Mémoire d’un crime…

Je l’ai déjà écrit sur ce blog, la littérature est une excellente façon de rendre compte de la réalité d’un pays, surtout quand, comme au Zimbabwe, la presse n’a pas vraiment droit de cité.  Les journaux sont tellement muselés que leur principale valeur ajoutée est de trouver des légendes originales aux photos (probablement) fournies par les hommes forts du régime. Il est vrai que ces derniers mois, la démission de Robert Mugabe et la disgrâce de ses proches ont permis de varier les approches avec quelques photos et commentaires peu amènes sur l’ex-première dame, mais ne comptez pas sur les organes de presse ayant pignon sur rue à Harare pour vous apprendre quoi que ce soit sur la situation du pays.

Petina Gappah, dont je vous ai déjà parlé, est certainement l’une des auteures zimbabwéennes à suivre. Dans ses romans et nouvelles, elle nous donne à voir, par petites touches, différentes facettes de la réalité de ce pays engoncé dans le népotisme et la corruption.

La narratrice du roman est une jeune femme albinos prénommée Memory (Mémoire), attendant la mort dans le quartier de sécurité de la prison d’Harare. Elle a été condamnée pour l’assassinat de son père adoptif, Lloyd, zimbabwéen d’origine anglaise. Memory se raconte dans des carnets destinés à la représentante d’une association des droits humains locale qui s’est émue de son sort. Elle remonte le fil du temps jusqu’à son enfance, dans un township d’Harare, puis raconte son adolescence après que Lloyd l’ait recueillie dans des conditions mystérieuses, et enfin sa vie dans la prison, attendant une mort aussi improbable qu’une grâce présidentielle.

Les trois temps entremêlés du roman permettent d’explorer trois mondes qui se côtoient et dont elle n’aurait pu/dû connaître qu’un. L’astucieux montage narratif amène le lecteur à traverser la société zimbabwéenne dans trois des ses composantes, township, quartier bourgeois, prison. Memory naît dans une famille pauvre et nombreuse. La mère est atteinte d’un mal mystérieux. Elle passe son temps à courir les églises et les guérisseurs pour débarrasser Memory de son albinisme qu’elle attribue au résultat d’une pratique de sorcellerie. La fratrie est décimée peu à peu par le malheur. Un jour de son adolescence, sans explication, Memory est confiée à Lloyd, qu’elle n’a jamais vu, qui lui donnera un toit et une éducation dans une bonne institution privée de la capitale, puis à l’université en Angleterre.  Revisitant ses souvenirs, Memory découvre le pouvoir magique de l’écriture pour réparer son être et comprendre enfin son histoire.

Le roman s’articule autour de deux personnages attachants, Memory et Lloyd, mais s’attarde aussi sur des personnages secondaires, les familles des deux protagonistes, les détenues ou les gardiennes de prison qui reflètent les différents mondes dans lesquels ils vivent.

C’est un beau roman sur la vie de township, les traditions, la différence, les secrets de famille. Memory et Lloyd sont réunis par leur place à part dans leur famille d’origine. Le roman s’interroge également sur la justice dans un pays où l’inflation a gangrené une partie de la vie quotidienne. Les moyens de rendre la justice sont dérisoires, le procès est bâclé, aucune autopsie ne sera faite pour déterminer les causes de la mort de Lloyd. La condamnation de Memory n’a aucune chance d’être exécutée, le dernier bourreau ayant démissionné il y a des années, et n’ayant jamais été remplacé faute de candidats (véridique!). Il faut dire que le travail n’est guère enthousiasmant et que l’état de fonctionnaire dans un Etat en faillite n’a rien de réjouissant. Seuls les garants de l’ordre, militaires et les policiers sont payés à l’heure, les autres, enseignants, infirmières, gardiens de prisons, ont souvent d’autres sources de revenus pour joindre les deux bouts. Les gardiennes de la prison des femmes conservent à leur profit, protections hygiéniques, PQ, savon, et aliments destinés aux détenues, qui n’en voient la couleur qu’avant les (rares) inspections.

Bien que situé dans le pays voisin, ce roman résonne avec beaucoup de choses vues ou entendues ici. Les frontières tracées par les colonisateurs n’ont pas plus de sens ici que dans le reste du continent. L’auteure revient, comme dans ses nouvelles, sur le poids de la religion, de la bigoterie, des croyances dans la société zimbabwéenne, une dimension très présente également en Afrique du Sud. La défaillance des services de l’Etat, si elle n’est pas aussi avancée ici qu’au Zimbabwe est cependant problématique. L’an dernier, les employés de la morgue de Johannesburg avaient fait grève pour cause de manque de moyens. En effet, dans cette ville où le niveau de morts non naturelles est assez élevé, les pathologistes n’étaient pas en nombre suffisant pour effectuer les autopsies et avaient souvent recours à des brancardiers (!) ou autres employés pour pouvoir signer les certificats de décès et délivrer les corps aux familles endeuillées… La description de la différence entre townships et quartiers bourgeois d’Harare rappelle étonnamment la division socio-raciale/spatiale des villes sud-africaines.

Dans ce roman, Petina Gappah confirme sa position d’observatrice sans concessions de la société zimbabwéenne, de l’histoire de son jeune pays, comme elle l’exprime dans l’extrait suivant:

“what life has been in the last thirty years, (…) the immense contradictions that make up that country – national unity achieved through the massacres in the south, discrimination against the white people whose olympic victories form an integral part of the nation self-declared successes, the multiplicity of laws that guarantee women equality and a culture that ensures that they remain subservient” p 78

Elle tient finalement avec panache un rôle d’archiviste, de conservatrice de la mémoire d’un pays où les historiens ne peuvent faire librement leur travail.

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