Mort d’une journaliste sud-africaine…

Son nom ne vous dira rien. Elle s’appelait Suna Venter. Elle a été retrouvée morte chez elle jeudi 29 juin 2017.  Un arrêt cardiaque. A trente-deux ans. Un procès avec son ancien employeur, la chaîne publique SABC venait de conclure à sa réintégration (avec sept de ses camarades) et au paiement de dommages et intérêts. Sa vie professionnelle pouvait recommencer, mais son corps a abandonné la partie.

Quels sujets tellement délicats avait-elle traités pour mettre sa santé à risque ? Des trafics d’armes, de diamants, des génocides ? Que nenni. Ses désaccords avec son employeur, SABC, portaient sur politique intérieure sud-africaine. L’an dernier, avec sept autres journalistes de la chaîne (surnommés depuis les SABC8) elle avait contesté la politique du media national qui ne voulait pas que soient couvertes les nombreuses manifestations contre l’inefficacité du gouvernement et des autorités provinciales tenues par l’ANC (les « delivery protests ») dans de nombreux villages et villes. Les habitants manifestaient contre le manque de services qui sont devenus des droits avec la chute de l’apartheid : accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation, à la santé. Ils brûlaient des écoles, organisaient des barrages sur les principaux axes routiers, brûlaient des pneus.

Mais la direction de SABC n’en démordait pas : il ne fallait pas encourager les gens dans la voie de la protestation, donner une mauvaise image des autorités ANC affaiblies avant les élections municipales d’août 2016… ne pas désespérer Pietmaritzburg…  Les huit journalistes qui s’opposaient publiquement à cette décision furent donc mis à pied et privés d’antenne. Mais aussi stressante que soit cette situation, elle n’est que la partie émergée du calvaire de Suna Venter dans la dernière année. Comme l’a révélé sa famille, elle a été la victime de multiples intimidations, SMS de menace, domicile cambriolé à plusieurs reprises, pneus de son véhicule lacérés, câbles sectionnés sur sa voiture. On lui a tiré dessus au pistolet à grenaille à la sortie d’un restaurant. Elle a été enlevée, et retrouvée attachée à un arbre du Melville Koppie, ses agresseurs ayant mis le feu à l’herbe autour d’elle.

Les hommages à une journaliste courageuse pleuvent. Mais vendredi matin, Tim Cohen, un journaliste venu soutenir son collègue de Business Day, Peter Bruce a été molesté devant le domicile de celui-ci par des membres du mouvement BLF* (Black Land First) qui voyaient en lui un agent du « White Monopoly Capital ». Les manifestants de BLF, reprochent aux éditoriaux de Peter Bruce de faire la part belle aux critiques des agissements de la famille Gupta (cf « Eish*, State Capture !» le billet que j’avais écrit il y a quelques mois) et de moins s’intéresser à d’autres affaires concernant des grands patrons sud-africains blancs. Curieusement, ce regain d’hostilité a lieu quelques semaines après la diffusion des « #Guptaleaks » qui ont rendu publics des emails de membres de la famille Gupta avec un certain nombre de personnalités politiques ou d’entreprises sud-africaines qui montrent la collusion des uns avec les autres, et la corruption du système.

Depuis que j’écris ce blog j’exprime régulièrement ma confiance dans le système sud-africain pour prévenir une dérive du pays vers le chaos. J’ai notamment plusieurs fois écrit que la présence d’une presse libre et d’une justice indépendante pouvaient servir de contrepouvoir et garantir la jeune démocratie de ce pays. Les attaques contre les journalistes, dénoncées vigoureusement par le SANEF (South African National Editors Forum) et les débuts décevants de la nouvelle « Public Protector » qui semble s’être totalement détournée de l’enquête sur le “State Capture”, pour s’intéresser à des faits beaucoup plus anciens, montrent la fragilité des contrepouvoirs et la possibilité d’un basculement.

Le médecin de Suna Venter avait demandé à la jeune femme de trouver une profession moins stressante. Cette dernière avait répondu qu’on ne quittait pas un champ de bataille avant la fin des combats. Son cœur ne l’a pas entendu ainsi…

Les images illustrant cet article sont des détails d’oeuvres du peintre sud-africain Colbert Mashile qui expose actuellement à la galerie Everard Read à Johannesburg. 

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Voir le Cap et mourir…

On a tout dit sur Cape Town, lieu le plus visité d’Afrique du Sud. Fondée par des huguenots néerlandais énervés cherchant à pratiquer leur religion à leur convenance, tout en fournissant en denrées fraîches les bateaux de la Compagnie des Indes Néerlandaises, c’est un endroit unique et magique, plébiscité par les touristes, les surfeurs et les retraités de tous poils. Difficile de ne pas en tomber amoureuse…

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Derrière les cartes postales, les superbes panoramas donnant sur la mer (froide mais) scintillante, les silhouettes massives et reconnaissables des différents pics et massifs de la Montagne de la Table, derrière les photos de vacances tous sourires dehors, il y a une autre réalité dont rendent compte, chacun à leur manière, les deux derniers livres que j’ai lus.

Tous deux écrits par des auteurs sud-africains: “Les enfants du Cap” par Michèle Rowe, et “Thirteen cents” de Kabelo Sello Duiker racontent la ville et ses part d’ombre. Ecrits avec des perspectives et des voix différentes, ce sont des lectures complémentaires qui restituent bien l’atmosphère de certains quartiers de la “Mother City”. Michèle Rowe ancienne de la communication, est venue tard à l’écriture et a choisi de s’exprimer via le genre policier, K Sello Duiker était un prodige de l’écriture qui s’est suicidé au début des années 2000 à l’âge de trente ans, les deux ouvrages explorent les histoires de jeunes “coloured”, et les douloureuses divisions d’une société sud-africaine profondément et durablement inégalitaire.

Le roman des “enfants du Cap” se déroule à Nordhoek, au sud de la ville, au bord d’une des plus belles plages de la péninsule. L’arrivée sur la longue plage de Noerdhoek en arrivant d’Hout Bay le long du Chapman’s Peak Drive est un enchantement. L’intrigue met en scène des promoteurs véreux voulant assurer une belle (et juteuse) opération de construction d’une des ces communautés enfermées entre de hauts murs surmontés de clôtures électriques et surveillées 24 heures sur 24, comme il en existe tant dans les villes aisées du pays.

Les personnages centraux sont un duo mal assorti: une psychologue un peu baba cool qui habite l’un des petits pavillons sans prétention qui constituaient l’essentiel du bâti de ce village, et milite pour la préservation de l’environnement et une jeune inspectrice “coloured” Persy Jonas, envoyée en reconnaissance lorsque la psychologue a trouvé au bout de la plage, le corps sans vie d’un hobo au passé un peu trouble habitant le village. L’enquête qui revient sur  la vie de ce petit coin de paradis dans les vingt dernières années met à jour les blessures et les fêlures des personnages principaux et les effets nocifs rémanents de l’apartheid sur la communauté. Polar bien écrit, agréable à lire qui retranscrit bien l’ambiance de cette petite bourgade tranquille qui s’étend au pied du célèbre “Chapman’s Peak”.

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Âpre, rugueux, râpeux, “Thirteen cents” est un roman noir, brutal, qui arrache la gueule le coeur. C’est l’histoire de la descente aux enfers d’un orphelin pré-adolescent de douze ans. Azure un beau “coloured” vivant dans le Eastern Cape, l’une des régions les plus pauvres du pays, part pour Cape Town avec l’un de ses voisins après la mort de ses parents et vit dans la rue. Il se prostitue pour vivre et tente tant bien que mal de garder une certaine intégrité, rester propre, éviter les drogues synthétiques, le “tik” qui ravage ses pairs, les miséreux de Cape Town. Il observe avec une rare lucidité la société des adultes de la rue, maquereaux, voyous, dealers, prostituées, miséreux, superstitieux, malhonnêtes et menteurs… L’auteur décrit les mésaventures d’Azure avec dans une écriture simple et sèche, sans fioritures. Roman difficile à lire, qu’on pose et reprend plusieurs fois tellement ce qu’il décrit nous tord les tripes. Seule respiration dans la narration une échappée purifiante sur les flancs de la montagne de la Table.

Roman lucide et très puissant sur la face cachée de Cape Town, celle qu’aucun office de tourisme ne vous vantera, celle devant laquelle on n’érigera pas de cadre jaune géant #iwasincapetown pour formater les souvenirs des vacanciers du monde entier. Une réalité qui est de plus en plus reléguée loin des yeux des touristes et loin du centre ville. Les autorités de la province du Western Cape et de la ville de Cape Town entérinent les programmes de “gentrification” et de transformation des quartiers populaires comme Sea Point, Salt River etc. et d’envoi des anciens habitants vers des quartiers très excentrés. “Cachez ces miséreux que je ne saurait voir”… Dans une ville dont l’un des traumatisme a été la destruction sous l’apartheid du fameux District Six, racontée dans un des musées de la ville, cela résonne quand même comme une mauvaise ironie de l’histoire…

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Other place, same stories… Gender based violence in South Africa…

 

“Gender-Based violence and rape culture on campus – let’s talk about it”

Pour contrer le ton sans doute un peu angélique de mon précédent post, porté par mon enthousiasme de néo-habitante des beaux quartiers de Joburg, j’ai décidé de consacrer ce billet à la réunion organisée à Wits hier soir sur la “gender based violence”.  Résonance ironique avec l’actualité française où un homme politique mis en cause par une quinzaine de femmes pour du harcèlement sexuel a soutenu qu’il ne serait pas le DSK de son parti et où une campagne média est lancée pour prévenir les violences conjugales pendant l’Euro de football…

Organisée par des étudiantes de Wits, cette réunion avait pour but d’alerter sur l’omniprésence de la “gender based violence” en Afrique du Sud et notamment sur les campus et secouer les parties prenantes pour leur faire prendre conscience de la nécessité d’agir réellement et prendre des mesures pour enrayer la violence faite aux femmes dans ce pays. Leur réflexion fait suite aux évènements survenus en avril à l’université Rhodes à Grahamstown où des étudiantes ont publié une liste de onze noms d’hommes (étudiants, professeurs ou membres de l’administration de l’université) présumés coupables de viol ou de violences sexuelles sur des étudiantes, en demandant des enquêtes sur les actes commis et leur exclusion temporaire du campus durant ces enquêtes. Il n’a pas été accédé à cette demande et s’en sont suivi une semaine de manifestations et d’annulation de cours à ladite université. Les manifestantes ont été violemment dispersées et aucune action ferme n’a été engagée contre les supposés coupables de violences sexuelles. Le mouvement ne s’est pas étendu à d’autres campus, ce qui n’a pas empêché les étudiantes d’autres universités d’être solidaires avec la démarche de #RUReferencelist. D’où l’organisation de cette soirée à la School of Public Health de Wits avec la participation de Wiser, le centre de recherche en humanités de l’université.

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Cette réunion a donné la parole à un panel varié d’étudiantes, de chercheuses, de membres d’ONG, pour une assemblée, qui, si elle était majoritairement féminine, n’en comprenait pas moins quelques hommes, en plus grande proportion que je n’aurais pu l’imaginer, ce qui est rassurant. Le panel comportait deux hommes, un jeune poète étudiant à Wits et un représentant de l’ONG Sonke Gender Justice. Le contenu de la soirée était très dense.

Une très émouvante mise en matière et mise en mots par des témoignages de jeunes femmes en colère qui ont raconté leur expérience personnelle de la violence faite aux femmes. Expérience personnelle, vignettes de petits évènements de leur jeune existence où les entourages familial et communautaire taisaient les incidents que personne ne pouvait ignorer. Ces familles qui laissent leur fille de 16 ans à un quadragénaire dont elle a déjà repoussé les propositions parce qu’il a payé la “lobola” (le prix de la fiancée). Ces familles qui regardent de façon suspicieuse la petite fille qui évoque des attouchements d’un cousin presqu’adulte (neuf ans d’écart). Lorsqu’elles n’ont pas été atteintes, ce sont des proches qui ont été victimes, des voisines, des cousines, des camarades de classe. Emotion, colère, dignité de ces femmes qui demandaient à ce qu’on n’enterre pas de nouveau le sujet comme on l’a fait de nombreuses fois. L’actuel président d’Afrique du Sud a fait l’objet d’un procès pour viol il y a dix ans, avant sa désignation par l’ANC. Les juges n’ont pas donné raison à la victime. Indignation vis à vis de l’incrédulité ou du silence lorsque les faits sont révélés, et que les accusations se retournent contre les victimes dont la parole est systématiquement mise en doute. Sont-elles faibles? Ont-elles vraiment refusé? Pensait-il à mal? “Parfois les femmes disent non mais ne le pensent pas vraiment”. La présomption d’innocence pour les perpétrateurs, la présomption d’affabulation pour les victimes. Des histoires banalement désespérantes. Dans un pays où 49000 viols ont fait l’objet de plaintes auprès de la police en 2014, on estime qu’il y a dix fois plus d’actes commis et non dénoncés par les victimes qui ont peu d’espoir qu’on leur rende justice. L’étude Optimus sur les violences subies par les jeunes sud-africains âgés de 15 à 18 ans révèle qu’un sur cinq des adolescents interrogés ont déjà été victimes d’abus sexuels (un sur trois a déclaré avoir été victime de violence, fille ou garçon). Ces jeunes femmes ont rappelé que le plus souvent les actes violents étaient perpétrés par des proches. Celui qui menace peut-être un ami, un parent… et les crimes ont lieu dans des endroits familiers. Les résidences des campus ne sont pas des sanctuaires ni certains bureaux de profs…

Au-delà du constat, qui était partagé par une grande partie de la salle (sauf le monsieur qui a dit que le viol ce n’était pas bien mais tout de même, il fallait se demander si les filles qui mettaient des mini-jupes, se baladaient tard dans la rue, et se comportaient d’une certaine manière elle ne cherchaient pas un peu les ennuis), le chapitre le plus complexe concernait les solutions.

La responsable du Gender Equity Office de Wits a décrit les mesures mises en place sur le campus, solutions qui n’ont été jugées très probantes et dont la pertinence a été contestée. Assister les étudiantes agressées est nécessaire, encore faut-il que les étudiantes sachent que ce recours existe. Par ailleurs l’intermission de l’université dans l’enquête risque de fausser celle-ci, les universités ne voulant pas voir ternir leur réputation auraient tout intérêt à minimiser les incidents plutôt qu’à insister pour que l’incident aboutisse au tribunal. Encore faudrait-il que la police prenne l’affaire au sérieux ce qui reste à démontrer.  Les étudiantes ont également relevé le fait que les informations du gender equity office consistait à mettre en garde les jeunes femmes qui ne devaient pas se promener seules dans des endroits peu éclairées, mais être de préférence toujours en groupe. Lorsque des auteurs présumés d’agression sont identifiés, ils ont droit à du “counselling” du gender equity office pour leur faire comprendre la portée de leurs actes et le caractère incontournable du consentement. Cette solution “soft” est peu appréciée des étudiantes qui voudraient des mesures conservatoires: exclusion du campus de tout étudiant ou professeur accusé d’abus sexuel sur une étudiante.

Le mot d’ordre sur les campus universitaires est de combattre la culture du viol (“rape culture”) qui légitime/encourage les comportements violents des violeurs. La chercheuse Lisa Vetten (auteure d’un papier très intéressant sur le jugement du procès pour viol de J. Zuma en 2006 à lire ici) a fait remarquer que l’expression “rape culture” si elle était une désignation pratique cachait la complexité des causes enchevêtrées qui mènent à la violence contre les femmes qui n’est qu’une des facettes d’une société sud-africaine dont l’histoire est dominée par la violence. Violence de la colonisation, de l’apartheid, et de l’avènement de la démocratie.

La conclusion sans surprise de cet évènement était la nécessité de continuer la mobilisation, de continuer à dialoguer avec les hommes, de les mobiliser sur la question, pour qu’ils convainquent à leur tour leurs amis, leurs pères, leurs frères…

La société sud-africaine, s’est dotée de l’une des constitutions les plus éclairées du monde en termes d’égalité des droits. Le rôle des femmes dans la lutte contre l’apartheid a été déterminante, en témoigne la statue dont la photo chapeaute ce blog, située près de Luthuli House (le siège de l’ANC) et qui tourne le dos à la centenaire bibliothèque de Johannesburg. Elle représente une manifestante d’une marche des femmes sur Pretoria au temps de l’apartheid. J’aime la vitalité rustique de la statue et son côté ironique, elle affirme que “la démocratie c’est le dialogue” tout en brandissant un cocktail molotov… c’est un des charmes de ce pays… Mais vingt-deux ans après les premières élections démocratiques, les dirigeants de ce pays n’ont pas réussi à tenir leurs promesses, l’Afrique du Sud est sur le podium des pays les plus inégalitaires au monde et les droits des femmes et des plus faibles sont régulièrement bafoués. Espérons que la mobilisation d’hier soir suscite des réactions et qu’au delà de la prise de conscience du problème, elle servira de déclencheur à des actions ayant un impact sur l’un des phénomènes les plus préoccupants de la jeune nation arc-en-ciel…

 

“to be free is not to merely cast off one’s chains, but to live in a way that respects and enhances the freedom of others” Nelson Rohihlala Mandela