#AmInext ? Féminicides et violences faites aux femmes en Afrique du Sud, une réalité douloureuse.

Ce vendredi 13 septembre était organisé le #SandtonShutdown. Soixante associations de la société civile ont appelé les femmes à commencer à converger, dès trois heures du matin, vers le siège du Johannesbourg Stock Exchange (JSE), pour demander au gouvernement de porter attention aux violences faites aux femmes, et à montrer qu’il était au moins aussi concerné par le sort de ses citoyennes que par celui du capitalisme sud-africain. Le collectif s’est également adressé aux plus grandes sociétés cotées au JSE pour qu’elles participent à la lutte contre la violence de genre et financent le “plan stratégique national contre les violences de genre” (National Strategic Plan on Gender Based Violence) qui doit être lancé en Novembre prochain.

Cette manifestation n’est pas la première du genre. Elle suit une marche des femmes vers le Parlement au Cap le 4 septembre pour remettre un mémoire au Président Ramaphosa qui s’y trouvait, ainsi qu’une manifestation similaire, le 6 septembre à l’occasion du World Economic Forum à Capetown. Dans un pays où treize femmes (!!!) seraient assassinées par jour, ce qui a mis le feu aux poudres, ce sont en l’espace d’une semaine, les meurtres de trois femmes emblématiques. Uyinene Mrwetyana était une radieuse jeune femme de dix-neuf ans, étudiante en cinéma à la prestigieuse université de Cape Town, elle avait la vie devant elle et a trouvé la mort, violée et battue dans le bureau de poste de Clareinch où elle résidait. La même semaine, une championne de boxe sud-africaine Leighandre Jegels était tuée par son ex-conjoint qui avait pourtant l’interdiction de s’en approcher. Une cavalière émérite a également péri. Lorsque la nouvelle du meurtre d’Uyinene a été confirmée, le corps avait disparu et on n’avait pas d’indice sur son sort avant que le meurtrier n’avoue, les étudiant.e.s d’UCT se sont ému.e.s et ont organisé des veillées à son honneur, puis un mouvement de protestation qui est sorti du campus et a réussi à mobiliser bien au delà des murs de l’université, tant le problème est ancré dans la société sud-africaine. #AmInext ? se demandent les femmes sud-africaines?

Les titres des journaux régulièrement le rappellent, il n’y a pas d’endroit sûr pour les femmes en Afrique du Sud. Elle expérimentent la violence à la maison, dans leur quartier, à l’école, dans les transports en commun, et cela concerne des femmes de tous les âges, j’en avais déjà parlé dans un de mes premiers posts sur ce blog. Rien n’a fondamentalement changé depuis 2016. Des petites filles de 18 mois, de 4 ans, de 7 ans sont violées dans leur famille, par des pères, des oncles, des frères ou des cousins. Dans les camps de squatters au bord des townships, où le seul accès à des toilettes est une rangée de toilettes chimiques mis en place par les municipalités, les filles ne vont pas aux toilettes seules et évitent d’y aller après la tombée de la nuit pour prévenir les risques de se trouver confrontées au pire. Régulièrement on retrouve le corps sans vie de fillettes violées près de ces toilettes communes. Une amie, responsable d’une association communautaire à Diepsloot me racontait qu’elle avait dû batailler pour trouver une solution d’hébergement ailleurs pour une femme d’un certain âge qui perdait la vue, et dont la faiblesse était exploitée par des voisins qui la violaient régulièrement sans qu’elle puisse savoir qui ils étaient. Les usagères de taxis, ces minibus qui servent de liaison entre les townships et leurs lieux de travail en l’absence de transports en commun dignes de ce nom, savent qu’il ne faut jamais aller en bout de ligne pour éviter d’être la dernière dans le véhicule.

“Tu ne sais pas ce qu’est que de grandir dans un township” me disent des jeunes femmes qui y ont grandi lorsque je parais avoir une vision un peu angélique de la vie dans ce pays. Je sens, dans leur pudique énonciation, qu’elles en ont vu de toutes les couleurs, et qu’elles ont une expérience très proche de la violence faite aux femmes. Si ce n’est elles-mêmes, à travers des expériences vécues par leurs mères, leurs soeurs, leurs proches amies. Les espaces ruraux ne sont pas plus sûrs pour autant. Dans la culture xhoza, la pratique de l’ukutwala, rapt rituel pour forcer le mariage s’accompagne souvent de viol et ne sert pas uniquement à passer outre les réticences de la famille, mais également celle de la jeune fille… Il n’est pas rare que des familles acceptent la lobola pour marier une de leurs filles sans demander l’avis de l’intéressée. Dans un contexte de pauvreté ou les prétendants se font rares, faute de moyens, c’est une façon comme une autre de monnayer l’investissement fait dans leur éducation (et récupérer de quoi marier un fils).

Le viol en Afrique du Sud est un sport national écrit l’universitaire et essayiste Pumla Dineo Gqola. On parle d’environ 60 000 viols dénoncés à la police par an, et d’un taux de sous-déclaration abyssal: 8 femmes violées sur 9, selon une étude du SHRC, ne prendraient pas la peine de se présenter à la police, estimant que cela ne servira à rien. Et les chiffres de résolution des cas leur donnent partiellement raison: dans une étude citée par Pumla Dineo Gqola, l’ONG Rape Crisis montre que dans les affaires de viol portées devant la justice entre 2010 et 2012 4% des cas aboutissent à une condamnation dans le Western Cape, et 7% dans le Gauteng. Quand on sait que très souvent le violeur est un proche, c’est prendre un gros risque de que de s’exposer à un échec.

La semaine dernière, une avocate travaillant pour une ONG s’occupant des femmes victimes de viol au Cap racontait un vrai parcours du combattant pour déposer une plainte avec l’une de ses protégées. Alors que selon la loi, tous les postes de police devraient pouvoir prendre les plaintes sans restriction de sectorisation (comme c’est le cas pour un accident de la route par exemple) et disposer d’une salle permettant la confidentialité des échanges et des dépositions, l’avocate et sa plaignante ont été renvoyées d’un poste à l’autre, par une mauvaise volonté évidente de la part des policiers. Pour les viols, comme pour les autres crimes, les policiers sud-africains ne font pas de zèle.

Quelles sont les causes de cette prévalence du viol en Afrique du Sud? Les essayistes et les journalistes leur emboîtant le pas n’hésitent pas à invoquer une “culture du viol” et des “masculinités toxiques” qui mènent à une acceptation de l’inacceptable, à la stigmatisation des victimes et au pardon vite accordé, voire à la glorification des violeurs. L’exemple le plus frappant en est le procès très médiatisé contre Jacob Zuma, alors prétendant à la présidence de l’ANC, intenté par celle qui a été présentée sous le pseudonyme de Kwezi pour protéger son identité. La parole de la victime y a été complètement déconsidérée sous le prétexte qu’elle ne présentait pas une vie sexuelle antérieure “conforme” à celle qu’attendaient les juges d’une victime de viol, et Jacob Zuma a pu d’en tirer sans aucun préjudice politique pour sa carrière.

Qu’entend-on par “culture du viol” dans le contexte sud-africain? Cette expression désigne un cocktail toxique qui, historiquement, politiquement, socialement, économiquement a abouti à l’exaltation d’une masculinité qualifiée d’hyper-masculinité, dont la violence contre les femmes est une composante.

L’histoire de l’Afrique du Sud est une histoire violente, d’affrontements entre tribus, entre populations autochtones et colonisateurs, entre colonisateurs eux-mêmes. Les guerres de conquête, le Grand Trek, la guerre des Boers, d’un côté, la résistance clandestine durant les décennies de l’apartheid de l’autre, ont forgé une identité masculine très militarisée dans laquelle le viol est justifié. Gqola raconte que dans les auditions de la TRC (Truth and Reconciliation Commission, les violences sexuelles envers les “camarades” ont été minimisées).

“Making Black women impossible to rape does not mean making them safe against rape. It means quite the opposite: that Black women are safe to rape, that raping them does not count as harm an is therefore permissible”

“Rape A South African nightmare” Pumla Dineo Gqola (@Feminist_Rogue)

Les sociétés pré-coloniales étaient des sociétés patriarcales, la colonisation et l’esclavage ont renforcé la valence différentielle des sexes et la valence différentielle des races. L’évangélisation par des missionnaires n’a pas rééquilibré les rôles… Le bas de l’échelle est tenu par les femmes noires. L’histoire, et l’appareil juridique sud-africain en les disqualifiant, les a rendues particulièrement vulnérables. Tout au long de l’histoire du pays le viol d’une femme noire ne “comptait pas”. Après la chute de l’apartheid, la constitution a établi l’égale dignité des hommes et des femmes, quelles que soit leur origine et leur couleur, et banni les discriminations en fonction du genre. Pourtant le viol n’a pas disparu du quotidien des sud-africaines.

Après l’avènement de la démocratie, la remise au goût du jour des cultures traditionnelles, avec des coutumes insistant sur la virginité exigée des filles, et la bigoterie d’une grande partie des églises implantées sur place ne facilite pas le droit des femmes à disposer de leur corps et de leur sexualité.

Vingt-cinq ans après la fin de l’apartheid, et malgré les programmes de redistribution initiés par l’ANC, les espoirs de nombreux sud-africains de sortir de la pauvreté ont été cruellement impactés par la désindustrialisation. Comme le raconte l’étude de la sociologue Sara Motsoetsa dont j’ai rendu compte ici, une partie de la population reste exclue du rêve d’émancipation porté par l’ANC. Les contraintes économiques pesant sur les familles marginalisent les hommes qui ne peuvent endosser le rôle traditionnel de pourvoyeur des familles. Les violences envers les femmes et les enfants deviennent alors un moyen d’affirmer dans la sphère privée le pouvoir dont ils sont dépourvus dans la sphère publique.

The romance of a new country is gone, and the children that should have inherited Mandela’s dream continue to live under the brutalisation of raced, gendered terror”

“Rape A South African nightmare” Pumla Dineo Gqola (@Feminist_Rogue)

“Plus jamais ça!” scandent les pancartes, ce n’en est malheureusement pas la première édition. Les slogans ressortent, les foules descendent dans les rues, les politiques opinent du bonnet. “Je vous ai comprises” a dit en substance le président Ramaphosa, mais le problème ne se résoudra pas en un claquement de doigt. Il faut attaquer le mal à la racine, mais cette racine est complexe.

L’ex-Public Protector, Thuli Madonsela avait suggéré trois axes: s’assurer que le viol ait des conséquences négatives pour les violeurs, que ceux-ci soient durement sanctionnés, éduquer les garçons avec des cadres différents de ceux qui construisent leur masculinité toxique, et arrêter les cycles de complicité qui pérennisent le problème. Au niveau du terrain, il faut que les agents de l’Etat, la justice, les éducateurs soient impliqués dans le processus. Les ONG existent et font un travail remarquable, mais leur périmètre d’action est très limité, et l’ampleur de la tâche colossale…

Johannesbourg brûle t’il?

Mercredi 4 septembre, j’ai reçu un appel de la journaliste présentant le Journal Afrique de TV5 Monde me demandant si je voulais venir dans son studio commenter l’actualité sud-africaine, notamment la flambée de xénophobie en Afrique du Sud. J’ai accepté de me prêter à cet exercice compliqué s’il en est : il me fallait répondre en maximum une minute et demie à chaque question posée. Difficile de refléter un contexte aussi complexe que celui du pays de Mandela vingt-cinq ans après la chute de l’apartheid en un temps aussi ramassé… Je vais tenter de le faire dans ce billet de blog.

Partons des faits. Depuis quelques semaines, des incidents près de Durban, dans le centre de Pretoria, dans le sud (Lenasia) puis dans le centre de Johannesbourg laissent penser à une résurgence de ces poussées de xénophobie dont l’Afrique du Sud est coutumière. Près de Durban et sur certains axes routiers près de Jobourg, les routiers sud-africains ont encouragé des barrages pour filtrer les véhicules conduits par des chauffeurs étrangers et les molester. A Pretoria des chauffeurs de taxis d’origine étrangère ont été pris pour cibles ainsi que des commerçants nigérians du centre-ville que leurs attaquants accusaient de trafics de drogue, sous l’oeil bienveillant de la police.

Dans le centre de Johannesbourg, à Jeppestown, dimanche dernier, des émeutiers auraient effectué des raids sur des magasins appartenant à des commerçants étrangers, les ont pillé et y ont mis le feu, laissant des images de désolation, une dizaine de morts (en majorité sud-africains) et des centaines de milliers de rands de dégâts.

Comment comprendre cet accès soudain de violence, et cette expression de haine envers les étrangers? Les responsables politiques ont été assez timorés dans leurs commentaires jusqu’à mercredi, refusant d’attribuer les exactions à la xénophobie, mais arguant que les violences étaient le fait de criminels cherchant juste un prétexte pour voler et piller des commerces. Il faut dire que la désignation des étrangers comme responsables de tous les maux du pays est commune à bien des politiques sud-africains, c’est même le fond de commerce de certains. Le maire de Johannesbourg, Hermann Mashaba, commençant son mandat il y a deux ans, avait promis de “nettoyer” le centre-ville des squatters étrangers qu’il rendait responsable de l’insécurité qui y régnait depuis des décennies. L’ex-ministre de la santé leur attribuait l’engorgement des services de santé publique et des hôpitaux, et leur mauvais fonctionnement. La rhétorique sur les étrangers qui volent l’emploi des locaux fait florès dans un pays où le taux de chômage ne baisse pas.

La réaction spontanée des politiques, en l’absence d’échéances électorales proches, aurait été de laisser s’éteindre d’elles-mêmes les flammes plutôt que de monter au créneau. Les réactions internationales, et notamment des chefs d’Etat africains, au premier rang desquels, le président de l’Union Africaine, et celui du Nigeria, Muhammad Buhari ne leur en a pas laissé le loisir. Les actions xénophobes ont donc été condamnées par le Président Ramaphosa dans une déclaration minimale mercredi 4 septembre, promettant que les crimes ne resteraient pas impunis. Il pouvait difficilement s’engager moins. D’autant que les entreprises sud-africaines cherchant dans les marchés africains la croissance qu’elles n’arrivent pas à trouver chez elles, sont fragilisées sur leurs marchés extérieurs par de tels évènements. Le pillage, en guise de représailles, de supermarchés Shoprite et de boutiques MTN au Nigéria, n’arrange pas leurs affaires…

Mais qu’est-ce qui pousse des sud-africains des quartiers populaires à se soulever et à s’en prendre aux personnes d’origine étrangère et à leurs biens? La xénophobie est-elle un mal qui touche particulièrement les sud-africains? Ces sud-africains qui disent “je vais en Afrique” lorsqu’ils voyagent sur le continent, comme s’ils s’y sentaient une place à part… Il y a certainement une grande méconnaissance du continent africain en Afrique du Sud, du fait de l’isolation du pays au moment de l’apartheid. De nombreux cadres de l’ANC contraints à l’exil avaient trouvé refuge dans les pays voisins, où même en Tanzanie ou au Nigéria. Les générations suivantes se sont renfermées et considèrent désormais avec méfiance les “autres”. Pourtant l’Afrique du Sud est depuis longtemps un pays de migration. Les mines employaient des ouvriers venant de toute l’Afrique australe, zimbawéens, zambiens, habitants du Lesotho ou du Swaziland…

Il faut d’abord souligner le caractère endémique de la violence dans ce pays, une violence enracinée dans l’histoire. On a oublié les violences terribles dans les townships au moment de la fin de l’apartheid. Une violence qui n’était pas seulement le fait des blancs contre les noirs, mais aussi des noirs contre des noirs. Une salle du musée de l’apartheid à Joburg rappelle les affrontements entre les tenants de l’Inkatha Freedom Party (zoulou) et les différentes composantes de l’ANC. L’Afrique du Sud est un pays où l’on meurt pour une poignée de tournesols, ou pour un sac d’oranges… Le taux de violence familiale dans le pays est effrayant, les violences interpersonnelles, et notamment les violences liées aux genre sont légion, et les violences institutionnelles ne le sont pas moins. Le comédien Trevor Noah avait plaisanté, dans l’un de ses sketches, sur la violence dans les établissements scolaires, et notamment celle exercée par les professeurs sur les élèves: “we don’t beat them, we hit them!”*. Le topos de l’infirmière maltraitante est un thème récurrent des discours sur les hôpitaux publics, j’en ai recueilli des exemples lors de ma recherche.

La persistance de la violence est le symptôme d’une société qui va mal, et d’une population qui s’impatiente de ne pas recueillir les dividendes de la chute de l’apartheid. Les promesses de prospérité, santé, éducation et sécurité pour tous n’ont pas été tenues. La politique de Reconstruction and Development Programme (RDP) lancée par le gouvernement de Mandela en 1997, et les politiques des gouvernements suivants n’ont réussi que marginalement à redresser les déséquilibres historiques. Le fossé entre les plus pauvres et les plus riches s’est accru depuis vingt-cinq ans, et périodiquement les pauvres se rappellent au bon souvenir des gouvernants en manifestant leur insatisfaction.

La population sud-africaine a cru depuis la fin de l’apartheid, à un rythme plus soutenu que l’économie (malgré quelques années fastes). Le “miracle économique” sud-africain a attiré de plus en plus de ressortissants des pays voisins fuyant des pays politiquement et économiquement sinistrés et venant y chercher du travail. Ils se sont dirigées vers des villes encore marquées par l’urbanisme de l’apartheid, peu conçues pour accueillir le surcroît de population des migrants, qu’ils viennent des provinces sud-africaines ou des pays alentour, accentuant la compétition des plus pauvres pour les ressources rares: logement, subsistance, emploi…

Dans une économie où l’emploi est rare, ce sont les quartiers les plus défavorisés qui en pâtissent le plus. La désindustrialisation causée par la libéralisation des échanges (j’en ai parlé ici), a contraint les individus et les familles à des systèmes de débrouille généralisés. Dans une population condamnée à vivre d’expédients, de combines plus ou moins légales et de petits boulots, la concurrence accrue n’est pas vue d’un bon oeil.

Par ailleurs, les migrants ne sont pas toujours les plus mal lotis dans ces systèmes, ils viennent avec des capitaux sociaux, culturels et économiques très divers, et peuvent donner l’impression de mieux tirer leur épingle du jeu que des populations locales moins éduquées et moins solidaires. Malgré leurs diplômes, ils sont exclus d’une grande partie du marché de l’emploi du fait de règles administratives (les étrangers, même noirs ne font pas partie des ‘Black Empowerment Programmes’) et ont donc, pour débouché la création d’entreprise, commerciale ou non.

Je me souviens d’avoir fait un tour de Diepsloot avec la responsable d’une association, et avoir remarqué que les supérettes semblant les plus prospères appartenaient à des somaliens, quand les ‘spaza shops’ de leurs voisins sud-africains faisaient pâle figure. On m’a expliqué que les somaliens avaient développé des systèmes de centrales d’achats qui leur permettait d’offrir plus de choix et de meilleurs prix que leurs concurrents indépendants.

Ajoutez à ces éléments déjà explosifs, une police hautement corruptible, beaucoup plus efficace pour extirper des frais de protection aux commerçants, racketter les responsables de trafics et les automobilistes que pour garantir la sécurité des citoyens (si tant est qu’elle en ait les moyens), et vous avez les ingrédients d’une catastrophe annoncée. Les policiers envoyés sur les lieux auraient ‘observé’ les actions des pilleurs sans essayer de les dissuader. Il y a trois ans, le commissaire du poste de Jeppestown (où ont eu lieu une partie des troubles du week-end dernier) avait fini par être muté, après une campagne de protestation dans les journaux, il avait réussi à cumuler 180 jours d’absence sur l’année précédente alors qu’il dirigeait le poste de police d’un des quartiers les plus réputés de la ville pour ses problèmes d’insécurité. Dans la police, comme dans l’éducation ou la santé, l’avancement hiérarchique est moins dû aux états de service des fonctionnaires qu’au rattachement politique (et aux connections avec l’ANC)…

Dès lors que les gouvernements de l’ANC ont failli à leur mission de mettre en place des institutions fortes, garantissant à l’accès à tous à une éducation de qualité, des services de santé convenables, et à la sécurité, il n’est guère étonnant que des révoltes populaires éclatent fréquemment, et ciblent en priorité les habitants des quartiers les moins sécurisés, compte-tenu de la stratification géographique des villes.

Plutôt que des déclarations de principe sur le caractère intolérables de ces attaques, on aurait aimé que le président Ramaphosa mette les moyens d’enquêter réellement sur ce qui a provoqué les émeutes et que cette enquête aboutisse à une sanction réelle des responsables, et la restructuration de la police pour plus d’efficacité**, plutôt qu’à un énième épisode oublié une fois retombée l’agitation médiatique…

*”On ne les bat pas, on les frappe”

**Une internaute faisait remarquer que si le gouvernement n’avait pas hésité à envoyer les canons à eaux sur les étudiants de l’Université de Cape Town (qui manifestaient contre le viol et le meurtre de leur camarade de première année, violée et tuée dans un bureau de poste), mais pas sur les pilleurs de Jeppestown.

Nous les femmes…

Puisque vous lisez ce blog, vous n’êtes pas sans ignorer que le mois d’août est le mois des femmes en Afrique du Sud. Tout un mois consacré à la cause des femmes, j’en ai déjà parlé ici. A cette occasion, j’ai décidé de vous raconter une scène à laquelle j’ai participé (authentique mais anonymisée) à la fois cocasse et révélatrice des relations sociales dans ce pays. J’ai rencontré Elsa, jeune responsable des ressources humaines d’une filiale de grand groupe français aux dîners périodiques des anciens des grandes écoles françaises de Johannesbourg. Nous avons sympathisé, et comme elle connaissait mes activités associatives en faveur des femmes dans le monde professionnel, elle m’a proposé d’intervenir dans son entreprise pour le lancement du réseau de femmes. Le lancement aurait lieu à l’occasion du mois des droits des femmes, et nous serions plusieurs à parler.

J’ai d’abord refusé, lui proposant d’autres intervenantes, à mon sens plus qualifiées. Je n’étais pas sûre de la pertinence de mon expérience L’une des autres intervenantes n’était pas disponible. Elsa avait prévu un lancement sur toute l’après-midi, et me trouvant très sympathique, elle m’a convaincue, de parler “de mon expérience”. Et je me suis dit que cela me donnerait en tout cas une approche de la réalité de ce qu’était une entreprise dans ce pays.

Comme je l’anticipais mon intervention sur l’utilité des réseaux féminins pour faire avancer la cause des femmes en entreprise tomba un peu à plat. Je sentis plus une attention polie qu’un réel intérêt. Elsa avait senti le truc en me prévenant à mon arrivée: “tu sais, ce n’est pas forcément le public auquel tu as l’habitude de t’adresser, comme on est une boîte d’ingénieurie française, les femmes ici sont surtout dans les postes administratifs”… Je restai néanmoins pour le reste des présentations, désireuse de voir cette “coach-gourou” dégottée par la nouvellement nommée présidente du réseau, et qui suscitait des frissons d’anticipation: Tina Marais, sollicitée pour faire une “allocution inspirationnelle” (inspirational talk) comme c’est furieusement tendance dans le monde de l’entreprise.

Elle est arrivée un peu avant l’heure de sa présentation. C’est une femme « coloured » d’une certaine allure plutôt grande, élancée, moulée dans un jean blanc de marque, et une blouse panthère, elle campe sur des talons vertigineux. Sa crinière mi-longue lisse est teinte dans un blond chaud encadre un visage ovale soigneusement maquillé, soulignant ses pommettes hautes et ses yeux étirés. Elle discute avec Tumi (la nouvelle présidente du réseau) pendant la fin du second exposé. Applaudissements, la consultante qu’Elsa avait sollicité s’éclipse.

Elsa me présente son chef, le DG de la filiale, un français récemment arrivé pendant que Tina règle son micro et sa présentation Powerpoint. « Elles ont l’air contentes ! » sourit le chef « c’est bien, c’est le but !». Je lui demande comment il trouve l’Afrique du Sud. « Différente ». Il arrive des Emirats Arabes Unis. Je peux imaginer. « Nous avons une histoire compliquée avec ce pays, et ce pays ne nous facilite pas la tâche… ». Ah. Je préfère ne pas le relancer sur l’affaire de corruption qui pourrait ressortir à tout moment et qui est de notoriété publique. Il doit se demander ce qu’il fait dans cette galère, dans cette filiale en perte de vitesse, probablement pas une promotion…

Tumi bat le rappel. Tina Marais est prête. Elle se présente comme coach, psychologue industrielle, promotrice de l‘empouvoirement féminin. Sa gestuelle ample montre qu’elle est à l’aise dans ce genre d’exercice, qu’elle doit pratiquer régulièrement. Son discours est bien rôdé. Elle lance la vidéo qui introduit son propos. Je reconnais un extrait de Matrix où Keanu Reeves est confronté à un choix cornélien : pilule rouge ou pilule bleue ? « Alors, vous vous souvenez de ce choix ? Vous auriez pris laquelle vous ? ». Elle redémarre la vidéo. Frémissements, agitation dans la salle, les femmes se concertent avec leurs voisines, elles chuchotent. Tina répète en même temps que l’acteur : « La Matrice est le monde qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher d’entrevoir la vérité… » elle se superpose à l’acteur, entre le projecteur et l’écran, si bien qu’il se projette sur elle… elle est, comme lui, de profil, et récite en même temps que lui « tu es un esclave Théo… le monde est une prison où il ni espoir, ni odeur, ni saveur… si tu veux découvrir ce qu’est la Matrice, tu devras l’explorer toi-même… choisis la pilule bleue, et tout s’arrête, après tu pourras faire et penser ce que tu veux… choisis la pilule rouge et tu restes au pays des Merveilles, et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre… »… « Alors ? » Elle arrête la vidéo, « Pilule bleue ou pilule rouge ? ».

Bien sûr l’assistance choisit la pilule rouge. Et Tina les entraîne derrière le lapin blanc comme son jean. Elle empile dans sa course désordonnée les poncifs : « nous les femmes nous savons que… », les citations de versets de la Bible dont elle ne donne que les références : Isaïe 29 :7, Jean 38 :4, Matthieu 12 :26 et que son auditoire déclame par cœur. Un véritable tourbillon… « Oui, parce que nous les femmes, nous sommes parfois nos pires ennemies, nous propageons la haine, nous ne nous entraidons pas… Combien de fois ces derniers jours, ne nous sommes-nous pas dit que nous ferions bien une crasse à notre voisine ? Combien de fois ne nous l’avons pas enviée parce que le patron disait du bien d’elle ? Combien de fois n’avons-nous pas jalousé son équilibre familial ? Combien de fois avons-nous rejeté nos fautes sur le dos de notre voisine ? Combien de fois avons-nous souhaité que telle ou telle se prenne les pieds dans le tapis pour pouvoir briller à sa place ? »

Murmures et hochements de tête approbateurs dans l’assistance qui se reconnaît dans ce sermon d’une Tina exaltée, proche de la lévitation. « Il faut nous regarder en face. Il faut comprendre ce que Dieu veut de nous. Il faut arrêter de rejeter sur les autres nos propres fautes. Si je n’ai pas une promotion, ce n’est pas à cause de la voisine. Si je ne suis pas augmentée, ce n’est pas forcément la faute du patron. Si je ne réussis pas, ce n’est pas la faute de la firme. Il faut faire notre examen de conscience : qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Jésus a dit : « aide-toi, le ciel t’aidera ». Nous devons nous interroger, comprendre ce que nous faisons mal, pour nous amender. Nous ne devons pas toujours demander la solution au patron. C’est en nous-mêmes que nous trouverons la solution ! »

Je suis assez perplexe, j’échange avec Elsa des regards surpris. Elle tord ses lèvres minces dans une moue incrédule. J’ai l’impression d’être dans une réalité parallèle. Tina continue de plus en plus fort et elle conclut. « Maintenant, vous savez ce que vous devez faire, je vous propose de chanter une chanson. Je suis sûre que vous la connaissez toutes! Je vous ai mis les paroles sur le Powerpoint pour celles qui ne la connaissent pas » ajoute t’elle malicieusement. « Lira ! » les femmes sourient en voyant le titre s’afficher. C’est visiblement une sommité de la chanson locale. Elle appuie sur une télécommande, quelques notes de synthétiseurs et une voix de femme : « The higher you build your bareers, the taller I become… » (plus vous montez des barrières, plus je grandis). Hurlement de joie des participantes qui sourient et commencent à chanter toutes en chœur, certaines roulent des épaules et des hanches sur leurs chaises, dans un moment d’allégresse collective.

« The further you take my rights away, the faster I will run… you can’t deny me, you can’t turn your face away, no matter -cause, there’s something inside so strong…” Les participantes sont maintenant toutes debout, elles dansent, chantent balancent leurs bras au-dessus de leur tête… J’apprécie leur naturel, elle chantent, claquent des doigts, les différences effacées, oubliées, les visages ravis, les gorges déployées… « ngizofikelela ! » (j’y arriverai)… je me sens malgré tout entraînée dans leur chant. La fin de la chanson est soulignée par des youyous. « Allez, on la refait une nouvelle fois ! » reprend Tina totalement transportée. Il ne lui manque plus qu’un tapis volant« There’s something inside so strong, I know that I can make it, though, you’re doing me wrong, so wrong…” (Il y a quelque chose en moi de si fort, je sais que je peux réussir, même si vous me causez du tort). Tonnerre d’applaudissements après la reprise, Tina salue gracieusement comme une artiste sur la scène.

Tumi remercie chaleureusement Tina et annonce la clôture de la session avec une collation servie dans la pièce. Elle en profite pour nous remettre, à Tinah et moi, des petits cadeaux pour nous remercier de notre participation, un foulard rose avec des léopards, une bouteille de vin sud-africain, et un beau stylo. Les participantes s’égayent autour du buffet. Nous nous retrouvons un peu isolés entre français, avec Elsa et son patron.

« Vous qui êtes sociologue, qu’en avez-vous pensé ? me demande t’il?” – “A vrai dire, j’aurais peut-être choisi la pilule bleue ! J’ai un sentiment partagé, je ne suis pas sûre de partager son point de vue sur l’empouvoirement des femmes… J’avoue avoir du mal à comprendre pourquoi il faut absolument que les sud-africains ramènent tout à Dieu, y compris la vie de l’entreprise… Les versets d’Isaïe dans une réunion comme celle-ci, ça me rappelle quand même la fameuse citation de Marx sur l’opium du peuple…”

“Tu as raison” dit Elsa, “je ne trouve pas ça génial non plus. On n’est quand même pas câblées pareil, il y a des moments où je l’ai trouvée limite ! C’est pas vraiment mon genre de féminisme”…-“Oh, mais elles sont heureuses, regardez-les ! Qu’elles en profitent, elles auront au moins eu cette journée, parce que dans quinze jours, on annonce le prochain plan social, la moitié d’entre elles vont perdre leur job ! » réplique benoîtement son patron…

Elsa me raccompagne à ma voiture. Je vois Tinah entrer dans une superbe berline Mercedes. Il n’y a pas à dire, L’Opium du peuple, ça rapporte… C’est vendredi en fin d’après-midi, je mets « Pata Pata » de Miriam Makeba dans la voiture en rentrant à la maison.

Dis-moi ce que tu jettes, je te dirai qui tu es?

Les politiques appliquent-ils pour eux-mêmes les principes qu’ils défendent haut et fort lorsqu’ils sont en campagne électorale? C’était la question posée par la journaliste sud-africaine Marianne Thamm le 3 juillet dernier sur le site d’information en ligne du Daily Maverick. Pour répondre en partie à cette question, elle est allée écumer les poubelles d’une luxueuse villa de Camps Bay, faubourg très convoité de Cape Town, louée par des membres de l’exécutif du parti des Economic Freedom Fighters (EFF) entre le 19 et le 27 juin 2019, soit la période d’inauguration du nouveau Parlement sud-africain à Cape Town.

La magnifique villa, avec vue panoramique sur l’océan a été réservée par le garde du corps de Julius Malema pour 8 nuits, moyennant une somme rondelette versée au propriétaire allemand. Il est ironique, souligne la journaliste, que les leaders d’un parti qui proclame sa proximité avec le peuple et réclame l’expropriation des terres détenues par les blancs choisisse un quartier ultra-résidentiel et snob comme Camps Bay, plutôt que des hôtels et guest-houses dans les Cape Flats dont ils auraient pu participer à dynamiser l’économie.

Utilisant une méthode qui a fait des preuves en archéologie ou en criminologie, mais qui reste anecdotique ( et questionnable?) en journalisme elle est allée à la pêche aux informations dans les 14 sacs (!) déposés sur le bord du trottoir au départ des locataires. La journaliste remarque avec ironie que pour des pourfendeurs du privilège monopolitisque blanc (white monopoly capital), les actes de l’entourage du leader suprême (Commander In Chief) sont loin d’être exemplaires. La modération de la consommation d’alcool qu’ils appellent de leurs voeux en prônant une interdiction de la publicité pour les boissons alcoolisées ne les a visiblement pas empêchés, en une semaine, de faire un sort à plus de 37 bouteilles d’alcools coûteux, principalement d’importation. Une bonne nouvelle pour LVMH dont les marques Veuve Clicquot et Veuve Clicquot Silver sont très bien représentées…

La journaliste, parmi ces trouvailles peu ragoûtantes, trouve également des preuves qu’on peut avoir appelé à boycotter les magasins H & M lors de leur ouverture et avoir appelé au saccage de leurs magasins, mais ne pas hésiter à y faire les soldes entre deux obligations parlementaires. Certains des occupants de la villa s’étant délestés de documents comme des papiers parlementaires et de cartes d’embarquement nominatives, elle s’est fendue d’un mail de demande d’information auprès de l’une des personnes concernées, en l’occurence le porte-parole de l’EFF qui a globalement démenti la location de la villa, les membres de la délégation parlementaire étant, selon lui logés dans des hôtels et des appartements, et contesté la démarche qu’il a qualifiée de “journalisme de tabloïd”.

La journaliste a été inspirée par le travail, il y a quelques années, du site d’info alternatif ‘Willamette Week’, qui avait, à l’époque, été fouiller les poubelles de la maire, du chef de la police et du district attorney de Portland en Oregon, pour montrer que si les poubelles des justiciables pouvaient être investiguées sans mandat, on pouvait en faire de même pour celles des gens au pouvoir et en retirer des informations intéressantes.

Marianne Thamm affirme que son seul but est d’exposer qui sont les leaders de l’EFF, au-delà des discours, et de démasquer leur hypocrisie. Elle prétend faire oeuvre de salut public et être dans son rôle en fouillant les poubelles à des fins journalistiques. Les poubelles déposées sur le trottoir ne ressortent pas de la propriété privée (c’était l’argument de la police de Portland) et peuvent être consultées par quiconque… Il est sûr que la photo des bouteilles de Champagne alignées sur le trottoir et celle des articles en solde chez H & M (probablement accompagnés des reçus de carte de crédit) peuvent montrer que les combattants pour la liberté économique ont la mémoire courte ou ne sont pas rancuniers. Et après?

Au-delà de l’anecdote plutôt rigolote, j’avoue être assez dubitative sur les résultats obtenus par cette méthode spectaculaire. Je ne doute pas qu’en se prenant pour une héroïne de la série NCIS la journaliste ne se soit amusée, mais je ne pense pas que cette exposition compromette sérieusement les leaders de l’EFF, à moins qu’elle ait des trouvailles plus sérieuses. Après tout, ce n’est sans doute pas la première fois que des politiques font preuve d’hypocrisie, c’est même une “qualité” qui permet aux meilleurs de rester à flot et de faire carrière.

Dans un pays où la figure du recycleur d’ordures est une vision aussi familière dans les agglomérations que celle du chiffonnier dans le Paris spleenesque de Baudelaire, elle aurait dû savoir que pour transformer de la boue en or, il faut charrier des montagnes d’ordures, ou prendre le risque d’accoucher d’une souris…

Recycleurs d’ordures à Soweto

“Money money money, must be funny, in the rich man’s hand”…

Il y a quelques semaines, la compagnie d’assurance Discovery a été au centre d’une polémique en Afrique du Sud, au motif de son refus de prendre en charge les frais de suivi de grossesse et d’accouchement d’une de ses clientes. En effet, la quadragénaire, qui avait cotisé pendant une dizaine d’années, avait dû renoncer à son assurance santé (privée) pour des raisons financières quelques mois auparavant. Se retrouvant enceinte, elle a alors rejoint de nouveau le pool des clients de Discovery qui lui annonça que ses frais de suivi de grossesse et d’accouchement ne seraient pas pris en charge, car la grossesse était une condition pré-existante à sa souscription de l’assurance, et que celle-ci n’était aucunement tenue d’en financer les frais médicaux.

Le PDG de Discovery Health s’est même fendu d’une interview dans les journaux pour expliquer que si les assurances en venaient à prendre en charge les grossesses commencées avant la souscription cela mettrait en péril leur rentabilité.

Les questions d’argent ont souvent été présentes dans mes discussions avec les femmes. Et si appartenir aux 15% de privilégiées à bénéficier d’une assurance privée permettait d’avoir plus d’options que le reste de la population, cela ne constituait tout de même pas une panacée. L’avantage d’avoir une assurance, c’est que cela permet d’avoir le choix de son type de suivi et de son lieu d’accouchement. En réalité ces choix sont fortement contraints par plusieurs facteurs, et le facteur économique n’est pas le moindre.

Pour une personne venant d’un pays européen où l’Etat-providence finance et organise le système de soins, et où, même si l’on choisit le secteur privé, le parcours de suivi de grossesse est normé par les recommandations d’instances nationales, la situation sud-africaine surprend. Le suivi de grossesse ne fait pas partie des bénéfices minimum prescrits (PMB) que les assurances doivent obligatoirement rembourser. En revanche les assurances doivent obligatoirement prendre en charge l’hospitalisation de la future mère pour menace d’accouchement prématuré et pour l’accouchement. Le reste est laissé à la discrétion des assureurs.

Pour un certain nombre de femmes de la classe moyenne, c’est à dire percevant un revenu d’au moins 10 000 rands par mois, la question du financement d’un suivi de grossesse et d’accouchement dans une structure privée se pose, les hôpitaux publics ayant très mauvaise réputation. Deux des jeunes femmes que j’ai interrogées avaient eu un suivi privé mais payé à leur frais: l’une libanaise, était rentrée accoucher à Beyrouth, l’autre avait un salaire trop juste pour cotiser à une assurance privée et avait donc provisionné par avance les fonds nécessaires à un suivi de grossesse/accouchement normal soit environ 60 000 rands. Ayant par goût personnel une envie de suivi plus holiste, elle avait opté pour un suivi sage-femme, moins onéreux et peu d’examens complémentaires.

Pour celles bénéficiant d’une assurance privée, la question du suivi médical de grossesse n’était pas résolue pour autant. A première vue, avoir une assurance c’est plutôt souhaitable, mais cela ne met pas les futures mères à l’abri de toute préoccupation pécuniaire. Comme le souligne l’article de Bhekisisa, centre d’enquête sur la santé du Mail & Guardian, les tarifs des consultations et des prestations dans les hôpitaux privés en Afrique du Sud ont connu une inflation galopante ces dernières années, et les conditions de remboursement des quelques cent plans existant sur le marché ne sont pas toujours lisibles…

Lorsqu’on est titulaire d’une assurance privée, il vaut mieux bien éplucher son contrat et savoir ce qui est compris et ce qui n’est pas compris dedans. Une jeune femme de mon panel s’est retrouvée dans la situation de devoir accoucher dans un hôpital public car elle avait souscrit son assurance moins d’un an avant son début de grossesse. Lors de sa déclaration, l’assurance lui avait annoncé qu’elle rembourserait certaines consultations mais pas l’accouchement. Une autre a dû souscrire une assurance complémentaire pour prendre en charge la différence entre ce que lui remboursait son plan et ses dépenses effectives.

“L’assurance était pas top, je devais payer les consultations, j’ai choisi aussi mon gynéco en fonction de ça!”

Pour celles ayant souscrit une assurance santé minimale “key care”, seuls les frais d’hospitalisation étaient remboursés, le suivi en ville étant à payer de leur poche. L’une de mes interviewées avait téléphoné à son assureur pour avoir une idée des médecins pratiquant des tarifs non augmentés et être suivie par l’un de ceux-là, pas trop loin de son domicile. Souvent, les femmes choisissaient plutôt le médecin par recommandation familiale ou amicale, qu’en fonction des tarifs…. et se retrouvaient avec un reste à charge, les gynécologues des “bons établissements” de Johannesbourg se contentant rarement de fixer des tarifs au plafond de remboursement de l’assurance.

“Le problème avec les assurances, c’est que les médecins peuvent avoir des tarifs sept fois supérieurs au plafond de l’assurance pour la consultation. Tu finis par payer la différence… “

Quasiment toutes les femmes interrogées dans la classe moyenne m’ont avoué avoir dû calculer, faire des arbitrages. L’une des jeunes femmes avait la possibilité, chez son gynéco, d’alterner une consultation avec un médecin, et une consultation avec une sage-femme, option qu’elle a choisie car sa grossesse ne montrait pas de complication et que c’était moins onéreux. Mais cette option était disponible dans ce cabinet-là, pas forcément dans d’autres.

L’une a choisi de faire le test non invasif pour les maladies chromosomiques dès le départ et de ne plus faire de test de dépistage prénatal ou d’échographies spécialisées. Une autre n’a pas fait les échographies spécialisées à 12 semaines et 24 semaines parce que cela ajoutait 2200 rands par consultation et qu’elle avait déjà une échographie par mois chez son gynécologue.

Une autre payait de sa poche les consultations et ne les faisait pas rembourser sur son compte-épargne santé en prévision d’éventuels coups durs après la grossesse.

La question du suivi n’était alors pas seulement fonction du/ de la praticien.ne, et déterminée dans un dialogue raisonné avec le/la soignant.e en fonction des préférences des futures mères, et du déroulement de la grossesse, mais aussi en fonction des accommodements financiers possibles.

Curieusement, sans doute parce que comme je l’ai expliqué ailleurs, l’échographie de grossesse remplit un autre rôle que sa seule fonction médicale, aucune femme n’a remis en cause la fréquence des consultations et l’utilisation systématique de l’échographe à chaque consultation, partie facturée en sus de la consultation même si le tout prenait au maximum vingt minutes et pouvait contribuer au dépassement d’honoraires remboursés. Alors qu’aucune recommandation médicale internationale ne reconnaît l’utilité en matière de santé des futures mères et des bébés d’une échographie tous les mois.

En l’absence de PMB, les médecins auraient pu s’inspirer des recommandations du ministère sud-africain de la santé qui régit les hôpitaux et centres de santé publics. Six consultations par grossesse, des examens sanguins (HIV, TB, Rhesus, MST) et d’urine obligatoires, des échographies en cas de détection de signe d’appel. Mais ils semblent plutôt être des adeptes du “plus, c’est mieux”. Et leurs clientes ne protestent que rarement sur le côté pécuniaire. Les femmes ayant changé d’obstétricien (pour un suivi sage-femme) en cours de grossesse l’ont fait pour ne pas se voir imposer de césarienne programmée, et pas pour des raisons financières.

Les assureurs pourraient jouer le rôle de force normative sur le suivi médical de grossesse, en émettant des recommandations, en envoyant des livrets d’information à leur clientes sur les options de suivi médical de grossesse, et en influençant subtilement les médecins, en fonction des recommandations internationales par exemple. Mais ce n’est pas la voie choisie par l’une des représentantes d’un assureur sud-africain qui a accepté de me recevoir. Les recommandations envers les femmes sont plutôt des recommandations en termes de diététique et d’adaptation de leur style de vie. Le coffret qui leur est envoyé lorsqu’elles déclarent leur grossesse se contente de proposer des publicités, des échantillons et des bons de réductions sur des produits pour bébés.

Quant aux pratiques des médecins, elle reste très prudente: “nous ne discutons pas des avantages et des inconvénients des césariennes ou autres examens ou traitements que les médecins prescrivent. Nous devons être prudents, en tant qu’assureurs, notre boulot c’est de payer, pas de contester. Même si on pense qu’un peu plus de dirigisme ne nuirait pas”. L’objectif, plus que d’assurer la meilleure santé à long terme des mères et des enfants, est de préserver la rentabilité des opérations financières. Chacun son métier…

Une nouvelle ère pour l’ANC ?

Fin de séquence électorale en Afrique du Sud. L’IEC, l’autorité électorale sud-africaine, a fini samedi 11 mai 2019 en fin de journée, le décompte des votes de la sixième élection législative depuis la fin de l’apartheid en 1994. Malgré quelques protestations autour de quelques incidents qui auraient émaillé la journée de vote du 8 mai, l’autorité électorale a estimé que tout s’était déroulé dans le calme, et que l’élection était valide.

Cette élection n’a pas bouleversé les équilibres existant entre les différentes forces politiques en présence dans le pays. Comme prévu, l’ANC reste majoritaire, avec 57, 50 % des suffrages, elle récolte toutefois une marge moins confortable que lors des élections précédentes, le DA, principal parti d’opposition a engrangé avec 20,77% des performances décevantes, en deçà des ambitions de ses leaders, quant à l’EFF (le parti des Economic Freedom Fighters), il a plutôt bien tiré son épingle du jeu, avec 10,79% des votes, profitant des déboires des deux autres principaux partis, et devenant le premier parti d’opposition dans trois provinces.

Zapiro’s cartoon @dailymaverick (8 May 2019) #Elections2019 #VotingDayhttps://t.co/JXWdhys020 pic.twitter.com/OGzdtEdkDJ— Zapiro (@zapiro) 9 mai 2019

Ces élections sont une bonne et une mauvaise nouvelle pour l’ANC et pour Cyril Ramaphosa qui a pris la tête de l’ANC en février 2018, après la destitution de Jacob Zuma dont l’image s’était érodée notablement après les révélations du rapport sur le “state capture”. Bonne nouvelle, parce que les résultats prouvent que la méthode imposant Ramaphosa à la tête de l’ANC un an avant les législatives était la bonne tactique, et que cela a certainement permis à l’ANC de rester majoritaire. Ce résultat permettra par ailleurs à Ramaphosa de prôner la continuité de sa politique de réforme de l’ANC, de lutte contre la corruption et les prébendes dont bénéficiaient certains poids lourds du parti.

On peut espérer que feront partie de l’opération de nettoyage certains politiciens nuisibles comme le numéro Un du Free State, Ace Magashule, affidé de Jacob Zuma et toujours secrétaire général du parti malgré les nombreux soupçons de corruption et de détournement de fonds dont il fait l’objet. Ses turpitudes sont détaillées dans le livre du journaliste Peter Myburg “Gangster state”, paru le mois dernier en Afrique du Sud.

Ramaphosa était le favori du monde des affaires sud-africain. Le quotidien Business Day et The Economist avaient appelé à sa réélection. Le résultat permettra sans doute de rassurer Sandton et de ne pas engendrer d’exil massif des élites économiques.

Cependant, la situation du pays ne devrait pas s’améliorer comme par magie du seul fait de la marge confortable de l’ANC. Certes, le pays a échappé à des semaines de tractations de boutiquiers sur la constitution du gouvernement du fait de la persistance de la dominance de l’ANC sur la vie politique, mais l’influence de l’ANC s’érode lentement d’élection en élection. Seuls 66% des électeurs se sont déplacés cette fois-ci, alors que la participation était plutôt au dessus des 70% pour les élections précédentes, et une majorité de jeunes entre 18 et 35 ans n’ont pas voté.

Ramaphosa doit donc agir rapidement pour enrayer la lente désaffection des électeurs et surtout offrir des perspectives aux jeunes les plus défavorisés qui se retrouvent souvent avec des niveaux de chômage bien supérieurs aux 30% affichés officiellement. Les entreprises locales doivent retrouver la croissance pour pouvoir fournir des emplois. Or la croissance est obérée par un monde économique gangrené par la corruption et des pratiques qui obèrent la productivité des entreprises. Comme le cite ce rapport publié par Transparency International, la corruption impacte directement la croissance et ne contribue pas à la réduction des inégalités.

La marge de manoeuvre du nouveau président est étroite. Les derniers mois de la dernière législature, sous son impulsion ont vu fleurir les commissions d’enquête établissant des soupçons de corruption dans tous les domaines. Mettre hors d’état de nuire les corrupteurs et les corrompus serait souhaitable, mais risque de provoquer un séisme à l’intérieur du parti, tant celui-ci est atteint à tous les niveaux. Dans son discours d’hier il a dit avoir compris les messages de son électorat, reste à convaincre l’appareil d’un parti ou la politique de redistribution interne était moins une affaire de compétences que de poids électoral.

Les entreprises d’Etat, au bord du dépôt de bilan nécessitent des mesures drastiques. Comment faire, par exemple, alors que l’économie est atone, pour licencier sans douleur la moitié des effectifs pléthoriques d’Eskom. Un graphe qui circulait sur Internet avant les élections montrait que le nombre d’employés d’Eskom avait doublé entre 2008 et 2017 alors que la production en kilowatt-heures restait stable sur la même période. Les centrales sont dans un état épouvantable, n’ayant pas été maintenues pendant des années, contraignant l’entreprise à des délestages qui pénalisent entreprises et particuliers.

Les électeurs sont désabusés, tels les parents de la journaliste Pontsho Pilane (fort sympathique jeune femme du North West) qui notent fort à propos que si l’eau courante a été rétablie dans leur village la semaine avant les élections, elle devrait logiquement se tarir une fois les échéances électorales passées.

Bref, pas d’état de grâce en vue pour Ramaphosa, mais plutôt une équation difficile à résoudre. On lui souhaite bonne chance et bon courage!

https://www.france24.com/fr/20190509-debat-afrique-sud-elections-legislatives-sud-africaines-ramaphosa-anc?fbclid=IwAR3nF95MTOEzOcaXQ4se68sjXLY-_Z1ZauJybOKw1vhGIAv9zcjb2cni4FA

Jules et Jim… Devenir pères à Johannesbourg (bis)

L’Afrique du Sud a adopté en 1996, une des constitutions les plus inclusives qui soient. L’un des piliers de cette constitution est la non-discrimination des individus selon un certain nombres de critères énoncés dans la neuvième section de la constitution et notamment leur origine ou leur préférence sexuelle. En conséquence, l’Afrique du Sud a adopté un droit très progressif pour les personnes homosexuelles qui ont le droit de se marier et d’avoir des enfants. La PMA et la GPA sont accessibles aux personnes homosexuelles sous certaines conditions, encadrées par la loi. Les coûts (légaux et médicaux) sont en revanche entièrement supportés par les futurs parents.

J’ai rencontré Jules et Jim via une amie commune. J’ai pensé intéressant d’ouvrir une fenêtre dans mon étude sur l’homoparentalité. Jules a accepté ma démarche avec une grande gentillesse. Je ne savais pas que je les interrogerai tous les deux. Lorsque je suis arrivée dans leur splendide maison d’une banlieue cossue du Nord de Johannesburg, après avoir montré patte blanche au garde, Jim était en train de décharger l’arrière de son SUV et fourrait des sacs contenant des quantités impressionnantes de viande dans un frigo dans le garage. Il a eu l’air surpris de ma venue. Heureusement, Jules est sorti pour m’accueillir et m’a présentée: “c’est une sociologue française, elle vient nous interviewer!”, “Ah bon” a répondu Jim l’air un peu méfiant “je vais dire bonjour aux filles et je vous rejoins”. “Venez, m’a dit Jules, laissez-nous encore quelques instants, nous avons encore quelques préparatifs pour le braaï de demain”. Il me conduit sur un superbe patio, surplombant un jardin manucuré, m’installe sur un des trois canapés de designer qui font face à la piscine (esthétiquement clôturée à cause des filles). En contrebas j’aperçois une pelouse bien entretenue ou un entrepreneur est en train d’installer une structure gonflable en forme de château. J’en déduis qu’il doit y avoir de l’anniversaire dans l’air.

Jules finit sa discussion avec le fournisseur, Jim passe par la cuisine où je l’entend discuter avec deux petites filles que je n’apercevrai que de loin. Il semble avoir du mal à s’en dépatouiller. Je l’entend négocier avec une petite voix babillarde. Il finit par arriver. Je leur demande de me raconter leur histoire et leur parcours de parents. C’est une conversation à trois voix qui s’engage. Ils répondent tour à tour, rectifiant ou complétant ce que l’autre a dit. Jules, le plus jeune, qui a toujours un physique d’adolescent monté en graine, plus volubile. Jim, la quarantaine athlétique, plus posé, moins loquace, mais intervenant régulièrement pour ajouter des précisions.

(Jules) on était ensemble depuis une dizaine d’années, on a toujours eu envie de fonder une famille. Nous avons envisagé toutes les options, y compris la GPA qui est autorisée ici. C’était à la fois beaucoup plus simple que l’adoption, en plus nous préférions des enfants qui nous soient connectés génétiquement. Les démarches pour adopter prennent au moins un an, et pour les couples gay, c’est beaucoup plus difficile. Un de nos amis a fait cela il y a douze ans, c’était plus facile à l’époque, aujourd’hui ça ne l’est plus. Nous avions les moyens d’avoir recours à la GPA, ça nous a paru préférable… J’ai cherché sur Internet et j’ai trouvé une agence, on passe par une agence, comme pour l’adoption.

Pas toujours facile de comprendre comment cela marche et par laquelle passer. J’ai choisi une agence qui fournissait les donneuses d’ovocytes et les gestatrices, par souci de simplicité. Il y a certaines agences qui ne font que l’une ou l’autre des parties du contrat. Cela se comprend dans le sens où la vente d’ovocytes est commerciale, alors que la fourniture de service de gestation ne l’est pas, on ne rémunère pas la gestatrice, on la défraie. Ce n’est pas considéré comme une transaction commerciale.

Donc la première étape est de chercher une une gestatrice. Ensuite, il faut trouver un avocat pour rédiger le contrat avec les différentes parties, et faire approuver votre demande de GPA auprès du tribunal. L’avocat s’occupe de votre dossier et il y a une période de six mois pour la constitution du dossier et son examen par le tribunal.

(Jim) C’est une procédure assez lourde. Vous devez fournir des certificats de revenu, vos histoires personnelles, des références, une garantie de caractère. C’est un processus très détaillé. La gestatrice doit avoir déjà au moins un enfant. Il faut fournir les résultats de tests psychométriques pour les futurs parents et la gestatrice. Ils demandent si vous avez un casier judiciaire, si vous aurez les moyens de vous occuper de l’enfant… C’est très pénible.

(Jules) Quand le tribunal vous donne le feu vert, vous sélectionnez alors la donneuse d’ovocytes. On a essayé de trouver quelqu’un avec un profil similaire au nôtre. Vous regardez la taille, le poids, l’historique familial, la santé, vous essayez de voir s’il n’y a pas de problèmes mentaux ou des maladies héréditaires dans la famille. Il faut que le dossier semble sain. Le plus compliqué, c’est que vous n’avez pas de photo de la donneuse aujourd’hui, en tant qu’adulte. On a juste des photos d’enfance. On a toujours l’air heureux sur les photos d’enfance. Tous les enfants ont l’air content sur ces photos-là! J’ai scanné plus de quatre cent profils de donneuses, j’en ai sélectionné une vingtaine. On avait choisi une femme qui s’est décommandée à la dernière minute. Il y a aussi une limitation légale au nombre d’enfants produits pour une donneuse d’ovocytes. Je crois que c’est cinq ou sept enfants vivant via le don d’ovocytes.

(Jules) Pour Agatha, notre aînée qui a maintenant 4 ans, nous avions choisi une donneuse tellement fertile que lorsque nous avons voulu avoir notre second bébé, Louise, elle ne pouvait plus faire de don, elle avait atteint la limite. Nous avons fait demander une dérogation auprès du Ministère de la Santé mais celui-ci ne nous l’a pas donnée. Nous aurions voulu être sûrs que nos enfants partageaient leur patrimoine génétique… C’est idiot, en étant sûrs qu’elles partageaient leur patrimoine génétique elles auraient pu donner leur sang l’une à l’autre…

Auriez-vous pu prendre la même personne pour donner les ovocytes et porter vos filles?

(Jim) Je ne sais pas, peut-être, mais pour nous il était important que les deux personnes soient différentes.

Les deux gestatrices étaient assez différentes. Pour Agathe, c’était une trentenaire qui avait déjà cinq enfants, elle avait eu son premier à quatorze ans. La seconde n’avait que vingt et un ans. Nous les avons interviewées, regardé leur apparence. Fumaient-elles? Avaient-elles des habitudes saines? Où vivent elles? La seconde avait déjà fait ça pour un couple de Cape Town.Nous avons interrogé le couple, pour savoir comment cela s’était passé pour eux. Lorsque la gestatrice est en couple, l’entretien avec le conjoint fait également partie du processus, le psy doit évaluer si le ou la partenaire est d’accord avec la procédure. Légalement, le couple a le droit de demander un avortement pendant la grossesse s’il y a un souci quelconque. C’est donc très important!

Est-ce qu’il y avait un point commun entre les deux gestatrices?

(Jim réfléchit) Oui, il y avait un point commun: elles étaient complètement fauchées. Elles avaient vraiment besoin de l’argent. La femme qui a porté Louise était vraiment très pauvre, c’était une lesbienne qui vivait dans l’Est de Johannesburg. Elle travaillait et n’avait pas droit à un congé maternité. Nous avons dû compenser son salaire, payer son assurance santé, ses frais médicaux, sa nourriture, ses suppléments alimentaires, ses transports, et son logement pendant un an. Celle qui a porté Agathe était très altruiste, elle avait déjà cinq enfants, mais elle avait besoin de l’argent. On s’est entendu avec les deux parce qu’on voulait que les filles naissent par césarienne. On n’est pas censé faire figurer ça dans le contrat, mais c’était entendu entre nous dès le début. C’était notre famille, nos enfants, nous ne voulions pas avoir de lien trop fort. Et puis c’était plus facile pour s’organiser et notre gynéco était pour.

Avez-vous scanné/interviewé des gestatrices noires?

(Jim) Non, nous préférions demander à quelqu’un qui nous ressemblait, qui avait un peu le même background. Et puis je ne suis pas sûr qu’une femme noire ferait ça.

Comment avez-vous trouvé un gynéco? Etait-ce celui des femmes?

(Jules) Non, pour la première, on a pris celui recommandé par l’agence, à Sandton, un gynéco spécialisé dans les grossesses multiples.Mais il passait son temps à parler à la gestatrice, il ne s’occupait pas de nous. Pour le second, on a pris le gynéco de ma mère, qui s’occupait d’amies à nous également. Il était plus à l’écoute de la façon dont nous vivions la grossesse.

On a commencé le processus de fécondation in vitro. Le contrat de gestation est signé pour 18 mois. Pour chaque grossesse, on a fertilisé la moitié des ovocytes chacun. On a fait implanter deux embryons un pour chacun, et finalement, à chaque fois nous avons eu un seul bébé. On joue parfois à deviner lequel a donné naissance à laquelle, mais nous ne ferons pas de test génétique, c’est juste un jeu des ressemblances auquel on se livre pour s’amuser, ce n’est pas important…

(Jules) Une fois que l’embryon s’est implanté, j’allais à la consultation tous les mois avec la femme, je posais des questions au gynéco, je m’assurais que ça se passait bien. On a fait faire tous les tests, en plus, c’est quand même une grossesse à risque, le bébé est un corps étranger pour la gestatrice. Je parlais presque tous les jours avec les gestatrices, je leur demandais comment ça allait, si elles avaient besoin de quelque chose,je leur envoyais des courses, de la nourriture. J’ai aussi suivi des cours de préparation à la naissance, en même temps que ma soeur et mon beau-frère qui attendaient un bébé au même moment. J’étais très impliqué au quotidien, Jim montait sa boîte, il était moins présent.

Pour les naissances, nous avons assisté tous les deux aux césariennes. Les gestatrices étaient hospitalisées dans une partie de l’hôpital, nous avions réservé une chambre à la maternité, et on faisait des navettes avec leur chambre pour aller chercher le lait qu’elles exprimaient. Elles sont venir dire au revoir aux bébés lorsqu’elles sont sorties de l’hôpital. Nous sommes encore en contact avec elles, une fois par an, mais elles n’ont jamais rencontré les filles.

(Jules) j’ai pu prendre quatre mois de congé paternité pour chaque naissance, je travaille dans une compagnie très compréhensive. Jim ne pouvait pas s’arrêter. C’est moi qui ai assuré le “nurturing” du début. Je faisais les nuits, comme j’avais un congé paternité, et Jim faisait les matinées jusqu’à neuf heures pour me laisser le temps de dormir. Les gestatrices ont exprimé leur lait pendant quelques mois pour nous l’envoyer. Nous avons développé un bon groupe de support amical et familial, nos mères sont très présentes auprès des deux filles. Ma soeur et mon beau-frère ont eu des enfants à peu près en même temps que nous, nous sommes très proches.

Auriez-vous pu choisir le sexe de vos enfants?

(Jules) On aurait pu, mais c’était avec un labo privé c’était extrêmement cher.

(Jim) Nous étions un peu déçus au début de ne pas avoir un garçon, mais finalement c’est bien aussi, et puis quand les filles inviteront leurs amies pour des pyjamas parties, ce sera plus simple vis à vis des parents, ils n’auront pas d’arrière-pensée à laisser leurs enfants chez des papas gays (rire)…

Y a t’il des choses qui vous paraissent compliquées dans votre expérience?

(Jim) Pour l’instant ça va, nous rencontrons des gens très compréhensifs, j’avais un peu peur pour le moment où Agatha rentrerait à l’école, mais là ça se passe bien, les enfants de cet âge ne sont absolument pas dans le jugement. La dernière fois, je suis passée la chercher à un anniversaire, une autre petite fille que je ne connaissais pas lui à dit “c’est ton papa et ta maman qui viennent te chercher?” et Agatha a répondu “moi je n’ai pas de maman, j’ai deux papas”. “Ah bon” a dit la petite fille “d’accord!” et elles ont continué à jouer.

(Jules) Nous essayons de faire en sorte de normaliser la situation le plus possible. J’aimerais bien qu’on soit moins isolés qu’on ait d’autres parents comme nous autour de nous, mais nous n’avons pas d’amis gays qui aient des enfants de leurs âges. Cela revient tellement cher que nous sommes un des rares couples de notre entourage à avoir sur recours à la GPA.

Justement, on n’a pas parlé de coût, combien coûte une GPA en Afrique du Sud? Avez-vous essayé de voir si vous pouviez y avoir recours dans un autre pays ?

(Jules) J’ai regardé brièvement ce que ça pourrait nous coûter aux Etats-Unis, pour que les filles puissent éventuellement avoir un passeport, si elles voulaient y faire leurs études plus tard, mais les prix sur les sites étaient tellement prohibitifs, qu’on a préféré faire ça ici.

(Jim) Aux USA, pour une GPA il faut compter au moins 150 000 dollars. Ici, il faut provisionner 500 000 rands, c’est beaucoup moins cher (environ 36 000 dollars). Ca dépend du délai d’obtention de la grossesse. Nos grossesses nous ont coûté entre 300 000 et 600 000 rands. Il faut compter, la frais légaux, l’achat d’ovocytes, le défraiement de la gestatrice, les frais médicaux, et les frais d’agence… Tout ça s’additionne.

Sindiwe, entre tradition et maternité (devenir mère à Johannesburg part 13)…

J’ai rencontré Sindiwe par des amis communs. C’est l’incarnation parfaite du “diamant noir”, ces jeunes noir.e.s qui ont embrassé les opportunités que leur offrait la démocratie et la fin de l’apartheid, pour faire de bonnes études et devenir des professionnels recherchés. Diplômée en économie de l’université de Cape Town, elle était en dernière année de thèse, travaillant en même temps pour un organisme de recherche lorsqu’elle a été débauchée par le département investissements d’une grande banque sud-africaine. Elle raconte que lorsqu’elle avait annoncé à sa mère qu’elle poursuivrait son master par une thèse, sa mère lui aurait répondu: “mais alors, tu ne pourras jamais te marier?”.

Elle est en couple avec un européen rencontré à l’université, consultant dans un grand cabinet international, et me dit que probablement elle n’aurait pas trouvé de mari noir, car les sud-africains noirs voient d’un mauvais oeil d’avoir une épouse plus diplômée qu’eux. Une de ses amies avocates qui a épousé un avocat noir remet à son mari, tous les mois l’intégralité de sa paye dont il lui restitue une partie pour ses dépenses. Sindiwe y voit un signe d’allégeance et une façon d’apaiser le sentiment de malaise du mari, qui, selon la tradition doit “dominer” sa femme.

Sindiwe a échappé aux aléas du marché du mariage traditionnel en épousant un européen. Leur niveau de vie lui a permis d’avoir accès aux meilleurs soins médicaux possibles à Johannesbourg. Mais le fait de fonder une famille bi-culturelle a aussi l’inconvénient de les couper des modèles existants. Ils doivent inventer un équilibre familial différent de ceux de leurs familles d’origine…

” En fait je n’étais pas sûre de pouvoir avoir des enfants. Depuis mes dix-huit ans j’ai des problèmes de fibromes utérins. En 2010, j’avais vingt-huit ans, j’ai de nouveau eu des fibromes, le gynéco que j’ai vu m’a conseillé l’hystérectomie, car les fibrômes risquaient de revenir tout le temps. J’ai pris un second avis. Le second gynéco, un type plus âgé, m’a conseillé la chirurgie pour éradiquer les fibromes présents mais ne voyait ça que comme une solution temporaire. Ils allaient revenir. Un an après l’opération, à la visite de contrôle, il m’a dit qu’il ne fallait pas que je tarde trop si je voulais des enfants, parce que le problème de fibromes, qui était réapparu, risquait d’empirer et de m’empêcher à terme d’envisager des grossesses. J’étais avec celui qui allait devenir mon mari depuis la fac. Et il voyait que cette histoire me préoccupait. Pourtant, je n’avais jamais pensé à avoir des enfants auparavant, ce n’est pas quelque chose dont je rêvais étant petite, mais l’idée que peut-être je n’en aurais jamais si j’attendais plus, m’a profondément perturbée.

Mon futur mari m’a dit: “on n’a qu’à essayer! On va traverser ça ensemble”. J’étais très touchée qu’il me dise ça, qu’il se sente concerné aussi. Et nous sommes tombés enceinte très rapidement. Durant toute la grossesse le gynéco a contrôlé les fibromes. Il n’y a pas eu de problème de ce côté là. Mais je savais que j’aurais forcément une césarienne du fait de mon utérus cicatriciel. En plus mes bébés (Sindiwe a eu un second enfant deux ans après le premier) étaient très gros. Je ne voulais pas prendre de risque.

Pour le suivi de la première grossesse j’avais le gynéco qui m’avait opérée. Il était très compréhensif, me donnait plein de choses à lire, des articles qu’il imprimait si j’avais des questions. J’avais fait des recherches sur Internet pour voir si je pouvais accoucher par voie basse. Il m’a expliqué pourquoi il ne le conseillait pas. Il m’avait même dessiné sur une feuille mon utérus, la localisation des fibromes et là où il ferait la césarienne. J’ai pris toutes le vitamines et suppléments alimentaires conseillés. J’étais très stressée pour la trisomie 21. J’ai fait l’échographie détaillée à 12 semaines et à 20 semaines pour le premier.

L’échographiste était super compétente, elle m’a tout expliqué, tout montré, et elle m’a assuré qu’il n’y avait pas besoin de faire d’autre test. J’en ai un meilleur souvenir que du test non-invasif que j’ai fait pour le second (cela n’existait pas quand j’ai attendu le premier). J’ai hésité à prendre ce test. Il était très cher, 1000 dollars non remboursés par l’assurance. Je n’étais pas sûre de vouloir avorter en cas de résultat positif. Mon mari pensait qu’il valait mieux le prendre et interrompre la grossesse en cas de résultat positif. J’ai été très choquée par l’attitude de ma mère, que j’ai eue au téléphone et à laquelle j’expliquais mes hésitations à ce moment-là. Elle qui est si religieuse, elle me disait qu’il fallait prendre le test et ne pas mettre au monde un bébé atteint. Les trois semaines d’attente des résultats ont été un enfer, mais finalement, tout allait bien.

J’ai un souvenir curieux de ma première césarienne. Le médecin était plutôt vieux, blanc et plutôt relax, sans doute un privilège de l’expérience. Il était assez positif et encourageant. Je me souviens qu’il parlait de golf et qu’il plaisantait avec l’anesthésiste pendant la césarienne. Pour ma seconde grossesse, il avait pris sa retraite. Alors j’ai changé de médecin et de clinique. J’ai choisi une obstétricienne kényane, beaucoup plus jeune, dans les quarante ans. Elle nous donnait juste les faits, était assez transactionnelle, assez neutre. Mon mari ne l’aimait pas. On sentait qu’elle était totalement pétrifiée par les risques de judiciarisation, qu’elle contrôlait tout ce qu’elle disait pour qu’on ne puisse pas se retourner contre elle. Sur l’aspect médical je l’ai trouvée assez scolaire. Elle ne nous a jamais dit: “votre bébé va très bien” ou un truc comme ça.

En revanche, elle abordait beaucoup plus les aspects matériels de la maternité, me demandait comment je m’en sortais avec le premier. J’étais très fatiguée pendant la grossesse, avec le boulot et le bébé. Elle me demandait comment je me sentais en tant que femme, épouse, mère. c’est elle qui m’a convaincue de prendre une aide à temps complet à la maison. Mon mari ne comprenait pas. Sa mère est allemande, elle a toujours tout fait chez eux. Pour lui il était impensable d’avoir besoin de quelqu’un à demeure. C’est elle qui m’a aidée à le persuader que c’était nécessaire, et ça allait beaucoup mieux après! La péridurale n’a pas pris cette fois-ci alors j’ai eu une anesthésie générale, et lorsque je me suis réveillée, j’avais un second bébé!

L’allaitement n’a été facile pour aucun des deux, mon lait n’arrivait pas, il a fallu attendre cinq jours à chaque fois. Ils donnaient des suppléments aux bébés à la clinique. Je me sentais inadéquate. J’ai sevré mes bébés lorsque j’ai repris le boulot, après quatre mois pour le premier et après cinq mois pour le second. Pour la première naissance, ma mère est revenue de l’étranger pendant six semaines pour m’aider. Elle n’a pas pu pour le second, mais j’avais de l’aide à domicile, et mes tantes passaient deux fois par semaine pour s’assurer que tout allait bien. Dans ma culture, la femme rentre chez ses parents pour accoucher et y reste au moins trois mois. Ce n’était ni possible, ni souhaitable pour nous, mon mari s’est beaucoup impliqué. Et ma mère vit à l’étranger.

J’ai des amies qui ont fait ça. c’était moins facile pour le père de trouver sa place. Le mari d’une de mes copines a commencé à voir une autre femme pendant que sa femme était chez ses parents avec leur bébé nouveau-né…

Devenir père à Johannesburg (devenir mère à Johannesburg, part 12)…

Ecrivant ce post le jour de la Journée Internationale des Droits des Femmes, j’ai envie d’ inclure dans ma recherche “Devenir mère à Johannesbourg” quelques lignes sur… les pères… Un jour où j’effectuais des entretiens dans les locaux d’un centre communautaire à Soweto, un jeune homme qui devait avoir une vingtaine d’années, entendant l’intitulé de ma recherche, m’avait fort judicieusement interpelée: “tu sais, tu devrais aussi interroger des hommes sur ‘devenir père à Johannesburg”, c’est pas facile non plus!”. Je n’ai pas eu le temps de le prendre au mot.

J’ai beaucoup entendu parler des pères pendant tous mes entretiens. Les émissions de radios ou la presse quotidienne font régulièrement état de la démission des pères sud-africains (et surtout des hommes noirs), et c’est vrai que les statistiques leur donnent raison, ou sur la violence intra-familiale souvent perpétrée par les pères. La General Household Survey de 2016 montre que 64% des enfants sud-africains vivent dans un foyer différent de leur père biologique, et 29 % sans aucun adulte mâle. J’ai principalement entendu parler de deux types de pères dans ma recherche, les pères présents et les pères absents.

Les pères présents, on ne s’en étonnera pas, se retrouvent plus dans les quartiers favorisés de la ville, où la norme procréative est proche de la norme occidentale. La parentalité, choisie, arrive après la mise en couple et au moment où le couple se sent prêt. Les futurs pères, dans cette optique étaient présents, voire très présents, menant à cette aberration de langage de femmes enceintes qui employaient le “nous” lorsqu’elles mentionnaient leur gestation: “nous sommes enceinte”, intégrant le futur père symboliquement dans la grossesse. Ces pères assistaient à tout ou partie des consultations posaient des questions. Une de mes interviewées raconte que son conjoint étant avocat, l’obstétricien prenait bien soin de répondre à toutes ses questions, voire à lui fournir des articles de revues scientifiques pour justifier ses dires… D’autres pères discutaient sport avec le gynéco pendant la césarienne, ou faisaient office de ‘coach/accompagnant’ pendant le travail.

Dans les townships, une majorité des pères étaient absents. Seule une petite partie de mes interviewées ont réussi à maintenir une relation avec le père après la naissance du bébé. Et ce d’autant plus que les futurs parents étaient jeunes. L’annonce de la grossesse est terrible pour les jeunes femmes qui en grande majorité ne la souhaitaient pas, mais pour autant n’avaient pas pris les précautions optimales pour éviter la survenue d’une grossesse. Pour les hommes, c’est aussi difficile de l’ admettre, et plus tard, de s’adapter à leur nouveau rôle. Un certain nombre se défausse du problème en niant que l’enfant puisse être le leur*. D’autres, qui auraient envie de jouer un rôle à la fois dans la vie de l’enfant et dans la vie de la mère, sont retenus par des barrières économico-socio-culturelles comme le rappelle ce rapport sur la paternité en Afrique du Sud.

Une conjonction de facteurs économiques (taux de chômage extrêmement élevé et donc pas de revenu permettant la cohabitation des parents, hébergés dans leur famille d’origine), de facteurs traditionnels: pour cohabiter, il faudrait se marier, et se marier coûte d’autant plus cher qu’il faut que la famille du marié acquitte la lobola (prix de la fiancée) à la famille de la mariée. Le prix de la lobola est déjà un frein au mariage dans les classes moyennes comme le note Roger Southall dans ‘The new black middle class in South Africa”, il est prohibitif dans les quartiers les plus pauvres.

Pour tenir un rôle auprès de la mère et du futur enfant, il faut au moins que le père (ayant reconnu être à l’origine de la grossesse) acquitte l‘inhlawulo (dédommagement) qui permette de prendre en charge l’entretien du bébé. Dans le cas où le futur père n’a pas de revenu, c’est à sa famille de le faire, et la famille se fait souvent tirer l’oreille. Les séances de demande d’inhlawulo racontée par les mères sont souvent des épisodes très marquants et humiliants du début de leur grossesse, où elles doivent affronter les quolibets de la famille de leur petit ami, mettant en doute leur parole. Lorsque l’inhlawulo est acquitté, la famille du père peut demander la garde de l’enfant, le paiement faisant foi de leur droit sur l’enfant qui s’inscrit dans la lignée paternelle. Bien souvent, quand les familles n’ont pas d’argent, elles refusent de payer, et la famille de la fille interdit au futur père l’accès à leur fille et au bébé une fois né qui s’inscrit dans la lignée maternelle.

Une de mes jeunes interviewées, qui a continué à voir en cachette le père de son bébé me racontait les stratagèmes que celui-ci devait déployer pour venir les voir. Il avait profité du séjour à hôpital où elle était restée plus longtemps pour cause de césarienne, et venait quand les autres membres de la famille n’était pas là. Les deux seules jeunes femmes que j’ai interviewées à Soweto qui ont pu former une famille nucléaire avec le père de leur enfant étaient issues de familles très réduites (l’une vivait avec sa mère malade qui est décédée lorsqu’elle était à la maternité) et l’autre avec une mère alcoolique qui l’a jetée dehors en apprenant sa grossesse. Le père étant salarié d’une entreprise de bâtiment et n’étant pas logé par sa famille, ils ont pu, avec la bénédiction de la famille restée dans le Northwest, s’installer ensemble.

Lorsque la famille nucléaire n’est pas la norme, et que la famille étendue est le meilleur moyen de subsister dans un pays où le chômage sévit, ce sont les impératifs de la famille étendue qui priment sur les affinités amoureuses et les naissances. Dès lors, s’il y a eu paiement de l’inhlawulo, la famille du père (et le père) peut demander à voir l’enfant, mais souvent dédommagement ou pas, les relations se distendent après la prime enfance, les couples ayant du mal à rester ensemble sans cohabiter. Les pères peuvent se manifester, ou pas quand l’enfant grandit.

Les enfants ne sont pas forcement privés de figure paternelle pour autant. Habitant avec la famille de leur mère, c’est souvent un grand-père, ou un oncle maternel qui jouera ce rôle. Il y a peu de stigmatisation pour les enfants nés hors mariage ou non reconnus par la famille de leur père biologique. La non reconnaissance par le père biologique est entrée dans les normes administratives. Au département des “home affairs” où l’on fait enregistrer les naissances, les employés n’inscrivent pas les deux noms des parents biologiques s’ils ne sont pas mariés (sous la loi coutumière ou la loi civile). Une de mes amies, expatriée française non mariée, en a fait l’expérience. Elle a dû batailler pour que son compagnon et père de son enfant, figure sur l’extrait de naissance de leur fils. En l’absence de document attestant du mariage, l’employé avait seulement inscrit les noms de la mère…

Alors que les recherches traditionnelles avaient tendance à pathologiser les familles non nucléaires, certains chercheurs commencent à s’intéresser de plus près aux paternités, non plus définies par des statuts administratifs ou coutumiers, mais plus par une paternité en actes. Elles montrent que des pères cherchent de nouvelles façons de s’impliquer dans l’éducation des enfants, même en ne résidant pas avec eux. Mais les barrières sont nombreuses. La position culturelle attendue du père, est un homme adulte (et donc ayant complété son initiation), et en mesure de fournir une sécurité matérielle à ses enfants, en gagnant suffisamment bien sa vie. C’est souvent impossible pour les pères des quartiers les plus pauvres, et cela conduit à l’éviction des pères par les familles maternelles, ou leur auto-éviction, ne sentant pas la légitimité à tenir un rôle autre qu’économique auprès de leurs enfants.

Je voudrais pour finir vous livrer une petite anecdote qui m’a serré le coeur. Alors que je faisais mes courses dans le Woolworth (supermarché haut de gamme) de mon quartier. Un homme, probablement un ouvrier d’un chantier voisin (il portait un bleu de travail), me demande de l’aider. Il me dit qu’il se demande quel lait est le plus adapté pour un bébé. Il a, dans les mains, des boîtes de lait concentré sucré et des briquettes de lait de vache pasteurisé. Je réponds à l’homme qu’il ne faut surtout pas donner de lait sucré aux bébés. Je lui demande l’âge du bébé, il a moins de six mois. Je dis à l’homme que pour un bébé de moins d’un an, le lait de vache n’est pas recommandé et qu’il vaut mieux qu’il prenne du lait formulé exprès pour les bébés, au rayon spécialisé. Mais c’est très cher, trop cher me dit-il. C’est le lait le plus adapté pour bébé, réponds-je avec mon catéchisme de familière des milieux de la petite enfance européens. Il me remercie et s’en va. Plus tard, ma fille Valentine qui avait assisté à l’échange me dit qu’elle a vu l’homme passer à la caisse avec ses briquettes de lait…

Je ne sais pas qui était cet homme, je ne le saurai jamais. Mais pour moi il a symbolisé ces pères qui veulent tenir un rôle auprès de leur enfant mais à qui la réalité économique ne donne pas la possibilité de s’y engager. “It’s the economy stupid?”

*”Billy Jean is not my lover, She’s just a girl who says that I am the one, but the kid is not my child”

“Il faut raconter plus d’histoires positives sur la naissance”… Sheryl et son accouchement à domicile…

Sheryl occupe une place à part parmi les femmes que j’ai rencontrées. Elle est, avec Stella, la seule à avoir choisi l’accouchement à domicile, et à avoir mobilisé toutes les ressources nécessaires pour y arriver, alors que ce n’était pas évident puisque pour des raisons familiales elle est allée accoucher au Royaume Uni. Elle est aussi la seule femme noire que j’ai rencontrée qui a choisi l’accouchement naturel, non pas en référence avec une expérience ou une histoire personnelle, comme Stella, mais parce qu’elle s’est documentée, a pris sa décision de manière éclairée et a cherché, et trouvé les aides qu’il lui fallait pour mener à bien son projet. Elle le dit, l’expérience de sa mère qui a accouché, au début des années 90, sans avoir le choix, dans un hôpital de la province du North West, ne pouvait lui être d’aucune utilité.

Sheryl me reçoit chez elle, dans sa confortable maison d’un des beaux quartiers nord de Johannesbourg. Elle a confié sa fille à la nounou qui loge à la maison pendant que nous discutons. Elle fait partie de cette génération de femmes noires nées juste avant la fin de l’apartheid qui a pu bénéficier d’une éducation suffisamment bonne pour entrer à l’université, décrocher un diplôme et un emploi rémunérateur dans une entreprise de Sandton (le poumon économique du pays). Elle est dans la norme procréative des femmes des classes moyennes occidentales: utilisation de la contraception, choix du moment de la grossesse… tout en étant originale par sa volonté d’être en position de choisir son type d’expérience. Très vite dans son entretien elle montre une détermination à ne pas se laisser imposer un mode d’accouchement, et une volonté de poser elle-même les bases de son projet d’accouchement. Elle est un exemple d’émancipation du modèle bio-médical. Elle annonce franchement voir l’accouchement naturel comme une expérience d’empouvoirement…

C’était une grossesse voulue, planifiée. J’ai fait enlever mon stérilet lorsque nous avons été prêts. Mon médecin m’avait donné des pilules pour favoriser la fécondation à prendre au moment de l’ovulation. J’ai arrêté au bout de deux cycles, ça me barabait. Et puis un jour où je devais avoir mes règles, je n’ai rien eu. Mon mari est sorti m’acheter un bouquet de fleurs et un test de grossesse. Il était positif.

Avant d’être enceinte, je n’aimais pas les hopitaux.J’avais une assurance santé privée, et je suis allée voir un médecin. Même si l’assurance ne remboursait pas l’intégralité de la consultation, je préférais ça. Je pouvais me le permettre. J’ai décidé où j’allais accoucher quand j’étais enceinte de cinq mois. Mon mari travaillant entre l’Afrique du Sud et le Royaume Uni, je voulais être sûre qu’il pourrait assister à l’accouchement. Comme il était plus probable qu’il serait au Royaume Uni au moment de la naissance. J’ai décidé que j’irai accoucher là-bas.

J’ai décidé d’accoucher à domicile avec une sage-femme privée. Lorsque je suis arrivée là-bas, j’en ai rencontré une première, elle m’a paru très technicienne, je ne me sentais pas en confiance, il y avait plein de petits détails qui ne me plaisaient pas. Elle n’était pas très à l’aise avec le fait que je venais de l’étranger, qu’elle ne me verrait qu’à la fin de la grossesse. J’en ai rencontré une seconde, et là, ça a fait ’tilt’ tout de suite. Il y avait une telle différence avec la première sage-femme et avec le médecin que je voyais ici. Ici, les rendez-vous avec le médecin c’était un quart d’heure, très rapide, très technique. Avec la sage-femme c’est “comment vas-tu, comment te sens-tu, as-tu des questions, des choses qui te préoccupent?”. Elle avait une approche très holistique. Tu passes une heure avec elle à chaque fois, tu parles de la grossesse, de l’accouchement, de tes attentes… 

Elle voulait que j’écrive un projet d’accouchement. Mon projet d’accouchement c’était d’accoucher dans l’eau, dans le salon, à la maison. En cas d’urgence, l’hôpital était au bout de la rue… Elle nous a donné de la lecture, c’était assez complet pour moi et mon mari. Elle lui demandait ce qu’il en pensait, s’il avait peur du sang, elle le faisait parler… De sorte que c’est devenu autre chose que mon projet à moi, c’était quelque chose que nous voulions tous les deux. J’avais un bouquin sur la grossesse, “what to expect when you are expecting”, j’avais regardé pas mal d’émissions de télé-réalité sur l’accouchement, on parlait beaucoup avec elle. On discutait sur ce que j’avais lu, de ce que j’avais vu, sur la nutrition, avant et après la naissance, sur ce qu’il pouvait arriver, ce qu’il fallait faire si telle ou telle chose se produisait….

Je n’aimais pas l’idée de confier à quelqu’un les rênes de mon accouchement. Dans son approche elle est là pour t’aider, pas pour te diriger. Son leitmotiv c’était: “je dois bien te connaitre pour bien t’aider”. J’ai déménagé alors que j’étais à 28 semaines, je l’ai vue toutes les semaines jusqu’à la naissance. Elle m’a beaucoup écouté, elle savait ce que je voulais, ce que je craignais. Elle avait une approche totalement non invasive. Elle m’a appris à m’auto-examiner. 

Cela m’a aidé à formaliser mon projet d’accouchement. Je me sentais complètement connectée, entre mon corps, mon esprit, tout était centré sur la naissance. C’était une sensation extraordinaire, cette sensation de devenir mère… Elle ajoutait beaucoup d’informations et une touche personnelle à mes lectures. Mais ce qu’elle ajoutait par dessus tout, c’était la sérénité, la sensation que tout irait bien. Quelques semaines auparavant, elle nous a expliqué ce qui allait se passer, elle nous a dit que l’os pelvien allait s’ouvrir comme une fleur. Elle m’a aidé à me programmer mentalement pour la naissance. On a fait un exercice où il fallait trouver des mots qui ne soient pas connotés négativement, qui ne nous feraient pas peur et qui nous aideraient le moment venu. Par exemple, on n’a pas prononcé le mot ‘contraction’ le jour de l’accouchement, nous parlions de vague, d’intensité de la vague. La naissance cela devait être notre chose à nous, un moment que nous nous sommes approprié. C’était tellement magique pour nous, futurs parents, de vivre cela… 

Au moment de l’accouchement, je l’ai appelée, elle m’a demandé de monitorer les contractions et elle est arrivée quand elle l’a jugé nécessaire. Elle était avec une seconde sage-femme qui pourrait rester avec moi si le travail prenait plus de temps que prévu. Elle était très maternelle, elle me massait le dos, me montrait comment respirer… Je me sentais totalement en confiance. Je me sentais bien, dans ma zone de confort. J’étais chez moi, dans mon élément, dans un environnement que j’avais choisi. J’avais réglé la luminosité au minimum, j’étais dans l’eau la plupart du temps, cela me détendait d’être dans la piscine. Cela permettait d’alléger la douleur des contractions. J’étais dans l’eau quand le bébé est sorti. Elle m’a dit de me lever. J’étais debout, l’autre sage-femme me soutenait et dix minutes après, elle a accueilli le bébé. Dix minutes après, j’étais de nouveau dans l’eau et ma fille était en train de téter. 

Après la naissance elle est restée un peu avec nous pour faciliter notre entrée dans la maternité pour moi, et dans la paternité pour mon mari. Ce n’était pas: “le bébé est là, ce n’est plus mon affaire”, elle essayait de nous aider à vivre cette transition. 

Elle est venue les quatre matinées qui ont suivi. Elle devait venir ensuite une fois par semaine pendant six semaines, mais à la troisième semaine, comme tout se passait bien, nous sommes convenues qu’elle pouvait nous laisser nous débrouiller tous seuls. C’était une super expérience. Ma mère est arrivée au bout de trois semaines et c’était super. J’ai allaité jusqu’à onze mois. Je n’ai pas eu de baby-blues, je crois que ma préparation a permis de vivre la naissance comme un continuum, et pas comme une rupture. C’était la suite logique.

 Je crois qu’il faut raconter plus d’histoires positives sur la naissance, ces histoires sont des vecteurs d’empouvoirement des femmes. La naissance positive, elle commence par une décision personnelle. 

Lorsque je suis revenue à Jobourg, le médecin ne pouvait pas croire que j’avais donné naissance naturellement à un bébé de 3,9 kilos sans anti-douleur, sans rien. Il m’a regardée, et il a posé son stylo… Il ne pouvait pas y croire, ici, pour un gros bébé, j’aurais été orientée vers une césarienne programmée directement!