A quoi rêve la jeunesse africaine?

En ces temps où la jeunesse des pays du Nord se passionne pour l’avenir de la planète, et où elle se mobilise en masse pour sauver le monde de ses démons carbonés, il y a une grande absente des débats et des programmes de télévision: la jeunesse du Sud. On est prompt à relever, avec des expressions laudatives ou méprisantes, le nombre d’étudiants ou de lycéens séchant les cours pour venir manifester devant les lieux de pouvoir. La prestation de Greta Thunberg devant les Nations Unies a été abondamment commentée. L’allocution d’une jeune fille de seize ans devant cette assemblée est en soi extraordinaire. Mais où sont les reportages sur les étudiants de Dakar, Abidjan, Cotonou, Yaoundé, Nairobi, Dar-es-Salam, Kinshasa ou Johannesbourg? S’est-on intéressé à la façon dont ces jeunes-là voient leur avenir? Qu’ont-ils à dire sur l’avenir de cette planète que, qu’on le veuille ou non, nous avons en commun?

Il serait présomptueux de répondre à un sujet aussi vaste en un billet de blog. La question appelle des recherches sociologiques, anthropologiques, économiques et serait un bon sujet de colloque interdisciplinaire. Le roman, s’il ne permet pas d’établir des faits est une aide précieuse pour illustrer des points de vue actuels. Il se trouve que j’ai récemment lu deux romans d’auteurs congolais, “Congo Inc.” d’In Koli Jean Bofane et “Johnny chien méchant”, d’Emmanuel Dongala, et que leur sujet, précisément, ce sont les rêves (enfouis/enfuis/piétinés) d’une partie de la jeunesse congolaise.

Le roman très ironique d’In Koli Jean Bofane, met en scène Isookanga, un Rastignac congolais à moitié pygmée (sa mère a fauté avec un homme d’une autre ethnie) de vingt-six ans qui décide de partir tenter sa chance à Kinshasa. Isookanga alias Congo Bololo dans sa vie virtuelle, rêve de fortune, de capitalisme et de mondialisation, loin de la sagesse immémoriale incarnée par son oncle, gardien des traditions et de la forêt. Kinshasa ne se révèle pas à la hauteur de ses attentes, et Isookanga se retrouve à la tête des shégués, ces enfants des rues qui vivent de rapines et de combines autour du marché central. Les aventures d’Isookanga sont l’occasion pour l’auteur de peindre un portrait mordant de l’actuelle RDC. Tout le monde en prend pour son grade. Les personnages secondaires de ce roman féroce sont tous plus ou moins affreux, bêtes et/ou méchants (à l ‘exception sans doute du vieux pygmée). Des édiles de la ville de Kinshasa au seigneur de guerre à la retraite, en passant par l’anthropologue belge pétrie de repentance coloniale qui croit avoir rencontré la “nature congolaise” en passant quelques jours chez les ekonda, l’officier des casques bleus qui fréquente les adolescentes prostituées du marché central, ou le pasteur très âpre au gain de l’église de la multiplication divine adepte des costumes de marque et des berlines allemandes.

Emmanuel Dongala dépeint les trajectoires de deux personnages, dans une ville du Congo non nommée, qui ont à peu près le même âge seize ans, et vont finir par s’affronter. Le premier, Johnny chien méchant, a oublié son nom de baptême. Adepte des noms de guerre, c’est un adolescent qui a été enrôlé dans une de ces milices qui vendent leur service au plus offrant et se rémunèrent en pillant et en violant ce.lle.ux qui n’ont pas l’heur d’être du bon côté. La seconde, Laokolé, a longtemps cru, conformément au rêve instillé par l’idéologie du développement occidentale, qu’une bonne éducation serait la clé de son émancipation. Elle est à la veille de passer son bac, et rêve de devenir ingénieure. Son père a été tué lors d’un précédent épisode de violence civile qui a laissé sa mère mutilée. Une énième crise met fin à tous les rêves de l’adolescente qui n’aura plus que la possibilité de développer sa résilience dans un pays qui n’a rien à lui offrir que l’absurdité de la violence et de la méchanceté.

Bien sûr, ces romans sont des oeuvres de fiction, et toute ressemblance avec des personnages et des lieux qui auraient existé est sans doute fortuite etc… Toute la jeunesse africaine ne peut se retrouver dans ces destins particuliers marqués par les crises politiques successives d’un pays qui n’en finit pas de (mal di)gérer son passé colonial, comme le rappelle In Koli Jean Bofane. Mais les romans de Chibundu Onuzo, ou de Chimamanda Ngozi Adichie pour le Nigéria, ou de Niq Mhlongo pour l’Afrique du Sud dépeignent une jeunesse aux antipodes des revendications écologistes. La préoccupation des jeunes africains, c’est l’accès aux bénéfices du “progrès” tels qu’ont pu en bénéficier leurs homologues européens. Pouvoir vivre une vie digne. Avoir accès à l’eau, à l’électricité, à des services de santé et à une éducation de qualité pour commencer. Pouvoir offrir à leurs parents des conditions de vie meilleure que celles que ceux-ci ont connu. Avoir le droit de rêver d’accéder à l’université et aux bénéfices de la mondialisation, en termes de consommation mais aussi en termes de voyages, de rencontres. Seule une toute petite partie de jeunes, issus des classes moyennes supérieures peuvent y prétendre aujourd’hui.

“Vous m’avez volé mon enfance” a scandé l’égérie du mouvement des jeunes du nord aux dirigeants de ce monde. Cette phrase résonne bien étrangement sur d’autres continents.

Vivre avec rien… la sobriété (mal)heureuse?

Une fois n’est pas coutume, cette semaine j’ai décidé de vous parler d’un livre “Eating from one pot”*. Ce livre est le compte-tenu d’une recherche menée par Sarah Mosoetsa, du département de sociologie de l’université de Wits. Elle s’intéresse aux stratégies d’existence/de survie des familles pauvres dans deux townships du Kwazulu-Natal.: Enhlalakahle et Mpumalunga.

On échappe rarement à deux narratifs opposés sur la pauvreté: celui de la lutte impitoyable pour la subsistance ou celui de la formidable solidarité de ceux qui manquent de tout mais pour lesquels l’entraide est la clé de voûte de la survie. Les romans “Dog eats dog” ou “After tears” de Niq Mhlongo, un auteur que j’apprécie beaucoup, offrent une vision ironique de la débrouillardise ordinaire de l’habitant des townships. Ses récits montrent régulièrement des jeunes hommes extorquant, à force de roublardise, une partie de l’argent que leur mère ou tante économisait pour le loyer du domicile familial, et allant tout dépenser en joints ou en alcool, mais également des jeunes femmes échangeant des faveurs sexuelles contre de l’argent.

“”Oh Dingz, I nearly forgot. Your brother left some money for you to pay for the electricity and rent at the municipality office” said my aunt “that is, if you have the time?” I hesitated; I could see a way out of my cashless situation; I could use the rent money to celebrate elections and then get Dunga to bail me out when he got paid at month-end” Niq Mhlongo, Dog eats dog. Kwela Books.

Mais, si le regard du romancier est acéré et se nourrit d’un sens de l’observation remarquable, il lui manque la profondeur de l’enquête sociologique.

L’enquête de Sarah Mosoetsa est très intéressante parce qu’elle déploie, grâce à sa connaissance des terrains toutes les dimensions de la vie dans les townships qu’elle a patiemment observés et dont elle a longuement interrogé une centaine d’habitants. L’ouvrage nous permet de comprendre comment la pauvreté a pu se développer dans cette région suite à la transition démocratique, et comment cette pauvreté est vécue par les familles, et conduit à des tensions et des conflits autour de la répartition des ressources et des rôles familiaux, qui pourraient être des éléments d’explications des violences endémiques des township.

Les townships étudiés ont la particularité de se trouver à proximité de villes où fleurissaient les industries textiles et de la chaussure avant la chute de l’apartheid. L’embargo décrété par les puissances occidentales contre le régime de l’apartheid avait contraint le pays à developper une industrie qui employait à l’époque la moitié des habitants de Mpumalunga et Enhlalakahle. Avec la chute de l’apartheid et la signature des accords du GATT à Marrakech en 1994, ces industries n’ont plus été protégées de la concurrence extérieures et ont été amenées à fermer où à se délocaliser. Nombre des travailleurs se sont alors trouvés sans emploi et sans revenu fixe. Les entreprises fermant ont parfois octroyé à leurs employés une indemnité, mais celle-ci a vite été engloutie, en l’absence de perspective de ré-emploi. Les politiques économiques”progressives”et d’allègement de la pauvreté des gouvernements post-transition démocratique n’ont guère porté leurs fruits. Si quelques familles ont eu des trajectoires “ascendantes” ce n’est pas la majorité. La majorité reste enkystée dans une pauvreté dont on ne voit pas l’issue.

Les groupes familiaux se sont alors reconstituées essentiellement en se regroupant autour d’un parent possédant une source de revenu stable et/ou un logement. Ces regroupements sont le résultat de choix plus pragmatiques qu’affinitaires.  De plus en plus souvent dans les townships, les grands-mères qui sont devenues ce point central à la non-désintégration de la famille et des individus, parce qu’elles perçoivent une allocation de l’état à partir de 60 ans (environ 800 rands, soit 60 Euros), laquelle allocation sert de revenu de base à toute la famille. Les familles interrogées par la chercheuse (bien que les trajectoires sont diverses) disposaient en moyenne de 800 rands par mois. Les allocations perçues par les mères de jeunes enfants (300 rands par enfant)  viennent également en complément.

Le rétrécissement des revenus est source de tensions et de conflits, voire de violences intra-familiales. Comment faire vivre un groupe familial contraint à la cohabitation de trois générations sur 800 rands par mois? Les tensions vont avoir lieu autour de la répartition des (maigres) ressources disponibles. La dépense principale est la nourriture, composée seulement des basiques pap (bouillie de maïs), thé et sucre. Les dépenses pour l’éducation (uniformes ou livres pour les écoliers) et la santé sont non prioritaires. Parfois les familles ne peuvent plus payer leurs notes d’électricité (la moitié des familles interrogées) et elles ont recours à des branchements sauvages ou utilisent la paraffine pour s’éclairer.

Lorsque la famille possède une cour, les femmes essayent de faire pousser quelques légumes pour améliorer l’ordinaire. Les membres de la famille participent à une économie informelle, échange de services entre voisins, et activités plus ou moins légales. Mais très souvent si les filles sont censées partager avec le reste de la famille leurs revenus, il n’en est pas de même pour leurs frères ou leurs pères. Les jeunes femmes percevant une allocation pour jeune enfant (méprisamment appelé “Imali yeqolo”, l’argent gagné avec son dos, par l’ex-ministre des finances Malusi Gigaba) sont censées la partager avec la famille et son vivement prises à parti si elles ne reversent pas tout dans la caisse commune.

Les familles propriétaires d’un logement de plusieurs pièces en sous-louent pour s’assurer un revenu complémentaire via les loyers. Les femmes vont faire de menus travaux, planter des légumes dans un bout de jardin le cas échéant. Elles vont aussi faire du bénévolat dans des associations souvent liées à des églises qui pourront leur apporter quelques gratifications. Certaines jeunes femmes vont échanger des services sexuels contre de l’argent ou de la nourriture, la précarité alimentaire étant la norme.

Les hommes, dans la très patriarcale culture zouloue, sont traditionnellement les principaux pourvoyeurs de la famille. Ils se retrouvent humiliés de ne plus pouvoir remplir leur fonction et s’adaptent moins facilement à un autre rôle. “Ma femme ne me respecte plus” dira l’un des interviewés à la chercheuse. Et il refusera de détailler à une femme (la chercheuse) l’usage qu’il fait de l’argent dont il dispose. Sa femme se prêtant à l’interview investit tout ce qu’elle gagne pour la famille et la maison. Les femmes sont moins affectées dans leur identité que les hommes par la perte d’emploi formel. Mais en tant que responsables de l’espace domestique, leur disponibilité pour produire des revenus dans l’économie informelle est moindre, ayant toujours à s’occuper des tâches ménagères, des enfants et fournir un repas par jour aux membres de la maisonnée. De fait la position des femmes se renforce, ce qui est très mal admis par les hommes de la maison.

« Men frequently compensate for their sense of powerlessness by exerting power over women. Zulu tradition is frequently invoked in order to justify the subordination of women and to reassert the position of the man as the ‘natural’ head of the household”

Ne trouvant pas leur place/rôle dans la maison, certains hommes vont extorquer des fonds à leurs mères/femmes/filles pour aller passer leur temps au shebeen (troquet local).

La fonte des revenus a fait disparaître également les instances de socialisation et d’entraide. Sans revenus réguliers, plus question de verser quelques centaines de Rands à un syndicat ou à une église. Dans “Dog eats dog”, le héros mentionne que sa tante ne va plus à l’église qu’une fois qu’elle a reçu sa pension à la fin du mois car elle avait été aperçue ne donnant que cinq rands à la quête alors que le tarif règlementaire était de dix rands. L’humiliation conséquente à sa stigmatisation par le pasteur l’avait fait renoncer à aller aux offices lorsqu’elle n’avait pas dix rands sur elle… Les associations qui prospèrent sont les associations informelles qui ne demandent pas de cotisation fixes que les familles ne peuvent plus leur verser.

Si la solidarité qui peut émaner des interviews est admirable, force est de constater que c’est une solidarité plus contrainte que volontaire. Les grands-mères avouent un état d’épuisement et de lassitude à porter leur famille à bout de bras. Il y a un seuil à partir duquel, il n’est pas humainement possible de “faire mieux avec moins”…

« The biggest challenges facing older people today in these communities does not come as much from the challenges of old age – ill health and death- as from domestic violence and abuse – emotional, financial, physical and psychological. The perpetrators are mostly the victims’ children and grandchildren. The motive is usually their desire to get access to the older person’s pension money.”

Les échecs des politiques de créations d’emplois et l’économie quasi-stagnante en Afrique du Sud ne laissent pas présager d’évolution positive possible. L’auteure met en évidence l’effet pervers du système des allocations qui bénéficient en priorité aux femmes ayant des jeunes enfants et aux grands-mères, qui les rendent vulnérables aux maltraitance des hommes de la famille. (L’allocation vieillesse pour les hommes n’est perçue qu’à partir de 65 ans et compte-tenu des tendances démographiques, ils sont moins nombreux à partir de cet âge-là).

Quelles solutions à ces situations dramatiques? L’auteure plaide pour une refonte du système d’allocations, voire pourquoi pas de la mise en place d’un revenu universel comme cela a été fait en Namibie. Mais la Namibie compte 2,5 millions d’habitants et l’Afrique du Sud vingt fois plus… Dans un pays dont la dette publique est très élevée, et dont la capacité d’emprunt est affaiblie, plusieurs agences de notation ayant dégradé le ratio de la dette, il resterait à trouver les ressources pour financer une telle mesure.

La lecture de cette recherche permet de mieux comprendre les stratégies de subsistance dans les deux townships, et met en exergue le rôle crucial des aides sociales dans la survie des familles pauvres. A la lumière de ce livre, on comprend mieux le drame qu’aurait été la défaillance de SASSA (l’organisme qui délivre chaque mois leur aide sociale aux dizaines de millions de bénéficiaires).

Il aurait été intéressant de lire des études de cas similaires dans les townships des grandes métropoles, plus proches de bassins d’emplois potentiels, mais aussi plus mélangés et plus peuplés.  Il faudrait comparer les stratégies de subsistance des sud-africains pauvres qui ont droit à ces aides sociales minimales, et des immigrés plus ou moins légaux sans ce filet de sécurité. Quelle est la part de la solidarité familiale/communautaire? Des activités illégales? Cela permettrait peut être de comprendre dans quelle mesure les violences xénophobes régulières dans les townships peuvent être attribuées à la concurrence autour de ressources rares.

* “Eating from one pot The dynamics of survival in poor South African households” Sarah Mosoetsa Wits University Press 2011