R. n’a pas payé sa lobola…

Un aperçu sur le mariage coutumier en Afrique Australe

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Une des découvertes que l’on fait en tant qu’expatriée à Johannesburg, et bénéficiant d’une belle maison et de moyens confortables, c’est la gestion d’une domesticité. En fonction de la taille de votre maison et de vos exigences, vous pourrez vous adjoindre l’aide d’une “maid” ou “helper” à plein temps, ou à temps partiel, la loger chez vous (toutes les maisons d’une certaine taille sont équipées de staff quarters, dont les lois de l’apartheid spécifiaient que les murs ne devaient pas jouxter vos murs) où venant par ses propres moyens. En fonction de la taille de votre jardin il faudra également recourir à l’embauche d’un jardinier. Les sites d’échange de tuyaux entre expatriés (merci la page Facebook des “Amis de Jobourg”!) vous permet en général de trouver des personnes recommandées, dont les patrons sont partis vers d’autres horizons. Nous avons donc hérité de M., une sexagénaire sepedi du Limpopo, qui tient notre maison de main de maître, et a un talent pour l’entretien du linge, et pour le jardin, de R., un malawite d’une petite vingtaine d’années, qui entretient le jardin trois jours par semaine et s’est plutôt révélé une bonne recrue.

Compte-tenu de la proximité qui s’installe du fait du temps passé à la maison, et du fait que les niveaux de salaire ne sont pas très élevés, et qu’en plus ils ne sauraient pas forcément à qui s’adresser, il est du ressort des patrons (je sais, ça fait maternaliste) de venir en aide à leurs employés lorsque ceux-ci ont des problèmes. Par exemple, de les amener chez le médecin ou leur fournir des médicaments lorsqu’ils sont malades ou prêter une oreille attentive lorsqu’ils la sollicitent. Là encore merci “Les amis de Jobourg” qui permettent de trouver des adresses de médecins qui ne surfacturent pas en partant du principe que l’assurance santé (privée) de ses clients va rembourser. Ces derniers temps, R. ne semblait pas dans son assiette. Il a fini par cracher le morceau lundi en m’expliquant que sa “femme” avait déserté leur domicile commun en emportant tous leurs biens (excepté le lit) et la paye que je lui avais donné vendredi (et probablement la tourniquette pour faire la vinaigrette s’ils en avaient une)… Il avait donc besoin d’aide pour remplacer ses biens. Je lui ai demandé de quoi il avait besoin de la façon la plus urgente. Il m’a répondu d’un frigo et d’une télé (sic). J’étais un peu sceptique parce que la semaine d’avant il m’avait demandé d’habiter dans le staff quarter avec M., mais celle-ci ne trouvant pas l’idée à son goût (et on peut la comprendre) je lui avais signifié que ce ne serait pas possible. Mais bon, tout de même, c’était compliqué de rester insensible à ses problèmes, sachant les conditions d’hébergement des gens à Diepsloot, et sachant qu’on ne peut avec nos yeux d’occidentaux imaginer ce que vivent les gens des “informal settlement”, il est dur de ne pas envisager de donner un coup de main. Je lui ai dit de réfléchir à ce que je pouvais faire pour l’aider et de m’en informer.

Hier, je me suis entretenue avec lui en fin de journée en disant qu’il fallait au moins qu’il porte plainte contre sa femme, les frères et le père de celle-ci qui l’avaient aidé à déménager le tout. Après tout, elle n’avait droit au pire qu’à la moitié des biens! Et je lui ai demandé s’il avait réfléchi à ce que je pouvais faire pour l’aider. La communication n’est pas fluide, l’anglais n’étant ni ma langue maternelle, ni celle de R. . En fait m’a t’il dit, il voulait récupérer sa femme, car il l’aimait, et ce que voulaient le père et les frères de sa dulcinée, c’était de l’argent… C’est du chantage? Lui ai-je demandé. Non pas vraiment, ici quand un jeune homme veut se marier avec une jeune fille, il doit payer sa famille. Ah, ai-je répondu, you have to pay lobola! -Yes! Exactly…  Mais pourquoi? Ai-je demandé. – Because if they want to get married, anybody has to pay lobola! Not in France? No? Bref, j’avais déjà entendu parler de la lobola, mais de façon abstraite, je n’avais pas réalisé que cela pouvait influer directement sur la vie des gens que je connaissais (OK je suis un peu naïve). R., grâce à son boulot à la maison a pu emménager avec Dulcinée, mais maintenant les parents de Dulcinée attendent de voir les espèces sonnantes et trébuchantes qui doivent les dédommager de l’entretien et/ou l’éducation de leur fille. Et ça ne rigole pas. R. aurait donc l’intention d’aller rencontrer la famille de Dulcinée ce week-end à Alexandra pour engager la transaction et négocier des facilités de paiement. Mais vous avez une idée de ce que cela peut vous coûter? Dix-mille kwacha malawites, ce qui fait à peu près huit-mille rands… Il est gagnant sur le taux de change m’annonce t’il avec le sourire…

J’avais l’impression de me retrouver dans une pièce de Molière où les tourtereaux sont séparés par les calculs de parents avides de négocier la meilleure union pour leurs enfants. La loi sud-africaine reconnait deux types de mariage: les mariages conclus sous la “common law” et les mariages coutumiers, à ceci près que deux individus ne peuvent contracter qu’un seul mariage selon la common law à la fois, mais pendant le même temps les hommes peuvent contracter plusieurs mariages coutumiers (s’ils ont les moyens de payer les lobolas afférentes)… Ce qui fait le mariage coutumier, c’est le versement de la lobola, mais aussi la cérémonie de “handing-over” de la mariée à son promis, et l’installation dans une habitation commune des tourtereaux. C’est donc une réalité très présente dans le quotidien des jeunes gens d’origine africaine en Afrique du sud, quel que soit le milieu considéré. La modernité apparente des grandes métropoles n’a pas effacé le poids des coutumes. Un geek local a même imaginé une application smartphone pour calculer la valeur de la lobola! Les modalités de négociation et de paiement de la lobola diffère en fonction des ethnies, mais la pratique demeure. La négociation implique la famille étendue (oncles et tantes des deux promis) et pas seulement les pères et mères, c’est une façon, dit la coutume, de tisser des liens entre les deux familles. A l’origine, la lobola se calculait en têtes de bétail. Aujourd’hui en milieu urbain, les transactions se font en numéraire, mais en prenant le prix de la tête de bétail comme unité de calcul. Entrent en jeu l’éducation de la jeune femme, le fait qu’elle soit vierge, qu’elle ait déjà ou non des enfants etc. Les demandes irréalistes des familles sur le montant de la lobola est vue comme une explication de la tendance baissière du nombre de mariages en Afrique du Sud. Ainsi une journaliste a pu se vanter sur les réseaux sociaux d’avoir été évaluée à douze vaches par l’application… Une future attorney s’est prêtée également au jeu et même si elle ne considérait pas la pratique de la lobola comme importante elle envisageait de devoir s’y soumettre pour rassurer sa famille, comme gage de respect des traditions.

On peut comprendre, dans un pays comme l’Afrique du Sud où l’africanité a été réprimée par l’apartheid, ce besoin de reconnaître et de se ré-approprier une histoire, des coutumes et des traditions. Et d’ailleurs R. n’a pas connu l’apartheid, étant venu du Malawi. En revanche, en tant que féministe et humaniste, il y a un certain nombre de points qui me dérangent dans le maintien de cette tradition.

D’abord, j’ai du mal à admettre le marchandage des mérites d’une fiancée. Cette pratique peut être vécue comme humiliante par les femmes comme le laisse entendre ce témoignage.  Ensuite, le mariage coutumier est par nature asymétrique, les hommes peuvent contracter autant d’unions qu’ils peuvent acquitter de lobola, et ne laissent pas à la femme la propriété de biens. Ainsi, à la mort de leur mari, il est fréquent que les femmes (selon le droit coutumier) se voient refuser par la famille élargie de celui-ci de demeurer dans la résidence où elle habitait avec lui, les procès en succession sont compliqués lorsqu’il y a dans les familles une union célébrée selon la common law et des unions selon la loi coutumière. Les droits des femmes et des enfants à l’héritage sont alors totalement différents. Dans cette décision le tribunal de Pretoria a refusé la requête de la famille d’une femme venda qui contestait le droit à une part de l’héritage de son mari parce qu’il n’avait pas fini de payer la lobola promise, il n’en avait versé que les trois quarts…

Par ailleurs chez les Xhosa, existe la pratique de la Theleka, qui consiste pour le père de la mariée à pouvoir demander régulièrement à son gendre des dédommagements en têtes de bétail, et à avoir le pouvoir, en cas de non paiement, de reprendre chez lui sa fille et les descendants de sa fille. Comme le fait remarquer l’article ici, cette pratique serait non seulement inconstitutionnelle, la loi ne reconnaissant pas le paiement de la lobola comme seule preuve du mariage coutumier, mais aussi contraire aux intérêt de l’enfant ou des enfants ramenés dans la famille maternelle selon le bon vouloir de leur grand-père. Bref j’ai du mal à voir dans les lois coutumières autre chose qu’un instrument du patriarcat, mais c’est sans doute une vue de “féministe blanche” à l’orée de la ménopause…

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