“Money money money, must be funny, in the rich man’s hand”…

Il y a quelques semaines, la compagnie d’assurance Discovery a été au centre d’une polémique en Afrique du Sud, au motif de son refus de prendre en charge les frais de suivi de grossesse et d’accouchement d’une de ses clientes. En effet, la quadragénaire, qui avait cotisé pendant une dizaine d’années, avait dû renoncer à son assurance santé (privée) pour des raisons financières quelques mois auparavant. Se retrouvant enceinte, elle a alors rejoint de nouveau le pool des clients de Discovery qui lui annonça que ses frais de suivi de grossesse et d’accouchement ne seraient pas pris en charge, car la grossesse était une condition pré-existante à sa souscription de l’assurance, et que celle-ci n’était aucunement tenue d’en financer les frais médicaux.

Le PDG de Discovery Health s’est même fendu d’une interview dans les journaux pour expliquer que si les assurances en venaient à prendre en charge les grossesses commencées avant la souscription cela mettrait en péril leur rentabilité.

Les questions d’argent ont souvent été présentes dans mes discussions avec les femmes. Et si appartenir aux 15% de privilégiées à bénéficier d’une assurance privée permettait d’avoir plus d’options que le reste de la population, cela ne constituait tout de même pas une panacée. L’avantage d’avoir une assurance, c’est que cela permet d’avoir le choix de son type de suivi et de son lieu d’accouchement. En réalité ces choix sont fortement contraints par plusieurs facteurs, et le facteur économique n’est pas le moindre.

Pour une personne venant d’un pays européen où l’Etat-providence finance et organise le système de soins, et où, même si l’on choisit le secteur privé, le parcours de suivi de grossesse est normé par les recommandations d’instances nationales, la situation sud-africaine surprend. Le suivi de grossesse ne fait pas partie des bénéfices minimum prescrits (PMB) que les assurances doivent obligatoirement rembourser. En revanche les assurances doivent obligatoirement prendre en charge l’hospitalisation de la future mère pour menace d’accouchement prématuré et pour l’accouchement. Le reste est laissé à la discrétion des assureurs.

Pour un certain nombre de femmes de la classe moyenne, c’est à dire percevant un revenu d’au moins 10 000 rands par mois, la question du financement d’un suivi de grossesse et d’accouchement dans une structure privée se pose, les hôpitaux publics ayant très mauvaise réputation. Deux des jeunes femmes que j’ai interrogées avaient eu un suivi privé mais payé à leur frais: l’une libanaise, était rentrée accoucher à Beyrouth, l’autre avait un salaire trop juste pour cotiser à une assurance privée et avait donc provisionné par avance les fonds nécessaires à un suivi de grossesse/accouchement normal soit environ 60 000 rands. Ayant par goût personnel une envie de suivi plus holiste, elle avait opté pour un suivi sage-femme, moins onéreux et peu d’examens complémentaires.

Pour celles bénéficiant d’une assurance privée, la question du suivi médical de grossesse n’était pas résolue pour autant. A première vue, avoir une assurance c’est plutôt souhaitable, mais cela ne met pas les futures mères à l’abri de toute préoccupation pécuniaire. Comme le souligne l’article de Bhekisisa, centre d’enquête sur la santé du Mail & Guardian, les tarifs des consultations et des prestations dans les hôpitaux privés en Afrique du Sud ont connu une inflation galopante ces dernières années, et les conditions de remboursement des quelques cent plans existant sur le marché ne sont pas toujours lisibles…

Lorsqu’on est titulaire d’une assurance privée, il vaut mieux bien éplucher son contrat et savoir ce qui est compris et ce qui n’est pas compris dedans. Une jeune femme de mon panel s’est retrouvée dans la situation de devoir accoucher dans un hôpital public car elle avait souscrit son assurance moins d’un an avant son début de grossesse. Lors de sa déclaration, l’assurance lui avait annoncé qu’elle rembourserait certaines consultations mais pas l’accouchement. Une autre a dû souscrire une assurance complémentaire pour prendre en charge la différence entre ce que lui remboursait son plan et ses dépenses effectives.

“L’assurance était pas top, je devais payer les consultations, j’ai choisi aussi mon gynéco en fonction de ça!”

Pour celles ayant souscrit une assurance santé minimale “key care”, seuls les frais d’hospitalisation étaient remboursés, le suivi en ville étant à payer de leur poche. L’une de mes interviewées avait téléphoné à son assureur pour avoir une idée des médecins pratiquant des tarifs non augmentés et être suivie par l’un de ceux-là, pas trop loin de son domicile. Souvent, les femmes choisissaient plutôt le médecin par recommandation familiale ou amicale, qu’en fonction des tarifs…. et se retrouvaient avec un reste à charge, les gynécologues des “bons établissements” de Johannesbourg se contentant rarement de fixer des tarifs au plafond de remboursement de l’assurance.

“Le problème avec les assurances, c’est que les médecins peuvent avoir des tarifs sept fois supérieurs au plafond de l’assurance pour la consultation. Tu finis par payer la différence… “

Quasiment toutes les femmes interrogées dans la classe moyenne m’ont avoué avoir dû calculer, faire des arbitrages. L’une des jeunes femmes avait la possibilité, chez son gynéco, d’alterner une consultation avec un médecin, et une consultation avec une sage-femme, option qu’elle a choisie car sa grossesse ne montrait pas de complication et que c’était moins onéreux. Mais cette option était disponible dans ce cabinet-là, pas forcément dans d’autres.

L’une a choisi de faire le test non invasif pour les maladies chromosomiques dès le départ et de ne plus faire de test de dépistage prénatal ou d’échographies spécialisées. Une autre n’a pas fait les échographies spécialisées à 12 semaines et 24 semaines parce que cela ajoutait 2200 rands par consultation et qu’elle avait déjà une échographie par mois chez son gynécologue.

Une autre payait de sa poche les consultations et ne les faisait pas rembourser sur son compte-épargne santé en prévision d’éventuels coups durs après la grossesse.

La question du suivi n’était alors pas seulement fonction du/ de la praticien.ne, et déterminée dans un dialogue raisonné avec le/la soignant.e en fonction des préférences des futures mères, et du déroulement de la grossesse, mais aussi en fonction des accommodements financiers possibles.

Curieusement, sans doute parce que comme je l’ai expliqué ailleurs, l’échographie de grossesse remplit un autre rôle que sa seule fonction médicale, aucune femme n’a remis en cause la fréquence des consultations et l’utilisation systématique de l’échographe à chaque consultation, partie facturée en sus de la consultation même si le tout prenait au maximum vingt minutes et pouvait contribuer au dépassement d’honoraires remboursés. Alors qu’aucune recommandation médicale internationale ne reconnaît l’utilité en matière de santé des futures mères et des bébés d’une échographie tous les mois.

En l’absence de PMB, les médecins auraient pu s’inspirer des recommandations du ministère sud-africain de la santé qui régit les hôpitaux et centres de santé publics. Six consultations par grossesse, des examens sanguins (HIV, TB, Rhesus, MST) et d’urine obligatoires, des échographies en cas de détection de signe d’appel. Mais ils semblent plutôt être des adeptes du “plus, c’est mieux”. Et leurs clientes ne protestent que rarement sur le côté pécuniaire. Les femmes ayant changé d’obstétricien (pour un suivi sage-femme) en cours de grossesse l’ont fait pour ne pas se voir imposer de césarienne programmée, et pas pour des raisons financières.

Les assureurs pourraient jouer le rôle de force normative sur le suivi médical de grossesse, en émettant des recommandations, en envoyant des livrets d’information à leur clientes sur les options de suivi médical de grossesse, et en influençant subtilement les médecins, en fonction des recommandations internationales par exemple. Mais ce n’est pas la voie choisie par l’une des représentantes d’un assureur sud-africain qui a accepté de me recevoir. Les recommandations envers les femmes sont plutôt des recommandations en termes de diététique et d’adaptation de leur style de vie. Le coffret qui leur est envoyé lorsqu’elles déclarent leur grossesse se contente de proposer des publicités, des échantillons et des bons de réductions sur des produits pour bébés.

Quant aux pratiques des médecins, elle reste très prudente: “nous ne discutons pas des avantages et des inconvénients des césariennes ou autres examens ou traitements que les médecins prescrivent. Nous devons être prudents, en tant qu’assureurs, notre boulot c’est de payer, pas de contester. Même si on pense qu’un peu plus de dirigisme ne nuirait pas”. L’objectif, plus que d’assurer la meilleure santé à long terme des mères et des enfants, est de préserver la rentabilité des opérations financières. Chacun son métier…

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Jules et Jim… Devenir pères à Johannesbourg (bis)

L’Afrique du Sud a adopté en 1996, une des constitutions les plus inclusives qui soient. L’un des piliers de cette constitution est la non-discrimination des individus selon un certain nombres de critères énoncés dans la neuvième section de la constitution et notamment leur origine ou leur préférence sexuelle. En conséquence, l’Afrique du Sud a adopté un droit très progressif pour les personnes homosexuelles qui ont le droit de se marier et d’avoir des enfants. La PMA et la GPA sont accessibles aux personnes homosexuelles sous certaines conditions, encadrées par la loi. Les coûts (légaux et médicaux) sont en revanche entièrement supportés par les futurs parents.

J’ai rencontré Jules et Jim via une amie commune. J’ai pensé intéressant d’ouvrir une fenêtre dans mon étude sur l’homoparentalité. Jules a accepté ma démarche avec une grande gentillesse. Je ne savais pas que je les interrogerai tous les deux. Lorsque je suis arrivée dans leur splendide maison d’une banlieue cossue du Nord de Johannesburg, après avoir montré patte blanche au garde, Jim était en train de décharger l’arrière de son SUV et fourrait des sacs contenant des quantités impressionnantes de viande dans un frigo dans le garage. Il a eu l’air surpris de ma venue. Heureusement, Jules est sorti pour m’accueillir et m’a présentée: “c’est une sociologue française, elle vient nous interviewer!”, “Ah bon” a répondu Jim l’air un peu méfiant “je vais dire bonjour aux filles et je vous rejoins”. “Venez, m’a dit Jules, laissez-nous encore quelques instants, nous avons encore quelques préparatifs pour le braaï de demain”. Il me conduit sur un superbe patio, surplombant un jardin manucuré, m’installe sur un des trois canapés de designer qui font face à la piscine (esthétiquement clôturée à cause des filles). En contrebas j’aperçois une pelouse bien entretenue ou un entrepreneur est en train d’installer une structure gonflable en forme de château. J’en déduis qu’il doit y avoir de l’anniversaire dans l’air.

Jules finit sa discussion avec le fournisseur, Jim passe par la cuisine où je l’entend discuter avec deux petites filles que je n’apercevrai que de loin. Il semble avoir du mal à s’en dépatouiller. Je l’entend négocier avec une petite voix babillarde. Il finit par arriver. Je leur demande de me raconter leur histoire et leur parcours de parents. C’est une conversation à trois voix qui s’engage. Ils répondent tour à tour, rectifiant ou complétant ce que l’autre a dit. Jules, le plus jeune, qui a toujours un physique d’adolescent monté en graine, plus volubile. Jim, la quarantaine athlétique, plus posé, moins loquace, mais intervenant régulièrement pour ajouter des précisions.

(Jules) on était ensemble depuis une dizaine d’années, on a toujours eu envie de fonder une famille. Nous avons envisagé toutes les options, y compris la GPA qui est autorisée ici. C’était à la fois beaucoup plus simple que l’adoption, en plus nous préférions des enfants qui nous soient connectés génétiquement. Les démarches pour adopter prennent au moins un an, et pour les couples gay, c’est beaucoup plus difficile. Un de nos amis a fait cela il y a douze ans, c’était plus facile à l’époque, aujourd’hui ça ne l’est plus. Nous avions les moyens d’avoir recours à la GPA, ça nous a paru préférable… J’ai cherché sur Internet et j’ai trouvé une agence, on passe par une agence, comme pour l’adoption.

Pas toujours facile de comprendre comment cela marche et par laquelle passer. J’ai choisi une agence qui fournissait les donneuses d’ovocytes et les gestatrices, par souci de simplicité. Il y a certaines agences qui ne font que l’une ou l’autre des parties du contrat. Cela se comprend dans le sens où la vente d’ovocytes est commerciale, alors que la fourniture de service de gestation ne l’est pas, on ne rémunère pas la gestatrice, on la défraie. Ce n’est pas considéré comme une transaction commerciale.

Donc la première étape est de chercher une une gestatrice. Ensuite, il faut trouver un avocat pour rédiger le contrat avec les différentes parties, et faire approuver votre demande de GPA auprès du tribunal. L’avocat s’occupe de votre dossier et il y a une période de six mois pour la constitution du dossier et son examen par le tribunal.

(Jim) C’est une procédure assez lourde. Vous devez fournir des certificats de revenu, vos histoires personnelles, des références, une garantie de caractère. C’est un processus très détaillé. La gestatrice doit avoir déjà au moins un enfant. Il faut fournir les résultats de tests psychométriques pour les futurs parents et la gestatrice. Ils demandent si vous avez un casier judiciaire, si vous aurez les moyens de vous occuper de l’enfant… C’est très pénible.

(Jules) Quand le tribunal vous donne le feu vert, vous sélectionnez alors la donneuse d’ovocytes. On a essayé de trouver quelqu’un avec un profil similaire au nôtre. Vous regardez la taille, le poids, l’historique familial, la santé, vous essayez de voir s’il n’y a pas de problèmes mentaux ou des maladies héréditaires dans la famille. Il faut que le dossier semble sain. Le plus compliqué, c’est que vous n’avez pas de photo de la donneuse aujourd’hui, en tant qu’adulte. On a juste des photos d’enfance. On a toujours l’air heureux sur les photos d’enfance. Tous les enfants ont l’air content sur ces photos-là! J’ai scanné plus de quatre cent profils de donneuses, j’en ai sélectionné une vingtaine. On avait choisi une femme qui s’est décommandée à la dernière minute. Il y a aussi une limitation légale au nombre d’enfants produits pour une donneuse d’ovocytes. Je crois que c’est cinq ou sept enfants vivant via le don d’ovocytes.

(Jules) Pour Agatha, notre aînée qui a maintenant 4 ans, nous avions choisi une donneuse tellement fertile que lorsque nous avons voulu avoir notre second bébé, Louise, elle ne pouvait plus faire de don, elle avait atteint la limite. Nous avons fait demander une dérogation auprès du Ministère de la Santé mais celui-ci ne nous l’a pas donnée. Nous aurions voulu être sûrs que nos enfants partageaient leur patrimoine génétique… C’est idiot, en étant sûrs qu’elles partageaient leur patrimoine génétique elles auraient pu donner leur sang l’une à l’autre…

Auriez-vous pu prendre la même personne pour donner les ovocytes et porter vos filles?

(Jim) Je ne sais pas, peut-être, mais pour nous il était important que les deux personnes soient différentes.

Les deux gestatrices étaient assez différentes. Pour Agathe, c’était une trentenaire qui avait déjà cinq enfants, elle avait eu son premier à quatorze ans. La seconde n’avait que vingt et un ans. Nous les avons interviewées, regardé leur apparence. Fumaient-elles? Avaient-elles des habitudes saines? Où vivent elles? La seconde avait déjà fait ça pour un couple de Cape Town.Nous avons interrogé le couple, pour savoir comment cela s’était passé pour eux. Lorsque la gestatrice est en couple, l’entretien avec le conjoint fait également partie du processus, le psy doit évaluer si le ou la partenaire est d’accord avec la procédure. Légalement, le couple a le droit de demander un avortement pendant la grossesse s’il y a un souci quelconque. C’est donc très important!

Est-ce qu’il y avait un point commun entre les deux gestatrices?

(Jim réfléchit) Oui, il y avait un point commun: elles étaient complètement fauchées. Elles avaient vraiment besoin de l’argent. La femme qui a porté Louise était vraiment très pauvre, c’était une lesbienne qui vivait dans l’Est de Johannesburg. Elle travaillait et n’avait pas droit à un congé maternité. Nous avons dû compenser son salaire, payer son assurance santé, ses frais médicaux, sa nourriture, ses suppléments alimentaires, ses transports, et son logement pendant un an. Celle qui a porté Agathe était très altruiste, elle avait déjà cinq enfants, mais elle avait besoin de l’argent. On s’est entendu avec les deux parce qu’on voulait que les filles naissent par césarienne. On n’est pas censé faire figurer ça dans le contrat, mais c’était entendu entre nous dès le début. C’était notre famille, nos enfants, nous ne voulions pas avoir de lien trop fort. Et puis c’était plus facile pour s’organiser et notre gynéco était pour.

Avez-vous scanné/interviewé des gestatrices noires?

(Jim) Non, nous préférions demander à quelqu’un qui nous ressemblait, qui avait un peu le même background. Et puis je ne suis pas sûr qu’une femme noire ferait ça.

Comment avez-vous trouvé un gynéco? Etait-ce celui des femmes?

(Jules) Non, pour la première, on a pris celui recommandé par l’agence, à Sandton, un gynéco spécialisé dans les grossesses multiples.Mais il passait son temps à parler à la gestatrice, il ne s’occupait pas de nous. Pour le second, on a pris le gynéco de ma mère, qui s’occupait d’amies à nous également. Il était plus à l’écoute de la façon dont nous vivions la grossesse.

On a commencé le processus de fécondation in vitro. Le contrat de gestation est signé pour 18 mois. Pour chaque grossesse, on a fertilisé la moitié des ovocytes chacun. On a fait implanter deux embryons un pour chacun, et finalement, à chaque fois nous avons eu un seul bébé. On joue parfois à deviner lequel a donné naissance à laquelle, mais nous ne ferons pas de test génétique, c’est juste un jeu des ressemblances auquel on se livre pour s’amuser, ce n’est pas important…

(Jules) Une fois que l’embryon s’est implanté, j’allais à la consultation tous les mois avec la femme, je posais des questions au gynéco, je m’assurais que ça se passait bien. On a fait faire tous les tests, en plus, c’est quand même une grossesse à risque, le bébé est un corps étranger pour la gestatrice. Je parlais presque tous les jours avec les gestatrices, je leur demandais comment ça allait, si elles avaient besoin de quelque chose,je leur envoyais des courses, de la nourriture. J’ai aussi suivi des cours de préparation à la naissance, en même temps que ma soeur et mon beau-frère qui attendaient un bébé au même moment. J’étais très impliqué au quotidien, Jim montait sa boîte, il était moins présent.

Pour les naissances, nous avons assisté tous les deux aux césariennes. Les gestatrices étaient hospitalisées dans une partie de l’hôpital, nous avions réservé une chambre à la maternité, et on faisait des navettes avec leur chambre pour aller chercher le lait qu’elles exprimaient. Elles sont venir dire au revoir aux bébés lorsqu’elles sont sorties de l’hôpital. Nous sommes encore en contact avec elles, une fois par an, mais elles n’ont jamais rencontré les filles.

(Jules) j’ai pu prendre quatre mois de congé paternité pour chaque naissance, je travaille dans une compagnie très compréhensive. Jim ne pouvait pas s’arrêter. C’est moi qui ai assuré le “nurturing” du début. Je faisais les nuits, comme j’avais un congé paternité, et Jim faisait les matinées jusqu’à neuf heures pour me laisser le temps de dormir. Les gestatrices ont exprimé leur lait pendant quelques mois pour nous l’envoyer. Nous avons développé un bon groupe de support amical et familial, nos mères sont très présentes auprès des deux filles. Ma soeur et mon beau-frère ont eu des enfants à peu près en même temps que nous, nous sommes très proches.

Auriez-vous pu choisir le sexe de vos enfants?

(Jules) On aurait pu, mais c’était avec un labo privé c’était extrêmement cher.

(Jim) Nous étions un peu déçus au début de ne pas avoir un garçon, mais finalement c’est bien aussi, et puis quand les filles inviteront leurs amies pour des pyjamas parties, ce sera plus simple vis à vis des parents, ils n’auront pas d’arrière-pensée à laisser leurs enfants chez des papas gays (rire)…

Y a t’il des choses qui vous paraissent compliquées dans votre expérience?

(Jim) Pour l’instant ça va, nous rencontrons des gens très compréhensifs, j’avais un peu peur pour le moment où Agatha rentrerait à l’école, mais là ça se passe bien, les enfants de cet âge ne sont absolument pas dans le jugement. La dernière fois, je suis passée la chercher à un anniversaire, une autre petite fille que je ne connaissais pas lui à dit “c’est ton papa et ta maman qui viennent te chercher?” et Agatha a répondu “moi je n’ai pas de maman, j’ai deux papas”. “Ah bon” a dit la petite fille “d’accord!” et elles ont continué à jouer.

(Jules) Nous essayons de faire en sorte de normaliser la situation le plus possible. J’aimerais bien qu’on soit moins isolés qu’on ait d’autres parents comme nous autour de nous, mais nous n’avons pas d’amis gays qui aient des enfants de leurs âges. Cela revient tellement cher que nous sommes un des rares couples de notre entourage à avoir sur recours à la GPA.

Justement, on n’a pas parlé de coût, combien coûte une GPA en Afrique du Sud? Avez-vous essayé de voir si vous pouviez y avoir recours dans un autre pays ?

(Jules) J’ai regardé brièvement ce que ça pourrait nous coûter aux Etats-Unis, pour que les filles puissent éventuellement avoir un passeport, si elles voulaient y faire leurs études plus tard, mais les prix sur les sites étaient tellement prohibitifs, qu’on a préféré faire ça ici.

(Jim) Aux USA, pour une GPA il faut compter au moins 150 000 dollars. Ici, il faut provisionner 500 000 rands, c’est beaucoup moins cher (environ 36 000 dollars). Ca dépend du délai d’obtention de la grossesse. Nos grossesses nous ont coûté entre 300 000 et 600 000 rands. Il faut compter, la frais légaux, l’achat d’ovocytes, le défraiement de la gestatrice, les frais médicaux, et les frais d’agence… Tout ça s’additionne.

Sindiwe, entre tradition et maternité (devenir mère à Johannesburg part 13)…

J’ai rencontré Sindiwe par des amis communs. C’est l’incarnation parfaite du “diamant noir”, ces jeunes noir.e.s qui ont embrassé les opportunités que leur offrait la démocratie et la fin de l’apartheid, pour faire de bonnes études et devenir des professionnels recherchés. Diplômée en économie de l’université de Cape Town, elle était en dernière année de thèse, travaillant en même temps pour un organisme de recherche lorsqu’elle a été débauchée par le département investissements d’une grande banque sud-africaine. Elle raconte que lorsqu’elle avait annoncé à sa mère qu’elle poursuivrait son master par une thèse, sa mère lui aurait répondu: “mais alors, tu ne pourras jamais te marier?”.

Elle est en couple avec un européen rencontré à l’université, consultant dans un grand cabinet international, et me dit que probablement elle n’aurait pas trouvé de mari noir, car les sud-africains noirs voient d’un mauvais oeil d’avoir une épouse plus diplômée qu’eux. Une de ses amies avocates qui a épousé un avocat noir remet à son mari, tous les mois l’intégralité de sa paye dont il lui restitue une partie pour ses dépenses. Sindiwe y voit un signe d’allégeance et une façon d’apaiser le sentiment de malaise du mari, qui, selon la tradition doit “dominer” sa femme.

Sindiwe a échappé aux aléas du marché du mariage traditionnel en épousant un européen. Leur niveau de vie lui a permis d’avoir accès aux meilleurs soins médicaux possibles à Johannesbourg. Mais le fait de fonder une famille bi-culturelle a aussi l’inconvénient de les couper des modèles existants. Ils doivent inventer un équilibre familial différent de ceux de leurs familles d’origine…

” En fait je n’étais pas sûre de pouvoir avoir des enfants. Depuis mes dix-huit ans j’ai des problèmes de fibromes utérins. En 2010, j’avais vingt-huit ans, j’ai de nouveau eu des fibromes, le gynéco que j’ai vu m’a conseillé l’hystérectomie, car les fibrômes risquaient de revenir tout le temps. J’ai pris un second avis. Le second gynéco, un type plus âgé, m’a conseillé la chirurgie pour éradiquer les fibromes présents mais ne voyait ça que comme une solution temporaire. Ils allaient revenir. Un an après l’opération, à la visite de contrôle, il m’a dit qu’il ne fallait pas que je tarde trop si je voulais des enfants, parce que le problème de fibromes, qui était réapparu, risquait d’empirer et de m’empêcher à terme d’envisager des grossesses. J’étais avec celui qui allait devenir mon mari depuis la fac. Et il voyait que cette histoire me préoccupait. Pourtant, je n’avais jamais pensé à avoir des enfants auparavant, ce n’est pas quelque chose dont je rêvais étant petite, mais l’idée que peut-être je n’en aurais jamais si j’attendais plus, m’a profondément perturbée.

Mon futur mari m’a dit: “on n’a qu’à essayer! On va traverser ça ensemble”. J’étais très touchée qu’il me dise ça, qu’il se sente concerné aussi. Et nous sommes tombés enceinte très rapidement. Durant toute la grossesse le gynéco a contrôlé les fibromes. Il n’y a pas eu de problème de ce côté là. Mais je savais que j’aurais forcément une césarienne du fait de mon utérus cicatriciel. En plus mes bébés (Sindiwe a eu un second enfant deux ans après le premier) étaient très gros. Je ne voulais pas prendre de risque.

Pour le suivi de la première grossesse j’avais le gynéco qui m’avait opérée. Il était très compréhensif, me donnait plein de choses à lire, des articles qu’il imprimait si j’avais des questions. J’avais fait des recherches sur Internet pour voir si je pouvais accoucher par voie basse. Il m’a expliqué pourquoi il ne le conseillait pas. Il m’avait même dessiné sur une feuille mon utérus, la localisation des fibromes et là où il ferait la césarienne. J’ai pris toutes le vitamines et suppléments alimentaires conseillés. J’étais très stressée pour la trisomie 21. J’ai fait l’échographie détaillée à 12 semaines et à 20 semaines pour le premier.

L’échographiste était super compétente, elle m’a tout expliqué, tout montré, et elle m’a assuré qu’il n’y avait pas besoin de faire d’autre test. J’en ai un meilleur souvenir que du test non-invasif que j’ai fait pour le second (cela n’existait pas quand j’ai attendu le premier). J’ai hésité à prendre ce test. Il était très cher, 1000 dollars non remboursés par l’assurance. Je n’étais pas sûre de vouloir avorter en cas de résultat positif. Mon mari pensait qu’il valait mieux le prendre et interrompre la grossesse en cas de résultat positif. J’ai été très choquée par l’attitude de ma mère, que j’ai eue au téléphone et à laquelle j’expliquais mes hésitations à ce moment-là. Elle qui est si religieuse, elle me disait qu’il fallait prendre le test et ne pas mettre au monde un bébé atteint. Les trois semaines d’attente des résultats ont été un enfer, mais finalement, tout allait bien.

J’ai un souvenir curieux de ma première césarienne. Le médecin était plutôt vieux, blanc et plutôt relax, sans doute un privilège de l’expérience. Il était assez positif et encourageant. Je me souviens qu’il parlait de golf et qu’il plaisantait avec l’anesthésiste pendant la césarienne. Pour ma seconde grossesse, il avait pris sa retraite. Alors j’ai changé de médecin et de clinique. J’ai choisi une obstétricienne kényane, beaucoup plus jeune, dans les quarante ans. Elle nous donnait juste les faits, était assez transactionnelle, assez neutre. Mon mari ne l’aimait pas. On sentait qu’elle était totalement pétrifiée par les risques de judiciarisation, qu’elle contrôlait tout ce qu’elle disait pour qu’on ne puisse pas se retourner contre elle. Sur l’aspect médical je l’ai trouvée assez scolaire. Elle ne nous a jamais dit: “votre bébé va très bien” ou un truc comme ça.

En revanche, elle abordait beaucoup plus les aspects matériels de la maternité, me demandait comment je m’en sortais avec le premier. J’étais très fatiguée pendant la grossesse, avec le boulot et le bébé. Elle me demandait comment je me sentais en tant que femme, épouse, mère. c’est elle qui m’a convaincue de prendre une aide à temps complet à la maison. Mon mari ne comprenait pas. Sa mère est allemande, elle a toujours tout fait chez eux. Pour lui il était impensable d’avoir besoin de quelqu’un à demeure. C’est elle qui m’a aidée à le persuader que c’était nécessaire, et ça allait beaucoup mieux après! La péridurale n’a pas pris cette fois-ci alors j’ai eu une anesthésie générale, et lorsque je me suis réveillée, j’avais un second bébé!

L’allaitement n’a été facile pour aucun des deux, mon lait n’arrivait pas, il a fallu attendre cinq jours à chaque fois. Ils donnaient des suppléments aux bébés à la clinique. Je me sentais inadéquate. J’ai sevré mes bébés lorsque j’ai repris le boulot, après quatre mois pour le premier et après cinq mois pour le second. Pour la première naissance, ma mère est revenue de l’étranger pendant six semaines pour m’aider. Elle n’a pas pu pour le second, mais j’avais de l’aide à domicile, et mes tantes passaient deux fois par semaine pour s’assurer que tout allait bien. Dans ma culture, la femme rentre chez ses parents pour accoucher et y reste au moins trois mois. Ce n’était ni possible, ni souhaitable pour nous, mon mari s’est beaucoup impliqué. Et ma mère vit à l’étranger.

J’ai des amies qui ont fait ça. c’était moins facile pour le père de trouver sa place. Le mari d’une de mes copines a commencé à voir une autre femme pendant que sa femme était chez ses parents avec leur bébé nouveau-né…

Devenir père à Johannesburg (devenir mère à Johannesburg, part 12)…

Ecrivant ce post le jour de la Journée Internationale des Droits des Femmes, j’ai envie d’ inclure dans ma recherche “Devenir mère à Johannesbourg” quelques lignes sur… les pères… Un jour où j’effectuais des entretiens dans les locaux d’un centre communautaire à Soweto, un jeune homme qui devait avoir une vingtaine d’années, entendant l’intitulé de ma recherche, m’avait fort judicieusement interpelée: “tu sais, tu devrais aussi interroger des hommes sur ‘devenir père à Johannesburg”, c’est pas facile non plus!”. Je n’ai pas eu le temps de le prendre au mot.

J’ai beaucoup entendu parler des pères pendant tous mes entretiens. Les émissions de radios ou la presse quotidienne font régulièrement état de la démission des pères sud-africains (et surtout des hommes noirs), et c’est vrai que les statistiques leur donnent raison, ou sur la violence intra-familiale souvent perpétrée par les pères. La General Household Survey de 2016 montre que 64% des enfants sud-africains vivent dans un foyer différent de leur père biologique, et 29 % sans aucun adulte mâle. J’ai principalement entendu parler de deux types de pères dans ma recherche, les pères présents et les pères absents.

Les pères présents, on ne s’en étonnera pas, se retrouvent plus dans les quartiers favorisés de la ville, où la norme procréative est proche de la norme occidentale. La parentalité, choisie, arrive après la mise en couple et au moment où le couple se sent prêt. Les futurs pères, dans cette optique étaient présents, voire très présents, menant à cette aberration de langage de femmes enceintes qui employaient le “nous” lorsqu’elles mentionnaient leur gestation: “nous sommes enceinte”, intégrant le futur père symboliquement dans la grossesse. Ces pères assistaient à tout ou partie des consultations posaient des questions. Une de mes interviewées raconte que son conjoint étant avocat, l’obstétricien prenait bien soin de répondre à toutes ses questions, voire à lui fournir des articles de revues scientifiques pour justifier ses dires… D’autres pères discutaient sport avec le gynéco pendant la césarienne, ou faisaient office de ‘coach/accompagnant’ pendant le travail.

Dans les townships, une majorité des pères étaient absents. Seule une petite partie de mes interviewées ont réussi à maintenir une relation avec le père après la naissance du bébé. Et ce d’autant plus que les futurs parents étaient jeunes. L’annonce de la grossesse est terrible pour les jeunes femmes qui en grande majorité ne la souhaitaient pas, mais pour autant n’avaient pas pris les précautions optimales pour éviter la survenue d’une grossesse. Pour les hommes, c’est aussi difficile de l’ admettre, et plus tard, de s’adapter à leur nouveau rôle. Un certain nombre se défausse du problème en niant que l’enfant puisse être le leur*. D’autres, qui auraient envie de jouer un rôle à la fois dans la vie de l’enfant et dans la vie de la mère, sont retenus par des barrières économico-socio-culturelles comme le rappelle ce rapport sur la paternité en Afrique du Sud.

Une conjonction de facteurs économiques (taux de chômage extrêmement élevé et donc pas de revenu permettant la cohabitation des parents, hébergés dans leur famille d’origine), de facteurs traditionnels: pour cohabiter, il faudrait se marier, et se marier coûte d’autant plus cher qu’il faut que la famille du marié acquitte la lobola (prix de la fiancée) à la famille de la mariée. Le prix de la lobola est déjà un frein au mariage dans les classes moyennes comme le note Roger Southall dans ‘The new black middle class in South Africa”, il est prohibitif dans les quartiers les plus pauvres.

Pour tenir un rôle auprès de la mère et du futur enfant, il faut au moins que le père (ayant reconnu être à l’origine de la grossesse) acquitte l‘inhlawulo (dédommagement) qui permette de prendre en charge l’entretien du bébé. Dans le cas où le futur père n’a pas de revenu, c’est à sa famille de le faire, et la famille se fait souvent tirer l’oreille. Les séances de demande d’inhlawulo racontée par les mères sont souvent des épisodes très marquants et humiliants du début de leur grossesse, où elles doivent affronter les quolibets de la famille de leur petit ami, mettant en doute leur parole. Lorsque l’inhlawulo est acquitté, la famille du père peut demander la garde de l’enfant, le paiement faisant foi de leur droit sur l’enfant qui s’inscrit dans la lignée paternelle. Bien souvent, quand les familles n’ont pas d’argent, elles refusent de payer, et la famille de la fille interdit au futur père l’accès à leur fille et au bébé une fois né qui s’inscrit dans la lignée maternelle.

Une de mes jeunes interviewées, qui a continué à voir en cachette le père de son bébé me racontait les stratagèmes que celui-ci devait déployer pour venir les voir. Il avait profité du séjour à hôpital où elle était restée plus longtemps pour cause de césarienne, et venait quand les autres membres de la famille n’était pas là. Les deux seules jeunes femmes que j’ai interviewées à Soweto qui ont pu former une famille nucléaire avec le père de leur enfant étaient issues de familles très réduites (l’une vivait avec sa mère malade qui est décédée lorsqu’elle était à la maternité) et l’autre avec une mère alcoolique qui l’a jetée dehors en apprenant sa grossesse. Le père étant salarié d’une entreprise de bâtiment et n’étant pas logé par sa famille, ils ont pu, avec la bénédiction de la famille restée dans le Northwest, s’installer ensemble.

Lorsque la famille nucléaire n’est pas la norme, et que la famille étendue est le meilleur moyen de subsister dans un pays où le chômage sévit, ce sont les impératifs de la famille étendue qui priment sur les affinités amoureuses et les naissances. Dès lors, s’il y a eu paiement de l’inhlawulo, la famille du père (et le père) peut demander à voir l’enfant, mais souvent dédommagement ou pas, les relations se distendent après la prime enfance, les couples ayant du mal à rester ensemble sans cohabiter. Les pères peuvent se manifester, ou pas quand l’enfant grandit.

Les enfants ne sont pas forcement privés de figure paternelle pour autant. Habitant avec la famille de leur mère, c’est souvent un grand-père, ou un oncle maternel qui jouera ce rôle. Il y a peu de stigmatisation pour les enfants nés hors mariage ou non reconnus par la famille de leur père biologique. La non reconnaissance par le père biologique est entrée dans les normes administratives. Au département des “home affairs” où l’on fait enregistrer les naissances, les employés n’inscrivent pas les deux noms des parents biologiques s’ils ne sont pas mariés (sous la loi coutumière ou la loi civile). Une de mes amies, expatriée française non mariée, en a fait l’expérience. Elle a dû batailler pour que son compagnon et père de son enfant, figure sur l’extrait de naissance de leur fils. En l’absence de document attestant du mariage, l’employé avait seulement inscrit les noms de la mère…

Alors que les recherches traditionnelles avaient tendance à pathologiser les familles non nucléaires, certains chercheurs commencent à s’intéresser de plus près aux paternités, non plus définies par des statuts administratifs ou coutumiers, mais plus par une paternité en actes. Elles montrent que des pères cherchent de nouvelles façons de s’impliquer dans l’éducation des enfants, même en ne résidant pas avec eux. Mais les barrières sont nombreuses. La position culturelle attendue du père, est un homme adulte (et donc ayant complété son initiation), et en mesure de fournir une sécurité matérielle à ses enfants, en gagnant suffisamment bien sa vie. C’est souvent impossible pour les pères des quartiers les plus pauvres, et cela conduit à l’éviction des pères par les familles maternelles, ou leur auto-éviction, ne sentant pas la légitimité à tenir un rôle autre qu’économique auprès de leurs enfants.

Je voudrais pour finir vous livrer une petite anecdote qui m’a serré le coeur. Alors que je faisais mes courses dans le Woolworth (supermarché haut de gamme) de mon quartier. Un homme, probablement un ouvrier d’un chantier voisin (il portait un bleu de travail), me demande de l’aider. Il me dit qu’il se demande quel lait est le plus adapté pour un bébé. Il a, dans les mains, des boîtes de lait concentré sucré et des briquettes de lait de vache pasteurisé. Je réponds à l’homme qu’il ne faut surtout pas donner de lait sucré aux bébés. Je lui demande l’âge du bébé, il a moins de six mois. Je dis à l’homme que pour un bébé de moins d’un an, le lait de vache n’est pas recommandé et qu’il vaut mieux qu’il prenne du lait formulé exprès pour les bébés, au rayon spécialisé. Mais c’est très cher, trop cher me dit-il. C’est le lait le plus adapté pour bébé, réponds-je avec mon catéchisme de familière des milieux de la petite enfance européens. Il me remercie et s’en va. Plus tard, ma fille Valentine qui avait assisté à l’échange me dit qu’elle a vu l’homme passer à la caisse avec ses briquettes de lait…

Je ne sais pas qui était cet homme, je ne le saurai jamais. Mais pour moi il a symbolisé ces pères qui veulent tenir un rôle auprès de leur enfant mais à qui la réalité économique ne donne pas la possibilité de s’y engager. “It’s the economy stupid?”

*”Billy Jean is not my lover, She’s just a girl who says that I am the one, but the kid is not my child”