Ce côté-ci du paradis…

Savez-vous lequel des pays d’Afrique reçoit le plus souvent des louanges de la Mo Ibrahim Foundation? Un pays toujours classé dans les premiers du continent pour le niveau de vie et l’éducation de ses habitants, sa culture démocratique et son niveau de transparence? Il se trouve que nous y avons notre maison de vacances depuis dix ans, ce qui me permet une familiarité que n’ont pas forcément ceux qui s’y rendent pour l’attrait de ces plages et de ses “all-inclusive resorts”.

Présenté dans les brochures touristiques et par son office de tourisme, par une citation de Mark Twain, lequel aurait dit, à propos de l’île, que Dieu aurait inventé Maurice, puis le ciel à son image, Maurice est, au-delà de la carte postale, un pays attachant mais aux paradoxes aussi vibrants que les couleurs de ses cieux.

Ce qui séduit très vite à Maurice, c’est le mélange. Un mélange apparemment harmonieux des cultures, le mélange des styles. La cohabitation de traits africains, européens et asiatiques dans un même lieu avait tout pour me plaire, moi qui revendique des racines sur les trois continents. Je suis ravie par les vestiges de vieilles maisons coloniales en bois (en train de disparaître faute d’entretien), les temples hindous aux couleurs de bonbon chimique, des mosquées (ici appelées Masjiid) blanches aux toits verts, des églises en pierre de lave aux toits bleus comme un manteau marial, ou rouge comme la passion du Christ. J’aime y voir déambuler côte à côte les femmes arborant des saris colorés, les rastas à bicyclette, les écolier.e.s et collégien.ne.s en uniforme, les surfers, les vieux messieurs créoles et leurs panamas, et les jeunes en jean et en tongs. J’y apprécie que la vie soit simple et douce. En dehors des périodes de cyclone, le temps est agréable tout au long de l’année. Les ciels du couchant se parent de teintes uniquement visibles sous les tropiques. Et pour les familles avec des jeunes enfants (ce qui était notre cas il y a dix-huit ans lorsque nous sommes venus pour la première fois) l’absence de problème sanitaire et de bestioles dangereuses, et le faible décalage horaire avec l’Europe est un atout certain.

J’aime aussi que les toponymes reflètent l’histoire de l’île et ses différentes périodes. Pamplemousses, Fond du Sac, Souillac, Curepipe, Gros Cailloux, Pointe aux Lascars, Case Noyale, Petite-Rivière, Grande-Rivière, Baie du Tombeau… datant de la domination française, voisinent avec Rose-Hill, Bénarès, Médine, Yémen, probablement attribués pendant la période britannique (encore la faute de Napoléon!). J’y apprécie qu’avec tout juste cent ans de domination française, et malgré cent cinquante ans de colonisation britannique, la langue française soit toujours aussi présente et utilisée dans l’île, avec un accent chantant et quelques particularités de langage. Ici les bureaux de tabac se nomment tabagie, et les distributeurs automatiques de billets les gabiers. On appelle toujours la femme de ménage la bonne et on lorsqu’on parle d’argent c’est en sous…

Mais sous la carte postale paradisiaque, la vision se lézarde un peu… Les versions aseptisées proposées par les voyagistes et les hôtels ne tiennent pas longtemps. Les plages de Maurice n’ont parfois plus rien de naturel, la démocratie ressemble à une oligarchie, et la cohabitation des communautés, bien que plus pacifique que partout ailleurs, n’en recèle pas moins des fractures.

Un paradis écologique?

“Maurice, c’est un plaisir!” clamait un slogan édicté il y a une dizaine d’années, par le ministère du tourisme. Un documentaire d’une grande chaîne française montrait d’ailleurs le ministre Xavier Duval dans une des opérations de relations publiques dont il était friand, amenant des journalistes et des représentants des tours-opérateurs dans des resorts paradisiaques, profitant de buffets de fruits de mers et produits exotiques et dansant le séga (danse nationale de tradition créole). Il passait évidemment sous silence le dynamitage des lagons pour permettre les activités nautiques des hôtels “all-inclusive”, le dragage du sable pour “construire des plages, et le dépeuplement des fonds marins, et la réduction à portion congrue des plages publiques baignables pour le mauricien n’ayant pas les moyens de s’offrir un “campement” sur la plage.

Vers l’intérieur de l’île, la canne à sucre aux plumets blancs a contribué à modifier le paysage et son écosystème. Les forêts endémiques ont presque disparu, remplacées par les espèces amenées par la colonisation à des époques où l’on ne savait pas que les écosystèmes des îles (la notion n’existait même pas) étaient fragiles et pouvait disparaître aussi rapidement que l’emblématique dodo, oiseau  aussi laid que stupide mais qui n’avait jamais connu d’autre prédateur que le marin hollandais. La vitalité économique du pays, qui a su en cinquante ans d’indépendance faire progresser son PNB et le niveau de vie de ses habitants, s’est traduite par un urbanisme anarchique d’une laideur que peinent à masquer les branches folles d’hibiscus et de bougainvillées sur les murs lépreux lessivés par les pluies d’été et le soleil.

L’annonce d’un plan “Maurice Ile Durable” au début du vingt-et-unième siècle n’a pas abouti sur des décisions concrètes. L’île est encore largement dépendante des produits fossiles importées pour son énergie produite dans des centrales thermiques (environ 80% de sa production), les voitures sont de plus en plus nombreuses, et la poursuite des constructions de nouveaux hôtels sur le littoral ainsi que de résidences pour étrangers vont peser sur les ressources en eau, toujours un peu tendues pendant la saison sèche, menant à l’interruption de service pour les habitants habitant certaines communes et aux restrictions d’usage pour les autres.

Une nation Arc-en-Ciel, vraiment?

Maurice est célébrée pour la cohabitation harmonieuse de toutes ses communautés, il est vrai que c’est un des rares pays au monde où chaque année a lieu une réunion des différents responsables des communautés pour définir le calendrier des jours fériés de l’année suivante, permettant ainsi aux mauriciens des différentes confessions de pouvoir avoir un jour de fête pour les dates importantes. C’est aussi un pays où tout le monde fête Noël en s’offrant, bien que ce soit une fête chrétienne, où chrétiens et musulmans savent ce que sont Maha Shivaratree et Diwali, où l’on fête le Nouvel An chinois et où un ministre de la république gagne ses galons en allant négocier des prix préférentiels avec Saudi Airlines pour les pèlerins du Hadj.

Cependant, derrière la façade du multiculturalisme pointe la réalité d’un communautarisme qui fait que les mauriciens vivent en groupes cloisonnés par leur origine ethnique et n’ont pas inventé un “vivre ensemble” plus inclusif et égalitaire comme en témoigne le livre de l’universitaire Julie Peghini. L’arc-en-ciel tant vanté recèle en fait une philosophie non pas d’égalité dans la diversité, mais de cloisonnement de communautés qui conforte les inégalités d’origine. Certains mauriciens sont plus égaux que d’autres. Le non-renouvèlement des élites politiques et économiques en est une preuve. Les différents premiers ministres qui se sont succédé depuis 1968, date de l’indépendance ont porté en tout trois patronymes: Jugnauth (père et fils), Ramgoolam (père et fils) et Bérenger. Les responsables politiques d’aujourd’hui sont souvent les enfants de ceux qui étaient en place à l’indépendance.

L’accession progressive des femmes à des droits civils égaux sur le papier, est moins évidente dans la société. La nomination d’une présidente (fonction honorifique) mauricienne a été un gage de bonne volonté mais celle-ci a dû démissionner pour des soupçons de corruption (alors que l’ancien premier ministre, malgré des affaires plus que douteuses, rêve encore de son retour à la tête de l’Etat). L’avortement n’est toujours pas légal, sauf pour stricte raison médicale ou viol, et le trafic de cytotec auto-administré tue périodiquement des jeunes femmes dans la plus grande indifférence. La pression des responsables religieux de tous bords, ayant une grande influence sur les responsables politiques locaux, rend peu probable un changement de la législation.

Les menaces qui ont pesé sur la tenue de la douzième marche des fiertés le samedi 2 juin 2018 montrent que la tolérance n’est pas une vertu cardinale de cette île. Les responsables et coordinateurs de la manifestation ont reçu des menaces de mort qui ont incité les autorités à demander l’annulation de cette marche avant de se raviser. L’article 250 du code pénal mauricien considère toujours la sodomie comme un crime, même si les poursuites sont inexistantes. Pas en veine de contradiction, le représentant du gouvernement Ramgoolam avait tout de même signé en 2011 la résolution des Nations Unies sur les droits des homosexuels.

Bref, le ciel peut aussi receler ses poches d’ombre, comme le montrent si bien les romans de Natacha Appanah, Ananda Devi, ou de l’incontournable JMG Le Clézio. Tristes Tropiques? Ce billet n’a pas pour vocation de vous détourner de vos projets de vacances sur ce qui reste une des îles les plus sympathiques de l’Océan Indien, mais de faire ressortir des aspects trop oubliés par la communication officielle auprès des futurs touristes, retraités ou investisseurs.

Ma première interaction avec une mauricienne, il y a dix-huit ans, lors de mon premier  séjour sur l’île, a été avec la bonne créole du petit bungalow que nous avions loué sur la plage de Trou aux Biches. “Vous avez de la chance, m’avait-elle lancé de but en blanc, vous vos enfants ils sont blancs!”. Cette phrase m’avait choquée en ce qu’elle révélait la hiérarchie sous-jacente. Je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui, les enfants de Maria aient une analyse fondamentalement différente.

La république de Maurice a cinquante ans et peut être fière du chemin parcouru, d’une île à l’indolence coloniale, essentiellement tournée vers la production de la canne à sucre à une économie plus diversifiée qui a permis l’accession de sa population à l’un des niveaux de revenus les plus enviés d’Afrique. Les gouvernements ont su donner les impulsions nécessaires pour accompagner un développement qui n’était pas acquis, les cours mondiaux du sucre n’ayant cessé de baisser. Cependant, dans les prochaines années, la jeune république va faire face à plusieurs défis. Le premier défi sera de mettre en place une économie qui ne mette pas davantage en péril l’écologie fragile de cette île.  Maurice Ile Durable devrait être plus qu’un slogan, un impératif. Le second défi sera de passer d’une mosaïque de communautés à une véritable nation qui soit plus qu’une chanson populaire écrite pour cet anniversaire. Les communautés historiquement désavantagées devraient pouvoir se sentir pleinement citoyennes et à égalité de chances avec leurs compatriotes. L’accession à une vie décente à Maurice ne devrait plus dépendre d’une nuance de couleur de peau ou de l’appartenance à un clan ou à une communauté.

 

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“Why I liked Winnie? Because she was a badass!”*

“Il y a un temps pour tout” dit l’Ecclésiaste, (…) un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour gémir et un temps pour danser”.  Aujourd’hui l’Afrique du Sud est en deuil et pleure la mort de son enfant terrible, devenue “Mère de la nation”, Winnie Madikizela-Mandela décédée ce 2 avril 2018. Personnage controversé, Winnie Madikizela-Mandela n’en était pas moins extrêmement populaire et les hommages abondent sur les réseaux sociaux. Le président Ramaphosa l’a bien compris qui a annoncé des funérailles nationales.

Je laisse aux historiens la charge de nous dire qui elle était vraiment, au delà de la ferveur (ou de l’horreur) populaire. Je voudrais apporter ici quelques éléments qui peuvent expliquer pourquoi autant de sud-africains sont affectés par son décès.

Il y a plusieurs versions de Winnie Mandela. Elle a vécu 81 années d’une vie très intense, un destin profondément humain dans l’histoire compliquée et violente de ce beau pays. Les vidéos diffusées au Musée de l’Apartheid (un musée passionnant, j’y emmène tous mes visiteurs) montrent une jeune femme déterminée qui reprend le flambeau de son mari condamné à la prison à perpétuité en 1963 et qui fera vivre son message contre un régime de plus en plus dur.

Elle choisit de ne pas s’exiler (ce qu’ont fait plusieurs familles des condamnés du procès de Rivonia) et de mener la lutte sur le territoire sud-africain. Elle le paiera de multiples manières, intimidations, incarcérations, torture, interdictions. Pendant les 27 ans d’emprisonnement de son mari, elle sera à la fois son soutien, on le voit dans les échanges de lettres qui ont été publiés. Elle devient également une vraie combattante, cheffe de gang et prête à tout pour défaire l’apartheid. La pratique du necklacing dont elle aurait été une des instigatrices est une des mises à mort les plus barbares qui soit.

Winnie Madikizela-Mandela n’était pas Pénélope, ou pour prendre des exemples de ce continent, ni Adelaïde Tambo, ni Albertina Sisulu ces autres “mères de la nation”, plus conformes au rôle d’éternelles secondes, de soutien affectif et logistique. Ces exemples de décence et d’empathie auxquels on a trop tendance à vouloir cantonner les femmes. Et à ce titre Winnie est un vrai exemple pour les femmes d’Afrique du Sud et du monde entier. Malgré le côté controversé du personnage, nombre de femmes sud-africaines s’identifient à elle et voient en elle un exemple de résilience et de courage, dans ce pays où la condition féminine est encore très marquée par la culture patriarcale.

Dans un joli roman paru en 2004, “the cry of Winnie Mandela”, l’écrivain Njabulo Ndebele montre comment le destin de Winnie peut interroger les femmes de la société sud-africaine, comment son histoire est un reflet de la condition des femmes, et une inspiration à vivre leur propre vie. C’est une variation sur le thème de l’absence, et sur ce que font les femmes, dans une société patriarcale quand les hommes sont absents sans date fixée de retour. Les quatre héroïnes du roman interpellent Winnie, parce qu’elles se trouvent aussi, à un moment de leur vie, sans leurs hommes. Le mari de l’une est parti étudier la médecine à l’étranger, pendant qu’elle est restée au pays pour travailler et payer ses études. Le mari de l’autre était dans l’armée clandestine et à déserté le foyer pour lutter contre le gouvernement de l’apartheid. Le mari de la troisième est parti chercher du travail dans les mines et n’a plus donné de nouvelles. Celui de la quatrième accumule les infidélités… Elles se tournent vers la plus illustre des femmes sud-africaines, celle qui a été mariée sans pouvoir voir son mari pendant vingt-sept ans. Comment a t’elle fait? Véritable incitation à vivre sa vraie vie, et non celle dictée par la famille, le regard des voisins ou la communauté, c’est un livre féministe qui décrit bien en quoi Winnie Madikizela-Mandela est une héroïne.

Elle a écrit de nouveaux codes, elle ne s’est pas laissée enfermer, au propre comme au figuré, dans des carcans. Si elle s’est brûlé les ailes, c’est à la mesure de ses transgressions. Ceux qui la voyaient disparaître du champ politique après le divorce avec Mandela deux ans après la libération de celui-ci se sont trompés. Winnie a su se forger une existence politique au delà de sa relation avec Mandela. Elle n’a pas hésité à dire leur fait aux hommes politiques locaux lorsqu’elle le jugeait nécessaire, indépendante d’esprit jusqu’au bout. Elle est restée une inspiration pour beaucoup de sud-africains.

Comme le disait l’une des convives, un peu pompette il est vrai, du long déjeuner auquel nous étions conviés hier: “why I loved Winnie? Because she was a badass!”. Et je ne suis pas fondamentalement en désaccord avec elle. Il y a un temps pour tout, un temps pour se réjouir et un temps pour pleurer, un temps pour semer et un temps pour récolter. Aujourd’hui l’Afrique du Sud fait son deuil, et pleurent leur Winnie… Demain, on peut l’espérer, dans une Afrique du Sud plus apaisée et moins meurtrie, les historiens feront leur travail.

Tribute to Winnie Maboneng.jpg

Faut-il sauver les fermiers blancs?

La polémique de la semaine, c’est la déclaration d’un ministre australien disant que son pays allait mettre en place une procédure accélérée de visa d’immigration accélérée pour les fermiers blancs voulant quitter l’Afrique du Sud. Cette prise de position aurait été suscitée par un risque de “dérive zimbabwéenne” de la situation des fermiers en Afrique du Sud, suite au vote, au parlement sud-africain d’un amendement qui permettrait les expropriations de terre sans compensation.

“Our farm is designated as one of those that, under the new government, may be taken away (for nothing) or bought (at whatever nominal price) by the government for the purpose of ‘land redistribution’. (…) Our farm is gone, whether we like it or not. Dad shrugs. he lights a cigarette. he says, ‘well, we had a good run of it, hey?” Alexandra Fuller Don’t let’s go to the dogs tonight

Une mesure demandée par l’EFF de Julius Malema et qui a été soutenue par l’ANC, à laquelle Malema a extorqué son accord, l’échangeant contre la promesse de faire chuter Athol Trollip, maire de Nelson Mandela Bay depuis Août 2016, et qui présente le désavantage d’être DA (Democratic Alliance) et blanc.

Le vote de cet amendement a plombé l’optimiste (béat) qui habitait le pays depuis la nomination de Cyril Ramaphosa comme président, faisant ressortir les fantômes de la catastrophe qu’à représenté l’éviction brutale et sanglante des fermiers blancs du Zimbabwe dans les années 2000, conduisant un pays réputé pour être le grenier de l’Afrique Australe à une dépendance alimentaire fatale pour l’économie et les populations les plus vulnérables du pays.

Le vote de l’amendement sur l’expropriation sans compensation a par ailleurs fait remonter les inquiétudes dans une population de fermiers qui disent vivre en état de siège, dans la crainte d’être assassinés, et dont AfriForum, le think-tank Afrikaner se fait régulièrement l’écho dans la presse. Il ne se passe pas une semaine sans qu’une attaque violente sur une ferme ne soit perpétrée. Il y eu en 2016/2017 638 attaques sur des fermes et 74 personnes tuées sur la même période. Les détails sordides des attaques révèlent une barbarie et une sauvagerie particulière. D’où l’accusation portée de “génocide” à l’oeuvre contre les fermiers blancs par AfriForum et abondamment relayée. En France les médias ont rapporté les attaques, et certains ont même évoqué une “omerta” sur les meurtres de fermiers blancs.

Bref, vue de loin, l’Afrique du Sud peut être perçue comme un pays à feu et à sang et à deux doigts d’une plongée dans un gouffre similaire à celui qu’à vécu son voisin d’outre Limpopo. Qu’en est-il réellement? Les fermiers blancs, réellement menacés, y sont ils, plus que d’autres populations, en danger? J’ai voulu rassembler dans ce billet quelques éléments pour relativiser les images déformées complaisamment colportées dans certains médias (notamment un reportage présenté par Bernard de La Villardière intitulé: “L’Afrique du Sud au bord du chaos”).

Tout d’abord, quelques faits. Ce qui frappe, lorsqu’on parcourt ce pays, c’est son immensité. Sur un territoire qui est deux fois et demi celui de la France métropolitaine, il accueille environ 50 millions d’habitants dont une bonne partie vit aux abords des grandes agglomérations du pays. Le reste du territoire est très peu peuplé. Les fermes étant généralement dans des parties quasi-désertes du territoire. Du fait de leur isolement, elles sont de fait très vulnérables aux attaques et les fermiers ont depuis longtemps été habitués à constituer des milices et des groupes d’entraide en cas de problème. On peut trouver des exemples de cette vulnérabilité dans le roman de JM Coetzee “Disgrace” et dans le récit qu’Alexandra Fuller de son enfance dans des fermes au Zimbabwe et en Zambie: “Don’t let’s go to the dogs tonight”. Les difficultés d’exploitation de fermes peu rentables, et les troubles politiques des années 1970 et 80 contraindront la famille Fuller à changer régulièrement d’endroit pour des fermes de plus en plus isolées et vulnérables.

L’agriculture commerciale de l’Afrique du Sud est très développée. Elle permet l’autosuffisance alimentaire et des exportations vers les pays voisins. Les caractéristiques géographiques et climatiques offrent toute une variété de récoltes, des produits de base comme des produits plus exotiques. On peut trouver, produits sur le territoire national, des champs de maïs, des vignes, des oliveraies, des vergers de pommiers (vers le Cap) et des producteurs de mangues et d’agrumes (vers le Mpumalunga). On comprend sans mal que certains huguenots et autres membres des églises réformées européennes au XVIIème siècle (Dieu le leur pardonne) aient pu y voir une vraie terre promise.

Les Boers, devenus Afrikaners, se sont enorgueillis d’avoir su faire fructifier ces terres. Ils omettent tout de même d’évoquer que leur prospérité agricole a bénéficié de l’exploitation d’une main d’oeuvre d’esclaves avant la mainmise des anglais sur le territoire, et d’une force de travail sous-payée après… Ils ont également profité du Land Act de 1913 qui réservait 93% de la terre aux blancs minoritaires sur le territoire et seulement 7% aux noirs, La “relative” bonne santé des fermes sud-africaines est donc assise sur cette double injustice historique que vingt quatre ans de transition démocratique n’ont pas su effacer. Les gouvernements qui se sont succédés depuis 1994 ont essayé de rétablir l’injustice sur la répartition de la terre en essayant de racheter à des fermiers volontaires leur terres pour les céder à des fermier noirs. Malheureusement, la redistribution a été assez limitée.

Comme je l’ai écrit à plusieurs reprises dans ce blog, l’ANC, au pouvoir depuis la transition démocratique, a failli. Elle n’a pas su (ou pas pu, mais cela revient au même) mettre en place des services publics qui compensent les inégalités historiques. Les “service delivery protests” qui émaillent la vie locale des provinces montrent à quel point les localités isolées manquent de services de base. Le raccordement de tous à l’eau et à l’électricité, les promesses de logements décents, d’écoles publiques de qualité pour tous et de services de santé et de sécurité (police) au services de tous, sont très souvent restées à l’état de promesses non réalisées. Dans ces conditions, il n’est pas incompréhensible que les violences s’accroissent et la presse locale regorge tous les jours d’incidents dans les zones rurales. Des violences qui s’exercent à l’intérieur mais aussi à l’extérieur des communautés. Dans cette lutte de ceux qui n’ont rien contre ceux qui possèdent, le fermier (blanc ou noir) est malheureusement une cible facile en zone rurale.

La violence contre les fermiers fait partie des violences endémiques. Mais la violence exercée par les fermiers n’est pas non plus inexistante, je l’ai plusieurs fois rapporté dans ce blog. Par ailleurs le jeu de certains acteurs politiques comme l’EFF et Black Land First n’a cessé d’attiser les flammes de la haine communautaire et ne va pas dans un sens de l’apaisement.

On ne peut nier que les fermiers soient menacés. On peut comprendre que la barbarie de certaines attaques entretienne un sentiment de vulnérabilité qui puisse devenir paranoïaque. Cependant, pour établir la qualification de “génocide” il reste à prouver que les fermiers blancs soient plus menacés que d’autres segments de la population, et que c’est leur couleur de peau qui motive des attaques qui les cibleraient spécifiquement. Aucune statistique ne peut permettre d’établir qu’il y a effectivement plus de risque pour les fermiers blancs, car la race ne fait pas partie des éléments collectés par la police lorsqu’une attaque de ferme est rapportée. Par ailleurs, les 80 meurtres de fermiers sont à rapporter aux quelques 19 000 meurtres enregistrés par en dans le pays.

La violence insupportable à l’encontre des fermiers est à l’image de celle qui frappe le reste du pays, dont seuls sont exempts (la plupart du temps) ceux qui peuvent se protéger dans des résidences hyper sécurisées, derrière des hauts murs surmontés de barrières électrifiées, avec plusieurs systèmes d’alarmes reliés à des sociétés privées de sécurité disposant de forces d’interventions rapides 24 heures sur 24. L’état de déshérence des forces de police, ne répondant pas au besoin de sécurité et de justice les plus basiques des populations laisse place à une culture de l’autodéfense et de méfiance vis à vis de l’autre qui s’exprime malheureusement dans des actes de violence et de barbarie. Parce qu’ils n’ont aucune confiance dans la police, les habitants finissent par vouloir rendre eux mêmes un semblant de justice aveugle et expéditive.

Dans ce pays où les inégalités n’ont cessé de se creuser depuis la fin de l’Apartheid, les mots que Coetzee fait dire par David Lurie, le personnage principal de “Disgrace”, à sa fille Lucie qui a été violée par trois hommes dans sa ferme, gardent une poignante actualité…

“(it is a ) risk to own anything: a car, a pair of shoes, a packet of cigarettes. Not enough to go around, not enough cars, shoes, cigarettes. Too many people, too few things. What there is must go into circulation, so that everyone can have a chance to be happy for a day. That is the theory; hold to the theory and to the comforts of theory. Not human evil, just a vast circulatory system, to whose workings pity and terror are irrelevant. That is how one must see life in this country: in its schematic aspect. Otherwise one could go mad.” JM Coetzee Disgrace

Le président Ramaphosa essaie de déminer le terrain depuis l’annonce de l’amendement sur l’expropriation sans compensation. L’avenir nous dira comment il compte mettre en oeuvre cette épineuse question. Reste à savoir si c’est la meilleure façon de combler les inégalités. Quant à la violence endémique dans la société sud-africaine, elle ne pourra se résorber sans une importante remise à niveau des services publics. Une vraie évolution des services de police est nécessaire. Comment faire en sorte que ceux-ci soient perçus comme au service de l’ordre et de la loi à la fois par les fermiers et les populations les plus pauvres? C’est à cette seule condition que pourront s’apaiser les tensions.

Bonne chance monsieur le Président !

Alors c’est fait. Voici presque deux semaines que le rusé Jacob (Zuma), après avoir convoqué des journalistes de la SABC pour leur dire son incompréhension vis à vis de la demande qui lui avait été faite par les instances dirigeantes de l’ANC a fini par se rendre à l’évidence. Il a présenté sa démission aux instances dirigeantes de l’ANC. Le mercredi 14 février 2018 aux alentours de 22 heures, prenait fin l’ère de Jacob Zuma à la tête de la république d’Afrique du Sud. Moins hésitant que son voisin d’outre-Limpopo, le président Zuma après avoir tenté de négocier un préavis, s’est rendu à l’évidence, il valait mieux capituler que subir l’affront d’une huitième motion de défiance au parlement, présentée, pour la première fois par son propre parti: l’ANC. Le matin les faucons de la police avaient perquisitionné le manoir abritant la famille Gupta et des rumeurs d’arrestation des frères Gupta et de Duduzane Zuma, fils chéri du président et affidé des Gupta, avaient commencé à se répandre (bien que totalement infondées).

La fin des “Zupta” aura été à l’image du dernier mandat de Zuma: rocambolesque. Tenant en haleine le pays entier pendant deux semaines, le feuilleton, avec sa fin abrupte, a sevré brutalement tous les amateurs de suspense. Pas de “cliffhanger”, de menaces voilées, de promesses de révélations sensationnelles. Pas de petite phrase mémorable, juste un banal communiqué, « pour le bien du parti ». Dans la foulée, Cyril Ramaphosa a prêté serment et a pu prononcer le très attendu #SONA2018 dans un parlement apaisé. Le début du mandat du président Ramaphosa se présente plutôt sous des auspices favorables, le cours du Rand s’est affermi, les acteurs économiques ont opiné du chef.

Sa communication est sans faute, très inspirée des standards imposés par la présidence Obama. Photos dans les journaux le montrant, jeune étoile montante de la politique africaine, aux côtés de Madiba en 1994, diffusion sur les réseaux sociaux de selfies avec des joggers sur la promenade de Sea Point à Mouille Point le matin au lever du jour, marche contre l’obésité et la malbouffe dans un township, incitant les habitants à marcher plus. L’ANC se rengorge de la bonne tenue du Rand et de l’unité retrouvée. La DA (Democratic Alliance) principal parti d’opposition ronge son frein, pas vraiment d’aspérités à mettre en évidence pour reprendre la parole. Le pays n’a d’yeux que pour “Cyril”, cet ex-jeune syndicaliste devenu l’un des principaux négociateurs/artisans de la CODESA (convention qui donna naissance  à l’exemplaire constitution de la nouvelle Afrique du Sud), puis converti en Black Diamond, rendu multi-millionnaire grâce aux politiques de redistribution du capital des entreprises sud-africaines au sortir de l’apartheid…

Ramaphosa rassure Clifton (banlieue chic du Cap où il réside: vue imprenable sur l’Atlantique et immobilier le plus cher de tout le pays) et Sandton (siège du Johannesburg Stock Exchange). Il a aussi l’assentiment de tous ses compatriotes qui n’envisagent pas de voter pour un autre parti que l’ANC. Dans ce pays où le respect des anciens est une valeur cardinale, on ne peut se détourner de la main qui vous a libérée, même au prétexte qu’elle ressemble de plus en plus à un croc de boucher. Beaucoup de sud-africains “ordinaires” montrent un regain d’enthousiasme pour leur pays depuis l’éviction de Zuma. C’est tout juste si l’on entend, dans ce concert de louanges et de proclamations d’optimisme, les bémols de l’EFF qui soupçonne fortement le nouveau président d’avoir beaucoup encouragé l’intervention musclée de la police à Marikana en Août 2012 (il avait fait partie du conseil d’administration de la société propriétaire de la mine).

Après neuf ans de pillages des caisses de l’Etat et des entreprises para-publiques, de détérioration gravissime des services publics, d’augmentation dramatiques des inégalités, on a envie d’y croire. Il serait bon de voir le pays reprendre espoir et offrir à sa jeunesse la promesse d’un avenir qui porte moins les traces de l’héritage de l’apartheid, redonner l’espoir aux townships et aux zones rurales les plus oubliées.

L’un des piliers de la construction de la nouvelle “nouvelle Afrique du Sud” serait l’abandon de la culture d’impunité grévant à la fois les services publics, les entreprises para-publiques, et l’élite économique. La comparution des “Zupta” devant une cour de justice et leur condamnation pour leurs pratiques d’extorsion serait une bonne première étape, mais une partie des acteurs a fui le pays. Et ils ont les moyens de vivre sans encombre dans des contrées ne possédant pas de convention d’extradition avec l’Afrique du Sud. La condamnation des principaux responsables des désastres d’Eskom, de Sassa, et de Life Esidimeni, montrerait à la Nation qu’être à un poste de pouvoir comporte une part de responsabilité que l’on ne peut contourner. Le comportement d’un Brian Molefe, complice des Gupta dans le coulage d’Eskom de Qedani Mahlangu, responsable des services de santé dans le Gauteng, ne peuvent plus être admis comme inévitables et rester sans sanction.

Les têtes doivent tomber à tous les niveaux, celui des responsables politiques (et la composition des responsabilités au sein des commissions de l’ANC sera un bon signe de la résolution à changer les moyens de faire de la politique), celui des responsables des entreprises étatiques qui on facilité la corruption, celle des fonctionnaires locaux qui jouent sur la culture de l’impunité: les directeurs d’hôpitaux qui volent dans la caisse, les professeurs de lycée qui échangent notes contre prestations sexuelles, les policiers qui se font un plaisir d’accepter un règlement des amendes “on the spot” (NDRL: c’est à dire dans leur poche). Mais il faut aussi s’intéresser aux liens consanguins dans le secteur économique privé, où des scandales comme celui de Steinhoff, ou comme celui qui a affecté Mc Kinsey, KPMG, SAP et d’autres multinationales, montrent que la collusion et l’entre-soi mènent souvent à des abus. Dans le cas de Steinhoff, la malhonnêteté du management est sans doute en cause, mais le manque de diversité de l’élite du business sud-africain (pour la plupart passés par les mêmes lycées privés chics et les filières de “chartered accounting” de UCT ou de Wits), a favorisé le manque de réactivité (voire la complicité) des commissaires aux comptes de l’entreprise et des membres du conseil d’administration. En attendant l’une des victimes collatérales de la dernière affaire financière sud-africaine risque d’être le fond de pension des fonctionnaires sud-africains…

Bonne chance donc monsieur le Président Ramaphosa, je vous souhaite de réussir à remettre ce pays sur une trajectoire qui donne leurs chances à tous les sud-africains et à ceux qui ont choisi de vivre dans ce merveilleux pays. Et comme le murmurait l’esclave qui tenait la couronne de laurier à l’oreille du général vainqueur auquel Rome faisait un triomphe: “souvenez-vous que vous êtes un homme” et j’ajouterais même que “la roche Tarpéienne est près du Capitole”.

Fin de partie en vue pour Jacob Zuma?

Encore une folle semaine politique au pays de Mandela. L’évènement le plus commenté en a été la remise à une date ultérieure du discours sur l’état de la Nation sud-africaine que devait prononcer Jacob Zuma le jeudi 8 février. Le 31 janvier, Mnusi Maimane, leader de l’Alliance Démocratique (DA) avait écrit à Baleka Mbete, numéro Une du parlement, pour lui demander de reporter le SONA (State Of the Nation Address) jusqu’à ce que l’Afrique du Sud soit dotée d’un nouveau président. Tout ce que pourrait prononcer un Jacob Zuma affaibli par les affaires de corruption et la victoire de Cyril Ramaphosa à la conférence nationale de l’ANC en décembre 2017, n’aurait aucun sens. Pourquoi dépenser des millions de rands dans une cérémonie qui aurait pour point central un discours vide ? L’EFF promettait, comme les années précédentes des démonstrations de force… un petit rappel ci-dessous de la houleuse rentrée parlementaire, deux mois après la publication du remarqué rapport de la Public Protector sur le “State Capture” qui insistait sur la corruption à grande échelle sévissant au plus haut niveau de l’état sud-africain.

Baleka Mbete a sagement reporté sine die les célébrations. En effet, le discours qui marque l’ouverture du Parlement et du Conseil National des Provinces pour l’année, marque le début de réceptions d’officielles de toutes sortes, diplomates et membres de l’élite économique et politique sud-africaine.

L’annonce que le discours ne serait pas prononcé jeudi 8 Février comme prévu, car les conditions d’une ouverture du parlement dans une certaine sérénité n’étaient pas réunies, a fait repartir les rumeurs de prochaine démission de Zuma. L’exécutif de l’ANC s’est réuni longuement tout le week-end dernier à la résidence du président de la république à Pretoria pour discuter d’un éventuel retrait de Zuma, conformément au souhait du nouvel exécutif de l’ANC. On aurait presque aperçu les vautours voler en cercle au dessus de Mahlamba Ndopfu, la résidence des présidents sud-africains à Pretoria.

Mais rien n’y a fait. Le rusé Jacob ne semble pas pressé de laisser son poste. Chacun y est allé de son pronostic. Il négocierait un parachute doré, demanderait des garanties sur son impunité, etc. Toujours est-il que personne n’a pu lui faire entendre raison. Il est encore dans la place et compte bien y rester. Il ne partira pas contraint et forcé mais quand il l’aura décidé. Les partis d’opposition ont promis un blocage national si Jacob Zuma prononce le SONA. Julius Malema, qui a été un des plus fervents supporters de Zuma lorsque celui-ci a obtenu la peau de Thabo Mbeki en 2007, a juré de mettre fin à la présidence Zuma. Une motion de censure a déjà été déposée pour le 17 février, et une journée nationale d’action de l’opposition à Zuma est prévue pour le 22 du même mois. Tout cela laisse de marbre l’occupant des Union Buildings.

La menace judiciaire se précise, une nouvelle bataille sur les 783 charges de corruption qui pèsent contre Zuma a été perdue par ses avocats. Une enquête sur le State Capture devrait être ouverte sous la houlette d’un juge indépendant. Le comité exécutif voudrait éviter la honte de l’impeachment ou du procès pour corruption alors que Zuma est encore en place, mais comment lui faire entendre raison? Lui forcer la main reviendrait à braquer les soutiens que uBaba possède encore dans le parti qui ne peut pas se payer le luxe d’une hémorragie de cadres en prévision des élections de 2019. Laisser traîner la situation peut également faire paraître comme déjà affaiblie la nouvelle direction de l’ANC et ternir l’aura dont peut bénéficier Cyril Ramaphosa dans l’élite économique du pays.

Bref, on aurait tord de vouloir enterrer trop vite uBaba décidément rompu aux manoeuvres politiques. La formule qui résume le mieux l’impasse politique du moment en Afrique du Sud est celle qui figure sur la couverture du Mail & Guardian de cette semaine: “He’ll go now-now” (c’est à dire, quand il le voudra). Pour les non initiés, lorsqu’un interlocuteur sud-africain vous annonce qu’il vient “now-now” ce n’est pas forcément une bonne nouvelle, cela annonce un futur éventuellement proche… ou pas!

Cape Town #DayZero, chronique d’une catastrophe annoncée…

L’évocation de la sécheresse sur la plus célèbre cité d’Afrique du Sud, la “Cité Mère” comme l’appellent les locaux, est récurrente depuis quelques mois. Les hivers 2016 et 2017 ont connu une pluviométrie anormalement basse depuis au moins les années 1930, ce qui a fait le bonheur des vacanciers mais n’a pas permis de remplir les barrages construits pour alimenter en eau l’agglomération. La menace semblait vague, mais s’est rapprochée avec la diffusion, de plus en plus régulière, et de plus en plus pressante de recommandations pour économiser la précieuse ressource.

Dès le printemps, les habitants de Cape Town ont été enjoints à ne plus arroser leur jardin, ne plus laver leurs voitures, de se doucher avec un seau et de récupérer l’eau dans une bassine… de recycler l’eau des douches dans les toilettes, restreindre le nombre de machines, ne plus tirer systématiquement la chasse d’eau dans leurs toilettes… A mesure que la date fatidique se rapproche, la consommation maximale autorisée par personne se réduit (les contrevenants s’exposaient jusqu’à présent à des pénalités financières). Depuis le 1er février 2018, la consommation maximale autorisée par personne a été restreinte à 50 litres par jour.

Le passage à la nouvelle année a ravivé les débats avec l’approche du (moins en moins) théorique Day Zero, le jour où les robinets de la cité ne seront plus approvisionnés en eau pour préserver le fond des barrages et le réserver aux usages prioritaires, comme les services de santé. Les médias et les réseaux sociaux s’enflamment, entre prévisions apocalyptiques, dénonciations, querelles de clochers, belles histoires de solidarité de quartier, embrouilles politiques, et j’en passe…

Il serait drôle mais sans véritable intérêt de faire l’inventaire des théories les plus farfelues, des narratifs les plus inventifs et des solutions les plus astucieuses pour économiser/recycler l’eau trouvées sur le net ou dans les médias locaux. Sauf à vouloir écrire le prochain blockbuster Nollywoodien (et pourquoi pas?)… On imagine bien que fournir de l’eau à 3,75 millions d’habitants dans une métropole aussi étendue est déjà un casse-tête en temps ordinaire…

Quelques réflexions suscitées par la crise de l’eau à Cape Town…

Peu importe la date exacte de #DayZero. On perdrait son temps à se raccrocher aux annonces faites de l’avance de deux jours ou au recul de quatre, dix, voire quinze jours en fonction de la consommation quotidienne des capetoniens, du rationnement de l’agriculture, ou la survenue improbable d’un gigantesque orage remplissant les quatre barrages approvisionnant la ville. Cela ne change rien au fait que les barrages seuls ne suffiront plus à terme pour l’approvisionnement courant en eau des habitants de la ville dans un futur très proche.

Une remise en question grandeur nature des modes de vie du monde développé…

Depuis des années nous sommes régulièrement alertés sur les risques que font courir aux ressources de notre planète l’augmentation de nos exigences de vie, et le nombre croissant d’habitants appartenant à une classe moyenne globale avide de faire valoir ses droits à la consommation. La sécheresse exceptionnelle que subit le Cap ne fait que mettre en évidence ce que nous nous sommes obstinés à ne pas voir: les ressources de la planète sont limitées, et il va falloir apprendre à faire avec. Un exode massif et un abandon total de la Cité Mère comme autrefois les cités Mayas pour manque d’eau est peu probable. Mais on ose espérer que les autorités sauront prendre la mesure du phénomène et proposer des solutions adaptées, non seulement pour gérer la crise, mais aussi l’après-crise pour éviter la répétition d’épisodes potentiellement dangereux pour la ville et ses habitants les plus vulnérables.

Ce que pointe cette crise, et cela ne concerne pas seulement l’une des villes les plus emblématiques du continent, c’est le danger qu’il y a à ne pas réfléchir en amont à la planification des villes et aux moyens de leur assurer des infrastructures durables et des moyens de ne pas gaspiller des ressources de plus en plus rares. Les grandes villes sud-africaines ont fait le pari de ne s’approvisionner principalement qu’à partir de barrages dépendants de l’eau de pluie. Ceux-ci ne suffisent pas à répondre à la demande. Par ailleurs les infrastructures de distribution sont dans un état pitoyable, un volume impressionnant d’eau se perd dans les tuyaux avant d’atteindre ses destinataires finaux. Enfin les eaux usées sont peu réutilisées et ne font plus l’objet de traitements adéquats. Le ministère of Water and Sanitation, en charge des problèmes d’eaux, ne publie même plus de rapport sur le sujet tant les installations sont dans un état de dysfonctionnement avancé…

Un rappel que la politique ne peut pas se contenter de se donner en spectacle…

La crise de l’eau à Cape Town a vite tourné à la bataille politique. A mesure que Day Zero apparaît plus probable, les moyens mis en place par l’actuelle mairie de la ville alors que le début de la crise date de 2016, paraissent manquer d’ampleur. La mairie a eu beau jeu de rejeter la responsabilité au Ministère national “Water and Sanitation”, arguant que la fourniture d’eau était du ressort des autorités nationales, les autorités locales n’ayant qu’à en assurer la distribution, cela ne fait pas mouche auprès d’habitants confrontés à la pénurie.

A plusieurs reprises des solutions de désalinisation d’eau de mer ont été proposés/invoqués mais jamais mis en place. La ministre Nomvula Mokonyane a annoncé dimanche la mise en place de forages dans les nappes phréatiques dans les Cape Flats et d’autres quartiers, mais ceux-ci ne permettront d’injecter de l’eau dans le système de distribution qu’à partir du mois de mai (au mieux). Avec un arrêt de la distribution d’eau mi-avril, cela va rendre les dernières semaines de ce mois cruciales.

Le gouvernement ANC n’est pas mécontent de voir s’enfoncer dans la panade une municipalité et une province tenues par leur adversaire politique du DA (Democratic Alliance), qui s’est trop longtemps prévalu de sa bonne gestion. L’ANC conteste même la notion de #DayZero y voyant une manipulation politique de son adversaire. Le DA organise régulièrement des points presse sur la crise, a écarté la maire du Cap de la gestion de crise, mais semble incapable d’avancer des solutions concrètes. La twittosphère a largement ironisé quand une conférence de presse la semaine dernière a abouti au lancement d’un mot-dièse #defeatingdayzero… Combattre la sécheresse avec un hashtag et de batailles de tweets, un peu court non?

La mésentente des deux principales formations politiques sur une question aussi cruciale que celle de la fourniture de l’eau à tous les citoyens risque d’avoir des conséquences catastrophiques pour les plus vulnérables.

Selon que vous serez puissant ou misérable…

La crise remet en avant la magnitude des inégalités dans la Cité Mère et si tous sont frappés par le manque d’eau, certains sont plus égaux que d’autres… Ville emblématique, symbole de l’art de vivre sud-africain (blanc), de la branchitude, et lieu de villégiature des puissants de ce monde Cape Town est aussi une ville où les contrastes entre les quartiers sont saisissants, je l’avais évoqué ici.

Les habitants ont réagi différemment aux restrictions demandées. Un tiers seulement des résidents auraient respecté la limite de 100 litres par jour. La discorde entre les deux partis et l’antienne de l’ANC que #DayZero serait une invention du DA pour attirer l’attention ne facilite pas la mobilisation de tous.

La population du Cap se divise désormais en deux: ceux qui ont un plan B (ou ont les moyens d’avoir un plan B) et les autres…

Comme en Europe aux temps des grandes épidémies, les riches auront toujours la possibilité de fuir la ville. Certains envisageraient de se relocaliser temporairement, le temps de la résolution de la crise.

Certains habitants, à Cape Town comme dans les autres villes d’Afrique du Sud, ont accès à l’eau des nappes phréatiques, ayant fait installer, à leurs frais, un puits chez eux. Pour eux, la corvée d’aller chercher de l’eau dans des bonbonnes ou des jerricans aux points de distribution sera allégée. Théoriquement, ils sont censés le déclarer aux autorités et payer pour leur consommation, dans les faits, il sera sans doute difficile aux autorités de les repérer. Pour ceux qui n’ont pas de puit (“borehole”), restent les possibilités d’installer un dispositif de recueil de l’eau de pluie (mais il ne doit pas pleuvoir avant juin) ou de transformer leur piscine en réservoir d’eau le jour où les robinets cesseront d’en distribuer. Des tutoriels existent sur Internet et circulent d’ores et déjà.

A Cape Town même, les habitants des townships seront les plus affectés par le manque d’eau. Pas vraiment la possibilité de transformer la piscine en réservoir pour subvenir aux besoins de tous les jours. Pas les moyens non plus de faire installer un réservoir permettant de stocker l’eau pour les mauvais jours.

Les 200 points de distribution d’eau prévus pour permettre d’approvisionner en eau les 350 000 foyers n’ayant pas d’autre moyen disponible semblent d’ores et déjà insuffisants aux experts interrogés. Helen Zille, numéro un du Western Cape a demandé le soutien de l’armée pour sécuriser la distribution d’eau, prévoyant d’inévitables tensions… Les quelques sources existantes sont déjà l’objet de convoitises et leurs alentours révèlent des files d’attentes de capetoniens munis de jerricans pour stocker l’eau en prévision de Day Zero. Mais quid des personnes âgées ou vulnérables? Pourront-elles se permettre de marcher jusqu’au point de distribution, d’attendre pendant des heures et de rapporter à pied leurs 50 litres quotidiens? Sans eau, les écoles des townships pourront elles continuer à être ouvertes?

Pendant ce temps dans la Province du Cap Oriental…

Les médias et les réseaux sociaux s’agitent depuis des mois à propos de #DayZero. Pourtant la sécheresse n’affecte pas que la région de Cape Town. Qui se soucie de l’autre crise engendrée par le manque d’eau, dans des zones ou des lieux moins photogéniques? Les agriculteurs du Karoo sont au bord de l’agonie, ils doivent céder ou voir mourir une partie de leur cheptel loin de l’agitation médiatique. Day Zero à Port Elizabeth, ex-pôle industriel sud-africain, ou à Grahamstown est plus proche que dans la cité mère, mais cela recueille moins l’attention. Comme l’écrit une jeune journaliste à propos du secteur de la santé de la même province, il faut avoir les moyens de s’indigner. Le sort de ces bourgades rurales au taux de chômage record n’intéresse pas grand monde… et pas non plus leurs autorités provinciales alors que les échéances électorales sont encore loin.

Et si finalement c’était ça l’apocalypse l’indifférence des regards du monde plutôt que le chaos prévu à Cape Town?

Certains se prennent à rêver que la chute de Cape Town soit un électrochoc pour la société sud-africaine, que sorte de son épreuve un nouveau modèle sud-africain plus égalitaire, plus raisonné, moins prédateur. Tel un phénix qui renaîtrait de ses cendres, la Cité Mère serait le berceau d’un nouveau contrat social pour Mzansi. C’est tout ce qu’on peut lui souhaiter!

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Le bruit des funérailles, le soir au fond des townships…

Une candidate à la nomination pour la course présidentielle qui accepte d’être l’oratrice principale au congrès des entrepreneurs des pompes funèbres, cela vous paraît baroque? Pas en Afrique du Sud. La prétendante à la succession de son ex-mari à la tête de l’ANC, Nksosasana Dlamini Zuma a en effet profité du congrès des croque-morts au centre international des congrès de Durban pour y faire un discours économique programmatique sur la transformation radicale de la chaîne de valeur du traitement des macchabées.

Il faut dire qu’ici, les funérailles, ce n’est pas de la rigolade. La moindre bourgade de campagne traversée révèle son, voire ses entrepreneur/s de pompes funèbres. L’amateur de road-trips ne compte plus les enseignes de”funeral homes”  ou de “funeral services” le long des routes, même les plus désolées. La mort est beaucoup plus présente en Afrique Australe qu’elle ne l’est dans les pays occidentaux. Non pas qu’on y meure plus, ou peut-être un tantinet plus jeune… On ne cache pas les décès comme des réalités honteuses. On ne réserve pas les enterrements aux petits comités, à la “plus stricte intimité”. Les funérailles ici et notamment pour la majorité de la population noire doivent être célébrées dignement et toutes affaires cessantes.

Elles font partie de l’espace politique. Depuis la période de l’apartheid, les funérailles collectives de militants dans les townships le week-end étaient une façon avec pour les opposants au régime de narguer les forces de l’ordre et de renforcer la solidarité. Elles peuplent aussi la littérature d’Afrique Australe. Parmi les nouvelles de Nadine Gordimer dans “Life Time Stories”, figure l’histoire poignante d’une famille rhodésienne voulant récupérer le corps d’un membre de leur famille décédé à Johannesburg où il était allé cherché du travail pour pouvoir l’inhumer dans la terre de ses ancêtres. J’ai déjà évoqué dans ce blog l’excellente romancière zimbabwéenne Pettina Gappah qui consacre plusieurs de ses nouvelles à des situations de funérailles. Zakes Mda construit aussi une histoire grinçante autour d’un entrepreneur de pompes funèbres qui fait fortune.

Les funérailles font également partie des relations industrielles, certaines compagnies proposent des assurances obsèques à leur salariés et une directrice des Ressources Humaines que j’ai rencontrée expliquait qu’elle devait préciser dans les contrats d’embauche le niveau de parenté pour lequel ses employés avaient droit à un congé payé pour assister aux funérailles sinon cela pouvait ajouter une proportion non négligeable de jours chômés par an. Il est malvenu de refuser un congé sans solde pour les obsèques d’une tante, d’une grand-mère (on peut en avoir plus de deux, si, si…), et plus la personne est importante, plus la foule viendra se presser aux cérémonies. Les obsèques sont pour toutes les familles l’occasion de régaler les membres de la famille (élargie), les voisins, les curieux et d’affirmer le statut de la famille. Il ne serait pas rare que celle-ci emprunte pour éviter de déchoir à son rang.

J’ai voulu me pencher sur ce que disent les sciences humaines et sociales sur les funérailles en Afrique Australe. Et j’ai trouvé un article particulièrement intéressant de l’historienne Rebekah Lee dans un numéro spécial sur la mort en Afrique du “Journal of African History”. C’est un lieux commun chez les anthropologues que de constater la plus grande exubérance des funérailles sur le continent africain que dans la sphère occidentale où la mort a été reléguée aux marges. Rebekah Lee explique que cette visibilité de la mort proviendrait d’un besoin de “neutraliser” les esprits des morts qui sont perçus comme des menaces par les vivants. Les vivants occidentaux pour leur part seraient assez peu perturbés par leurs morts, et nécessiteraient moins de ces rituels d’apaisement et de réintégration dans une vie “normale” que sont des funérailles imposantes.

Contrairement à ce que certains peuvent avancer, le consumérisme et le caractère ostentatoire des funérailles de Townships n’a rien à voir avec l’époque moderne. Des travaux des années 50 montrent déjà une tendance à “sur-dépenser” pour ces évènements. Avant même la chute de l’apartheid, les chansons folkloriques des ouvriers du Lesotho venant travailler dans les mines du Rand faisaient largement état de leur crainte de mourir loin de chez eux et de ce fait de ne pas avoir droit à des funérailles en bonne et due forme.

Cette crainte d’un enterrement à la sauvette dans une tombe anonyme fut à l’origine de la création de sociétés funéraires informelles entre personnes d’une même origine ethnique, fonctionnant comme des assurances, qui permettaient de financer le transport des corps vers le lieu de l’inhumation. Rebekah Lee a enquêté sur les trajectoires (post apartheid) des entrepreneurs Xhoza de pompes funèbres des townships du Western Cape et a montré comment ils ont joué un rôle particulier de médiateurs culturels et d’innovateurs techniques pour répondre au mieux aux questions de mobilité des corps, vivants et morts entre le township et la communauté d’origine.

Ainsi, contrairement à ce qu’imagine madame Dlamini Zuma, une partie importante du travail ne peut être fait que par quelqu’un de la communauté qui comprend les besoins spécifiques des populations. Depuis la fin de l’apartheid, les “funeral parlors” créés par des entrepreneurs noirs ont connu un véritable boom. Ce sont en général des entreprises familiales. Ces entrepreneurs jouent les intermédiaires et proposent des solutions adaptées aux volontés des différentes parties impliquées. Mais une partie de leur activité reste informelle et pas forcément comptabilisée en tant que telle.

La particularité de leur activité c’est qu’elle adresse cette question de la mobilité entre zone rurale et township et prend en compte les nécessaires allers-retours entre ces deux pôles des corps des morts et des vivants. Cette question de la mobilité est centrale dans une société qui voit l’urbanisation prendre le pas, et les campagnes se vider. Plus la population s’installe durablement en zone urbaine, plus se pose la question de l’appartenance. Certains citadins vont franchir le pas en se faisant enterrer sur place actant leur implantation dans la ville. Mais les places dans les cimetières deviennent de plus en plus rares et donc de plus en plus onéreuses. L’an dernier les autorités de la ville de Durban avaient créé un tollé en envisageant de pouvoir enterrer des cercueils debout par manque de place, ou en suggérant d’enterrer plusieurs personnes dans la même tombe. Ces propositions semblaient impliquer un manque de respect des morts pour une partie de leurs détracteurs. La populations indienne et une partie de la population blanche optent pour la crémation qui élimine le problème de la surpopulation des cimetières urbains…

Le rapatriement du corps vers le pays des ancêtres reste une option qui contente la famille restée sur place et relativement moins onéreuse. Rebekah Lee a interrogé quelques uns de ces entrepreneurs qui proposent des services intégrés. Un service de transport : notamment la flottille de véhicules qui va transporter le cortège: minibus et corbillard, on apprend avec amusement à la lecture de l’article que les frais d’assurance sont assez élevés car l’état des routes dans le fin fond de la province du cap oriental fait que les accidents sont nombreux et (ironie du sort!) déciment parfois les cortèges des endeuillés. Et des services plus techniques qui vont permettre de préserver le corps dans un état qui lui permette d’être encore présentable après la transhumance. L’embaumement offre à cet égard une plus-value non négligeable que les croque-morts utilisent couramment sans toutefois détailler trop les procédures qui pourraient faire hésiter les familles.

Evidemment Rebekah Lee ne s’est pas intéressée à la chaîne de valeur économique des entrepreneurs de pompes funèbres et à leur rentabilité, mais son article démontre la réelle plus value sociale de leur service pour une population qui n’a pas toujours eu son mot à dire sur la mise en terre des leurs. Ces services funéraires apparus après l’apartheid dans les townships permettent d’offrir aux leurs des funérailles dignes. Et comme l’expliquait l’anthropologue Nancy Schepper Hugues qui a étudié sur une longue période un bidonville brésilien, souvent lorsqu’on est très pauvre, offrir des funérailles dignes à un parent décédé, c’est réaffirmer la valeur de l’existence qu’il a menée, sa pleine, entière et profonde humanité.