Le bruit des funérailles, le soir au fond des townships…

Une candidate à la nomination pour la course présidentielle qui accepte d’être l’oratrice principale au congrès des entrepreneurs des pompes funèbres, cela vous paraît baroque? Pas en Afrique du Sud. La prétendante à la succession de son ex-mari à la tête de l’ANC, Nksosasana Dlamini Zuma a en effet profité du congrès des croque-morts au centre international des congrès de Durban pour y faire un discours économique programmatique sur la transformation radicale de la chaîne de valeur du traitement des macchabées.

Il faut dire qu’ici, les funérailles, ce n’est pas de la rigolade. La moindre bourgade de campagne traversée révèle son, voire ses entrepreneur/s de pompes funèbres. L’amateur de road-trips ne compte plus les enseignes de”funeral homes”  ou de “funeral services” le long des routes, même les plus désolées. La mort est beaucoup plus présente en Afrique Australe qu’elle ne l’est dans les pays occidentaux. Non pas qu’on y meure plus, ou peut-être un tantinet plus jeune… On ne cache pas les décès comme des réalités honteuses. On ne réserve pas les enterrements aux petits comités, à la “plus stricte intimité”. Les funérailles ici et notamment pour la majorité de la population noire doivent être célébrées dignement et toutes affaires cessantes.

Elles font partie de l’espace politique. Depuis la période de l’apartheid, les funérailles collectives de militants dans les townships le week-end étaient une façon avec pour les opposants au régime de narguer les forces de l’ordre et de renforcer la solidarité. Elles peuplent aussi la littérature d’Afrique Australe. Parmi les nouvelles de Nadine Gordimer dans “Life Time Stories”, figure l’histoire poignante d’une famille rhodésienne voulant récupérer le corps d’un membre de leur famille décédé à Johannesburg où il était allé cherché du travail pour pouvoir l’inhumer dans la terre de ses ancêtres. J’ai déjà évoqué dans ce blog l’excellente romancière zimbabwéenne Pettina Gappah qui consacre plusieurs de ses nouvelles à des situations de funérailles. Zakes Mda construit aussi une histoire grinçante autour d’un entrepreneur de pompes funèbres qui fait fortune.

Les funérailles font également partie des relations industrielles, certaines compagnies proposent des assurances obsèques à leur salariés et une directrice des Ressources Humaines que j’ai rencontrée expliquait qu’elle devait préciser dans les contrats d’embauche le niveau de parenté pour lequel ses employés avaient droit à un congé payé pour assister aux funérailles sinon cela pouvait ajouter une proportion non négligeable de jours chômés par an. Il est malvenu de refuser un congé sans solde pour les obsèques d’une tante, d’une grand-mère (on peut en avoir plus de deux, si, si…), et plus la personne est importante, plus la foule viendra se presser aux cérémonies. Les obsèques sont pour toutes les familles l’occasion de régaler les membres de la famille (élargie), les voisins, les curieux et d’affirmer le statut de la famille. Il ne serait pas rare que celle-ci emprunte pour éviter de déchoir à son rang.

J’ai voulu me pencher sur ce que disent les sciences humaines et sociales sur les funérailles en Afrique Australe. Et j’ai trouvé un article particulièrement intéressant de l’historienne Rebekah Lee dans un numéro spécial sur la mort en Afrique du “Journal of African History”. C’est un lieux commun chez les anthropologues que de constater la plus grande exubérance des funérailles sur le continent africain que dans la sphère occidentale où la mort a été reléguée aux marges. Rebekah Lee explique que cette visibilité de la mort proviendrait d’un besoin de “neutraliser” les esprits des morts qui sont perçus comme des menaces par les vivants. Les vivants occidentaux pour leur part seraient assez peu perturbés par leurs morts, et nécessiteraient moins de ces rituels d’apaisement et de réintégration dans une vie “normale” que sont des funérailles imposantes.

Contrairement à ce que certains peuvent avancer, le consumérisme et le caractère ostentatoire des funérailles de Townships n’a rien à voir avec l’époque moderne. Des travaux des années 50 montrent déjà une tendance à “sur-dépenser” pour ces évènements. Avant même la chute de l’apartheid, les chansons folkloriques des ouvriers du Lesotho venant travailler dans les mines du Rand faisaient largement état de leur crainte de mourir loin de chez eux et de ce fait de ne pas avoir droit à des funérailles en bonne et due forme.

Cette crainte d’un enterrement à la sauvette dans une tombe anonyme fut à l’origine de la création de sociétés funéraires informelles entre personnes d’une même origine ethnique, fonctionnant comme des assurances, qui permettaient de financer le transport des corps vers le lieu de l’inhumation. Rebekah Lee a enquêté sur les trajectoires (post apartheid) des entrepreneurs Xhoza de pompes funèbres des townships du Western Cape et a montré comment ils ont joué un rôle particulier de médiateurs culturels et d’innovateurs techniques pour répondre au mieux aux questions de mobilité des corps, vivants et morts entre le township et la communauté d’origine.

Ainsi, contrairement à ce qu’imagine madame Dlamini Zuma, une partie importante du travail ne peut être fait que par quelqu’un de la communauté qui comprend les besoins spécifiques des populations. Depuis la fin de l’apartheid, les “funeral parlors” créés par des entrepreneurs noirs ont connu un véritable boom. Ce sont en général des entreprises familiales. Ces entrepreneurs jouent les intermédiaires et proposent des solutions adaptées aux volontés des différentes parties impliquées. Mais une partie de leur activité reste informelle et pas forcément comptabilisée en tant que telle.

La particularité de leur activité c’est qu’elle adresse cette question de la mobilité entre zone rurale et township et prend en compte les nécessaires allers-retours entre ces deux pôles des corps des morts et des vivants. Cette question de la mobilité est centrale dans une société qui voit l’urbanisation prendre le pas, et les campagnes se vider. Plus la population s’installe durablement en zone urbaine, plus se pose la question de l’appartenance. Certains citadins vont franchir le pas en se faisant enterrer sur place actant leur implantation dans la ville. Mais les places dans les cimetières deviennent de plus en plus rares et donc de plus en plus onéreuses. L’an dernier les autorités de la ville de Durban avaient créé un tollé en envisageant de pouvoir enterrer des cercueils debout par manque de place, ou en suggérant d’enterrer plusieurs personnes dans la même tombe. Ces propositions semblaient impliquer un manque de respect des morts pour une partie de leurs détracteurs. La populations indienne et une partie de la population blanche optent pour la crémation qui élimine le problème de la surpopulation des cimetières urbains…

Le rapatriement du corps vers le pays des ancêtres reste une option qui contente la famille restée sur place et relativement moins onéreuse. Rebekah Lee a interrogé quelques uns de ces entrepreneurs qui proposent des services intégrés. Un service de transport : notamment la flottille de véhicules qui va transporter le cortège: minibus et corbillard, on apprend avec amusement à la lecture de l’article que les frais d’assurance sont assez élevés car l’état des routes dans le fin fond de la province du cap oriental fait que les accidents sont nombreux et (ironie du sort!) déciment parfois les cortèges des endeuillés. Et des services plus techniques qui vont permettre de préserver le corps dans un état qui lui permette d’être encore présentable après la transhumance. L’embaumement offre à cet égard une plus-value non négligeable que les croque-morts utilisent couramment sans toutefois détailler trop les procédures qui pourraient faire hésiter les familles.

Evidemment Rebekah Lee ne s’est pas intéressée à la chaîne de valeur économique des entrepreneurs de pompes funèbres et à leur rentabilité, mais son article démontre la réelle plus value sociale de leur service pour une population qui n’a pas toujours eu son mot à dire sur la mise en terre des leurs. Ces services funéraires apparus après l’apartheid dans les townships permettent d’offrir aux leurs des funérailles dignes. Et comme l’expliquait l’anthropologue Nancy Schepper Hugues qui a étudié sur une longue période un bidonville brésilien, souvent lorsqu’on est très pauvre, offrir des funérailles dignes à un parent décédé, c’est réaffirmer la valeur de l’existence qu’il a menée, sa pleine, entière et profonde humanité.

 

 

 

 

 

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Marikana, symbole persistant des injustices de la société sud-africaine

Le 16 Août marque un sombre anniversaire en Afrique du Sud. Aujourd’hui cela fait exactement cinq ans que des policiers ont tiré à Marikana sur des mineurs grévistes de la société Lonmin en tuant 34 et en blessant 78 autres. Comme tous les ans, les journaux consacrent des articles à la commémoration, les leaders de l’EFF et du DA sont allés commémorer l’évènement aujourd’hui dans la petite bourgade de la province du North West, et demandent des comptes au gouvernement de l’ANC qui a ordonné ou laissé perpétrer le massacre. Le gouvernement Zuma n’a toujours pas tenu les promesses faites à l’issue du conflit social qui a marqué les esprits et fracturé la confiance aveugle que nombre de sud-africains portaient au parti de Mandela.

Les plaies de Marikana sont encore béantes.  Marikana a marqué les esprits qui croyaient que plus jamais ils n’assisteraient à des scènes de violences de ce type, des brutalités policières aveugles, des hommes atteints d’une balle dans le dos par des tirs des forces de l’ordre. Personnellement cela correspond à un souvenir très vivace de mon premier séjour en Afrique du Sud. Rentrant d’une semaine enchanteresse à admirer les merveilles du parc Kruger, j’avais été abasourdie par cette info en boucle sur les télévisions, et ces images rappelant les pires moments de l’apartheid: des policiers tirant sur des mineurs faisant des centaines de victimes. 300 mineurs ont été arrêtés suite aux évènements de Marikana et disent avoir été torturés par la police.

Les responsables de la police nationale et locale n’ont jamais été inquiétés. Ils ont poursuivi leur carrière ou bénéficié de promotions alors qu’il a été prouvé dans un rapport remis au président Zuma en janvier 2016, qu’ils avaient régulièrement menti durant les enquêtes sur le massacre et qu’il y a eu des opérations de maquillage des faits commis par des membres de la police. Des autorités morales comme l’archevêque Desmond Tutu ont relevé à l’époque la terrible trahison des plus pauvres qu’avait été le massacre: “As a country we are failing to build on the foundations of magnanimity, caring, pride and hope embodied in the presidency of our extraordinary Tata Mandela”. Des livres ont été écrits par des universitaires ou des journalistes pour reconstituer les enchaînements de faits menant au massacre du 16 août 2012. Les demandes de réparation pécuniaire, ou même d’une simple reconnaissance des erreurs commises à tous les niveaux de l’Etat des familles des mineurs assassinés sont restées lettre morte. Le gouvernement qui a promis des indemnisations tergiverse encore sur la fixation des montants alloués.

La justice n’a pas fait preuve de diligence concernant Marikana, pas de poursuites engagées, pas de procès, pas de sanctions pour ceux qui ont causé la mort de dizaines de mineurs. Le vice-président de l’ANC, Cyril Ramaphosa, vu comme un possible futur président du pays n’a offert que de timides explications à son empressement de faire envoyer des renforts policiers sur place et de les inciter à utiliser tous les moyens pour briser la grève. Dans un mail demandant au ministre l’intervention d’une plus grand force policière, il a qualifié les grévistes de criminels, ne reconnaissant pas au conflit un simple caractère social. Il ne lui ai jamais venu qu’en sa qualité d’actionnaire et de membre du conseil d’administration de Lonmin il était malvenu d’exercer des pressions sur le ministre de la police d’alors.

Des débats enflammés ont eu lieu dans des cercles universitaires, le parti de Julius Malema, l’EFF est né sur les cendres du massacre de Marikana, des livres et des rapports d’ONG ont été écrits sur le sujet. Mais les constatations, cinq ans après les faits, sont assez amères. Les familles n’ont reçu ni indemnités, ni excuses du gouvernement et ont du mal à trouver la paix. L’épisode a conforté l’idée qu’il n’y a de justice, dans la nouvelle Afrique du Sud, que pour les puissants et les membres d’une certaine élite. La justice et la démocratie n’existent toujours pas pour les plus pauvres en Afrique du Sud.

Cette constatation est d’ailleurs quasi-quotidienne dans le pays. J’en ai déjà parlé ici. Il se trouve qu’hier, ayant décidé de faire une escapade familiale dans le parc national du Pilanesberg voisin de Marikana, nous avons été déroutés par une manifestation: autoroute coupée, pneus brûlant sur la chaussée, personnes chantant et dansant le Toyi-toyi sur les routes. J’ai cru qu’il s’agissait d’une commémoration sauvage de Marikana. L’activiste Nigel Branken que je lis sur Facebook et qui soutient les victimes de Marikana m’a appris ce matin qu’il s’agissait en fait de personnes demandant à récupérer le corps d’un jeune homme abattu le deux août dernier dans une ferme d’agrumes des alentours. Avec deux complices, il aurait été surpris par le fermier en train de chaparder des oranges, le fermier a tiré et les deux complices ont pu s’enfuir. On n’a plus entendu parler du troisième. La police n’a donné aucune explication et semble protéger le fermier et sa famille qui ont déserté leur propriété vers laquelle les manifestants ont marché hier (en menaçant d’y mettre feu). Personne n’a apparemment trouvé nécessaire d’expliquer à la famille où était le corps du jeune homme, quand il le leur remettraient et si une instruction était en cours… Selon que vous serez puissant ou misérable… la justice sera plus prompte à se saisir de votre cause…

“There’s really no such thing as the ‘voiceless’. There’s only the deliberately silenced, or the preferably unheard.” Arundhati Roy

 

 

Les révolutionnaires finissent mal… en général!

Semaine politique chargée en Afrique du Sud. Jacob Zuma a survécu mardi 8 août à son septième vote de défiance, avec cependant moins de panache que les fois précédentes. Pourtant, lundi 7 août dans l’après-midi, surprenant un certain nombre d’observateurs, la numéro un du Parlement, Mbaleka Mbete, avait accordé le droit de vote à bulletin secret, une première au parlement sud-africain. D’aucuns y voyaient le prélude à la démission de Zuma, car il “suffisait” d’une soixantaine de votes de députés ANC pour débarrasser le pays de la présidence du rusé Jacob

Le poids des révélations des #wikileaks démontrant l’étendue de la corruption  encouragée par Zuma et ses affidés aurait dû faire réagir les loyalistes de l’ANC, ceux qui n’ont pas oublié les leçons apprises de leurs glorieux aînés auxquels la population sud-africaine est redevable de la chute de l’apartheid il y a 23 ans. Hélas, trois fois hélas, malgré les voix qui se sont élevées au sein du parti, dont une députée, Makhosi Khoza menacée de mort parce qu’elle osait appeler à la démission du président Zuma, malgré les désaccords très prononcés des membres du Parti Communiste Sud-africain, le SAPC, dont Pravin Gordhan, l’ancien ministre des finances limogé est l’un des ténors, malgré le lobbying effectué par Julius Malema, ancien chef des Jeunesses de l’ANC étant entré en dissidence il y a quelques années après avoir été instrumental dans l’accession de Zuma au pouvoir, uBaba (Papa, titre affectueux donné par ses partisans) a remporté encore une fois la partie. Menaces et intimidations se sont fait pressantes au sein de l’ANC et ont suffi pour que le “président Teflon” s’en sorte une fois de plus.

Mardi 8 août, l’atmosphère était électrique sur les réseaux sociaux, mélange d’espoir et de résignation. On a réalisé un peu tard que Zuma ne pouvait pas perdre. Seuls 34 députés de l’ANC (qui vont devoir défendre chèrement leur peau, au sens propre comme au sens figuré) ont voté pour la destitution de Zuma, les 198 autres ont respecté la discipline féodale du parti et tant pis si celui a trahi depuis bien longtemps les idéaux de ses pères fondateurs, ses grands principes généreux et à l’écoute des populations les plus fragiles. La vérité est que l’ANC n’est plus le parti mené par la figure tutélaire de Mandela, il n’est plus le parti de ces hommes qui ont passé plus de vingt ans de leur vie en prison pour défendre leurs idéaux, il n’est plus le parti de ses clandestins d’Umkhonto We Sizwe (la Lance de la Nation, branche armée de l’ANC) qui ont pris les armes pour défendre une Afrique du Sud plus juste et moins blanche. C’est devenu un parti moyenâgeux avec ses seigneurs et ses vassaux qui accumulent les profits en spoliant largement les caisses de l’Etat.

Les parades révolutionnaires que jouent les “vétérans” en treillis, lors des célébration du parti, où qui menacent les manifestants anti-Zuma osant approcher Luthuli House (le siège de l’ANC dans le centre historique de Johannesburg) ne trompent personne. L’esprit de l’ANC s’est usé pendant les vingt années au pouvoir. Il est temps pour les sud-africains, malgré l’immense dette morale qu’ils ont envers l’ANC, d’élire d’autres dirigeants que ceux de l’ANC. Les résultats du vote de mardi laissent en effet présager que le clan Zuma saura verrouiller aussi bien le renouvellement de sa direction en décembre de cette année. L’alternative n’est cependant pas évidente. Le vote pour un autre parti que l’ANC fait encore figure de trahison pour une partie importante de la population: on ne vote pas contre ceux qui vous ont fait accéder à la citoyenneté non? L’Alliance Démocratique (DA) a du mal à se défaire de l’image d’un parti de blancs et ne sera, de ce fait jamais majoritaire. Par ailleurs, les sorties récentes de celle qui en fut longtemps à sa tête sur les “bénéfices de la colonisation” ont laissé des traces durables dans l’opinion publique et annihilé les efforts de Mnusi Maimane l’actuel leader, pour en faire un parti dans lequel pourraient se reconnaître tous les sud-africains. Quant à l’EFF (Economic Freedom Fighters), fondée par Julius Malema après son départ de l’ANC, son modèle est le modèle chaviste du Vénézuela, et ne laisse guère présager de lendemains qui chantent si l’on en croit les informations en provenance de ce qui fut l’un des pays les plus riches d’Amérique Latine.

Alors pourra t’on aller vers une alliance improbable entre la carpe libéralo-démocratique et le lapin re la révolution bolivaro-chaviste “Freedom Fighter”? Cela a été tenté dans certaines des métropoles gagnées sur l’ANC en Août 2016, sans qu’on puisse encore en discerner les effets.

Jacob en rit encore…

Que diable allaient-ils faire dans cette galère?

Parmi les révélations des #GuptaLeaks, certaines concernent des sociétés de service professionnel mondialement connues et leaders sur leurs marchés. Le rapport de la Public Protector, dont j’avais parlé au moment de sa parution, avait déjà souligné les faits sans pouvoir les établir à l’aide de preuves, faute de moyens d’investigation.  Les mails obtenus par les journalistes d’AmaBhungane, organisme de journalisme d’investigation (à la réjouissante maxime: “digging dung, fertilizing democracy”) diffusés au public depuis début juin, mettent en lumière des opérations ou transactions peu glorieuses de fleurons des compagnies de service internationales.

Début juin, il était dévoilé que les auditeurs de KPMG auraient omis de constater un blanchiment d’argent et l’utilisation frauduleuse de fonds provenant d’une compagnie de la Galaxie Gupta (Linkway trading) pour payer un mariage d’une nièce Gupta à la très clinquante Sun City. Les mails révèlent d’ailleurs que les numéro un sud-africain du cabinet d’Audit à l’époque Moses Kgosana et l’associé en charge du dossier, et Jacques Wessels avaient été invités au mariage du siècle, participation approuvée par la commission des risques de l’entreprise. Le président Zuma s’était fait critiquer pour avoir mis à disposition des avions des invités de la famille indienne la plus célèbre du pays la base aérienne militaire la plus proche pour y déposer les convives. KPMG avait pris ses distances avec les Gupta peu après le rapport de la Public Protector sur le State Capture, sentant le vent tourner pour leurs bons amis.

Quant à Mc Kinsey et SAP elles sont fortement soupçonnées d’avoir payé des rétro-commissions à des affidés des Gupta pour obtenir de juteux marchés avec des entreprises para-publiques sud-africaines. La firme de conseil Mc Kinsey aurait fait affaire avec Trillian pour pouvoir remplir la clause de “supplier development”, nécessaire lorsqu’on soumissionne pour des contrats avec les entreprises publiques sud-africaines. Cette clause, permettrait aux sous-traitants (dont l’actionnariat et l’exécutif doivent provenir en majorité de populations anciennement opprimées par l’apartheid) d’accumuler de l’expérience et des compétences qui ensuite leur permettront de croître par elles mêmes. Cet accord aurait permis à Mc Kinsey de remporter des marchés avec Eskom notamment, moyennant une rétrocession de 30% des honoraires à Trillian dont le rôle est encore à éclaircir. On évoque tout de même un contrat pour Eskom à un milliard de Rands (dont un peu plus de 300 000 pour les bons offices de Trillian).

Une enquête a été confiée fin 2016 à l’avocat Geoff Budlender par le président non exécutif du conseil d’administration de Trillian Capital, Tokyo Sexwale une figure de l’ANC. Au début du rapport, G. Budlender détaille les différentes tentatives d’obstruction des directeurs de Trillian pour rendre l’enquête caduque. La dernière en date étant de limoger le commanditaire de l’étude avant que celle-ci ne devienne publique, comme il s’y était engagé. Le rapport de Geoff Budlender conclut qu’il lui manque un certain nombre d’éléments pour répondre à toutes les interrogations mais que certains des constats qu’il a pu faire laissent fortement supposer l’implication de Trillian dans des transactions au fort parfum de corruption.

Il a notamment établi des facturations de service à Eskom pour des contrats n’ayant pas fait l’objet de marchés publics sans que la ministre des entreprises publiques, Lynn Brown, en ait la moindre idée, elle l’a nié en audition au parlement. Par ailleurs les échanges avec Mc Kinsey montrent que la firme est extrêmement prudente dans ses réponses, qu’au moment de conclure un contrat en bonne et due forme avec Trillian, la commission des risques de Mc Kinsey n’avait pas trouvé que cette entreprise présentait des garanties suffisantes mais que cela n’avait pas empêché Vikas Sagar le directeur de Mc Kinsey chargé du dossier d’envoyer en février 2016 une lettre sur papier à en-tête de la firme pour confirmer que Trillian était bien sous-traitant de Mc Kinsey et que les paiements concernant sa partie de contrat devait être versée en direct à la société sud-africaine. Depuis la parution publique du rapport de Geoff Budlender, Vikas Sagar a été remercié et une enquête interne serait en cours dans la firme pour déterminer les responsabilités.

SAP pour sa part aurait versé plus de 100 millions de rands de commission à CAD une société de la galaxie Gupta dirigée par Duduzane Zuma (le fils de..) pour obtenir un marché chez Transnet, société ferroviaire publique sud-africaine. L’entreprise a nié toute malversation mais il n’empêche que lorsque l’affaire a éclaté, la maison mère a immédiatement mis à pied une bonne partie l’équipe dirigeante en Afrique du Sud, fait diligenter une enquête interne et chargé le cabinet d’avocats Baker & Mc Kenzie d’enquêter également sur d’éventuelles irrégularités. Les mails d’amaBhungane montrent que des employés de CAD avaient connaissance des mails traitant des contrats entre SAP et Transnet…

La semaine dernière, amaBhungane révélait qu’une nouvelle firme de services professionnels internationale, Software AG était impliquée dans des affaires de rétrocommissions avec une filiale de la galaxie Gupta.

Que penser de ces derniers rebondissements dans une vie politique sud-africaine bien agitée en cette année 2017? Année 2017 d’ores et déjà perturbée qui verra soit la régénération de l’ANC, soit une recomposition politique inédite dans cette jeune démocratie. Les #Guptaleaks et les faits de corruption qu’ils révèlent soulèvent des interrogations sur la politique intérieure sud-africaine, sur la politique de développement économique, mais plus largement sur les firmes de services professionnels internationales et sur les systèmes de contrôles qu’elles devraient avoir mis en place plus d’une décennie après l’affaire ENRON.

Côté sud-africain, les révélations en cascade secouent le milieu des affaires et l’opposition, mais ne sont pas encore assez probantes pour le Public Prosecutor, Shaun Abrahams, qui n’a pas daigné ouvrir une enquête sur d’éventuels faits de corruption. Un caricaturiste, Zapiro, a d’ailleurs créé une série de dessins intitulés “where is Shaun?” se moquant de l’invisibilité de l’un de ceux qui devrait être en première ligne mais brille par son absence. Pour autant, les nouvelles révélations ne rebattent pas les cartes. Les espoirs de l’opposition reposent dans le fait que certaines autorités des pays où les firmes sont cotées en bourse pourraient ouvrir des instructions pour faits de corruption et poursuivre les entreprises de leur juridiction dont les filiales étrangères se sont rendues coupables de tels agissements.

Le DA envisage ainsi une action en justice aux USA où Mc Kinsey est incorporé. Si les autorités allemandes venaient à enquêter sur SAP et sur Software AG ce pourrait avoir un retentissement non négligeable sur ces entreprises et les contraindre à ne plus se prêter à des pratiques de corruption. Certains gros clients de ces entreprises ont décidé de les sanctionner en se passant de leur services, c’est le cas d’une des plus grosses fortunes d’Afrique du Sud, considérant qu’elle ne veut plus avoir affaire à KPMG, qui a couvert des opérations de pillage de fonds publics par les entreprises de la famille Gupta.

L’autre question que cette affaire pose est l’efficacité de la clause de ‘supplier development’. L’intention au principe de cette mesure, qui fait partie des politiques de discrimination positive mises en place à partir des années 2000 pour accélérer l’accès des populations anciennement opprimées par l’apartheid était des plus louables. L’idée était alors d’encourager le développement d’une classe d’entrepreneurs noirs qui ferait ses griffes sur les marchés publics. Les affaires éclatant aujourd’hui montrent que si les marchés sont effectivement attribuées à des entreprises qui satisfont aux critères de “Black Economic Empowerment”, les contrats sont souvent sous-traités d’une façon qui ne permet pas aux entrepreneurs de croître indépendamment et crée par ailleurs un surcoût. Elles maintiennent au mieux la dépendance des entrepreneurs locaux vis à vis de sous-traitants qui n’effectuent pas de transfert de compétences, grèvent le budget de l’Etat qui ne choisit pas la solution la plus économique, et entretiennent la corruption.

Enfin au niveau des firmes de services professionnels, on aurait pu croire, suite au séisme ENRON qui avait ébranlé en 2002 le monde du conseil et qui mena à la chute de la firme d’audit Arthur Andersen, qu’on ne les y reprendrait pas une seconde fois. Des remparts juridiques ont été érigés, des procédures de contrôle ont été mises en place, chacun jurant ses grands dieux qu’on ne l’y prendrait plus. Les #Guptaleaks n’ont pas l’ampleur mondiale de l’affaire ENRON, mais à l’échelle de l’Afrique du Sud, c’est une affaire importante. Force est de constater que les grandes compagnies ou du moins leurs représentants sur place ont fait preuve soit d’un manque de discernement soit d’un cynisme à toute épreuve. Reste à voir quelles seront les conséquences réelles de cette affaire pour la plupart des acteurs. Les enquêtes internes et externes seront elles autre chose que des pare-feu, des artifices de communication installés pour brouiller les pistes ou aboutiront elles à des réformes perceptibles des pratiques? Les consultants et professionnels mis à pied continueront ils des carrières brillantes (comme l’ont fait la plupart des mis en cause de l’affaire Kerviel en France) ou devront ils payer pour leur responsabilité dans un système de corruption? Il est trop tôt pour le dire. Les #Guptaleaks reposent en tout cas la question de l’éthique des firmes de services professionnels ou, comme l’énonçait plus crûment David Maister dans une interview pour Fast Company au moment de l’affaire Enron: “tous les consultants sont ils corrompus?” .

 

 

For whom Bell(Pottinger) tolls?*

A mesure que la date fatidique (décembre 2017) du congrès de l’ANC qui doit désigner le successeur de Jacob Zuma à la tête du parti (et du pays en 2019) s’approche, la vie politique en Afrique du Sud s’accélère et les révélations pleuvent chaque jour. Dans l’attente du vote de confiance/défiance au gouvernement de Zuma devant avoir lieu au parlement début août au Parlement, et dont on ne sait toujours pas si la “speaker” (numéro Une) donnera l’autorisation du vote à bulletin secret, le feuilleton qui secoue la presse en ce moment est l’affaire dite #BellPottinger. Cette affaire a commencé à déborder les frontières du pays car les sud-africains de Londres ont manifesté plusieurs fois devant les bureaux de l’entreprise éponyme. La direction de la firme de relations publiques a fini par s’en émouvoir et rédigé quelques communiqués contrits, diligenté un audit interne, licencié l’associée en charge du dossier, fait savoir aux Gupta qu’elle mettait fin à leur collaboration. BBC Newsnight y a même consacré un reportage visible ci-après.

 

L’affaire Bell Pottinger a commencé en novembre dernier, mais j’avais choisi de ne pas en parler dans ce blog car à ses débuts il y avait un aspect de “name and shame”, et des attaques ad mulierem** contre une associée de Bell Pottinger qui me gênaient. Et, même si elle relevait quelques éléments très gênants, il ne me semblait pas que l’on puisse étayer les accusations par des faits avérés. Il se trouve que les #Guptaleaks, la révélation fin mai au public d’une partie de mails venant de membres de la famille Gupta et de ses alliés et/ou associés donnent quand même une idée plus précise de l’étendue de l’opération et vient corroborer les accusations de machination portées par certains journalistes sud-africains depuis fin 2016. De quoi s’agit-il exactement?

Je vous ai déjà raconté la publication du rapport #StateCapture de la précédente “Public Protector” qui accumulait les soupçons d’accaparement des moyens de l’Etat sud-africain  par la famille Gupta (grands amis de JZ) pour leur propre profit (ainsi que celui de la famille Zuma et autres affidés). Face aux publications continuelles de la presse sur l’étendue du désastre, les Guptas, dont les organes de presse n’arrivaient pas à contrer les flots de révélations ont décidé de mener une contre-offensive.  Début 2016 ils se sont assuré les services d’une firme de “relations publiques” londonienne réputée, Bell Pottinger. Celle-ci conseille pour leur communication, des entreprises, mais aussi un certain nombre d’hommes et de femmes politiques du globe, et pas forcément des plus démocrates. Lord Bell, fondateur de l’entreprise a été anobli sur recommandation de Margaret Thacher qu’il a aidée à conquérir le pouvoir…

Jusque-là, pas vraiment de problème, c’est une pratique courante partout dans le monde, d’employer ce genre de firme pour “améliorer” sa réputation ou faire parler de soi. Là où le bât blesse, c’est que la campagne proposée par Bell Pottinger a joué sur le débat politique sud-africain en incitant de fait à la haine raciale. La tactique proposée par l’associée en charge du dossier, d’un cynisme total, a été de défléchir l’attention du pays en lançant une campagne de dénonciation sur les réseaux sociaux. Le narratif proposé par cette campagne était en substance que les attaques sur les amis du président Zuma et les révélations du rapport #Statecapture étaient une opération du #WMC “white monopoly capital” voulant conforter sa mainmise sur le pays.

Pour soutenir cette stratégie, Bell Pottinger, facturant cent mille livres sterling (hors frais) par mois à Oakbay, une société des Gupta, proposait une campagne (très habile, un véritable cas d’école !) avec différentes composantes. Une offensive sur les réseaux sociaux (et notamment Twitter, le réseau social préféré des journalistes et commentateurs de la vie politique sud-africaine), une offensive en direction des journalistes, et un nouveau narratif  (story telling dans le jargon) à décliner dans les discours de personnalités politiques sud-africaines.

Côté réseaux sociaux, BP a préconisé la création de nouveaux comptes twitter et des sites Internet qui relaieraient le narratif sur le “white monopoly capital”. Le mot-dièse #WMC apparut dès lors de plus en plus fréquemment sur les réseaux sociaux, alors que cette rhétorique était totalement inexistante quelques semaines auparavant. Des twitter-bots (faux comptes twitter qui repéraient automatiquement toute référence au mot-dièse) furent créés et relayaient les messages pour renforcer la campagne contre le “white monopoly capital”.

Pour les journalistes, deux sortes d’actions ont été menées. Les journalistes identifiés comme publiant des papiers hostiles au Gupta, donc catalogués des agents du #WMC, ont reçu des menaces sur twitter, ou ont fait l’objet de tweets insultants les caricaturant comme des suppôts du #WMC. D’autres journalistes ont été approchés par des consultants de Bell Pottinger qui les ont manipulés. L’éditeur de Mineweb/Moneyweb raconte dans un de ses papiers qu’ayant couvert le rachat de la mine Tegeta par Oakbay il avait été en contact avec l’équipe de Bell Pottinger.  Celle-ci lui avait proposé un projet clé-en-main (avec verbatim d’experts et série de rencontres organisée dans tout le pays) pour essayer de lui vendre un narratif sur “l’apartheid économique”. La vigilance du journaliste a finalement été alertée en découvrant la liste d’interviewés proposés, tous liés à la galaxie Zuma-Gupta…

Côté politique, les représentants des branches de l’ANC Umkhonto We Sizwe, les vétérans de la lutte contre l’apartheid, et l’ANC Youth League, ont notamment été aidés dans la rédaction de leurs discours dénonçant le “white monopoly capital”, seule cause de la non-transformation économique du pays. La rhétorique d’Andile Mnxtitama, le leader de BLF (Black Land First) mouvement soupçonné d’être financé par les Gupta et dont je vous ai déjà parlé pour sa participation au harcèlement de journalistes hostile à la famille indienne la plus célèbre en RSA aurait également bénéficié des conseils avisés de Bell Pottinger.

Devant la pression de plus en plus défavorable de l’opinion publique, mais surtout de clients prestigieux décidant de cesser d’employer les services d’un fournisseur suscitant autant de mauvaise publicité, la firme a donc décidé d’abandonner son contrat avec Oakbay. Dans la lettre où il fait acte de contrition, le directeur de BP propose même (quelle générosité!)  de témoigner de sa bonne volonté en faisant une donation à la Fondation Mandela. Les révélations dans la presse ne s’arrêtant pas, le licenciement de l’associée en charge du dossier et la réalisation d’un audit ont été présentés comme pare-feu. Avec un peu de chance ceux-ci seront éteints lorsque les auditeurs rendront leurs conclusions. Si cet audit est sincère, il devrait conclure que l’associée licenciée n’a en aucun cas outrepassé ses attributions et qu’elle a agi selon les normes du métier et de la firme en actionnant un levier qui assurerait le succès de son opération… au détriment de la population sud-africaine.

Bell Pottinger s’est retirée du jeu, mais les dommages causés par les campagnes que la firme a initiées sont loin d’être circonscrits. Dans un pays aussi profondément inégalitaire et marqué par le racisme que l’Afrique du Sud, la campagne de PR sur le “white monopoly capital” n’a pas fini d’attiser les haines et les divisions. Le climat de pré-campagne électorale actuel va sans doute aussi continuer de souffler sur les braises et faciliter la tâche de tous les populismes. Bien sûr l’opération “white monopoly capital” n’aurait pas aussi bien pris si elle ne se basait pas sur un fait massif: la très grande inégalité de distribution des richesses dans un pays où les effets de l’apartheid sont encore très/trop discernables. Les élites politiques (honnêtes) et les élites économiques devraient en tenir compte si elles ne veulent pas la ruine de la “Rainbow Nation”.

Au delà du contexte sud-africain, cette affaire met aussi en relief le fonctionnement contestable des firmes de “Relations Publiques” aussi appelées firmes de lobbying, un fonctionnement à l’impact démultiplié par les possibilités offertes par Internet et les réseaux sociaux. L’activité de ces firmes se basent sur un réseau physique de relations proches des pouvoirs politique et économique et (depuis l’avènement des réseaux sociaux) sur l’effet démultiplicateur d’Internet. Une vidéo filmée en caméra cachée disponible sur YouTube montre des employés de Bell Pottinger se vanter de pouvoir avoir accès aux plus haut niveau du gouvernement britannique, d’être en mesure de modifier la e-réputation d’un de leur clients douteux et effacer des éléments fâcheux de sa page wikipedia et des pages Internet qui pourraient ternir sa réputation grâce à quelques manipulations de SEO.

La moralité ou la justesse de la cause de leur client n’entre pas en jeu comme l’explique très bien un film paru en 2016 sur le lobbying “Miss Sloane” où l’on voit Jessica Chastain en lobbyiste assez antipathique essayant de contrer une loi soutenue par la NRA. Un film remarquable que toutes les écoles de marketing/communication devraient faire visionner à leurs étudiants avec une réflexion sur l’éthique du business. Un business où tous les moyens sont bons…

 

  • (pun intended!) Pour qui sonne Bell Pottinger? référence au fameux titre d’Hemingway “For whom the bell tolls”…
  • L’associée de Bell Pottinger a vu sa photo assortie de commentaires peu amènes diffusée sur les principaux réseaux sociaux du pays

Mort d’une journaliste sud-africaine…

Son nom ne vous dira rien. Elle s’appelait Suna Venter. Elle a été retrouvée morte chez elle jeudi 29 juin 2017.  Un arrêt cardiaque. A trente-deux ans. Un procès avec son ancien employeur, la chaîne publique SABC venait de conclure à sa réintégration (avec sept de ses camarades) et au paiement de dommages et intérêts. Sa vie professionnelle pouvait recommencer, mais son corps a abandonné la partie.

Quels sujets tellement délicats avait-elle traités pour mettre sa santé à risque ? Des trafics d’armes, de diamants, des génocides ? Que nenni. Ses désaccords avec son employeur, SABC, portaient sur politique intérieure sud-africaine. L’an dernier, avec sept autres journalistes de la chaîne (surnommés depuis les SABC8) elle avait contesté la politique du media national qui ne voulait pas que soient couvertes les nombreuses manifestations contre l’inefficacité du gouvernement et des autorités provinciales tenues par l’ANC (les « delivery protests ») dans de nombreux villages et villes. Les habitants manifestaient contre le manque de services qui sont devenus des droits avec la chute de l’apartheid : accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation, à la santé. Ils brûlaient des écoles, organisaient des barrages sur les principaux axes routiers, brûlaient des pneus.

Mais la direction de SABC n’en démordait pas : il ne fallait pas encourager les gens dans la voie de la protestation, donner une mauvaise image des autorités ANC affaiblies avant les élections municipales d’août 2016… ne pas désespérer Pietmaritzburg…  Les huit journalistes qui s’opposaient publiquement à cette décision furent donc mis à pied et privés d’antenne. Mais aussi stressante que soit cette situation, elle n’est que la partie émergée du calvaire de Suna Venter dans la dernière année. Comme l’a révélé sa famille, elle a été la victime de multiples intimidations, SMS de menace, domicile cambriolé à plusieurs reprises, pneus de son véhicule lacérés, câbles sectionnés sur sa voiture. On lui a tiré dessus au pistolet à grenaille à la sortie d’un restaurant. Elle a été enlevée, et retrouvée attachée à un arbre du Melville Koppie, ses agresseurs ayant mis le feu à l’herbe autour d’elle.

Les hommages à une journaliste courageuse pleuvent. Mais vendredi matin, Tim Cohen, un journaliste venu soutenir son collègue de Business Day, Peter Bruce a été molesté devant le domicile de celui-ci par des membres du mouvement BLF* (Black Land First) qui voyaient en lui un agent du « White Monopoly Capital ». Les manifestants de BLF, reprochent aux éditoriaux de Peter Bruce de faire la part belle aux critiques des agissements de la famille Gupta (cf « Eish*, State Capture !» le billet que j’avais écrit il y a quelques mois) et de moins s’intéresser à d’autres affaires concernant des grands patrons sud-africains blancs. Curieusement, ce regain d’hostilité a lieu quelques semaines après la diffusion des « #Guptaleaks » qui ont rendu publics des emails de membres de la famille Gupta avec un certain nombre de personnalités politiques ou d’entreprises sud-africaines qui montrent la collusion des uns avec les autres, et la corruption du système.

Depuis que j’écris ce blog j’exprime régulièrement ma confiance dans le système sud-africain pour prévenir une dérive du pays vers le chaos. J’ai notamment plusieurs fois écrit que la présence d’une presse libre et d’une justice indépendante pouvaient servir de contrepouvoir et garantir la jeune démocratie de ce pays. Les attaques contre les journalistes, dénoncées vigoureusement par le SANEF (South African National Editors Forum) et les débuts décevants de la nouvelle « Public Protector » qui semble s’être totalement détournée de l’enquête sur le “State Capture”, pour s’intéresser à des faits beaucoup plus anciens, montrent la fragilité des contrepouvoirs et la possibilité d’un basculement.

Le médecin de Suna Venter avait demandé à la jeune femme de trouver une profession moins stressante. Cette dernière avait répondu qu’on ne quittait pas un champ de bataille avant la fin des combats. Son cœur ne l’a pas entendu ainsi…

Les images illustrant cet article sont des détails d’oeuvres du peintre sud-africain Colbert Mashile qui expose actuellement à la galerie Everard Read à Johannesburg. 

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Le dernier endroit à la mode pour accoucher dans la province du Gauteng? Les transports en commun…

Deux faits divers ont retenu mon attention ces derniers temps, et pas seulement parce qu’ils concernent mon sujet de recherche depuis une vingtaine d’années. Il se trouve que dans la province du Gauteng, à deux semaines d’intervalle, deux femmes ont donné naissance dans les transports en commun. Les compte-rendus attendris dans les journaux “appelez-la Quantum” (du modèle de minibus communément utilisé pour les “taxis” servant de transport public) ou l’annonce émue de la porte-parole de la direction du Gautrain louant la promptitude d’esprit de son personnel qui a réussi à aider la parturiente à mettre au monde son enfant dans la station de Park Station (imaginez une femme accouchant sur le quai du RER à Châtelet Les Halles!) voilent la réalité peu reluisante des maternités de la province. Elle met en relief la difficulté pour les demandeurs d’asile d’accéder à des soins médicaux, la situation critique des hôpitaux de la Province et la toute relative appréciation de leur mission de soins par les employés desdits hôpitaux.

La journaliste Anna Waters, qui a fait pour l’occasion la une du Star, un quotidien populaire local, est allée débusquer la vraie histoire du bébé du Gautrain. Et l’histoire qu’elle raconte est édifiante/effrayante. Elle a retrouvé la mère, Francine, une réfugiée congolaise arrivée de République Démocratique du Congo il y a un an, d’abord installée à Cape Town, et depuis seulement un mois à Pretoria. Ressentant les premières contractions jeudi dernier en début d’après-midi, elle se dirige vers l’hôpital de Tshwane (Pretoria) où l’on lui fait comprendre qu’on n’a pas de place pour elle. Après avoir attendu quelques heures, son mari décide de l’orienter vers l’hôpital Steve Biko où il reçoivent la même fin de non recevoir. Désespéré, le couple décide de tenter sa chance à Joburg où leur belle soeur, réfugiée comme eux, a donné naissance à un bébé quelques mois auparavant. Il est sept heures du soir lorsque le Gautrain (qui relie Pretoria à Joburg) entre en gare de Park Station avec une Francine souffrant de plus en plus et vomissant, sous les regards compatissants des autres passagers. Lorsque les portes s’ouvrent, les passagers appellent à l’aide. Les agents de sécurité de la station alertés arrivent, mettent Francine à l’abri des regards, et appellent l’ambulance. Celle-ci arrivera après que Francine ait mis au monde sa petite fille Emmanuella. Les ambulanciers prennent en charge la mère et l’enfant et les dirigent vers Charlotte Maxeke (l’hôpital de l’université de Wits) où là encore, les admissions la refusent et la réorientent vers l’hôpital de Hillbrow où elle finira par recevoir des soins médicaux au bout de huit (8!!!!) heures

Un article du Daily Maverick datant de 2014 faisait déjà allusion à l’accueil problématique des réfugiés dans les services de santé publics sud-africains. L’Afrique du Sud est signataire de la convention de l’ONU sur les réfugiés et la constitution leur garantit (théoriquement) le même accès aux services de soins publics qu’au citoyens sud-africains. En pratique, dénonce le Daily Maverick, il n’en est rien. Les hôpitaux publics ne prennent en charge les étrangers que moyennant un paiement cash avant tout examen médical. Ceux qui arrivent sans argent sont refoulés impitoyablement par les agents d’admission, quelque soit l’urgence de leur état. Les étrangers sont censés avancer 5000 rands à Charlotte Maxeke (l’hôpital universitaire de Wits) pour une urgence, 15 000 pour la maternité, et 250 000 pour des soins nécessitant une chirurgie cardiaque, les réfugiés disposent rarement de telles sommes…

Les directives nationales, provinciales et émanant de l’hôpital sont contradictoires, laissant une marge d’interprétation aux agents d’admissions dans les hôpitaux qui bien souvent renvoient les réfugiés sans papiers attestant de leur statut (très difficiles à obtenir) ni argent. Plusieurs associations réunies sous l’égide du Migrant Health Forum essaient de faire reconnaître les droits des réfugiés et des migrants à être pris en charge gratuitement dans les hôpitaux publics mais dans la pratique, il est difficile d’avoir un bénévole derrière chaque migrant cherchant une assistance médicale, et ce dernier en est réduit à la merci de l’agent des admissions de l’hôpital qui ne brille pas par sa capacité à l’empathie.

L’accueil des patients sud-africains n’est pas forcément moins rugueux. Si l’obstacle financier ne se présente pas dès lors que vous êtes en mesure de présenter votre carte d’identité sud-africaine, la rapidité de votre prise en charge n’est pas pour autant assurée. Les hôpitaux publics sont débordés. Il est de notoriété publique qu’une arrivée très matinale peut vous éviter d’attendre toute la journée, quelque soit la nature du soin demandé. C’est une constante ressortant des différents travaux que j’ai pu lire sur les prises en charge dans les centres de santé publics. Avoir un emploi et être traité dans un centre de santé public peut s’avérer problématique si l’on n’a pas un employeur compréhensif. J’ai consulté récemment, lors d’une exploration pour mon projet de recherche sur la maternité à Joburg les pages Facebook des maternités publiques. Dans la théorie, la prise en charge de la grossesse et de l’accouchement c’est ça. Dans la pratique les pages FB des hôpitaux sont remplies de protestations de femmes mécontentes de la façon dont elles ont été accueillies lors de leur arrivée à l’hôpital, accusant le personnel d’accueil et les infirmières de racisme, de négligence et autres gentillesses.

L’accueil est médiocre, mais qu’en est-il des soins? La même recherche sur Internet m’a donné accès à de nombreux compte-rendus sur des maltraitance, voire des traitements inhumains de la part de membres du personnel soignant. Tel cet article où une zimbabwéenne raconte comment elle a vu mourir sous ses yeux son bébé alors que l’infirmière de service restait sourde à son inquiétude. Les autorités attribuent à la pression démographique et la demande pléthorique la piètre qualité des soins prodiguée dans des hôpitaux qui ne désemplissent pas. Le “shadow health minister” de la Democratic Alliance, Jack Bloom a une autre interprétation dans le discours intitulé: “The agony and misery of medical negligence” qu’il a tenu récemment. Le manque de moyens n’est pas une excuse développe t’il. La province du Gauteng consacre à la santé un budget très supérieur à bien des pays d’Afrique. Ce qui est en cause, ce n’est pas le budget, mais la qualité des soins qui est déplorable et coûte en frais judiciaires de véritables fortunes. Bloom détaille quelques cas épouvantables, dont beaucoup concernent l’obstétrique et souligne que les provisions pour risque judiciaire atteignent 40% du budget santé annuel de la province, ce qui est autant d’argent non investi dans l’amélioration des soins. Par ailleurs aucun professionnel n’a perdu sa place après des négligences évitables (oubli de compresse dans le ventre d’une césarisée, nouveau-né tombé sur la tête au moment de l’expulsion…) montrant que le système lui-même ne se donne pas les moyens de s’améliorer en écartant les soignants n’ayant pas les compétences requises pour leur poste. La puissance politique des syndicats de personnel soignant des hôpitaux publics contribue sans doute à expliquer cette impunité.

Au niveau national, selon un éditorial du ministre de la santé sud-africain Aaron Motsoaledi, près d’un tiers du budget de la santé pourrait être consacré au paiement des dommages et intérêts dû au titre des erreurs médicales. Le ministre de la santé mentionne une “épidémie des procès pour faute médicale” qui serait alimentée par les avocats ayant perdu leur fond de commerce des accidents de la route lors de la création du Road Accident Fund (un fond national d’indemnisation) et qui iraient démarcher les clients de façon un peu agressive dans les instituts ou écoles pour enfants handicapés. Les avocats étant rémunérés à proportion de ce qu’ils obtiennent, seraient tentés de faire surestimer les dommages pour maximiser leur gain.

Les compte-rendus à l’eau-de-rose ne disent pas si Emmanuella, le bébé du Gautrain, aura droit à une gold-card lui permettant de voyager gratuitement à vie sur le réseau. Les parents traumatisés ont dit vouloir témoigner pour que leur histoire puisse faire prendre conscience de l’inhumanité de la situation des femmes migrantes enceintes cherchant à se faire soigner. C’est assez troublant de voir à quel point, dans ce pays qui a tant combattu contre les mauvais traitements faits aux noirs par un régime raciste, les représentants du parti libérateur peuvent agir aujourd’hui dans un total déni de l’humanité des migrants et des pauvres, le plus souvent noirs, se présentant aux portes de leurs hôpitaux. “Black lives matter? Not in this country” disait Jack Bloom… Il y a des jours où l’on n’est pas loin de le croire…