Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.

 

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Vivre avec rien… la sobriété (mal)heureuse?

Une fois n’est pas coutume, cette semaine j’ai décidé de vous parler d’un livre “Eating from one pot”*. Ce livre est le compte-tenu d’une recherche menée par Sarah Mosoetsa, du département de sociologie de l’université de Wits. Elle s’intéresse aux stratégies d’existence/de survie des familles pauvres dans deux townships du Kwazulu-Natal.: Enhlalakahle et Mpumalunga.

On échappe rarement à deux narratifs opposés sur la pauvreté: celui de la lutte impitoyable pour la subsistance ou celui de la formidable solidarité de ceux qui manquent de tout mais pour lesquels l’entraide est la clé de voûte de la survie. Les romans “Dog eats dog” ou “After tears” de Niq Mhlongo, un auteur que j’apprécie beaucoup, offrent une vision ironique de la débrouillardise ordinaire de l’habitant des townships. Ses récits montrent régulièrement des jeunes hommes extorquant, à force de roublardise, une partie de l’argent que leur mère ou tante économisait pour le loyer du domicile familial, et allant tout dépenser en joints ou en alcool, mais également des jeunes femmes échangeant des faveurs sexuelles contre de l’argent.

“”Oh Dingz, I nearly forgot. Your brother left some money for you to pay for the electricity and rent at the municipality office” said my aunt “that is, if you have the time?” I hesitated; I could see a way out of my cashless situation; I could use the rent money to celebrate elections and then get Dunga to bail me out when he got paid at month-end” Niq Mhlongo, Dog eats dog. Kwela Books.

Mais, si le regard du romancier est acéré et se nourrit d’un sens de l’observation remarquable, il lui manque la profondeur de l’enquête sociologique.

L’enquête de Sarah Mosoetsa est très intéressante parce qu’elle déploie, grâce à sa connaissance des terrains toutes les dimensions de la vie dans les townships qu’elle a patiemment observés et dont elle a longuement interrogé une centaine d’habitants. L’ouvrage nous permet de comprendre comment la pauvreté a pu se développer dans cette région suite à la transition démocratique, et comment cette pauvreté est vécue par les familles, et conduit à des tensions et des conflits autour de la répartition des ressources et des rôles familiaux, qui pourraient être des éléments d’explications des violences endémiques des township.

Les townships étudiés ont la particularité de se trouver à proximité de villes où fleurissaient les industries textiles et de la chaussure avant la chute de l’apartheid. L’embargo décrété par les puissances occidentales contre le régime de l’apartheid avait contraint le pays à developper une industrie qui employait à l’époque la moitié des habitants de Mpumalunga et Enhlalakahle. Avec la chute de l’apartheid et la signature des accords du GATT à Marrakech en 1994, ces industries n’ont plus été protégées de la concurrence extérieures et ont été amenées à fermer où à se délocaliser. Nombre des travailleurs se sont alors trouvés sans emploi et sans revenu fixe. Les entreprises fermant ont parfois octroyé à leurs employés une indemnité, mais celle-ci a vite été engloutie, en l’absence de perspective de ré-emploi. Les politiques économiques”progressives”et d’allègement de la pauvreté des gouvernements post-transition démocratique n’ont guère porté leurs fruits. Si quelques familles ont eu des trajectoires “ascendantes” ce n’est pas la majorité. La majorité reste enkystée dans une pauvreté dont on ne voit pas l’issue.

Les groupes familiaux se sont alors reconstituées essentiellement en se regroupant autour d’un parent possédant une source de revenu stable et/ou un logement. Ces regroupements sont le résultat de choix plus pragmatiques qu’affinitaires.  De plus en plus souvent dans les townships, les grands-mères qui sont devenues ce point central à la non-désintégration de la famille et des individus, parce qu’elles perçoivent une allocation de l’état à partir de 60 ans (environ 800 rands, soit 60 Euros), laquelle allocation sert de revenu de base à toute la famille. Les familles interrogées par la chercheuse (bien que les trajectoires sont diverses) disposaient en moyenne de 800 rands par mois. Les allocations perçues par les mères de jeunes enfants (300 rands par enfant)  viennent également en complément.

Le rétrécissement des revenus est source de tensions et de conflits, voire de violences intra-familiales. Comment faire vivre un groupe familial contraint à la cohabitation de trois générations sur 800 rands par mois? Les tensions vont avoir lieu autour de la répartition des (maigres) ressources disponibles. La dépense principale est la nourriture, composée seulement des basiques pap (bouillie de maïs), thé et sucre. Les dépenses pour l’éducation (uniformes ou livres pour les écoliers) et la santé sont non prioritaires. Parfois les familles ne peuvent plus payer leurs notes d’électricité (la moitié des familles interrogées) et elles ont recours à des branchements sauvages ou utilisent la paraffine pour s’éclairer.

Lorsque la famille possède une cour, les femmes essayent de faire pousser quelques légumes pour améliorer l’ordinaire. Les membres de la famille participent à une économie informelle, échange de services entre voisins, et activités plus ou moins légales. Mais très souvent si les filles sont censées partager avec le reste de la famille leurs revenus, il n’en est pas de même pour leurs frères ou leurs pères. Les jeunes femmes percevant une allocation pour jeune enfant (méprisamment appelé “Imali yeqolo”, l’argent gagné avec son dos, par l’ex-ministre des finances Malusi Gigaba) sont censées la partager avec la famille et son vivement prises à parti si elles ne reversent pas tout dans la caisse commune.

Les familles propriétaires d’un logement de plusieurs pièces en sous-louent pour s’assurer un revenu complémentaire via les loyers. Les femmes vont faire de menus travaux, planter des légumes dans un bout de jardin le cas échéant. Elles vont aussi faire du bénévolat dans des associations souvent liées à des églises qui pourront leur apporter quelques gratifications. Certaines jeunes femmes vont échanger des services sexuels contre de l’argent ou de la nourriture, la précarité alimentaire étant la norme.

Les hommes, dans la très patriarcale culture zouloue, sont traditionnellement les principaux pourvoyeurs de la famille. Ils se retrouvent humiliés de ne plus pouvoir remplir leur fonction et s’adaptent moins facilement à un autre rôle. “Ma femme ne me respecte plus” dira l’un des interviewés à la chercheuse. Et il refusera de détailler à une femme (la chercheuse) l’usage qu’il fait de l’argent dont il dispose. Sa femme se prêtant à l’interview investit tout ce qu’elle gagne pour la famille et la maison. Les femmes sont moins affectées dans leur identité que les hommes par la perte d’emploi formel. Mais en tant que responsables de l’espace domestique, leur disponibilité pour produire des revenus dans l’économie informelle est moindre, ayant toujours à s’occuper des tâches ménagères, des enfants et fournir un repas par jour aux membres de la maisonnée. De fait la position des femmes se renforce, ce qui est très mal admis par les hommes de la maison.

« Men frequently compensate for their sense of powerlessness by exerting power over women. Zulu tradition is frequently invoked in order to justify the subordination of women and to reassert the position of the man as the ‘natural’ head of the household”

Ne trouvant pas leur place/rôle dans la maison, certains hommes vont extorquer des fonds à leurs mères/femmes/filles pour aller passer leur temps au shebeen (troquet local).

La fonte des revenus a fait disparaître également les instances de socialisation et d’entraide. Sans revenus réguliers, plus question de verser quelques centaines de Rands à un syndicat ou à une église. Dans “Dog eats dog”, le héros mentionne que sa tante ne va plus à l’église qu’une fois qu’elle a reçu sa pension à la fin du mois car elle avait été aperçue ne donnant que cinq rands à la quête alors que le tarif règlementaire était de dix rands. L’humiliation conséquente à sa stigmatisation par le pasteur l’avait fait renoncer à aller aux offices lorsqu’elle n’avait pas dix rands sur elle… Les associations qui prospèrent sont les associations informelles qui ne demandent pas de cotisation fixes que les familles ne peuvent plus leur verser.

Si la solidarité qui peut émaner des interviews est admirable, force est de constater que c’est une solidarité plus contrainte que volontaire. Les grands-mères avouent un état d’épuisement et de lassitude à porter leur famille à bout de bras. Il y a un seuil à partir duquel, il n’est pas humainement possible de “faire mieux avec moins”…

« The biggest challenges facing older people today in these communities does not come as much from the challenges of old age – ill health and death- as from domestic violence and abuse – emotional, financial, physical and psychological. The perpetrators are mostly the victims’ children and grandchildren. The motive is usually their desire to get access to the older person’s pension money.”

Les échecs des politiques de créations d’emplois et l’économie quasi-stagnante en Afrique du Sud ne laissent pas présager d’évolution positive possible. L’auteure met en évidence l’effet pervers du système des allocations qui bénéficient en priorité aux femmes ayant des jeunes enfants et aux grands-mères, qui les rendent vulnérables aux maltraitance des hommes de la famille. (L’allocation vieillesse pour les hommes n’est perçue qu’à partir de 65 ans et compte-tenu des tendances démographiques, ils sont moins nombreux à partir de cet âge-là).

Quelles solutions à ces situations dramatiques? L’auteure plaide pour une refonte du système d’allocations, voire pourquoi pas de la mise en place d’un revenu universel comme cela a été fait en Namibie. Mais la Namibie compte 2,5 millions d’habitants et l’Afrique du Sud vingt fois plus… Dans un pays dont la dette publique est très élevée, et dont la capacité d’emprunt est affaiblie, plusieurs agences de notation ayant dégradé le ratio de la dette, il resterait à trouver les ressources pour financer une telle mesure.

La lecture de cette recherche permet de mieux comprendre les stratégies de subsistance dans les deux townships, et met en exergue le rôle crucial des aides sociales dans la survie des familles pauvres. A la lumière de ce livre, on comprend mieux le drame qu’aurait été la défaillance de SASSA (l’organisme qui délivre chaque mois leur aide sociale aux dizaines de millions de bénéficiaires).

Il aurait été intéressant de lire des études de cas similaires dans les townships des grandes métropoles, plus proches de bassins d’emplois potentiels, mais aussi plus mélangés et plus peuplés.  Il faudrait comparer les stratégies de subsistance des sud-africains pauvres qui ont droit à ces aides sociales minimales, et des immigrés plus ou moins légaux sans ce filet de sécurité. Quelle est la part de la solidarité familiale/communautaire? Des activités illégales? Cela permettrait peut être de comprendre dans quelle mesure les violences xénophobes régulières dans les townships peuvent être attribuées à la concurrence autour de ressources rares.

* “Eating from one pot The dynamics of survival in poor South African households” Sarah Mosoetsa Wits University Press 2011

 

 

 

Cape Town #DayZero, chronique d’une catastrophe annoncée…

L’évocation de la sécheresse sur la plus célèbre cité d’Afrique du Sud, la “Cité Mère” comme l’appellent les locaux, est récurrente depuis quelques mois. Les hivers 2016 et 2017 ont connu une pluviométrie anormalement basse depuis au moins les années 1930, ce qui a fait le bonheur des vacanciers mais n’a pas permis de remplir les barrages construits pour alimenter en eau l’agglomération. La menace semblait vague, mais s’est rapprochée avec la diffusion, de plus en plus régulière, et de plus en plus pressante de recommandations pour économiser la précieuse ressource.

Dès le printemps, les habitants de Cape Town ont été enjoints à ne plus arroser leur jardin, ne plus laver leurs voitures, de se doucher avec un seau et de récupérer l’eau dans une bassine… de recycler l’eau des douches dans les toilettes, restreindre le nombre de machines, ne plus tirer systématiquement la chasse d’eau dans leurs toilettes… A mesure que la date fatidique se rapproche, la consommation maximale autorisée par personne se réduit (les contrevenants s’exposaient jusqu’à présent à des pénalités financières). Depuis le 1er février 2018, la consommation maximale autorisée par personne a été restreinte à 50 litres par jour.

Le passage à la nouvelle année a ravivé les débats avec l’approche du (moins en moins) théorique Day Zero, le jour où les robinets de la cité ne seront plus approvisionnés en eau pour préserver le fond des barrages et le réserver aux usages prioritaires, comme les services de santé. Les médias et les réseaux sociaux s’enflamment, entre prévisions apocalyptiques, dénonciations, querelles de clochers, belles histoires de solidarité de quartier, embrouilles politiques, et j’en passe…

Il serait drôle mais sans véritable intérêt de faire l’inventaire des théories les plus farfelues, des narratifs les plus inventifs et des solutions les plus astucieuses pour économiser/recycler l’eau trouvées sur le net ou dans les médias locaux. Sauf à vouloir écrire le prochain blockbuster Nollywoodien (et pourquoi pas?)… On imagine bien que fournir de l’eau à 3,75 millions d’habitants dans une métropole aussi étendue est déjà un casse-tête en temps ordinaire…

Quelques réflexions suscitées par la crise de l’eau à Cape Town…

Peu importe la date exacte de #DayZero. On perdrait son temps à se raccrocher aux annonces faites de l’avance de deux jours ou au recul de quatre, dix, voire quinze jours en fonction de la consommation quotidienne des capetoniens, du rationnement de l’agriculture, ou la survenue improbable d’un gigantesque orage remplissant les quatre barrages approvisionnant la ville. Cela ne change rien au fait que les barrages seuls ne suffiront plus à terme pour l’approvisionnement courant en eau des habitants de la ville dans un futur très proche.

Une remise en question grandeur nature des modes de vie du monde développé…

Depuis des années nous sommes régulièrement alertés sur les risques que font courir aux ressources de notre planète l’augmentation de nos exigences de vie, et le nombre croissant d’habitants appartenant à une classe moyenne globale avide de faire valoir ses droits à la consommation. La sécheresse exceptionnelle que subit le Cap ne fait que mettre en évidence ce que nous nous sommes obstinés à ne pas voir: les ressources de la planète sont limitées, et il va falloir apprendre à faire avec. Un exode massif et un abandon total de la Cité Mère comme autrefois les cités Mayas pour manque d’eau est peu probable. Mais on ose espérer que les autorités sauront prendre la mesure du phénomène et proposer des solutions adaptées, non seulement pour gérer la crise, mais aussi l’après-crise pour éviter la répétition d’épisodes potentiellement dangereux pour la ville et ses habitants les plus vulnérables.

Ce que pointe cette crise, et cela ne concerne pas seulement l’une des villes les plus emblématiques du continent, c’est le danger qu’il y a à ne pas réfléchir en amont à la planification des villes et aux moyens de leur assurer des infrastructures durables et des moyens de ne pas gaspiller des ressources de plus en plus rares. Les grandes villes sud-africaines ont fait le pari de ne s’approvisionner principalement qu’à partir de barrages dépendants de l’eau de pluie. Ceux-ci ne suffisent pas à répondre à la demande. Par ailleurs les infrastructures de distribution sont dans un état pitoyable, un volume impressionnant d’eau se perd dans les tuyaux avant d’atteindre ses destinataires finaux. Enfin les eaux usées sont peu réutilisées et ne font plus l’objet de traitements adéquats. Le ministère of Water and Sanitation, en charge des problèmes d’eaux, ne publie même plus de rapport sur le sujet tant les installations sont dans un état de dysfonctionnement avancé…

Un rappel que la politique ne peut pas se contenter de se donner en spectacle…

La crise de l’eau à Cape Town a vite tourné à la bataille politique. A mesure que Day Zero apparaît plus probable, les moyens mis en place par l’actuelle mairie de la ville alors que le début de la crise date de 2016, paraissent manquer d’ampleur. La mairie a eu beau jeu de rejeter la responsabilité au Ministère national “Water and Sanitation”, arguant que la fourniture d’eau était du ressort des autorités nationales, les autorités locales n’ayant qu’à en assurer la distribution, cela ne fait pas mouche auprès d’habitants confrontés à la pénurie.

A plusieurs reprises des solutions de désalinisation d’eau de mer ont été proposés/invoqués mais jamais mis en place. La ministre Nomvula Mokonyane a annoncé dimanche la mise en place de forages dans les nappes phréatiques dans les Cape Flats et d’autres quartiers, mais ceux-ci ne permettront d’injecter de l’eau dans le système de distribution qu’à partir du mois de mai (au mieux). Avec un arrêt de la distribution d’eau mi-avril, cela va rendre les dernières semaines de ce mois cruciales.

Le gouvernement ANC n’est pas mécontent de voir s’enfoncer dans la panade une municipalité et une province tenues par leur adversaire politique du DA (Democratic Alliance), qui s’est trop longtemps prévalu de sa bonne gestion. L’ANC conteste même la notion de #DayZero y voyant une manipulation politique de son adversaire. Le DA organise régulièrement des points presse sur la crise, a écarté la maire du Cap de la gestion de crise, mais semble incapable d’avancer des solutions concrètes. La twittosphère a largement ironisé quand une conférence de presse la semaine dernière a abouti au lancement d’un mot-dièse #defeatingdayzero… Combattre la sécheresse avec un hashtag et de batailles de tweets, un peu court non?

La mésentente des deux principales formations politiques sur une question aussi cruciale que celle de la fourniture de l’eau à tous les citoyens risque d’avoir des conséquences catastrophiques pour les plus vulnérables.

Selon que vous serez puissant ou misérable…

La crise remet en avant la magnitude des inégalités dans la Cité Mère et si tous sont frappés par le manque d’eau, certains sont plus égaux que d’autres… Ville emblématique, symbole de l’art de vivre sud-africain (blanc), de la branchitude, et lieu de villégiature des puissants de ce monde Cape Town est aussi une ville où les contrastes entre les quartiers sont saisissants, je l’avais évoqué ici.

Les habitants ont réagi différemment aux restrictions demandées. Un tiers seulement des résidents auraient respecté la limite de 100 litres par jour. La discorde entre les deux partis et l’antienne de l’ANC que #DayZero serait une invention du DA pour attirer l’attention ne facilite pas la mobilisation de tous.

La population du Cap se divise désormais en deux: ceux qui ont un plan B (ou ont les moyens d’avoir un plan B) et les autres…

Comme en Europe aux temps des grandes épidémies, les riches auront toujours la possibilité de fuir la ville. Certains envisageraient de se relocaliser temporairement, le temps de la résolution de la crise.

Certains habitants, à Cape Town comme dans les autres villes d’Afrique du Sud, ont accès à l’eau des nappes phréatiques, ayant fait installer, à leurs frais, un puits chez eux. Pour eux, la corvée d’aller chercher de l’eau dans des bonbonnes ou des jerricans aux points de distribution sera allégée. Théoriquement, ils sont censés le déclarer aux autorités et payer pour leur consommation, dans les faits, il sera sans doute difficile aux autorités de les repérer. Pour ceux qui n’ont pas de puit (“borehole”), restent les possibilités d’installer un dispositif de recueil de l’eau de pluie (mais il ne doit pas pleuvoir avant juin) ou de transformer leur piscine en réservoir d’eau le jour où les robinets cesseront d’en distribuer. Des tutoriels existent sur Internet et circulent d’ores et déjà.

A Cape Town même, les habitants des townships seront les plus affectés par le manque d’eau. Pas vraiment la possibilité de transformer la piscine en réservoir pour subvenir aux besoins de tous les jours. Pas les moyens non plus de faire installer un réservoir permettant de stocker l’eau pour les mauvais jours.

Les 200 points de distribution d’eau prévus pour permettre d’approvisionner en eau les 350 000 foyers n’ayant pas d’autre moyen disponible semblent d’ores et déjà insuffisants aux experts interrogés. Helen Zille, numéro un du Western Cape a demandé le soutien de l’armée pour sécuriser la distribution d’eau, prévoyant d’inévitables tensions… Les quelques sources existantes sont déjà l’objet de convoitises et leurs alentours révèlent des files d’attentes de capetoniens munis de jerricans pour stocker l’eau en prévision de Day Zero. Mais quid des personnes âgées ou vulnérables? Pourront-elles se permettre de marcher jusqu’au point de distribution, d’attendre pendant des heures et de rapporter à pied leurs 50 litres quotidiens? Sans eau, les écoles des townships pourront elles continuer à être ouvertes?

Pendant ce temps dans la Province du Cap Oriental…

Les médias et les réseaux sociaux s’agitent depuis des mois à propos de #DayZero. Pourtant la sécheresse n’affecte pas que la région de Cape Town. Qui se soucie de l’autre crise engendrée par le manque d’eau, dans des zones ou des lieux moins photogéniques? Les agriculteurs du Karoo sont au bord de l’agonie, ils doivent céder ou voir mourir une partie de leur cheptel loin de l’agitation médiatique. Day Zero à Port Elizabeth, ex-pôle industriel sud-africain, ou à Grahamstown est plus proche que dans la cité mère, mais cela recueille moins l’attention. Comme l’écrit une jeune journaliste à propos du secteur de la santé de la même province, il faut avoir les moyens de s’indigner. Le sort de ces bourgades rurales au taux de chômage record n’intéresse pas grand monde… et pas non plus leurs autorités provinciales alors que les échéances électorales sont encore loin.

Et si finalement c’était ça l’apocalypse l’indifférence des regards du monde plutôt que le chaos prévu à Cape Town?

Certains se prennent à rêver que la chute de Cape Town soit un électrochoc pour la société sud-africaine, que sorte de son épreuve un nouveau modèle sud-africain plus égalitaire, plus raisonné, moins prédateur. Tel un phénix qui renaîtrait de ses cendres, la Cité Mère serait le berceau d’un nouveau contrat social pour Mzansi. C’est tout ce qu’on peut lui souhaiter!

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