Que diable allaient-ils faire dans cette galère?

Parmi les révélations des #GuptaLeaks, certaines concernent des sociétés de service professionnel mondialement connues et leaders sur leurs marchés. Le rapport de la Public Protector, dont j’avais parlé au moment de sa parution, avait déjà souligné les faits sans pouvoir les établir à l’aide de preuves, faute de moyens d’investigation.  Les mails obtenus par les journalistes d’AmaBhungane, organisme de journalisme d’investigation (à la réjouissante maxime: “digging dung, fertilizing democracy”) diffusés au public depuis début juin, mettent en lumière des opérations ou transactions peu glorieuses de fleurons des compagnies de service internationales.

Début juin, il était dévoilé que les auditeurs de KPMG auraient omis de constater un blanchiment d’argent et l’utilisation frauduleuse de fonds provenant d’une compagnie de la Galaxie Gupta (Linkway trading) pour payer un mariage d’une nièce Gupta à la très clinquante Sun City. Les mails révèlent d’ailleurs que les numéro un sud-africain du cabinet d’Audit à l’époque Moses Kgosana et l’associé en charge du dossier, et Jacques Wessels avaient été invités au mariage du siècle, participation approuvée par la commission des risques de l’entreprise. Le président Zuma s’était fait critiquer pour avoir mis à disposition des avions des invités de la famille indienne la plus célèbre du pays la base aérienne militaire la plus proche pour y déposer les convives. KPMG avait pris ses distances avec les Gupta peu après le rapport de la Public Protector sur le State Capture, sentant le vent tourner pour leurs bons amis.

Quant à Mc Kinsey et SAP elles sont fortement soupçonnées d’avoir payé des rétro-commissions à des affidés des Gupta pour obtenir de juteux marchés avec des entreprises para-publiques sud-africaines. La firme de conseil Mc Kinsey aurait fait affaire avec Trillian pour pouvoir remplir la clause de “supplier development”, nécessaire lorsqu’on soumissionne pour des contrats avec les entreprises publiques sud-africaines. Cette clause, permettrait aux sous-traitants (dont l’actionnariat et l’exécutif doivent provenir en majorité de populations anciennement opprimées par l’apartheid) d’accumuler de l’expérience et des compétences qui ensuite leur permettront de croître par elles mêmes. Cet accord aurait permis à Mc Kinsey de remporter des marchés avec Eskom notamment, moyennant une rétrocession de 30% des honoraires à Trillian dont le rôle est encore à éclaircir. On évoque tout de même un contrat pour Eskom à un milliard de Rands (dont un peu plus de 300 000 pour les bons offices de Trillian).

Une enquête a été confiée fin 2016 à l’avocat Geoff Budlender par le président non exécutif du conseil d’administration de Trillian Capital, Tokyo Sexwale une figure de l’ANC. Au début du rapport, G. Budlender détaille les différentes tentatives d’obstruction des directeurs de Trillian pour rendre l’enquête caduque. La dernière en date étant de limoger le commanditaire de l’étude avant que celle-ci ne devienne publique, comme il s’y était engagé. Le rapport de Geoff Budlender conclut qu’il lui manque un certain nombre d’éléments pour répondre à toutes les interrogations mais que certains des constats qu’il a pu faire laissent fortement supposer l’implication de Trillian dans des transactions au fort parfum de corruption.

Il a notamment établi des facturations de service à Eskom pour des contrats n’ayant pas fait l’objet de marchés publics sans que la ministre des entreprises publiques, Lynn Brown, en ait la moindre idée, elle l’a nié en audition au parlement. Par ailleurs les échanges avec Mc Kinsey montrent que la firme est extrêmement prudente dans ses réponses, qu’au moment de conclure un contrat en bonne et due forme avec Trillian, la commission des risques de Mc Kinsey n’avait pas trouvé que cette entreprise présentait des garanties suffisantes mais que cela n’avait pas empêché Vikas Sagar le directeur de Mc Kinsey chargé du dossier d’envoyer en février 2016 une lettre sur papier à en-tête de la firme pour confirmer que Trillian était bien sous-traitant de Mc Kinsey et que les paiements concernant sa partie de contrat devait être versée en direct à la société sud-africaine. Depuis la parution publique du rapport de Geoff Budlender, Vikas Sagar a été remercié et une enquête interne serait en cours dans la firme pour déterminer les responsabilités.

SAP pour sa part aurait versé plus de 100 millions de rands de commission à CAD une société de la galaxie Gupta dirigée par Duduzane Zuma (le fils de..) pour obtenir un marché chez Transnet, société ferroviaire publique sud-africaine. L’entreprise a nié toute malversation mais il n’empêche que lorsque l’affaire a éclaté, la maison mère a immédiatement mis à pied une bonne partie l’équipe dirigeante en Afrique du Sud, fait diligenter une enquête interne et chargé le cabinet d’avocats Baker & Mc Kenzie d’enquêter également sur d’éventuelles irrégularités. Les mails d’amaBhungane montrent que des employés de CAD avaient connaissance des mails traitant des contrats entre SAP et Transnet…

La semaine dernière, amaBhungane révélait qu’une nouvelle firme de services professionnels internationale, Software AG était impliquée dans des affaires de rétrocommissions avec une filiale de la galaxie Gupta.

Que penser de ces derniers rebondissements dans une vie politique sud-africaine bien agitée en cette année 2017? Année 2017 d’ores et déjà perturbée qui verra soit la régénération de l’ANC, soit une recomposition politique inédite dans cette jeune démocratie. Les #Guptaleaks et les faits de corruption qu’ils révèlent soulèvent des interrogations sur la politique intérieure sud-africaine, sur la politique de développement économique, mais plus largement sur les firmes de services professionnels internationales et sur les systèmes de contrôles qu’elles devraient avoir mis en place plus d’une décennie après l’affaire ENRON.

Côté sud-africain, les révélations en cascade secouent le milieu des affaires et l’opposition, mais ne sont pas encore assez probantes pour le Public Prosecutor, Shaun Abrahams, qui n’a pas daigné ouvrir une enquête sur d’éventuels faits de corruption. Un caricaturiste, Zapiro, a d’ailleurs créé une série de dessins intitulés “where is Shaun?” se moquant de l’invisibilité de l’un de ceux qui devrait être en première ligne mais brille par son absence. Pour autant, les nouvelles révélations ne rebattent pas les cartes. Les espoirs de l’opposition reposent dans le fait que certaines autorités des pays où les firmes sont cotées en bourse pourraient ouvrir des instructions pour faits de corruption et poursuivre les entreprises de leur juridiction dont les filiales étrangères se sont rendues coupables de tels agissements.

Le DA envisage ainsi une action en justice aux USA où Mc Kinsey est incorporé. Si les autorités allemandes venaient à enquêter sur SAP et sur Software AG ce pourrait avoir un retentissement non négligeable sur ces entreprises et les contraindre à ne plus se prêter à des pratiques de corruption. Certains gros clients de ces entreprises ont décidé de les sanctionner en se passant de leur services, c’est le cas d’une des plus grosses fortunes d’Afrique du Sud, considérant qu’elle ne veut plus avoir affaire à KPMG, qui a couvert des opérations de pillage de fonds publics par les entreprises de la famille Gupta.

L’autre question que cette affaire pose est l’efficacité de la clause de ‘supplier development’. L’intention au principe de cette mesure, qui fait partie des politiques de discrimination positive mises en place à partir des années 2000 pour accélérer l’accès des populations anciennement opprimées par l’apartheid était des plus louables. L’idée était alors d’encourager le développement d’une classe d’entrepreneurs noirs qui ferait ses griffes sur les marchés publics. Les affaires éclatant aujourd’hui montrent que si les marchés sont effectivement attribuées à des entreprises qui satisfont aux critères de “Black Economic Empowerment”, les contrats sont souvent sous-traités d’une façon qui ne permet pas aux entrepreneurs de croître indépendamment et crée par ailleurs un surcoût. Elles maintiennent au mieux la dépendance des entrepreneurs locaux vis à vis de sous-traitants qui n’effectuent pas de transfert de compétences, grèvent le budget de l’Etat qui ne choisit pas la solution la plus économique, et entretiennent la corruption.

Enfin au niveau des firmes de services professionnels, on aurait pu croire, suite au séisme ENRON qui avait ébranlé en 2002 le monde du conseil et qui mena à la chute de la firme d’audit Arthur Andersen, qu’on ne les y reprendrait pas une seconde fois. Des remparts juridiques ont été érigés, des procédures de contrôle ont été mises en place, chacun jurant ses grands dieux qu’on ne l’y prendrait plus. Les #Guptaleaks n’ont pas l’ampleur mondiale de l’affaire ENRON, mais à l’échelle de l’Afrique du Sud, c’est une affaire importante. Force est de constater que les grandes compagnies ou du moins leurs représentants sur place ont fait preuve soit d’un manque de discernement soit d’un cynisme à toute épreuve. Reste à voir quelles seront les conséquences réelles de cette affaire pour la plupart des acteurs. Les enquêtes internes et externes seront elles autre chose que des pare-feu, des artifices de communication installés pour brouiller les pistes ou aboutiront elles à des réformes perceptibles des pratiques? Les consultants et professionnels mis à pied continueront ils des carrières brillantes (comme l’ont fait la plupart des mis en cause de l’affaire Kerviel en France) ou devront ils payer pour leur responsabilité dans un système de corruption? Il est trop tôt pour le dire. Les #Guptaleaks reposent en tout cas la question de l’éthique des firmes de services professionnels ou, comme l’énonçait plus crûment David Maister dans une interview pour Fast Company au moment de l’affaire Enron: “tous les consultants sont ils corrompus?” .

 

 

For whom Bell(Pottinger) tolls?*

A mesure que la date fatidique (décembre 2017) du congrès de l’ANC qui doit désigner le successeur de Jacob Zuma à la tête du parti (et du pays en 2019) s’approche, la vie politique en Afrique du Sud s’accélère et les révélations pleuvent chaque jour. Dans l’attente du vote de confiance/défiance au gouvernement de Zuma devant avoir lieu au parlement début août au Parlement, et dont on ne sait toujours pas si la “speaker” (numéro Une) donnera l’autorisation du vote à bulletin secret, le feuilleton qui secoue la presse en ce moment est l’affaire dite #BellPottinger. Cette affaire a commencé à déborder les frontières du pays car les sud-africains de Londres ont manifesté plusieurs fois devant les bureaux de l’entreprise éponyme. La direction de la firme de relations publiques a fini par s’en émouvoir et rédigé quelques communiqués contrits, diligenté un audit interne, licencié l’associée en charge du dossier, fait savoir aux Gupta qu’elle mettait fin à leur collaboration. BBC Newsnight y a même consacré un reportage visible ci-après.

 

L’affaire Bell Pottinger a commencé en novembre dernier, mais j’avais choisi de ne pas en parler dans ce blog car à ses débuts il y avait un aspect de “name and shame”, et des attaques ad mulierem** contre une associée de Bell Pottinger qui me gênaient. Et, même si elle relevait quelques éléments très gênants, il ne me semblait pas que l’on puisse étayer les accusations par des faits avérés. Il se trouve que les #Guptaleaks, la révélation fin mai au public d’une partie de mails venant de membres de la famille Gupta et de ses alliés et/ou associés donnent quand même une idée plus précise de l’étendue de l’opération et vient corroborer les accusations de machination portées par certains journalistes sud-africains depuis fin 2016. De quoi s’agit-il exactement?

Je vous ai déjà raconté la publication du rapport #StateCapture de la précédente “Public Protector” qui accumulait les soupçons d’accaparement des moyens de l’Etat sud-africain  par la famille Gupta (grands amis de JZ) pour leur propre profit (ainsi que celui de la famille Zuma et autres affidés). Face aux publications continuelles de la presse sur l’étendue du désastre, les Guptas, dont les organes de presse n’arrivaient pas à contrer les flots de révélations ont décidé de mener une contre-offensive.  Début 2016 ils se sont assuré les services d’une firme de “relations publiques” londonienne réputée, Bell Pottinger. Celle-ci conseille pour leur communication, des entreprises, mais aussi un certain nombre d’hommes et de femmes politiques du globe, et pas forcément des plus démocrates. Lord Bell, fondateur de l’entreprise a été anobli sur recommandation de Margaret Thacher qu’il a aidée à conquérir le pouvoir…

Jusque-là, pas vraiment de problème, c’est une pratique courante partout dans le monde, d’employer ce genre de firme pour “améliorer” sa réputation ou faire parler de soi. Là où le bât blesse, c’est que la campagne proposée par Bell Pottinger a joué sur le débat politique sud-africain en incitant de fait à la haine raciale. La tactique proposée par l’associée en charge du dossier, d’un cynisme total, a été de défléchir l’attention du pays en lançant une campagne de dénonciation sur les réseaux sociaux. Le narratif proposé par cette campagne était en substance que les attaques sur les amis du président Zuma et les révélations du rapport #Statecapture étaient une opération du #WMC “white monopoly capital” voulant conforter sa mainmise sur le pays.

Pour soutenir cette stratégie, Bell Pottinger, facturant cent mille livres sterling (hors frais) par mois à Oakbay, une société des Gupta, proposait une campagne (très habile, un véritable cas d’école !) avec différentes composantes. Une offensive sur les réseaux sociaux (et notamment Twitter, le réseau social préféré des journalistes et commentateurs de la vie politique sud-africaine), une offensive en direction des journalistes, et un nouveau narratif  (story telling dans le jargon) à décliner dans les discours de personnalités politiques sud-africaines.

Côté réseaux sociaux, BP a préconisé la création de nouveaux comptes twitter et des sites Internet qui relaieraient le narratif sur le “white monopoly capital”. Le mot-dièse #WMC apparut dès lors de plus en plus fréquemment sur les réseaux sociaux, alors que cette rhétorique était totalement inexistante quelques semaines auparavant. Des twitter-bots (faux comptes twitter qui repéraient automatiquement toute référence au mot-dièse) furent créés et relayaient les messages pour renforcer la campagne contre le “white monopoly capital”.

Pour les journalistes, deux sortes d’actions ont été menées. Les journalistes identifiés comme publiant des papiers hostiles au Gupta, donc catalogués des agents du #WMC, ont reçu des menaces sur twitter, ou ont fait l’objet de tweets insultants les caricaturant comme des suppôts du #WMC. D’autres journalistes ont été approchés par des consultants de Bell Pottinger qui les ont manipulés. L’éditeur de Mineweb/Moneyweb raconte dans un de ses papiers qu’ayant couvert le rachat de la mine Tegeta par Oakbay il avait été en contact avec l’équipe de Bell Pottinger.  Celle-ci lui avait proposé un projet clé-en-main (avec verbatim d’experts et série de rencontres organisée dans tout le pays) pour essayer de lui vendre un narratif sur “l’apartheid économique”. La vigilance du journaliste a finalement été alertée en découvrant la liste d’interviewés proposés, tous liés à la galaxie Zuma-Gupta…

Côté politique, les représentants des branches de l’ANC Umkhonto We Sizwe, les vétérans de la lutte contre l’apartheid, et l’ANC Youth League, ont notamment été aidés dans la rédaction de leurs discours dénonçant le “white monopoly capital”, seule cause de la non-transformation économique du pays. La rhétorique d’Andile Mnxtitama, le leader de BLF (Black Land First) mouvement soupçonné d’être financé par les Gupta et dont je vous ai déjà parlé pour sa participation au harcèlement de journalistes hostile à la famille indienne la plus célèbre en RSA aurait également bénéficié des conseils avisés de Bell Pottinger.

Devant la pression de plus en plus défavorable de l’opinion publique, mais surtout de clients prestigieux décidant de cesser d’employer les services d’un fournisseur suscitant autant de mauvaise publicité, la firme a donc décidé d’abandonner son contrat avec Oakbay. Dans la lettre où il fait acte de contrition, le directeur de BP propose même (quelle générosité!)  de témoigner de sa bonne volonté en faisant une donation à la Fondation Mandela. Les révélations dans la presse ne s’arrêtant pas, le licenciement de l’associée en charge du dossier et la réalisation d’un audit ont été présentés comme pare-feu. Avec un peu de chance ceux-ci seront éteints lorsque les auditeurs rendront leurs conclusions. Si cet audit est sincère, il devrait conclure que l’associée licenciée n’a en aucun cas outrepassé ses attributions et qu’elle a agi selon les normes du métier et de la firme en actionnant un levier qui assurerait le succès de son opération… au détriment de la population sud-africaine.

Bell Pottinger s’est retirée du jeu, mais les dommages causés par les campagnes que la firme a initiées sont loin d’être circonscrits. Dans un pays aussi profondément inégalitaire et marqué par le racisme que l’Afrique du Sud, la campagne de PR sur le “white monopoly capital” n’a pas fini d’attiser les haines et les divisions. Le climat de pré-campagne électorale actuel va sans doute aussi continuer de souffler sur les braises et faciliter la tâche de tous les populismes. Bien sûr l’opération “white monopoly capital” n’aurait pas aussi bien pris si elle ne se basait pas sur un fait massif: la très grande inégalité de distribution des richesses dans un pays où les effets de l’apartheid sont encore très/trop discernables. Les élites politiques (honnêtes) et les élites économiques devraient en tenir compte si elles ne veulent pas la ruine de la “Rainbow Nation”.

Au delà du contexte sud-africain, cette affaire met aussi en relief le fonctionnement contestable des firmes de “Relations Publiques” aussi appelées firmes de lobbying, un fonctionnement à l’impact démultiplié par les possibilités offertes par Internet et les réseaux sociaux. L’activité de ces firmes se basent sur un réseau physique de relations proches des pouvoirs politique et économique et (depuis l’avènement des réseaux sociaux) sur l’effet démultiplicateur d’Internet. Une vidéo filmée en caméra cachée disponible sur YouTube montre des employés de Bell Pottinger se vanter de pouvoir avoir accès aux plus haut niveau du gouvernement britannique, d’être en mesure de modifier la e-réputation d’un de leur clients douteux et effacer des éléments fâcheux de sa page wikipedia et des pages Internet qui pourraient ternir sa réputation grâce à quelques manipulations de SEO.

La moralité ou la justesse de la cause de leur client n’entre pas en jeu comme l’explique très bien un film paru en 2016 sur le lobbying “Miss Sloane” où l’on voit Jessica Chastain en lobbyiste assez antipathique essayant de contrer une loi soutenue par la NRA. Un film remarquable que toutes les écoles de marketing/communication devraient faire visionner à leurs étudiants avec une réflexion sur l’éthique du business. Un business où tous les moyens sont bons…

 

  • (pun intended!) Pour qui sonne Bell Pottinger? référence au fameux titre d’Hemingway “For whom the bell tolls”…
  • L’associée de Bell Pottinger a vu sa photo assortie de commentaires peu amènes diffusée sur les principaux réseaux sociaux du pays

Quelque chose de pourri au royaume de Molière?

Pour une fois, ce billet ne va pas avoir comme objet la politique sud-africaine. Puisque nous sommes à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle française, j’ai décidé d’évoquer la France vue de l’étranger et en l’occurrence, de l’Afrique Australe. L’avantage de voyager c’est de voir son pays avec des yeux différents, notamment dans les yeux de ses interlocuteurs. Après dix-huit mois de pérégrinations sud-africaines, j’ai pu recueillir des opinions très variées , parfois erronées, et toujours intéressantes de sud-africains sur la France et les français.

Ces conversations, souvent sur le mode badin avec des personnes rencontrées au hasard d’un voyage, en marge d’une conférence, d’un séminaire, d’un déjeuner ou dîner, ont la vertu de donner un angle sur notre propre pays que nous n’avons pas spontanément. Des questions, des observations lancées à la volée montrent la différence entre la représentation que nous, français, forcément un peu fanfarons, fiers de notre histoire, nous qui avons donné au monde, entre autres trésors de l’humanité, Paris, la plus belle ville du monde, les Lumières, l’accordéon, les droits humains, le camembert, Marie-Antoinette, Yvette Horner et Mireille Mathieu, et celle que se forgent les bipèdes exotiques et bigarrés implantés outre-Zambèze…

La première surprise c’est que finalement, la France n’est pas le centre du monde!!!! Et oui, amis lecteurs, je vous sens tout désemparés, consolez-vous, ce n’est pas bien grave mais ici la France, cela ne signifie rien pas grand chose. C’est tout juste si les amateurs de rugby se souviennent qu’on a failli gagner une coupe du monde* (mais le terrain était lourd, les sangliers avaient mangé des cochonneries, etc.).

Les autochtones amateurs/ amatrices de comédies romantiques ont l’idée que se marier à Paris c’est presque aussi bien que convoler à Venise, mais elles n’ont qu’une idée imprécise d’où les situer sur une carte et de ce qui les différencie. D’ailleurs non Sean, mon chou, Paris ne ressemble pas à Franshoek! Quant à la situation politique, si les journalistes reprennent avec plaisir la fameuse réflexion de Marie-Antoinette “let them eat cake” (“qu’ils mangent de la brioche!”) pour fustiger à l’envi les tendances des dirigeants d’Afrique Australe à se goinfrer pendant que leur population peine à joindre les deux bouts, elle suscite très peu de commentaires ici. Le championnat de football anglais est plus commenté que le Brexit… ou que la politique française…

Quelques infos arrivent à voyager… Malheureusement elles oeuvrent peu pour établir une image idyllique de notre pays (la première destination touristique au monde clamait triomphalement notre ministre des affaires étrangères!). Un chauffeur de taxi du Cap à qui nous disions que nous venions de France nous disait qu’il ne connaissait rien de la France… si ce n’est que nous avions un président qui avait autant de femmes que le président Zuma (sic)… Classe!

Parfois dans les dîners mondains des interlocuteurs polis essaient de se rencarder sur la vie politique française. Souvent, alors que je me perds à essayer d’en résumer les évènements récents, on me répond que finalement, c’est assez similaire à ce qui se passe localement. Maltraiter des migrants qui vous piquent votre travail et vos avantages acquis? C’est dans l’ordre des choses! Embaucher sa femme et ses enfants? Rien de plus normal!  Zuma depuis qu’il est au pouvoir a contribué largement à l’établissement de sa progéniture (et elle est nombreuse, avec quatre femmes officielles, plus des petites aventures extra-conjugales pour être président, on n’en est pas moins homme!).

Faire protéger ses ex à grand frais par l’argent du contribuable? Mais bien sûr que c’est normal! Nkozasana Dlamini Zuma, ex-femme de Zuma (et prétendante à sa succession) circule ces derniers temps avec une protection de la garde présidentielle. “Imagine t’on le Général de Gaulle mis en examen?”. Ici, dans un pays où avoir fait de la prison sous l’apartheid sert de viatique en politique, on n’a pas vraiment de problème avec un dirigeant mis en examen. Zuma ne perd pas une occasion de dire qu’il ne craint pas la prison, ayant connu les geôles de l’apartheid…

François Fillon évoque t’il une cabale des juges à son encontre? Mais il devrait prendre exemple sur le président Zuma qui a déclaré, pas plus tard que la semaine dernière que l’utilisation des moyens judiciaires par ses adversaires (on est dans un régime de common law et ses gens là se traînent devant les tribunaux pour un oui ou pour un non) n’était rien de moins qu’un comportement anti-démocratique… D’ailleurs Zuma a 789 charges qui pèsent contre lui et l’un des enjeux de la bataille qui se joue jusqu’au congrès de décembre, négocier son immunité judiciaire.

Alors, les candidats à la présidentielle française peuvent toujours aller se faire tailler un (voire plusieurs) costard(s)! Ils sont largement dépassés. Il va falloir leur en faire bouffer, des compléments alimentaires pour qu’ils soient à la hauteur et défient l’inventivité des politiques sud-africains!

*de rugby évidemment, les footballeurs français ayant eu une attitude lamentable sur laquelle il n’est pas opportun de revenir

“Donc, voici l’hiver de notre déplaisir”*

Nous avons donc laissé le rusé Jacob la semaine dernière, après un remaniement nocturne signant la mainmise du clan Zuma sur les ressources de l’Etat sud-africain sous couvert de “radical economic transformation”. Où-en-est-on dix jours après? Comment ont réagi les sud-africains et quelles sont les prochaines étapes? Il semble ici qu’on se prépare à un “winter of discontent” comme l’écrivait joliment Shakespeare dans la scène d’ouverture Richard III. Et les épisodes politiques à venir n’auront rien à envier à la plus noire des tragédies du Barde… Car Zuma ne se rendra pas sans livrer bataille, s’il faut lui reconnaître une qualité, en plus de la ruse, c’est celle de l’opiniâtreté.

Reprenons la chronologie des derniers jours:

29 mars: à l’issue des funérailles d’Ahmed Kathrada, “uncle Kathy”, vétéran vénéré de la lutte contre l’apartheid et compagnon de prison de Mandela, Zuma révoque son ministre des finances et remanie son gouvernement en y conservant uniquement des fidèles. Les non-sanctions de Bathabile Dlamini, responsable de la gestion catastrophique des “social grants” et de Nomvula Mokonyane, ministre des “water & sanitation”, dont le ministère affiche un taux d’échec de gestion de la ressource et un taux d’endettement record qui conservent leurs postes sont vues comme des indices du resserrement autour de Zuma d’une équipe qui lui est redevable, malgré le discours sur la “radical economic transformation” pour laquelle le maintien de Gordhan et Jonas aurait été un obstacle.

30 mars: Les partis d’opposition demandent à la numéro un du parlement le vote d’une motion de défiance contre Zuma. Un certain nombre de poids lourds de l’ANC, dont le vice-président Cyril Ramaphosa, le secrétaire général Gwede Mantashe et le trésorier général Zweli Mkhize font entendre leur désaccord avec la décision du président de limoger son ministre des finances. Le SACP, dont est issu Gordhan, le comité d’éthique de l’ANC ainsi que des vétérans demandent à Zuma de démissionner. Les pro-Zuma de l’ANC, notamment les représentants de l’ANCYL (la youth league de l’ANC) et de ANCWYL (la women’s league) montent au créneau pour dire que le moment n’est pas à la dissension mais au regroupement autour du président et fustigent violemment ceux qui expriment des voix discordantes. Pendant le week-end, et au début de la semaine du les concertations se succèdent à l’ANC qui a battu le rappel dans les provinces pour l’occasion. La numéro un de l’assemblée, Baleka Mbete revient en catastrophe de l’étranger où elle était en déplacement pour participer aux débats.

En début de semaine, des opposants à Zuma ont lancé le mot d’ordre (peu suivi) pour un #blackmonday, où les sud-africains sont appelés à s’habiller en noir pour exprimer leur réprobation à la politique de Zuma. Les partis d’opposition annoncent une journée d’arrêt de travail et de manifestations le vendredi 7 avril. Le ministre des finances nouvellement nommé, Malusi Gigaba prenant son poste annonce que le remplacement d’un individu ne peut pas avoir de conséquences économiques immédiates, qu’il faut lui laisser prendre ses marques dans son nouveau poste.

3 avril: la terre tremble à Johannesburg et l’agence de notation Standards & Poor annonce qu’elle dégrade la note souveraine de l’Afrique du Sud qu’elle classe désormais en “junk bond” ce qui va rendre plus difficile à l’Etat sud-Africain les emprunts à l’extérieur pour refinancer sa dette qui ne cesse d’augmenter. Le milieu économique sud-africain exprime son inquiétude.

4 avril: l’agence de notation Moody annonce elle aussi une dégradation de la note de l’Afrique du Sud en “junk bond”. Le compte twitter de la présidence de la république annonce que manifester contre le gouvernement est illégal (sic), les trois dissidents les plus célèbres de l’ANC vont à Canossa et présentent des excuses à Jacob Zuma pour leurs prises de position publiques.

Pendant la semaine, les cérémonies d’hommages rendus à Ahmed Kathrada ont lieu dans tout le pays, qui servent de tribune à Pravin Gordhan qui ne manque pas de rappeler à la tribune la lettre que Kathrada avait envoyée à Zuma l’an passé après le Nkandlagate pour lui demander de démissionner. Les journaux annoncent que le JSE (Johannesburg Stock Exchange) a lancé une enquête pour comprendre les mouvements à la hausse détectés sur les actions de la société Oakbay appartenant aux Gupta quelques heures avant la démission de Gordhan.

Des membres de la famille de Zuma, des affidés comme certains ministres ou la présidente de la compagnie aérienne nationale Dudu Myeni, se relaient pour expliquer à la presse que la dégradation de la note souveraine n’est pas une mauvaise chose, que cela va permettre à l’état sud-africain de renégocier selon ses propres termes, les conditions de son endettement. Visiblement, ils n’ont pas trop suivi ce qui s’est passé en Argentine, en Grèce et dans les pays dont la note de la dette souveraine a été dégradée…  La nouvelle se répand que le deal avec les russes pour la construction d’une centrale nucléaire très coûteuse (mais rapportant des contrats de fournitures intéressants à la famille Gupta) est réactivé, avec des dates de lancement d’appels d’offres déjà programmées.

5 avril: La “speaker” du parlement Baleka Mbete annonce qu’un “vote of no confidence” est planifié pour le mercredi 18 avril accédant à la demande des partis d’opposition.

6 avril: après la cérémonie d’hommage à Ahmed Kathrada en la Cathédrale Saint George du Cap, des organisations de la société civile appellent à occuper les rues de Cape Town autour du Parlement pour dialoguer. Un mouvement similaire a lieu sur Church Square à Pretoria.

7 avril: des dizaines de milliers de sud-africains défilent notamment dans les rues du Cap de Johannesburg et de Pretoria pour clamer leur opposition à Zuma. Des sud-africains de Londres se sont également rassemblés sous le même mot d’ordre sur Trafalgar Square. Le DA a finalement renoncé à marcher sur le siège de l’ANC Luthuli House dans le centre de Johannesburg pour demander la démission de Zuma, les jeunes de l’ANC ayant menacé de représailles les manifestants qui oseraient s’approcher. Des démonstrations pacifiques ont lieu un peu partout certains manifestants allant jusqu’à se poster devant la demeure des Gupta à Saxonwold, faubourg huppé de Johannesburg. Les Gupta peu à l’aise se feront même livrer un véhicule blindé militaire pour pouvoir se protéger… L’ampleur du mouvement n’est pas suffisante pour enclencher quelque réaction. Malgré la brève apparition de l’archevêque Desmond Tutu au côté des manifestants au Cap, la revendication du rassemblement d’une partie très large de la population n’est pour l’instant pas vérifiée.

Forts de la réussite de ce premier test, les organisateurs ont lancé un nouveau mot d’ordre pour le mercredi 12 avril. Une occasion de voir si le mouvement prend et se renforce, et réussi à fédérer au delà des organisations initiales, ce qui est loin d’être acquis.

Le clivage racial se fait encore sentir et des opposants à Zuma n’ont pas voulu se joindre à un mouvement qu’ils percevaient comme mené par des blancs des classes moyennes et supérieures. Les commentaires sur les réseaux sociaux mentionnent notamment le manque de réactivité de la population blanche, prompte à prendre la rue lorsqu’on touche à son pouvoir économique, mais qu’on n’a pas vu se mobiliser lors des évènements de Marikana ou contre d’autres injustices qui touchent en majorité la population pauvre noire.

Les funérailles et hommages aux héros de la libération font l’objet de joutes entre les différentes factions de l’ANC. Pravin Gordhan et Mcebisi Jonas ont été hués et empêchés de s’exprimer par des membres de l’ANCYL lors d’un hommage rendu à Durban à “Uncle Kathy”. Embêté par les démonstrations et le fait qu’elles n’aient pas été totalement anecdotiques, le président Zuma a trouvé hier la parade, lors de son discours en hommage à Chris Hani, leader du parti communiste sud-africain assassiné en 1993, dénonçant des manifestations racistes, où des nombreux panneaux auraient comparé Zuma à un singe.

L’argument du racisme et de la division de la nation arc-en-ciel selon des lignes raciales est l’argument final auquel le président Zuma a affaire en dernier recours. Soufflant sur des braises mal éteintes. Des jeunes de l’ANCYL ont récemment mis en cause la légitimité de Barbara Hogan ancienne membre de la branche armée de l’ANC clandestine et ancienne ministre et veuve d’uncle Kathy, de s’exprimer, sous prétexte qu’elle était blanche et donc raciste. Certaines sources laissent entendre que les Gupta auraient loué les services d’une agence de Public Relations londonienne, Bell Pottinger pour attiser le feu de la discorde raciale. Ce sont les services de cette agence qui auraient concocté la campagne contre le “white monopoly capital” en octobre dernier, cet élément de langage apparaissant soudainement dans le débat public et relayé par des comptes twitter nouvellement créés.

Les semaines qui viennent s’annoncent donc intéressantes, au delà de la menace de “dérive à la zimbabwéenne” déclinée à l’envi dans les commentaires économico-politiques. Ce qui est sûr c’est que la démocratie sud-africaine connaît là son épreuve la plus sérieuse depuis l’accession de Mandela au pouvoir et que l’ANC va devoir choisir entre la soumission entière à la volonté de domination (et d’accaparement) d’un chef ou le respect de l’héritage de Mandela et de ses compagnons, et leur rêve de construction d’une société multi-raciale plus juste. La bataille qu’a engagée le parti très minoritaire UDM auprès de la cour constitutionnelle pour l’obtention du vote à bulletin secret  le 18 avril est un épisode important, comme le sera la manifestation du 12 avril.

Mais on ne doit pas s’attendre à ce que Zuma se rende sans livrer une bataille pour laquelle il s’est révélé jusqu’à présent fin connaisseur et manipulateur des rouages politiques locaux…

“Je suis déterminé à être un scélérat, et à haïr les frivoles plaisirs de ces jours. J’ai tramé des intrigues, de perfides prologues, grâce à des prophéties d’ivrognes, des libelles et des rêves”… Richard III

*William Shakespeare Richard III “Now is the winter of our discontent”…

Une semaine politique sans queue ni tête…

Jacob Zuma n’a pas attendu le jour des fous pour jouer une farce qui laisse les sud-africains pantois. La semaine politique a été folle et chargée pour la nation Arc-En-Ciel, prélude au premier avril?

En résumé accéléré, en début de semaine, le rusé Jacob rappelle au pays son ministre des finances Pravin Gordan et le second de celui-ci Mcebisi Jonas, partis faire une tournée en Grande Bretagne et aux Etats-Unis pour rencontrer des investisseurs et les convaincre de la solidité de l’économie sud-africaine et de l’intérêt pour eux d’investir dans le pays. Les raisons du rappel sont confuses, on a évoqué tout d’abord  le fait que “le président n’aurait pas donné son accord à ce voyage”.

On a supposé un lien avec les intérêts de la famille Gupta (lire ici) alors que s’ouvre, à Johannesburg, le procès que ces amis du président (aussi surnommés le “Saxonwold Shebeen”) intentent au ministère des finances suite aux décisions, il y a quelques mois, de toutes les banques sud-africaines auxquelles ils avaient affaire de cesser de traiter avec eux et de fermer les comptes de leurs entreprises. Enfin, après que le président a procédé nuitamment à une démission brutale des deux rappelés sans consultation préalable du NEC (National Executive Committee) de l’ANC comme c’est l’usage, on a laissé entendre que le président Zuma aurait eu vent d’un rapport d’espions (appelé ici intelligence report) faisant mention d’un (improbable) complot de Gordhan et Jonas, partis en Grande Bretagne et aux Etats-Unis pour négocier le renversement de l’Etat sud-africain.

Cette semaine a aussi été marquée par le décès d’une des figures emblématiques de l’ANC, Ahmed Kathrada, affectueusement surnommé “Uncle Kathy”, ancien compagnon de Mandela, jugé comme lui lors du procès de Rivonia, et enfermé aussi pendant 27 ans à Robben Island. Uncle “Kathy’, personnage charismatique et plein de sagesse, avait, il y a un an appelé à la démission de Jacob Zuma, devant le nombre d’affaires qui entachaient sa présidence voir ici. La disparition d’oncle Kathy d’une malencontreuse pneumonie, a quelque peu bouleversé les plans de Zuma qui a attendu la fin des funérailles de ce dernier pour annoncer son remaniement ministériel, et la démission des deux principaux responsables du ministère des finances.

La veuve de Kathrada, Barbara Hogan, ancienne ministre, a demandé expressément au président de ne pas assister aux obsèques, exposant les failles qui traversent l’ANC. Des cérémonies d’hommage à Uncle Kathy se déroulent dans tout le pays dont certaines se sont transformées en manifestations anti-Zuma. Vendredi le parti communiste sud-africain, le SACP a demandé à Zuma de démissionner.

Bref les conjectures vont bon train. Twitter s’affole. Le rand, dont le cours s’était raffermi ces dernières semaines s’est de nouveau dévalorisé, plongeant le monde économique dans l’inquiétude. Mais la probabilité que le rusé Jacob renonce de lui-même à son poste et à la possibilité de mettre à profit les derniers mois de sa présidence pour maximiser à la fois son “indemnité de départ” et minimiser les risques qu’il soit poursuivi pour les diverses malversations dont il est soupçonné est à peu près aussi élevée que celle que l’engagement d’une équipe de pingouins culs-de-jatte sur le Tour de France…

Finalement, la seule bonne nouvelle de la semaine en Afrique du Sud vient peut-être de la province du Cap Oriental où les membres de la communauté rasta viennent de gagner la première manche dans une bataille juridique pour obtenir le droit de cultiver et de consommer chez eux leur propre marijuana, appelée ici Dagga, chez eux. Les usagers voulaient être traités de la même façon que les consommateurs d’alcool ou de tabac. Il y a une vingtaine d’années, le Dagga Party of South Africa avait plaidé (sans succès) que les dispositions du “Drugs and Trafficking Act” entravaient la pratique de la religion rasta. Hier, la Haute Cour a déclaré inconstitutionnelle l’interdiction du Dagga. La décision prise par la Haute Cour n’est pas encore définitive, mais c’est, selon le leader du DPSA, un pas encourageant. Ce progrès est également la conséquence des démarches engagées pour l’autorisation de l’utilisation médicinale de la marijuana, qui est en train d’être examinée et pour laquelle un circuit légal de production et de distribution est mis en place par l’industrie pharmaceutique à travers la “Medical Innovation Bill”. Reste à convaincre le Parlement d’amender le “Drugs and Trafficking Act”.

“Hopefully as people start to move over from alcohol rather to weed, I will see a happier, healthier country” Jeremy Acton, head of the Dagga Party of South Africa to the Star (April 1st, 2017)

“Choose weed over greed”, un slogan à méditer pour le clan Zuma… Allez, ça vaut bien un petit coup de Bob Marley?

Le rêve de Jacob…

Cela fait quelque temps que je n’ai pas abordé le sujet de la vie politique sud-africaine, non pas parce qu’il ne s’y passe rien. La vie politique locale est toujours très mouvementée, mais parce que, comme le disait je ne sais plus quel philosophe, le rire naît souvent de la distance qu’il y a entre la situation du rieur et la situation dont on rit. Or la vie politique occidentale, et notamment la campagne électorale française ces derniers temps, offre de plus en plus ses épisodes chaotiques et qui font douter de la démocratie dont les vies politique africaine et sud-africaine sont coutumières.

En cherchant une illustration pour ce premier billet “vie politique” de l’année 2017, je suis tombée sur cette peinture de Gauguin que j’aime beaucoup, bien qu’elle soit moins connue que celles de sa période tahitienne, peinture de la période “Pont-Aven”dont j’apprécie les couleurs et le mouvement et qui s’intitule “le combat de Jacob et de l’Ange”. Le titre résume ce que sera l’année 2017 pour le président Zuma. Comme cette peinture venait en illustration d’un site d’éducation religieuse, j’ai jeté un coup d’oeil sur le texte et  j’y ai vu quelque ironie.

Au fait, savez-vous qui est Jacob? Ne vous cachez pas derrière votre souris! Si vous ne l’avez jamais fait, plongez vous dans l’Ancien Testament, un des meilleurs livres qui ait jamais été écrits. Un de ceux que j’emporterais sur une île déserte, un condensé d’orgueil, de machinations, de jalousies familiales, d’adultère, de meurtres, de péchés plus laids les uns que les autres, bref un “page-turner” multi-millénaire! Jacob, c’est le fils d’Isaac, le père des douze tribus d’Israel, et depuis son enfance c’est un petit malin (héhéhé). Le prénom Jacob signifie “protégé de Dieu”… Jacob dans la Bible est un insoumis qui mènera un combat contre un ange (représentant Dieu) qui lui révélera ensuite dans un rêve qu’il a été choisi pour être le père du peuple élu (les théologiens me pardonneront ce raccourci).

L’année 2017 sera l’année du combat de Jacob Zuma et de l’ange de la Démocratie sud-africaine. Je ne sais pas si les calvinistes qui ont peuplé la région du Cap et les peuples africains christianisés croient aux anges, mais ils feraient mieux de prier pour que l’intérêt de tous prévalent et non seulement ceux des affidés du clan Zuma. Pourquoi donc cette importance de 2017? En décembre 2017 aura lieu le grand congrès durant lequel l’ANC, au pouvoir depuis vingt-deux ans, désignera le ou la successeur(e) de Jacob Zuma à la tête de l’ANC. Ce ou cette successeur(e) sera évidemment le candidat désigné de l’ANC aux élections présidentielles de 2019. Et l’avenir de Jacob Zuma et de ses 783 charges pour corruption, trafic d’influence etc. on en a parlé ici, dépendra évidemment de la désignation de son/sa successeur/e.

2017-02-25

Les deux poids lourds en lice sont un homme et une femme (combat très paritaire, il faut le souligner): Cyril Ramaphosa, l’un des rédacteurs de la constitution sud-africaine, milliardaire aux intérêts multiples, actuel vice-président de l’ANC qui se voyait déjà promis à la présidence, comme ses prédécesseurs avant lui avaient “naturellement” glissé de la vice-présidence à la présidence, et Nkosazana Dlamini Zuma, femme politique, ancienne ministre de la santé sous Mbeki ayant contribué à retarder l’admission de la bombe sanitaire qu’était le SIDA, ayant récemment terminé son mandat de présidente de l’Union Africaine, où elle n’a guère brillé, mais et c’est surtout le noeud du problème ex-femme de Jacob Zuma, mère de deux de ses enfants, et ayant son rondavel particulier à Nkandla, fief des Zuma.

Le clan Zuma est tout entier à son travail de sape contre Cyril Ramaphosa. Vieux routier de la politique, celui-ci s’est enrichi au moment de l’accession à la démocratie grâce à ses relations politiques avec l’oligarchie blanche. Il est devenu un homme d’affaires respecté, actionnaire minoritaire et membre de multiples conseils d’administration des plus grandes sociétés du pays. Il est perçu comme un allié du capital et du milieu des affaires dans une ANC où le Parti Communiste et l’union des syndicats COSATU sont des composantes non négligeables. Ses états de service ont également été ternis par le rôle qu’on lui prête dans les évènements tristement célèbres de Marikana, en août 2012 où il est soupçonné d’avoir pesé pour une intervention musclée de la police contre les manifestants et grévistes de cette mine de platine pour favoriser ses intérêts et ceux de ses co-actionnaires.

L’affaire s’est soldée par une trentaine de morts et soixante dix blessés dont un certain nombre avec des balles dans le dos… Marikana a marqué les débuts de la défiance de l’électorat traditionnellement ANC avec le parti de Mandela. Qu’un gouvernement issu des luttes de la libération de l’apartheid fasse tirer sur des travailleurs noirs qui constituaient son vivier naturel de voix a ébranlé l’opinion et ouvert la voie aux autres partis.

La route est longue jusqu’au congrès de décembre et pour l’instant bien malin qui pourrait prédire qui sortira vainqueur (ou vainqueure?) de la lutte interne à l’ANC qui s’engage. A l’extérieur du parti, les partis d’opposition, la Democratic Alliance (DA) qui a gagné le contrôle de quatre des grandes métropoles sud-africaines aux dernières élections locales, et l’EFF (les Economic Freedom Fighters) de Julius Malema, semblent vouloir tout faire pour empêcher Jacob Zuma de terminer son mandat, et surtout de faire nommer comme successeure, une personne qui aurait tout intérêt à enterrer les affaires judiciaires du père de ses enfants.

En attendant, Jacob Zuma se montre combatif. Début février a eu lieu le traditionnel discours sur le”State Of The Nation”, à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire de l’année à Cape Town. C’est un évènement annuel, toujours très solennel, où le président vient en grande pompe prononcer ses voeux et son programme pour l’année qui commence devant le Parlement. Le discours est suivi pendant plusieurs jours de réceptions à Cape Town, et de réponses des parlementaires de l’opposition au programme énoncé par le président. Cette année, redoutant plus encore que les années précédentes les manifestations de ses opposants, le chef de l’Etat a fait renforcer les sécurité sur le parcours qu’il devait effectuer avant d’arriver au Parlement. Il a fait appel, de manière tout à fait exceptionnelle à l’armée pour renforcer le discours policier, s’attirant les commentaires désobligeants des partis d’opposition, prompts à brandir la menace de la fin de la démocratie.

La numéro un du parlement a fait évacuer sans ménagement les représentants de l’EFF qui manifestaient bruyamment leur désaccord avec les agissements du chef de l’Etat et s’opposant à ce qu’un chef d’Etat reconnu coupable de non-respect de la constitution s’exprime dans l’enceinte du parlement. La twittosphère a repassé en boucle le visage grimaçant de Julius Malema rudoyé par les personnels de sécurité, et escorté sous bonne garde avec ses co-députés en dehors de l’assemblée. Le “community manager” de la présidence d’Afrique du Sud s’est même fendu d’un “ahahahaha” en réponse à la plainte de Malema alléguant que les Pandore lui auraient massacré les bijoux de famille pour obtenir sa coopération et le faire sortir…

Evidemment, le fond du discours de Zuma a été moins abondamment commenté que les évènements périphériques et la démonstration de force de l’EFF qui a refusé de laisser le président s’exprimer avant d’être violemment sorti de l’assemblée par les policiers en civil.

Le président Zuma n’a rien d’un orateur captivant, et après la demi-heure de bras de fer entre la numéro un du Parlement Baleka Mbete, et la sortie (pacifique celle-ci) des représentants du DA suite au refus de la même Baleka Mbete de faire respecter une minute de silence en mémoire des victimes de Life Esidemeni. Le président Zuma est désormais largement inaudible ce qui ne l’empêche pas de tirer les ficelles en arrière-plan. Ainsi il a contraint un député de la Province du North West à démissionner pour laisser sa place à Brian Molefe, ex-directeur d’Eskom ayant été pointé du doigt par l’ex Public Protector Thuli Madonsela dans le rapport “State Capture” pour sa collusion avec la famille Gupta. La rumeur prétend que cela paverait la voie à un remplacement du ministre des finances honni par le clan Zuma, Pravin Gordhan, par un affidé de Zuma qui pourrait permettre à sa famille de continuer à s’enrichir en négociant des commissions sur des marchés publics…

Les rêves de Jacob Zuma risquent fort d’être perturbés en cette dernière année où il assure la présidence de l’ANC. Mais comme son homologue de l’ancien testament, la ruse est une de ses qualités maîtresses et il ne serait pas étonnant qu’il n’hésite pas à en jouer…

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#RememberingMadiba

Un rôle modèle universel…

“What counts in life is not the mere fact that we lived. It is what difference we have made to the lives of others that will determine the significance of the life we lead”

Written on Robben Island 1975 (From an unpublished autobiographical manuscript)

Cela fait aujourd’hui trois ans que Nelson Mandela est décédé. Les hommages se succèdent sur les médias et les réseaux sociaux sud-africains. D’aucuns en profitent pour faire passer des messages sur le dévoiement de l’héritage de Mandela. La situation politique sud-africaine vingt-deux ans après la chute de l’apartheid interroge sur ce qu’il reste de l’extraordinaire inspiration du mouvement de libération et de son leader emblématique. Le parti de Nelson Mandela et son président semblent avoir oublié les idées qui ont fait de lui un phare dont on guettait la lumière dans le monde entier.

Dans ce billet, j’ai envie de raconter ce qu’est mon Mandela à moi. Pour la lycéenne que j’étais au début des années 80, dans une petite ville de province française, Mandela c’était un géant, une lumière, quelqu’un qui, en dépit de toute l’adversité, ne cédait pas et luttait pour le triomphe de ces idées, pour l’avènement d’une Afrique du Sud libérée de l’apartheid et de toute différence entre les races. Je pouvais situer l’Afrique du Sud sur la carte, j’entendais, comme tous mes compatriotes, parler des émeutes de Soweto et de cette figure emblématique de la lutte qu’était le leader emprisonné de cette lutte contre un régime blanc et raciste.

La libération de Mandela et son accession au pouvoir ont été des moments de joie collective dans le monde entier. Des évènements planétaires, je ne sais pas si les sud-africains s’en rendent compte. Probablement pas les jeunes générations, qui n’ont plus en tête (quand ils l’ont) que le Mandela des dernières années, affaibli par les années de prison malgré son attitude à la fois hiératique et bienveillante. Mandela était un rôle-modèle universel.

Depuis que j’habite à Johannesburg j’ai eu l’occasion d’approfondir ma connaissance de l’homme et de son histoire notamment via les visites à deux des sites qui ont été créés pour perpétuer la mémoire de l’histoire sud-africaine récente: le musée de l’apartheid et la ferme de Lilisleaf (où Mandela se cachait lorsqu’il a été arrêté en 1962). Ces deux visites complémentaires retracent l’histoire de l’apartheid et des luttes clandestines qui ont mené à la démocratie. Musées profondément émouvant, où l’on peut toucher à la fois l’ignominie du régime et le courage de ceux, femmes et hommes qui ont lutté pour la démocratie.

L’affichage sur l’un des murs du musée de l’intitulé et des dates des lois organisant la séparation raciale est impressionnant, il y en a plus d’une centaine. Les déplacements de population pour correspondre à l’idéologie de non mélange des races, la surveillance des relations illégitimes entre membres de groupes raciaux différents… Le “long chemin vers la liberté” est matérialisé dans les photos et documents utilisés pour rendre intelligible l’histoire du pays. Les cordes représentant les exécutions politiques, et l’imposante présence d’un Kaspir, véhicule blindé utilisé par les militaires du régime pour tenter de sécuriser les township, les témoignages filmés des activistes restituent l’âpreté de la lutte dont Mandela était à la fois un inspirateur et un théoricien avant d’être ce vieux sage unanimement respecté.

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Aujourd’hui si l’iconographie Mandela est partout: dans les magasins de souvenir, sur des t-shirts, des cartes postales, des boîtes de thé… l’héritage de Madiba est ballotté. D’un côté par un président de l’ANC dont le sens de l’éthique et du service ne semble pas correspondre à celui du premier président démocratiquement élu de l’Afrique du Sud, de l’autre par certains opposants qui reprochent à Mandela sa magnanimité au moment de son accession au pouvoir, qui ne voient rien de spectaculaire dans les progrès faits dans la société sud-africaine où la redistribution de la richesse n’a pas eu d’effets vraiment spectaculaires. L’indice de Gini révèle une des sociétés les plus inégalitaires au monde… Le pays de Madiba réussira t’il à faire de nouveau rêver le monde entier en créant une véritable nation arc-en-ciel? Aujourd’hui bien des sud-africains en doutent. Mais comme le dit le proverbe: il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre et de réussir pour persévérer…