez dans les cartons, la conclusion de notre séjour sud-africain s’approche.

Lorsque s’est dessinée la possibilité de l’expatriation, j’avais appelé un collègue qui y avait passé un an pour son post-doc. J’avais envie de connaître son sentiment, s’il pensait que c’était une bonne idée, etc. Il m’avait rassurée, ayant fait une place à part dans son coeur à ce pays tellement au bout de l’Afrique qu’il ne s’y voit pas toujours. “Il y a des aspects que tu vas adorer” avait-il prophétisé, et “il y a des aspects que tu vas détester”, “en tant qu’européenne, il y a des situations auxquelles tu ne pourras jamais te résigner”. Trois ans plus tard, force est de constater qu’il avait raison.

J’ai adoré vivre dans cette métropole vibrante, avec son histoire très courte et ce rêve qu’elle a symbolisé pour de nombreux migrants. J’ai été choquée par le côté scindé de la ville, par cette inscription géographique de la division jamais surmontée entre les noirs et les blancs. J’ai accepté, tant bien que mal, que la rançon d’une vie agréable soit de vivre dans des quartiers aux murs hauts surmontés de barrières électriques. Je quitte sans regret les trois (!?) systèmes d’alarme différents, la gestion des parties jour et nuit de la maison.

J’en ai apprécié les ciels lumineux et la clémence du climat (sauf les petits matins d’hiver dans une maison non chauffée), les petits déjeuners sous la véranda 300 jours sur 360, la floraison des jacarandas au printemps, des plumbagos en été, celle des “coral trees” et le flamboiement rouge, jaune ou orangé, des aloes au début de l’hiver. J’ai aimé l’amabilité des habitants, et leur gaieté. La vue des “helpers” et des jardiniers prenant le soleil sur les trottoirs engazonnés pendant leur pause. Les hommes faisant la sieste en bleu de travail, le nez dans l’herbe, oublieux des passants. Les femmes en uniforme et coiffe assortie avec leurs tabliers blancs, les jambes à l’équerre sur la pelouse, échangeant les dernières nouvelles. Les filles d’attentes aux arrêts de minibus, le soir, vers cinq heures.

De retour en France, je saurais reconnaître la chance d’avoir des feux rouges qui fonctionnent, et au pied desquels ne se trouvent pas toute la misère du monde. Le bossu de Bompas, le paralytique de Melville sur sa chaise roulante antique, le rasta au regard illuminé de Boundary, la jeune fille aux jambes grêles et au regard absent, tremblotant à la sortie de la bretelle d’autoroute de Corlett, l’albinos de Melrose Crossing, le post-adolescent au visage joufflu et à l’afro décolorée, en posture de pénitent, et son éternelle couverture poussiéreuse sur Chaplin. Je goûterai de nouveau au plaisir de pouvoir faire tout à pied, aller acheter mon pain, descendre au marché, et de ne pas avoir à faire un long détour parce que tel quartier est bouclé par des “closures” sécuritaires et qu’on ne peut que le contourner…

J’ai aimé les rencontres avec des sud-africains de toutes origines, leur accueil chaleureux. Les longs déjeuners du dimanche entre amis, braaï ou cuisine plus raffinée, avec open bar de vins sud-africains. J’ai apprécié aussi l’accueil de la communauté française, une petite communauté de 4000 âmes, qui, peut-être parce que la ville est réputée difficile, se met en quatre pour intégrer les nouveaux et leur faire découvrir les charmes de la cité de l’or.

Mon collègue avait raison, j’ai beaucoup aimé Joburg, comme on l’appelle familièrement ici. Je suis d’autant plus triste d’en partir que je n’ai pas pu avoir de réponse à des questions cruciales comme: pourquoi les sud-africains adorent-il autant les voitures blanches? Pourquoi affichent-ils leurs agents immobiliers sur les réverbères comme on le ferait chez nous de politiciens en campagne électorale? Pourquoi les sud-africains blancs font ils autant de courses de vélo, de marathons,  d'”Iron Man” les week-ends, quand, pendant la semaine ils ne peuvent envisager d’aller acheter leur pitance au supermarché à pied? Pourquoi, mais pourquoi diable, vend on du vin dans les supermarchés, alors que le titrage des nectars sud-africain frôle les 14 degrés, quand bière et cidres bien moins concentrés en alcool, doivent se contenter, comme les autres boissons d’adultes, de figurer dans des “Liquor Stores”?

Adieu donc, Johannesburg ville de contrastes, ville d’opulence et de misère, cité-monde et cité africaine, mirage et réalité. Ce blog est un témoignage des réflexions que m’ont inspirées les presque trois ans que j’y ai passés. Alors va t’il aussi s’arrêter? Soyez rassurés ami.e.s lecteurs/lectrices, j’ai encore quelques billets en réserve, déjà programmés, et puis je ne quitte pas tout à fait l’Afrique Australe, y ayant toujours un pied-à-terre à Tamarin. Ce blog continuera après l’été avec mes impressions sur l’Afrique vue d’Europe, à la lumière de mon expérience sud-africaine. Que perçoit-on de l’Afrique quand on est en Europe? Comment ces perceptions se comparent-elles à ce que j’ai pu voir/lire/entendre en vivant sur le continent? Merci en tout cas à mes lectrices et lecteurs fidèles, merci pour vos retours sur mes billets, ils m’ont touchés et fait plaisir, merci aux suggestions de sujets, et à très bientôt!

 

 

Adieu, veau, vache, cochon, couvée?*

Lorsqu’on vit au long cours à Johannesburg, qui est une mégalopole mondiale, ancrée dans la modernité, une “world class city” comme s’en enorgueillit régulièrement le maire de la ville, on peut parfois oublier qu’on est aussi dans une ville profondément ancrée en Afrique. Et puis… et puis il y a de ces petits évènements du quotidien qui vous ramènent sur le continent, et c’est tant mieux. Il y a quelque temps j’ai été transportée de joie par un texto publicitaire. Celui-ci me proposait de m’enrôler dans une loterie en ligne pour gagner… je vous le donne en mille… un voyage aux Seychelles? une voiture de luxe? un bijou de prix? que nenni! la loterie me proposait tout simplement de gagner… une vache! A vrai dire, une vache ou son équivalent en espèces sonnantes et trébuchantes, mais ce détail m’a réellement mise de bonne humeur. D’habitude on me propose plutôt une assurance funérailles, nettement moins drôle vous en conviendrez! (J’ai évoqué le sujet de l’importance culturelle des funérailles ici). Comment expliquer ce gros lot extraordinaire aux yeux européens?

Bien qu’on en voie assez peu en ville, la vache tient une place à part dans la vie quotidienne et l’imaginaire sud-africains (et africains). Le nom générique des trois tribus les plus nombreuses d’Afrique du Sud (Xhosa, Zulu et Swati): les tribus “Nguni” est aussi celui donné à l’espèce de bovidé domestique la plus commune en Afrique Australe dont l’arrivée dans la région est supposée coïncider avec les migrations bantoues entre 600 et 1400. Posséder un cheptel est un signe de respectabilité voire d’opulence pour un certain nombre de peuples africains. Les vaches servent de monnaie d’évaluation du prix de la fiancée (lobola) dans une grande partie de l’Afrique Australe, j’en ai parlé ici. L’an dernier, la lobola payée par la famille Zuma pour le (second) mariage d’un de ses fils avec Ziyanda Dlamini, une fille de la famille royale swatie a défrayé la chronique, comportant entre autres espèces sonnantes et trébuchantes, pas moins de 120 têtes de bétail!

Ce n’est sans doute pas un hasard complet si l’artiste sud-africaine Nandipha Mntambo a choisi le thème de la peau de vache nguni pour sa première expo en solo au tout nouveau Zeitz-MOOCA à Cape Town, dont elle a fait des sculptures féeriques.

Posséder un cheptel nombreux est encore aujourd’hui un signe de pouvoir, même pour des familles dont le revenu et/ou la subsistance ne dépendent plus de la taille du troupeau. Ainsi, les deux derniers présidents du pays ont fait la une des journaux cette année pour des actualités relatives à leurs troupeaux. Jacob Zuma a été mis en cause très récemment pour avoir accepté de recevoir en cadeau de Supra Mahumapelo, numéro Un de la province du North-West, un troupeau dont la valeur est estimée à 1,5 millions de rands. L’ennui c’est que ce troupeau était au départ destiné aux fermiers noirs démarrant un élevage. Le troupeau est hébergé à Nkandla, propriété célèbre de la famille Zuma, mondialement connue pour sa piscine anti-feu et son poulailler financés par l’argent du contribuable sud-africain aux motifs d’amélioration de la sécurité de la résidence. L’histoire ne dit pas s’ils ont monté un élevage de la même espèce d’oies que celles qui protégèrent naguère le Capitole romain des invasions puniques.

Quant à Cyril Ramaphosa, c’est la publication d’un beau livre  de table basse “Cattle of the ages” commandé au photographe Daniel Naudé et dont il a écrit les textes à la gloire des vaches Ankole. Il partage la passion de cette belle race ougandaise qu’il a eu le privilège d’introduire en Afrique du Sud et dont il possède maintenant un très photogénique (et lucratif) troupeau, avec ses homologues Yoweri Museveni d’Ouganda, et Paul Kagame du Rwanda. Espérons que cette passion commune n’inspirera pas au président Ramaphosa l’idée de les imiter en matière de réformes constitutionnelles. Le président Museveni aligne un nombre record de réélections depuis 1996 (il a pris le pouvoir en 1986), et souhaite modifier la loi pour pouvoir être réélu une fois encore. Le président Kagame, qui aurait fait un excellent travail au Rwanda au demeurant, a quant à lui fait modifier la constitution de son pays en décembre 2015 et voter un texte qui lui permettrait de gouverner le pays jusqu’en 2034 ce qui lui a valu une chute de popularité immédiate parmi les puissances occidentales… Il nous reste à souhaiter ne laisse pas “gros Jean comme devant”, comme l’écrivait l’auteur de la fable, le peuple sud-africain porteur de l’espoir d’une “aube nouvelle”.

*Jean de Lafontaine, “La Laitière et le Pot au Lait”