Mère malgré elle… (Devenir mère à Johannesburg part 2)

La maternité choisie n’est pas encore une réalité pour toutes les femmes sud-africaines. J’ai déjà évoqué les difficultés d’accès à la contraception et à l’avortement. La pression sociale fait également qu’une partie importante des femmes noires que j’ai interrogées ont été mères sans l’avoir vraiment cherché. C’est le cas de Joyce.

Joyce est une jeune femme qui inspire admiration et respect. Elle ne répond pas à l’image des “mères adolescentes” des Townships, victimes d’hommes prédateurs plus âgés (les “blessers”) déclinée à l’envi dans les politiques publiques ou les émissions radiophoniques populaires. A vingt-neuf ans, elle est née alors que le régime de l’apartheid avait du plomb dans l’aile. Grandie dans le township d’Alexandra (appelé familièrement Alex), elle a été une bonne élève et a bénéficié d’abord d’un programme d’aide aux jeunes lycéens des quartiers défavorisés d’un lycée privé chic de Johannesburg. Puis son Matric (équivalent du bac) en poche, elle a obtenu une bourse d’une entreprise pour effectuer des études supérieures en informatique et devenir informaticienne. Elle a fondé ensuite sa propre entreprise de services informatiques.

Les affaires marchaient assez bien pour qu’elle puisse s’acheter une petite maison en dehors d’Alexandra. Pas immense, elle compte deux chambres et une pièce à vivre, mais elle est située dans un quartier moins stigmatisé, à quelques encablures d’Alex, de l’autre côté de l’autoroute N3. Avec ses revenus, elle s’est même offert une berline allemande*, symbole éclatant de sa réussite matérielle dans les townships. Elle m’a donné rendez-vous dans le restaurant le plus chic du Alex Mall, un lundi d’hiver. J’avais peur de ne pas trouver, mais l’offre en cafés et restaurants est assez restreinte dans ce mall désert. La lumière hivernale est douce et nous nous installons sur la terrasse, pour profiter du pouvoir réchauffant du soleil, sinon de la vue sur l’étendue poussiéreuse du township.

La maternité a pris Joyce par surprise. Elle me dit avoir eu du mal à s’en remettre. Elle a mis du temps à l’accepter. Avoir un enfant ne figurait pas dans ses plans. La réussite professionnelle lui a ouvert une nouvelle vie. Elle travaillait beaucoup, mais pour la première fois de sa vie, elle pouvait voyager pour des week-ends ou de courtes vacances. Elle est allée à Durban, à Cape Town, elle a vu la mer. Bref elle a appris à profiter de la vie, un privilège dont n’aurait pu bénéficier la génération précédente, et ça lui convenait bien. Elle acceptait avec gratitude les périodes de stress et de challenge parce qu’il fallait convaincre un nouveau client de lui confier un contrat, ces périodes où elle ne comptait pas ses heures. Elle savait que leur contrepartie serait des périodes de répit où elle s’offrait des petites fêtes.

C’est d’ailleurs lors d’une de ses périodes de fêtes, les vacances de décembre, qui sont pour les sud-africains les vacances d’été, que son bébé a été conçu, bien involontairement. Elle prenait la pilule, mais apparemment il y a eu un loupé. Elle avait passé de superbes vacances, elle avait été à des fêtes, bien bu, bien mangé, etc. La nouvelle de la grossesse deux mois plus tard, l’a totalement paniquée. Elle ne se sentait pas prête. Elle avait toujours pris ses précautions, écouté les cours d’éducation sexuelle à l’école, Faith, sa mère, parlait librement de la contraception à la maison. Elle ne pensait pas qu’une grossesse imprévue pouvait arriver.

Certes, elle avait un travail avec un revenu confortable, une voiture, un petit-ami régulier, une famille (sa mère et sa soeur Grace) qui pourrait l’aider, une assurance santé privée, mais elle n’avait pas envie d’assumer cette charge. L’idée d’avoir des enfants lui paraissait sympathique dans un avenir lointain, mais pas à ce moment de sa carrière, alors qu’elle n’avait pas trente ans, à ce moment où elle jouissait pleinement de la liberté d’être soi, sans attache autre que son entreprise. Faith et Grace étaient contre l’avortement, elles lui disaient de ne pas être égoïste, de ne pas avorter, qu’elle s’en sortirait toujours. Elles l’aideraient. D’ailleurs sa mère n’a elle pas toujours été là pour elle?

Joyce était déterminée. Elle est allé voir son gynécologue. Celui-ci est musulman, il ne pratique pas les avortements, mais il l’a aiguillée vers une autre clinique. Joyce était prête à débourser les 15 000 rands nécessaires à l’opération. Arrivée à la clinique, on lui a donné une de ces fameuses chemises d’opération et on l’a conduite dans la salle. Elle a été impressionnée par la salle d’opération, cette horrible machine qui ressemblait à une pieuvre (l’aspirateur Karmann?), les écrans et les hauts parleurs. Le médecin a effectué une échographie, il a laissé le son. “J’ai entendu les battements du coeur, et je me suis dit que je ne pourrais pas supporter d’avorter, ayant entendu ça”. Joyce a demandé à se rhabiller et est repartie. Elle s’est dit qu’elle aurait ce bébé, tant pis.

Faith est venue s’installer chez elle, pendant la grossesse, avec Blessing, sa jeune soeur d’une dizaine d’années. Grace, étudiante, venait passer ses périodes de vacances. Faith a joué le rôle qu’un compagnon/partenaire aurait pu jouer. “Tu sais, me dit-elle, ce n’est pas facile pour les femmes noires d’assumer la maternité, parce qu’elles sont seules. Souvent les hommes noirs n’encouragent pas les femmes à avoir leur propre carrière. Moi je ne voulais pas d’un mari, je voulais un partenaire qui m’encourage à continuer ma carrière et à poursuivre mes objectifs professionnels … Mon petit-ami n’était pas de cet avis. Nous ne sommes plus ensemble. Il a été assez présent à la naissance de l’enfant, mais depuis, il s’est éloigné. Lorsque j’ai besoin d’argent pour la crèche ou pour l’assurance santé je lui demande. S’il peut, il me donne. Il ne fait pas de contribution régulière. Sa famille ne s’est jamais intéressée à l’enfant, mais ce n’est pas grave. Ma mère a joué le rôle du partenaire que le père de mon enfant ne voulait pas être”.

Pendant la grossesse Joyce était suivie par son gynéco, un vieux docteur indien. Cela s’est bien passé, une consultation tous les mois, puis toutes les deux semaines vers la fin de la grossesse. Elle avait une bonne assurance qui a tout remboursé. Elle est allée régulièrement aux cours de préparation prénatale, c’était utile, pour le partage d’expérience et parce qu’elle pensait que si elle écoutait bien les cours, comme en classe, tout se passerait bien. Elle avait l’impression que tout aller bien se dérouler. Et quand ses eaux ont rompu, elle était assez confiante.

Elle a appelé l’hôpital, puis est allée chercher sa mère, et s’est rendue à la clinique. Elle faisait ses exercices de respiration. Elle était tellement en forme qu’elle riait lorsqu’elle est arrivée à l’hôpital. L’infirmière lui a dit: “si vous étiez sur le point d’accoucher, vous ne ririez pas comme ça!”. Elle l’a installée dans une chambre, lui a donné un décontractant pour qu’elle se repose un peu. Lorsque les contractions se sont accélérées, elle a été surprise par la douleur qu’elle n’arrivait plus à maîtriser. Le médecin est arrivé et lui a dit qu’elle se débrouillait très bien, et qu’elle n’aurait pas besoin de péridurale. Elle a accouché sans aucun anti-douleur. Elle garde un souvenir intense de la douleur. Elle a été surprise que celle-ci disparaisse dès la sortie du bébé, un beau garçon.

Le post-partum a été très pénible. Elle a détesté allaiter, même si elle s’y est contrainte les  neufs premiers mois.  Sa mère l’y a contrainte. “Elle m’a dit: ‘tu dois allaiter ce bébé’. Je n’avais qu’une envie, retourner au boulot et ne pas m’occuper du bébé…  J’avais l’impression de n’être pour lui qu’une paire de seins. J’ai recommencé à travailler lorsque mon bébé avait deux mois. Je l’allaitais le matin et le soir, et j’exprimais mon lait dans la journée pour qu’il ait des biberons d’avance… J’ai détesté allaiter, les sensations, etc. C’était tellement embarrassant quand, en plein milieu d’une présentation à un client, mes seins se mettaient à fuir et ma chemise se tachait de lait! Pendant toute cette période, je gardais des serviettes de toilette et des chemises de rechange dans ma voiture, en cas d’accident!”. 

Joyce n’a jamais retrouvé son niveau d’activité professionnelle d’avant la grossesse. Elle est reconnaissante à sa mère de s’occuper de son fils. Mais celle-ci lui rappelle régulièrement qu’elle doit désormais prioriser son rôle de mère. Rentrer du travail à cinq heures, bien s’alimenter, ne pas boire d’alcool lorsqu’elle allaitait. Joyce exprime à la fois une plus grande proximité à son fils à mesure que celui-ci grandit. Il parle, c’est plus intéressant, elle dit mieux en profiter maintenant.

Mais elle reconnaît qu’elle prend moins de risques professionnellement depuis qu’il est là. Elle admet qu’elle serait sans doute plus à l’aise dans son activité sans son fils. Elle sent qu’elle est à la croisée des chemins, il faut qu’elle fasse grandir son entreprise, mais elle ne s’en sent pas la disponibilité suffisante. Elle doit démarcher de nouveaux clients, diversifier son offre. Peut-être faudrait-il qu’elle embauche des personnes plus chevronnées qu’actuellement, mais cela demande des fonds. Il faudrait qu’elle demande un prêt, mais les banques commerciales ne prêtent pas d’argent sans garantie. Joyce ne veut pas hypothéquer sa maison. Même si celle-ci a beaucoup rétréci depuis l’installation de sa mère et de sa soeur, la naissance de son fils et l’arrivée de son neveu nouveau-né, le fils de Grace. C’est le toit qui abrite toute sa famille. “Je dois me montrer plus responsable. Mes décisions engagent plus que ma seule personne maintenant”.

Sa famille s’est révélée à la fois une ressource et un poids pour Joyce. Elle a bien joué son rôle d’amortisseur des coups durs. Mais elle a constitué un frein au développement individuel, avec des exigences pesant plus strictement sur les femmes.

Joyce reste l’héroïne d’une “success story,” mais elle démontre à quel point être femme, même talentueuse, venant d’un township demeure un double handicap. Si elle a pu surmonter l’écueil de l’éducation, sa condition de femme n’ayant pu échapper à la maternité, lui impose de mettre un frein à ses rêves. Plus d’espace individuel possible pour Joyce, dans sa maison bondée, plus de “chambre à soi”, plus de rêve de développement qui ne passe par la prise en considération de ses responsabilités familiales. Une situation complètement asymétrique vis à vis de ses homologues masculins.

“Si tu veux atteindre la lune, vise les étoiles” dit un proverbe abondamment cité dans les séminaires pour jeunes entrepreneurs. Viser les étoiles avec les jambes dans des plots de béton, c’est tout de même un sacré défi!

* L’achat d’une Mercedes ou d’une BMW est un signe d’aisance matérielle. Le surnom donné à Soweto aux BMW serait les “Be My Wife”. La légende du Township prétend que le week-end, les jeunes ambitieux paradent en Mercedes ou BMW devant les bars et restaurants de Villakazi Street, pour y faire de nouvelles conquêtes.

 

 

 

 

 

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Adieu, veau, vache, cochon, couvée?*

Lorsqu’on vit au long cours à Johannesburg, qui est une mégalopole mondiale, ancrée dans la modernité, une “world class city” comme s’en enorgueillit régulièrement le maire de la ville, on peut parfois oublier qu’on est aussi dans une ville profondément ancrée en Afrique. Et puis… et puis il y a de ces petits évènements du quotidien qui vous ramènent sur le continent, et c’est tant mieux. Il y a quelque temps j’ai été transportée de joie par un texto publicitaire. Celui-ci me proposait de m’enrôler dans une loterie en ligne pour gagner… je vous le donne en mille… un voyage aux Seychelles? une voiture de luxe? un bijou de prix? que nenni! la loterie me proposait tout simplement de gagner… une vache! A vrai dire, une vache ou son équivalent en espèces sonnantes et trébuchantes, mais ce détail m’a réellement mise de bonne humeur. D’habitude on me propose plutôt une assurance funérailles, nettement moins drôle vous en conviendrez! (J’ai évoqué le sujet de l’importance culturelle des funérailles ici). Comment expliquer ce gros lot extraordinaire aux yeux européens?

Bien qu’on en voie assez peu en ville, la vache tient une place à part dans la vie quotidienne et l’imaginaire sud-africains (et africains). Le nom générique des trois tribus les plus nombreuses d’Afrique du Sud (Xhosa, Zulu et Swati): les tribus “Nguni” est aussi celui donné à l’espèce de bovidé domestique la plus commune en Afrique Australe dont l’arrivée dans la région est supposée coïncider avec les migrations bantoues entre 600 et 1400. Posséder un cheptel est un signe de respectabilité voire d’opulence pour un certain nombre de peuples africains. Les vaches servent de monnaie d’évaluation du prix de la fiancée (lobola) dans une grande partie de l’Afrique Australe, j’en ai parlé ici. L’an dernier, la lobola payée par la famille Zuma pour le (second) mariage d’un de ses fils avec Ziyanda Dlamini, une fille de la famille royale swatie a défrayé la chronique, comportant entre autres espèces sonnantes et trébuchantes, pas moins de 120 têtes de bétail!

Ce n’est sans doute pas un hasard complet si l’artiste sud-africaine Nandipha Mntambo a choisi le thème de la peau de vache nguni pour sa première expo en solo au tout nouveau Zeitz-MOOCA à Cape Town, dont elle a fait des sculptures féeriques.

Posséder un cheptel nombreux est encore aujourd’hui un signe de pouvoir, même pour des familles dont le revenu et/ou la subsistance ne dépendent plus de la taille du troupeau. Ainsi, les deux derniers présidents du pays ont fait la une des journaux cette année pour des actualités relatives à leurs troupeaux. Jacob Zuma a été mis en cause très récemment pour avoir accepté de recevoir en cadeau de Supra Mahumapelo, numéro Un de la province du North-West, un troupeau dont la valeur est estimée à 1,5 millions de rands. L’ennui c’est que ce troupeau était au départ destiné aux fermiers noirs démarrant un élevage. Le troupeau est hébergé à Nkandla, propriété célèbre de la famille Zuma, mondialement connue pour sa piscine anti-feu et son poulailler financés par l’argent du contribuable sud-africain aux motifs d’amélioration de la sécurité de la résidence. L’histoire ne dit pas s’ils ont monté un élevage de la même espèce d’oies que celles qui protégèrent naguère le Capitole romain des invasions puniques.

Quant à Cyril Ramaphosa, c’est la publication d’un beau livre  de table basse “Cattle of the ages” commandé au photographe Daniel Naudé et dont il a écrit les textes à la gloire des vaches Ankole. Il partage la passion de cette belle race ougandaise qu’il a eu le privilège d’introduire en Afrique du Sud et dont il possède maintenant un très photogénique (et lucratif) troupeau, avec ses homologues Yoweri Museveni d’Ouganda, et Paul Kagame du Rwanda. Espérons que cette passion commune n’inspirera pas au président Ramaphosa l’idée de les imiter en matière de réformes constitutionnelles. Le président Museveni aligne un nombre record de réélections depuis 1996 (il a pris le pouvoir en 1986), et souhaite modifier la loi pour pouvoir être réélu une fois encore. Le président Kagame, qui aurait fait un excellent travail au Rwanda au demeurant, a quant à lui fait modifier la constitution de son pays en décembre 2015 et voter un texte qui lui permettrait de gouverner le pays jusqu’en 2034 ce qui lui a valu une chute de popularité immédiate parmi les puissances occidentales… Il nous reste à souhaiter ne laisse pas “gros Jean comme devant”, comme l’écrivait l’auteur de la fable, le peuple sud-africain porteur de l’espoir d’une “aube nouvelle”.

*Jean de Lafontaine, “La Laitière et le Pot au Lait”

Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.

 

Sanibonani (Je vous vois)!

Voici donc presqu’un mois que je n’ai pas écrit de billet, il faut dire qu’ici, à partir du 16 décembre, fête de la réconciliation, ce sont les vacances d’été en Afrique du Sud. Joburg se vide de ses habitants qui vont retrouver leurs familles dans les provinces ou prendre le frais dans un des très agréables lieux de villégiature des côtes sud-africaines. La rentrée des vacanciers coïncide à quelques jours près avec la nouvelle année. Les étudiants, lycéens et écoliers ont encore un peu de vacances, mais les entreprises vont reprendre leurs activités demain, le 8 janvier, à un rythme quasi  normal, sauf Gregg, mon coiffeur qui ne rentre qu’à la fin de la semaine du Little Karoo, le traître!

Il est un peu tard pour vous présenter des voeux en bonne et due forme pour la nouvelle année. Ici, les voeux sont plus succincts, on les présente le 1er de l’an, voire la première semaine, mais la coutume de se souhaiter la bonne année jusqu’à fin janvier ne semble pas être d’actualité. En revanche j’avais envie de revenir sur un fait quotidien qui fait pour moi le charme de la vie en Afrique du Sud : les rites de salutation. Dans ce pays marqué par la violence et les inégalités, s’il y a une chose qui ne lasse pas de me surprendre, c’est la chaleur avec laquelle les personnes se saluent, lorsqu’elles se croisent, dans la rue par exemple, ou lorsqu’on entre dans une entreprise, un magasin, bref, partout.

Cela surprend, au début, ce degré d’intérêt pour votre modeste personne. “Good Morning, how are you doing today?”, entendus, x fois par jour, de la part des gardes de la compagnie de sécurité, des jardiniers, des commerçants, des gens que vous croisez en promenant votre chien. Vos interlocuteurs d’origine africaine agrémentent souvent leur salutation d’un “Mama/Baba/Sissi/Bra”. Ne pas se vexer si l’on vous donne du Mama ou du Baba, lorsqu’on est dans un pays où les anciens sont (en théorie) extrêmement respectés, c’est une marque de déférence. Sissi (sister) et Bra (brother) sont utilisés pour les gens d’une même tranche d’âge ou d’égale situation sociale. A la question rituelle s’enquérant de votre santé il faut répondre: “Good morning, I’m very well and you*?”. Je vous rassure, votre interlocuteur ne s’attend pas forcément à ce que vous lui détailliez vos insomnies, vos crises de rhumatismes ou vos peines de coeur. Toute interaction/transaction avec une personne doit commencer par ce petit rituel, qui peut surprendre ceux qui ont l’habitude d’aller droit au but. Pas question de commander votre croissant et votre café sans vous être auparavant enquis de la santé de votre serveur/serveuse/barista…

Et l’on finit par s’étonner, lorsqu’on rentre en Europe, de la sécheresse de relations limitées au minimum transactionnel. Lors de mon dernier séjour à Paris, en juillet dernier, j’ai eu du mal à m’y réhabituer au caractère abrupt de la prise de contact. Le “bonjour” était en général de mise, mais aller plus loin aurait sans doute perçu comme une intrusion mal venue dans l’espace intime de mes interlocuteurs. Ma frustration fut encore plus grande à Londres, où les gens ne vous saluent jamais dans la rue lorsqu’ils vous croisent et où le “good morning, good afternoon, good evening” semble avoir été rayé des procédures des caissières/barista ou autres employés des services auxquels j’ai eu affaire. A leur décharge, en cette période pré-Brexit, ces petits emplois de contact sont souvent tenus par des non-britanniques dont l’anglais n’est pas la langue maternelle et auxquels la subtilité de la langue peut échapper…

Les salutations font partie de ces “rites d’interaction” décrits par Erving Goffmann, l’un de mes sociologues préférés. Et elles sont spécifiques à chaque société. Ce qui se joue dans chaque répétition du rite de salutation, c’est la cohésion de la société, c’est le sentiment que chacun y a/ y est à sa place, et y est reconnu en tant que personne participant de cette société. Seuls l’étranger, l’enfant ou le fou seront excusés de ne pas respecter les civilités.

Les salutations sont encore plus touchantes/émouvantes/surprenantes en zoulou lorsqu’on en observe le sens littéral.  Quand les occidentaux se contentent de souhaiter un “bonjour” général et générique, les salutations en zoulou prennent la mesure de ceux/celles auxquels elles s’adressent. Si l’on salue une personne, ce sera “Sawubona”: “je te vois”, pour plusieurs personnes “Sanibonani”: “je vous vois”. Vous êtes là, devant moi, je prends acte de votre présence. Il y a vraiment cette dimension de la reconnaissance de l’autre. Cette première reconnaissance s’accompagne ensuite de la question “unjani?” (ninjani pour plusieurs interlocuteurs): “comment vas-tu”, auquel on peut répondre: “ngikhona”: “je suis présent.e ou “ngisaphila”: “je suis vivant.e”

Alors évidemment, on pourra objecter que le propre du rituel, ressassé de jour en jour, c’est de vider de sens les mots, qu’à force de les répéter, ils n’ont plus leur signification initiale. De la même façon qu’on ne cherche pas à avoir votre bulletin de santé lorsqu’on demande si vous allez bien, votre interlocuteur/interlocutrice zoulou.e voient bien que vous êtes devant eux, ou vivante lorsqu’ils vous posent la question. N’empêche que cela me remue, qu’on réponde “je suis présente”, ou “je suis vivante”  à la question : “comment allez-vous?”. 

Je ne suis pas linguiste et j’aurais du mal à retrouver l’origine de ces formules, mais poétiquement, je trouve que c’est un rappel de notre condition de mortels, que c’est une belle injonction à prendre la vie non pas comme un spectacle, mais comme un monde dans lequel nous avons tous notre part. J’y vois aussi une manifestation de cet Ubuntu: “je suis parce que nous sommes”. En manifestant que nous sommes présents les uns aux autres, nous pouvons composer ensemble une société qui nous comprenne vous et moi, et qui soit un peu meilleure. J’y vois comme un “carpe diem”, une sagesse africaine.

Alors au moment de clore ce premier billet pour 2018, j’ai envie de vous redire: “Sanibonani/ Je vous vois” et je vous souhaite d’être présents et de vivre pleinement cette nouvelle année, entourés de ceux que vous aimez.

* “Bonjour je vais bien et vous?”

 

De quoi les prénoms sud-africains sont ils le signe?

Lorsqu’on s’installe dans un pays étranger, on doit souvent se faire au fait que les personnes y portent des noms étranges ou du moins peu familiers. En arrivant à Johannesburg j’ai été surprise par la variété des prénoms portés par ceux que je croisais, enchantée par les Prince, Princess, Joy, Pretty, Blessing, Gift, Raven, amusée par les Morné (oui, en français ça sonne bizarre), Donnée, Brené, Amoré, et intriguée par les Sipho, Sibusiso, Xolani, Themba, Nothemba, Nomvulo, Mpho, et quelque peu interloquée par les (rares) Disappointment, Rehab, Patience, Perseverance (véridique !)…

La variété des prénoms n’est pas étonnante en soi. Elle est le signe d’une terre où ont convergé des tribus d’origines différentes qui y ont fait souche au cours du temps et porte le poids des modes et des traditions de ces différentes vagues d’immigrations. Venant de France et ayant atteint un certain âge, je suis habituée à une variété de prénoms assez restreinte, avec une prédominance des prénoms d’origine judéo-chrétienne, même si cela évolue. Comme l’a montré Baptiste Coulmont, grand spécialiste de la sociologie des prénoms en France, le répertoire des prénoms s’est beaucoup étendu depuis le 19ème siècle et s’est ouvert à une plus grande variété. Le prénom est à la fois un marqueur générationnel, culturel et social. Baptiste Coulmont s’amuse d’ailleurs tous les ans à mesurer la fréquence des prénoms dans l’obtention des mentions au bac.

Au-delà de l’enchantement de la nouveauté des prénoms sud-africains et de la grâce que je trouvais à certains, la suggestion de Sipho, mon prof de zoulou que les prénoms africains avaient tous une signification, et la réponse d’une jeune mère que j’interviewais pour ma recherche “becoming a mother in Johannesburg”*, “je n’ai pas choisi le prénom de mon bébé, le premier-né il appartient à ma mère, c’était à elle de le choisir”, m’ont incitée à aller chercher un peu plus loin sur la façon dont les prénoms sont choisis dans les différentes communautés sud-africaines.

Je n’ai pas trouvé de référence consultable sur Johannesburg, mais un article très intéressant sur les pratiques de choix du prénom dans la région du Cap Oriental autour de la ville universitaire de Grahamstown où se trouve l’Université (currently referred to as) Rhodes. Cet article de Vivien de Klerk et Barbara Bosch s’intéresse, juste après la chute de l’apartheid, aux particularités de l’attribution du prénom dans différentes communautés autour de la ville. Les questionnaires, en anglais, afrikaans et isiXhosa ont été distribués dans les écoles primaires de la localité et une centaine d’entretiens en maternité ont été conduits pour comprendre comment ont été choisis les prénoms des enfants.

Esthétique vs symbolique

Les résultats montrent des différences nettes de pratiques entre les répondants blancs et non-blancs mais pas seulement. Les différences résident à la fois dans le moment du choix (souvent avant la naissance pour les blancs, moins souvent pour les non-blancs), dans les modalités du choix (qui choisit quels sont les justifications du choix), dans le degré de liberté dans le choix (plus de recoupements dans les noms Xhosa que dans les noms blancs), et dans le fait que la signification plus que l’esthétique est massivement privilégiée chez les répondants noirs.

Parmi les répondants dont la langue maternelle est l’anglais, les modalités du choix du prénom étaient assez semblable aux pratiques des autres pays anglophones: choix par les parents, dans un répertoire de prénoms “traditionnels” pour la plupart, dont les parents ignorent l’origine ou la signification. Ces critères ne sont donc pas invoqués comme raison du choix. Les raisons principales sont les goûts personnels, la volonté de donner le nom en mémoire d’une personne souvent un membre de la famille qu’on veut honorer. C’est notamment le cas le plus fréquent pour les garçons premiers-nés. Les anglophones natifs sont ceux qui se montrent les plus libres dans le choix du prénom.

Parmi les répondants dont la langue maternelle est l’afrikaans, on compte les afrikaners et les “colored” (catégorie forgée pendant l’apartheid qui rassemble des métis et descendants de métis). On retrouve dans cette catégorie la coutume de donner aux enfants les noms des grands-parents, et une plus grande inventivité dans les prénoms, composant des prénoms existants avec des prénoms de personnalités étrangères.

Pour les répondants Xhosa la signification du nom est très importante. Les parents de ce groupe montrent plus de contraintes dans la procédure de choix du prénom que ceux des deux autres groupes. On donne un prénom à l’enfant en fonction des circonstances de sa naissance, du sens que la famille donne à celle-ci. Ce sont soit les parents, soit la grand-mère qui choisissent le prénom.  C’est dans ce groupe que l’on trouve les enfants dont les prénoms sont choisis le plus tard (parfois des jours après la naissance), bien que pour certains des répondants le choix du prénom ait fait l’objet de discussion en amont.

Les significations des prénoms peuvent donc être liés aux sentiments des parents au moment de la naissance : Zukisa : « patience » pour des parents qui ont attendu longtemps, Xolelwa  : « sois pardonnée » pour l’enfant d’une femme qui a eu un enfant non attendu. Ils peuvent aussi constituer un remerciement aux ancêtres pour l’arrivée de l’enfant : Sibongile, Ayabonga, Bongani, Siyabulela, sont tous des prénoms qui signifient la gratitude. Les prénoms peuvent avoir une signification programmatique : les dérivés de Themba : « espoir » montrent que les parents placent leur espoir d’un avenir meilleur dans leurs enfants, comme le prénom Khayalethu : « notre maison ». D’autres prénoms font allusion à la position de l’enfant dans la famille. Anele : « nous sommes au complet » ou Zanele « nous avons assez de filles » indiquent que la famille a atteint sa taille optimale…

De ce que j’en comprends, dans les autres groupes ethniques les processus de nomination sont les mêmes, excepté pour les membres de certaines églises qui donnent massivement des noms chrétiens à leurs enfants. Il aurait été intéressant d’étendre l’étude à d’autres groupes ethniques et de pouvoir comparer l’évolution des prénoms dans le temps. Dans un autre article, Vivien de Klerk remarque que pendant la période de colonisation et d’apartheid, certains parents ont donné deux prénoms à leurs enfants, un prénom « européen » pour l’école, et un prénom africain pour la famille. Lorsque la lutte contre l’apartheid s’est intensifiée, l’adoption du seul prénom africain était une forme d’affirmation d’une identité africaine et de sa résistance à l’oppression d’un régime politique ayant systématiquement dénié tout valeur aux cultures locales. Il serait donc intéressant de constater aujourd’hui, après vingt-trois ans de pouvoir de l’ANC, comment les pratiques ont évolué.

Quand on change de prénom…

Dans ce même article, elle évoque les changements de noms demandés et parus dans les gazettes du gouvernement en 1997 et 2000. Elle y fait une constatation étonnante. Les gens ne changent pas leurs prénoms parce qu’ils auraient une signification embarrassante: comme les Rehab ou Disappointment cités plus haut, en tout cas pas dans une proportion significative. Les changements de noms sont principalement demandés par des personnes aux noms africains, qui ont soit changé leur prénom pour un nom à consonnance anglaise, soit réordonné leurs prénoms pour faire apparaître leur prénom anglais en premier. Elle y voit un signe que les personnes qui prennent du temps pour effectuer cette démarche reconnaissent la valeur sociale de l’anglais dans le monde économique et voient dans l’adoption d’un premier prénom anglais une façon d’augmenter leurs propres chances dans une économie mondialisée.

Comme toute bonne recherche, le travail de Vivian de Klerk pose plus de questions qu’il n’en clôt. Trois interrogations me turlupinent en refermant ses articles (merci à elle de les avoir mis en accès libre sur Research Gate!!!).

Tout d’abord il serait intéressant de voir l’évolution des prénoms africains donnés en fonction des époques. Dans les dernières décennies de l’apartheid, il est probable qu’on ait eu plus de prénoms militants Sizwe: “lance” ou l’équivalent de “révolution”, “rebelle”, “champion” etc. Quid de la période post-apartheid, qu’expriment les prénoms à la mode, quels sont les messages passés? L’espoir d’un futur meilleur?  Une vision plus optimiste de l’existence? Pour les personnes ayant des prénoms africains et anglais, comment le prénom anglais est-il choisi, est-il la traduction du prénom africain Themba= Hope ou est-il choisi sur d’autres critères?

En tant que sociologue, j’aurais aimé qu’elle se penche un peu plus sur des critères plus sociaux et sur les éventuelles différences entre les classes moyennes et populaires dans les pratiques de dénomination. A la lueur de mes entretiens avec des mères de jeunes enfants à Johannesburg il semble que l’intervention de la grand-mère maternelle ou de la famille dans le processus de choix du prénom est probablement moindre lorsque celle-ci est restée en zone rurale. De même on peut faire l’hypothèse que les couples des classes moyennes vivant dans des logements séparés de leur famille auraient plus de latitude pour choisir le prénom de l’enfant. Quel est l’impact, pour les femmes noires ayant accès à des assurances médicales privées des échographies et de la possibilité de connaître le sexe de l’enfant avant la naissance sur la pratique du choix du prénom?

Enfin, il me semblerait intéressant de comprendre comment les individus vivent avec des prénoms programmatiques, ceux-ci ont ils une influence sur la manière dont ils se perçoivent? Y-a-t’il une influence sur le développement psychologique de la personne? Lorsqu’un couple français appelle sa fille Agathe, il est peu probable qu’ils aient choisi ce prénom parce qu’il lui souhaite de devenir vierge et martyre (Doux Jésus!), mais plus vraisemblable qu’ils trouvent ce nom joli où se réfère au gemme ou à une personne de leur entourage. Lorsqu’on s’appelle Khayalethu “notre maison”, se sent on plus responsable de l’hébergement de ses vieux parents que si l’on s’appelle Pretty ou Princess?

*Promis, on en reparle dans un prochain post!

“Je suis Kevin. Un Kevin ne peut pas, n’a pas le droit d’être un intellectuel. Il peut être prof de muscu, vendeur d’imprimantes, gérant de supérette, mais intellectuel – impossible. Par son prénom même, Kevin indique une extraction bassement populaire. […] Connais tes limites, Kevin !… Tu ne dépasseras jamais le mollet.”

Iegor Gran, La Revanche de Kevin

 

Le bruit des funérailles, le soir au fond des townships…

Une candidate à la nomination pour la course présidentielle qui accepte d’être l’oratrice principale au congrès des entrepreneurs des pompes funèbres, cela vous paraît baroque? Pas en Afrique du Sud. La prétendante à la succession de son ex-mari à la tête de l’ANC, Nksosasana Dlamini Zuma a en effet profité du congrès des croque-morts au centre international des congrès de Durban pour y faire un discours économique programmatique sur la transformation radicale de la chaîne de valeur du traitement des macchabées.

Il faut dire qu’ici, les funérailles, ce n’est pas de la rigolade. La moindre bourgade de campagne traversée révèle son, voire ses entrepreneur/s de pompes funèbres. L’amateur de road-trips ne compte plus les enseignes de”funeral homes”  ou de “funeral services” le long des routes, même les plus désolées. La mort est beaucoup plus présente en Afrique Australe qu’elle ne l’est dans les pays occidentaux. Non pas qu’on y meure plus, ou peut-être un tantinet plus jeune… On ne cache pas les décès comme des réalités honteuses. On ne réserve pas les enterrements aux petits comités, à la “plus stricte intimité”. Les funérailles ici et notamment pour la majorité de la population noire doivent être célébrées dignement et toutes affaires cessantes.

Elles font partie de l’espace politique. Depuis la période de l’apartheid, les funérailles collectives de militants dans les townships le week-end étaient une façon avec pour les opposants au régime de narguer les forces de l’ordre et de renforcer la solidarité. Elles peuplent aussi la littérature d’Afrique Australe. Parmi les nouvelles de Nadine Gordimer dans “Life Time Stories”, figure l’histoire poignante d’une famille rhodésienne voulant récupérer le corps d’un membre de leur famille décédé à Johannesburg où il était allé cherché du travail pour pouvoir l’inhumer dans la terre de ses ancêtres. J’ai déjà évoqué dans ce blog l’excellente romancière zimbabwéenne Pettina Gappah qui consacre plusieurs de ses nouvelles à des situations de funérailles. Zakes Mda construit aussi une histoire grinçante autour d’un entrepreneur de pompes funèbres qui fait fortune.

Les funérailles font également partie des relations industrielles, certaines compagnies proposent des assurances obsèques à leur salariés et une directrice des Ressources Humaines que j’ai rencontrée expliquait qu’elle devait préciser dans les contrats d’embauche le niveau de parenté pour lequel ses employés avaient droit à un congé payé pour assister aux funérailles sinon cela pouvait ajouter une proportion non négligeable de jours chômés par an. Il est malvenu de refuser un congé sans solde pour les obsèques d’une tante, d’une grand-mère (on peut en avoir plus de deux, si, si…), et plus la personne est importante, plus la foule viendra se presser aux cérémonies. Les obsèques sont pour toutes les familles l’occasion de régaler les membres de la famille (élargie), les voisins, les curieux et d’affirmer le statut de la famille. Il ne serait pas rare que celle-ci emprunte pour éviter de déchoir à son rang.

J’ai voulu me pencher sur ce que disent les sciences humaines et sociales sur les funérailles en Afrique Australe. Et j’ai trouvé un article particulièrement intéressant de l’historienne Rebekah Lee dans un numéro spécial sur la mort en Afrique du “Journal of African History”. C’est un lieux commun chez les anthropologues que de constater la plus grande exubérance des funérailles sur le continent africain que dans la sphère occidentale où la mort a été reléguée aux marges. Rebekah Lee explique que cette visibilité de la mort proviendrait d’un besoin de “neutraliser” les esprits des morts qui sont perçus comme des menaces par les vivants. Les vivants occidentaux pour leur part seraient assez peu perturbés par leurs morts, et nécessiteraient moins de ces rituels d’apaisement et de réintégration dans une vie “normale” que sont des funérailles imposantes.

Contrairement à ce que certains peuvent avancer, le consumérisme et le caractère ostentatoire des funérailles de Townships n’a rien à voir avec l’époque moderne. Des travaux des années 50 montrent déjà une tendance à “sur-dépenser” pour ces évènements. Avant même la chute de l’apartheid, les chansons folkloriques des ouvriers du Lesotho venant travailler dans les mines du Rand faisaient largement état de leur crainte de mourir loin de chez eux et de ce fait de ne pas avoir droit à des funérailles en bonne et due forme.

Cette crainte d’un enterrement à la sauvette dans une tombe anonyme fut à l’origine de la création de sociétés funéraires informelles entre personnes d’une même origine ethnique, fonctionnant comme des assurances, qui permettaient de financer le transport des corps vers le lieu de l’inhumation. Rebekah Lee a enquêté sur les trajectoires (post apartheid) des entrepreneurs Xhoza de pompes funèbres des townships du Western Cape et a montré comment ils ont joué un rôle particulier de médiateurs culturels et d’innovateurs techniques pour répondre au mieux aux questions de mobilité des corps, vivants et morts entre le township et la communauté d’origine.

Ainsi, contrairement à ce qu’imagine madame Dlamini Zuma, une partie importante du travail ne peut être fait que par quelqu’un de la communauté qui comprend les besoins spécifiques des populations. Depuis la fin de l’apartheid, les “funeral parlors” créés par des entrepreneurs noirs ont connu un véritable boom. Ce sont en général des entreprises familiales. Ces entrepreneurs jouent les intermédiaires et proposent des solutions adaptées aux volontés des différentes parties impliquées. Mais une partie de leur activité reste informelle et pas forcément comptabilisée en tant que telle.

La particularité de leur activité c’est qu’elle adresse cette question de la mobilité entre zone rurale et township et prend en compte les nécessaires allers-retours entre ces deux pôles des corps des morts et des vivants. Cette question de la mobilité est centrale dans une société qui voit l’urbanisation prendre le pas, et les campagnes se vider. Plus la population s’installe durablement en zone urbaine, plus se pose la question de l’appartenance. Certains citadins vont franchir le pas en se faisant enterrer sur place actant leur implantation dans la ville. Mais les places dans les cimetières deviennent de plus en plus rares et donc de plus en plus onéreuses. L’an dernier les autorités de la ville de Durban avaient créé un tollé en envisageant de pouvoir enterrer des cercueils debout par manque de place, ou en suggérant d’enterrer plusieurs personnes dans la même tombe. Ces propositions semblaient impliquer un manque de respect des morts pour une partie de leurs détracteurs. La populations indienne et une partie de la population blanche optent pour la crémation qui élimine le problème de la surpopulation des cimetières urbains…

Le rapatriement du corps vers le pays des ancêtres reste une option qui contente la famille restée sur place et relativement moins onéreuse. Rebekah Lee a interrogé quelques uns de ces entrepreneurs qui proposent des services intégrés. Un service de transport : notamment la flottille de véhicules qui va transporter le cortège: minibus et corbillard, on apprend avec amusement à la lecture de l’article que les frais d’assurance sont assez élevés car l’état des routes dans le fin fond de la province du cap oriental fait que les accidents sont nombreux et (ironie du sort!) déciment parfois les cortèges des endeuillés. Et des services plus techniques qui vont permettre de préserver le corps dans un état qui lui permette d’être encore présentable après la transhumance. L’embaumement offre à cet égard une plus-value non négligeable que les croque-morts utilisent couramment sans toutefois détailler trop les procédures qui pourraient faire hésiter les familles.

Evidemment Rebekah Lee ne s’est pas intéressée à la chaîne de valeur économique des entrepreneurs de pompes funèbres et à leur rentabilité, mais son article démontre la réelle plus value sociale de leur service pour une population qui n’a pas toujours eu son mot à dire sur la mise en terre des leurs. Ces services funéraires apparus après l’apartheid dans les townships permettent d’offrir aux leurs des funérailles dignes. Et comme l’expliquait l’anthropologue Nancy Schepper Hugues qui a étudié sur une longue période un bidonville brésilien, souvent lorsqu’on est très pauvre, offrir des funérailles dignes à un parent décédé, c’est réaffirmer la valeur de l’existence qu’il a menée, sa pleine, entière et profonde humanité.

 

 

 

 

 

Un peu de douceur(s) dans ce monde de brutes?

Depuis près d’un an, je vous parlé politique, je vous ai parlé lectures, je vous ai parlé voyages, mais je n’ai pas encore abordé un sujet de fond en Afrique du Sud et pas seulement: la nourriture. Ce n’est pas un sujet anecdotique dans ce pays qui se targue d’avoir les plus prestigieux restaurants et chefs d’Afrique.

Une de mes bonnes surprises lors des premiers voyages que j’ai effectué dans ce pays était la variété des cuisines et des goûts auxquels on avait accès. La cuisine sud-africaine est très variée et puise dans les multiples traditions de ceux qui s’y sont installés depuis des siècles ou plus récemment. On peut manger beaucoup très bien et pour des prix très raisonnables en Afrique du Sud, ce qui n’a pas compté pour rien dans notre décision de nous installer ici. Il faut dire que dans la ville d’Afrique ensoleillée où j’ai passé mon enfance le supermarché ressemblait à ça:

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Photo transmise par Thierry Zouérathie

… et qu’il fallait attendre les arrivages bi-hebdomadaires par avion pour avoir des produits frais. On n’a pas ce genre de souci à Johannesburg qui regorge d’endroits où s’approvisionner en denrées diverses et variées, l’agriculture locale produisant à peu près tout, même des faux Champagne, faux Camembert et Faux Brie tout à fait comestibles.

En revanche, il y a un secteur de la cuisine sud-africaine qui laisse à désirer: celui de la pâtisserie. Le dessert, ce n’est pas trop leur truc aux sud-africains, d’ailleurs certains l’appellent pudding, cela vous donne déjà une petite idée… Ce n’est pas que les pâtisseries sud-africaines n’existent pas, c’est juste qu’elles manquent de… elles manquent de ce je-ne sais-quoi qui réjouit les papilles et fait taire toute culpabilité calorique de mes pâtissiers français préférés. Ce qui pèche dans la pâtisserie sud-africaine, ce n’est pas la quantité. Visiblement pour qu’un gâteau soit bon, il faut d’abord qu’il soit gros et visible. Par exemple, comme ça:

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Une sorte de génoise fourrée de crème et recouverte d’une bonne couche de crème au sucre… Rien qu’à regarder une tranche, on a le compteur calorique qui s’affole, sans parler des enzymes gastriques qui se demandent comment absorber les colorants. Celui-ci, au couleurs du pays est assez populaire, on a aussi le “velvet cake” recouvert de copeaux rouge cramoisi… Vous voulez (au choix) du gras, du féculent, du sucre, vous en aurez pour votre argent! Le nombre de calories contenues dans un seul de ces chefs-d’oeuvre correspond à peu de chose près à la ration mensuelle d’une famille de somalis… Les pâtisseries locales sont donc infréquentables, quid des desserts familiaux?

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Les deux desserts fétiches locaux, évoqués comme les incontournables de la gastronomie sud-africaine,  et qu’on vous sert régulièrement dans pensions, tables d’hôtes ou autres lodges, sont le Malva Pudding (!) et la Milk Tart. Que penser de cet héritage pâtissier? Pas grand bien. Amis de la subtilité papillesque, passez votre chemin! Le Cape Malva Pudding(!) est un dessert spongieux comprenant une base de type quatre quarts à la confiture d’abricot, qu’on arrose d’une sauce sucrée à la sortie de la cuisson et que l’on sert (au choix) avec de la crème anglaise ou de la crème glacée. Résultat, un gloubiboulga gustatif dont on ne retire pas grand chose sinon un sentiment de satiété vite atteint et un taux de sucre à affoler votre diabétogramme.

Quant à la Milk Tart… Pour vous dire à quel point ce dessert est populaire, le mois de février est labellisé “National Milk Tart Month” en Afrique du Sud et des concours de milk tarts sont organisés un peu partout dans le pays. Sur une base de pâte brisée on verse une “custard” faite à base de lait concentré, d’oeufs, de sucre et d’extrait de vanille, avec un peu de Maïzena pour lier le tout. Saupoudrez abondamment le résultat obtenu avec de la cannelle… Un summum gustatif! Personnellement j’ai rarement testé de dessert aussi fade et écoeurant…

Bref, la pâtisserie locale, il n’y a pas de quoi en faire un flanc. Le constat s’impose: les douceurs, ce n’est pas leur tasse de thé aux sud-africains. L’histoire récente ne leur a pas laissé le loisir de mettre au point des ganaches délicates, des crèmes Chiboust ou des tartes Bourdaloue… Heureusement qu’à Joburg, ville d’immigration, la communauté française est sauvée du naufrage par Patachon French pâtisserie, dont le propriétaire a fait ses classes chez Le Nôtre… En cas de blues dominical, une dose d’opéra, de tarte au citron meringuée, un Paris-Brest bien crémeux, ou un gros Saint-Honoré et soudain tout va mieux!

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