Bonne chance monsieur le Président !

Alors c’est fait. Voici presque deux semaines que le rusé Jacob (Zuma), après avoir convoqué des journalistes de la SABC pour leur dire son incompréhension vis à vis de la demande qui lui avait été faite par les instances dirigeantes de l’ANC a fini par se rendre à l’évidence. Il a présenté sa démission aux instances dirigeantes de l’ANC. Le mercredi 14 février 2018 aux alentours de 22 heures, prenait fin l’ère de Jacob Zuma à la tête de la république d’Afrique du Sud. Moins hésitant que son voisin d’outre-Limpopo, le président Zuma après avoir tenté de négocier un préavis, s’est rendu à l’évidence, il valait mieux capituler que subir l’affront d’une huitième motion de défiance au parlement, présentée, pour la première fois par son propre parti: l’ANC. Le matin les faucons de la police avaient perquisitionné le manoir abritant la famille Gupta et des rumeurs d’arrestation des frères Gupta et de Duduzane Zuma, fils chéri du président et affidé des Gupta, avaient commencé à se répandre (bien que totalement infondées).

La fin des “Zupta” aura été à l’image du dernier mandat de Zuma: rocambolesque. Tenant en haleine le pays entier pendant deux semaines, le feuilleton, avec sa fin abrupte, a sevré brutalement tous les amateurs de suspense. Pas de “cliffhanger”, de menaces voilées, de promesses de révélations sensationnelles. Pas de petite phrase mémorable, juste un banal communiqué, « pour le bien du parti ». Dans la foulée, Cyril Ramaphosa a prêté serment et a pu prononcer le très attendu #SONA2018 dans un parlement apaisé. Le début du mandat du président Ramaphosa se présente plutôt sous des auspices favorables, le cours du Rand s’est affermi, les acteurs économiques ont opiné du chef.

Sa communication est sans faute, très inspirée des standards imposés par la présidence Obama. Photos dans les journaux le montrant, jeune étoile montante de la politique africaine, aux côtés de Madiba en 1994, diffusion sur les réseaux sociaux de selfies avec des joggers sur la promenade de Sea Point à Mouille Point le matin au lever du jour, marche contre l’obésité et la malbouffe dans un township, incitant les habitants à marcher plus. L’ANC se rengorge de la bonne tenue du Rand et de l’unité retrouvée. La DA (Democratic Alliance) principal parti d’opposition ronge son frein, pas vraiment d’aspérités à mettre en évidence pour reprendre la parole. Le pays n’a d’yeux que pour “Cyril”, cet ex-jeune syndicaliste devenu l’un des principaux négociateurs/artisans de la CODESA (convention qui donna naissance  à l’exemplaire constitution de la nouvelle Afrique du Sud), puis converti en Black Diamond, rendu multi-millionnaire grâce aux politiques de redistribution du capital des entreprises sud-africaines au sortir de l’apartheid…

Ramaphosa rassure Clifton (banlieue chic du Cap où il réside: vue imprenable sur l’Atlantique et immobilier le plus cher de tout le pays) et Sandton (siège du Johannesburg Stock Exchange). Il a aussi l’assentiment de tous ses compatriotes qui n’envisagent pas de voter pour un autre parti que l’ANC. Dans ce pays où le respect des anciens est une valeur cardinale, on ne peut se détourner de la main qui vous a libérée, même au prétexte qu’elle ressemble de plus en plus à un croc de boucher. Beaucoup de sud-africains “ordinaires” montrent un regain d’enthousiasme pour leur pays depuis l’éviction de Zuma. C’est tout juste si l’on entend, dans ce concert de louanges et de proclamations d’optimisme, les bémols de l’EFF qui soupçonne fortement le nouveau président d’avoir beaucoup encouragé l’intervention musclée de la police à Marikana en Août 2012 (il avait fait partie du conseil d’administration de la société propriétaire de la mine).

Après neuf ans de pillages des caisses de l’Etat et des entreprises para-publiques, de détérioration gravissime des services publics, d’augmentation dramatiques des inégalités, on a envie d’y croire. Il serait bon de voir le pays reprendre espoir et offrir à sa jeunesse la promesse d’un avenir qui porte moins les traces de l’héritage de l’apartheid, redonner l’espoir aux townships et aux zones rurales les plus oubliées.

L’un des piliers de la construction de la nouvelle “nouvelle Afrique du Sud” serait l’abandon de la culture d’impunité grévant à la fois les services publics, les entreprises para-publiques, et l’élite économique. La comparution des “Zupta” devant une cour de justice et leur condamnation pour leurs pratiques d’extorsion serait une bonne première étape, mais une partie des acteurs a fui le pays. Et ils ont les moyens de vivre sans encombre dans des contrées ne possédant pas de convention d’extradition avec l’Afrique du Sud. La condamnation des principaux responsables des désastres d’Eskom, de Sassa, et de Life Esidimeni, montrerait à la Nation qu’être à un poste de pouvoir comporte une part de responsabilité que l’on ne peut contourner. Le comportement d’un Brian Molefe, complice des Gupta dans le coulage d’Eskom de Qedani Mahlangu, responsable des services de santé dans le Gauteng, ne peuvent plus être admis comme inévitables et rester sans sanction.

Les têtes doivent tomber à tous les niveaux, celui des responsables politiques (et la composition des responsabilités au sein des commissions de l’ANC sera un bon signe de la résolution à changer les moyens de faire de la politique), celui des responsables des entreprises étatiques qui on facilité la corruption, celle des fonctionnaires locaux qui jouent sur la culture de l’impunité: les directeurs d’hôpitaux qui volent dans la caisse, les professeurs de lycée qui échangent notes contre prestations sexuelles, les policiers qui se font un plaisir d’accepter un règlement des amendes “on the spot” (NDRL: c’est à dire dans leur poche). Mais il faut aussi s’intéresser aux liens consanguins dans le secteur économique privé, où des scandales comme celui de Steinhoff, ou comme celui qui a affecté Mc Kinsey, KPMG, SAP et d’autres multinationales, montrent que la collusion et l’entre-soi mènent souvent à des abus. Dans le cas de Steinhoff, la malhonnêteté du management est sans doute en cause, mais le manque de diversité de l’élite du business sud-africain (pour la plupart passés par les mêmes lycées privés chics et les filières de “chartered accounting” de UCT ou de Wits), a favorisé le manque de réactivité (voire la complicité) des commissaires aux comptes de l’entreprise et des membres du conseil d’administration. En attendant l’une des victimes collatérales de la dernière affaire financière sud-africaine risque d’être le fond de pension des fonctionnaires sud-africains…

Bonne chance donc monsieur le Président Ramaphosa, je vous souhaite de réussir à remettre ce pays sur une trajectoire qui donne leurs chances à tous les sud-africains et à ceux qui ont choisi de vivre dans ce merveilleux pays. Et comme le murmurait l’esclave qui tenait la couronne de laurier à l’oreille du général vainqueur auquel Rome faisait un triomphe: “souvenez-vous que vous êtes un homme” et j’ajouterais même que “la roche Tarpéienne est près du Capitole”.

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Molefe, Mo le fait pas?

Le dernier hashtag à la mode sur les réseaux sociaux sud-africains ces deux dernières semaines, c’est #lifeofbrian . On y trouve un nombre de tweets souvent assez comique sur une situation politique qui n’incline pas à la mélancolie…

Nous avons laissé Brian Molefe, en novembre dernier, après la publication du rapport sur la “State Capture”, pleurant en conférence de presse, et inventant un “shebeen” à Saxonwold (lieu de résidence des Gupta) où il aurait passé du temps, à l’insu de sa femme. Un peu éclaboussé par le scandale, il décidait quelques jours après la parution du rapport, de donner sa démission, pour ne pas nuire à la réputation et au bon fonctionnement d’Eskom (également surnommée Eishkom), la compagnie publique d’électricité. Cette attitude avait été saluée comme un exemple de responsabilité, dans un pays qui n’y est guère habitué (relire les précédents posts).

 

En janvier dernier, Brian Molefe refaisait parler de lui alors que l’ANC du North West était en ébullition puisque Papa Zuma avait demandé à un des parlementaires de cette province de démissionner pour laisser sa place au pauvre Brian, privé de moyen de subsistance depuis sa démission (enfin presque puisqu’il devait toucher comme bonus de départ 30 millions de rands comme retraite anticipée). Brian devint donc parlementaire, et nombre de pronostiqueurs se virent fort surpris lorsqu’il ne décrocha pas le ministère des finances au moment du houleux remaniement qui coûta son poste à Pravin Gordhan et précipita la dette de l’Etat sud-africain au statut de junk bond. Quelques cadres de l’ANC auraient émis (pour une fois) quelques réserves.

Voilà donc Brian Molefe, prêtant serment devant Mbaleka Mbete, numéro un du parlement en janvier, frais et dispo comme un écolier lors de la rentrée des classes. Tout semble rentré dans l’ordre quand soudain, le 12 mai dernier, nouveau coup de théâtre, Brian Molefe démissionne du parlement pour reprendre sa place chez Eskom, tranquille, comme si rien ne s’était passé. La nouvelle ne passe pas inaperçue. Quelles mouches ont piqué Brian et ses amis du conseils d’administration de la compagnie d’électricité? Quel sont les motifs d’un tel revirement? Monsieur de la Rochefoucauld (non pas Maxime, l’autre!) l’avait bien dit: “c’est l’intérêt qui guide le monde”. Tout est (bien sûr) une histoire de gros sous…

Parmi les explications successives et embrouillées de Brian, d’Eishkom et de Lynn Brown, ministre des entreprises publiques, quelques pistes. Brian Molefe avait démissionné, pour “ne pas nuire à la gouvernance” de l’entreprise publique, pensant faire jouer la clause de retraite anticipée qui lui assurait un versement confortable de 30 millions de rands (environ 2 millions d’Euros) malgré les seulement dix-huit mois qu’il avait passé à la tête de l’entreprise publique. Las. Il n’avait pas assez bien lu son contrat. Il ne remplissait pas les conditions d’âge pour la retraite anticipée. Brian n’entendait pas pour autant renoncer au pactole (sans blague: honnête et fauché, c’est pas franchement une position enviable dans ce pays).

Il a donc engagé des discussions avec le conseil d’administration, qui avait justement du mal à le remplacer, bien qu’ayant rendu publique (comme exigé par la loi) la vacance de poste et recherché activement un successeur. Le faisant office de CEO était récemment embourbé dans une affaire de favoritisme, de contrats accordés pour une somme dépassant le milliard (!) de rands à un société dont il ignorait que sa belle-fille était mandataire sociale. Bref, début mai, les discussions aboutissent à la démission surprise du Parlement et, le 15 mai à la réinstallation de Molefe dans le fauteuil qu’il avait quitté six mois auparavant. Il est accueilli en véritable rock star au siège d’Eish!kom  lors de son retour… Vous imaginez Jean-Bernard Levy qui serait allé faire un tour ailleurs pendant six mois, accueilli comme ça Avenue de Wagram?

Malheureusement pour lui, ce retour au bercail n’est pas passé inaperçu. La ministre Lynn Brown a été convoquée à Luthuli House (le siège de l’ANC) pour s’expliquer devant les autorités du Parti sur cette décision, qui si elle arrange les affaires de Zuma et de ses amis Gupta, notamment sur le deal portant sur la construction d’une centrale nucléaire a rencontré des réticences chez les non guptaphiles. L’opposition a déposé le 15 mai devant la Haute Cour de justice du Gauteng une interdiction du retour de Molefe aux manettes d’Eskom. La ministre des entreprises publiques a vaguement toussé que, comme le package départ anticipé à la retraite ne fonctionnait pas, il était bien moins coûteux pour l’entreprise publique de réinstituer l’impétrant que de lui payer, sur les deniers de l’entreprise (puisque le fond de pension avait refusé la demande) les 30 millions de rands auxquels il estimait avoir droit. Cette explication n’étant pas suffisante, l’impétrant ajoutait qu’en fait, il n’avait pas vraiment démissionné, mais pris des congés sans solde. Congés pendant lesquels, bien sûr, il avait trouvé amusant de se faire nommer au parlement. L’ennui c’est qu’on ne peut pas être à la fois parlementaire et détenir un poste dans une société publique… Bref un imbroglio qui a connu un nouvel épisode hier (le 23 mai) en attendant la décision de la Haute Cour, avec une commission parlementaire ad hoc réunie pour entendre les explications de la ministre très surprise par le niveau d’hostilité rencontré par cette décision… Inutile de dire que la ministre n’a pas convaincu ses contradicteurs, au premier rang desquels l’ex-ministre des finances Pravin Gordhan, du bien fondé de sa décision.

Seul l’avenir (et la Haute Cour) nous dira si Brian Molefe peut légalement reprendre le chemin de son bureau (et prétendre aux gratifications salariales qui vont avec). On n’est pas à l’abri d’un énième retournement de situation, mais les tensions au sein de l’ANC et les passes d’armes pour la succession de uBaba Zuma laissent présager une fin d’année agitée…

“Donc, voici l’hiver de notre déplaisir”*

Nous avons donc laissé le rusé Jacob la semaine dernière, après un remaniement nocturne signant la mainmise du clan Zuma sur les ressources de l’Etat sud-africain sous couvert de “radical economic transformation”. Où-en-est-on dix jours après? Comment ont réagi les sud-africains et quelles sont les prochaines étapes? Il semble ici qu’on se prépare à un “winter of discontent” comme l’écrivait joliment Shakespeare dans la scène d’ouverture Richard III. Et les épisodes politiques à venir n’auront rien à envier à la plus noire des tragédies du Barde… Car Zuma ne se rendra pas sans livrer bataille, s’il faut lui reconnaître une qualité, en plus de la ruse, c’est celle de l’opiniâtreté.

Reprenons la chronologie des derniers jours:

29 mars: à l’issue des funérailles d’Ahmed Kathrada, “uncle Kathy”, vétéran vénéré de la lutte contre l’apartheid et compagnon de prison de Mandela, Zuma révoque son ministre des finances et remanie son gouvernement en y conservant uniquement des fidèles. Les non-sanctions de Bathabile Dlamini, responsable de la gestion catastrophique des “social grants” et de Nomvula Mokonyane, ministre des “water & sanitation”, dont le ministère affiche un taux d’échec de gestion de la ressource et un taux d’endettement record qui conservent leurs postes sont vues comme des indices du resserrement autour de Zuma d’une équipe qui lui est redevable, malgré le discours sur la “radical economic transformation” pour laquelle le maintien de Gordhan et Jonas aurait été un obstacle.

30 mars: Les partis d’opposition demandent à la numéro un du parlement le vote d’une motion de défiance contre Zuma. Un certain nombre de poids lourds de l’ANC, dont le vice-président Cyril Ramaphosa, le secrétaire général Gwede Mantashe et le trésorier général Zweli Mkhize font entendre leur désaccord avec la décision du président de limoger son ministre des finances. Le SACP, dont est issu Gordhan, le comité d’éthique de l’ANC ainsi que des vétérans demandent à Zuma de démissionner. Les pro-Zuma de l’ANC, notamment les représentants de l’ANCYL (la youth league de l’ANC) et de ANCWYL (la women’s league) montent au créneau pour dire que le moment n’est pas à la dissension mais au regroupement autour du président et fustigent violemment ceux qui expriment des voix discordantes. Pendant le week-end, et au début de la semaine du les concertations se succèdent à l’ANC qui a battu le rappel dans les provinces pour l’occasion. La numéro un de l’assemblée, Baleka Mbete revient en catastrophe de l’étranger où elle était en déplacement pour participer aux débats.

En début de semaine, des opposants à Zuma ont lancé le mot d’ordre (peu suivi) pour un #blackmonday, où les sud-africains sont appelés à s’habiller en noir pour exprimer leur réprobation à la politique de Zuma. Les partis d’opposition annoncent une journée d’arrêt de travail et de manifestations le vendredi 7 avril. Le ministre des finances nouvellement nommé, Malusi Gigaba prenant son poste annonce que le remplacement d’un individu ne peut pas avoir de conséquences économiques immédiates, qu’il faut lui laisser prendre ses marques dans son nouveau poste.

3 avril: la terre tremble à Johannesburg et l’agence de notation Standards & Poor annonce qu’elle dégrade la note souveraine de l’Afrique du Sud qu’elle classe désormais en “junk bond” ce qui va rendre plus difficile à l’Etat sud-Africain les emprunts à l’extérieur pour refinancer sa dette qui ne cesse d’augmenter. Le milieu économique sud-africain exprime son inquiétude.

4 avril: l’agence de notation Moody annonce elle aussi une dégradation de la note de l’Afrique du Sud en “junk bond”. Le compte twitter de la présidence de la république annonce que manifester contre le gouvernement est illégal (sic), les trois dissidents les plus célèbres de l’ANC vont à Canossa et présentent des excuses à Jacob Zuma pour leurs prises de position publiques.

Pendant la semaine, les cérémonies d’hommages rendus à Ahmed Kathrada ont lieu dans tout le pays, qui servent de tribune à Pravin Gordhan qui ne manque pas de rappeler à la tribune la lettre que Kathrada avait envoyée à Zuma l’an passé après le Nkandlagate pour lui demander de démissionner. Les journaux annoncent que le JSE (Johannesburg Stock Exchange) a lancé une enquête pour comprendre les mouvements à la hausse détectés sur les actions de la société Oakbay appartenant aux Gupta quelques heures avant la démission de Gordhan.

Des membres de la famille de Zuma, des affidés comme certains ministres ou la présidente de la compagnie aérienne nationale Dudu Myeni, se relaient pour expliquer à la presse que la dégradation de la note souveraine n’est pas une mauvaise chose, que cela va permettre à l’état sud-africain de renégocier selon ses propres termes, les conditions de son endettement. Visiblement, ils n’ont pas trop suivi ce qui s’est passé en Argentine, en Grèce et dans les pays dont la note de la dette souveraine a été dégradée…  La nouvelle se répand que le deal avec les russes pour la construction d’une centrale nucléaire très coûteuse (mais rapportant des contrats de fournitures intéressants à la famille Gupta) est réactivé, avec des dates de lancement d’appels d’offres déjà programmées.

5 avril: La “speaker” du parlement Baleka Mbete annonce qu’un “vote of no confidence” est planifié pour le mercredi 18 avril accédant à la demande des partis d’opposition.

6 avril: après la cérémonie d’hommage à Ahmed Kathrada en la Cathédrale Saint George du Cap, des organisations de la société civile appellent à occuper les rues de Cape Town autour du Parlement pour dialoguer. Un mouvement similaire a lieu sur Church Square à Pretoria.

7 avril: des dizaines de milliers de sud-africains défilent notamment dans les rues du Cap de Johannesburg et de Pretoria pour clamer leur opposition à Zuma. Des sud-africains de Londres se sont également rassemblés sous le même mot d’ordre sur Trafalgar Square. Le DA a finalement renoncé à marcher sur le siège de l’ANC Luthuli House dans le centre de Johannesburg pour demander la démission de Zuma, les jeunes de l’ANC ayant menacé de représailles les manifestants qui oseraient s’approcher. Des démonstrations pacifiques ont lieu un peu partout certains manifestants allant jusqu’à se poster devant la demeure des Gupta à Saxonwold, faubourg huppé de Johannesburg. Les Gupta peu à l’aise se feront même livrer un véhicule blindé militaire pour pouvoir se protéger… L’ampleur du mouvement n’est pas suffisante pour enclencher quelque réaction. Malgré la brève apparition de l’archevêque Desmond Tutu au côté des manifestants au Cap, la revendication du rassemblement d’une partie très large de la population n’est pour l’instant pas vérifiée.

Forts de la réussite de ce premier test, les organisateurs ont lancé un nouveau mot d’ordre pour le mercredi 12 avril. Une occasion de voir si le mouvement prend et se renforce, et réussi à fédérer au delà des organisations initiales, ce qui est loin d’être acquis.

Le clivage racial se fait encore sentir et des opposants à Zuma n’ont pas voulu se joindre à un mouvement qu’ils percevaient comme mené par des blancs des classes moyennes et supérieures. Les commentaires sur les réseaux sociaux mentionnent notamment le manque de réactivité de la population blanche, prompte à prendre la rue lorsqu’on touche à son pouvoir économique, mais qu’on n’a pas vu se mobiliser lors des évènements de Marikana ou contre d’autres injustices qui touchent en majorité la population pauvre noire.

Les funérailles et hommages aux héros de la libération font l’objet de joutes entre les différentes factions de l’ANC. Pravin Gordhan et Mcebisi Jonas ont été hués et empêchés de s’exprimer par des membres de l’ANCYL lors d’un hommage rendu à Durban à “Uncle Kathy”. Embêté par les démonstrations et le fait qu’elles n’aient pas été totalement anecdotiques, le président Zuma a trouvé hier la parade, lors de son discours en hommage à Chris Hani, leader du parti communiste sud-africain assassiné en 1993, dénonçant des manifestations racistes, où des nombreux panneaux auraient comparé Zuma à un singe.

L’argument du racisme et de la division de la nation arc-en-ciel selon des lignes raciales est l’argument final auquel le président Zuma a affaire en dernier recours. Soufflant sur des braises mal éteintes. Des jeunes de l’ANCYL ont récemment mis en cause la légitimité de Barbara Hogan ancienne membre de la branche armée de l’ANC clandestine et ancienne ministre et veuve d’uncle Kathy, de s’exprimer, sous prétexte qu’elle était blanche et donc raciste. Certaines sources laissent entendre que les Gupta auraient loué les services d’une agence de Public Relations londonienne, Bell Pottinger pour attiser le feu de la discorde raciale. Ce sont les services de cette agence qui auraient concocté la campagne contre le “white monopoly capital” en octobre dernier, cet élément de langage apparaissant soudainement dans le débat public et relayé par des comptes twitter nouvellement créés.

Les semaines qui viennent s’annoncent donc intéressantes, au delà de la menace de “dérive à la zimbabwéenne” déclinée à l’envi dans les commentaires économico-politiques. Ce qui est sûr c’est que la démocratie sud-africaine connaît là son épreuve la plus sérieuse depuis l’accession de Mandela au pouvoir et que l’ANC va devoir choisir entre la soumission entière à la volonté de domination (et d’accaparement) d’un chef ou le respect de l’héritage de Mandela et de ses compagnons, et leur rêve de construction d’une société multi-raciale plus juste. La bataille qu’a engagée le parti très minoritaire UDM auprès de la cour constitutionnelle pour l’obtention du vote à bulletin secret  le 18 avril est un épisode important, comme le sera la manifestation du 12 avril.

Mais on ne doit pas s’attendre à ce que Zuma se rende sans livrer une bataille pour laquelle il s’est révélé jusqu’à présent fin connaisseur et manipulateur des rouages politiques locaux…

“Je suis déterminé à être un scélérat, et à haïr les frivoles plaisirs de ces jours. J’ai tramé des intrigues, de perfides prologues, grâce à des prophéties d’ivrognes, des libelles et des rêves”… Richard III

*William Shakespeare Richard III “Now is the winter of our discontent”…