Etre sage-femme à Johannesbourg…

Il n’y a heureusement pas que des sages-femmes maltraitantes en Afrique du Sud. Dès le début de ma recherche, j’ai entendu parler de Good Hope. Good Hope est ce qu’on appellerait en France une “maison de naissance”, un lieu où les femmes viennent accoucher sous la supervision de sages-femmes. Good Hope, c’est l’anti 90% de césariennes, c’est la clinique vers laquelle les femmes qui veulent avoir un accouchement naturel se tournent. Certaines des femmes que j’ai interrogées sont arrivées en fin de grossesse à Good Hope après avoir eu un ultimatum de leur obstétricien pour la date de programmation de la césarienne. J’ai décidé d’aller interroger quelques sages-femmes de Good Hope. Thembeka est l’une d’elles. Après avoir repoussé deux fois notre entretien pour cause de cliente en travail, cette pimpante quinquagénaire m’a reçue, entre deux consultations, à son bureau, un bureau aux murs colorés avec derrière elle l’inévitable pêle-mêle de photos, de faire-parts et de cartes de remerciements de jeunes familles. Un beau résumé de ce que pourrait être la nouvelle Afrique du Sud: des mamans et des papas de toutes les couleurs, des bébés fripés arborant toutes les nuances de couleurs de peaux, un peu fatigués et exténués par leur grande aventure…

Je viens d’une petite ville du Eastern Cape, j’ai grandi dans un township de Port Elizabeth. Je me débrouillais bien au lycée. Après mon examen de fin de secondaire, en 1994, je voulais avoir un bon travail, j’ai fait un an de comptabilité, je n’ai pas accroché. J’ai décidé d’être infirmière car j’admirais beaucoup une de mes tantes qui avait choisi cette voie-là. Je me souviens l’avoir vue rentrer du travail dans le township avec sa veste à épaulettes, ça m’avait marquée. Dans la famille c’était quelqu’un dont on parlait avec respect. La première fois que j’ai travaillé dans une maternité, j’ai su que je voulais faire ça, toute ma vie. Je me suis donc spécialisée dans l’obstétrique un an et demi après mon diplôme d’infirmière, et il y a quelques années j’ai fait une formation aux soins néo-natals. J’était bonne dans ce métier. J’aimais aider les femmes et leur tendre leur nouveau-né. Quand tout se passe bien, ce travail, c’est juste d’être en empathie avec la femme, la rassurer, la réconforter. Quand j’ai été diplômée, j’ai commencé à travailler à l’hôpital public, et là j’ai déchanté.

Les gardes s’enchaînaient, on n’était pas assez nombreuses, il fallait se battre pour tout avec l’administration, avoir assez de linge pour tout le monde, le travail était épuisant. J’essayais de faire malgré tout mon boulot le mieux possible, mais c’était de plus en plus dur. Un jour, il y a eu l’incident de trop. J’étais de garde avec une collègue plus âgée qui tenait un “tuck-shop”* pendant la journée, parce qu’avec son salaire d’infirmière, elle n’arrivait pas à joindre les deux bouts. J’avais plusieurs femmes en travail à gérer et je n’y arrivais plus. Elle dormait à poings fermés. Elle faisait souvent ça, et on s’arrangeait. Cette fois-ci, parce que je ne pouvais pas faire autrement, je l’ai réveillée. Je lui ai demandé de suivre une petite jeune femme de dix-sept ans qui attendait son premier bébé, elle était à dilatation complète et il y avait juste à l’assister pour la poussée.

Quand j’ai entendu comment elle la traitait, j’en étais malade. Cela me fait encore mal au ventre rien que d’y penser. Je ne pouvais pas supporter la façon dont elle traitait cette pauvre jeune femme. Elle l’a injuriée, malmenée, je ne pouvais rien faire, j’entendais ça alors que je m’occupais de mes patientes. C’était tellement révoltant que le lendemain matin, j’ai donné ma démission. Je ne pouvais pas rester dans un système où on traite les gens comme ça. Je ne pouvais pas être complice d’une institution où l’on manquer à ce point d’humanité. Cette jeune mère de dix-sept ans, je pense encore à elle parfois, aux coups qu’elle a reçu de ma collègue, et je me sens tellement mal. J’ai décidé d’aller travailler dans le privé, là au moins les conditions seraient meilleures, il y a moins de patientes.

J’ai déménagé à Johannesburg parce que dans l’Eastern Cape, il y avait très peu d’hôpitaux privés à l’époque. J’aurais pu aller au Cap, mais c’est une ville très blanche, le personnel d’encadrement dans les hôpitaux est très raciste. Alors je suis allée à Johannesbourg. Je me suis installée à Soweto et j’ai trouvé un boulot dans une première clinique huppée du centre ville. C’était bizarre, pas très longtemps après la fin de l’apartheid, l’encadrement afrikaner ne faisait aucun effort pour parler une autre langue que l’afrikans. Je suis allée travailler dans une clinique du East Rand. Après ma formation à la néonatalogie, on m’a proposé de ne pas être en première ligne mais d’assister mes collègues lorsqu’il y avait des situations obstétriques compliquées.

Ca marchait plutôt bien, j’étais contente. Ma superviseuse a été très encourageante avec moi. Elle aussi est passionnée par notre métier. Elle me faisait des compliments sur mon travail. Elle trouvait que j’avais un don pour l’obstétrique, qu’on voyait que j’aimais ce métier. C’est elle qui m’a suggéré de m’établir à mon compte. En 2009, elle m’a dit: “tu sais, il y a Good Hope, cette clinique dirigée par des sages-femmes, ce serait plus intéressant pour toi”. J’ai hésité. C’était confortable d’être salariée, les conditions de travail n’étaient pas désagréables, cela me permettait d’envoyer des sous à ma mère qui garde mes enfants dans le Eastern Cape. Pas facile de se lancer quand on est mère célibataire. M’établir à mon compte comportait un certain nombre de risques. Mais en même temps, ce qui me chiffonnait à l’hôpital c’est que c’est toujours l’obstétricien qui a le dernier mot. En tant que sage-femme, même si tu penses qu’une femme peut attendre plus, qu’on pourrait tenter une autre approche, une autre position, si l’obstétricien pense autrement, tu n’as qu’à te taire et exécuter ses décisions. La mère n’a pas son mot à dire non plus.

Ma superviseuse connaissait du monde ici. Elle m’a arrangé un entretien avec la responsable de Good Hope. On s’est bien entendues. Elle m’a proposé de faire d’y faire des gardes en attendant de développer une clientèle suffisamment importante pour gagner ma vie. C’est ce que j’ai fait les premières années. Maintenant, je suis complètement à mon compte. Je suis les grossesses du début à l’accouchement, je reçois les futurs parents ou les mères, je les accompagne pendant les neufs mois, je les assiste au moment de leur accouchement et je fais le suivi à la maison après. Je ne fais pas d’accouchement à domicile, je trouve ça compliqué, et on a ici, à Good Hope, des salles qui permettent de donner une atmosphère très familiale à l’accouchement. L’idée est de proposer une naissance la moins traumatisante possible, en respectant au maximum le choix des parents. Nous avons sur place une échographiste qui fait les examens à 12 semaines, 22 semaines et 36 semaines. Nous avons un.e obstétricien.ne référent.e. C’est lui/elle qui donne le feu vert, à 36 semaines pour un accouchement naturel. Et s’il y a un souci le jour de la naissance, il/elle peut intervenir et effectuer une césarienne.

Ce que j’ai gagné en m’installant à Good Hope? Une certaine autonomie par rapport aux médecins et mon indépendance financière, mais également une histoire très différente avec les parents. Je les écoute tout au long du suivi de grossesse, mais aussi, et c’est une partie que la naissance à l’hôpital a tendance à faire oublier, je vais revoir les femmes chez elles trois fois pendant deux heures dans les dix jours qui suivent la naissance. On parle organisation, sommeil du bébé, allaitement, toutes les petites questions qui tracassent les nouveaux parents. J’en ai même qui me rappellent des mois après. Ce soir à la fin des consultations, je vais revoir une maman qui a accouché il y a six mois. Je l’ai eue au téléphone, je sens qu’elle ne va pas bien. On va en parler.

*Les tuck-shops ou spaza-shops sont des petites boutiques vendant des denrées de base dans les townships

 

 

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L’infirmière maltraitante dans l’Afrique du Sud post-apartheid (Devenir mère à Johannesburg Part 5 bis)

L’entretien avec Vera dans mon précédent post pose un certain nombre de questions. Mais j’ai préféré vous laisser le lire avant de vous en proposer quelques lignes de commentaire. La première direction est celle du prisme d’interprétation de Vera par rapport à ses compagnes d’hôpital non-blanches. La seconde est celle de l’attitude presque systématiquement maltraitante des infirmières/sages-femmes qui revient très fréquemment dans les récits des femmes ayant donné naissance dans les hôpitaux gouvernementaux.

Une des premières réflexions de lectrices que j’ai eues est qu’en tant que blanche, Vera n’est finalement ni mieux, ni plus mal traitée que ses compagnes noires. C’est vrai, malgré la crainte de Vera d’être stigmatisée du fait d’être une des rares blanches à fréquenter le service, ou son impression que les autres la prennent pour une blanche ratée, ou qu’elle n’aurait pas dû être là (sentiment dont m’a également fait part une autre femme blanche interviewée), on ne peut pas, dans son récit, trouver d’éléments qui fassent penser à une discrimination.

En revanche, ce qui est évident, c’est son indignation et son sentiment de révolte, et l’expression de l’indignité des conditions dans lesquelles elle a vécu sa césarienne. Pour paraphraser Boltanski dans “les usages sociaux du corps”, tout se passe comme si Vera avait “une sensibilité différemment acérée” aux atteintes à sa dignité que ses compagnes noires. Comme si Vera avait des attentes vis à vis des services de soins que les femmes noires que j’ai interviewées ne formulent pas. On peut faire l’hypothèse que les (jeunes) femmes noires que j’ai interrogées étant plus jeunes et plus pauvres que Vera, vivant par ailleurs dans des townships ou des “informal settlements”, ne peuvent avoir les mêmes exigences, car elles n’ont pas les mêmes conditions de vie quotidienne, et n’ont de toute façon pas le choix.

La saleté de la salle de bains commune peut ne pas choquer des habitantes de certains quartiers de townships où les habitants n’ont pas forcément tous l’eau courante (une femme de Kya Sands, sentant ses premières contractions, est allée cherchée un bidon d’eau à un robinet à quelques centaines de mètres de là pour faire une toilette chez elle avant de partir pour l’hôpital). Quand les seules toilettes auxquelles elles ont accès sont des rangées de cabines de toilettes chimiques dans un coin du campement, les toilettes mal entretenues de l’hôpital peuvent peut-être paraître un moindre mal.

Sur l’attitude des soignants, les femmes des townships ont également l’habitude d’être maltraitées par les infirmières, et cela fait partie de l’image véhiculée sur la profession. Celles qui sont allées au centre de planning familial pour demander une contraception gratuite ont souvent des histoires de remarques méprisantes ou moralisantes, de vexations subies de la part des infirmières. Lorsqu’elles parlent des salles d’accouchement, les femmes des townships racontent volontiers des histoires d’infirmières qui frappent, insultent et malmènent leurs patientes. Elles ne s’attendent pas à ce que les infirmières ou les soignants soient aimables avec elles. D’ailleurs lorsque les soignants sont aimables, elles marquent de la surprise et l’attribuent à des circonstances spécifiques. “(les infirmières) ont été gentilles avec moi parce que je ne faisais pas de bruit”.

Un article écrit par Rachel Jewkes et al. “Why do nurses abuse patients? Reflections from South African Obstetric Services“* m’a été indiqué par une chercheuse travaillant en partie pour les hôpitaux publics sur l’éthique et l’amélioration des relations médecins-patients dans les services hospitaliers. Ecrit en 1998, il n’a malheureusement pas pris une ride. On pourrait refaire cette étude dans d’autres hôpitaux gouvernementaux  vingt ans après et aboutir aux mêmes conclusions. L’article est un compte-rendu d’une étude qualitative faite en 1997 sur trois cliniques du Western Cape.

L’objectif de l’étude était de recueillir l’expérience de femmes ayant accouché dans ces cliniques pour s’interroger sur leur suivi médical. Des interviews et des groupes de discussion ont aussi été réalisés avec des professionnels sur les trois sites. Les trois chercheuses (l’une parlant anglais, une autre l’afrikans et l’autre le xhosa) ont été assez surprises de voir les narratifs s’attacher autant à la question de la maltraitance infligée par les infirmières. En effet en Afrique du Sud les sages-femmes sont des infirmières spécialisées (qui ont fait 6 mois de formation à l’obstétrique après leur diplôme de “registered nurse”). On les appelle ‘sister’ ou ‘nurse’, et la plupart des femmes ne font pas vraiment la différence entre les infirmières et les sages-femmes.

La prééminence des situations où les femmes disaient avoir été victimes de maltraitance a modifié l’angle d’analyse de l’article qui s’est finalement focalisé sur le sujet. Rebuffades, mépris, insultes, négligence, coups, la palette des mauvais traitements est assez large et vient à l’encontre de l’image déployée depuis un siècle dans le monde occidental de l’infirmière comme le modèle de la personne dévouée, alliant professionnalisme et empathie. On est loin de la jeune professionnelle emphatique d’ “Appelez la sage-femme’, récit qui raconte les débuts d’une jeune sage-femme anglaise de la classe moyenne dans le Londres Cockney, partant aider les femmes accoucher à leur domicile avec sa bicyclette, son nécessaire sur le porte-bagage.

Les chercheuses relient l’attitude des infirmières à plusieurs facteurs de l’histoire de la profession et de son évolution sous le régime de l’apartheid. Avant l’accès à la démocratie, la profession d’infirmière (comme celle de professeur) a été pour les femmes noires une des rares façons d’acquérir un statut et une certaine autorité. Cependant, les infirmières noires ne pouvaient soigner des femmes d’autres races, et elles étaient moins bien payées que leurs homologues blanches. Les directions d’écoles d’infirmières et les organisations professionnelles revenaient de droit à des infirmières afrikaner. Les rebuffades et les mauvais traitements à l’encontre des patientes serait une façon d’affirmer la distance sociale entre le sentiment qu’elles ont de leur valeur (insuffisamment reconnue), de leur appartenance à la classe moyenne et se démarquer du reste de la population. Elles maintiendrait une identité professionnelle et un sentiment de pouvoir conféré par leur profession grâce à cette mise à distance violente des patientes.

La surcharge de travail chronique et la désorganisation des hôpitaux publics, le manque d’une “culture du rendre compte”, rendent possible ces attitudes maltraitantes. Les infirmières sont sous-payées pour des charges de travail titanesques dans des hôpitaux saturés. Le poids des syndicats est tel dans les rangs de l’ANC qu’il est impossible de sanctionner les manquements les plus évidents à une éthique professionnelle qui est de toute façon inexistante. J’ai évoqué dans un précédent billet le scandale Life Esidemeni où une décision de la responsable de la santé du Gauteng a causé la mort de plus de 100 personnes vulnérables, sans que cette figure politique de l’ANC soit le moins du monde inquiétée. Cette impunité se retrouve à tous les échelons du système de soins public.

*Pourquoi les infirmières maltraitent-elles les patients? Réflexions sur les services d’obstétrique sud-africains

Vera:”un tel moment d’indignité”(Devenir mère à Johannesbourg, Part 5)

J’ai rencontré Vera via une informatrice qui m’avait indiqué connaître une ou deux femmes blanches ayant accouché dans des hôpitaux publics à Johannesbourg. Pour échapper à l’interprétation dichotomique “les blanches accouchent dans le privé/les noires accouchent   dans le public”, j’avais besoin d’interviewer aussi des blanches ayant donnée naissance dans le secteur public (gouvernemental comme on dit à Jobourg). Elle m’a présenté Vera, une amie d’amie. Nous nous sommes donné rendez-vous dans le coffee shop d’un grand mall récemment rénové à l’ouest de la ville, pas trop loin de chez Vera, qui partage sa voiture avec son mari. Celui-ci s’éclipse quand j’arrive au coffee shop et elle l’appellera à la fin de notre conversation. 

J’ai vingt-huit ans, ma fille en a trois. Je suis née dans un hôpital public, ma mère a toujours accouché à Joburg Gen (ancien nom de l’hôpital public de Joburg rattaché à l’université de Wits). Quand nous nous sommes mariés il y a quatre ans nous souhaitions avoir un enfant assez vite. C’est arrivé assez facilement. Je m’en suis aperçue à six semaines de grossesse et j’ai fait les tests à huit semaines. Puis je suis allée à l’hôpital.

Je savais que je devrais obligatoirement avoir une césarienne. Ayant été opérée du dos dans mon enfance, les médecins m’avaient dit que ça pourrait entraîner des complications pour un éventuel accouchement par voie basse. Nous n’avions pas d’assurance de santé privée, nous ne pouvions pas nous le permettre. Je venais d’être licenciée de mon job d’assistante dans une école maternelle, mon mari bossait dans le restaurant de son oncle. Nous n’avions pas d’argent et je pensais que l’hôpital public n’était pas si mal que ça. L’hôpital Raïma Moosa est le plus proche de la maison, et c’est un hôpital spécialisé mère/enfant, donc ça me paraissait un bon choix.

Pendant toute la grossesse, aller à l’hôpital pour la consultation bimestrielle au début, puis mensuelle après six mois, était une épreuve. Je devais me lever à 4h30 du matin, pour être à l’hôpital à 5h30 pour ne pas y passer trop de temps. Tu es appelée en fonction de ton ordre d’arrivée. A chaque fois on était des dizaines assises de longues heures sur des bancs en bois, les infirmières n’arrivaient qu’à 7h30. Les infirmières n’avaient aucune patience, elles criaient. On se serait cru à l’armée: premier rang debout! Elles vous hurlaient dessus sans arrêt, c’était stressant. J’avais peur de ne pas faire ce qu’il fallait et de perdre mon tour. Comme j’étais souvent la seule blanche, je ne voulais pas non plus me faire remarquer. Parfois dans le regard des autres et surtout des infirmières, je sentais cette interrogation: “mais qu’est-ce que tu as fait pour être là? Quelle sorte de blanche es-tu?”. Je n’avais surtout pas envie que l’une d’elles me prenne en grippe.

Nous étions était appelées en groupe devant les infirmières qui reprenaient nos dossiers. Elles parlaient à plusieurs femmes en même temps, il n’y avait aucune intimité. Elles nous donnaient à toutes un récipient pour faire pipi dedans, les portes des toilettes ne fermaient pas, il n’y avait pas de papier, on faisait tout sous le regard des autres. C’était assez  déshumanisant. Je suis grosse, je n’aime pas mon corps. Pendant ma grossesse, j’avais des vergetures sur le ventre. Je me souviens de ce groupe d’adolescentes qui me dévisageaient et qui ont commencé à me toucher le ventre pour sentir ce que ça faisait. Aucune n’a demandé la permission de toucher, de regarder. Je ne voulais pas protester, être prise pour quelqu’un qui se croit supérieur.

C’était le bazar, il y avait des filles enceintes jusqu’aux dents qui fumaient dans l’entrée de l’hôpital. Personne ne leur disait rien. Les infirmières nous traitaient comme si nous étions des enfants gâtées. J’essayais de me faire la plus transparente possible, je ne voulais pas qu’elles me singularisent, qu’elles croient que je faisais la fière. Je jouais la soumission, je ne voulais surtout pas qu’elles me renvoient à la fin des consultations. Après les tests (sanguins, urine, poids, etc.) je voyais le médecin, rapidement.

Le pire ça a été pour la césarienne programmée. Ca m’a profondément choquée. Je pensais qu’une césarienne programmée allait être plus simple. Dès la première consultation à l’hôpital on avait programmé la césarienne pour le 21 avril. Je suis rentrée le 20 avril à l’hôpital, à neuf heures du matin. On m’a installée dans une salle avec plein de femmes en différentes phases de travail. Il y avait une trentaine de lits, séparés d’un mètre cinquante. Je me souviens que la femme en face de moi était nue à partir du bassin. Il y avait des femmes vraiment en travail, qui avaient l’air de souffrir énormément, et on se moquait d’elles. “Taisez-vous! Restez tranquilles!” leur disaient les infirmières. Il y avait cette infirmière qui circulait avec des seaux de matière sanglante… J’avais l’impression d’être une vache attendant son tour sur une chaîne d’abattage. C’était l’horreur! On m’a amenée dans une chambre vers six heures du soir avec toutes celles qui étaient programmées pour une césarienne le lendemain, nous étions une dizaine. On nous a dit que nous pouvions prendre un bain.

J’ai attendu que ce soit plus calme, vers deux heures du matin, je suis allée à la salle de bains. La baignoire était répugnante. J’avais prévu et j’avais amené ma crème à récurer. Il n’y avait ni bonde, ni douche dans la baignoire. Je n’ai pas pu me laver. On ne nous a jamais dit l’heure à laquelle nous étions censées avoir nos césariennes, ni le nom du médecin qui devait nous opérer. L’anesthésiste devait passer le soir pour discuter de la possibilité d’une péridurale. Il n’est jamais venu. A sept heures du matin, le 21 avril, les infirmières sont venues nous poser des intraveineuses, et nous avons attendu. Elles nous ont dit qu’il y avait eu une panne d’électricité au bloc et qu’elles ne savaient pas quand nous passerions. A deux heures du matin, le jour suivant (le 22 NDRL), les infirmières sont venues me chercher. j’ai eu à peine le temps d’envoyer un texto à mon mari, pour lui dire que j’allais rentrer au bloc. Il n’avait pas le droit d’assister à la césarienne.

Arrivée au bloc, un médecin m’a dit: “OK, on va vous césariser”. Il n’avait pas lu mon dossier. J’ai dû lui dire que j’avais eu une opération du dos. Il m’a dit: “on va vous faire une anesthésie générale”. C’était un docteur noir, il n’avait pas l’air du tout de s’intéresser. Il ne m’a pas regardée et m’a en tout parlé deux minutes. Il y avait cinq personnes au bloc, principalement des internes. L’un des internes m’a mis un masque sur le nez, et je ne me souviens plus de rien. Quand je me suis réveillée, un interne m’a demandé: “comment vous sentez-vous?”. Je lui ai dit que je ressentais une brûlure terrible au ventre. Ils m’ont donné de la morphine. Ils avaient calé ma fille sous mon bras, sur mon brancard et ils m’ont emmenée en salle de réveil. J’ai dormi pendant six heures, après quoi une infirmière m’a secouée. “Réveille-toi, tu dois nourrir ton bébé!”. Je me sentais tellement mal. On m’avait donné une de ces chemises d’hôpital, que je devais porter avec la fente devant. J’étais totalement nue, exposée, avec plein de traces de sang séché sur mes cuisses et mes jambes. On ne m’avait même pas nettoyée après la césarienne. Je me sentais humiliée. J’étais encore vaseuse à cause de la morphine. Aucune de nous n’était habillée, on avait toutes encore ces chemises d’hôpital ouvertes devant, tachées de sang. On avait à se lever et prendre nos bébés, essayer de les allaiter… il n’y avait aucune intimité. C’était extrêmement douloureux de se lever.

Lorsque j’ai essayé de nourrir ma fille, le fun a commencé. Je n’avais pas de lait. J’ai dû aller voir les infirmières qui ont commencé à me malaxer la poitrine pour stimuler la production de lait. Je me sentais stupide. Il devait y avoir du lait là-dedans non? Elles m’ont donné du lait maternisé à donner à ma fille. Je ne voulais absolument pas lui donner le biberon, je voulais la nourrir. Donc je lui donnais dans une petite tasse. C’était très acrobatique et très stressant. Il faisait une chaleur monstrueuse dans la salle. J’étais stressée, ma fille était nerveuse, elle le sentait. Toutes les deux heures les infirmières nous réveillaient pour que nous nourrissions nos bébés. J’étais dans les vapes. Je devais leur montrer à chaque fois que je n’avais pas de lait et quémander un peu de lait à donner à ma fille. J’ai fini par leur dérober du lait en douce, pour ne plus avoir à subir leur contrôle.

Le deuxième jour, un médecin est venu vérifier nos cicatrices. Il m’a dit que je pourrai sortir le lendemain. J’étais soulagée. J’ai refusé les anti-douleurs parce que je ne supportais plus la morphine. Le lendemain matin, ils nous ont dit de libérer nos lits pour les femmes qui allaient arriver. Ils nous ont toutes fait assoir sur des chaises autour de la table au centre de la salle. nous devions attendre la visite du pédiatre pour sortir. Nous sommes restées jusqu’à six heures du soir. Elle est arrivée, et elle n’a même pas consacré deux minutes à regarder chaque bébé.

Lorsque je suis arrivée chez moi, j’ai pu enfin prendre une douche. J’ai mis au moins une demi-heure à me frotter et me savonner pour me débarrasser du sang séché. J’étais en miettes, ma fille était nerveuse, et on a mis un peu de temps à s’ajuster. Elles ne m’ont même pas expliqué à l’hôpital comment m’occuper d’elle, à quelle fréquence la nourrir, comment la laver, la coucher… Je ne savais pas combien de temps je continuerai à saigner… Je n’en suis pas morte, ma fille non plus, elle va plutôt bien maintenant. Mais je me souviendrai toujours du manque total de dignité que j’ai ressenti, de la négligence, de la méchanceté. Ca a été très traumatisant.