Stella, prof de yoga prénatal et doula, apôtre de la naissance holistique

J’ai contacté Stella sur les conseils d’une amie qui avait suivi ses cours de yoga prénatal pendant ses trois grossesses. Les doulas sont quasiment inexistantes en France, j’en avais entendu parler par des collègues québécoises, mais je n’en avais jamais rencontré. J’étais donc assez désireuse de faire la connaissance de Stella.

Elle m’a reçue dans le jardin de son studio de yoga, à la fin d’un de ses cours. Nous avons discuté à l’ombre d’un grand arbre dont le tronc noueux rappelé celui des ficus des mythes indiens, bercées par le glouglou d’une fontaine dans le bassin de laquelle nageaient des carpes Koï. Je n’ai jamais entendu parler de yoga prénatal pendant mes grossesses, peut-être n’y étais-je pas sensible. C’était une autre époque, et notre culture du corps est différente de celle des descendants des pionniers qui ont colonisé ce bout du continent africain.

Lorsque j’attendais mes deux derniers, j’ai beaucoup apprécié la préparation en piscine, donnée à la piscine municipale de mon quartier, juste après les séances de bébés nageurs, où il était agréable de respirer et de relaxer nos corps s’alourdissant de femmes gestantes. J’ai pu constater l’effet que ça avait sur mes bébés, particulièrement actifs lorsque je faisais la planche, la nuque et les genoux soutenus par d’affreux mais salutaires boudins en polystyrène. Les exercices de respiration m’ont beaucoup servi. Je les trouvais beaucoup plus compréhensibles que lors de la formation sur la méthode Lamaze que j’avais suivie aux Etats-Unis. Dans les consultations d’obstétrique auxquelles j’ai assisté en tant que chercheuse, lorsqu’on abordait la question de l’activité physique c’était plus pour dire qu’on n’était pas obligée de tout arrêter lorsqu’on était enceinte, que l’activité physique régulière était plutôt favorable, mais qu’il fallait savoir la doser.

La vocation de Stella se confond avec son histoire personnelle. Elle a organisé ses activités autour de l’univers de la naissance. Et d’ailleurs dans notre discussion elle ne fait pas de récit séparé de sa vie personnelle et de son histoire professionnelle, celles-ci sont intimement liées.

Je suis arrivée en Afrique du Sud il y a vingt-trois ans, j’ai grandi en Zambie, où mes parents étaient missionnaires dans un village de brousse. Mon père faisait du développement communautaire dans une zone très rurale. Mon père faisait l’école également, ma mère l’aidait, et servait d’infirmière avec la petite armoire à pharmacie qu’elle arrivait à fournir, mais ils n’avaient pas le contrôle sur grand-chose. J’ai grandi à côté de celle que je considère comme ma seconde mère. Elle travaillait pour mes parents à la mission, elle s’occupait des consultations d’infirmière et de sage-femme à l’hôpital que tenaient mes parents.

Je pense que c’est elle qui a décidé de ma future vocation d’assistante/auxiliaire de naissance. Elle m’a emmenée avec elle en visite avec elle très jeune dans les villages, peut-être à partir de mes huit ans.

Elle était souvent appelée dans les villages, pour aider des femmes qui allaient accoucher. J’ai eu la chance de pouvoir très tôt voir des naissances. C’était un évènement naturel, une affaire de femmes, c’était la communauté des femmes qui prenait soin de la future mère. Il y avait entre trois et cinq femmes autour, et les autres entraient et sortaient pendant que le travail se faisait. Il y avait des femmes assises, en train de discuter, des filles de tous âges qui entraient et sortaient c’était assez agité et plutôt joyeux, et puis, tout à coup, cela devenait silencieux. Ma nounou aidait à récupérer le bébé au moment de l’expulsion.

J’ai grandi dans la brousse, loin de tout hôpital, La naissance y était quelque chose de très naturel. Un petit pourcentage des naissance se passait mal. Mais 90% se passaient sans problème. Le problème a été créé par les hôpitaux des missions, ce sont eux qui ont créé le traumatisme de la naissance. J’ai appris en regardant. J’ai assisté à de nombreuses naissances dans la brousse.

Lorsque j’ai attendu mon premier enfant, il y a vingt ans, j’habitais en Afrique du Sud, je n’avais aucune envie d’avoir une naissance médicalisée comme on la préconisait ici. J’étais allée voir un gynéco à Cape Town qui, dès la première consultation, voulait me faire faire des tas d’examens. Je n’ai pas confiance dans les gynécos. Je connaissais cette sage-femme rurale en Zambie, je suis rentrée pour accoucher en brousse. Mais finalement, elle n’a pas pu m’aider et j’ai accouché seule. Ce n’était pas idéal, j’ai eu des déchirures assez importantes. Lorsque j’ai attendu mon second enfant, je me suis tournée vers une sage-femme ici. Elle rentrait du Royaume Uni où elle avait exercé et elle savait très bien assister des naissances non médicalisées. J’ai dû quand même avoir deux consultations avec un gynéco pour des questions d’assurance, mais sinon elle m’a suivie pour toute la grossesse.

Nous nous sommes très bien entendues. Nous parlions beaucoup. Elle nous posait des questions sur tout, nous demandait comment nous allions, si nous avions fait des rêves à propos du bébé, comment nous envisagions sa naissance. On parlait de nutrition, de toutes sortes de choses. Elle nous conseillait des lectures. Chaque fois que nous lui répondions elle nous écoutait très attentivement, très humblement. Cela nous a beaucoup aidés pendant la grossesse et l’accouchement.

L’accouchement à la maison a été très rapide. La sage-femme est restée une heure et après elle nous a laissés. Pour la naissance de mon troisième, dix ans plus tard, nous avions loué une piscine que nous avions mise dans le salon, mon fils de neuf ans était dans la piscine avec moi pendant l’accouchement. Pour lui, c’était naturel. Il a assisté à tout. On a perdu l’habitude d’assister à la naissance et à la mort de nos proches dans nos sociétés, je trouve ça dommage…

J’ai monté un cours de yoga prénatal. Je recevais des femmes venant de la pratique de cette sage-femme. Elle avait monté un super cours d’éducation prénatale, certainement un des plus complets du coin, mais je me suis aperçue que ça restait de la théorie. Finalement, un grand nombre de ces femmes finissaient avec une césarienne. Tout ce savoir restait au niveau de la tête, il ne passait pas par/dans le corps.

C’est comme ça que j’ai développé mes cours de yoga prénatal, parce qu’il ne faut pas seulement avoir la connaissance, il faut aussi que cela redescende au niveau des hanches. Toutes mes séances ont cet objectif: faire redescendre le savoir au niveau des hanches, ouvrir les hanches, ouvrir le passage pour le bébé. J’ai inventé des mouvements pour leur permettre de visualiser ce qui se passe, la rotation des hanches, pour allonger le psoas, pour le relâcher, sinon le bébé ne pourra pas descendre. Dans la brousse, les femmes n’arrêtent pas de marcher, elle ne s’asseyent jamais sur des chaises, les bébés descendent naturellement. En ville, avec nos modes de vie actuels, alors que nous passons notre temps assises dans nos voitures, sur des chaises ou des fauteuils de bureau, les bébés ne descendent pas. Je veux donner ce pouvoir aux femmes, ce pouvoir de comprendre et de contrôler ce qui se passe pendant leur accouchement, pour qu’elles comprennent les mécanismes de la naissance et qu’elles utilisent cette connaissance sans problème. Elles font 80% du boulot en cours de yoga et les 20% restant pendant le travail. Cela dure moins longtemps et elles ne sont pas exténuées.

J’ai aussi suivi une formation de doula. Il y a plusieurs formations en Afrique du Sud. Il faut compléter un cursus cours plus pratique sur deux ans et justifier d’un certain nombre de suivis, et prendre l’engagement de se recycler régulièrement. La doula s’occupe de la prise en charge émotionnelle de la femme, absolument pas du tout de l’aspect médical, qui est du ressort de la sage-femme ou de l’obstétricien.ne. Je consacre l’équivalent d’une semaine par mois à mon activité de doula. Je n’accepte pas toutes les demandes. Il faut qu’il y ait un “fit” avec la femme et le couple. J’ai monté aussi des séances de yoga et des ateliers pour les couples. Dans la brousse, l’accouchement et la naissance sont des affaires de femmes, les hommes ne sont jamais impliqués. Ici, il faut leur donner des clés pour assister à la naissance. Ca marche plutôt bien. Il y a une demande.

Plus récemment j’ai fait une formation de “craniofascial therapy“, c’est une formation assez longue. Cela permet d’apaiser les tensions des tissus connectifs. Je reçois beaucoup de jeunes mères et des bébés traumatisés après des naissances à l’hôpital. Ces femmes passent par un tel stress! Je reçois aussi des mamans ayant recours à la fécondation in vitro, j’en vois une en ce moment, elle est en phase de traitement, c’est très perturbant pour elle, elle me dit que mes séances lui font beaucoup de bien. Je vois aussi beaucoup de bébés nés après fécondation in vitro… Nos modes de naissance actuels sont vraiment très traumatisants!

PS: Comme je ne comprends pas en quoi consiste la ‘cranio-fascia therapy’, elle m’invite à essayer, elle m’offre une séance d’une heure. Je suis un peu sceptique, mais j’accepte. Je reviens deux semaines plus tard et après une heure de manipulation très douce qui ressemble parfois plus à une imposition des mains qu’à un massage, je me sens étonnamment bien.


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“Choisir la césarienne, c’est comme acheter une voiture avec airbag, on peut faire sans, mais c’est plus sûr”… (Devenir mère à Johannesburg, part 10)

J’ai rencontré Victoria via une amie. Victoria est une grande brune de trente-deux ans. C’est la seule des quarante deux jeunes mères que j’ai interviewées qui m’a dit avoir su d’emblée qu’elle souhaitait une césarienne. Les autres femmes interrogées, ont envisagé un accouchement par voie basse jusqu’à ce qu’un évènement, au cours de la grossesse les convainque (via leur obstétricien.ne) que la césarienne deviendrait inévitable. Il y a pourtant toute une catégorie de femmes sud-africaines qui n’envisagent pas d’accoucher autrement que par césarienne. Je me souviens de ce couple de journalistes, rencontré chez des amis me disant: “ah bon, ailleurs on accouche par voie basse? On ne nous a jamais vraiment présenté cette option. Nous avons choisi le moyen le plus sûr pour le bébé et pour la mère”. Victoria me reçoit dans sa maison d’un complexe (groupe de plusieurs maisons identiques avec porte d’accès contrôlée par interphone, d’une ‘enclosure’ (groupe de rues sécurisée, dont l’accès est gardé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un quartier du nord de Sandton. Son bébé a à peine un mois. C’est la helper qui m’ouvre quand je sonne, et m’invite à m’asseoir dans le salon, meublé dans un style contemporain, duo de canapés assortis, éclairé par une bow-window. Victoria allaite son fils dans la ‘nursery’ au premier étage. 

Sur l’un des canapés trône un panier de linge qui trahit la maison abritant un bébé, grenouillères, langes. Sur la coffee table, des beaux livres de photographie, et sur l’étagère, près de la photo de mariage, et de différentes photos posées de Victoria et de son mari le livre de Penelope Leach : “your baby and child”. Victoria descend, confie le nourrisson à la ‘helper’ le temps de notre discussion.

Je n’ai pas vraiment eu de problème pour être enceinte. Nous étions mariés depuis deux ans, nous avions acheté la maison. C’était une grossesse programmée. J’ai surveillé mon ovulation via une application pour smartphone ‘fertility friend’. J’avais arrêté la pilulle six mois auparavant. Lorsque nous avons décidé d’essayer, ça a fonctionné tout de suite. J’ai compris que j’étais enceinte au bout de trois semaines. J’ai pris rendez-vous avec mon gynéco à Parklane. Il m’a recommandé de faire le test pour la trisomie 21. Il a dit qu’il y avait deux options, soit on faisait le test précoce (NIPT), qui coute très cher mais qui nous rassure très vite, soit on attendait un peu plus pour l’autre test, moins cher, mais avec le risque d’avoir à faire des tests complémentaires. Le test précoce coûte 7000 rands (environ 400 euros) et l’assurance n’en remboursait que 20%, mais on a choisi celui-là parce que comme ça on était débarrassé, on n’en parlerait plus jusqu’à la fin de la grossesse. 

On a attendu de savoir que tout allait bien, et puis on a demandé le sexe (elle dit le genre). Je n’aurais pas voulu avoir à avorter, mais mon mari ne voulait pas d’un trisomique. On a eu les résultats trois semaines après le test, parce qu’ils doivent envoyer les prélèvements aux Etats-Unis. Tout allait bien, le bébé allait bien, nous n’avons pas eu à nous disputer sur l’issue de la grossesse. J’ai été très fatiguée pendant les trois premiers mois, et puis après, j’ai eu une grossesse idéale. 

On n’a pas abordé les options d’accouchement avec mon gynéco avant le sixième mois de grossesse. De toutes façons, je savais que je voulais une césarienne. Ma mère a un souvenir tellement traumatisant de son accouchement pour moi, à Rome. Elle a cru mourir, elle a cru que j’allais mourir, elle a vécu un véritable calvaire. Elle habitait en Italie à l’époque (mon père était italien) et ça a été l’enfer. Je n’avais pas envie de vivre une telle expérience. Je n’ai pas changé d’avis, j’ai toujours su que la césarienne était l’option la plus sûre. J’ai une amie dont le bébé a une IMC suite à un accouchement par voie basse. Je voulais vraiment minimiser les risques. Le gynéco m’a dit : “c’est votre décision, moi aussi je préfère la césarienne!”. Je me souviens qu’il a utilisé la métaphore des airbags en voiture: “on peut faire sans, mais il y a moins de chances que les choses tournent mal”. On a décidé de fixer la date à la 36ème semaine. 

Ils ne font pas de césarienne le week-end, et le gynéco ne travaille pas le mercredi. On s’est donc décidé pour le jeudi, comme ça mon mari pouvait prendre le week-end dans la foulée, et puis je savais par des amies que l’anesthésiste du jeudi était très bien. Je suis allée à deux cours organisés par la clinique le samedi matin, qui abordaient le prénatal et le postnatal. J’y ai amené mon mari pourqu’il participe, qu’il sache à quoi s’attendre. C’est surtout la vidéo que j’ai trouvée utile. Le reste n’était pas très détaillé, je n’y retournerai pas pour un second enfant. 

Deux mois avant la naissance, ma mère et ma meilleure amie ont organisé une ‘shower party’. Elles ont préparé un déjeuner, avec des sandwiches et invité une vingtaine d’amies. Ma mère a fait un discours, ma meilleure amie a fait un discours et j’ai été inondée de cadeaux pour le bébé. Des habits, des langes, des couvertures des jouets, des livres de recettes pour bébé, de la déco pour la nurserie que je voulais finir avant qu’il arrive.  

La veille du jour J, je n’ai pas dîné. J’avais rendez-vous à la maternité à 5 heures le lendemain matin. Mon mari était avec moi. L’infirmière a fait tous les examens nécessaires. Puis ma mère et mes beaux-parents sont passés me voir à huit heures du matin, juste avant que je rentre au bloc. On m’a amenée au bloc, on m’a mise sous anesthésie locale. Ils ont demandé à mon mari de mettre des vêtements de bloc. Je tremblais à cause de l’anesthésie. Le gynéco est entré, et je n’ai même pas senti quand ils ont commencé à couper. Ca a pris un petit peu de temps. Ils ont sorti le bébé à huit heures vingt cinq. Je n’ai rien senti. Mon mari était un peu nauséeux à cause du sang. Après quelque temps dans la salle de réveil, on m’a mise dans une chambre privée. J’ai un super souvenir de cette journée. Je n’avais pas mal à cause des anti-douleur, ma famille et ma meilleure amie étaient là, les infirmières étaient super. Le bébé a pris le sein directement alors que nous étions dans la salle de réveil, donc tout allait comme sur des roulettes.

Le lendemain, ça a été une autre paire de manches. J’ai cru que je n’arriverais plus jamais à marché. J’avais tellement mal! J’ai perdu toute dignité. La douleur était tellement intense. La prochaine fois, je ne laisserais pas mes amis venir me voir si tôt à la maternité. C’était vraiment trop difficile à gérer. Ils ont défilé toute la journée, et je n’étais vraiment pas au top de ma forme. J’ai accouché le jeudi et suis rentrée chez moi le dimanche. C’était flippant. Plus d’infirmière à appeler en cas de problème. Je me sentais un peu abandonnée. Ma mère est venue s’installer avec moi pour les deux premières semaines. Après, elle a recommencé à travailler.

Vraiment, j’estime que j’ai eu une grossesse et un accouchement en or. Le seul truc, c’est qu’à cause de ma césarienne, je ne peux pas aller faire les courses, mon assurance m’interdit de conduire ma voiture dans les six semaines suivant la césarienne…

C’est bizarre quand même, quand vous êtes enceinte, tout le monde est gentil avec vous et vous couvre d’attentions. Dès que vous avez accouché, plus personne ne s’occupe de vous, ne vous demande comment vous allez. L’allaitement s’est bien passé. J’avais eu une consultation avec une conseillère en lactation avant la naissance, elle m’a tout bien expliqué, je n’ai jamais eu mal.  J’ai juste un bébé hyper vorace. Il boit toutes les deux heures. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir l’allaiter. A priori quatre ou six mois? Après je dois reprendre mon activité professionnelle…


Vera:”un tel moment d’indignité”(Devenir mère à Johannesbourg, Part 5)

J’ai rencontré Vera via une informatrice qui m’avait indiqué connaître une ou deux femmes blanches ayant accouché dans des hôpitaux publics à Johannesbourg. Pour échapper à l’interprétation dichotomique “les blanches accouchent dans le privé/les noires accouchent   dans le public”, j’avais besoin d’interviewer aussi des blanches ayant donnée naissance dans le secteur public (gouvernemental comme on dit à Jobourg). Elle m’a présenté Vera, une amie d’amie. Nous nous sommes donné rendez-vous dans le coffee shop d’un grand mall récemment rénové à l’ouest de la ville, pas trop loin de chez Vera, qui partage sa voiture avec son mari. Celui-ci s’éclipse quand j’arrive au coffee shop et elle l’appellera à la fin de notre conversation. 

J’ai vingt-huit ans, ma fille en a trois. Je suis née dans un hôpital public, ma mère a toujours accouché à Joburg Gen (ancien nom de l’hôpital public de Joburg rattaché à l’université de Wits). Quand nous nous sommes mariés il y a quatre ans nous souhaitions avoir un enfant assez vite. C’est arrivé assez facilement. Je m’en suis aperçue à six semaines de grossesse et j’ai fait les tests à huit semaines. Puis je suis allée à l’hôpital.

Je savais que je devrais obligatoirement avoir une césarienne. Ayant été opérée du dos dans mon enfance, les médecins m’avaient dit que ça pourrait entraîner des complications pour un éventuel accouchement par voie basse. Nous n’avions pas d’assurance de santé privée, nous ne pouvions pas nous le permettre. Je venais d’être licenciée de mon job d’assistante dans une école maternelle, mon mari bossait dans le restaurant de son oncle. Nous n’avions pas d’argent et je pensais que l’hôpital public n’était pas si mal que ça. L’hôpital Raïma Moosa est le plus proche de la maison, et c’est un hôpital spécialisé mère/enfant, donc ça me paraissait un bon choix.

Pendant toute la grossesse, aller à l’hôpital pour la consultation bimestrielle au début, puis mensuelle après six mois, était une épreuve. Je devais me lever à 4h30 du matin, pour être à l’hôpital à 5h30 pour ne pas y passer trop de temps. Tu es appelée en fonction de ton ordre d’arrivée. A chaque fois on était des dizaines assises de longues heures sur des bancs en bois, les infirmières n’arrivaient qu’à 7h30. Les infirmières n’avaient aucune patience, elles criaient. On se serait cru à l’armée: premier rang debout! Elles vous hurlaient dessus sans arrêt, c’était stressant. J’avais peur de ne pas faire ce qu’il fallait et de perdre mon tour. Comme j’étais souvent la seule blanche, je ne voulais pas non plus me faire remarquer. Parfois dans le regard des autres et surtout des infirmières, je sentais cette interrogation: “mais qu’est-ce que tu as fait pour être là? Quelle sorte de blanche es-tu?”. Je n’avais surtout pas envie que l’une d’elles me prenne en grippe.

Nous étions était appelées en groupe devant les infirmières qui reprenaient nos dossiers. Elles parlaient à plusieurs femmes en même temps, il n’y avait aucune intimité. Elles nous donnaient à toutes un récipient pour faire pipi dedans, les portes des toilettes ne fermaient pas, il n’y avait pas de papier, on faisait tout sous le regard des autres. C’était assez  déshumanisant. Je suis grosse, je n’aime pas mon corps. Pendant ma grossesse, j’avais des vergetures sur le ventre. Je me souviens de ce groupe d’adolescentes qui me dévisageaient et qui ont commencé à me toucher le ventre pour sentir ce que ça faisait. Aucune n’a demandé la permission de toucher, de regarder. Je ne voulais pas protester, être prise pour quelqu’un qui se croit supérieur.

C’était le bazar, il y avait des filles enceintes jusqu’aux dents qui fumaient dans l’entrée de l’hôpital. Personne ne leur disait rien. Les infirmières nous traitaient comme si nous étions des enfants gâtées. J’essayais de me faire la plus transparente possible, je ne voulais pas qu’elles me singularisent, qu’elles croient que je faisais la fière. Je jouais la soumission, je ne voulais surtout pas qu’elles me renvoient à la fin des consultations. Après les tests (sanguins, urine, poids, etc.) je voyais le médecin, rapidement.

Le pire ça a été pour la césarienne programmée. Ca m’a profondément choquée. Je pensais qu’une césarienne programmée allait être plus simple. Dès la première consultation à l’hôpital on avait programmé la césarienne pour le 21 avril. Je suis rentrée le 20 avril à l’hôpital, à neuf heures du matin. On m’a installée dans une salle avec plein de femmes en différentes phases de travail. Il y avait une trentaine de lits, séparés d’un mètre cinquante. Je me souviens que la femme en face de moi était nue à partir du bassin. Il y avait des femmes vraiment en travail, qui avaient l’air de souffrir énormément, et on se moquait d’elles. “Taisez-vous! Restez tranquilles!” leur disaient les infirmières. Il y avait cette infirmière qui circulait avec des seaux de matière sanglante… J’avais l’impression d’être une vache attendant son tour sur une chaîne d’abattage. C’était l’horreur! On m’a amenée dans une chambre vers six heures du soir avec toutes celles qui étaient programmées pour une césarienne le lendemain, nous étions une dizaine. On nous a dit que nous pouvions prendre un bain.

J’ai attendu que ce soit plus calme, vers deux heures du matin, je suis allée à la salle de bains. La baignoire était répugnante. J’avais prévu et j’avais amené ma crème à récurer. Il n’y avait ni bonde, ni douche dans la baignoire. Je n’ai pas pu me laver. On ne nous a jamais dit l’heure à laquelle nous étions censées avoir nos césariennes, ni le nom du médecin qui devait nous opérer. L’anesthésiste devait passer le soir pour discuter de la possibilité d’une péridurale. Il n’est jamais venu. A sept heures du matin, le 21 avril, les infirmières sont venues nous poser des intraveineuses, et nous avons attendu. Elles nous ont dit qu’il y avait eu une panne d’électricité au bloc et qu’elles ne savaient pas quand nous passerions. A deux heures du matin, le jour suivant (le 22 NDRL), les infirmières sont venues me chercher. j’ai eu à peine le temps d’envoyer un texto à mon mari, pour lui dire que j’allais rentrer au bloc. Il n’avait pas le droit d’assister à la césarienne.

Arrivée au bloc, un médecin m’a dit: “OK, on va vous césariser”. Il n’avait pas lu mon dossier. J’ai dû lui dire que j’avais eu une opération du dos. Il m’a dit: “on va vous faire une anesthésie générale”. C’était un docteur noir, il n’avait pas l’air du tout de s’intéresser. Il ne m’a pas regardée et m’a en tout parlé deux minutes. Il y avait cinq personnes au bloc, principalement des internes. L’un des internes m’a mis un masque sur le nez, et je ne me souviens plus de rien. Quand je me suis réveillée, un interne m’a demandé: “comment vous sentez-vous?”. Je lui ai dit que je ressentais une brûlure terrible au ventre. Ils m’ont donné de la morphine. Ils avaient calé ma fille sous mon bras, sur mon brancard et ils m’ont emmenée en salle de réveil. J’ai dormi pendant six heures, après quoi une infirmière m’a secouée. “Réveille-toi, tu dois nourrir ton bébé!”. Je me sentais tellement mal. On m’avait donné une de ces chemises d’hôpital, que je devais porter avec la fente devant. J’étais totalement nue, exposée, avec plein de traces de sang séché sur mes cuisses et mes jambes. On ne m’avait même pas nettoyée après la césarienne. Je me sentais humiliée. J’étais encore vaseuse à cause de la morphine. Aucune de nous n’était habillée, on avait toutes encore ces chemises d’hôpital ouvertes devant, tachées de sang. On avait à se lever et prendre nos bébés, essayer de les allaiter… il n’y avait aucune intimité. C’était extrêmement douloureux de se lever.

Lorsque j’ai essayé de nourrir ma fille, le fun a commencé. Je n’avais pas de lait. J’ai dû aller voir les infirmières qui ont commencé à me malaxer la poitrine pour stimuler la production de lait. Je me sentais stupide. Il devait y avoir du lait là-dedans non? Elles m’ont donné du lait maternisé à donner à ma fille. Je ne voulais absolument pas lui donner le biberon, je voulais la nourrir. Donc je lui donnais dans une petite tasse. C’était très acrobatique et très stressant. Il faisait une chaleur monstrueuse dans la salle. J’étais stressée, ma fille était nerveuse, elle le sentait. Toutes les deux heures les infirmières nous réveillaient pour que nous nourrissions nos bébés. J’étais dans les vapes. Je devais leur montrer à chaque fois que je n’avais pas de lait et quémander un peu de lait à donner à ma fille. J’ai fini par leur dérober du lait en douce, pour ne plus avoir à subir leur contrôle.

Le deuxième jour, un médecin est venu vérifier nos cicatrices. Il m’a dit que je pourrai sortir le lendemain. J’étais soulagée. J’ai refusé les anti-douleurs parce que je ne supportais plus la morphine. Le lendemain matin, ils nous ont dit de libérer nos lits pour les femmes qui allaient arriver. Ils nous ont toutes fait assoir sur des chaises autour de la table au centre de la salle. nous devions attendre la visite du pédiatre pour sortir. Nous sommes restées jusqu’à six heures du soir. Elle est arrivée, et elle n’a même pas consacré deux minutes à regarder chaque bébé.

Lorsque je suis arrivée chez moi, j’ai pu enfin prendre une douche. J’ai mis au moins une demi-heure à me frotter et me savonner pour me débarrasser du sang séché. J’étais en miettes, ma fille était nerveuse, et on a mis un peu de temps à s’ajuster. Elles ne m’ont même pas expliqué à l’hôpital comment m’occuper d’elle, à quelle fréquence la nourrir, comment la laver, la coucher… Je ne savais pas combien de temps je continuerai à saigner… Je n’en suis pas morte, ma fille non plus, elle va plutôt bien maintenant. Mais je me souviendrai toujours du manque total de dignité que j’ai ressenti, de la négligence, de la méchanceté. Ca a été très traumatisant.

 

 

 

 

Devenir mère à Johannesburg…(Part 1)

“Becoming a mother in Johannesburg », c’est le projet de recherche qui m’a occupée ces derniers mois, et dont j’ai décidé de vous dévoiler quelques aspects dans ce blog.

Pourquoi cette idée de recherche ? Parce qu’il se trouve que j’ai passé (entre autres), les vingt dernières années de ma vie à travailler sur la médicalisation de la grossesse en Europe, que j’ai enseigné l’anthropologie et la sociologie dans deux écoles de sages-femmes de la région parisienne, et qu’il m’a donc paru intéressant de pouvoir contraster mes « perceptions informées » de la naissance et de la période périnatale avec ce que vivent les femmes ici.

Le dépaysement est toujours une bonne façon de stimuler la réflexion sur un sujet que l’on croit connaître en offrant d’autres points de vue. Appliquer le prisme de ses connaissances à une situation nouvelle permet de comprendre (dans le sens d’assimiler mais aussi d’inclure) des éléments auxquels on n’avait pas pensé, ou alors dont on pensait qu’ils avaient peu d’importance. Enfin changer de point de vue permet de réinterroger son propre savoir. Avais-je considéré les choses sous un angle pertinent ?

M’engager dans une recherche ici à Johannesburg c’était aussi me donner l’occasion de mieux découvrir cette société complexe de la « Nouvelle Afrique du Sud » et me faire visiter Johannesburg selon un itinéraire qui ne serait pas déterminé par un intérêt historique ou touristique, mais qui suivrait le hasard des recommandations, des mises en contact, et des rencontres. Bryanston, Killarney, Soweto, Morningside, Alexandra, Kya Sands, Diepsloot, Fourways et même Pretoria, sont des endroits où m’ont menée mes entretiens avec des femmes recrutées par le bouche à oreille. Elles ont choisi de me recevoir chez elles, dans leur salon, à leur bureau, dans un café, pour des moments souvent émouvants où elles me confiaient ces moments particuliers de leur vie. Moments de fierté, moments de vulnérabilité, moments d’interrogation.

Le projet était de recueillir les expériences de femmes de toutes races, classes et de différents quartiers de Johannesburg et de montrer à quel point ce qui est conçu à la fois comme une expérience « universelle » et commune à la majorité des femmes est vécu, dans une même zone géographique, de façon radicalement différente, et modelé par des facteurs divers. L’éclairage porté par leurs histoires individuelles pourrait donner une idée des lignes de failles traversant encore la société (les sociétés?) sud-africaine.

Le coefficient de Gini classe l’Afrique du Sud comme un des pays les plus inégalitaires au monde. Qu’est-ce que cela signifie, comment cela se traduit-il dans une des expériences les plus répandues chez les femmes, celle de la maternité ? L’intérêt des rencontres était de montrer qu’au-delà des éléments structurels, chaque expérience était très personnelle et très marquée par la position géographique, sociale mais aussi l’histoire personnelle de sa narratrice.

Les questions que j’avais, suscitées par des conversations mais aussi par des lectures de journaux, étaient relatives aux choix et décisions que devaient prendre les femmes confrontées à une grossesse, voulue ou non et les types de ressources dont elles disposaient pour préparer la suite de la grossesse et la naissance. Les taux de césariennes record dans le privé étaient évidemment en question ainsi que les expériences de suivi de grossesse et d’accouchement dans les structures publiques, ces deux sujets étant régulièrement évoqués comme problématiques dans les médias, je m’en étais fait l’écho précédemment sur ce blog.

J’ai eu affaire à deux types de populations: celles qui ont effectivement le choix et celles qui ne l’ont pas. Le système de santé sud-africain s’enorgueillit d’être l’un des plus développés du continent. Votre expérience y sera en revanche complètement différente selon que vous appartiendrez aux 15% de la population ayant les moyens soit de payer votre médecin (ou une assurance prenant en charge une partie des frais) ou aux 85% devant se faire suivre dans la clinique locale. Les circonstances de la grossesse et les attentes vis à vis du suivi seront également contrastées.

Il y a un abysse entre les expériences des femmes pouvant se permettre de se faire suivre et d’accoucher dans le privé, et celles pour lesquelles la seule option possible est le service public. Pour autant, tout n’est pas tout rose pour les futures mères dans le merveilleux pays de la médecine privée. La situation de quasi-monopole des obstétriciens sur la naissance et l’inflation régulière de leur assurance professionnelle, y entraîne un taux de césariennes bien au-delà du taux nécessaire à la bonne santé des bébés et de leur mère. Les “choix” de suivi et de mode d’accouchement des femmes se faisant suivre dans le privé, sont de fait assez restreints par le/la praticien.ne auquel/à laquelle elles vont s’adresser en premier. Pour celles qui se font suivre dans le public, la question ne se pose pas en termes de choix et d’ailleurs, un certain nombre d’entre elles n’aspire pas forcément au “choix” d’un.e praticien.ne., mais dans le souhait d’une mise ou monde où elles se sentent soutenues et entourées. C’est loin d’être le cas compte-tenu de la pression d’un surpeuplement des maternités, du manque chronique de personnel pour accompagner les naissances, et de la formation des personnels de soins ou le “care” n’est pas forcément un critère.

Il m’est difficile en un seul billet de vous livrer le/un résultat pour cette recherche. J’ai donc décidé, tout au long de l’hiver austral, de vous livrer des billets/portraits basés sur mes rencontres, sur ces entretiens privilégiés avec des femmes qui se sont confiées souvent avec confiance, très spontanées et authentiques dans leurs témoignages. Leur ayant promis la confidentialité, je vous livrerai des portraits reconstruits à partir de plusieurs entretiens. Des compositions plus que restitutions… Le projet est de faire de la non-fiction documentée mais sans exposer des femmes qui m’ont fait confiance. J’espère que vous apprécierez!

Une affaire de femmes? Des modes de délivrance dans les maternités sud-africaines…

Des modalités de la naissance en Afrique du Sud…

J’avais envie d’écrire un post plus léger cette semaine pour Ngisafunda, mais un excellent article de Pontsho Pilane sur le taux de césariennes en Afrique du Sud oublié dans le Mail & Guardian du week-end dernier m’a fait changer d’idée. Dans cet article, la journaliste du Mail & Guardian constate le taux d’accouchements par césarienne record dans le pays, rappelle que celui-ci comporte des risques pour la santé de la mère comme de l’enfant et milite pour que le choix de l’accouchement par césarienne soit in fine un choix parental.

Un rapide sondage auprès des femmes mères de jeunes enfants en Afrique du Sud permet de constater qu’ici, si vous souhaitez une naissance naturelle, vous avez plus qu’intérêt à bien choisir le ou la professionnelle qui vous suivra, et de vous assurer que ses vues sont compatibles avec les vôtres.

Pontsho Pilane cite une proportion de 68% de naissances par césarienne parmi les bénéficiaires d’assurances (privées) de santé et autour de 23% dans les hôpitaux publics. Des chiffres bien supérieurs aux préconisations de l’OMS qui sont autour de 10% de césariennes. Les raisons pour lesquelles ces taux sont aussi élevés (surtout dans les hôpitaux privés)? Le choix des femmes de planifier la naissance de façon à passer plus de temps avec leur bébé, la peur de la douleur ou des complications, la volonté d’accoucher dans des circonstances contrôlées. Dans les hôpitaux publics le taux accru de césarienne est dû en partie à une politique de prévention de la transmission mère-enfant du VIH, mais probablement aussi des taux de grossesses adolescentes et de problèmes psycho-sociaux. Les obstétriciens encouragent également les césariennes programmées, parce que c’est plus facile d’organiser leur charge de travail, et par peur des des poursuites que les parents pourraient éventuellement engager s’il y avait un accident à la naissance, et pour éviter l’inflation de leurs polices d’assurance professionnelle.

Il se trouve que la naissance était justement un de mes sujets de recherche en France et cet article permet de faire certains rapprochements avec des travaux publiés sur la question et constater des différences. Il est intéressant ce que ces proximités et ces différences disent du contexte local, et ce qu’elles signifient pour les femmes et leurs bébés.

Il faut replacer la césarienne dans son contexte. La césarienne, opération qui consiste à inciser l’abdomen de la femme enceinte pour en extraire son bébé est pratiquée depuis assez longtemps puisqu’elle doit son nom au fait qu’elle aurait permis de faire naître je ne sais quel empereur romain. Cependant elle n’est utilisée abondamment que depuis le milieu du vingtième siècle, les progrès sur les produits anesthésiques et l’aseptie en ayant fait un acte moins risqué. L’OMS a estimé le taux “idéal de naissance par césarienne à 10%”. Ce taux idéal illustre le seuil à partir duquel la mortalité périnatale ne décroît plus (c’est à dire qu’on ne sauve pas plus d’enfants ou de mères). Comme toute opération, la césarienne comporte des risques de complications opératoires et elle n’est donc recommandée médicalement que lorsque les risques sur la santé de la mère et ou de l’enfant sont supérieurs aux risques liés à l’opération. Cependant, certains pays dépassent allègrement les taux de césariennes recommandées. Le Brésil est sans doute un des pays aux statistiques les plus impressionnantes: avec 85% de naissances par césarienne dans les cliniques privées et 40% dans les hôpitaux publics. L’Europe a un taux de césarienne de 35,6%. Le continent africain en revanche est à la traîne avec en moyenne 3,8%. L’Afrique du Sud présente donc un résultat aberrant.

Si la raison de cette inflation de naissances par césarienne n’est pas médicale, d’où vient elle? Il y a probablement plusieurs facteurs concourant à la fréquence des césariennes. Ces facteurs sont culturels, sociaux, organisationnels. Que peuvent nous apprendre les travaux effectués en Europe pour interroger la situation sud-africaine?

Depuis la seconde moitié du vingtième siècle, dans les pays occidentaux, on a assisté à une médicalisation accrue de la grossesse et de la naissance avec une montée en puissance des obstétriciens. Si cette médicalisation a permis de sécuriser la naissance, et de réduire de façon significative les accidents périnataux elle a aussi fait oublier un savoir qui a accompagné les femmes depuis la nuit des temps, celui des sages-femmes. L’effacement des sages-femmes dans le suivi des femmes enceintes ou en couches s’est accompagné d’un accroissement du nombre de césariennes et d’interventions médicales. Pourquoi? Parce que les sages-femmes sont les gardiennes de la physiologie et les obstétricien-ne-s sont ceux de la pathologie. Ils sont formés à s’occuper des risques et à les réduire. Les sages-femmes doivent aussi répéter les risques pour référer les femmes qui le nécessitent à des obtétricien-ne-s, puisque qu’elles sont les gardiennes de la physiologie. Un obstétricien va plus volontiers médicaliser une primipare dont la dilatation stagne au bout de six heures qu’une sage-femme. Les sages-femmes sont formées à avoir une approche plus globale de la femme enceinte. Une naissance avec une sage-femme respecte plus les processus physiologiques. Une sage-femme peut passer douze heures auprès d’une parturiente en attendant que le corps de celle-ci soit prête, pas un obstétricien. Et portant les études épidémiologiques montrent que les femmes se et leurs bébés se remettent mieux (lorsqu’elles ou leurs bébés n’ont pas de facteur de risque) d’un accouchement physiologique que d’un accouchement médicalisé.

Par ailleurs les contraintes sur les finances et les organisations des maternités en France ont également eu un impact, la sociologue Daniele Carricaburu a montré que les contraintes d’organisation des services de maternité jouaient sur la médicalisation des naissances et in fine sur le taux de césariennes. L’afflux de femmes sur le point d’accoucher le week-end lorsque le personnel de l’hôpital est moins nombreux peut être un cauchemar pour les soignants. La programmation de déclenchement ou de césariennes permet de donner un peu de lest à des maternités en manque de personnel. Parce que les sages-femmes ou les obstétriciens sont en nombre insuffisant, on va pousser les femmes à accepter des césariennes programmées, déclenchements d’accouchements, la péridurale et l’administration de syntocinon pour stimuler les contractions et cette médicalisation va entraîner plus de césariennes. Dans les cliniques privées, les césariennes permettent par ailleurs aux praticiens d’être mieux rémunérés par la sécurité sociale (ce sont des actes chirurgicaux), que des accouchements physiologiques par voie basse (qui immobilisent une salle de travail plus longtemps et ne rapportent guère).

Du côté des familles, les bouleversements sociologiques font que les futures mères et les jeunes accouchées sont beaucoup moins entourées qu’autrefois. La lecture des travaux d’historiens de la naissance ou d’anthropologues permet de constater qu’il y a soixante ans, la naissance était un évènement social autant que médical. Lorsque les femmes accouchaient chez elles dans les campagnes françaises, une partie des voisines, cousines, mères, tantes, se bousculaient à leur chevet. Les jeunes parturientes n’étaient jamais laissées seules pendant les premières  semaines, des chaînes de solidarité se mettaient en place pour s’occuper de la maison, de la cuisine, des premiers-nés. Il était fréquent que la jeune accouchée ne mette pas le pied par terre pendant les premières semaines du nouveau-né. Il faut lire “la femme qui aide” magnifique compte-rendu d’Yvonne Verdier sur la naissance à Minot, Côte d’Or au début du vingtième siècle, ou “call the midwife” qui raconte l’expérience d’une sage-femme débutante dans le East London d’après-guerre. La naissance à l’hôpital et l’urbanisation ont rendu défait ces chaînes de solidarité. et laissé les nouvelles mères livrées à elles mêmes. Se conformer aux propositions médicales est alors rassurant.

L’arrivée massive des femmes sur le marché du travail a également modifié la donne. Elles doivent organiser leur congé maternité, sécuriser la présence du père lors de l’accouchement, s’assurer de la présence d’une personne pour garder les enfants le jour J. L’option de la programmation permet de parer l’imprévu et d’éviter les départs précipités à la maternité.

Le système de santé sud-africain est sans doute l’un des systèmes les plus performants d’Afrique. Le nombre de médecins et de personnel infirmier pour 10 000 habitants y est quatre fois plus élevé que dans le reste des pays d’Afrique (mais reste inférieur à l’Europe). Les patients ont recours soit au secteur privé s’ils peuvent s’offrir une assurance privée, soit au secteur public où ils reçoivent des soins gratuitement. Les attitudes du secteur privé sont déterminées par une forte demande et la nécessité de faire du profit. L’obstétrique y est une des spécialités les plus susceptibles d’être traînée devant les tribunaux et les praticiens se plaignent des risques de procès et de l’inflation corrélative de leurs primes d’assurance professionnelle. Le système de “common law” est particulièrement défavorable aux praticiens car les indemnisations pour préjudice qui peuvent être prononcées peuvent atteindre des montants très importants, non soumis à plafond. Dans un article de 2011 sur l’explosion inquiétante des cas de procès en faute médicale un obstétricien cité déplore l’augmentation de sa prime d’assurance et déclare devoir effectuer beaucoup de césariennes en début de chaque mois (!) pour payer ladite prime. Tant pis pour les risques pathologiques accrus pour les patientes. Il n’y a jamais eu de procès pour césarienne abusive, alors que les procès pour retard à la césarienne sont assez fréquents.

Il serait intéressant de comprendre quel est l’influence de la pénurie de soignants qualifiés dans le nombre excessif de césariennes dans les cliniques privées, et le rôle des packages de paiement proposés par les assurances santé. L’intervention de sages-femmes est elle remboursée, comment?

Dans les hôpitaux publics la hausse du taux de césariennes est attribuée aux cas de prévention de transmission du VIH, et aux conditions sociales des personnes. Cependant, une étude des décès maternels dans les hôpitaux publics du Kwazulu Natal entre 2011 et 2013 montre qu’une partie des décès maternels est due à des hémorragies pendant ou après des césariennes effectuées dans des conditions de sécurité insuffisantes. Le manque de personnel compétent dans les hôpitaux privés des campagnes est souvent à l’origine de mauvaises expériences d’accouchements pour les parturientes. Une étude randomisée faite dans dix hôpitaux ruraux à moins de 200 kilomètres de Johannesburg montre que 20% des femmes disent avoir été rudoyées voire frappées par des membres du personnel lors de leur accouchement…

Pontsho Pilane conclut son article en disant que le choix de la césarienne doit en définitive revenir à la femme. C’est elle qui doit décider, ce qui est le mieux pour elle. Mais dans des circonstances extrêmement contraintes a-t-elle réellement le choix? Peut-on effectuer un retour en arrière quand la césarienne est devenu le mode d’accouchement “normal”, dans la partie la plus favorisée de la population?