Johannesbourg brûle t’il?

Mercredi 4 septembre, j’ai reçu un appel de la journaliste présentant le Journal Afrique de TV5 Monde me demandant si je voulais venir dans son studio commenter l’actualité sud-africaine, notamment la flambée de xénophobie en Afrique du Sud. J’ai accepté de me prêter à cet exercice compliqué s’il en est : il me fallait répondre en maximum une minute et demie à chaque question posée. Difficile de refléter un contexte aussi complexe que celui du pays de Mandela vingt-cinq ans après la chute de l’apartheid en un temps aussi ramassé… Je vais tenter de le faire dans ce billet de blog.

Partons des faits. Depuis quelques semaines, des incidents près de Durban, dans le centre de Pretoria, dans le sud (Lenasia) puis dans le centre de Johannesbourg laissent penser à une résurgence de ces poussées de xénophobie dont l’Afrique du Sud est coutumière. Près de Durban et sur certains axes routiers près de Jobourg, les routiers sud-africains ont encouragé des barrages pour filtrer les véhicules conduits par des chauffeurs étrangers et les molester. A Pretoria des chauffeurs de taxis d’origine étrangère ont été pris pour cibles ainsi que des commerçants nigérians du centre-ville que leurs attaquants accusaient de trafics de drogue, sous l’oeil bienveillant de la police.

Dans le centre de Johannesbourg, à Jeppestown, dimanche dernier, des émeutiers auraient effectué des raids sur des magasins appartenant à des commerçants étrangers, les ont pillé et y ont mis le feu, laissant des images de désolation, une dizaine de morts (en majorité sud-africains) et des centaines de milliers de rands de dégâts.

Comment comprendre cet accès soudain de violence, et cette expression de haine envers les étrangers? Les responsables politiques ont été assez timorés dans leurs commentaires jusqu’à mercredi, refusant d’attribuer les exactions à la xénophobie, mais arguant que les violences étaient le fait de criminels cherchant juste un prétexte pour voler et piller des commerces. Il faut dire que la désignation des étrangers comme responsables de tous les maux du pays est commune à bien des politiques sud-africains, c’est même le fond de commerce de certains. Le maire de Johannesbourg, Hermann Mashaba, commençant son mandat il y a deux ans, avait promis de “nettoyer” le centre-ville des squatters étrangers qu’il rendait responsable de l’insécurité qui y régnait depuis des décennies. L’ex-ministre de la santé leur attribuait l’engorgement des services de santé publique et des hôpitaux, et leur mauvais fonctionnement. La rhétorique sur les étrangers qui volent l’emploi des locaux fait florès dans un pays où le taux de chômage ne baisse pas.

La réaction spontanée des politiques, en l’absence d’échéances électorales proches, aurait été de laisser s’éteindre d’elles-mêmes les flammes plutôt que de monter au créneau. Les réactions internationales, et notamment des chefs d’Etat africains, au premier rang desquels, le président de l’Union Africaine, et celui du Nigeria, Muhammad Buhari ne leur en a pas laissé le loisir. Les actions xénophobes ont donc été condamnées par le Président Ramaphosa dans une déclaration minimale mercredi 4 septembre, promettant que les crimes ne resteraient pas impunis. Il pouvait difficilement s’engager moins. D’autant que les entreprises sud-africaines cherchant dans les marchés africains la croissance qu’elles n’arrivent pas à trouver chez elles, sont fragilisées sur leurs marchés extérieurs par de tels évènements. Le pillage, en guise de représailles, de supermarchés Shoprite et de boutiques MTN au Nigéria, n’arrange pas leurs affaires…

Mais qu’est-ce qui pousse des sud-africains des quartiers populaires à se soulever et à s’en prendre aux personnes d’origine étrangère et à leurs biens? La xénophobie est-elle un mal qui touche particulièrement les sud-africains? Ces sud-africains qui disent “je vais en Afrique” lorsqu’ils voyagent sur le continent, comme s’ils s’y sentaient une place à part… Il y a certainement une grande méconnaissance du continent africain en Afrique du Sud, du fait de l’isolation du pays au moment de l’apartheid. De nombreux cadres de l’ANC contraints à l’exil avaient trouvé refuge dans les pays voisins, où même en Tanzanie ou au Nigéria. Les générations suivantes se sont renfermées et considèrent désormais avec méfiance les “autres”. Pourtant l’Afrique du Sud est depuis longtemps un pays de migration. Les mines employaient des ouvriers venant de toute l’Afrique australe, zimbawéens, zambiens, habitants du Lesotho ou du Swaziland…

Il faut d’abord souligner le caractère endémique de la violence dans ce pays, une violence enracinée dans l’histoire. On a oublié les violences terribles dans les townships au moment de la fin de l’apartheid. Une violence qui n’était pas seulement le fait des blancs contre les noirs, mais aussi des noirs contre des noirs. Une salle du musée de l’apartheid à Joburg rappelle les affrontements entre les tenants de l’Inkatha Freedom Party (zoulou) et les différentes composantes de l’ANC. L’Afrique du Sud est un pays où l’on meurt pour une poignée de tournesols, ou pour un sac d’oranges… Le taux de violence familiale dans le pays est effrayant, les violences interpersonnelles, et notamment les violences liées aux genre sont légion, et les violences institutionnelles ne le sont pas moins. Le comédien Trevor Noah avait plaisanté, dans l’un de ses sketches, sur la violence dans les établissements scolaires, et notamment celle exercée par les professeurs sur les élèves: “we don’t beat them, we hit them!”*. Le topos de l’infirmière maltraitante est un thème récurrent des discours sur les hôpitaux publics, j’en ai recueilli des exemples lors de ma recherche.

La persistance de la violence est le symptôme d’une société qui va mal, et d’une population qui s’impatiente de ne pas recueillir les dividendes de la chute de l’apartheid. Les promesses de prospérité, santé, éducation et sécurité pour tous n’ont pas été tenues. La politique de Reconstruction and Development Programme (RDP) lancée par le gouvernement de Mandela en 1997, et les politiques des gouvernements suivants n’ont réussi que marginalement à redresser les déséquilibres historiques. Le fossé entre les plus pauvres et les plus riches s’est accru depuis vingt-cinq ans, et périodiquement les pauvres se rappellent au bon souvenir des gouvernants en manifestant leur insatisfaction.

La population sud-africaine a cru depuis la fin de l’apartheid, à un rythme plus soutenu que l’économie (malgré quelques années fastes). Le “miracle économique” sud-africain a attiré de plus en plus de ressortissants des pays voisins fuyant des pays politiquement et économiquement sinistrés et venant y chercher du travail. Ils se sont dirigées vers des villes encore marquées par l’urbanisme de l’apartheid, peu conçues pour accueillir le surcroît de population des migrants, qu’ils viennent des provinces sud-africaines ou des pays alentour, accentuant la compétition des plus pauvres pour les ressources rares: logement, subsistance, emploi…

Dans une économie où l’emploi est rare, ce sont les quartiers les plus défavorisés qui en pâtissent le plus. La désindustrialisation causée par la libéralisation des échanges (j’en ai parlé ici), a contraint les individus et les familles à des systèmes de débrouille généralisés. Dans une population condamnée à vivre d’expédients, de combines plus ou moins légales et de petits boulots, la concurrence accrue n’est pas vue d’un bon oeil.

Par ailleurs, les migrants ne sont pas toujours les plus mal lotis dans ces systèmes, ils viennent avec des capitaux sociaux, culturels et économiques très divers, et peuvent donner l’impression de mieux tirer leur épingle du jeu que des populations locales moins éduquées et moins solidaires. Malgré leurs diplômes, ils sont exclus d’une grande partie du marché de l’emploi du fait de règles administratives (les étrangers, même noirs ne font pas partie des ‘Black Empowerment Programmes’) et ont donc, pour débouché la création d’entreprise, commerciale ou non.

Je me souviens d’avoir fait un tour de Diepsloot avec la responsable d’une association, et avoir remarqué que les supérettes semblant les plus prospères appartenaient à des somaliens, quand les ‘spaza shops’ de leurs voisins sud-africains faisaient pâle figure. On m’a expliqué que les somaliens avaient développé des systèmes de centrales d’achats qui leur permettait d’offrir plus de choix et de meilleurs prix que leurs concurrents indépendants.

Ajoutez à ces éléments déjà explosifs, une police hautement corruptible, beaucoup plus efficace pour extirper des frais de protection aux commerçants, racketter les responsables de trafics et les automobilistes que pour garantir la sécurité des citoyens (si tant est qu’elle en ait les moyens), et vous avez les ingrédients d’une catastrophe annoncée. Les policiers envoyés sur les lieux auraient ‘observé’ les actions des pilleurs sans essayer de les dissuader. Il y a trois ans, le commissaire du poste de Jeppestown (où ont eu lieu une partie des troubles du week-end dernier) avait fini par être muté, après une campagne de protestation dans les journaux, il avait réussi à cumuler 180 jours d’absence sur l’année précédente alors qu’il dirigeait le poste de police d’un des quartiers les plus réputés de la ville pour ses problèmes d’insécurité. Dans la police, comme dans l’éducation ou la santé, l’avancement hiérarchique est moins dû aux états de service des fonctionnaires qu’au rattachement politique (et aux connections avec l’ANC)…

Dès lors que les gouvernements de l’ANC ont failli à leur mission de mettre en place des institutions fortes, garantissant à l’accès à tous à une éducation de qualité, des services de santé convenables, et à la sécurité, il n’est guère étonnant que des révoltes populaires éclatent fréquemment, et ciblent en priorité les habitants des quartiers les moins sécurisés, compte-tenu de la stratification géographique des villes.

Plutôt que des déclarations de principe sur le caractère intolérables de ces attaques, on aurait aimé que le président Ramaphosa mette les moyens d’enquêter réellement sur ce qui a provoqué les émeutes et que cette enquête aboutisse à une sanction réelle des responsables, et la restructuration de la police pour plus d’efficacité**, plutôt qu’à un énième épisode oublié une fois retombée l’agitation médiatique…

*”On ne les bat pas, on les frappe”

**Une internaute faisait remarquer que si le gouvernement n’avait pas hésité à envoyer les canons à eaux sur les étudiants de l’Université de Cape Town (qui manifestaient contre le viol et le meurtre de leur camarade de première année, violée et tuée dans un bureau de poste), mais pas sur les pilleurs de Jeppestown.

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Nous les femmes…

Puisque vous lisez ce blog, vous n’êtes pas sans ignorer que le mois d’août est le mois des femmes en Afrique du Sud. Tout un mois consacré à la cause des femmes, j’en ai déjà parlé ici. A cette occasion, j’ai décidé de vous raconter une scène à laquelle j’ai participé (authentique mais anonymisée) à la fois cocasse et révélatrice des relations sociales dans ce pays. J’ai rencontré Elsa, jeune responsable des ressources humaines d’une filiale de grand groupe français aux dîners périodiques des anciens des grandes écoles françaises de Johannesbourg. Nous avons sympathisé, et comme elle connaissait mes activités associatives en faveur des femmes dans le monde professionnel, elle m’a proposé d’intervenir dans son entreprise pour le lancement du réseau de femmes. Le lancement aurait lieu à l’occasion du mois des droits des femmes, et nous serions plusieurs à parler.

J’ai d’abord refusé, lui proposant d’autres intervenantes, à mon sens plus qualifiées. Je n’étais pas sûre de la pertinence de mon expérience L’une des autres intervenantes n’était pas disponible. Elsa avait prévu un lancement sur toute l’après-midi, et me trouvant très sympathique, elle m’a convaincue, de parler “de mon expérience”. Et je me suis dit que cela me donnerait en tout cas une approche de la réalité de ce qu’était une entreprise dans ce pays.

Comme je l’anticipais mon intervention sur l’utilité des réseaux féminins pour faire avancer la cause des femmes en entreprise tomba un peu à plat. Je sentis plus une attention polie qu’un réel intérêt. Elsa avait senti le truc en me prévenant à mon arrivée: “tu sais, ce n’est pas forcément le public auquel tu as l’habitude de t’adresser, comme on est une boîte d’ingénieurie française, les femmes ici sont surtout dans les postes administratifs”… Je restai néanmoins pour le reste des présentations, désireuse de voir cette “coach-gourou” dégottée par la nouvellement nommée présidente du réseau, et qui suscitait des frissons d’anticipation: Tina Marais, sollicitée pour faire une “allocution inspirationnelle” (inspirational talk) comme c’est furieusement tendance dans le monde de l’entreprise.

Elle est arrivée un peu avant l’heure de sa présentation. C’est une femme « coloured » d’une certaine allure plutôt grande, élancée, moulée dans un jean blanc de marque, et une blouse panthère, elle campe sur des talons vertigineux. Sa crinière mi-longue lisse est teinte dans un blond chaud encadre un visage ovale soigneusement maquillé, soulignant ses pommettes hautes et ses yeux étirés. Elle discute avec Tumi (la nouvelle présidente du réseau) pendant la fin du second exposé. Applaudissements, la consultante qu’Elsa avait sollicité s’éclipse.

Elsa me présente son chef, le DG de la filiale, un français récemment arrivé pendant que Tina règle son micro et sa présentation Powerpoint. « Elles ont l’air contentes ! » sourit le chef « c’est bien, c’est le but !». Je lui demande comment il trouve l’Afrique du Sud. « Différente ». Il arrive des Emirats Arabes Unis. Je peux imaginer. « Nous avons une histoire compliquée avec ce pays, et ce pays ne nous facilite pas la tâche… ». Ah. Je préfère ne pas le relancer sur l’affaire de corruption qui pourrait ressortir à tout moment et qui est de notoriété publique. Il doit se demander ce qu’il fait dans cette galère, dans cette filiale en perte de vitesse, probablement pas une promotion…

Tumi bat le rappel. Tina Marais est prête. Elle se présente comme coach, psychologue industrielle, promotrice de l‘empouvoirement féminin. Sa gestuelle ample montre qu’elle est à l’aise dans ce genre d’exercice, qu’elle doit pratiquer régulièrement. Son discours est bien rôdé. Elle lance la vidéo qui introduit son propos. Je reconnais un extrait de Matrix où Keanu Reeves est confronté à un choix cornélien : pilule rouge ou pilule bleue ? « Alors, vous vous souvenez de ce choix ? Vous auriez pris laquelle vous ? ». Elle redémarre la vidéo. Frémissements, agitation dans la salle, les femmes se concertent avec leurs voisines, elles chuchotent. Tina répète en même temps que l’acteur : « La Matrice est le monde qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher d’entrevoir la vérité… » elle se superpose à l’acteur, entre le projecteur et l’écran, si bien qu’il se projette sur elle… elle est, comme lui, de profil, et récite en même temps que lui « tu es un esclave Théo… le monde est une prison où il ni espoir, ni odeur, ni saveur… si tu veux découvrir ce qu’est la Matrice, tu devras l’explorer toi-même… choisis la pilule bleue, et tout s’arrête, après tu pourras faire et penser ce que tu veux… choisis la pilule rouge et tu restes au pays des Merveilles, et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre… »… « Alors ? » Elle arrête la vidéo, « Pilule bleue ou pilule rouge ? ».

Bien sûr l’assistance choisit la pilule rouge. Et Tina les entraîne derrière le lapin blanc comme son jean. Elle empile dans sa course désordonnée les poncifs : « nous les femmes nous savons que… », les citations de versets de la Bible dont elle ne donne que les références : Isaïe 29 :7, Jean 38 :4, Matthieu 12 :26 et que son auditoire déclame par cœur. Un véritable tourbillon… « Oui, parce que nous les femmes, nous sommes parfois nos pires ennemies, nous propageons la haine, nous ne nous entraidons pas… Combien de fois ces derniers jours, ne nous sommes-nous pas dit que nous ferions bien une crasse à notre voisine ? Combien de fois ne nous l’avons pas enviée parce que le patron disait du bien d’elle ? Combien de fois n’avons-nous pas jalousé son équilibre familial ? Combien de fois avons-nous rejeté nos fautes sur le dos de notre voisine ? Combien de fois avons-nous souhaité que telle ou telle se prenne les pieds dans le tapis pour pouvoir briller à sa place ? »

Murmures et hochements de tête approbateurs dans l’assistance qui se reconnaît dans ce sermon d’une Tina exaltée, proche de la lévitation. « Il faut nous regarder en face. Il faut comprendre ce que Dieu veut de nous. Il faut arrêter de rejeter sur les autres nos propres fautes. Si je n’ai pas une promotion, ce n’est pas à cause de la voisine. Si je ne suis pas augmentée, ce n’est pas forcément la faute du patron. Si je ne réussis pas, ce n’est pas la faute de la firme. Il faut faire notre examen de conscience : qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Jésus a dit : « aide-toi, le ciel t’aidera ». Nous devons nous interroger, comprendre ce que nous faisons mal, pour nous amender. Nous ne devons pas toujours demander la solution au patron. C’est en nous-mêmes que nous trouverons la solution ! »

Je suis assez perplexe, j’échange avec Elsa des regards surpris. Elle tord ses lèvres minces dans une moue incrédule. J’ai l’impression d’être dans une réalité parallèle. Tina continue de plus en plus fort et elle conclut. « Maintenant, vous savez ce que vous devez faire, je vous propose de chanter une chanson. Je suis sûre que vous la connaissez toutes! Je vous ai mis les paroles sur le Powerpoint pour celles qui ne la connaissent pas » ajoute t’elle malicieusement. « Lira ! » les femmes sourient en voyant le titre s’afficher. C’est visiblement une sommité de la chanson locale. Elle appuie sur une télécommande, quelques notes de synthétiseurs et une voix de femme : « The higher you build your bareers, the taller I become… » (plus vous montez des barrières, plus je grandis). Hurlement de joie des participantes qui sourient et commencent à chanter toutes en chœur, certaines roulent des épaules et des hanches sur leurs chaises, dans un moment d’allégresse collective.

« The further you take my rights away, the faster I will run… you can’t deny me, you can’t turn your face away, no matter -cause, there’s something inside so strong…” Les participantes sont maintenant toutes debout, elles dansent, chantent balancent leurs bras au-dessus de leur tête… J’apprécie leur naturel, elle chantent, claquent des doigts, les différences effacées, oubliées, les visages ravis, les gorges déployées… « ngizofikelela ! » (j’y arriverai)… je me sens malgré tout entraînée dans leur chant. La fin de la chanson est soulignée par des youyous. « Allez, on la refait une nouvelle fois ! » reprend Tina totalement transportée. Il ne lui manque plus qu’un tapis volant« There’s something inside so strong, I know that I can make it, though, you’re doing me wrong, so wrong…” (Il y a quelque chose en moi de si fort, je sais que je peux réussir, même si vous me causez du tort). Tonnerre d’applaudissements après la reprise, Tina salue gracieusement comme une artiste sur la scène.

Tumi remercie chaleureusement Tina et annonce la clôture de la session avec une collation servie dans la pièce. Elle en profite pour nous remettre, à Tinah et moi, des petits cadeaux pour nous remercier de notre participation, un foulard rose avec des léopards, une bouteille de vin sud-africain, et un beau stylo. Les participantes s’égayent autour du buffet. Nous nous retrouvons un peu isolés entre français, avec Elsa et son patron.

« Vous qui êtes sociologue, qu’en avez-vous pensé ? me demande t’il?” – “A vrai dire, j’aurais peut-être choisi la pilule bleue ! J’ai un sentiment partagé, je ne suis pas sûre de partager son point de vue sur l’empouvoirement des femmes… J’avoue avoir du mal à comprendre pourquoi il faut absolument que les sud-africains ramènent tout à Dieu, y compris la vie de l’entreprise… Les versets d’Isaïe dans une réunion comme celle-ci, ça me rappelle quand même la fameuse citation de Marx sur l’opium du peuple…”

“Tu as raison” dit Elsa, “je ne trouve pas ça génial non plus. On n’est quand même pas câblées pareil, il y a des moments où je l’ai trouvée limite ! C’est pas vraiment mon genre de féminisme”…-“Oh, mais elles sont heureuses, regardez-les ! Qu’elles en profitent, elles auront au moins eu cette journée, parce que dans quinze jours, on annonce le prochain plan social, la moitié d’entre elles vont perdre leur job ! » réplique benoîtement son patron…

Elsa me raccompagne à ma voiture. Je vois Tinah entrer dans une superbe berline Mercedes. Il n’y a pas à dire, L’Opium du peuple, ça rapporte… C’est vendredi en fin d’après-midi, je mets « Pata Pata » de Miriam Makeba dans la voiture en rentrant à la maison.

Que diable allaient-ils faire dans cette galère?

Parmi les révélations des #GuptaLeaks, certaines concernent des sociétés de service professionnel mondialement connues et leaders sur leurs marchés. Le rapport de la Public Protector, dont j’avais parlé au moment de sa parution, avait déjà souligné les faits sans pouvoir les établir à l’aide de preuves, faute de moyens d’investigation.  Les mails obtenus par les journalistes d’AmaBhungane, organisme de journalisme d’investigation (à la réjouissante maxime: “digging dung, fertilizing democracy”) diffusés au public depuis début juin, mettent en lumière des opérations ou transactions peu glorieuses de fleurons des compagnies de service internationales.

Début juin, il était dévoilé que les auditeurs de KPMG auraient omis de constater un blanchiment d’argent et l’utilisation frauduleuse de fonds provenant d’une compagnie de la Galaxie Gupta (Linkway trading) pour payer un mariage d’une nièce Gupta à la très clinquante Sun City. Les mails révèlent d’ailleurs que les numéro un sud-africain du cabinet d’Audit à l’époque Moses Kgosana et l’associé en charge du dossier, et Jacques Wessels avaient été invités au mariage du siècle, participation approuvée par la commission des risques de l’entreprise. Le président Zuma s’était fait critiquer pour avoir mis à disposition des avions des invités de la famille indienne la plus célèbre du pays la base aérienne militaire la plus proche pour y déposer les convives. KPMG avait pris ses distances avec les Gupta peu après le rapport de la Public Protector sur le State Capture, sentant le vent tourner pour leurs bons amis.

Quant à Mc Kinsey et SAP elles sont fortement soupçonnées d’avoir payé des rétro-commissions à des affidés des Gupta pour obtenir de juteux marchés avec des entreprises para-publiques sud-africaines. La firme de conseil Mc Kinsey aurait fait affaire avec Trillian pour pouvoir remplir la clause de “supplier development”, nécessaire lorsqu’on soumissionne pour des contrats avec les entreprises publiques sud-africaines. Cette clause, permettrait aux sous-traitants (dont l’actionnariat et l’exécutif doivent provenir en majorité de populations anciennement opprimées par l’apartheid) d’accumuler de l’expérience et des compétences qui ensuite leur permettront de croître par elles mêmes. Cet accord aurait permis à Mc Kinsey de remporter des marchés avec Eskom notamment, moyennant une rétrocession de 30% des honoraires à Trillian dont le rôle est encore à éclaircir. On évoque tout de même un contrat pour Eskom à un milliard de Rands (dont un peu plus de 300 000 pour les bons offices de Trillian).

Une enquête a été confiée fin 2016 à l’avocat Geoff Budlender par le président non exécutif du conseil d’administration de Trillian Capital, Tokyo Sexwale une figure de l’ANC. Au début du rapport, G. Budlender détaille les différentes tentatives d’obstruction des directeurs de Trillian pour rendre l’enquête caduque. La dernière en date étant de limoger le commanditaire de l’étude avant que celle-ci ne devienne publique, comme il s’y était engagé. Le rapport de Geoff Budlender conclut qu’il lui manque un certain nombre d’éléments pour répondre à toutes les interrogations mais que certains des constats qu’il a pu faire laissent fortement supposer l’implication de Trillian dans des transactions au fort parfum de corruption.

Il a notamment établi des facturations de service à Eskom pour des contrats n’ayant pas fait l’objet de marchés publics sans que la ministre des entreprises publiques, Lynn Brown, en ait la moindre idée, elle l’a nié en audition au parlement. Par ailleurs les échanges avec Mc Kinsey montrent que la firme est extrêmement prudente dans ses réponses, qu’au moment de conclure un contrat en bonne et due forme avec Trillian, la commission des risques de Mc Kinsey n’avait pas trouvé que cette entreprise présentait des garanties suffisantes mais que cela n’avait pas empêché Vikas Sagar le directeur de Mc Kinsey chargé du dossier d’envoyer en février 2016 une lettre sur papier à en-tête de la firme pour confirmer que Trillian était bien sous-traitant de Mc Kinsey et que les paiements concernant sa partie de contrat devait être versée en direct à la société sud-africaine. Depuis la parution publique du rapport de Geoff Budlender, Vikas Sagar a été remercié et une enquête interne serait en cours dans la firme pour déterminer les responsabilités.

SAP pour sa part aurait versé plus de 100 millions de rands de commission à CAD une société de la galaxie Gupta dirigée par Duduzane Zuma (le fils de..) pour obtenir un marché chez Transnet, société ferroviaire publique sud-africaine. L’entreprise a nié toute malversation mais il n’empêche que lorsque l’affaire a éclaté, la maison mère a immédiatement mis à pied une bonne partie l’équipe dirigeante en Afrique du Sud, fait diligenter une enquête interne et chargé le cabinet d’avocats Baker & Mc Kenzie d’enquêter également sur d’éventuelles irrégularités. Les mails d’amaBhungane montrent que des employés de CAD avaient connaissance des mails traitant des contrats entre SAP et Transnet…

La semaine dernière, amaBhungane révélait qu’une nouvelle firme de services professionnels internationale, Software AG était impliquée dans des affaires de rétrocommissions avec une filiale de la galaxie Gupta.

Que penser de ces derniers rebondissements dans une vie politique sud-africaine bien agitée en cette année 2017? Année 2017 d’ores et déjà perturbée qui verra soit la régénération de l’ANC, soit une recomposition politique inédite dans cette jeune démocratie. Les #Guptaleaks et les faits de corruption qu’ils révèlent soulèvent des interrogations sur la politique intérieure sud-africaine, sur la politique de développement économique, mais plus largement sur les firmes de services professionnels internationales et sur les systèmes de contrôles qu’elles devraient avoir mis en place plus d’une décennie après l’affaire ENRON.

Côté sud-africain, les révélations en cascade secouent le milieu des affaires et l’opposition, mais ne sont pas encore assez probantes pour le Public Prosecutor, Shaun Abrahams, qui n’a pas daigné ouvrir une enquête sur d’éventuels faits de corruption. Un caricaturiste, Zapiro, a d’ailleurs créé une série de dessins intitulés “where is Shaun?” se moquant de l’invisibilité de l’un de ceux qui devrait être en première ligne mais brille par son absence. Pour autant, les nouvelles révélations ne rebattent pas les cartes. Les espoirs de l’opposition reposent dans le fait que certaines autorités des pays où les firmes sont cotées en bourse pourraient ouvrir des instructions pour faits de corruption et poursuivre les entreprises de leur juridiction dont les filiales étrangères se sont rendues coupables de tels agissements.

Le DA envisage ainsi une action en justice aux USA où Mc Kinsey est incorporé. Si les autorités allemandes venaient à enquêter sur SAP et sur Software AG ce pourrait avoir un retentissement non négligeable sur ces entreprises et les contraindre à ne plus se prêter à des pratiques de corruption. Certains gros clients de ces entreprises ont décidé de les sanctionner en se passant de leur services, c’est le cas d’une des plus grosses fortunes d’Afrique du Sud, considérant qu’elle ne veut plus avoir affaire à KPMG, qui a couvert des opérations de pillage de fonds publics par les entreprises de la famille Gupta.

L’autre question que cette affaire pose est l’efficacité de la clause de ‘supplier development’. L’intention au principe de cette mesure, qui fait partie des politiques de discrimination positive mises en place à partir des années 2000 pour accélérer l’accès des populations anciennement opprimées par l’apartheid était des plus louables. L’idée était alors d’encourager le développement d’une classe d’entrepreneurs noirs qui ferait ses griffes sur les marchés publics. Les affaires éclatant aujourd’hui montrent que si les marchés sont effectivement attribuées à des entreprises qui satisfont aux critères de “Black Economic Empowerment”, les contrats sont souvent sous-traités d’une façon qui ne permet pas aux entrepreneurs de croître indépendamment et crée par ailleurs un surcoût. Elles maintiennent au mieux la dépendance des entrepreneurs locaux vis à vis de sous-traitants qui n’effectuent pas de transfert de compétences, grèvent le budget de l’Etat qui ne choisit pas la solution la plus économique, et entretiennent la corruption.

Enfin au niveau des firmes de services professionnels, on aurait pu croire, suite au séisme ENRON qui avait ébranlé en 2002 le monde du conseil et qui mena à la chute de la firme d’audit Arthur Andersen, qu’on ne les y reprendrait pas une seconde fois. Des remparts juridiques ont été érigés, des procédures de contrôle ont été mises en place, chacun jurant ses grands dieux qu’on ne l’y prendrait plus. Les #Guptaleaks n’ont pas l’ampleur mondiale de l’affaire ENRON, mais à l’échelle de l’Afrique du Sud, c’est une affaire importante. Force est de constater que les grandes compagnies ou du moins leurs représentants sur place ont fait preuve soit d’un manque de discernement soit d’un cynisme à toute épreuve. Reste à voir quelles seront les conséquences réelles de cette affaire pour la plupart des acteurs. Les enquêtes internes et externes seront elles autre chose que des pare-feu, des artifices de communication installés pour brouiller les pistes ou aboutiront elles à des réformes perceptibles des pratiques? Les consultants et professionnels mis à pied continueront ils des carrières brillantes (comme l’ont fait la plupart des mis en cause de l’affaire Kerviel en France) ou devront ils payer pour leur responsabilité dans un système de corruption? Il est trop tôt pour le dire. Les #Guptaleaks reposent en tout cas la question de l’éthique des firmes de services professionnels ou, comme l’énonçait plus crûment David Maister dans une interview pour Fast Company au moment de l’affaire Enron: “tous les consultants sont ils corrompus?” .