Grossesses 2.0 : devenir mère à l’ère du digital… (Devenir mère à Johannesburg, part 8)

Cela faisait quelque temps que j’avais envie de vous faire un petit billet sur ce thème mais ‘La coupe d’Hygie’, excellent blog au demeurant, m’a piqué mon titre pour ce billet, alors j’ai décidé de partager aujourd’hui ma surprise sur la ‘digitalisation des grossesses’. En effet, pour une certaine partie des femmes interrogées, les smartphone et Internet ont pris une place croissante dans le vécu de grossesse.

L’auteur de la Coupe d’Hygie détaille dans son billet pourquoi la très sérieuse FDA (Food and Drug Administration) nord-américaine, vient d’approuver l’application ‘Natural Cycles’ comme une méthode contraceptive efficace (quoique moins efficace que d’autres méthodes: pilule ou stérilet). Avec pédagogie il décortique comment les normes de la FDA construisent l’efficacité d’un contraceptif, à quelles épreuves, pour parler comme une sociologue des sciences, on a soumis ‘Natural Cycles’ pour lui délivrer l’approbation.

Ayant effectué mes derniers terrains en France et au Royaume Uni en 2011, je n’avais pas encore pris la mesure de l’importance d’Internet et des applications parmi les acteurs de la grossesse. Très vite, les femmes que j’ai interrogées en Afrique du Sud, du moins celles qui ont les moyens de disposer d’un smartphone et d’un accès non restreint à Internet ont évoqué leur usage d’Internet et des applications pour smartphones comme alliés de leur parcours reproductif. En effet, les ‘applis’ smartphone en ont aidé plus d’une à éviter les grossesses non désirées pendant leur période en-couple-stable-mais-sans-désir-d’enfant, puis à définir les périodes où elles étaient les plus fécondes lorsque le projet d’agrandir la famille se précisait. Bien souvent ces femmes avaient opté pour  cette contraception moins efficace mais moins contraignante que la pilule* à partir de la stabilisation de leur couple. Pour certaines, cela s’était traduit par une grossesse un peu plus précoce que souhaitée, mais cela a permis à une grande majorité de planifier leur grossesse.

Une fois la grossesse constatée, les jeunes futurs parents étaient en général avides d’informations sur les prochains mois. Un nombre non négligeable de mères m’a avoué avoir beaucoup écumé les blogs et les forums sur Internet, visionné des vidéos sur You Tube, et téléchargé des applications pour comprendre ce qui se passait dans leur grossesse. Pour les anglophones le téléchargement de l’application “What to expect (when you’re expecting)’** était une référence plusieurs fois citée. Les futures mères appréciaient des petites notifications envoyées quotidiennement sur ce qui se passait, de pouvoir s’imaginer les principales étapes franchies, semaine par semaine, par leur futur bébé.

Enfin, une mère m’a mentionné l’application ‘who’s your daddy?’*** grâce à laquelle son mari recevait des informations spécifiques et qui apprenait aux primo-pères à (bien) suivre la grossesse de leur compagne. En l’occurrence, l’application comprenait un espace pour monitorer les contractions et comprendre quand partir pour la maternité, fonctionnalité qui leur avait été utile le jour J.

La ‘digitalisation’ des grossesses est devenue inéluctable pour les femmes des classes moyenne/moyenne supérieure. L’offre en santé connectée ne pouvait passer à côté d’une condition, la grossesse, de plus en plus médicalisée dans les pays développés. La maîtrise de la reproduction peut désormais passer par des moyens non hormonaux, comme en atteste l’homologation de l’application Natural Cycles par la FDA (qui lui reconnaît cependant une efficacité moindre qu’aux contraceptifs hormonaux).

Les diverses applications de suivi de grossesse répondent à un besoin d’information bien naturel des femmes, surtout des primipares. Ce que leurs mères, tantes, dans les années 80 cherchaient dans leurs livres ou auprès de leurs médecins, que leurs grand-mères et grand-tantes apprenaient en lisant Laurence Pernoud, ou par des discussions entre paires, dans les années 60, les ‘digital natives’ des années 2000 en sont informées via Internet ou leur smartphone. Elles peuvent ainsi avoir une idée du type d’exercice qu’elle peuvent faire pendant la grossesse, des types d’alimentation recommandés, et toutes sortes d’autres choses…

Comme pour toute innovation, il y a du bon et du moins bon dans cette ‘digitalisation des grossesses’. Oui, Internet permet de réduire l’asymétrie d’information entre médecin et femme enceinte et c’est tant mieux. En tant qu’observatrice particulièrement attentive de consultations autour de la grossesse (obstétrique, échographie) en France et en Angleterre, sur les vingt dernières années, j’ai pu constater que le partage d’information n’était pas toujours le point fort des échanges patient-soignant. Le flux d’information est souvent dirigé du soignant vers la femme sans que celle-ci ait le temps/la possibilité de poser les questions qui lui tiennent à coeur. Souvent empêtrés dans leur mission de détecter les risques, les soignants ont tendance à oublier que la grossesse n’est pas une maladie, qu’au delà de l’évènement physiologique, il y a aussi une dimension sociale et psychologique qui se joue, au moins aussi importante.

Les femmes que j’ai interrogées à Johannesburg se reposaient rarement sur leur médecin pour obtenir des informations (à l’exception d’une, dont le mari, avocat, venait à toutes les consultations, et auquel l’obstétricien répondait, parait-il, de façon très détaillée, et une autre, sociologue, à laquelle l’obstétricien passait des articles scientifiques). Internet et les copines étaient citées comme vecteur privilégié d’information.  Pour celles qui étaient suivies par des sages-femmes, celles-ci semblaient plus à l’écoute et plus soucieuses de répondre et d’élargir le sujet au delà du physiologique.

Si on peut se féliciter de moyens permettant toujours plus d’accès à l’information, un bémol s’impose toutefois dans le choix de l’application, du forum, de la chaîne You Tube sur lesquels on va rechercher des informations. Comment savoir si ceux-ci seront adaptés à son propre cas et au contexte dans lequel on va donner naissance? Le but de l’information est de préparer les futures mères à pouvoir prendre des décisions quant à leur suivi de grossesse et à leur mode d’accouchement. En l’absence de risque déclaré, une femme devrait pouvoir déterminer ce qui lui convient. L’objectif est que l’accouchement se passe bien pour la mère et le ou les enfants, mais aussi que ce moment permette à la femme de se sentir légitime dans son nouveau rôle maternel et de s’y couler sans trop de difficultés. Il devient alors essentiel de choisir les bonnes sources d’information.

Dans quelle mesure les propositions digitales actuelles y contribuent-elles? Une application ne peut faire de réponses plus élaborées que celles prévues dans ses données. Un documentaire ou une émission de télé-réalité très populaire en Angleterre comme “One Born Every Minute”, ont un certain cadrage, très bien démontré par l’article de de Benedictis, Johnson, Roberts & Spiby.  Les auteures de cette étude relèvent que les représentations des accouchements dans cette série sont à la fois peu diversifiés, montrent des femmes passives à la merci du personnel médical plutôt qu’actrices de leur accouchement. Les personnes présentées étaient majoritairement blanches, de classe populaire ou moyenne en couple hétérosexuel. Dans quelle mesure une maman solo, ou avec une histoire particulière**** peut-elle se retrouver dans les propositions de ces applications? Quelles représentations véhiculent la multitude d’applications disponibles? Vont elles dans le sens des femmes et favorisent-elles leur autonomie?

Une sage-femme libérale dirigeant depuis une vingtaine d’années un cabinet infirmier/centre d’éducation à la santé dans une banlieue de classe-moyenne de l’est de Johannesburg me disait que le nombre d’inscrites à ses cours, très complets (douze fois trois heures entre le pré et le post-natal), de préparation prénatale, baissait d’année en année. A son sens, les jeunes femmes étaient plus attirées par des réponses immédiates et laconiques sur leur smartphones que des sessions de trois heures sur un même sujet laissant la place au questionnement. Cela ne lui paraissait pas de très bon augure quant à leur résistance lors de l’épreuve de fond qu’est souvent un accouchement… et ensuite à l’apprivoisement de la vie avec un bébé! Le cliché Facebook du nouveau-né parfait laisse souvent place dans la réalité à des jeunes parents désemparés et débordés.

Pour la partie des femmes de mon panel habitant dans les townships, la révolution digitale des grossesses n’a pas eu lieu. La démocratisation de l’accès aux informations suppose un Internet accessible. Or, pour ces femmes-là, le prix de la data était un facteur très limitant. Certaines sont parfois allées glaner quelques infos sur Internet mais aucune n’a fait mention d’un recours à des applications qui, de toutes façons, supposent d’être en possession d’un smartphone un peu élaboré, hors de leur portée.

* Mais vous pouvez aussi avoir une appli pour ne pas oublier de prendre votre pilule, elle n’est pas belle la vie?

**équivalent américain du ‘J’attends un enfant’ de Laurence Pernoud

*** “the essential app for first-time dads… written for men by men (with advice from midwives) this apps guides first time dads through their pregnancy with simple daily tips and weekly updates”

**** En France je suis tombée sur ce blog d’une maman noire qui en avait assez de se sentir invisibilisée voire maltraitée par le système de suivi hospitalier…

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Leur corps, leurs choix? L’accès à la contraception et à l’avortement en Afrique du Sud…

Puisque nous fêtons en France les cinquante ans de la loi Neuwirth qui a permis (enfin) aux femmes d’accéder légalement à la pilule contraceptive et de pouvoir enfin souffler étaler les naissances, échapper à la maternité-fatalité, et envisager des carrières professionnelles, il est intéressant de faire un point sur la question de la contraception en Afrique du Sud, vingt ans après la transition démocratique. Cette question est d’autant plus brûlante qu’à la fois dans mon engagement associatif et à travers ma recherche, je me suis trouvée face à des faits, des histoires qui interrogent la thèse de l’accès généralisé à la contraception dans ce pays.

Pour la première fois dans l’histoire de Sizanani, trois lycéennes du programme sont enceintes, ce qui pose la question de la suite de leur scolarité, elles sont toutes trois dans l’équivalent de la première, soit un an avant l’examen de fin d’études secondaires. Bien que la loi sud-africaine stipule qu’on ne peut pas les priver de scolarité, la poursuite en parallèle de leurs grossesses et de leurs études risque d’être compliquée.

Par ailleurs, dans les entretiens que j’ai effectués pour ma recherche “becoming a mother in Johannesburg” (un peu moins de quarante à ce jour), la différence dans la maîtrise de la fécondité et d’accès à la contraception est frappante entre les catégories sociales (qui sont hélas encore racialisées). Les femmes de la catégorie supérieure, qui a accès au soin médical privé, où les femmes ayant atteint un certain niveau d’éducation, utilisent la contraception et planifient les grossesses, ce qui leur permet de finir leurs études, de s’établir avant de procréer, et d’espacer les naissances (à peu près à leur guise), suivant en cela une “norme procréative” occidentale. Les femmes des classes populaires, (celle que j’ai interrogées sont majoritairement noires) ont toutes eu des grossesses non désirées.

Lorsqu’elles disent avoir eu recours à une contraception, celle-ci se révèle particulièrement inefficace: j’ai été confrontée à un nombre “d’accidents” qui m’ont laissée pensive. Soit elles utilisent des méthodes moins sûres que leurs homologues des classes aisées, soit elles appellent des “accidents de contraception” des périodes où elles n’étaient pas vraiment sous contraceptif. Les résultats d’une étude publiée dans le South African Journal of Medicine parue en 2017 sont d’ailleurs congruents avec les constatations que je fais dans les conversations avec mes informatrices. Celles-ci savent que la contraception existe, connaissent des moyens de contraceptions mais n’y ont pas toujours recours. Ce sont en majorité les jeunes femmes noires qui sont les plus susceptibles de ne pas utiliser de contraception et conséquemment de subir une grossesse non désirée (les deux-tiers des femmes interrogées ont eu une grossesses non désirée dans les cinq dernières années).

L’introduction du planning familial en Afrique du Sud a commencé dans les années 1930 et le gouvernement de l’apartheid a mis en place des politiques d’accès gratuit à la contraception en 1963 (avec, il est vrai l’arrière pensée d’arrêter la “menace démographique” des populations noires). En 1974, alors que d’autres pays voyaient dans le développement le meilleur moyen d’arrêter l’explosion démographique, le gouvernement du Parti National décidait de renforcer son financement du planning familial. Je ne pense pas que les ratés de la contraception aujourd’hui soient imputables à un rejet de méthodes qui seraient assimilées au gouvernement de l’apartheid. L’explication est plus prosaïque: les services de planning familial ne jouent pas leur rôle. La discussion avec les femmes est réduite a portion congrue. Les soignants ont des attitudes autoritaires avec leurs patientes, imposant une méthode plutôt qu’en discutant les avantages et les inconvénients avant d’en laisser le choix aux femmes. Les infirmières rabrouent  les femmes lorsque celles-ci émettent des réserves vis à vis de telle méthode. Les jeunes femmes que j’ai interrogées rapportent souvent des attitudes très négatives des personnels du planning familial à leur encontre. Joy*, l’une des jeunes femmes de mon échantillon se plaignait de ne pas se sentir bien après l’injection, mal écoutée par l’infirmière, elle n’est pas revenue à la date prévue pour le renouvellement de son traitement et s’est retrouvée enceinte un mois plus tard…

L’avortement a été autorisé en Afrique du Sud en 1975, mais avec des conditions tellement strictes qu’il était assez rare, contrairement aux morts de femmes ayant cherché secours auprès de pourvoyeuses d’avortements clandestins. Depuis le 11 décembre 1996, le “Choice of Termination Of Pregnancy Act” (CTOPA), porté à l’époque par l’actuelle candidate à la présidence de l’ANC, madame Dlamini Zuma, permet aux femmes sud-africaines de pouvoir demander à avorter jusqu’à 12 semaines, et en étend la possibilité jusqu’à 20 semaines sous certaines conditions. Dans les faits, les services publics proposant l’avortement sont assez déficients, voire inexistants dans certaines parties du territoire. Un rapport d’Amnesty International publié récemment montre que le droit à l’avortement est loin d’être effectif sur tout le territoire. Selon les données communiquées par le Ministère de la Santé à l’organisation internationale, sur 505 centres supposés fournir ce service, seulement 264 (un peu plus de la moitié!) le font en réalité. Le rapport cite une étude effectuée par l’Université de Cape Town ou plus de 40% des femmes ayant essayé d’avorter n’avaient pas pu avoir accès à ce service dans un centre de soins public. La situation est encore pire pour les femmes en zone rurale.

La non accessibilité de l’avortement est à la fois le résultat de la clause de conscience évoquée par le personnel soignant, et d’une certaine attitude des mêmes personnels face à la demande des femmes. Le fait qu’on fasse jouer la clause de conscience n’est pas répréhensible en soi, mais le gouvernement et ses services de santé doivent faire en sorte que cela n’empêche pas ces services de fonctionner.

Les conséquences de tout cela sont multiples. Le recours aux avortements clandestins reste élevé (même s’il a beaucoup baissé depuis 1996) et met en danger les femmes et leur santé reproductive. Les inégalités se perpétuent entre celles qui peuvent avoir accès à une médecine privée où des médecins accepteront de prendre en charge les femmes ou de les orienter vers qui de droit et les femmes ne pouvant se retourner que vers le service public ou les fournisseurs de “quick abortion” dont les publicités sauvages ornent les carrefours, et qui font de très beaux macchabées.

Parmi mes informatrices, malgré le nombre élevé de grossesses imprévues, celles qui ont envisagé l’avortement sont une minorité. C’est un acte très fortement réprouvé par leur communauté. Deux (toutes deux ayant accès à une médecine privée) ont pu aller jusqu’au bout. Pour les deux autres, les procédures ont eu raison de leur décision. Hana*, jeune femme, entrepreneure issue d’un township, très décidée et ambitieuse a renoncé après qu’on lui a fait regarder une échographie de son foetus et qu’on lui en a fait entendre les battements du coeur: “à partir de ce moment-là, je n’ai pas pu aller au bout!”. Blessing*, lycéenne de 19 ans s’est vu refuser un avortement dans deux hôpitaux publics différents sous prétexte qu’elle devait venir avec ses parents (alors que l’âge de la majorité est à 18 ans). Elle a envisagé d’effectuer un avortement clandestin, mais n’est pas allée jusqu’au bout. Il était impensable pour elle que ses parents acceptent l’avortement. Malgré la déception souvent énoncée par les parents lorsqu’ils découvrent la grossesse de leur fille, celle-ci est globalement vécue comme un “don du ciel” qu’on ne peut refuser.

Pour les deux jeunes femmes, ces naissances ont eu des conséquences, même si elles sont heureuses d’être mères. Les pères sont peu présents dans le sens où l’entend la norme occidentale. Il n’y a pas cohabitation du jeune couple parental, les hommes ne sont pas acceptés à l’accouchement dans les hôpitaux publics où les salles de travail sont des salles communes. Le père du bébé de Blessing n’a pas d’argent pour payer l’ enhlabulo (compensation pour la grossesse) et donc ne joue pas de rôle auprès du bébé. La famille de Blessing lui bloque l’accès à l’enfant. Celui du bébé d’Hana ne vient voir son fils que de façon épisodique, c’est donc aux mères et à leurs familles que revient de s’occuper de l’enfant. Blessing n’a pas pu intégrer le programme universitaire qu’elle aurait souhaité. Hana essaie de jongler entre le développement de son entreprise et ses devoirs de mère. Même si sa mère est venue s’installer chez elle avec son jeune frère pour s’occuper du bébé, elle lui rappelle régulièrement qu’elle doit être là pour lui. Lui imposant de fait des contraintes qui s’accordent mal avec ses impératifs professionnels.

L’accès à des services de planning familial et la maîtrise de la fécondité font partie des objectifs de développement du millénaire. La contraception a permis aux femmes des pays développés de pouvoir envisager des carrières professionnelles et d’avoir une maîtrise de leur vie. L’Afrique du Sud a adopté, dès la transition démocratique, des lois sur l’accès à la contraception et l’avortement qui sont parmi les plus progressistes du continent. L’application de ces lois fait cependant défaut. Dans un pays où les femmes noires cumulent les handicaps sociaux du fait d’une histoire politique et de traditions qui les cantonnent aux marges de la société, ne pas leur donner accès aux instruments qui peuvent leur permettre de dépasser les conditions de leur naissance est une trahison manifeste des espoirs qu’a fait naître la chute de l’apartheid.

*Ce sont des pseudonymes