Happy Heritage Day!

Le dernier week-end de septembre et premier week-end d’automne marque pour nous, pauvres habitants d’un hémisphère nord, le début de cette période douce-amère où les jours raccourcissent, où les feuilles mortes se ramassent au râteau, et où les frimas vont bientôt rallonger les jupes. En Afrique du Sud c’est un des congés les plus populaires. D’ailleurs, mes amis expats inondent depuis samedi leur fils FB de photos d’endroits les plus sublimes les uns que les autres où ils sont partis pour le week-end prolongé. Safaris dans une des nombreuses réserves, exploration des montagnes du Lesotho, randonnée dans le Drakensberg ou sur la Montagne de la Table, c’est le printemps  au bout de l’Afrique. On y fête “Heritage Day”, l’un des premiers congés créés dans ‘la nouvelle Afrique du Sud’ par le gouvernement de l’ANC: pour célébrer dignement tous les héritages et traditions culturels de la toute nouvelle ‘nation arc-en-ciel’.

Le jour choisi, le 24 septembre, marquait jusqu’en 1994 pour les zoulous la célébration du guerrier le plus remarquable de leur histoire, le roi Shaka. Shaka,c’est le créateur de la tribu des amaZulus (fils du ciel), unifiant par la lance et la terreur des peuples jusqu’alors divisés. C’est un peu le Napoléon des zoulous, mais un Napoléon qui aurait eu pour habitude d’éliminer ses concurrents (dès qu’un guerrier devenait trop puissant, il l’expédiait rejoindre ses ancêtres) et ses héritiers (mâles) pour éviter les mauvaises surprises*. Un type pas très recommandable en quelque sorte mais qui a donné son nom à l’aéroport de Durban et est révéré par une partie de la population.

L’objectif de ce jour férié n’est pas uniquement de donner l’occasion aux sud-africains les plus favorisés de profiter du premier pont de la belle saison (et oui, ce n’est pas une tradition uniquement française!) et d’aller donc se mettre au vert sous un soleil reprenant de la vigueur. Dans les écoles, les entreprises, les gens sont encouragés à venir, autour d’Heritage Day, dans un costume, ou avec des accessoires, rappelant sa culture d’origine, dans une société où toutes ont/auraient désormais autant droit de cité. Ainsi, c’est assez amusant de se promener dans Sandton, la veille d’Heritage Day et de voir se côtoyer des coiffes aux couleurs vives, jupes et colliers en perles zouloues, des couvertures sotho, des ceintures et des tour de cou ndébélé, et autres accessoires surprenants dans ce lieu où prédominent plutôt les tailleurs de couleurs sombres le reste de l’année. L’objectif est de célébrer (toutes) les cultures sud-africaines dans leur diversité, et leur égale dignité. Les non sud-africains peuvent aussi venir au bureau avec un chapeau chinois ou tyrolien, un béret basque, un canotier, un ao-dai ou un boubou…

De fait cette journée met en évidence le fait que la norme vestimentaire dans la vie quotidienne est massivement occidentale. Mises à part quelques notes folkloriques, l’accoutrement des personnes d’origine occidentale ce jour-là diffère peu de celui des autres jours. Une sud-africaine d’origine anglaise mariée à un afrikaner me résumait ainsi le dilemme de sa fille adolescente: quelle tenue arborer pour Heritage Day en remplacement de l’uniforme règlementaire de son école? Le jersey des Springboks? Pas franchement différent de la tenue de week-end des fans de rugby, le costume puritain des boers du Grand Trek? Outre le manque de praticité de l’ensemble, les manifestations de fierté afrikaner sont toujours sujettes à caution et pourraient laisser supposer une nostalgie de l’apartheid de mauvais aloi…

Heritage Day donne de la visibilité à l’héritage africain, si longtemps étouffé pendant l’apartheid, j’en ai parlé ici. Mais dans quelle mesure sert-il à la réconciliation des communautés? A leur envie de former une seule nation? Leur permet t’il de réactiver une envie de vivre ensemble et de construire une société plus juste pour tous? Mettre l’accent sur le respect des particularités des traditions de chacun n’est-ce pas renforcer les divisions?

C’est un programme louable et compliqué que de célébrer l’unité dans la diversité, de fusionner sans effacer, de laisser cohabiter les richesses culturelles de tous sans risquer la sécession. C’est aussi un programme trop ambitieux pour se décliner un seul jour dans l’année. Dans l’ Afrique du Sud contemporaine des individus et des collectifs, notamment dans la société civile s’y essayent et font émerger des initiatives merveilleuses qui construisent des ponts entre les sud-africains. Des artistes avec humour ou poésie essayent de bricoler une projection de ce que pourrait être la nouvelle Afrique du Sud, comme celui qui a fait recouvrir de perles (artisanat vernaculaire) ce véhicule blindé symbole de la brutalité du régime précédent dans les townships, comme Nandipha Mntambo plasticienne/sculptrice déjà évoquée dans ce blog.

Sur ce, je vous laisse avec une vidéo trouvée sur Twitter ce matin, prise vraisemblablement dans le vieux “central business district” de Johannesburg et qui, je l’espère, n’est pas une allégorie de la réconciliation sud-africaine…

  • Cf le roman éponyme de Thomas Mofolo
Advertisements

Tu seras un homme mon fils…

L’actualité du week-end dernier étant consacrée à la Journée Internationale de lutte contre la violence faite aux femmes, mon goût pour la contradiction m’a dicté d’aller creuser la question de construction de la masculinité via les écoles d’initiation. Saviez-vous que l’Afrique du Sud est probablement le pays où il y a le plus d’hommes en attente de greffe du pénis? Curieuse statistique n’est-ce pas? Mais pourquoi donc?

Il se trouve que le Mail & Guardian a consacré dans son numéro du 24 novembre un article sur les mutilations génitales dans le cadre des circoncisions rituelles d’accession à l’âge adulte des mâles Xhosa. Ce type d’article est hélas récurrent dans les médias sud-africains, tant les conséquences des écoles d’initiations peuvent être dramatiques et traumatisantes pour certains des participants.

En effet, chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Xhosa, Sotho ou Hlubi, entre 16 et 26 ans fréquentent les écoles d’initiation (soit en hiver, au mois de juillet, soit en plein été au mois de janvier). Ils y restent entre deux et quatre semaines durant lesquelles, il seront soumis à des enseignements sur les devoirs des hommes et des rituels qui feront d’eux des hommes à part entière.

La vidéo ci-après réalisée par un jeune Xhosa explique le déroulement de la période d’initiation et ses principes.

Parmi ces rituels, celui qui symbolise l’accession à la masculinité chez les Xhosa est l’ablation du prépuce par un guérisseur traditionnel. Un rite effectué sans anesthésie à l’aide d’une lame de rasoir ou d’un autre objet tranchant. Chaque année, des dizaines de morts sont à déplorer dans les écoles d’initiations. Des chiffres font état de 153 morts pour la saison 2012/2013 et 1865 entre 2008 et 2012.  Ces morts ne sont pas toutes imputables à la circoncision, certains meurent de déshydratation ou de froid, mais un certain nombre sont dues à des septicémies contractées suite à l’opération. D’autres garçons plus chanceux(sic) , ne perdent que leur pénis. Sans doute une des raisons pour lesquelles la médecine sud-africaine a effectué deux des trois premières greffes de pénis au monde…

Cette année la commission pour les droits culturels religieux et linguistiques de la province du Gauteng a décidé de ne pas autoriser la saison d’initiation pour prendre le temps de trouver une solution pour rendre les écoles d’initiation plus sûres pour la santé des participants, et pour couper court aussi à certaines dérives délinquantes. En effet certaines écoles d’initiation, déviant de leur vocation initiale, c’est à dire inculquer aux jeunes hommes une moralité conforme aux traditions et les rendre aptes à leur futures responsabilités de chefs de famille, de médiateur avec la communauté et les ancêtres etc., ont imaginé de remplacer les épreuves de brousse par des écoles de gangstérisme. Ces écoles d’initiations développent des rivalités qui mènent à des affrontements. Dans certaines, les participants devaient gagner leur statut d’initié en commettant des crimes et des délits, qui vont des menus larcins aux viols.

Certaines provinces comme le Western Cape, le Limpopo et le Mpumalanga encadrent fortement les pratiques et ont réussi à former les guérisseurs/infirmiers traditionnels chargés des circoncisions, à leur proposer des interlocuteurs en cas de questions, de problèmes. La province du Western Cape en particulier surveille les incidents dans les “écoles”. Mais les parents ou les jeunes gens ne sont pas nécessairement informés de la fiabilité de certaines écoles, ils ne savent pas forcément si les soigneurs/infirmiers traditionnels ont été briefés sur comment minimiser les risques de leur pratiques. Les gardiens de la tradition refusent la circoncision médicale qui serait effectuée par des professionnels en dehors de l’école d’initiation car celle-ci ne performerait pas la même fonction dans le rite de passage.

Malgré les risques et les accidents, peu de familles renoncent à envoyer leurs adolescents en “initiation school” et peu de jeunes gens les refusent. Passé un certain âge, ne pas avoir été initié pour un jeune homme devient un vrai problème dans sa communauté et sa famille. Ne pas être circoncis c’est rester un petit garçon aux yeux de sa communauté. La circoncision dans le bush ou sur la montagne, avec des lames de rasoir ou des coupe-choux plus ou moins bien aiguisés est le symbole de l’accession à l’âge d’homme. Celui qui ne pleure pas montre qu’il a renoncé à l’enfance. Cette cérémonie marque au point que Nelson Mandela y fait allusion dans ses mémoires, et que l’artiste sud-africain Colbert Mashile a fait de la réflexion sur traditions et culture un des thèmes de son travail.

Les milliers de morts ou mutilés du fait de la persistance de ces coutumes posent l’éventualité de la suppression pure et simple de ces pratiques. Comme le mentionne un des interviewés de l’article du Mail & Guardian, membre de la commission de réflexion sur les écoles d’initiation, on peut s’interroger sur le bien fondé d’une pratique culturelle lorsque sa réalisation met en danger des individus, et qu’elle se traduit par des morts ou des mutilations.

Une loi interdisant les écoles d’initiation serait théoriquement possible, mais elle contreviendrait à la non discrimination du fait de la culture inscrite dans la constitution sud-africaine. Un des rois Xhosa a d’ailleurs violemment critiqué qu’on puisse évoquer l’éventualité de mettre fin à une pratique millénaire. Un défenseur souligne qu’en supprimant l’initiation, on rendrait celle-ci clandestine car les communautés n’y renonceraient pas et qu’on augmenterait le risque d’accidents. La solution serait donc dans un contrôle accru, et dans le financement par l’assurance santé publique des greffes de pénis.

Cette nouvelle controverse illustre bien les tendances shizophrènes de l’exemplaire constitution du pays. Le respect des cultures d’origine est un des piliers de la nouvelle Afrique du Sud. Cependant certains aspects culturels peuvent mettre en danger des vies, attenter gravement à l’identité des personnes. Le jeune homme interviewé par le Mail & Guardian n’a plus de pénis depuis une dizaine d’années, ce qui ne fait pas qu’entraver sa vie sexuelle et reproductive mais a des conséquences quotidiennes invalidantes.

Un aspect moins évoqué de ses écoles d’initiation est le fait qu’elle perpétue des rôles très genrés qui renforcent le pouvoir patriarcal au sein des familles, et excluent d’emblée les femmes comme dépositaires de toute propriété, pouvoir de décision sur les grands évènements concernant la communauté (les conseils de village sont masculins, la médiation avec les ancêtres est masculine). Pour des garçons dont l’orientation sexuelle ne serait pas l’hétérosexualité, les écoles d’initiations présentent un risque, avec des “mesures correctives” visant à reprogrammer les préférences sexuelles. Un film abordant le thème de l’homosexualité dans les écoles d’initiation “Inxeba” qui a été choisi pour représenter l’Afrique du Sud aux Oscars a été interdit de diffusion à Port Elizabeth, suite à l’intervention d’un roi Xhosa qui en trouvait le thème insupportable et insultant pour son peuple.

La construction de la masculinité en Afrique du Sud est une vraie question lorsqu’on voit l’ampleur des violences faites aux femmes et l’intolérance homophobe de certaines parties de la société. C’est aussi un thème récurrent du travail très intéressant de Hudzanai Chiurai, artiste zimbabwéen très éclectique dont j’ai piqué quelques oeuvres exposées au Zeitz Mocaa pour illustrer cet article. Comment produire une masculinité non toxique (et pas seulement pour les femmes)? Est-il possible de travailler sans heurter les communautés traditionnelles? Un défi que le gouvernement, empêtré dans sa cuisine pré-électorale n’est pas vraiment près de relever…

Masculinités.jpg