Sanibonani (Je vous vois)!

Voici donc presqu’un mois que je n’ai pas écrit de billet, il faut dire qu’ici, à partir du 16 décembre, fête de la réconciliation, ce sont les vacances d’été en Afrique du Sud. Joburg se vide de ses habitants qui vont retrouver leurs familles dans les provinces ou prendre le frais dans un des très agréables lieux de villégiature des côtes sud-africaines. La rentrée des vacanciers coïncide à quelques jours près avec la nouvelle année. Les étudiants, lycéens et écoliers ont encore un peu de vacances, mais les entreprises vont reprendre leurs activités demain, le 8 janvier, à un rythme quasi  normal, sauf Gregg, mon coiffeur qui ne rentre qu’à la fin de la semaine du Little Karoo, le traître!

Il est un peu tard pour vous présenter des voeux en bonne et due forme pour la nouvelle année. Ici, les voeux sont plus succincts, on les présente le 1er de l’an, voire la première semaine, mais la coutume de se souhaiter la bonne année jusqu’à fin janvier ne semble pas être d’actualité. En revanche j’avais envie de revenir sur un fait quotidien qui fait pour moi le charme de la vie en Afrique du Sud : les rites de salutation. Dans ce pays marqué par la violence et les inégalités, s’il y a une chose qui ne lasse pas de me surprendre, c’est la chaleur avec laquelle les personnes se saluent, lorsqu’elles se croisent, dans la rue par exemple, ou lorsqu’on entre dans une entreprise, un magasin, bref, partout.

Cela surprend, au début, ce degré d’intérêt pour votre modeste personne. “Good Morning, how are you doing today?”, entendus, x fois par jour, de la part des gardes de la compagnie de sécurité, des jardiniers, des commerçants, des gens que vous croisez en promenant votre chien. Vos interlocuteurs d’origine africaine agrémentent souvent leur salutation d’un “Mama/Baba/Sissi/Bra”. Ne pas se vexer si l’on vous donne du Mama ou du Baba, lorsqu’on est dans un pays où les anciens sont (en théorie) extrêmement respectés, c’est une marque de déférence. Sissi (sister) et Bra (brother) sont utilisés pour les gens d’une même tranche d’âge ou d’égale situation sociale. A la question rituelle s’enquérant de votre santé il faut répondre: “Good morning, I’m very well and you*?”. Je vous rassure, votre interlocuteur ne s’attend pas forcément à ce que vous lui détailliez vos insomnies, vos crises de rhumatismes ou vos peines de coeur. Toute interaction/transaction avec une personne doit commencer par ce petit rituel, qui peut surprendre ceux qui ont l’habitude d’aller droit au but. Pas question de commander votre croissant et votre café sans vous être auparavant enquis de la santé de votre serveur/serveuse/barista…

Et l’on finit par s’étonner, lorsqu’on rentre en Europe, de la sécheresse de relations limitées au minimum transactionnel. Lors de mon dernier séjour à Paris, en juillet dernier, j’ai eu du mal à m’y réhabituer au caractère abrupt de la prise de contact. Le “bonjour” était en général de mise, mais aller plus loin aurait sans doute perçu comme une intrusion mal venue dans l’espace intime de mes interlocuteurs. Ma frustration fut encore plus grande à Londres, où les gens ne vous saluent jamais dans la rue lorsqu’ils vous croisent et où le “good morning, good afternoon, good evening” semble avoir été rayé des procédures des caissières/barista ou autres employés des services auxquels j’ai eu affaire. A leur décharge, en cette période pré-Brexit, ces petits emplois de contact sont souvent tenus par des non-britanniques dont l’anglais n’est pas la langue maternelle et auxquels la subtilité de la langue peut échapper…

Les salutations font partie de ces “rites d’interaction” décrits par Erving Goffmann, l’un de mes sociologues préférés. Et elles sont spécifiques à chaque société. Ce qui se joue dans chaque répétition du rite de salutation, c’est la cohésion de la société, c’est le sentiment que chacun y a/ y est à sa place, et y est reconnu en tant que personne participant de cette société. Seuls l’étranger, l’enfant ou le fou seront excusés de ne pas respecter les civilités.

Les salutations sont encore plus touchantes/émouvantes/surprenantes en zoulou lorsqu’on en observe le sens littéral.  Quand les occidentaux se contentent de souhaiter un “bonjour” général et générique, les salutations en zoulou prennent la mesure de ceux/celles auxquels elles s’adressent. Si l’on salue une personne, ce sera “Sawubona”: “je te vois”, pour plusieurs personnes “Sanibonani”: “je vous vois”. Vous êtes là, devant moi, je prends acte de votre présence. Il y a vraiment cette dimension de la reconnaissance de l’autre. Cette première reconnaissance s’accompagne ensuite de la question “unjani?” (ninjani pour plusieurs interlocuteurs): “comment vas-tu”, auquel on peut répondre: “ngikhona”: “je suis présent.e ou “ngisaphila”: “je suis vivant.e”

Alors évidemment, on pourra objecter que le propre du rituel, ressassé de jour en jour, c’est de vider de sens les mots, qu’à force de les répéter, ils n’ont plus leur signification initiale. De la même façon qu’on ne cherche pas à avoir votre bulletin de santé lorsqu’on demande si vous allez bien, votre interlocuteur/interlocutrice zoulou.e voient bien que vous êtes devant eux, ou vivante lorsqu’ils vous posent la question. N’empêche que cela me remue, qu’on réponde “je suis présente”, ou “je suis vivante”  à la question : “comment allez-vous?”. 

Je ne suis pas linguiste et j’aurais du mal à retrouver l’origine de ces formules, mais poétiquement, je trouve que c’est un rappel de notre condition de mortels, que c’est une belle injonction à prendre la vie non pas comme un spectacle, mais comme un monde dans lequel nous avons tous notre part. J’y vois aussi une manifestation de cet Ubuntu: “je suis parce que nous sommes”. En manifestant que nous sommes présents les uns aux autres, nous pouvons composer ensemble une société qui nous comprenne vous et moi, et qui soit un peu meilleure. J’y vois comme un “carpe diem”, une sagesse africaine.

Alors au moment de clore ce premier billet pour 2018, j’ai envie de vous redire: “Sanibonani/ Je vous vois” et je vous souhaite d’être présents et de vivre pleinement cette nouvelle année, entourés de ceux que vous aimez.

* “Bonjour je vais bien et vous?”

 

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Tu seras un homme mon fils…

L’actualité du week-end dernier étant consacrée à la Journée Internationale de lutte contre la violence faite aux femmes, mon goût pour la contradiction m’a dicté d’aller creuser la question de construction de la masculinité via les écoles d’initiation. Saviez-vous que l’Afrique du Sud est probablement le pays où il y a le plus d’hommes en attente de greffe du pénis? Curieuse statistique n’est-ce pas? Mais pourquoi donc?

Il se trouve que le Mail & Guardian a consacré dans son numéro du 24 novembre un article sur les mutilations génitales dans le cadre des circoncisions rituelles d’accession à l’âge adulte des mâles Xhosa. Ce type d’article est hélas récurrent dans les médias sud-africains, tant les conséquences des écoles d’initiations peuvent être dramatiques et traumatisantes pour certains des participants.

En effet, chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Xhosa, Sotho ou Hlubi, entre 16 et 26 ans fréquentent les écoles d’initiation (soit en hiver, au mois de juillet, soit en plein été au mois de janvier). Ils y restent entre deux et quatre semaines durant lesquelles, il seront soumis à des enseignements sur les devoirs des hommes et des rituels qui feront d’eux des hommes à part entière.

La vidéo ci-après réalisée par un jeune Xhosa explique le déroulement de la période d’initiation et ses principes.

Parmi ces rituels, celui qui symbolise l’accession à la masculinité chez les Xhosa est l’ablation du prépuce par un guérisseur traditionnel. Un rite effectué sans anesthésie à l’aide d’une lame de rasoir ou d’un autre objet tranchant. Chaque année, des dizaines de morts sont à déplorer dans les écoles d’initiations. Des chiffres font état de 153 morts pour la saison 2012/2013 et 1865 entre 2008 et 2012.  Ces morts ne sont pas toutes imputables à la circoncision, certains meurent de déshydratation ou de froid, mais un certain nombre sont dues à des septicémies contractées suite à l’opération. D’autres garçons plus chanceux(sic) , ne perdent que leur pénis. Sans doute une des raisons pour lesquelles la médecine sud-africaine a effectué deux des trois premières greffes de pénis au monde…

Cette année la commission pour les droits culturels religieux et linguistiques de la province du Gauteng a décidé de ne pas autoriser la saison d’initiation pour prendre le temps de trouver une solution pour rendre les écoles d’initiation plus sûres pour la santé des participants, et pour couper court aussi à certaines dérives délinquantes. En effet certaines écoles d’initiation, déviant de leur vocation initiale, c’est à dire inculquer aux jeunes hommes une moralité conforme aux traditions et les rendre aptes à leur futures responsabilités de chefs de famille, de médiateur avec la communauté et les ancêtres etc., ont imaginé de remplacer les épreuves de brousse par des écoles de gangstérisme. Ces écoles d’initiations développent des rivalités qui mènent à des affrontements. Dans certaines, les participants devaient gagner leur statut d’initié en commettant des crimes et des délits, qui vont des menus larcins aux viols.

Certaines provinces comme le Western Cape, le Limpopo et le Mpumalanga encadrent fortement les pratiques et ont réussi à former les guérisseurs/infirmiers traditionnels chargés des circoncisions, à leur proposer des interlocuteurs en cas de questions, de problèmes. La province du Western Cape en particulier surveille les incidents dans les “écoles”. Mais les parents ou les jeunes gens ne sont pas nécessairement informés de la fiabilité de certaines écoles, ils ne savent pas forcément si les soigneurs/infirmiers traditionnels ont été briefés sur comment minimiser les risques de leur pratiques. Les gardiens de la tradition refusent la circoncision médicale qui serait effectuée par des professionnels en dehors de l’école d’initiation car celle-ci ne performerait pas la même fonction dans le rite de passage.

Malgré les risques et les accidents, peu de familles renoncent à envoyer leurs adolescents en “initiation school” et peu de jeunes gens les refusent. Passé un certain âge, ne pas avoir été initié pour un jeune homme devient un vrai problème dans sa communauté et sa famille. Ne pas être circoncis c’est rester un petit garçon aux yeux de sa communauté. La circoncision dans le bush ou sur la montagne, avec des lames de rasoir ou des coupe-choux plus ou moins bien aiguisés est le symbole de l’accession à l’âge d’homme. Celui qui ne pleure pas montre qu’il a renoncé à l’enfance. Cette cérémonie marque au point que Nelson Mandela y fait allusion dans ses mémoires, et que l’artiste sud-africain Colbert Mashile a fait de la réflexion sur traditions et culture un des thèmes de son travail.

Les milliers de morts ou mutilés du fait de la persistance de ces coutumes posent l’éventualité de la suppression pure et simple de ces pratiques. Comme le mentionne un des interviewés de l’article du Mail & Guardian, membre de la commission de réflexion sur les écoles d’initiation, on peut s’interroger sur le bien fondé d’une pratique culturelle lorsque sa réalisation met en danger des individus, et qu’elle se traduit par des morts ou des mutilations.

Une loi interdisant les écoles d’initiation serait théoriquement possible, mais elle contreviendrait à la non discrimination du fait de la culture inscrite dans la constitution sud-africaine. Un des rois Xhosa a d’ailleurs violemment critiqué qu’on puisse évoquer l’éventualité de mettre fin à une pratique millénaire. Un défenseur souligne qu’en supprimant l’initiation, on rendrait celle-ci clandestine car les communautés n’y renonceraient pas et qu’on augmenterait le risque d’accidents. La solution serait donc dans un contrôle accru, et dans le financement par l’assurance santé publique des greffes de pénis.

Cette nouvelle controverse illustre bien les tendances shizophrènes de l’exemplaire constitution du pays. Le respect des cultures d’origine est un des piliers de la nouvelle Afrique du Sud. Cependant certains aspects culturels peuvent mettre en danger des vies, attenter gravement à l’identité des personnes. Le jeune homme interviewé par le Mail & Guardian n’a plus de pénis depuis une dizaine d’années, ce qui ne fait pas qu’entraver sa vie sexuelle et reproductive mais a des conséquences quotidiennes invalidantes.

Un aspect moins évoqué de ses écoles d’initiation est le fait qu’elle perpétue des rôles très genrés qui renforcent le pouvoir patriarcal au sein des familles, et excluent d’emblée les femmes comme dépositaires de toute propriété, pouvoir de décision sur les grands évènements concernant la communauté (les conseils de village sont masculins, la médiation avec les ancêtres est masculine). Pour des garçons dont l’orientation sexuelle ne serait pas l’hétérosexualité, les écoles d’initiations présentent un risque, avec des “mesures correctives” visant à reprogrammer les préférences sexuelles. Un film abordant le thème de l’homosexualité dans les écoles d’initiation “Inxeba” qui a été choisi pour représenter l’Afrique du Sud aux Oscars a été interdit de diffusion à Port Elizabeth, suite à l’intervention d’un roi Xhosa qui en trouvait le thème insupportable et insultant pour son peuple.

La construction de la masculinité en Afrique du Sud est une vraie question lorsqu’on voit l’ampleur des violences faites aux femmes et l’intolérance homophobe de certaines parties de la société. C’est aussi un thème récurrent du travail très intéressant de Hudzanai Chiurai, artiste zimbabwéen très éclectique dont j’ai piqué quelques oeuvres exposées au Zeitz Mocaa pour illustrer cet article. Comment produire une masculinité non toxique (et pas seulement pour les femmes)? Est-il possible de travailler sans heurter les communautés traditionnelles? Un défi que le gouvernement, empêtré dans sa cuisine pré-électorale n’est pas vraiment près de relever…

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De quoi les prénoms sud-africains sont ils le signe?

Lorsqu’on s’installe dans un pays étranger, on doit souvent se faire au fait que les personnes y portent des noms étranges ou du moins peu familiers. En arrivant à Johannesburg j’ai été surprise par la variété des prénoms portés par ceux que je croisais, enchantée par les Prince, Princess, Joy, Pretty, Blessing, Gift, Raven, amusée par les Morné (oui, en français ça sonne bizarre), Donnée, Brené, Amoré, et intriguée par les Sipho, Sibusiso, Xolani, Themba, Nothemba, Nomvulo, Mpho, et quelque peu interloquée par les (rares) Disappointment, Rehab, Patience, Perseverance (véridique !)…

La variété des prénoms n’est pas étonnante en soi. Elle est le signe d’une terre où ont convergé des tribus d’origines différentes qui y ont fait souche au cours du temps et porte le poids des modes et des traditions de ces différentes vagues d’immigrations. Venant de France et ayant atteint un certain âge, je suis habituée à une variété de prénoms assez restreinte, avec une prédominance des prénoms d’origine judéo-chrétienne, même si cela évolue. Comme l’a montré Baptiste Coulmont, grand spécialiste de la sociologie des prénoms en France, le répertoire des prénoms s’est beaucoup étendu depuis le 19ème siècle et s’est ouvert à une plus grande variété. Le prénom est à la fois un marqueur générationnel, culturel et social. Baptiste Coulmont s’amuse d’ailleurs tous les ans à mesurer la fréquence des prénoms dans l’obtention des mentions au bac.

Au-delà de l’enchantement de la nouveauté des prénoms sud-africains et de la grâce que je trouvais à certains, la suggestion de Sipho, mon prof de zoulou que les prénoms africains avaient tous une signification, et la réponse d’une jeune mère que j’interviewais pour ma recherche “becoming a mother in Johannesburg”*, “je n’ai pas choisi le prénom de mon bébé, le premier-né il appartient à ma mère, c’était à elle de le choisir”, m’ont incitée à aller chercher un peu plus loin sur la façon dont les prénoms sont choisis dans les différentes communautés sud-africaines.

Je n’ai pas trouvé de référence consultable sur Johannesburg, mais un article très intéressant sur les pratiques de choix du prénom dans la région du Cap Oriental autour de la ville universitaire de Grahamstown où se trouve l’Université (currently referred to as) Rhodes. Cet article de Vivien de Klerk et Barbara Bosch s’intéresse, juste après la chute de l’apartheid, aux particularités de l’attribution du prénom dans différentes communautés autour de la ville. Les questionnaires, en anglais, afrikaans et isiXhosa ont été distribués dans les écoles primaires de la localité et une centaine d’entretiens en maternité ont été conduits pour comprendre comment ont été choisis les prénoms des enfants.

Esthétique vs symbolique

Les résultats montrent des différences nettes de pratiques entre les répondants blancs et non-blancs mais pas seulement. Les différences résident à la fois dans le moment du choix (souvent avant la naissance pour les blancs, moins souvent pour les non-blancs), dans les modalités du choix (qui choisit quels sont les justifications du choix), dans le degré de liberté dans le choix (plus de recoupements dans les noms Xhosa que dans les noms blancs), et dans le fait que la signification plus que l’esthétique est massivement privilégiée chez les répondants noirs.

Parmi les répondants dont la langue maternelle est l’anglais, les modalités du choix du prénom étaient assez semblable aux pratiques des autres pays anglophones: choix par les parents, dans un répertoire de prénoms “traditionnels” pour la plupart, dont les parents ignorent l’origine ou la signification. Ces critères ne sont donc pas invoqués comme raison du choix. Les raisons principales sont les goûts personnels, la volonté de donner le nom en mémoire d’une personne souvent un membre de la famille qu’on veut honorer. C’est notamment le cas le plus fréquent pour les garçons premiers-nés. Les anglophones natifs sont ceux qui se montrent les plus libres dans le choix du prénom.

Parmi les répondants dont la langue maternelle est l’afrikaans, on compte les afrikaners et les “colored” (catégorie forgée pendant l’apartheid qui rassemble des métis et descendants de métis). On retrouve dans cette catégorie la coutume de donner aux enfants les noms des grands-parents, et une plus grande inventivité dans les prénoms, composant des prénoms existants avec des prénoms de personnalités étrangères.

Pour les répondants Xhosa la signification du nom est très importante. Les parents de ce groupe montrent plus de contraintes dans la procédure de choix du prénom que ceux des deux autres groupes. On donne un prénom à l’enfant en fonction des circonstances de sa naissance, du sens que la famille donne à celle-ci. Ce sont soit les parents, soit la grand-mère qui choisissent le prénom.  C’est dans ce groupe que l’on trouve les enfants dont les prénoms sont choisis le plus tard (parfois des jours après la naissance), bien que pour certains des répondants le choix du prénom ait fait l’objet de discussion en amont.

Les significations des prénoms peuvent donc être liés aux sentiments des parents au moment de la naissance : Zukisa : « patience » pour des parents qui ont attendu longtemps, Xolelwa  : « sois pardonnée » pour l’enfant d’une femme qui a eu un enfant non attendu. Ils peuvent aussi constituer un remerciement aux ancêtres pour l’arrivée de l’enfant : Sibongile, Ayabonga, Bongani, Siyabulela, sont tous des prénoms qui signifient la gratitude. Les prénoms peuvent avoir une signification programmatique : les dérivés de Themba : « espoir » montrent que les parents placent leur espoir d’un avenir meilleur dans leurs enfants, comme le prénom Khayalethu : « notre maison ». D’autres prénoms font allusion à la position de l’enfant dans la famille. Anele : « nous sommes au complet » ou Zanele « nous avons assez de filles » indiquent que la famille a atteint sa taille optimale…

De ce que j’en comprends, dans les autres groupes ethniques les processus de nomination sont les mêmes, excepté pour les membres de certaines églises qui donnent massivement des noms chrétiens à leurs enfants. Il aurait été intéressant d’étendre l’étude à d’autres groupes ethniques et de pouvoir comparer l’évolution des prénoms dans le temps. Dans un autre article, Vivien de Klerk remarque que pendant la période de colonisation et d’apartheid, certains parents ont donné deux prénoms à leurs enfants, un prénom « européen » pour l’école, et un prénom africain pour la famille. Lorsque la lutte contre l’apartheid s’est intensifiée, l’adoption du seul prénom africain était une forme d’affirmation d’une identité africaine et de sa résistance à l’oppression d’un régime politique ayant systématiquement dénié tout valeur aux cultures locales. Il serait donc intéressant de constater aujourd’hui, après vingt-trois ans de pouvoir de l’ANC, comment les pratiques ont évolué.

Quand on change de prénom…

Dans ce même article, elle évoque les changements de noms demandés et parus dans les gazettes du gouvernement en 1997 et 2000. Elle y fait une constatation étonnante. Les gens ne changent pas leurs prénoms parce qu’ils auraient une signification embarrassante: comme les Rehab ou Disappointment cités plus haut, en tout cas pas dans une proportion significative. Les changements de noms sont principalement demandés par des personnes aux noms africains, qui ont soit changé leur prénom pour un nom à consonnance anglaise, soit réordonné leurs prénoms pour faire apparaître leur prénom anglais en premier. Elle y voit un signe que les personnes qui prennent du temps pour effectuer cette démarche reconnaissent la valeur sociale de l’anglais dans le monde économique et voient dans l’adoption d’un premier prénom anglais une façon d’augmenter leurs propres chances dans une économie mondialisée.

Comme toute bonne recherche, le travail de Vivian de Klerk pose plus de questions qu’il n’en clôt. Trois interrogations me turlupinent en refermant ses articles (merci à elle de les avoir mis en accès libre sur Research Gate!!!).

Tout d’abord il serait intéressant de voir l’évolution des prénoms africains donnés en fonction des époques. Dans les dernières décennies de l’apartheid, il est probable qu’on ait eu plus de prénoms militants Sizwe: “lance” ou l’équivalent de “révolution”, “rebelle”, “champion” etc. Quid de la période post-apartheid, qu’expriment les prénoms à la mode, quels sont les messages passés? L’espoir d’un futur meilleur?  Une vision plus optimiste de l’existence? Pour les personnes ayant des prénoms africains et anglais, comment le prénom anglais est-il choisi, est-il la traduction du prénom africain Themba= Hope ou est-il choisi sur d’autres critères?

En tant que sociologue, j’aurais aimé qu’elle se penche un peu plus sur des critères plus sociaux et sur les éventuelles différences entre les classes moyennes et populaires dans les pratiques de dénomination. A la lueur de mes entretiens avec des mères de jeunes enfants à Johannesburg il semble que l’intervention de la grand-mère maternelle ou de la famille dans le processus de choix du prénom est probablement moindre lorsque celle-ci est restée en zone rurale. De même on peut faire l’hypothèse que les couples des classes moyennes vivant dans des logements séparés de leur famille auraient plus de latitude pour choisir le prénom de l’enfant. Quel est l’impact, pour les femmes noires ayant accès à des assurances médicales privées des échographies et de la possibilité de connaître le sexe de l’enfant avant la naissance sur la pratique du choix du prénom?

Enfin, il me semblerait intéressant de comprendre comment les individus vivent avec des prénoms programmatiques, ceux-ci ont ils une influence sur la manière dont ils se perçoivent? Y-a-t’il une influence sur le développement psychologique de la personne? Lorsqu’un couple français appelle sa fille Agathe, il est peu probable qu’ils aient choisi ce prénom parce qu’il lui souhaite de devenir vierge et martyre (Doux Jésus!), mais plus vraisemblable qu’ils trouvent ce nom joli où se réfère au gemme ou à une personne de leur entourage. Lorsqu’on s’appelle Khayalethu “notre maison”, se sent on plus responsable de l’hébergement de ses vieux parents que si l’on s’appelle Pretty ou Princess?

*Promis, on en reparle dans un prochain post!

“Je suis Kevin. Un Kevin ne peut pas, n’a pas le droit d’être un intellectuel. Il peut être prof de muscu, vendeur d’imprimantes, gérant de supérette, mais intellectuel – impossible. Par son prénom même, Kevin indique une extraction bassement populaire. […] Connais tes limites, Kevin !… Tu ne dépasseras jamais le mollet.”

Iegor Gran, La Revanche de Kevin

 

Le bruit des funérailles, le soir au fond des townships…

Une candidate à la nomination pour la course présidentielle qui accepte d’être l’oratrice principale au congrès des entrepreneurs des pompes funèbres, cela vous paraît baroque? Pas en Afrique du Sud. La prétendante à la succession de son ex-mari à la tête de l’ANC, Nksosasana Dlamini Zuma a en effet profité du congrès des croque-morts au centre international des congrès de Durban pour y faire un discours économique programmatique sur la transformation radicale de la chaîne de valeur du traitement des macchabées.

Il faut dire qu’ici, les funérailles, ce n’est pas de la rigolade. La moindre bourgade de campagne traversée révèle son, voire ses entrepreneur/s de pompes funèbres. L’amateur de road-trips ne compte plus les enseignes de”funeral homes”  ou de “funeral services” le long des routes, même les plus désolées. La mort est beaucoup plus présente en Afrique Australe qu’elle ne l’est dans les pays occidentaux. Non pas qu’on y meure plus, ou peut-être un tantinet plus jeune… On ne cache pas les décès comme des réalités honteuses. On ne réserve pas les enterrements aux petits comités, à la “plus stricte intimité”. Les funérailles ici et notamment pour la majorité de la population noire doivent être célébrées dignement et toutes affaires cessantes.

Elles font partie de l’espace politique. Depuis la période de l’apartheid, les funérailles collectives de militants dans les townships le week-end étaient une façon avec pour les opposants au régime de narguer les forces de l’ordre et de renforcer la solidarité. Elles peuplent aussi la littérature d’Afrique Australe. Parmi les nouvelles de Nadine Gordimer dans “Life Time Stories”, figure l’histoire poignante d’une famille rhodésienne voulant récupérer le corps d’un membre de leur famille décédé à Johannesburg où il était allé cherché du travail pour pouvoir l’inhumer dans la terre de ses ancêtres. J’ai déjà évoqué dans ce blog l’excellente romancière zimbabwéenne Pettina Gappah qui consacre plusieurs de ses nouvelles à des situations de funérailles. Zakes Mda construit aussi une histoire grinçante autour d’un entrepreneur de pompes funèbres qui fait fortune.

Les funérailles font également partie des relations industrielles, certaines compagnies proposent des assurances obsèques à leur salariés et une directrice des Ressources Humaines que j’ai rencontrée expliquait qu’elle devait préciser dans les contrats d’embauche le niveau de parenté pour lequel ses employés avaient droit à un congé payé pour assister aux funérailles sinon cela pouvait ajouter une proportion non négligeable de jours chômés par an. Il est malvenu de refuser un congé sans solde pour les obsèques d’une tante, d’une grand-mère (on peut en avoir plus de deux, si, si…), et plus la personne est importante, plus la foule viendra se presser aux cérémonies. Les obsèques sont pour toutes les familles l’occasion de régaler les membres de la famille (élargie), les voisins, les curieux et d’affirmer le statut de la famille. Il ne serait pas rare que celle-ci emprunte pour éviter de déchoir à son rang.

J’ai voulu me pencher sur ce que disent les sciences humaines et sociales sur les funérailles en Afrique Australe. Et j’ai trouvé un article particulièrement intéressant de l’historienne Rebekah Lee dans un numéro spécial sur la mort en Afrique du “Journal of African History”. C’est un lieux commun chez les anthropologues que de constater la plus grande exubérance des funérailles sur le continent africain que dans la sphère occidentale où la mort a été reléguée aux marges. Rebekah Lee explique que cette visibilité de la mort proviendrait d’un besoin de “neutraliser” les esprits des morts qui sont perçus comme des menaces par les vivants. Les vivants occidentaux pour leur part seraient assez peu perturbés par leurs morts, et nécessiteraient moins de ces rituels d’apaisement et de réintégration dans une vie “normale” que sont des funérailles imposantes.

Contrairement à ce que certains peuvent avancer, le consumérisme et le caractère ostentatoire des funérailles de Townships n’a rien à voir avec l’époque moderne. Des travaux des années 50 montrent déjà une tendance à “sur-dépenser” pour ces évènements. Avant même la chute de l’apartheid, les chansons folkloriques des ouvriers du Lesotho venant travailler dans les mines du Rand faisaient largement état de leur crainte de mourir loin de chez eux et de ce fait de ne pas avoir droit à des funérailles en bonne et due forme.

Cette crainte d’un enterrement à la sauvette dans une tombe anonyme fut à l’origine de la création de sociétés funéraires informelles entre personnes d’une même origine ethnique, fonctionnant comme des assurances, qui permettaient de financer le transport des corps vers le lieu de l’inhumation. Rebekah Lee a enquêté sur les trajectoires (post apartheid) des entrepreneurs Xhoza de pompes funèbres des townships du Western Cape et a montré comment ils ont joué un rôle particulier de médiateurs culturels et d’innovateurs techniques pour répondre au mieux aux questions de mobilité des corps, vivants et morts entre le township et la communauté d’origine.

Ainsi, contrairement à ce qu’imagine madame Dlamini Zuma, une partie importante du travail ne peut être fait que par quelqu’un de la communauté qui comprend les besoins spécifiques des populations. Depuis la fin de l’apartheid, les “funeral parlors” créés par des entrepreneurs noirs ont connu un véritable boom. Ce sont en général des entreprises familiales. Ces entrepreneurs jouent les intermédiaires et proposent des solutions adaptées aux volontés des différentes parties impliquées. Mais une partie de leur activité reste informelle et pas forcément comptabilisée en tant que telle.

La particularité de leur activité c’est qu’elle adresse cette question de la mobilité entre zone rurale et township et prend en compte les nécessaires allers-retours entre ces deux pôles des corps des morts et des vivants. Cette question de la mobilité est centrale dans une société qui voit l’urbanisation prendre le pas, et les campagnes se vider. Plus la population s’installe durablement en zone urbaine, plus se pose la question de l’appartenance. Certains citadins vont franchir le pas en se faisant enterrer sur place actant leur implantation dans la ville. Mais les places dans les cimetières deviennent de plus en plus rares et donc de plus en plus onéreuses. L’an dernier les autorités de la ville de Durban avaient créé un tollé en envisageant de pouvoir enterrer des cercueils debout par manque de place, ou en suggérant d’enterrer plusieurs personnes dans la même tombe. Ces propositions semblaient impliquer un manque de respect des morts pour une partie de leurs détracteurs. La populations indienne et une partie de la population blanche optent pour la crémation qui élimine le problème de la surpopulation des cimetières urbains…

Le rapatriement du corps vers le pays des ancêtres reste une option qui contente la famille restée sur place et relativement moins onéreuse. Rebekah Lee a interrogé quelques uns de ces entrepreneurs qui proposent des services intégrés. Un service de transport : notamment la flottille de véhicules qui va transporter le cortège: minibus et corbillard, on apprend avec amusement à la lecture de l’article que les frais d’assurance sont assez élevés car l’état des routes dans le fin fond de la province du cap oriental fait que les accidents sont nombreux et (ironie du sort!) déciment parfois les cortèges des endeuillés. Et des services plus techniques qui vont permettre de préserver le corps dans un état qui lui permette d’être encore présentable après la transhumance. L’embaumement offre à cet égard une plus-value non négligeable que les croque-morts utilisent couramment sans toutefois détailler trop les procédures qui pourraient faire hésiter les familles.

Evidemment Rebekah Lee ne s’est pas intéressée à la chaîne de valeur économique des entrepreneurs de pompes funèbres et à leur rentabilité, mais son article démontre la réelle plus value sociale de leur service pour une population qui n’a pas toujours eu son mot à dire sur la mise en terre des leurs. Ces services funéraires apparus après l’apartheid dans les townships permettent d’offrir aux leurs des funérailles dignes. Et comme l’expliquait l’anthropologue Nancy Schepper Hugues qui a étudié sur une longue période un bidonville brésilien, souvent lorsqu’on est très pauvre, offrir des funérailles dignes à un parent décédé, c’est réaffirmer la valeur de l’existence qu’il a menée, sa pleine, entière et profonde humanité.

 

 

 

 

 

King Kong, une tragédie qui a du swing…

Il y a aussi des bonnes surprises à Johannesburg. Cette semaine j’ai envie de partager avec vous des découvertes musicales. Après la comédie musicale Sophiatown qui fêtait cette année les trente ans de sa création au Market theatre en mai dernier, mon coup de coeur du moment c’est la reprise de la comédie musicale sud-africaine King Kong. Une comédie musicale crée en 1959 à Johannesburg et ressuscitée et réactualisée cette année par le Fugard Theatre de Cape Town présentée à Joburg jusqu’au 8 octobre 2017. La pièce retrace le parcours d’un prodige de la boxe sud-africaine des années 30, Ezechiel Dlamini, surnommé King Kong, promis à un brillant avenir et à des combats dans la lointaine Londres, mais dont la passion pour la belle Joyce, tenancière d’un cabaret de Sophiatown, l’entraînera à sa perte.

La construction de la pièce est astucieuse, Popcorn, sympathique barbier à Sophiatown de son état, raconte pour le bénéfice de jeunes lycéens du township, l’ascension fulgurante et la chute du prodige King Kong. Première comédie musicale jouée à Johannesburg avec une distribution uniquement noire, la pièce arrive à la fois à faire toucher du doigt les iniquités de l’apartheid (King Kong ne sera jamais qu’un boxeur noir et seule une reconnaissance à Londres assiérait son succès) et la nouvelle version mêle allègrement ambiance jazzy-glamour et culture contemporaine des townships.

La musique, réarrangée pour l’occasion, fait la part belle au son jazzy-sing mais ne dédaigne pas une touche plus traditionnelle. Les chants, principalement en anglais, sont également parsemés de polyphonies en zoulou (interdites lors de la création, mais rétablies pour la tournée triomphale hors du pays). La distribution est impeccable. Les six rôles sur lesquels reposent la pièce: le King, Popcorn (le barbier/narrateur), Jack, l’entraîneur du King, Petal la jeune femme amoureuse éconduite par le champion, Joyce, tenancière du Shebeen “back of the Moon”, et le méchant tsotsi (gangster) des township nous enchantent et nous émeuvent tour à tour. Les chorégraphies sont enlevées et fusent dans ce West Side Story sud-africain, avec toujours un clin d’oeil aux danses traditionnelles zouloues. Les décors, la mise en scène et les costumes servent ingénieusement le propos de la pièce. Aucune fausse note. On passe un excellent moment, entraîné sans effort dans cette histoire tragique mais jamais pesante.

Les intrigues secondaires permettent de beaux morceaux de bravoure, le rêve de King Kong de s’acheter un camion rouge, un superbe trio des personnages principaux féminins lorsque le destin de King Kong bascule et des moments comiques, le double mariage de Jack/Popcorn et Petal/Nurse Miriam. Les décorateur et accessoiriste ont ingénieusement travaillé chaque détail faisant que la pièce est un plaisir des yeux autant que des oreilles… Un spectacle de qualité que j’ai apprécié de bout en bout n’étant pourtant pas une afficionada du genre comédie musicale.

Et, cerise sur le gâteau, cette pièce a une vraie dimension historique comme le raconte cet article. Livret écrit par un blanc sud-africain, musique composée par un noir, une distribution entièrement noire.  King Kong à ses débuts a été l’occasion de faire connaître au monde entier les musiciens sud-africains: Miriam Makeba fut la première Joyce, belle et glamoureuse tenancière du Shebeen d’une liberté étonnante: “I’m not your girl, I’m Joyce”. L’orchestre comptait dans ces rangs des musiciens débutants, aujourd’hui mondialement reconnus Hugh Masekela et Abdullah Ibrahim… Lesquels Makesela et Ibrahim étaient présents, toute la fin de semaine dernière à la vingtième édition du Sandton Jazz Festival…

Bref pour tous ceux qui sont à Joburg et qui n’ont pas vu la pièce, profitez des derniers jours (la dernière est dimanche) et pour les autres, vous ratez un spectacle rare!

mde
Sandton Jazz Festival