Cape Town #DayZero, chronique d’une catastrophe annoncée…

L’évocation de la sécheresse sur la plus célèbre cité d’Afrique du Sud, la “Cité Mère” comme l’appellent les locaux, est récurrente depuis quelques mois. Les hivers 2016 et 2017 ont connu une pluviométrie anormalement basse depuis au moins les années 1930, ce qui a fait le bonheur des vacanciers mais n’a pas permis de remplir les barrages construits pour alimenter en eau l’agglomération. La menace semblait vague, mais s’est rapprochée avec la diffusion, de plus en plus régulière, et de plus en plus pressante de recommandations pour économiser la précieuse ressource.

Dès le printemps, les habitants de Cape Town ont été enjoints à ne plus arroser leur jardin, ne plus laver leurs voitures, de se doucher avec un seau et de récupérer l’eau dans une bassine… de recycler l’eau des douches dans les toilettes, restreindre le nombre de machines, ne plus tirer systématiquement la chasse d’eau dans leurs toilettes… A mesure que la date fatidique se rapproche, la consommation maximale autorisée par personne se réduit (les contrevenants s’exposaient jusqu’à présent à des pénalités financières). Depuis le 1er février 2018, la consommation maximale autorisée par personne a été restreinte à 50 litres par jour.

Le passage à la nouvelle année a ravivé les débats avec l’approche du (moins en moins) théorique Day Zero, le jour où les robinets de la cité ne seront plus approvisionnés en eau pour préserver le fond des barrages et le réserver aux usages prioritaires, comme les services de santé. Les médias et les réseaux sociaux s’enflamment, entre prévisions apocalyptiques, dénonciations, querelles de clochers, belles histoires de solidarité de quartier, embrouilles politiques, et j’en passe…

Il serait drôle mais sans véritable intérêt de faire l’inventaire des théories les plus farfelues, des narratifs les plus inventifs et des solutions les plus astucieuses pour économiser/recycler l’eau trouvées sur le net ou dans les médias locaux. Sauf à vouloir écrire le prochain blockbuster Nollywoodien (et pourquoi pas?)… On imagine bien que fournir de l’eau à 3,75 millions d’habitants dans une métropole aussi étendue est déjà un casse-tête en temps ordinaire…

Quelques réflexions suscitées par la crise de l’eau à Cape Town…

Peu importe la date exacte de #DayZero. On perdrait son temps à se raccrocher aux annonces faites de l’avance de deux jours ou au recul de quatre, dix, voire quinze jours en fonction de la consommation quotidienne des capetoniens, du rationnement de l’agriculture, ou la survenue improbable d’un gigantesque orage remplissant les quatre barrages approvisionnant la ville. Cela ne change rien au fait que les barrages seuls ne suffiront plus à terme pour l’approvisionnement courant en eau des habitants de la ville dans un futur très proche.

Une remise en question grandeur nature des modes de vie du monde développé…

Depuis des années nous sommes régulièrement alertés sur les risques que font courir aux ressources de notre planète l’augmentation de nos exigences de vie, et le nombre croissant d’habitants appartenant à une classe moyenne globale avide de faire valoir ses droits à la consommation. La sécheresse exceptionnelle que subit le Cap ne fait que mettre en évidence ce que nous nous sommes obstinés à ne pas voir: les ressources de la planète sont limitées, et il va falloir apprendre à faire avec. Un exode massif et un abandon total de la Cité Mère comme autrefois les cités Mayas pour manque d’eau est peu probable. Mais on ose espérer que les autorités sauront prendre la mesure du phénomène et proposer des solutions adaptées, non seulement pour gérer la crise, mais aussi l’après-crise pour éviter la répétition d’épisodes potentiellement dangereux pour la ville et ses habitants les plus vulnérables.

Ce que pointe cette crise, et cela ne concerne pas seulement l’une des villes les plus emblématiques du continent, c’est le danger qu’il y a à ne pas réfléchir en amont à la planification des villes et aux moyens de leur assurer des infrastructures durables et des moyens de ne pas gaspiller des ressources de plus en plus rares. Les grandes villes sud-africaines ont fait le pari de ne s’approvisionner principalement qu’à partir de barrages dépendants de l’eau de pluie. Ceux-ci ne suffisent pas à répondre à la demande. Par ailleurs les infrastructures de distribution sont dans un état pitoyable, un volume impressionnant d’eau se perd dans les tuyaux avant d’atteindre ses destinataires finaux. Enfin les eaux usées sont peu réutilisées et ne font plus l’objet de traitements adéquats. Le ministère of Water and Sanitation, en charge des problèmes d’eaux, ne publie même plus de rapport sur le sujet tant les installations sont dans un état de dysfonctionnement avancé…

Un rappel que la politique ne peut pas se contenter de se donner en spectacle…

La crise de l’eau à Cape Town a vite tourné à la bataille politique. A mesure que Day Zero apparaît plus probable, les moyens mis en place par l’actuelle mairie de la ville alors que le début de la crise date de 2016, paraissent manquer d’ampleur. La mairie a eu beau jeu de rejeter la responsabilité au Ministère national “Water and Sanitation”, arguant que la fourniture d’eau était du ressort des autorités nationales, les autorités locales n’ayant qu’à en assurer la distribution, cela ne fait pas mouche auprès d’habitants confrontés à la pénurie.

A plusieurs reprises des solutions de désalinisation d’eau de mer ont été proposés/invoqués mais jamais mis en place. La ministre Nomvula Mokonyane a annoncé dimanche la mise en place de forages dans les nappes phréatiques dans les Cape Flats et d’autres quartiers, mais ceux-ci ne permettront d’injecter de l’eau dans le système de distribution qu’à partir du mois de mai (au mieux). Avec un arrêt de la distribution d’eau mi-avril, cela va rendre les dernières semaines de ce mois cruciales.

Le gouvernement ANC n’est pas mécontent de voir s’enfoncer dans la panade une municipalité et une province tenues par leur adversaire politique du DA (Democratic Alliance), qui s’est trop longtemps prévalu de sa bonne gestion. L’ANC conteste même la notion de #DayZero y voyant une manipulation politique de son adversaire. Le DA organise régulièrement des points presse sur la crise, a écarté la maire du Cap de la gestion de crise, mais semble incapable d’avancer des solutions concrètes. La twittosphère a largement ironisé quand une conférence de presse la semaine dernière a abouti au lancement d’un mot-dièse #defeatingdayzero… Combattre la sécheresse avec un hashtag et de batailles de tweets, un peu court non?

La mésentente des deux principales formations politiques sur une question aussi cruciale que celle de la fourniture de l’eau à tous les citoyens risque d’avoir des conséquences catastrophiques pour les plus vulnérables.

Selon que vous serez puissant ou misérable…

La crise remet en avant la magnitude des inégalités dans la Cité Mère et si tous sont frappés par le manque d’eau, certains sont plus égaux que d’autres… Ville emblématique, symbole de l’art de vivre sud-africain (blanc), de la branchitude, et lieu de villégiature des puissants de ce monde Cape Town est aussi une ville où les contrastes entre les quartiers sont saisissants, je l’avais évoqué ici.

Les habitants ont réagi différemment aux restrictions demandées. Un tiers seulement des résidents auraient respecté la limite de 100 litres par jour. La discorde entre les deux partis et l’antienne de l’ANC que #DayZero serait une invention du DA pour attirer l’attention ne facilite pas la mobilisation de tous.

La population du Cap se divise désormais en deux: ceux qui ont un plan B (ou ont les moyens d’avoir un plan B) et les autres…

Comme en Europe aux temps des grandes épidémies, les riches auront toujours la possibilité de fuir la ville. Certains envisageraient de se relocaliser temporairement, le temps de la résolution de la crise.

Certains habitants, à Cape Town comme dans les autres villes d’Afrique du Sud, ont accès à l’eau des nappes phréatiques, ayant fait installer, à leurs frais, un puits chez eux. Pour eux, la corvée d’aller chercher de l’eau dans des bonbonnes ou des jerricans aux points de distribution sera allégée. Théoriquement, ils sont censés le déclarer aux autorités et payer pour leur consommation, dans les faits, il sera sans doute difficile aux autorités de les repérer. Pour ceux qui n’ont pas de puit (“borehole”), restent les possibilités d’installer un dispositif de recueil de l’eau de pluie (mais il ne doit pas pleuvoir avant juin) ou de transformer leur piscine en réservoir d’eau le jour où les robinets cesseront d’en distribuer. Des tutoriels existent sur Internet et circulent d’ores et déjà.

A Cape Town même, les habitants des townships seront les plus affectés par le manque d’eau. Pas vraiment la possibilité de transformer la piscine en réservoir pour subvenir aux besoins de tous les jours. Pas les moyens non plus de faire installer un réservoir permettant de stocker l’eau pour les mauvais jours.

Les 200 points de distribution d’eau prévus pour permettre d’approvisionner en eau les 350 000 foyers n’ayant pas d’autre moyen disponible semblent d’ores et déjà insuffisants aux experts interrogés. Helen Zille, numéro un du Western Cape a demandé le soutien de l’armée pour sécuriser la distribution d’eau, prévoyant d’inévitables tensions… Les quelques sources existantes sont déjà l’objet de convoitises et leurs alentours révèlent des files d’attentes de capetoniens munis de jerricans pour stocker l’eau en prévision de Day Zero. Mais quid des personnes âgées ou vulnérables? Pourront-elles se permettre de marcher jusqu’au point de distribution, d’attendre pendant des heures et de rapporter à pied leurs 50 litres quotidiens? Sans eau, les écoles des townships pourront elles continuer à être ouvertes?

Pendant ce temps dans la Province du Cap Oriental…

Les médias et les réseaux sociaux s’agitent depuis des mois à propos de #DayZero. Pourtant la sécheresse n’affecte pas que la région de Cape Town. Qui se soucie de l’autre crise engendrée par le manque d’eau, dans des zones ou des lieux moins photogéniques? Les agriculteurs du Karoo sont au bord de l’agonie, ils doivent céder ou voir mourir une partie de leur cheptel loin de l’agitation médiatique. Day Zero à Port Elizabeth, ex-pôle industriel sud-africain, ou à Grahamstown est plus proche que dans la cité mère, mais cela recueille moins l’attention. Comme l’écrit une jeune journaliste à propos du secteur de la santé de la même province, il faut avoir les moyens de s’indigner. Le sort de ces bourgades rurales au taux de chômage record n’intéresse pas grand monde… et pas non plus leurs autorités provinciales alors que les échéances électorales sont encore loin.

Et si finalement c’était ça l’apocalypse l’indifférence des regards du monde plutôt que le chaos prévu à Cape Town?

Certains se prennent à rêver que la chute de Cape Town soit un électrochoc pour la société sud-africaine, que sorte de son épreuve un nouveau modèle sud-africain plus égalitaire, plus raisonné, moins prédateur. Tel un phénix qui renaîtrait de ses cendres, la Cité Mère serait le berceau d’un nouveau contrat social pour Mzansi. C’est tout ce qu’on peut lui souhaiter!

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Leur corps, leurs choix? L’accès à la contraception et à l’avortement en Afrique du Sud…

Puisque nous fêtons en France les cinquante ans de la loi Neuwirth qui a permis (enfin) aux femmes d’accéder légalement à la pilule contraceptive et de pouvoir enfin souffler étaler les naissances, échapper à la maternité-fatalité, et envisager des carrières professionnelles, il est intéressant de faire un point sur la question de la contraception en Afrique du Sud, vingt ans après la transition démocratique. Cette question est d’autant plus brûlante qu’à la fois dans mon engagement associatif et à travers ma recherche, je me suis trouvée face à des faits, des histoires qui interrogent la thèse de l’accès généralisé à la contraception dans ce pays.

Pour la première fois dans l’histoire de Sizanani, trois lycéennes du programme sont enceintes, ce qui pose la question de la suite de leur scolarité, elles sont toutes trois dans l’équivalent de la première, soit un an avant l’examen de fin d’études secondaires. Bien que la loi sud-africaine stipule qu’on ne peut pas les priver de scolarité, la poursuite en parallèle de leurs grossesses et de leurs études risque d’être compliquée.

Par ailleurs, dans les entretiens que j’ai effectués pour ma recherche “becoming a mother in Johannesburg” (un peu moins de quarante à ce jour), la différence dans la maîtrise de la fécondité et d’accès à la contraception est frappante entre les catégories sociales (qui sont hélas encore racialisées). Les femmes de la catégorie supérieure, qui a accès au soin médical privé, où les femmes ayant atteint un certain niveau d’éducation, utilisent la contraception et planifient les grossesses, ce qui leur permet de finir leurs études, de s’établir avant de procréer, et d’espacer les naissances (à peu près à leur guise), suivant en cela une “norme procréative” occidentale. Les femmes des classes populaires, (celle que j’ai interrogées sont majoritairement noires) ont toutes eu des grossesses non désirées.

Lorsqu’elles disent avoir eu recours à une contraception, celle-ci se révèle particulièrement inefficace: j’ai été confrontée à un nombre “d’accidents” qui m’ont laissée pensive. Soit elles utilisent des méthodes moins sûres que leurs homologues des classes aisées, soit elles appellent des “accidents de contraception” des périodes où elles n’étaient pas vraiment sous contraceptif. Les résultats d’une étude publiée dans le South African Journal of Medicine parue en 2017 sont d’ailleurs congruents avec les constatations que je fais dans les conversations avec mes informatrices. Celles-ci savent que la contraception existe, connaissent des moyens de contraceptions mais n’y ont pas toujours recours. Ce sont en majorité les jeunes femmes noires qui sont les plus susceptibles de ne pas utiliser de contraception et conséquemment de subir une grossesse non désirée (les deux-tiers des femmes interrogées ont eu une grossesses non désirée dans les cinq dernières années).

L’introduction du planning familial en Afrique du Sud a commencé dans les années 1930 et le gouvernement de l’apartheid a mis en place des politiques d’accès gratuit à la contraception en 1963 (avec, il est vrai l’arrière pensée d’arrêter la “menace démographique” des populations noires). En 1974, alors que d’autres pays voyaient dans le développement le meilleur moyen d’arrêter l’explosion démographique, le gouvernement du Parti National décidait de renforcer son financement du planning familial. Je ne pense pas que les ratés de la contraception aujourd’hui soient imputables à un rejet de méthodes qui seraient assimilées au gouvernement de l’apartheid. L’explication est plus prosaïque: les services de planning familial ne jouent pas leur rôle. La discussion avec les femmes est réduite a portion congrue. Les soignants ont des attitudes autoritaires avec leurs patientes, imposant une méthode plutôt qu’en discutant les avantages et les inconvénients avant d’en laisser le choix aux femmes. Les infirmières rabrouent  les femmes lorsque celles-ci émettent des réserves vis à vis de telle méthode. Les jeunes femmes que j’ai interrogées rapportent souvent des attitudes très négatives des personnels du planning familial à leur encontre. Joy*, l’une des jeunes femmes de mon échantillon se plaignait de ne pas se sentir bien après l’injection, mal écoutée par l’infirmière, elle n’est pas revenue à la date prévue pour le renouvellement de son traitement et s’est retrouvée enceinte un mois plus tard…

L’avortement a été autorisé en Afrique du Sud en 1975, mais avec des conditions tellement strictes qu’il était assez rare, contrairement aux morts de femmes ayant cherché secours auprès de pourvoyeuses d’avortements clandestins. Depuis le 11 décembre 1996, le “Choice of Termination Of Pregnancy Act” (CTOPA), porté à l’époque par l’actuelle candidate à la présidence de l’ANC, madame Dlamini Zuma, permet aux femmes sud-africaines de pouvoir demander à avorter jusqu’à 12 semaines, et en étend la possibilité jusqu’à 20 semaines sous certaines conditions. Dans les faits, les services publics proposant l’avortement sont assez déficients, voire inexistants dans certaines parties du territoire. Un rapport d’Amnesty International publié récemment montre que le droit à l’avortement est loin d’être effectif sur tout le territoire. Selon les données communiquées par le Ministère de la Santé à l’organisation internationale, sur 505 centres supposés fournir ce service, seulement 264 (un peu plus de la moitié!) le font en réalité. Le rapport cite une étude effectuée par l’Université de Cape Town ou plus de 40% des femmes ayant essayé d’avorter n’avaient pas pu avoir accès à ce service dans un centre de soins public. La situation est encore pire pour les femmes en zone rurale.

La non accessibilité de l’avortement est à la fois le résultat de la clause de conscience évoquée par le personnel soignant, et d’une certaine attitude des mêmes personnels face à la demande des femmes. Le fait qu’on fasse jouer la clause de conscience n’est pas répréhensible en soi, mais le gouvernement et ses services de santé doivent faire en sorte que cela n’empêche pas ces services de fonctionner.

Les conséquences de tout cela sont multiples. Le recours aux avortements clandestins reste élevé (même s’il a beaucoup baissé depuis 1996) et met en danger les femmes et leur santé reproductive. Les inégalités se perpétuent entre celles qui peuvent avoir accès à une médecine privée où des médecins accepteront de prendre en charge les femmes ou de les orienter vers qui de droit et les femmes ne pouvant se retourner que vers le service public ou les fournisseurs de “quick abortion” dont les publicités sauvages ornent les carrefours, et qui font de très beaux macchabées.

Parmi mes informatrices, malgré le nombre élevé de grossesses imprévues, celles qui ont envisagé l’avortement sont une minorité. C’est un acte très fortement réprouvé par leur communauté. Deux (toutes deux ayant accès à une médecine privée) ont pu aller jusqu’au bout. Pour les deux autres, les procédures ont eu raison de leur décision. Hana*, jeune femme, entrepreneure issue d’un township, très décidée et ambitieuse a renoncé après qu’on lui a fait regarder une échographie de son foetus et qu’on lui en a fait entendre les battements du coeur: “à partir de ce moment-là, je n’ai pas pu aller au bout!”. Blessing*, lycéenne de 19 ans s’est vu refuser un avortement dans deux hôpitaux publics différents sous prétexte qu’elle devait venir avec ses parents (alors que l’âge de la majorité est à 18 ans). Elle a envisagé d’effectuer un avortement clandestin, mais n’est pas allée jusqu’au bout. Il était impensable pour elle que ses parents acceptent l’avortement. Malgré la déception souvent énoncée par les parents lorsqu’ils découvrent la grossesse de leur fille, celle-ci est globalement vécue comme un “don du ciel” qu’on ne peut refuser.

Pour les deux jeunes femmes, ces naissances ont eu des conséquences, même si elles sont heureuses d’être mères. Les pères sont peu présents dans le sens où l’entend la norme occidentale. Il n’y a pas cohabitation du jeune couple parental, les hommes ne sont pas acceptés à l’accouchement dans les hôpitaux publics où les salles de travail sont des salles communes. Le père du bébé de Blessing n’a pas d’argent pour payer l’ enhlabulo (compensation pour la grossesse) et donc ne joue pas de rôle auprès du bébé. La famille de Blessing lui bloque l’accès à l’enfant. Celui du bébé d’Hana ne vient voir son fils que de façon épisodique, c’est donc aux mères et à leurs familles que revient de s’occuper de l’enfant. Blessing n’a pas pu intégrer le programme universitaire qu’elle aurait souhaité. Hana essaie de jongler entre le développement de son entreprise et ses devoirs de mère. Même si sa mère est venue s’installer chez elle avec son jeune frère pour s’occuper du bébé, elle lui rappelle régulièrement qu’elle doit être là pour lui. Lui imposant de fait des contraintes qui s’accordent mal avec ses impératifs professionnels.

L’accès à des services de planning familial et la maîtrise de la fécondité font partie des objectifs de développement du millénaire. La contraception a permis aux femmes des pays développés de pouvoir envisager des carrières professionnelles et d’avoir une maîtrise de leur vie. L’Afrique du Sud a adopté, dès la transition démocratique, des lois sur l’accès à la contraception et l’avortement qui sont parmi les plus progressistes du continent. L’application de ces lois fait cependant défaut. Dans un pays où les femmes noires cumulent les handicaps sociaux du fait d’une histoire politique et de traditions qui les cantonnent aux marges de la société, ne pas leur donner accès aux instruments qui peuvent leur permettre de dépasser les conditions de leur naissance est une trahison manifeste des espoirs qu’a fait naître la chute de l’apartheid.

*Ce sont des pseudonymes

Tu seras un homme mon fils…

L’actualité du week-end dernier étant consacrée à la Journée Internationale de lutte contre la violence faite aux femmes, mon goût pour la contradiction m’a dicté d’aller creuser la question de construction de la masculinité via les écoles d’initiation. Saviez-vous que l’Afrique du Sud est probablement le pays où il y a le plus d’hommes en attente de greffe du pénis? Curieuse statistique n’est-ce pas? Mais pourquoi donc?

Il se trouve que le Mail & Guardian a consacré dans son numéro du 24 novembre un article sur les mutilations génitales dans le cadre des circoncisions rituelles d’accession à l’âge adulte des mâles Xhosa. Ce type d’article est hélas récurrent dans les médias sud-africains, tant les conséquences des écoles d’initiations peuvent être dramatiques et traumatisantes pour certains des participants.

En effet, chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Xhosa, Sotho ou Hlubi, entre 16 et 26 ans fréquentent les écoles d’initiation (soit en hiver, au mois de juillet, soit en plein été au mois de janvier). Ils y restent entre deux et quatre semaines durant lesquelles, il seront soumis à des enseignements sur les devoirs des hommes et des rituels qui feront d’eux des hommes à part entière.

La vidéo ci-après réalisée par un jeune Xhosa explique le déroulement de la période d’initiation et ses principes.

Parmi ces rituels, celui qui symbolise l’accession à la masculinité chez les Xhosa est l’ablation du prépuce par un guérisseur traditionnel. Un rite effectué sans anesthésie à l’aide d’une lame de rasoir ou d’un autre objet tranchant. Chaque année, des dizaines de morts sont à déplorer dans les écoles d’initiations. Des chiffres font état de 153 morts pour la saison 2012/2013 et 1865 entre 2008 et 2012.  Ces morts ne sont pas toutes imputables à la circoncision, certains meurent de déshydratation ou de froid, mais un certain nombre sont dues à des septicémies contractées suite à l’opération. D’autres garçons plus chanceux(sic) , ne perdent que leur pénis. Sans doute une des raisons pour lesquelles la médecine sud-africaine a effectué deux des trois premières greffes de pénis au monde…

Cette année la commission pour les droits culturels religieux et linguistiques de la province du Gauteng a décidé de ne pas autoriser la saison d’initiation pour prendre le temps de trouver une solution pour rendre les écoles d’initiation plus sûres pour la santé des participants, et pour couper court aussi à certaines dérives délinquantes. En effet certaines écoles d’initiation, déviant de leur vocation initiale, c’est à dire inculquer aux jeunes hommes une moralité conforme aux traditions et les rendre aptes à leur futures responsabilités de chefs de famille, de médiateur avec la communauté et les ancêtres etc., ont imaginé de remplacer les épreuves de brousse par des écoles de gangstérisme. Ces écoles d’initiations développent des rivalités qui mènent à des affrontements. Dans certaines, les participants devaient gagner leur statut d’initié en commettant des crimes et des délits, qui vont des menus larcins aux viols.

Certaines provinces comme le Western Cape, le Limpopo et le Mpumalanga encadrent fortement les pratiques et ont réussi à former les guérisseurs/infirmiers traditionnels chargés des circoncisions, à leur proposer des interlocuteurs en cas de questions, de problèmes. La province du Western Cape en particulier surveille les incidents dans les “écoles”. Mais les parents ou les jeunes gens ne sont pas nécessairement informés de la fiabilité de certaines écoles, ils ne savent pas forcément si les soigneurs/infirmiers traditionnels ont été briefés sur comment minimiser les risques de leur pratiques. Les gardiens de la tradition refusent la circoncision médicale qui serait effectuée par des professionnels en dehors de l’école d’initiation car celle-ci ne performerait pas la même fonction dans le rite de passage.

Malgré les risques et les accidents, peu de familles renoncent à envoyer leurs adolescents en “initiation school” et peu de jeunes gens les refusent. Passé un certain âge, ne pas avoir été initié pour un jeune homme devient un vrai problème dans sa communauté et sa famille. Ne pas être circoncis c’est rester un petit garçon aux yeux de sa communauté. La circoncision dans le bush ou sur la montagne, avec des lames de rasoir ou des coupe-choux plus ou moins bien aiguisés est le symbole de l’accession à l’âge d’homme. Celui qui ne pleure pas montre qu’il a renoncé à l’enfance. Cette cérémonie marque au point que Nelson Mandela y fait allusion dans ses mémoires, et que l’artiste sud-africain Colbert Mashile a fait de la réflexion sur traditions et culture un des thèmes de son travail.

Les milliers de morts ou mutilés du fait de la persistance de ces coutumes posent l’éventualité de la suppression pure et simple de ces pratiques. Comme le mentionne un des interviewés de l’article du Mail & Guardian, membre de la commission de réflexion sur les écoles d’initiation, on peut s’interroger sur le bien fondé d’une pratique culturelle lorsque sa réalisation met en danger des individus, et qu’elle se traduit par des morts ou des mutilations.

Une loi interdisant les écoles d’initiation serait théoriquement possible, mais elle contreviendrait à la non discrimination du fait de la culture inscrite dans la constitution sud-africaine. Un des rois Xhosa a d’ailleurs violemment critiqué qu’on puisse évoquer l’éventualité de mettre fin à une pratique millénaire. Un défenseur souligne qu’en supprimant l’initiation, on rendrait celle-ci clandestine car les communautés n’y renonceraient pas et qu’on augmenterait le risque d’accidents. La solution serait donc dans un contrôle accru, et dans le financement par l’assurance santé publique des greffes de pénis.

Cette nouvelle controverse illustre bien les tendances shizophrènes de l’exemplaire constitution du pays. Le respect des cultures d’origine est un des piliers de la nouvelle Afrique du Sud. Cependant certains aspects culturels peuvent mettre en danger des vies, attenter gravement à l’identité des personnes. Le jeune homme interviewé par le Mail & Guardian n’a plus de pénis depuis une dizaine d’années, ce qui ne fait pas qu’entraver sa vie sexuelle et reproductive mais a des conséquences quotidiennes invalidantes.

Un aspect moins évoqué de ses écoles d’initiation est le fait qu’elle perpétue des rôles très genrés qui renforcent le pouvoir patriarcal au sein des familles, et excluent d’emblée les femmes comme dépositaires de toute propriété, pouvoir de décision sur les grands évènements concernant la communauté (les conseils de village sont masculins, la médiation avec les ancêtres est masculine). Pour des garçons dont l’orientation sexuelle ne serait pas l’hétérosexualité, les écoles d’initiations présentent un risque, avec des “mesures correctives” visant à reprogrammer les préférences sexuelles. Un film abordant le thème de l’homosexualité dans les écoles d’initiation “Inxeba” qui a été choisi pour représenter l’Afrique du Sud aux Oscars a été interdit de diffusion à Port Elizabeth, suite à l’intervention d’un roi Xhosa qui en trouvait le thème insupportable et insultant pour son peuple.

La construction de la masculinité en Afrique du Sud est une vraie question lorsqu’on voit l’ampleur des violences faites aux femmes et l’intolérance homophobe de certaines parties de la société. C’est aussi un thème récurrent du travail très intéressant de Hudzanai Chiurai, artiste zimbabwéen très éclectique dont j’ai piqué quelques oeuvres exposées au Zeitz Mocaa pour illustrer cet article. Comment produire une masculinité non toxique (et pas seulement pour les femmes)? Est-il possible de travailler sans heurter les communautés traditionnelles? Un défi que le gouvernement, empêtré dans sa cuisine pré-électorale n’est pas vraiment près de relever…

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In Memoriam Michael Komape…

Cela vous a peut-être échappé, mais aujourd’hui, 19 novembre, nous célébrons la journée mondiale des toilettes! “Happy #WorldToiletDay !” ai-je pu lire sur les différents fils des réseaux sociaux que je suis. J’aurais pu trouver ça risible, encore une de ces commémorations internationales comme il y en existe tellement…. mais compte-tenu de l’actualité locale, cette journée mondiale des toilettes 2017 revêt une tonalité particulièrement sombre.

Depuis quelques jours se tient à Polokwane, capitale du Limpopo, le procès intenté au service de l’éducation de cette province et au National Département of Basic Education par la famille de Michael Komape, petit écolier décédé il y a trois ans, alors qu’il avait cinq ans, dans des conditions particulièrement atroces, dans les toilettes de la Mahlodumela Primary school. Michael venait de faire sa rentrée à l’école quelques jours plus tôt. Le 20 janvier 2014, ne le trouvant plus, le directeur de l’école appelle la mère qui retrouvera son fils noyé dans les excréments humains des “pit toilet”  de l’établissement (vous avez vu “Slumdog millionaire”? c’est le même principe, des planches trouées sur une fosse). Les planches pourries se sont effondrées sous le poids du petit garçon dont seule la main tendue cherchant de l’aide surnageait au dessus de la fange…

Les parents sont représentés et aidés par l’association Section 27 qui se bat pour la reconnaissance des droits des citoyens à l’accès à ce qui nous paraît basique en tant qu’européens: eau courante, alimentation, services de santés etc… Le département de l’éducation a fait la sourde oreille devant les plaintes des parents, arguant que ce n’était pas leur faute et qu’il s’agissait d’un mauvais concours de circonstances. Le représentant de l’Etat essaie de dépeindre un portrait de la famille endeuillée comme une famille seulement intéressée par le bénéfice pécuniaire qu’elle pourrait tirer d’un tel procès…

Les autorités provinciales ont cru qu’offrir les rafraîchissements et la nourriture pour les funérailles de l’enfant suffirait au dédommagement des parents. Puis quelques mois avant l’ouverture du procès, elles ont proposé un règlement à l’amiable que la famille a refusé. Aujourd’hui, plutôt que de reconnaître leurs torts et de présenter des excuses à la famille, les services de la province et de l’état essaient par tout les moyens d’échapper à leur responsabilité. La ministre de l’éducation du Limpopo allant jusqu’à déclarer dans une interview que si l’enfant était mort c’était la volonté de Dieu, et qu’elle n’était pas Dieu…

Le procès doit durer jusqu’au 28 novembre et on n’en connaît pas les conclusions par avance, mais cette histoire est assez emblématique de l’état de la “nouvelle Afrique du Sud” et révèle à quel point l’Ubuntu est plus un slogan qu’une véritable ligne de conduite pour les responsables politiques de ce pays. Encore une fois sont révélés l’incompétence, l’indifférence au sort des plus démunis et le refus par les autorités d’endosser les responsabilités de leur charge.

L’accès à l’eau courante et aux systèmes d’évacuation des eaux est loin d’être généralisé en Afrique du Sud. Ceux qui empruntent les routes longeant les townships ou les “informal settlements” sont habitués aux silhouettes familières de ces parallélépipèdes en plastique qui servent de toilettes publiques et qui sont régulièrement (ou non) vidés et remplacés par les services publics.

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Ce qu’on ne réalise pas pour autant c’est que certains services publics ne disposent pas d’installations sanitaires, et qu’un certain nombre d’écoles notamment, n’ont, soit pas de toilettes du tout, soit ont recours à ces “pit latrines” dangereuses et inadaptées pour les enfants.

Depuis 2010, soit quatre ans avant la mort de Michael Komape, l’association Equal Education qui est partie prenante au procès au côté de Section 27, a régulièrement alerté les autorités sur le manque d’équipements sanitaires des écoles sud-africaines. En 2012 Equal Education a traîné la ministre de l’éducation au tribunal pour la contraindre à publier des normes minimales d’équipements et de sécurité pour les infrastructures scolaires. Ces normes ont été édictées en 2013, sans amélioration notable.  En 2017, les statistiques du rapport du “National Education Infrastructure System” montrent que plus d’une école sur 6 utilise encore des “pit toilets” (4567 écoles sur 23 495). 45 écoles (toutes situées dans l’Eastern Cape) n’ont pas de toilettes du tout.  Trois ans après la mort de Michael Komape, un accident semblable pourrait se reproduire dans une de ces 4500 écoles…

Ces dernières semaines ont vu la résurgence de discussions sur la suppression des frais de scolarité pour les étudiants de l’enseignement supérieur. Certains étudiants ont essayé de re-jouer #FeesMustFall en perturbant les examens, et un conseiller de Jacob Zuma (et ex-petit ami d’une de ses filles) a sorti de son chapeau un plan qui permettrait de financer totalement les études supérieures. Ce plan est une des cartes jouées par le clan Zuma pour essayer de s’attirer les faveurs de l’opinion. A la lumière du procès de Polokwane, on peut se demander quelle est l’urgence de consacrer des fonds publics aux universités quand les établissements publics d’éducation primaire ne peuvent même pas offrir à leurs élèves des installations et des infrastructures où ils soient en sécurité.

 

Quelle place pour le consentement dans la politique de santé publique sur le sida en Afrique du Sud?

J’ai très peu évoqué sur ce blog le problème de santé publique majeur dans ce pays: celui de la prévalence du SIDA. C’était un oubli calculé. Je voulais éviter de tomber directement dans le cliché: “décrivez nous l’Afrique du Sud en trois chapitres: 1) la sécurité, 2) le racisme, 3) le SIDA”… Par ailleurs c’est vrai que dans ma vie quotidienne d’expatriée vivant dans les banlieues nord de Johannesburg je suis peu confrontée à cette réalité. J’ai pourtant eu l’occasion d’approcher un peu le sujet, qui ne peut qu’intéresser une sociologue “de la santé”. J’ai assisté à quelques présentations dans des séminaires de travaux sur l’histoire de l’épidémie, et le département sociologie d’UNISA (une université de Pretoria pour laquelle je fais de petits boulots) m’a demandé d’évaluer deux mémoires de masters d’étudiants en “Social Behaviour studies on HIV & AIDS”. Et comme c’est Le problème numéro un de santé publique je suis allée assistée à la matinée de présentations organisée par l’Unicef le jour du #worldaidsday2016 .

Cela ne suffit pas à faire de moi une experte, loin de là, mais cela m’a permis de constater que des notions que je considérais comme universelles et acquises, comme l’alpha et l’oméga de l’éthique médicale, n’avaient pas forcément cours dans ces contrées australes. La constatation la plus marquante pour moi, peut-être compte-tenu de mes recherches passées, était l’absence totale du mot “consentement” des débats ou discussions. Alors que  depuis les années 70 et la révélation des pratiques scandaleuses de certaines spécialités médicales ou des protocoles des essais thérapeutiques (stérilisations forcées ou utilisations de populations vulnérables comme cobayes pour des recherches “médicales”), la médecine occidentale a fait du consentement éclairé la pierre angulaire de sa pratique, ici, cela ne semble pas être une notion pertinente. Ou peut-être ne suis-je pas allée aux bons endroits. Je vais commencer par restituer rapidement les faits saillants sur l’histoire de l’épidémie en Afrique du Sud, j’évoquerai ensuite les faits qui m’ont marquée lors de la matinée de l’Unicef.

Les plus âgés d’entre nous ne peuvent ignorer que l’épidémie SIDA en Afrique du Sud a fait l’objet d’un énorme déni, sous la présidence de Thabo Mbeki… Le président Mbeki, avant de faire machine arrière et lancer une campagne de financement public des traitements anti-rétroviraux pour tous les africains du sud avait soutenu un certain nombre de thèses totalement farfelues sur la maladie. En mars 2016, un expert travaillant pour les Nations Unies a d’ailleurs déposé une plainte contre Thabo Mbeki auprès du Tribunal Pénal International, arguant que le retard pris par Mbeki sur les antirétroviraux aurait causé la mort de 300 000 personnes. En effet depuis 1998 en Afrique du Sud une association d’activistes appelée la Treatment Action Campaign faisait activement campagne pour le remboursement des anti-rétroviraux dans le pays, appels qui ne seront entendus que fin 2003. Une perte de chance pour la population d’un des pays les plus touchés au monde par le virus.

Ce sont surtout les témoignages que j’ai entendus à la conférence Unicef sur le Sida chez les enfants et les adolescents qui m’ont touchée. Les chiffres d’infection par le virus du Sida chez les adolescents en Afrique sub-saharienne sont extrêmement inquiétants. Le premier témoignage émanait d’une femme remarquable, une namibienne, Livey Van Wyck, qui a contracté le SIDA en 2001, lorsqu’elle avait 17 ans. Elle ne savait pas ce qu’était le Sida, ne voulait pas dire à sa mère qu’elle était enceinte, mais lorsque cette dernière l’a découvert, elle a fait ce que toute autre mère aurait fait, elle l’a amenée consultée au dispensaire local. Là on a fait procéder à un certain nombre d’examens et de tests, et, nous dit Livey Van Wick, elle ne savait pas quels tests on lui avait fait. Quelques semaines plus tard, elle revient au dispensaire et elle rentre dans le cabinet du médecin avec sa mère (!). Dans le cabinet du médecin se trouvait également une infirmière et un pasteur (!!!!). Devant tout ce beau monde, le médecin lui annonce qu’elle est séropositive et le pasteur d’enchaîner sur le péché et le repentir, la damnation etc. Visiblement, vu la suite, le médecin a dû également lui parler des antirétroviraux, mais son souvenir le plus vif, c’est le sermon du pasteur. Rentrée chez elle, elle devient une pariah. Elle est renvoyée de son école (qu’elle adorait), elle a interdiction de manger avec les mêmes couverts que ses frères et soeurs, interdit pour eux de boire dans les mêmes verres, de partager des bouteilles d’eau etc. Pour sa famille, elle devient la brebis galeuse et doit mourir dans les mois à venir. Elle entend sa mère parler avec ses tantes de la préparation des funérailles (à 17 ans), qui va être invité, qui doit amener la vache qu’on tuera pour nourrir tout ce beau monde… Mais elle ne meurt pas. Au bout de quelques mois, sa mère lui fait comprendre qu’elle est un embarras pour toute la famille, que le voisinage la regarde de travers et qu’elle doit s’en aller. Elle la met à la porte et lui recommande d’aller vivre chez sa grand-mère sans même lui donner d’argent pour le transport. Livey fait du stop et sa grand-mère s’avère être la première personne qui la traite comme un être humain depuis l’annonce du diagnostic. Elle la fait rentrer dans sa maison et s’occupe d’elle et du bébé à naître. Grâce aux antirétroviraux financés par un programme de l’Unicef, le bébé naît sans le virus. Et la jeune mère survit. Cependant elle découvrira trois ans plus tard que les médecins, pendant sa césarienne, en ont profité pour lui ligaturer les trompes…  sans évidemment lui demander si, à 18 ans, elle pensait avoir d’autres enfants… Comme c’est une jeune femme énergique, elle retourne au village dont elle a été bannie et se bat contre les préjugés entourant les séropositifs. Son caractère étonnant et la maturité qu’elle a acquise pendant cette épreuve la feront élire plus jeune maire de Namibie. Elle continue aujourd’hui à travailler inlassablement pour ce qui est devenu sa cause, son fils est devenu adolescent et est toujours séronégatif.

L’histoire de cette jeune femme est très édifiante et est une “success story”, mais elle soulève quand même des questions quant à pratique des personnes qui dévoilent les résultats des tests. Je sais bien qu’en Afrique l’individu a moins de poids que la communauté, mais pour ce genre de nouvelle, est-il nécessaire qu’elle soit annoncée devant une assistance aussi nombreuse? Le conflit adolescente enceinte-mère est classique, il rajoute de la complexité à l’annonce. Quant à la présence du pasteur, elle s’explique par l’extrême religiosité des personnes en Afrique Australe mais elle est difficile à concevoir pour des yeux occidentaux.

Ce témoignage très fort a été suivi de témoignages plus courts de jeunes gens dans la salle, dont je ne saurais évaluer l’âge qui disaient que le stigmate était toujours présent, qu’ils avaient été rejetés par leur famille suite à la découverte de leur séropositivité. Presque quinze ans après la décision du gouvernement sud-africain de financer les traitements pour tous, le sida est une maladie qui isole et exclut. Selon les experts présents, c’est cette stigmatisation qui fait que les personnes ne se font pas tester et ne sont pas sous traitement. Les deux maîtres mots de cette conférence étaient donc la nécessité des tests et l’éducation. La possibilité d’un auto-test semblait une voie prometteuse, permettant dans un premier temps aux personnes ayant pris des risques d’évaluer s’il convient de se faire tester ou non. Les participants se sont aussi félicités des nouvelles possibilités de prévention avec le PrEP et les prochains essais de vaccin.

Evidemment, je ne suis pas une experte sur les politiques de santé publique de lutte contre le sida, mais l’absence de toute forme de discussion sur le consentement, où même le fait que le consentement des personnes aux tests, aux traitements ne soit jamais évoqué, ne serait-ce qu’en passant juste pour dire qu’il est incontournable mais que ce n’est pas le sujet m’a laissée perplexe. Alors je suis allée voir sur Internet, et là quelques recherches m’ont appris que depuis 2010, le test HIV n’était pas obligatoire mais qu’il était systématiquement proposé aux femmes enceintes en Afrique du Sud et qu’elles devaient s’y opposer activement pour ne pas l’avoir. Une étude de l’association Aids Legal Network s’est intéressée à l’expérience qu’en avaient les femmes et a trouvé (ce qui ne m’étonne pas vraiment) que le droit des femmes a une information claire et un consentement éclairé était bafoué, que les femmes interrogées s’étaient senties obligées de faire le test, que les pratiques des soignants étaient “humiliantes, non-respectueuses et abusives”. Elles exprimaient par ailleurs des réserves sur le fait que les résultats des tests étaient donnés sans aucun souci de confidentialité, avec des portes ouvertes ou du personnel soignant qui allait et venait, que les soignants les poussaient à révéler leur séropositivité à leur entourage, et que la révélation d’une séropositivité pouvait amener dans le cadre familial ou la communauté à des abus psychologiques ou physiques, à une stigmatisation difficiles à vivre. Une étude Amnesty International de 2014 montre qu’à cause de ces pratiques, et de la crainte d’être testées sans leur consentement, des femmes ne se présentent pas aux dispensaires pour recevoir des soins prénatals et en meurent…

La question du consentement n’est donc pas à prendre à la légère… Vu de la direction des grands organismes internationaux et des services de santé publique avec lesquels ils collaborent, la logique du tester tous et traiter tous paraît la solution la plus rationnelle. Mais quelle en est la conséquence pour les individus, dans leur vie quotidienne et leur communauté?  Je voudrais conclure sur une citation extraite du roman de Gil Courtemanche “Un dimanche à la piscine à Kigali”, une réponse faite par une prostituée ruandaise à l’infirmière québécoise qui lui amène l’enveloppe avec les résultats de son test…

“Vous êtes gentils mais inutiles. Je ne veux pas savoir ce que dit l’enveloppe. Séropositive, je meurs. Séronégative, je meurs. Vous nous regardez, vous prenez des notes, vous faites des rapports, écrivez des articles. Pendant que nous mourrons sous votre regard attentif, vous vivez, vous vous épanouissez” p 210