Cansado, un monde nouveau?

Avez-vous entendu parler de l’exposition: “Charlotte Perriand un monde nouveau” inaugurée au début du mois d’octobre à la Fondation Louis Vuitton? C’est, paraît-il l’expo du moment à Paris. Nombre de mes amis l’ont déjà visitée et dit sur les réseaux sociaux le bien qu’ils pensaient de l’artiste et de l’exposition. Du coup, je n’hésite pas à frimer en leur disant que j’ai grandi dans du Charlotte Perriand!

Mais, me direz-vous, quel est le rapport entre Charlotte Perriand et Ngisafunda, puisque je vous a promis un blog sur l’Afrique? Et bien, si vous suivez ce blog depuis un certain temps, vous vous souviendrez que j’ai passé mon enfance en Mauritanie, dans une cité minéralière. Il se trouve que la cité minéralière en question (conçue pour loger les salariés de la MIFERMA, société constituée à la fin des années 50) a été dessinée par un atelier d’architecture travaillant régulièrement avec les apôtres du modernisme architectural et industriel qu’étaient Jean Prouvé et Charlotte Perriand. Et que c’est cette dernière qui a en dessiné une grande partie des meubles.

J’ai grandi à Cansado, cité construite à mi chemin entre le point central, centre névralgique du port minéralier, et Nouadhibou, ex-Port Etienne, ville créée en 1907 par le pouvoir colonial pour exploiter les ressources marines, les eaux mauritaniennes étant parmi les eaux les plus poissonneuses du monde. La maison de mon enfance n’avait rien de personnel. Elle ressemblait à toutes celles qui l’entouraient. Nous y avons emménagé en 1972 avec seulement quelques possessions: vêtements, livres, jouets, et le matériel photo de mon père. Tout l’équipement de la maison, mobilier, électro-ménager, vaisselle*, était fourni par la société. Inutile de dire qu’enfant, le nom de Charlotte Perriand m’était parfaitement inconnu (pour ce.lle.ux qui en ignorent encore le nom, un superbe hommage par Mona Chollet à lire ici).

A l’époque j’ignorais tout de “less is more”,** le motto de l’architecture moderniste, ou du virage vers une production plus industrielle des bâtiments. J’aimais cette maison, son architecture basse, ses murs blancs en béton, ses petites ouvertures pour éviter la morsure du soleil et les vents de sables, son mur d’enceinte et son toit en terrasse sur lesquels avec ma fratrie et quelques copains du quartier, nous avons passé des heures à jouer, profitant de la vue panoramique jusqu’à la mer. J’aimais les meubles au dessin géométrique et ludique. Les bibliothèques nuage, les enfilades avec leurs portes en contreplaqué noires et blanches et ses banquettes en bois sur lesquelles on pouvait se vautrer à son aise pour lire. “Pour moi le sujet c’est l’homme, ce n’est pas l’objet” disait Charlotte Perriand. Je l’ai perçu, vécu, avant même de savoir qui elle était. Contrairement aux honorables cabriolets recouverts de velours broché de chez ma grand-mère française sur lesquels on ne devait monter qu’avec révérence et en se tenant bien droite, on pouvait vivre sa vie affalée sur les banquettes du salon ou sur les fauteuils grillagés.

Je me souviens avoir vu, lorsque nous étions à l’école primaire, un documentaire sur la création de la MIFERMA (société des Mines de Fer de Mauritanie) et de ses deux cités, qui insistait sur le tour de force nécessaire pour faire sortir de terre, en trois ans, deux cités habitables (l’une au pied des mines de fer, à Zouérate, l’autre près de la mer pour expédier le minerai), et de la voie de chemin de fer de 700 kilomètres qui les reliait permettant d’acheminer le minerai sur le plus long train du monde. C’était une gageure de les approvisionner en eau et fixer la population nécessaire à faire fonctionner l’ensemble, sur un territoire où la population était en grande partie composée de nomades. L’industrialisation du processus et un certain génie de l’organisation avaient permis d’en arriver au bout. En tant qu’enfant, tout ça me paraissait bien théorique.

En découvrant Charlotte Perriand, des années plus tard, je me suis rendue compte que l’univers de ses créations m’était très familier. J’ai essayé de m’intéresser à la genèse de Cansado. Et j’ai découvert, à ma grande surprise, que c’est un cas régulièrement étudié dans les publications d’architecture comme un exemple de planification urbanistique post-coloniale, comme ont pu l’être la tour Sabena à Kinshasa, la cité de Chandigarh en Inde, ou celle de Brasilia.

C’est vrai que cette création avait quelque chose d’épique. Le défi était de trouver où et comment localiser la cité, assez proche pour ne pas avoir de problème de transport du personnel, mais à l’abri du bruit et des poussières du port minéralier. Un wagon de minerai basculé pour être vidé de son contenu qui passe sur des convoyeurs pour être déchargés dans les cales d’un bateau, ça fait déjà du boucan! Alors lorsque le train fait près de deux kilomètres, je vous laisse imaginer! La localisation serait un endroit pas trop exposé aux vents de sable, très fréquents dans la région, et pas trop proche de Nouadhibou, ville de pêcheurs désordonnée où avaient commencé à se développer des quartiers de bidonvilles. Le lieu choisi fut une pointe fermant la baie du Lévrier, protégée par des falaises et vierge de toute installation. Cette table rase permit une liberté totale aux concepteurs du projet qui voulaient par ailleurs laisser de la place pour d’éventuelles nouvelles phases de construction qui n’eurent jamais lieu.

Il fallut trois ans, entre 1960 et 1963 pour faire sortir de terre le complexe minéralier. On lit, dans les compte-rendus architecturaux, les idées qui ont guidées l’édification des cités de la MIFERMA. La construction des cités minière et minéralière correspondaient pour leurs promoteurs à rien moins que l’incursion de la modernité au royaume des maures et des vents de sable. Les cités créaient un habitat sédentaire dans une zone où il y en avait très peu et la vie industrielle bouleversait les hiérarchies traditionnelles. L’ambition était de donner le coup d’envoi de la Mauritanie du futur. Le système de castes existant sur le territoire ne serait plus valide au sein de l’exploitation minière, seule la compétence était requise pour occuper des postes. Les logements seraient construits selon les mêmes principes, meublés avec les mêmes meubles, les seuls éléments distinctifs étant entre les types d’habitations (villas séparées ou maisonnettes alignées dans des rangées), les volumes et les espaces, distribués différemment. Ce qui distinguerait ce projet des anciennes villes coloniales c’est que la séparation ne se ferait pas selon un plan binaire: ville blanche, ville indigène, mais un même habitat pour tous, où la localisation, comme ce qui se faisait dans les cités minières se ferait en fonction du rôle du chef de famille dans la société d’exploitation.

Les habitations étaient réparties en 30 villas “cadres”, 170 logements de maîtrises et 490 logements subalternes. Venaient s’y ajouter deux immeubles d’appartements pour les célibataires et un hôtel pour recevoir les hôtes de passage. En plus des logements, le projet comprenait la création d’équipements médicaux, d’écoles, de clubs de loisirs, d’un cinéma (ah le cinéma Le Phare, j’y ai vu tous les Tarzan avec Johnny Weissmuler!), d’un hôtel, d’une chapelle et d’une mosquée. Il fallait fidéliser du personnel qui viendrait essentiellement d’Europe pour les plus qualifiés, et d’Afrique, de Mauritanie ou des pays limitrophes pour les autres. Je me souviens avoir eu dans ma classe des camarades sénégalais.e.s, guinéen.ne.s, togolais, canariens… Les mauritaniens arabophones étaient scolarisés dans une école mauritanienne.

Soixante ans après, qu’est-devenue cette cité? Le rêve de Charlotte Perriand et de ses camarades d’inventer un art de vivre fonctionnel et beau, en rapport avec leur temps a t’il survécu? Il faudrait le demander à ceux qui occupent la cité actuellement. Les mémoires ou les articles d’architectes ont des verdicts mitigés sur l’échec d’un modèle somme toute encore très européen.

C’est un échec, disent-ils, parce que les utilisateurs imaginés par les concepteurs étaient des utilisateurs correspondant à des familles nucléaires européennes et ne prenaient pas en compte, notamment dans le nombre de pièces, les familles plus étendues d’origine africaine. Par ailleurs, au début de l’aventure, il y avait du fait, du manque de cadres africains, une partie européenne de la ville et une ville africaine.

Bien que la Mauritanie ait acquis son indépendance au début du projet, la société des Mines de Fer de Mauritanie n’a été nationalisée que fin 1974, entraînant la “mauritanisation” des emplois et la diminution progressive du nombre d’expatriés européens. Le changement d’occupants a fait ressortir que les maisons ne correspondaient qu’imparfaitement aux types de famille non-occidentales, à leur style de vie.

Ce n’est pas cependant un échec parce que certains habitants d’aujourd’hui revendiquent fièrement cette “cité moderne” et lui reconnaissent une place à part dans le paysage mauritanien. Et puis aussi parce qu’à l’instar de ce qui s’est passé dans d’autres réalisations architecturales modernes comme Chandigarh, les habitants ont commencé à modifier l’architecture des maisons pour y adjoindre des constructions (restant dans les limites des enceintes initiales) pour mieux répondre à leurs besoins en termes d’hébergement ou pour servir de complément de revenu. Certes, la cité n’a pas évolué exactement selon le rêve de ses concepteurs, mais elle garde une unité à part dans le paysage urbain mauritanien. Les vues aériennes à soixante ans d’écart sont à peu près semblables.

Nous avons quitté Cansado en 1980 et n’y sommes jamais retournés. Je ne sais pas si j’y remettrai les pieds un jour, j’ai trop peur d’y abîmer mes souvenirs… comme le dit le poète: “le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants…” et les Charlotte Perriand?

* Deux jeux de vaisselle pour les cadres: une vaisselle de tous les jours, et une vaisselle de réception

** “Faire mieux avec moins” , mouvement qui prône la sobriété en terme d’architecture et de décoration

*** On peut retrouver désormais les “enfilades Cansado”, les “Daybeds Cansado”, les étagères nuages de Charlotte Perriand ayant équipé les maisons de la cité chez les antiquaires spécialistes des meubles des années 50 pour des prix astronomiques.

Stella, prof de yoga prénatal et doula, apôtre de la naissance holistique

J’ai contacté Stella sur les conseils d’une amie qui avait suivi ses cours de yoga prénatal pendant ses trois grossesses. Les doulas sont quasiment inexistantes en France, j’en avais entendu parler par des collègues québécoises, mais je n’en avais jamais rencontré. J’étais donc assez désireuse de faire la connaissance de Stella.

Elle m’a reçue dans le jardin de son studio de yoga, à la fin d’un de ses cours. Nous avons discuté à l’ombre d’un grand arbre dont le tronc noueux rappelé celui des ficus des mythes indiens, bercées par le glouglou d’une fontaine dans le bassin de laquelle nageaient des carpes Koï. Je n’ai jamais entendu parler de yoga prénatal pendant mes grossesses, peut-être n’y étais-je pas sensible. C’était une autre époque, et notre culture du corps est différente de celle des descendants des pionniers qui ont colonisé ce bout du continent africain.

Lorsque j’attendais mes deux derniers, j’ai beaucoup apprécié la préparation en piscine, donnée à la piscine municipale de mon quartier, juste après les séances de bébés nageurs, où il était agréable de respirer et de relaxer nos corps s’alourdissant de femmes gestantes. J’ai pu constater l’effet que ça avait sur mes bébés, particulièrement actifs lorsque je faisais la planche, la nuque et les genoux soutenus par d’affreux mais salutaires boudins en polystyrène. Les exercices de respiration m’ont beaucoup servi. Je les trouvais beaucoup plus compréhensibles que lors de la formation sur la méthode Lamaze que j’avais suivie aux Etats-Unis. Dans les consultations d’obstétrique auxquelles j’ai assisté en tant que chercheuse, lorsqu’on abordait la question de l’activité physique c’était plus pour dire qu’on n’était pas obligée de tout arrêter lorsqu’on était enceinte, que l’activité physique régulière était plutôt favorable, mais qu’il fallait savoir la doser.

La vocation de Stella se confond avec son histoire personnelle. Elle a organisé ses activités autour de l’univers de la naissance. Et d’ailleurs dans notre discussion elle ne fait pas de récit séparé de sa vie personnelle et de son histoire professionnelle, celles-ci sont intimement liées.

Je suis arrivée en Afrique du Sud il y a vingt-trois ans, j’ai grandi en Zambie, où mes parents étaient missionnaires dans un village de brousse. Mon père faisait du développement communautaire dans une zone très rurale. Mon père faisait l’école également, ma mère l’aidait, et servait d’infirmière avec la petite armoire à pharmacie qu’elle arrivait à fournir, mais ils n’avaient pas le contrôle sur grand-chose. J’ai grandi à côté de celle que je considère comme ma seconde mère. Elle travaillait pour mes parents à la mission, elle s’occupait des consultations d’infirmière et de sage-femme à l’hôpital que tenaient mes parents.

Je pense que c’est elle qui a décidé de ma future vocation d’assistante/auxiliaire de naissance. Elle m’a emmenée avec elle en visite avec elle très jeune dans les villages, peut-être à partir de mes huit ans.

Elle était souvent appelée dans les villages, pour aider des femmes qui allaient accoucher. J’ai eu la chance de pouvoir très tôt voir des naissances. C’était un évènement naturel, une affaire de femmes, c’était la communauté des femmes qui prenait soin de la future mère. Il y avait entre trois et cinq femmes autour, et les autres entraient et sortaient pendant que le travail se faisait. Il y avait des femmes assises, en train de discuter, des filles de tous âges qui entraient et sortaient c’était assez agité et plutôt joyeux, et puis, tout à coup, cela devenait silencieux. Ma nounou aidait à récupérer le bébé au moment de l’expulsion.

J’ai grandi dans la brousse, loin de tout hôpital, La naissance y était quelque chose de très naturel. Un petit pourcentage des naissance se passait mal. Mais 90% se passaient sans problème. Le problème a été créé par les hôpitaux des missions, ce sont eux qui ont créé le traumatisme de la naissance. J’ai appris en regardant. J’ai assisté à de nombreuses naissances dans la brousse.

Lorsque j’ai attendu mon premier enfant, il y a vingt ans, j’habitais en Afrique du Sud, je n’avais aucune envie d’avoir une naissance médicalisée comme on la préconisait ici. J’étais allée voir un gynéco à Cape Town qui, dès la première consultation, voulait me faire faire des tas d’examens. Je n’ai pas confiance dans les gynécos. Je connaissais cette sage-femme rurale en Zambie, je suis rentrée pour accoucher en brousse. Mais finalement, elle n’a pas pu m’aider et j’ai accouché seule. Ce n’était pas idéal, j’ai eu des déchirures assez importantes. Lorsque j’ai attendu mon second enfant, je me suis tournée vers une sage-femme ici. Elle rentrait du Royaume Uni où elle avait exercé et elle savait très bien assister des naissances non médicalisées. J’ai dû quand même avoir deux consultations avec un gynéco pour des questions d’assurance, mais sinon elle m’a suivie pour toute la grossesse.

Nous nous sommes très bien entendues. Nous parlions beaucoup. Elle nous posait des questions sur tout, nous demandait comment nous allions, si nous avions fait des rêves à propos du bébé, comment nous envisagions sa naissance. On parlait de nutrition, de toutes sortes de choses. Elle nous conseillait des lectures. Chaque fois que nous lui répondions elle nous écoutait très attentivement, très humblement. Cela nous a beaucoup aidés pendant la grossesse et l’accouchement.

L’accouchement à la maison a été très rapide. La sage-femme est restée une heure et après elle nous a laissés. Pour la naissance de mon troisième, dix ans plus tard, nous avions loué une piscine que nous avions mise dans le salon, mon fils de neuf ans était dans la piscine avec moi pendant l’accouchement. Pour lui, c’était naturel. Il a assisté à tout. On a perdu l’habitude d’assister à la naissance et à la mort de nos proches dans nos sociétés, je trouve ça dommage…

J’ai monté un cours de yoga prénatal. Je recevais des femmes venant de la pratique de cette sage-femme. Elle avait monté un super cours d’éducation prénatale, certainement un des plus complets du coin, mais je me suis aperçue que ça restait de la théorie. Finalement, un grand nombre de ces femmes finissaient avec une césarienne. Tout ce savoir restait au niveau de la tête, il ne passait pas par/dans le corps.

C’est comme ça que j’ai développé mes cours de yoga prénatal, parce qu’il ne faut pas seulement avoir la connaissance, il faut aussi que cela redescende au niveau des hanches. Toutes mes séances ont cet objectif: faire redescendre le savoir au niveau des hanches, ouvrir les hanches, ouvrir le passage pour le bébé. J’ai inventé des mouvements pour leur permettre de visualiser ce qui se passe, la rotation des hanches, pour allonger le psoas, pour le relâcher, sinon le bébé ne pourra pas descendre. Dans la brousse, les femmes n’arrêtent pas de marcher, elle ne s’asseyent jamais sur des chaises, les bébés descendent naturellement. En ville, avec nos modes de vie actuels, alors que nous passons notre temps assises dans nos voitures, sur des chaises ou des fauteuils de bureau, les bébés ne descendent pas. Je veux donner ce pouvoir aux femmes, ce pouvoir de comprendre et de contrôler ce qui se passe pendant leur accouchement, pour qu’elles comprennent les mécanismes de la naissance et qu’elles utilisent cette connaissance sans problème. Elles font 80% du boulot en cours de yoga et les 20% restant pendant le travail. Cela dure moins longtemps et elles ne sont pas exténuées.

J’ai aussi suivi une formation de doula. Il y a plusieurs formations en Afrique du Sud. Il faut compléter un cursus cours plus pratique sur deux ans et justifier d’un certain nombre de suivis, et prendre l’engagement de se recycler régulièrement. La doula s’occupe de la prise en charge émotionnelle de la femme, absolument pas du tout de l’aspect médical, qui est du ressort de la sage-femme ou de l’obstétricien.ne. Je consacre l’équivalent d’une semaine par mois à mon activité de doula. Je n’accepte pas toutes les demandes. Il faut qu’il y ait un “fit” avec la femme et le couple. J’ai monté aussi des séances de yoga et des ateliers pour les couples. Dans la brousse, l’accouchement et la naissance sont des affaires de femmes, les hommes ne sont jamais impliqués. Ici, il faut leur donner des clés pour assister à la naissance. Ca marche plutôt bien. Il y a une demande.

Plus récemment j’ai fait une formation de “craniofascial therapy“, c’est une formation assez longue. Cela permet d’apaiser les tensions des tissus connectifs. Je reçois beaucoup de jeunes mères et des bébés traumatisés après des naissances à l’hôpital. Ces femmes passent par un tel stress! Je reçois aussi des mamans ayant recours à la fécondation in vitro, j’en vois une en ce moment, elle est en phase de traitement, c’est très perturbant pour elle, elle me dit que mes séances lui font beaucoup de bien. Je vois aussi beaucoup de bébés nés après fécondation in vitro… Nos modes de naissance actuels sont vraiment très traumatisants!

PS: Comme je ne comprends pas en quoi consiste la ‘cranio-fascia therapy’, elle m’invite à essayer, elle m’offre une séance d’une heure. Je suis un peu sceptique, mais j’accepte. Je reviens deux semaines plus tard et après une heure de manipulation très douce qui ressemble parfois plus à une imposition des mains qu’à un massage, je me sens étonnamment bien.


Esther et son accouchement parfait… (Devenir mère à Johannesburg, part 6)

Esther est une trentenaire française, mariée à un sud-africain depuis une dizaine d’années. Ils se sont installés à Johannesburg après leur rencontre. Nous nous retrouvons dans un coffee shop près de son bureau. Elle me raconte son expérience de la maternité autour d’un cappuccino.

L’histoire qu’elle me raconte correspond tout à fait à la norme procréative occidentale. Esther a attendu de se sentir prête avant d’avoir son premier enfant. Le projet d’enfant arrive une fois le couple installé et la situation matérielle assurée. Esther et son mari ont des revenus qui leur permettent une assurance médicale privée, une maison qui peut accueillir un bébé, et ils s’estiment prêts psychologiquement.

Il y a trois ans, Esther et Paul se sont dit qu’ils aimeraient bien agrandir leur famille. Les couples dans leur cercle d’amis commençaient aussi à avoir des enfants. Esther allait sur ses trente-trois ans, elle se sentait prête, cette fois ci. Elle a arrêté la pilule, a commencé à monitorer son ovulation grâce à l’application MyDays sur son téléphone portable. Et dans les six mois elle était enceinte. Très pro-environnement, à l’écoute de son corps, elle est une adepte du yoga (elle est passée au yoga prénatal sitôt sa grossesse confirmée), elle a commencé son suivi médical auprès d’une obstétricienne, recommandée par des amies. Lorsque celle-ci lui a demandé si elle avait un projet de naissance, Esther a répondu qu’elle envisageait plutôt une naissance naturelle, par voie basse. “Ben avec ces petites hanches, vous croyez que vous allez pouvoir pousser?” lui a répondu la professionnelle. Connaissant la tendance à césariser des médecins privés sud-africains Esther a prudemment décidé de chercher une alternative.

Elle a entendu parler de Good Hope, l’une des seules cliniques de la ville dirigée par des sages-femmes et à destination des femmes voulant un accouchement naturel. Paul et Esther sont allés à une réunion d’information, ils ont interviewé plusieurs sages-femmes et ont choisi Patricia, une quinquagénaire énergique avec une approche très holistique et psychologique. Patricia voit la grossesse et la naissance comme un chemin que le couple fait vers la parentalité. D’ailleurs, comme plusieurs femmes (blanches et plutôt de classe moyenne aisée) que j’ai interrogées, Esther dit “nous sommes tombés enceinte” (we fell pregnant) situant vraiment l’événement comme quelque chose de partagé entre elle et Paul. Ils ont “accroché” avec Patricia et sont allés la voir dans son cabinet, dans le cottage de sa maison, dans un faubourg arboré du nord de Johannesburg. Le cottage est tout sauf organisé comme un cabinet médical.

Le couple est reçu dans un salon aux teintes chaleureuses dont un mur est tapissé de livres, des ouvrages sur la maternité mais aussi d’autres sujets connexes. Un autre mur est couvert de photos de bébés et d’accouchements dans l’eau, parfois avec des progressions. On voit les mêmes personnes, souvent le couple et la sage-femme entre l’entrée en travail et la délivrance. Quelques heures séparent les photos, la fatigue se lit de plus en plus sur les visages, qui retrouvent la force de sourire une fois  sorti le nourrisson à l’air renfrogné rouge, frippé, recouvert d’une pellicule gluante commençant à s’accrocher au sein maternel.

La première rencontre est une première prise de contact. Patricia veut entendre le couple sur la grossesse, sur la façon dont le couple se projette dans la parentalité. C’est ce qui a plu à Esther, cette expérience globale. ” Elle a une approche pas du tout médicalisée, son suivi embrassait des éléments au-delà de la grossesse, elle est très consciente de tous les éléments qui entourent la grossesse, et nous aidait aussi sur ces aspects. Elle a une approche qui te fait prendre conscience, pleine conscience, de tout ces changements qui se passent en toi… Elle te fait sentir le bébé. Elle implique ton partenaire”. Le couple doit faire ses “devoirs” d’un mois sur l’autre: écrire une lettre au futur bébé sur son enfance, son éducation et le type de parent qu’il voudrait être, tenir un “journal de grossesse”, qu’il/elle partage ou non avec Patricia et/ou son/sa partenaire. Patricia s’assure que ce “travail” a été fait, et demande à Esther et Paul ce qu’ils en ont retenu.

Les rencontres se passent à échanger, assis dans un salon confortable. Un canapé accueillant, des fauteuils des poufs, de gros coussins… tout est fait pour que le couple s’y sente bien, centré autour de l’expérience de la femme. Patricia l’interroge sur ce qu’elle ressent, sur ce qui s’est passé depuis leur dernière rencontre, si elle a des interrogations, des questions. a t’elle fait des rêves, des cauchemars? Comment s’alimente t’elle? Comment est son sommeil? A t’elle mal au dos? Au ventre? A t’elle lu les livres qu’elle a empruntés le mois dernier? Qu’en en a t’elle pensé? Elle lui fait des recommandations alimentaires, des recommandations de lectures. C’est Patricia qui a fait lire à Esther “The History of Birth” de la journaliste américaine Tina Cassidy mais aussi “Le Prophète” de Khalil Gibran.

Le couple doit aussi s’engager à assister à 24 heures de cours de préparation à l’accouchement effectués en dehors des horaires de travail, les mardis et jeudis soirs, avec d’autres couples. Paul a un peu râlé, mais il a tenu à se libérer.

La dernière partie de la consultation est centrée sur les examens, urine, pression sanguine, prise de poids, écoute du coeur du bébé au Doppler, palpation de l’abdomen pour voir comment le bébé était placé, jamais d’examen interne. Patricia envoie les femmes qu’elle assiste faire des échographies spécialisées à 12, 22 et 36 semaines. La consultation d’échographie de 36 semaines permet à l’obstétricien de la clinique de donner son feu vert pour un accouchement physiologique.

A partir de 36 semaines, Patricia a recommandé à Esther de changer son alimentation. “Elle a comparé l’accouchement à un marathon, elle m’a dit: tu ne vas pas au Mac Do la veille d’un marathon”. Elle a aussi incité le couple à louer une piscine pour faire à domicile une répétition de l’accouchement, à préparer une playlist pour le jour J, à préparer des bougies parfumées, pour créer une ambiance personnelle et accueillir l’enfant dans une ambiance familiale. Son but est de permettre au couple de s’approprier ce moment. Esther a senti qu’il se passait quelque chose juste avant sa dernière consultation avec Patricia. Celle-ci lui a dit de rentrer chez elle et à Paul de ne pas trop s’éloigner. Elle lui a recommandé d’essayer de se reposer, de prendre un bain si les contractions devenaient douloureuses… et de manger des pâtes avant de partir pour la clinique. Le soir, les contractions s’accentuaient.

Lorsque les contractions se sont rapprochées, Esther a envoyé un texto à Patricia qui les a rejoints à la clinique. Après des heures d’incertitudes à la maison, Esther est soulagée d’entrer dans la chambre aux lumières tamisées avec sa piscine d’eau salée maintenue à bonne température par un système de filtration et de chauffage. Elle est à 8 cm et se coule dans la piscine pour atténuer la douleur. Elle cherche les bons appuis sur le boudin pneumatique, cela devient difficile. Patricia la guide au moment de la poussée. Elle dit à Paul comment soutenir Esther d’un côté, une autre sage-femme de la clinique la soutient de l’autre. “J’ai eu comme une sensation de brûlure. Je n’ai jamais eu aussi mal au bas des reins, dans tout le ventre. Patricia m’avait bien expliqué d’accepter ma douleur. J’étais comme en transe. A la troisième poussée, ma fille est sortie. J’ai senti comme un poisson qui me passait entre les jambes. Elle me l’a passée. Et je suis restée un moment dans l’eau. On n’a pas coupé le cordon tout de suite. Elle a mis comme un linge sur le bébé. J’étais là mais en même temps ailleurs. Je suis sortie de l’eau et suis allée m’allonger sur le lit avec notre fille. Paul a coupé le cordon et Patricia nous a laissé seuls tous les trois, dans la pénombre de la chambre. Notre premier moment à tous les trois. Elle est revenue et a emmené Emily pour la débarbouiller et l’examiner. Je suis restée une nuit à la clinique et je suis rentrée à la maison” .

Patricia passe tous les jours chez Paul et Esther la première semaine. Elle conseille pour l’allaitement, regarde si Esther et Emilie vont bien, donne des conseils à Paul, un peu débordé par les évènements. Il change sa fille et fait la cuisine. Après des débuts un peu difficiles, l’allaitement s’installe mais Emilie tête toutes les heures.

Quand elle revient sur son premier accouchement, Esther en garde un beau souvenir, malgré la douleur, malgré le manque de sommeil les six premiers mois d’Emilie. Surtout que depuis, Emilie a eu un petit frère, qui s’est mis en travers au moment de l’accouchement, et qu’il a fallut extraire par césarienne en urgence. “Tout compte fait reconnaît Esther, mon premier accouchement était mon accouchement rêvé.”

Très peu de femmes en Afrique du Sud accouchent dans le privé sous la seule direction d’une sage-femme. Comme en France, la capacité des sages-femmes à mener de bout en bout des suivis de grossesse physiologique est largement ignorée. Les gynécologues-obstétriciens privés auxquels ont affaire les 15% de femmes pouvant se permettre d’avoir recours au privé ne se précipitent pas pour dire à leurs clientes qu’en l’absence de pathologie elles pourraient tout à fait aller voir une sage-femme. Les assurances médicales n’estiment pas non plus qu’il soit de leur ressort d’informer les femmes qu’elles peuvent s’adresser à des praticien.ne.s moins onéreux/ses pour leur suivi de grossesse. Esther et les quelques autres femmes de mon échantillon qui ont eu recours à un suivi sage-femme sont des exceptions. Souvent, elles sont sensibilisées à la question parce qu’elles viennent d’un autre pays où l’accouchement par voie basse est la norme, ou qu’elles se sont renseignées avant. Parmi celles que j’ai interrogées, le refus de se voir imposer une césarienne était clairement une motivation, devant l’envie d’un suivi de grossesse holistique. Certaines de mes interviewées ayant accouché à la clinique ont fui le suivi avec Patricia qu’elles ont ressenties comme une “gourou” autoritaire et un peu trop intrusive. Une de mes amies a trouvé un peu saumâtre qu’on lui refuse la péridurale sous prétexte de “naissance naturelle”.

Histoire de Rose, addendum (Devenir mère à Johannesbourg, Part 3 bis)

Je n’ai pas voulu faire de commentaire à la suite de l’histoire de Rose, tellement éloquente en elle-même. Je pense cependant utile de remettre quelques éléments de son histoire dans un contexte plus général, pour mes lecteurs/lectrices qui ne seraient familier.e.s avec la société sud-africaine. Je m’appuierai pour cela sur les articles de la sociologue Nolwazi Mhkwanazi qui étudie les jeunes des townships depuis une vingtaine d’années et a travaillé sur les grossesses adolescentes.

L’histoire de Rose est une histoire à la fois ordinaire et extraordinaire. Les grossesses précoces sont assez fréquentes dans les townships mais les grossesses adolescentes sont en général le fait de filles entre 16 et 19 ans. La proportion de grossesses adolescentes a baissé dans le pays lors des deux dernières décennies. Les statistiques parlent de 30% de grossesses des femmes de moins de vingt ans, à 20% des grossesses concernant des femmes de moins de vingt ans. Ce n’est pourtant pas le discours entendu de la part des autorités qui, notamment sous l’administration Zuma, n’avaient de cesse de stigmatiser les mères adolescentes, prétextant que celles-ci augmentaient et étaient le résultat d’un affaissement des valeurs traditionnelles et d’une courte vue des adolescentes cherchant à obtenir une allocation. On ne compte plus les émissions de radio ou de télévision où l’on vilipende ces malheureuses filles, aux moeurs relâchées, qui auraient oublié les ‘valeurs africaines’.

La découverte de la grossesse et le partage de l’information avec sa mère, avec laquelle elle vit seule, correspond bien aux situations observées par Nolwazi Mhkwanazi. Un bémol toutefois, cette sociologue a enquêté essentiellement dans des townships dont la population est à majorité Xhosa et donc potentiellement un peu différente de la population mélangée de Kliptown, le quartier de Soweto où vit Rose. C’est une autre adulte qui se charge de révéler à la mère la grossesse de sa fille. Comme pour beaucoup d’habitantes des townships, l’avortement n’est pas envisagé comme solution. L’ire maternelle s’est déployée contre sa fille et son petit ami en début de grossesse, mais elle ne lui en tient plus rigueur et est à la fois un soutien de sa fille et une grand-mère totalement subjuguée par sa petite-fille dont elle me donnera régulièrement des nouvelles lorsqu’elle me recroiser au centre.

La phase d’après la confirmation de la grossesse est celle de l’identification du père du bébé et la négociation d’éventuels dédommagements monétaires avec la famille du père. Comme dans un certain nombre de cas, le jeune homme nie sa paternité, et la famille renvoie à la naissance le moment de trancher la question de sa contribution à l’entretien de l’enfant. Les négociations de dédommagement sont souvent des moments assez humiliants pour les deux jeunes gens, où ils se font malmener par leur aînés. Dans le cas de Rose c’est l’attitude de son petit ami qui l’a le plus marquée.

Le suivi médical de Rose est plutôt exceptionnel. Du fait de son jeune âge qui la classe dans les grossesses à risque, elle a affaire à des médecins, étudiants ou résidants, qui sont à son égard plus respectueux et moins méprisants que les infirmières/sages-femmes auxquelles ont droit ses camarades plus âgées. Rose est la seule des jeunes femmes que j’ai interrogées à avoir été suivie tout au long de sa grossesse par des médecins.

Le signalement pour viol statutaire qui a été fait par l’assistante sociale, qui y est obligée légalement n’aura pas de conséquence, sans doute moins parce que Rose affirme la réalité de son consentement que parce que la police locale, en matière d’abus sexuel ne marque pas un zèle particulier (c’est un euphémisme).

La réaction du principal du collège n’est pas exceptionnelle. Bien que l’Afrique du Sud se targue d’avoir une politique progressiste, le South African School Act de 1996 a énoncé l’illégalité de l’exclusion des collégiennes/lycéennes enceintes, pour lutter contre la discrimination. De récentes circulaires du département de l’Education proposent qu’on ne réintègre pas avant deux ans les collégiennes ou lycéennes ayant eu un enfant pour qu’elles puissent s’occuper de leur bébé. Nolwazi Mhkwanazi note que plus rapide est la réintégration de la jeune femme, plus ses chances d’arriver au terme de sa scolarité sont élevées.

Dans le cas de Rose, avoir un enfant alors qu’elle n’a pas terminé le collège, et avoir été exclue pendant le reste de son année pose un vrai souci de réinsertion dans une scolarité normale, malgré les exigences liées aux besoins de sa fille, et ce sur toute la période de la petite enfance, l’école publique ne commençant en Afrique du Sud qu’à six ans révolus. L’obligation de scolarisation des mères adolescentes ne va pas jusqu’à l’aménagement de conditions spéciales pour leur permettre d’amortir le poids de leurs responsabilités maternelles.

 

Mère malgré elle… (Devenir mère à Johannesburg part 2)

La maternité choisie n’est pas encore une réalité pour toutes les femmes sud-africaines. J’ai déjà évoqué les difficultés d’accès à la contraception et à l’avortement. La pression sociale fait également qu’une partie importante des femmes noires que j’ai interrogées ont été mères sans l’avoir vraiment cherché. C’est le cas de Joyce.

Joyce est une jeune femme qui inspire admiration et respect. Elle ne répond pas à l’image des “mères adolescentes” des Townships, victimes d’hommes prédateurs plus âgés (les “blessers”) déclinée à l’envi dans les politiques publiques ou les émissions radiophoniques populaires. A vingt-neuf ans, elle est née alors que le régime de l’apartheid avait du plomb dans l’aile. Grandie dans le township d’Alexandra (appelé familièrement Alex), elle a été une bonne élève et a bénéficié d’abord d’un programme d’aide aux jeunes lycéens des quartiers défavorisés d’un lycée privé chic de Johannesburg. Puis son Matric (équivalent du bac) en poche, elle a obtenu une bourse d’une entreprise pour effectuer des études supérieures en informatique et devenir informaticienne. Elle a fondé ensuite sa propre entreprise de services informatiques.

Les affaires marchaient assez bien pour qu’elle puisse s’acheter une petite maison en dehors d’Alexandra. Pas immense, elle compte deux chambres et une pièce à vivre, mais elle est située dans un quartier moins stigmatisé, à quelques encablures d’Alex, de l’autre côté de l’autoroute N3. Avec ses revenus, elle s’est même offert une berline allemande*, symbole éclatant de sa réussite matérielle dans les townships. Elle m’a donné rendez-vous dans le restaurant le plus chic du Alex Mall, un lundi d’hiver. J’avais peur de ne pas trouver, mais l’offre en cafés et restaurants est assez restreinte dans ce mall désert. La lumière hivernale est douce et nous nous installons sur la terrasse, pour profiter du pouvoir réchauffant du soleil, sinon de la vue sur l’étendue poussiéreuse du township.

La maternité a pris Joyce par surprise. Elle me dit avoir eu du mal à s’en remettre. Elle a mis du temps à l’accepter. Avoir un enfant ne figurait pas dans ses plans. La réussite professionnelle lui a ouvert une nouvelle vie. Elle travaillait beaucoup, mais pour la première fois de sa vie, elle pouvait voyager pour des week-ends ou de courtes vacances. Elle est allée à Durban, à Cape Town, elle a vu la mer. Bref elle a appris à profiter de la vie, un privilège dont n’aurait pu bénéficier la génération précédente, et ça lui convenait bien. Elle acceptait avec gratitude les périodes de stress et de challenge parce qu’il fallait convaincre un nouveau client de lui confier un contrat, ces périodes où elle ne comptait pas ses heures. Elle savait que leur contrepartie serait des périodes de répit où elle s’offrait des petites fêtes.

C’est d’ailleurs lors d’une de ses périodes de fêtes, les vacances de décembre, qui sont pour les sud-africains les vacances d’été, que son bébé a été conçu, bien involontairement. Elle prenait la pilule, mais apparemment il y a eu un loupé. Elle avait passé de superbes vacances, elle avait été à des fêtes, bien bu, bien mangé, etc. La nouvelle de la grossesse deux mois plus tard, l’a totalement paniquée. Elle ne se sentait pas prête. Elle avait toujours pris ses précautions, écouté les cours d’éducation sexuelle à l’école, Faith, sa mère, parlait librement de la contraception à la maison. Elle ne pensait pas qu’une grossesse imprévue pouvait arriver.

Certes, elle avait un travail avec un revenu confortable, une voiture, un petit-ami régulier, une famille (sa mère et sa soeur Grace) qui pourrait l’aider, une assurance santé privée, mais elle n’avait pas envie d’assumer cette charge. L’idée d’avoir des enfants lui paraissait sympathique dans un avenir lointain, mais pas à ce moment de sa carrière, alors qu’elle n’avait pas trente ans, à ce moment où elle jouissait pleinement de la liberté d’être soi, sans attache autre que son entreprise. Faith et Grace étaient contre l’avortement, elles lui disaient de ne pas être égoïste, de ne pas avorter, qu’elle s’en sortirait toujours. Elles l’aideraient. D’ailleurs sa mère n’a elle pas toujours été là pour elle?

Joyce était déterminée. Elle est allé voir son gynécologue. Celui-ci est musulman, il ne pratique pas les avortements, mais il l’a aiguillée vers une autre clinique. Joyce était prête à débourser les 15 000 rands nécessaires à l’opération. Arrivée à la clinique, on lui a donné une de ces fameuses chemises d’opération et on l’a conduite dans la salle. Elle a été impressionnée par la salle d’opération, cette horrible machine qui ressemblait à une pieuvre (l’aspirateur Karmann?), les écrans et les hauts parleurs. Le médecin a effectué une échographie, il a laissé le son. “J’ai entendu les battements du coeur, et je me suis dit que je ne pourrais pas supporter d’avorter, ayant entendu ça”. Joyce a demandé à se rhabiller et est repartie. Elle s’est dit qu’elle aurait ce bébé, tant pis.

Faith est venue s’installer chez elle, pendant la grossesse, avec Blessing, sa jeune soeur d’une dizaine d’années. Grace, étudiante, venait passer ses périodes de vacances. Faith a joué le rôle qu’un compagnon/partenaire aurait pu jouer. “Tu sais, me dit-elle, ce n’est pas facile pour les femmes noires d’assumer la maternité, parce qu’elles sont seules. Souvent les hommes noirs n’encouragent pas les femmes à avoir leur propre carrière. Moi je ne voulais pas d’un mari, je voulais un partenaire qui m’encourage à continuer ma carrière et à poursuivre mes objectifs professionnels … Mon petit-ami n’était pas de cet avis. Nous ne sommes plus ensemble. Il a été assez présent à la naissance de l’enfant, mais depuis, il s’est éloigné. Lorsque j’ai besoin d’argent pour la crèche ou pour l’assurance santé je lui demande. S’il peut, il me donne. Il ne fait pas de contribution régulière. Sa famille ne s’est jamais intéressée à l’enfant, mais ce n’est pas grave. Ma mère a joué le rôle du partenaire que le père de mon enfant ne voulait pas être”.

Pendant la grossesse Joyce était suivie par son gynéco, un vieux docteur indien. Cela s’est bien passé, une consultation tous les mois, puis toutes les deux semaines vers la fin de la grossesse. Elle avait une bonne assurance qui a tout remboursé. Elle est allée régulièrement aux cours de préparation prénatale, c’était utile, pour le partage d’expérience et parce qu’elle pensait que si elle écoutait bien les cours, comme en classe, tout se passerait bien. Elle avait l’impression que tout aller bien se dérouler. Et quand ses eaux ont rompu, elle était assez confiante.

Elle a appelé l’hôpital, puis est allée chercher sa mère, et s’est rendue à la clinique. Elle faisait ses exercices de respiration. Elle était tellement en forme qu’elle riait lorsqu’elle est arrivée à l’hôpital. L’infirmière lui a dit: “si vous étiez sur le point d’accoucher, vous ne ririez pas comme ça!”. Elle l’a installée dans une chambre, lui a donné un décontractant pour qu’elle se repose un peu. Lorsque les contractions se sont accélérées, elle a été surprise par la douleur qu’elle n’arrivait plus à maîtriser. Le médecin est arrivé et lui a dit qu’elle se débrouillait très bien, et qu’elle n’aurait pas besoin de péridurale. Elle a accouché sans aucun anti-douleur. Elle garde un souvenir intense de la douleur. Elle a été surprise que celle-ci disparaisse dès la sortie du bébé, un beau garçon.

Le post-partum a été très pénible. Elle a détesté allaiter, même si elle s’y est contrainte les  neufs premiers mois.  Sa mère l’y a contrainte. “Elle m’a dit: ‘tu dois allaiter ce bébé’. Je n’avais qu’une envie, retourner au boulot et ne pas m’occuper du bébé…  J’avais l’impression de n’être pour lui qu’une paire de seins. J’ai recommencé à travailler lorsque mon bébé avait deux mois. Je l’allaitais le matin et le soir, et j’exprimais mon lait dans la journée pour qu’il ait des biberons d’avance… J’ai détesté allaiter, les sensations, etc. C’était tellement embarrassant quand, en plein milieu d’une présentation à un client, mes seins se mettaient à fuir et ma chemise se tachait de lait! Pendant toute cette période, je gardais des serviettes de toilette et des chemises de rechange dans ma voiture, en cas d’accident!”. 

Joyce n’a jamais retrouvé son niveau d’activité professionnelle d’avant la grossesse. Elle est reconnaissante à sa mère de s’occuper de son fils. Mais celle-ci lui rappelle régulièrement qu’elle doit désormais prioriser son rôle de mère. Rentrer du travail à cinq heures, bien s’alimenter, ne pas boire d’alcool lorsqu’elle allaitait. Joyce exprime à la fois une plus grande proximité à son fils à mesure que celui-ci grandit. Il parle, c’est plus intéressant, elle dit mieux en profiter maintenant.

Mais elle reconnaît qu’elle prend moins de risques professionnellement depuis qu’il est là. Elle admet qu’elle serait sans doute plus à l’aise dans son activité sans son fils. Elle sent qu’elle est à la croisée des chemins, il faut qu’elle fasse grandir son entreprise, mais elle ne s’en sent pas la disponibilité suffisante. Elle doit démarcher de nouveaux clients, diversifier son offre. Peut-être faudrait-il qu’elle embauche des personnes plus chevronnées qu’actuellement, mais cela demande des fonds. Il faudrait qu’elle demande un prêt, mais les banques commerciales ne prêtent pas d’argent sans garantie. Joyce ne veut pas hypothéquer sa maison. Même si celle-ci a beaucoup rétréci depuis l’installation de sa mère et de sa soeur, la naissance de son fils et l’arrivée de son neveu nouveau-né, le fils de Grace. C’est le toit qui abrite toute sa famille. “Je dois me montrer plus responsable. Mes décisions engagent plus que ma seule personne maintenant”.

Sa famille s’est révélée à la fois une ressource et un poids pour Joyce. Elle a bien joué son rôle d’amortisseur des coups durs. Mais elle a constitué un frein au développement individuel, avec des exigences pesant plus strictement sur les femmes.

Joyce reste l’héroïne d’une “success story,” mais elle démontre à quel point être femme, même talentueuse, venant d’un township demeure un double handicap. Si elle a pu surmonter l’écueil de l’éducation, sa condition de femme n’ayant pu échapper à la maternité, lui impose de mettre un frein à ses rêves. Plus d’espace individuel possible pour Joyce, dans sa maison bondée, plus de “chambre à soi”, plus de rêve de développement qui ne passe par la prise en considération de ses responsabilités familiales. Une situation complètement asymétrique vis à vis de ses homologues masculins.

“Si tu veux atteindre la lune, vise les étoiles” dit un proverbe abondamment cité dans les séminaires pour jeunes entrepreneurs. Viser les étoiles avec les jambes dans des plots de béton, c’est tout de même un sacré défi!

* L’achat d’une Mercedes ou d’une BMW est un signe d’aisance matérielle. Le surnom donné à Soweto aux BMW serait les “Be My Wife”. La légende du Township prétend que le week-end, les jeunes ambitieux paradent en Mercedes ou BMW devant les bars et restaurants de Villakazi Street, pour y faire de nouvelles conquêtes.

 

 

 

 

 

Adieu, veau, vache, cochon, couvée?*

Lorsqu’on vit au long cours à Johannesburg, qui est une mégalopole mondiale, ancrée dans la modernité, une “world class city” comme s’en enorgueillit régulièrement le maire de la ville, on peut parfois oublier qu’on est aussi dans une ville profondément ancrée en Afrique. Et puis… et puis il y a de ces petits évènements du quotidien qui vous ramènent sur le continent, et c’est tant mieux. Il y a quelque temps j’ai été transportée de joie par un texto publicitaire. Celui-ci me proposait de m’enrôler dans une loterie en ligne pour gagner… je vous le donne en mille… un voyage aux Seychelles? une voiture de luxe? un bijou de prix? que nenni! la loterie me proposait tout simplement de gagner… une vache! A vrai dire, une vache ou son équivalent en espèces sonnantes et trébuchantes, mais ce détail m’a réellement mise de bonne humeur. D’habitude on me propose plutôt une assurance funérailles, nettement moins drôle vous en conviendrez! (J’ai évoqué le sujet de l’importance culturelle des funérailles ici). Comment expliquer ce gros lot extraordinaire aux yeux européens?

Bien qu’on en voie assez peu en ville, la vache tient une place à part dans la vie quotidienne et l’imaginaire sud-africains (et africains). Le nom générique des trois tribus les plus nombreuses d’Afrique du Sud (Xhosa, Zulu et Swati): les tribus “Nguni” est aussi celui donné à l’espèce de bovidé domestique la plus commune en Afrique Australe dont l’arrivée dans la région est supposée coïncider avec les migrations bantoues entre 600 et 1400. Posséder un cheptel est un signe de respectabilité voire d’opulence pour un certain nombre de peuples africains. Les vaches servent de monnaie d’évaluation du prix de la fiancée (lobola) dans une grande partie de l’Afrique Australe, j’en ai parlé ici. L’an dernier, la lobola payée par la famille Zuma pour le (second) mariage d’un de ses fils avec Ziyanda Dlamini, une fille de la famille royale swatie a défrayé la chronique, comportant entre autres espèces sonnantes et trébuchantes, pas moins de 120 têtes de bétail!

Ce n’est sans doute pas un hasard complet si l’artiste sud-africaine Nandipha Mntambo a choisi le thème de la peau de vache nguni pour sa première expo en solo au tout nouveau Zeitz-MOOCA à Cape Town, dont elle a fait des sculptures féeriques.

Posséder un cheptel nombreux est encore aujourd’hui un signe de pouvoir, même pour des familles dont le revenu et/ou la subsistance ne dépendent plus de la taille du troupeau. Ainsi, les deux derniers présidents du pays ont fait la une des journaux cette année pour des actualités relatives à leurs troupeaux. Jacob Zuma a été mis en cause très récemment pour avoir accepté de recevoir en cadeau de Supra Mahumapelo, numéro Un de la province du North-West, un troupeau dont la valeur est estimée à 1,5 millions de rands. L’ennui c’est que ce troupeau était au départ destiné aux fermiers noirs démarrant un élevage. Le troupeau est hébergé à Nkandla, propriété célèbre de la famille Zuma, mondialement connue pour sa piscine anti-feu et son poulailler financés par l’argent du contribuable sud-africain aux motifs d’amélioration de la sécurité de la résidence. L’histoire ne dit pas s’ils ont monté un élevage de la même espèce d’oies que celles qui protégèrent naguère le Capitole romain des invasions puniques.

Quant à Cyril Ramaphosa, il témoigne de son attachement au bétail par la publication d’un beau livre de table basse “Cattle of the ages”. Il a écrit les textes de ce livre de photographies de Daniel Naudé à la gloire des vaches Ankole, superbes spécimens aux cornes caractéristique qui leur confèrent une allure particulièrement hiératique. Il partage la passion de cette belle race ougandaise (qu’il a eu le privilège d’introduire en Afrique du Sud et dont il possède maintenant un très photogénique -et lucratif- troupeau) avec ses homologues Yoweri Museveni d’Ouganda, et Paul Kagame du Rwanda. Espérons que cette passion commune n’inspirera pas au président Ramaphosa l’idée de les imiter en matière de réformes constitutionnelles.

Le président Museveni aligne un nombre record de réélections depuis 1996 (il a pris le pouvoir en 1986), et souhaite modifier la loi pour pouvoir être réélu une fois encore. Le président Kagame, qui aurait fait un excellent travail au Rwanda au demeurant, a quant à lui, fait modifier la constitution de son pays en décembre 2015 et voter un texte qui lui permettrait de gouverner le pays jusqu’en 2034. Mesure démocratique qui lui a valu une chute de popularité immédiate parmi les puissances occidentales… Il nous reste à souhaiter que cette cette proximité d’intérêts n’augure pas d’initiatives politiques similaires,  laissant “gros Jean comme devant”, comme l’écrivait l’auteur de la fable, le peuple sud-africain porteur de l’espoir d’une “aube nouvelle”.

*Jean de Lafontaine, “La Laitière et le Pot au Lait”

Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.