Mémoire d’un crime…

Je l’ai déjà écrit sur ce blog, la littérature est une excellente façon de rendre compte de la réalité d’un pays, surtout quand, comme au Zimbabwe, la presse n’a pas vraiment droit de cité.  Les journaux sont tellement muselés que leur principale valeur ajoutée est de trouver des légendes originales aux photos (probablement) fournies par les hommes forts du régime. Il est vrai que ces derniers mois, la démission de Robert Mugabe et la disgrâce de ses proches ont permis de varier les approches avec quelques photos et commentaires peu amènes sur l’ex-première dame, mais ne comptez pas sur les organes de presse ayant pignon sur rue à Harare pour vous apprendre quoi que ce soit sur la situation du pays.

Petina Gappah, dont je vous ai déjà parlé, est certainement l’une des auteures zimbabwéennes à suivre. Dans ses romans et nouvelles, elle nous donne à voir, par petites touches, différentes facettes de la réalité de ce pays engoncé dans le népotisme et la corruption.

La narratrice du roman est une jeune femme albinos prénommée Memory (Mémoire), attendant la mort dans le quartier de sécurité de la prison d’Harare. Elle a été condamnée pour l’assassinat de son père adoptif, Lloyd, zimbabwéen d’origine anglaise. Memory se raconte dans des carnets destinés à la représentante d’une association des droits humains locale qui s’est émue de son sort. Elle remonte le fil du temps jusqu’à son enfance, dans un township d’Harare, puis raconte son adolescence après que Lloyd l’ait recueillie dans des conditions mystérieuses, et enfin sa vie dans la prison, attendant une mort aussi improbable qu’une grâce présidentielle.

Les trois temps entremêlés du roman permettent d’explorer trois mondes qui se côtoient et dont elle n’aurait pu/dû connaître qu’un. L’astucieux montage narratif amène le lecteur à traverser la société zimbabwéenne dans trois des ses composantes, township, quartier bourgeois, prison. Memory naît dans une famille pauvre et nombreuse. La mère est atteinte d’un mal mystérieux. Elle passe son temps à courir les églises et les guérisseurs pour débarrasser Memory de son albinisme qu’elle attribue au résultat d’une pratique de sorcellerie. La fratrie est décimée peu à peu par le malheur. Un jour de son adolescence, sans explication, Memory est confiée à Lloyd, qu’elle n’a jamais vu, qui lui donnera un toit et une éducation dans une bonne institution privée de la capitale, puis à l’université en Angleterre.  Revisitant ses souvenirs, Memory découvre le pouvoir magique de l’écriture pour réparer son être et comprendre enfin son histoire.

Le roman s’articule autour de deux personnages attachants, Memory et Lloyd, mais s’attarde aussi sur des personnages secondaires, les familles des deux protagonistes, les détenues ou les gardiennes de prison qui reflètent les différents mondes dans lesquels ils vivent.

C’est un beau roman sur la vie de township, les traditions, la différence, les secrets de famille. Memory et Lloyd sont réunis par leur place à part dans leur famille d’origine. Le roman s’interroge également sur la justice dans un pays où l’inflation a gangrené une partie de la vie quotidienne. Les moyens de rendre la justice sont dérisoires, le procès est bâclé, aucune autopsie ne sera faite pour déterminer les causes de la mort de Lloyd. La condamnation de Memory n’a aucune chance d’être exécutée, le dernier bourreau ayant démissionné il y a des années, et n’ayant jamais été remplacé faute de candidats (véridique!). Il faut dire que le travail n’est guère enthousiasmant et que l’état de fonctionnaire dans un Etat en faillite n’a rien de réjouissant. Seuls les garants de l’ordre, militaires et les policiers sont payés à l’heure, les autres, enseignants, infirmières, gardiens de prisons, ont souvent d’autres sources de revenus pour joindre les deux bouts. Les gardiennes de la prison des femmes conservent à leur profit, protections hygiéniques, PQ, savon, et aliments destinés aux détenues, qui n’en voient la couleur qu’avant les (rares) inspections.

Bien que situé dans le pays voisin, ce roman résonne avec beaucoup de choses vues ou entendues ici. Les frontières tracées par les colonisateurs n’ont pas plus de sens ici que dans le reste du continent. L’auteure revient, comme dans ses nouvelles, sur le poids de la religion, de la bigoterie, des croyances dans la société zimbabwéenne, une dimension très présente également en Afrique du Sud. La défaillance des services de l’Etat, si elle n’est pas aussi avancée ici qu’au Zimbabwe est cependant problématique. L’an dernier, les employés de la morgue de Johannesburg avaient fait grève pour cause de manque de moyens. En effet, dans cette ville où le niveau de morts non naturelles est assez élevé, les pathologistes n’étaient pas en nombre suffisant pour effectuer les autopsies et avaient souvent recours à des brancardiers (!) ou autres employés pour pouvoir signer les certificats de décès et délivrer les corps aux familles endeuillées… La description de la différence entre townships et quartiers bourgeois d’Harare rappelle étonnamment la division socio-raciale/spatiale des villes sud-africaines.

Dans ce roman, Petina Gappah confirme sa position d’observatrice sans concessions de la société zimbabwéenne, de l’histoire de son jeune pays, comme elle l’exprime dans l’extrait suivant:

“what life has been in the last thirty years, (…) the immense contradictions that make up that country – national unity achieved through the massacres in the south, discrimination against the white people whose olympic victories form an integral part of the nation self-declared successes, the multiplicity of laws that guarantee women equality and a culture that ensures that they remain subservient” p 78

Elle tient finalement avec panache un rôle d’archiviste, de conservatrice de la mémoire d’un pays où les historiens ne peuvent faire librement leur travail.

Advertisements

Les illusions perdues de Sindiwe Magona…

Cette semaine, j’ai envie de vous parler de littérature, une de mes façons préférées d’explorer le monde. J’ai fini récemment “To my children’s children” l’autobiographie (de sa naissance à son accession à l’âge adulte) de Sindiwe Magona, auteure sud-africaine de culture Xhosa et j’avais envie d’en écrire tout le bien que j’en pense.

Dans “to my children’s children”, Sindiwe Magona qui a écrit (entre autres) le superbe roman “Mother to mother” enseigné aujourd’hui dans les écoles sud-africaines, raconte son enfance, son adolescence et le début de son âge adulte sous l’apartheid. Née en 1943 dans un petit village du Transkeï (aujourd’hui Eastern Cape), Sindiwe passe ses cinq premières années dans un petit village, dans une vraie vie communautaire, avec sa grand-mère, ses oncles et tantes, sa mère et ses frères et soeurs. Le père est parti essayer de gagner sa vie dans la grande ville du Cap et ne revient que très rarement. Elle se rappelle qu’à cette période-là elle l’appelait, comme ses cousins, “l’oncle du Cap”. Elle garde un souvenir béni de cette période où tous vivaient dans une communauté très solidaire, où chacun, jusqu’au plus petit avait un rôle et une tâche à réaliser pour la collectivité, sous la houlette sévère mais juste de sa grand-mère. Cette communauté soudée qui se nourrissait des histoires racontées par les anciens, une fois accomplies les tâches de la journée. Mais la santé de la mère contraint la famille à rejoindre le père, dans un des townships du Cap.

La famille s’installe à Solomon, quartier de Blaauvlei, un township des Cape Flats, battu par les vents et le sable. Le père part tout les matins travailler comme pompiste au centre ville, la mère multipliera les petits métiers (vendeuse à la sauvette, etc) pour améliorer l’ordinaire de la famille tout en prenant soin des enfants. Ils occupent pendant un temps, une pièce dans un “shack en tôle ondulée” appartenant à la famille Masola, dont le père engloutit en alcool l’argent des loyers récoltés, occasionnant des disputes épiques avec son épouse dont profitent allègrement les locataires.

“This family looked, sounded, and smelled as if they had seen better ways. They must have, because the ones they were seeing, when I came to know them, could not have been worse. Except that when I saw them again, some twenty-five years later, hard though this would have been to imagined when we lived in their house, they were faring worse. I guess even in reaching rock bottom, there are different levels of bottoms and different hardnesses of rock” p 21-22

Malgré l’évidente pauvreté de la famille, Sindiwe Magona raconte une enfance heureuse entre des parents sévères (les châtiments corporels sont fréquents à la maison comme à l’école) et aimants. Les années à Blaauvlei sont les années de la découverte, découverte enthousiasmante de la grande ville, découverte de l’école qui sera déterminante dans le parcours de Sindiwe Magona. Son horizon s’ouvre dans cette banlieue du Cap où elle apprend à lire, comme elle apprend aussi, de façon subliminale, la supériorité du blanc.

“I cannot recall anyone ever telling me that whites were better (not in the same way I was given instructions about the omnipotence and omniscience of the Deity). I know that by the time I reached my teens, that fact was firmly, unshakeably, rooted in my mind. Who can wonder? The whole environment screamed: ‘WHITE IS BEST'”.  P 40

Les parents, bien que peu éduqués, ont la conviction que seule l’éducation pourra donner de meilleures chances à leurs enfants et encouragent ceux-ci à fréquenter l’école et à y réussir. Elle décrit une scolarité plutôt chaotique dans des écoles des townships bondées, bruyantes, manquant cruellement de moyens. Des professeurs ayant du mal à retenir le nom de leurs élèves trop nombreux. Les chapardages de livres entre élèves. Elle décrit aussi le tiraillement de sa jeune conscience entre le monde des coutumes et les nouvelles connaissances acquises à l’école. Elle cite notamment l’anecdote hilarante ou, ayant suivi un cours d’hygiène à l’école elle se met en tête d’ouvrir grandes les fenêtres de leur shack pour aérer, avant que sa mère referme aussitôt, de peur de voir la famille envahie par les mauvais esprits ou les mauvais sorts attirés par les ouvertures.

L’accession à l’âge adulte se fait à travers une série de désillusions. Ayant la possibilité de faire des études et de devenir institutrice, elle a fait la fierté de ses parents.  Elle découvre qu’un diplôme ne se traduit pas forcément en offre d’emploi (elle se refusera à écouter les suggestions qu’une enveloppe au directeur pourrait être secourable), et doit travailler dans une poissonnerie pendant plusieurs mois. Elle déchante, lorsqu’elle obtient enfin un poste, en découvrant l’état pitoyable des écoles dans lesquelles elle doit enseigner. Elle y découvre que sa formation l’a tout sauf préparée à sa mission. Sa classe comporte des élèves de neuf à dix-neuf ans, avec des niveaux très hétérogènes. Souvent élevés par une mère qui peine à joindre les deux bouts, très peu d’élèves sont réceptifs à l’enseignement dans des classes bondées. Elle réalise que son enfance pauvre mais heureuse lui a fermé les yeux aux injustices et aux misères du monde. Elle s’aperçoit aussi qu’une bonne éducation ne donne pas forcément un bon salaire. Malgré le prestige de sa fonction d’institutrice, elle est très mal payée (il faut dire que l’état sud-africain, qui a mis en place la “Bantu education” dépense à l’époque, 28 rands pour chaque élève noir contre 480 pour un élève blanc).

La fin de son adolescence correspond aussi à un déplacement géographique. Le gouvernement de l’apartheid relocalise les populations des townships et la famille se retrouve à Nyanga East (aujourd’hui Guguletu). La vie de communauté qui s’était construite à Retreat est perdue, et dans le nouveau township, les conditions de vie s’avèrent plus dures.

Le dernière (et plus dure désillusion) vient de sa vie affective. Totalement ignorante des choses de la chair, elle se retrouve enceinte en 1962 alors qu’elle n’est évidemment pas mariée. Cette grossesse est une double défaite, elle est une déception pour ses parents qui se sont sacrifiés pour son éducation et elle se fait renvoyer de l’enseignement pour deux ans, car, même dans les écoles publiques des townships, une grossesse hors mariage est considérée comme immorale. Celle qui se voyait partie pour une carrière d’institutrice, est contrainte de travailler comme bonne à tout faire dans des familles blanches de Cape Town. Ce qui lui donne l’occasion d’affiner son analyse des relations raciales dans l’ Afrique du Sud des années 60.

Le père de ses enfants, n’ayant pas acquitté la lobola scellant le mariage traditionnel Xhosa, se révèlera tout aussi inefficace pour contribuer à l’éducation des enfants. Elle l’a néanmoins épousé civilement pour réaliser qu’elle lui a donné de ce fait autorité sur elle et qu’il peut nuire à ses désirs d’avancement en refusant qu’elle aille étudier pour être infirmière dans le Eastern Cape, ou en occasionnant son renvoi en annonçant à son employeuse qu’elle est enceinte. A vingt trois ans, alors qu’elle attend son troisième enfant, et qu’elle vit chez ses parents avec ses frères et soeurs (à 13 dans une maison prévue pour 4), elle realise avec amertume qu’elle va devoir se battre toute seule.

“Where I had seen a friend and a lover, stood an adversary and a rapist. The man on whom I had plan to lean became the cruel current sweeping away the seeds of hope, an nightmare squashing and crashing my dreams… Materially my parents had not been able to give me much. But, thank God, they had instilled in me unshakeable belief in myself and in my capabilities. Moreover, I had not in my home witnessed irresponsibility… to me people grew up to do their duty. Mine was clearly hauling myself to the state of professional respectability.” p 153 

Il faut lire ce beau témoignage sur la condition d’une famille Xhosa sous l’apartheid. L’auteure y déploie des talents de conteuse (“story teller”) sans doute hérités de son enfance rurale. C’est un tableau sans concession de la vie des townships, de la pauvreté, des rapports entre les races, dont elle ne prend conscience qu’assez tardivement, mais aussi des rapports entre les hommes et les femmes.

C’est un document très intéressant sur la culture Xhosa, ses coutumes. Les descriptions de rites, des rites de naissance, de protection du mal, de guérison à la négociation de la lobola, sont très vivantes et passionnantes, avec quelques traits d’humour dûs au recul de l’auteure, maintenant grand-mère et essayant de transmettre, à ses petits enfants, les reflets d’une époque antérieure à leur naissance. Ce témoignage me ramène aux interviews recueillies pour ma recherche auprès des jeunes mères des townships. Le moment humiliant de la négociation de l’enhlabulo (réparation des dommages) avec la famille du père présumé, l’accouchement seule à l’hôpital public, et la découverte d’un enfant à la fois écrasante et source de joie profonde. La phrase “en Afrique il y a peut être des grossesses non désirées, mais il n’y a pas d’enfant non désiré” résonne avec les témoignages que j’ai recueillis de ces jeunes mères…

“To my children’s children” est aussi une belle histoire de résilience, une incitation à la persévérance, et une victoire de la volonté sur la fatalité. Alors qu’elle aurait pu considérer à 23 ans que sa vie était finie, plombée par les effets conjugués du patriarcat, de l’apartheid et des maternités arrivées trop tôt, Sindiwe Magona a réussi à poursuivre des études, obtenir un doctorat, travailler pour les Nations Unies et écrire des romans…

Et parce que nous allons vers un long week-end, un cadeau bonus! L’extrait la lecture, par l’auteure, du récit qui fait suite à celui-ci: “Forced to grow”.

 

L’opium du peuple sud-africain?

Pour l’observateur venu des vieilles démocraties de l’hémisphère nord, il est assez habituel de supposer que la modernisation et la montée de la rationalité économique s’accompagnent d’une sécularisation de la société, et d’un repli des religions de l’espace public. Le “désenchantement du monde” moderne (cf Max Weber) suppose un déplacement de la vie religieuse vers la sphère privée. Venant de France où la séparation de l’Eglise (catholique) et de l’Etat en 1905 a laissé des traces vives, où il est interdit dans les recensements de demander l’appartenance religieuse des personnes, on ne peut qu’être surpris de la place que prennent les religions dans l’espace public de l’une des démocraties les plus avancées d’Afrique. L’inscription des religions dans la vie et l’espace public peut parfois entrer en contradiction avec la lettre d’une des constitutions les plus inclusives du monde.

La religion est l’un des éléments structurant de la vie (et notamment de la vie des Townships) en Afrique du Sud. Pour nous autres qui venons d’un pays où la religion est une affaire privée et relativement discrète, la présence de la religiosité dans la vie de tous les jours est un élément surprenant. La constitution sud-africaine de 1996 énonce dans son préambule: “May God protect our People” et le paragraphe 15 de ladite constitution garantit la liberté de culte. L’hymne sud-africain, “Nkosi sikelel’iAfrika” proclame également “Dieu sauve l’Afrique” et chaque année, au moment de Pâques mon hebdomadaire de référence (le Mail & Guardian) publie un cahier, “the God Issue”, qui traite de différents aspects des religions en Afrique du Sud, donnant la parole à des représentants des religions variées présentes dans le pays.

L’Afrique du Sud est un creuset de religions autant que de peuples. En tant que terre de migrations elle a accueilli de nombreux immigrants avec leurs croyances propres. Les statistiques officielles montrent que 90% des habitants déclarent une religion. Les religions dominantes sont les religions chrétiennes (une soixantaine d’appellations regroupant 85% des croyants) et notamment la Zion Christian Church qui compte plus de cinq millions d’adeptes (un septième de la population adulte), ce qui en fait de loin l’église la plus puissante. Pour information l’église catholique compte 2,5 millions de fidèles, l’église anglicane 1,6 millions la population musulmane (essentiellement venue d’Inde pendant la période coloniale) représente 2% des adultes et l’hindouisme 1% des adultes.

Une religiosité présente et visible

Au quotidien, la religiosité est très présente.  Les signes d’appartenance à une religion sont présents dans l’espace public et cela ne semble pas gêner grand monde. Dans les malls ou les quartiers de bureaux on croise couramment des gens arborant des habits traditionnels ou des signes religieux. J’habite dans un quartier où beaucoup d’habitants sont juifs. Et toutes les semaines, lors du shabbat, je croise une partie de mes voisins, les femmes dans des tenues sombres et sobres, et les hommes en costume arborant la kippa, marchant vers la Schul du quartier. Les adeptes de la Zion Christian Church arborent dans leur vie quotidienne leur badge, un ruban orné d’une étoile métallique. Certains hommes portent même un uniforme et une casquette étoilée. Le week-end, dans mon quartier, je ne peux manquer d’apercevoir une partie des domestiques endimanchés, souvent habillés dans leur uniforme de la Zion Christian Church, il y a des codes couleurs précis, partant pour leurs célébrations. L’un des guides qui m’a fait visiter Soweto m’a confié que quand il n’avait pas grand chose à faire le week-end, il allait aux célébrations de la ZCC à Alexandra qui étaient très festives, les chants et les danses étant particulièrement entraînants.

Quand on lit les auteurs sud-africains, noirs comme blancs, la présence de la religion est assez nette. Les Afrikaners sont des descendants de calvinistes européens croyant à la prédestination et qui se sont ancrés sur ces terres persuadés que c’était Dieu qui les y menaient. Dans le roman “Agaat” de Marlene Van Niekerk déjà évoqué dans ce blog, on voit comment la société Afrikaner de l’apartheid justifie par des raisons religieuses sa domination. Les récits de l’épopée du Grand Trek sont également teintés de cette conviction que Dieu était du côté des boers et leur avait réservé cette terre à faire fructifier.

Le romancier Niq Mhlongo dans son roman “after tears” qui se déroule à Soweto raille la religiosité de la mère du héros et des amies de celles-ci et le côté pique-assiette du pasteur qui habite juste à côté. Dans son autobiographie, peu intéressante par ailleurs, Trevor Noah, comédien qui fait désormais carrière aux Etats-Unis, raconte une enfance rythmée par les évènements religieux, sa mère fréquentant parfois jusqu’à trois églises par week-end et assistant à des réunions de prières certains soirs de la semaine.

Les églises des township débordent. Les célébrations du samedi ou du dimanche y durent facilement quatre heures. Les assemblées religieuses sont une distraction dans ces quartiers dénués d’autres distractions. L’une de mes amies qui a créé une ONG me disait récemment qu’une des lycéennes avec lesquelles elle travaillait lui avait fait part de son dégoût pour la religion. Sa mère, seule adulte référente de la maisonnée, passait la plus grande partie de son temps en prières et en réunions religieuses, la laissant seule. L’adolescente trouvait que sa mère consacrait plus de temps à sa prière qu’à s’occuper de ses enfants. Avec humour elle ajoutait qu’au moins chez les blancs, l’office du dimanche durait une heure, une fois par semaine et qu’après on en était débarrassé du sujet jusqu’à la semaine suivante!

cropped-dsc_0225.jpg

Garantir la liberté (religieuse ou pas) dans une jeune démocratie, un impératif pas si facile…

Le fait religieux en Afrique du Sud met en évidence les contradictions et les paradoxes à tenir pour cette jeune démocratie. Certes, ses pères fondateurs, dans leur élan humaniste initié par la Charte des Libertés de 1955, ont voulu faire de la constitution de leur pays un exemple de tolérance et de cohabitation des peuples, des croyances et des choix de vie. Dans les faits, l’exercice apparaît plus compliqué.

Le rôle des religions dans l’héritage historique a laissé des traces mitigées. La colonisation a aussi été confortée par les missionnaires. En témoigne cette petite phrase figurant sur les murs du Musée de l’apartheid à Johannesburg.

“When the European came, they had the Bible and we had the land. Now we have the Bible and they have our land”

Certaines églises ont cautionné les positions idéologiques de l’apartheid. Mais des religieux comme le pasteur Beyers-Naudé ont commencé à partir des années 60 à souligner les abominations du régime.

Certaines églises ont joué un rôle certain dans l’avènement de la démocratie. A Soweto, l’église Regina Mundi a servi de sanctuaire au moment des affrontements les plus sanglants entre manifestants et forces de l’ordre pendant les décennies 70 à 90. Nelson Mandela a salué à plusieurs reprises l’importance des églises qui s’étaient engagées dans la lutte contre les injustices.

Desmond Tutu est un exemple de ces ecclésiastiques qui ont défendu un monde plus juste, ont soutenu les mouvements de libération et contribué à l’avènement de la démocratie. Sa contribution décisive à la commission “vérité et réconciliation” a été déterminante pour éviter que le pays ne sombre dans le chaos et la violence. C’est d’ailleurs ce qu’a reconnu le comité Nobel en lui accordant le prix Nobel de la Paix.

Dans les soubresauts politiques qui agitent actuellement le pays, certaines églises et leurs représentants cherchent à faire entendre la voix de la raison. L’archevêque Tutu a même fait une apparition remarquée lors des dernières manifestations contre Zuma au Cap après le remaniement ministériel. Un grand nombre d’organisations non gouvernementales qui cherchent à faire avancer la condition des plus démunis ont une origine confessionnelle.

Cependant, à côté de ces forces progressistes, les pratiques de certaines chapelles, tenues par des prêcheurs noirs comme blancs contredisent les valeurs de l’Ubuntu. Les croyances et les pratiques de certains représentants des églises chrétiennes en Afrique du Sud rappellent les pratiques contestables des pasteurs de la “Bible Belt” du Sud des Etats Unis. Ainsi un pasteur Afrikaner a réussi à réunir le week-end dernier une foule compacte et remarquée à Bloemfontein pour “prier pour l’Afrique du Sud”.  Si l’intention est bonne, les valeurs portées par ses prêches contredisent ouvertement  certaines sections de la constitution sud-africaine. Les discours masculinistes et anti-gay du pasteur vont à l’encontre des droits des femmes et à la liberté de préférence sexuelle prônés dans la constitution. Le mois dernier, un pasteur de la Province du Limpopo a été interdit d’exercer par le tribunal. En effet, il avait imaginé soigner les maux dont souffrait sa congrégation en les aspergeant d’insecticide (Doom!).

Dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive, le poids des églises est également souvent évoqué comme un des freins à l’information sexuelle et de la perpétuation de l’épidémie de SIDA dont les chiffres d’infection sont en hausse chez les jeunes. Il joue un rôle dans les difficultés d’accès à l’avortement, laissant les jeunes femmes aux mains de faiseuses d’anges insuffisamment qualifiées. Dans un pays où la prévalence du SIDA, le nombre de viols et de grossesses adolescentes sont importants, l’impact sur l’avenir de ces jeunes filles est souvent terrible.

Une association (opportunément appelée OGOD!) a récemment porté devant la Haute Cour de Johannesburg pour faire interdire dans six écoles publiques la lecture de textes sacrés, l’exécution de prières chrétiennes en assemblée, et toute référence à des symboles chrétiens dans les blasons portés sur les uniformes des élèves. L’argument de l’organisation est que l’affichage de valeur chrétiennes peut servir de repoussoir pour les élèves d’autres confessions. On pourrait arguer aussi que ces pratiques nuisent à la liberté de conscience des enfants. Les directions de ces écoles publiques arguent du fait que leurs élèves étant massivement chrétiens, il n’y a rien de mal à se valoir d’un ethos chrétien et à propager des valeurs chrétiennes. Le jugement de la Haute Cour est très attendu pour réaffirmer les principes permettant aux différentes communautés de vivre ensemble.

Les sociologues travaillant sur les pays du sud ont fait le constat que finalement la sécularisation n’était pas forcément la conséquence logique de la modernisation. Il sera intéressant d’observer, dans des démocraties comme l’Afrique du Sud, la façon dont va se jouer cette délicate cohabitation entre le respect des croyances de chacun et l’application de principes constitutionnels qui peuvent être en contradiction avec certaines croyances ou certains comportements prescrits par les religions. Encore une fois, la parole des juges sera déterminante, c’est entre leurs mains que reposent le difficile défi de la conciliation des contraires. Leurs jugements seront peut-être des inspirations pour des pays où la sécularisation subit actuellement des reculs posant des questions auxquelles le politique ne semble pas en mesure de répondre de façon satisfaisante.

“Always make religion a personal and private affair confined to yourself. Do not burden others with your religious and other personal affairs” Nelson Mandela

Letter to Makaziwe Mandela Robben Island 21 décembre 1978