Culture du sport, sculpture du corps?

De l’omniprésence du “gym” dans la vie sociale urbaine sud-africaine…

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“Reconstruction and reconciliation, nation-buiding and development must go hand-in-hand. In this process sport is a great force for unity and reconciliation”. Nelson Mandela Speaking at the International Fair-Play Award Pretoria 25th of June 1997

L’Afrique du Sud est considérée, et à juste titre, comme un pays de sport. Un des rares pays du continent à avoir accueilli deux coupes du monde, elle est aussi une des premières nations africaines pour le nombre de médailles aux jeux olympiques et aux jeux paralympiques. Le sport a été l’un des vecteurs privilégiés par Nelson Mandela pour créer l’embryon d’une cohésion nationale dans un pays (encore) profondément divisé par l’héritage de l’apartheid.

Bénéficiant d’un climat idéal, d’une nature d’une variété et d’une beauté à couper le souffle, elle est évidemment un pays où les sports d’extérieur sont une tradition. Un coup d’oeil au rayon presse/loisirs des librairies ou des supermarchés permet de vérifier qu’y abondent les magazines qui leurs sont consacrés, poussant à explorer à pied, à vélo, en kayak ou en voiture les beautés de ses paysages. En revanche, je ne m’attendais pas en arrivant à cette omniprésence des salles de sport (ici appelés “Gyms”) dans le paysage urbain. Pas un quartier qui n’ait son ou ses gyms. Dans les quartiers défavorisés, certaines organisations ont même créé des gyms pour permettre aux habitants d’apprendre la discipline et se garder des tentations de la drogue et/ou de la petite délinquance.

L’inscription à un “gym”, dans les quartiers aisés ou “midle class” de Johannesburg, fait pratiquement partie des obligations locales, alors même que le climat et la topographie de la ville, surtout dans la partie nord, les “suburbs”, permettent une pratique hors les murs quasi permanente. Dans les discussions courantes avec les sud-africain(e)s blancs et non-blancs, viennent naturellement les mentions du gym, que ce soit pour s’excuser “il faut que j’aille au gym”, pour trouver un sujet de conversation consensuel “vous êtes inscrit(e) à quel gym?” etc. Si vous avez une assurance santé privée, celle-ci peut même (c’est le cas de la mienne) vous rembourser la moitié de votre abonnement au gym pourvu que vous y alliez un nombre minimum de fois dans l’année (de mémoire au moins une fois par semaine).

Le gym des beaux quartiers comprend plusieurs aires d’agrès divers, pour muscler plus particulièrement telle ou telle partie du corps, des tapis de marche/course et autres accessoires “cardio” : “treadmills”, marche elliptique, etc; des salles de cours pour yoga, Pilates, shape, step et toutes autres sortes de techniques, une (voire plusieurs) piscines. La fréquentation des gyms est assez élevée et les heures de pointes y sont très exotiques puisque les premiers cours commencent à cinq heures et demie du matin (!!!!) en semaine… et sept heures le week-end (ouf!). Lorsqu’on se rend au gym tôt le matin (je n’ai pas vérifié, pas encore assez acclimatée) ou en fin de journée (expérience personnelle), le gym bourdonne des exercices des professionnels venant évacuer le stress d’une journée de travail, attendre la fin des bouchons pour rentrer chez eux, ou simplement prendre soin de leur personne et se reconnecter avec leur corps.

Ce qui (me) surprend c’est la variété des gens qui fréquentent le gym, jeunes, vieux, hommes, femmes, blancs, non-blancs (dans la même proportion de leur représentation dans les quartiers aisés), et la relative mixité de l’utilisation de tous les espaces/cours. Alors que j’avais plutôt une représentation clivée et genrée: aux hommes les agrès et aux femmes les cours, celle-ci ne semble pas avoir cours ici. Les femmes brassent (aussi) de la fonte, et les hommes suivent (aussi) les cours de Pilates, de stretching ou de yoga.  Les sud-africains, plus que nous (enfin que moi) semblent avoir une connaissance de techniques du corps variées, les nuances du yoga et ses différentes versions n’ont pas de secret pour eux. J’ai même trouvé sur le Web un brasseur de fonte expatrié qui comparait favorablement la pratique des gyms sud-africains à celle des gyms états-uniens où l’on s’entraîne sérieusement, contrairement à l’Europe…

Je me suis demandé quels facteurs pouvaient conduire à cet engouement pour le gym. L’une des explications couramment avancée est que malgré les atouts des sports d’extérieur, l’insécurité des rues de Johannesburg, dont toutes ne sont pas sécurisées par des patrouilles de gardes privées (ne parlons pas de la JMPD aux états de services douteux), et qu’il est donc hasardeux de s’y aventurer le soir ou de grand matin pour un jogging. Le tapis de course au gym serait donc un bon ersatz. Dans mon quartier un certain nombre d’habitants bravent cet interdit, mais pour être honnête, les travailleurs noirs qui marchent pour aller/rentrer du boulot y sont plus nombreux que les joggers. Une seconde explication vaguement psychanalytique, serait que ce surinvestissement du gym serait une réponse d’une communauté favorisée se sentant assiégée. Pas facile à démontrer… Une autre explication serait plutôt vers une culture du corps différente où ce qui importe n’est plus seulement un entretien physique régulier, bon pour le moral et pour la santé, un impératif du “stay fit”, mais une volonté de modeler son corps eut-être plus marquée qu’en France. Le sport en extérieur permet la convivialité pour les sports collectifs et la performance pour les sports individuels. Sa seule pratique influe soit marginalement sur la forme du corps, soit d’une façon qui va à l’encontre de certains canons esthétiques: hypertrophie de certains muscles/partie du corps, asymétrie des bras pour le tennis, etc.

Le gym permet de rectifier les corps, de les faire évoluer en conformité avec un idéal musclé pour les hommes, élancé/musclé pour les femmes.Le gym vous offre d’ailleurs une consultation personnalisée à l’inscription qui vous permet d’élaborer un objectif personnalisé: perte de poids, augmentation de masse musculaire, développement/réduction de telle ou telle partie, et vous propose un programme. Vous pouvez (moyennant finance) vous assurer le concours d’un “personal trainer” qui vous aidera à atteindre vos objectifs en vous assignant un certain nombre d’exercices et une fréquence d’exercice. Le site du gym offre également ces services de diagnostic/proposition d’exercices variés que vous pouvez imprimer chez vous. Pour les vrais accros, une partie des machines est équipée de wifi et vous pouvez alors entrer votre nom d’utilisateur et votre mot de passe pour pouvoir plus tard consulter sur le site votre temps d’exercice, le nombre de calories consommées et votre taux de complétion de votre programme. Big Brother au gym… au service de votre corps rêvé, le nec-plus-ultra du techno-narcissisme.

Deux éléments supplémentaires permettent de conforter cette thèse. Le premier est l’omniprésence des complément nutritionnels dans les magasins d’alimentation, les pharmacies, les supermarchés, les compléments permettant le développement de la masse musculaire ont beaucoup de succès. On trouve même dans certains malls des “suburbs” des magasins spécialisés dans les compléments alimentaires. Le second élément est la présence fréquente dans l’espace public de publicités pour les techniques de chirurgie esthétique, qui permettent de rectifier par le scalpel, le laser ou autre, ce que le gym ne peut corriger.

Je n’ai pas trouvé d’études sociologiques sur le sujet, et il pourrait être intéressant de creuser les similitudes de ces techniques de cultures du corps/sculpture du corps dans des pays nouveaux comme les Etats-Unis, le Brésil et l’Afrique du Sud… N’empêche qu’il y a une certaine ironie dans le fait qu’une partie des abonnés au gym cherchent à garer leur voiture au plus près de l’entrée et prennent l’ascenseur pour accéder aux zones d’exercice…

 

 

 

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