Les éléphants dans un magasin de porcelaine… Des réseaux sociaux en Afrique du Sud

Je n’avais pas prévu de consacrer le premier post de ce blog à l’actualité sud-africaine, mais des incidents survenus le week-end dernier ont enflammé les réseaux-sociaux (ie: Facebook et Twitter) se propageant sur les médias nationaux où ils tiennent encore une bonne place une semaine après. J’avais envie de le commenter ici parce qu’ils me semblent symptomatiques de l’état de la société sud-africaine, vingt-deux ans après les premières élections démocratiques de 1994. La présidence de Mandela, la commission vérité et réconciliation, et le développement économique soutenu de ce pays dans la première décennie du vingt-et-unième siècle n’ont pas réussi à effacer les répercussions d’une histoire profondément marquée par le racisme, racisme de la colonisation érigé ensuite en système étatique via l’apartheid. Le graphe ici permet de montrer que le développement économique post-apartheid a principalement profité à la population blanche et indienne…

De quoi s’agit-il?

Depuis mon arrivée je lis régulièrement dans la presse et sur les réseaux sociaux, des comptes-rendus et des réactions à des incidents “racistes”. Les (avant) derniers en date concernent un jeune homme blanc s’attaquant à un ministre noir, et un étudiant noir s’en prenant à une serveuse blanche, et sont repérables sur twitter par les mots-dièse #whitetip #tipgate #whitewaitress où sous les noms des protagonistes.

#MatthewTheunissen s’est violemment insurgé, sur ses comptes twitter et FB, contre la décision du ministre des sports sud-africain Fikile Mbalula de ne pas accorder le droit à quatre fédérations sportives (dont celles de rugby et de cricket) de postuler pour l’organisation d’évènements internationaux, car elles n’ont pas respecté les objectifs de diversité qui leur avaient été imposés et ne sont pas représentatives de la société sud-africaine. Dans sa diatribe contre le ministre des sports (et le gouvernement dont il fait partie), le fervent supporter des Springboks s’est permis d’exprimer son désaccord en l’agrémentant de remarques racistes, expliquant que c’était une bande de kaffirs (terme extrêmement insultant ici) et de bons à rien. L’émotion causée par ces paroles inacceptables largement relayées pendant tout un week-end, fut telle que la maire du Cap, Patricia de Lille a déposé une plainte.

#NtokozoQwabe quant à lui est un jeune étudiant noir talentueux diplômé de l’université du Cap, leader à Oxford du mouvement #RhodesMustFall qui a reçu une bourse de la prestigieuse fondation Rhodes pour aller étudier à Oxford. Le week-end dernier, à l’issue d’un déjeuner dans un restaurant du Cap, il décida, en lieu et place du montant du pourboire, de faire figurer sur l’addition, à l’intention de la serveuse blanche: “je vous donnerai un pourboire quand vous nous aurez rendu les terres”. La jeune femme s’effondra en larmes. L’affaire en serait sans doute restée là si le jeune homme ne s’était pas vanté de son “mot d’esprit” sur Facebook. L’affaire prit de l’ampleur, entre ceux qui saluaient l’esprit d’à-propos de l’étudiant (“Give us back the land”est un des motto des mouvements étudiants et aussi de l’EFF de Julius Malema), et ceux qui s’étonnaient qu’on puisse s’en prendre à une serveuse et que dans la situation, c’était elle qui était en situation de faiblesse et non pas le client. Dans un élan de bon sentiment, un entrepreneur ému du sort de la jeune femme organisa un crowdfunding pour remplacer le “tip” qu’elle n’avait pas obtenu. En trois jours, plus de 140 000 rands furent récoltés, soit plus de mille fois ce qu’elle aurait obtenu si le jeune homme n’avait voulu faire le malin. Par ailleurs des voix se sont également élevées pour tenter de faire perdre au malotru le bénéfice de sa bourse et le faire renvoyer de l’université d’Oxford, ce que laquelle n’a pas accepté. La liberté d’expression n’y serait pas à géométrie variable ou du moins pas perméable aux scandales médiatiques.

Ces deux incidents sont révélateurs à plusieurs titres.

Sur les racines du racisme en Afrique du Sud et son inscription dans les mentalités, l’histoire est longue et compliquée, je ne suis pas compétente, et je ne connais pas assez bien cette société. En revanche, le ton et la multiplicité des attaques et des réponses sur les réseaux sociaux attestent de la béance de la plaie.

L’ampleur des réactions dans la twittosphère (Facebook restant plus privé, mais tout est relatif), dans la durée et dans la virulence des positions m’a surprise. La constitution de blocs très partisans et véhéments les uns vis à vis des autres. Les prises de paroles mesurées ont été assez rares (ou peu répercutées) et les anathèmes plus facilement jetés. (Je suis preneuse d’une méthode d’analyse des controverses sur les réseaux sociaux, si quelqu’un a ça dans ses cartons).

Pour la première affaire il y a eu une condamnation massive des déclarations de Theunissen, certains ont demandé qu’il soit renvoyé de son job, jeté en prison pour ses déclarations racistes. D’autres y ont vu une réaction typique de blanc privilégié qui n’a pas changé d’attitude malgré l’avènement de la démocratie. L‘avocat de son père a envoyé une déclaration de l’intéressé à la presse où celui-ci présentait ses excuses pour les propos qu’il avait tenu. La plainte de la maire du Cap auprès de la South African Human Rights Commission devrait être examinée et porter une conclusion officielle à cette affaire.

Pour la seconde affaire, c’est la disproportion entre l’offense encourue et la réparation via les internautes qui interpelle et qui continue à attiser les flammes. Certes, cette jeune femme a été humiliée par un acte d’une muflerie inqualifiable. On peut concevoir qu’elle en ait été blessée. En revanche l’ampleur de la réponse à l’opération de crowdfunding nourrit les rancoeurs plus qu’elle ne les apaise.Les détracteurs de la jeune femme scrutent ses traces sur les réseaux sociaux pour montrer qu’elle n’est pas irréprochable et ne s’est jamais inquiétée de la cause noire, que sa mère, dont elle finance par son travail une partie du traitement contre le cancer, partage des opinions racistes.

Au delà de cette polémique pitoyable, la question posée par cette tribune me paraît assez intéressante:  le prix des larmes d’une serveuse blanche serait il supérieur à celles d’une homologue noire? L’importance du montant (qui peut lui permettre si elle le souhaite de reprendre des études, elle qui les avait abandonnées faute de moyen de les financer) souligne pour certains cette asymétrie irrémédiable entre blancs et noirs. Quoi qu’il arrive en Afrique du Sud, les blancs seraient toujours mieux lotis. Malgré l’évolution de la classe moyenne noire, même s’il y a aussi des blancs pauvres en Afrique du Sud, la peau blanche protègerait mieux que la peau noire. Certains internautes ont regretté l’ampleur de ce mouvement de solidarité qui pourrait être compris à une réaction communautaire des blancs, d’autres ont proposé que pour éteindre la polémique la jeune femme fasse don de la différence entre le pourboire auquel elle avait droit et le total, à une association caritative. C’est à la jeune femme de décider comment clore cette polémique dont elle a été l’héroïne involontaire. Quant à son détracteur , il persiste et signe sur les réseaux sociaux et n’a pas l’intention de s’excuser.

Une autre réaction intéressante est celle du doyen de l’Université du Free State,  Jonathan Jansen qui renvoie dos à dos les deux hommes en trouvant que leur point commun est d’être à la fois des privilégiés diplômés, et des ignorants méprisants et posant la question de ce qu’on leur apprend finalement dans leurs études pour qu’ils en ressortent sans être capables de montrer la moindre jugeote.

Pour moi le plus significatif c’est la place qu’ont pris les réseaux sociaux dans la perpétration, la dénonciation et la pseudo-résolution d’injustices. Ce faisant on met en place des processus d’instruction sans juge, de décision sans critères, de témoignages sans hiérarchisation et vérification et une difficulté à clore les débats avec le risque de faire enfler les malentendus au lieu de les résoudre. Quelle que soit la décision de la SAHRC dans le premier et peut-être dans le second cas, il y a eu de chance qu’elle ait autant de résonance que la polémique qui aura été à l’origine des plaintes. Quelle justice peut-on espérer dans un monde où Internet relie tout le monde et où les réseaux sociaux représentent une telle arène? Comment peut-être perçue l’action, moins immédiate et plus profonde de la justice qui va chercher à qualifier les faits et peut-être conclure dans un sens qui ne serait pas celui de l’opinion publique majoritaire?  Et pourtant cette justice représente la collectivité et les lois que celle-ci s’est données, quoi qu’on en pense. Cette réflexion n’est d’ailleurs pas spécifique à l’Afrique du Sud, elle se pose dans toutes les démocraties. Dès lors que le peuple pense être mieux représenté par des diatribes sur les réseaux sociaux que par le juge, on peut se demander ce qu’il adviendra de l’Etat de droit…

La leçon que j’en tire, c’est qu’on doit se méfier de ses propres mouvements d’humeur. Les déclarations sur les réseaux sociaux quels qu’ils soient ne peuvent pas être considérés comme des déclarations privées, elles peuvent être dupliquées et exportées dans d’autres arènes de discussion et se propager dans la presse.

 

 

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