Le post-partum un tabou à lever?

Depuis quelques jours twitter affiche un nouveau fil de témoignages, #monpostpartum suite au refus de la chaîne ABC de diffuser une publicité pour une marque d’articles de maternité post-accouchement, la trouvant trop crue pour figurer au milieu d’une cérémonie aussi glamour que celle de la remise des Oscars.

Un certain nombre de femmes indignées a pris la parole pour dire à quel point cette relégation paraissait injuste et pointait en même temps une faille béante de l’information faite de cette période si délicate pour les accouchées qui est celle du post-accouchement. Sur le fil #monpostpartum se sont invitées des dizaines de jeunes femmes, racontant leur expérience du post-partum, loin des représentations de la félicité hollywoodienne. Pas de maman à l’air reposé allaitant sans peine un nourrisson lisse et décontracté, mais des écoulements et des douleurs multiples. Rappelez-vous, le corps a mis neuf mois à fabriquer un bébé, il lui faut plus que vingt-quatre heures pour solder cette période de chamboulement, se remettre des tensions intenses des contractions et du passage du futur bébé dans le bassin!

Le corps des femmes post-accouchement, c’est moche, gore et douloureux… Le contraire de l’image de la femme politique Rachida Dati, alors Garde des Sceaux, retournant toute pimpante à son bureau de ministre deux jours après sa césarienne. Il faudrait donc “dézinguer les tabous du post-accouchement” et montrer ce qu’est réellement cette période pour provoquer des changements de mentalité et aider les femmes à passer ce cap difficile.

Cette réalité échappe à une grande partie de l’entourage des jeunes femmes qui se sont exprimées et qui témoignent d’une insensibilité totale de leurs proches à leur fatigue, leur baisse de moral, leur manque de désir. Tout le monde le sait bien: “la grossesse et l’accouchement ne sont pas des maladies” mais… comme le souligne la juriste et activiste Marie-Hélène Lahaye, dans sa chronique, cette période est une période traumatisante pour un certain nombre de femmes qui risque de développer des dépressions post-natales ou de souffrir de syndromes post-traumatiques. On ne fait pas assez attention aux femmes pendant cette période, toute l’attention se reporte sur le nouveau-né, oubliant que celle qui l’a porté est encore dans une période de fragilité. Le terme de “congé maternité” n’aide pas d’ailleurs à se représenter le fait qu’il ne s’agit pas de vacances ou d’un luxe offert aux jeunes femmes, mais d’une période nécessaire à leur organisme pour se remettre des bouleversements physiologiques intenses de la grossesse et de l’accouchement, et de l’ajustement aux besoins d’un nourrisson.

Je n’ai pas encore évoqué la différence existant entre les façons dont étaient racontées les suites de couches, pendant mon étude pour “devenir mère à Johannesbourg”. Pour une fois les plus mal loties n’étaient pas celles qu’on aurait pu croire. Parmi la cinquantaine de femmes rencontrées, celles qui ont le mieux vécu leur période post-partum étaient, les femmes noires, les femmes ayant eu un suivi sage-femme dans le secteur privé, et les femmes ayant eu une formation approfondie à la naissance (pas les deux matinées règlementaires du samedi matin proposées dans les cliniques privées).

Pour les autres, le vécu du postpartum, c’était la non-préparation aux conséquences de la césarienne, les problèmes d’allaitement, la gestion de la solitude et de la soudaine focalisation de l’attention sur le nouveau-né.

“C’est quand même bizarre, quand tu es enceinte tout le monde est gentil et te demande comment ça va et puis dès que le bébé est sorti, tu n’existes plus, personne ne te demande plus comment tu te sens.” Monica, Sandton

L’impression de ne pas être assez préparée, pas assez aidée était assez répandue. Une des interviewées qui avait choisi un suivi sage-femme m’a montré les discussions d’un groupe WhatsApp de jeunes mères auquel elle participait et c’est aussi ce qui ressortait d’un grand nombre de commentaires.

Parmi les femmes noires, quelle que soit leurs origines sociales ou géographiques, le besoin de repos de la jeune mère est pris au sérieux. Un système d’aide se met en place pour que les premiers mois après l’accouchement (la durée est variable selon les familles), la jeune mère n’ait qu’à se reposer et à prendre soin de son bébé. Le plus souvent ce sont d’autres femmes de la famille: les mères, les soeurs, les tantes, les cousines qui se relaient pour soulager la jeune accouchée de toute autre préoccupation que dormir, et nourrir son bébé. Les interdictions et les prescriptions venant des cultures traditionnelles permettent aux jeunes mères de se remettre plus sereinement du bouleversement qu’est l’accouchement.

La réclusion des mères et des nouveaux-nés est assez répandue dans les familles africaines. Les mères font boire à leur filles des tisanes pour stimuler la production de lait, les stimulent et les conseillent.

« Mon bébé est né le 17 janvier 2017. Je suis restée une semaine à l’hôpital. Je me suis levée le deuxième jour. Les débuts de l’allaitement ont été compliqués. Au début mon bébé ne savait pas comment s’y prendre. C’était hyper douloureux. J’ai cru qu’il allait m’arracher les tétons. On a mis au moins une semaine à s’ajuster. Ma tante m’expliquait comment faire. De temps en temps mes seins étaient tellement pleins que le lait ne coulait plus. Elle m’appliquait un linge humide pour relâcher le lait. Elle mettait un peu de lait caillé sur mes tétons lorsque le bébé était trop paresseux. A cause de la césarienne, j’ai eu mal pendant un bout de temps. Tout le monde m’aidait. Ils savaient que j’avais mal. Ma tante est venue habiter chez moi pendant trois mois avec ses deux filles de neuf et sept ans pour m’aider à m’occuper du bébé. »

Nothemba, Alexandra

Lorsque la famille maternelle est loin, des amies ou des voisines peuvent prendre le relais. C’est une survivance de la coutume qui voulait que la jeune femme, surtout lorsqu’elle accouchait de son premier enfant, rentrait auprès de sa mère pour accoucher. Cela lui permettait plus facilement d’être exemptée de ses obligations de ménage et de participation aux corvées dans sa belle-famille et d’éviter la promiscuité du mari, les relations sexuelles pendant l’allaitement étaient prohibées.

« On a gardé mon fils à la maison pendant ses trois premiers mois. Les bébés chez nous ne doivent pas être vus des autres jusqu’à leur trois mois. Quand on l’amenait chez le médecin, on le couvrait entièrement pour que personne ne puisse le voir. Avant que le cordon ne soit tombé, encore moins de gens sont autorisés à le voir » Hannah, Wendywood

Les structures familiales nucléaires des couples d’origine européenne, et leur acceptation de la vision biomédicale de la grossesse, encadrée par les gynécologues obstétriciens, les préparent mal à encaisser le choc des premières semaines post-accouchement. Les médecins sud-africains sont très vigilants sur la surveillance de la grossesse, et très prompts à détecter le moindre facteur de risque pouvant orienter les femmes vers des césariennes plus rémunératrices pour les praticiens et moins risquées pour leur assurance professionnelle. Ils sont totalement silencieux sur les désagréments des suites de couche et les aides éventuelles à mobiliser. Or, comme me le confie Sandra, une conseillère psychologique spécialisée dans la transition émotionnelle vers la parentalité qui propose des cours d’accompagnement et des groupes de parole aux futurs parents, ceux-ci n’ont aucune idée de ce qui attend les femmes après l’accouchement.

“J’ai entre cinq et six couples par groupe. Moins de la moitié des futurs parents a déjà vu une personne allaiter. Ils sont complètement focalisés sur le médical, les tests, les échographies… Ils sont captivés par le médical…” Sandra. Bryanston

Sandra dénonce aussi les méfaits des réseaux sociaux et les “grossesses Instagram” qui ne montrent que le côté valorisant de la maternité et pas les à-côtés angoissants. Les jeunes femmes ne comprennent pas pourquoi leur réalité ne ressemble pas à celle de telle influenceuse tellement à l’aise dans sa maternité et pour qui tout semble si simple…

Quelques femmes ont choisi de suivre des cours de préparation à la parentalité offrant un panorama très complet de la grossesse aux premiers mois de l’enfant sur plusieurs mois. D’autres ont choisi de bénéficier d’un suivi sage-femme dans le secteur privé. Ce suivi permet d’avoir des discussions longues sur de très nombreux sujets, centrées sur leur questionnement. Pendant les visites mensuelles, et des visites post-natales à la maison la sage-femme s’assure que tout va bien pour la mère comme pour l’enfant et où elle peut donner des conseils. Les doulas, pour celles qui font appel à ces accompagnantes, font également des visites à domicile en post-natal pour rassurer les jeunes mères et conseiller les jeunes parents. La réassurance fournie par ces aides lors du retour à la maison, ainsi que la visite possible d’une consultante en lactation aide à un démarrage moins traumatisant.

Le propos de ce billet n’est pas de décerner des points aux uns ou aux autres. Il est quand même intéressant de constater que pour les grossesses les moins médicalisées – les jeunes mères des townships sont suivies dans le secteur public par des sages-femmes ou des infirmières pendant leur grossesse, il est très rare, sauf en cas de césarienne ou de détection d’un facteur de risque, qu’elles voient un médecin pendant leur grossesse ou leur accouchement- le post-partum se passe visiblement mieux que dans les grossesses suivies par des gynécologues du secteur privé.

L’entourage se mobilise pour passer une période de post-partum qui peut s’avérer compliquée. La coutume, fondée sur des traditions anciennes, s’avère efficace pour les femmes des townships. La prise en charge familiale traditionnelle semble bien fonctionner mais elle repose exclusivement sur les femmes et n’est pas toujours en phase avec les préconisations de la biomédecine. La place du “care” est importante mais elle peut être assortie de pratiques et de recommandations contraires qui crée des conflits.

Phindile, une sage-femme me racontait qu’elle allait visiter une de ses clientes, une femme noire très éduquée, qui était à la limite du baby blues parce que sa mère, illettrée, s’opposait à elle sur la façon de prendre soin du bébé. Quand la mère voulait suivre les recommandations de la biomédecine sur l’alimentation exclusive au sein et l’évitement de tisanes et de médications traditionnelles, la grand-mère s’arrangeait pour contourner les interdictions de sa fille. Ce qui engendrait une angoisse très forte chez la jeune femme et minait sa capacité à se sentir une bonne mère.

Du côté des femmes d’origine européenne, les médecins ne voient pas forcément dans leur mission d’informer leur patientes. Les consultations sont courtes, tournent autour de sujets médicaux, de l’échographie intégrée dans la consultation d’obstétrique, et sont axées prioritairement sur la détection des facteurs de risques pour le foetus, lesquels sont mis en avant pour la recommandation de la césarienne. La césarienne est devenue pour un certain nombre de médecins sud-africains le moyen d’extraction le plus rapide et la moins risquée possible du bébé. Dans cette optique, la mère est un accessoire, et elle n’a qu’à endurer les effets secondaires pour le bien de son bébé. L’information à transmettre dans cette optique est purement médicale. Les futures mères sont libres d’aller piocher de l’information ailleurs, me disait un gynécologue. Il ne conseillait pas les cours de préparation faits par des sages-femmes, celles-ci étant susceptibles de planter des idées farfelues dans les cervelles impressionnables des femmes, comme le fait qu’elles n’auraient pas forcément besoin de tout l’arsenal médical…

C’est une démarche volontaire des femmes de rechercher d’autres sources d’information et de s’enrôler dans des cours de préparation complets, qui implique aussi de pouvoir se les offrir. Les cours effectués par des sages-femmes et les consultations avec des conseillères en lactation sont remboursés par les assurances privées. Mais ce n’est pas forcément le cas des groupes de paroles, et autres cours de yoga prénatal qui aident les femmes à mieux se sentir dans leur corps et leur vie de femme gestante, puis accouchée.

Le détour par l’Afrique du Sud n’a pas pour but de vanter un modèle qui a ses failles comme j’ai pu l’écrire à de nombreuses reprises dans ce blog, mais de tirer quelques enseignements.

D’une part, notre focalisation sur la médicalisation de la grossesse et de l’accouchement dans la seconde moitié du vingtième siècle nous a fait oublier que ce qui se joue pour la femme est au delà du physiologique. Les progrès de l’obstétrique ont permis de faire des miracles et de sauver un grand nombre de femmes et d’enfants mais il ne faut pas non plus oublier que la majorité des grossesses n’entre pas dans la catégorie du pathologique.

Il y a toute une transition à effectuer de l’état de femme vers celui de femme enceinte puis de mère, qui ne s’arrête pas à la sortie de la maternité. Le chemin est long et dépend du système de support de la maman à la sortie de la maternité.

On a beaucoup à apprendre de ce qui se passe chez les autres. C’est une façon de décentrer notre perspective sur bien des sujets. Les deux leçons que j’ai tirées de ces entretiens avec les femmes sud-africaines c’est que d’une part, il faut mieux anticiper la période du post-partum et organiser un réseau de soutien autour des jeunes femmes. Dans nos familles nucléaires, le père est sans doute le mieux placé pour assurer cette présence auprès de la mère et du nourrisson. L’idée d’un allongement du congé paternité est sans doute à creuser sérieusement.

La seconde leçon c’est qu’on ne peut pas tout attendre d’un corps médical qui, après tout, n’a pour mission que d’assurer la sécurité des accouchements. Chaque femme a des besoins et des envies différentes pour son accompagnement. Ca peut être du soutien familial ou amical, il faut savoir le demander. Sinon, c’est à elle de trouver ce qui lui convient parmi les propositions des sages-femmes libérales, doulas, sophrologues, etc. centrées sur la naissance qui l’aideront à prendre conscience de la transition qui s’opère, et de se sentir pleinement investie dans son rôle de mère.

La romancière turque Elif Shafak a raconté dans un très beau récit “Lait noir” la dépression du post-partum qui l’avait assaillie à la naissance de son premier enfant. Elle y évoque aussi cette coutume turque qui veut qu’on ne laisse jamais une jeune accouchée seule pendant les quarante premiers jours pour “chasser les djinns” qui voudraient s’attaquer à elle. La présence de ses parentes n’a pas suffi a chasser ses djinns, particulièrement retors. Elle a utilisé sa propre arme d’écrivaine pour combattre les idées noires qui l’assaillaient et lui faisaient croire qu’elle ne serait jamais à la hauteur de la tâche: la littérature. Elle s’est replongée dans les écrits d’autres écrivaines qui avaient relaté leurs expériences de maternité, et en a tiré un très beau livre, et guéri.

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