“Choisir la césarienne, c’est comme acheter une voiture avec airbag, on peut faire sans, mais c’est plus sûr”… (Devenir mère à Johannesburg, part 10)

J’ai rencontré Victoria via une amie. Victoria est une grande brune de trente-deux ans. C’est la seule des quarante deux jeunes mères que j’ai interviewées qui m’a dit avoir su d’emblée qu’elle souhaitait une césarienne. Les autres femmes interrogées, ont envisagé un accouchement par voie basse jusqu’à ce qu’un évènement, au cours de la grossesse les convainque (via leur obstétricien.ne) que la césarienne deviendrait inévitable. Il y a pourtant toute une catégorie de femmes sud-africaines qui n’envisagent pas d’accoucher autrement que par césarienne. Je me souviens de ce couple de journalistes, rencontré chez des amis me disant: “ah bon, ailleurs on accouche par voie basse? On ne nous a jamais vraiment présenté cette option. Nous avons choisi le moyen le plus sûr pour le bébé et pour la mère”. Victoria me reçoit dans sa maison d’un complexe (groupe de plusieurs maisons identiques avec porte d’accès contrôlée par interphone, d’une ‘enclosure’ (groupe de rues sécurisée, dont l’accès est gardé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un quartier du nord de Sandton. Son bébé a à peine un mois. C’est la helper qui m’ouvre quand je sonne, et m’invite à m’asseoir dans le salon, meublé dans un style contemporain, duo de canapés assortis, éclairé par une bow-window. Victoria allaite son fils dans la ‘nursery’ au premier étage. 

Sur l’un des canapés trône un panier de linge qui trahit la maison abritant un bébé, grenouillères, langes. Sur la coffee table, des beaux livres de photographie, et sur l’étagère, près de la photo de mariage, et de différentes photos posées de Victoria et de son mari le livre de Penelope Leach : “your baby and child”. Victoria descend, confie le nourrisson à la ‘helper’ le temps de notre discussion.

Je n’ai pas vraiment eu de problème pour être enceinte. Nous étions mariés depuis deux ans, nous avions acheté la maison. C’était une grossesse programmée. J’ai surveillé mon ovulation via une application pour smartphone ‘fertility friend’. J’avais arrêté la pilulle six mois auparavant. Lorsque nous avons décidé d’essayer, ça a fonctionné tout de suite. J’ai compris que j’étais enceinte au bout de trois semaines. J’ai pris rendez-vous avec mon gynéco à Parklane. Il m’a recommandé de faire le test pour la trisomie 21. Il a dit qu’il y avait deux options, soit on faisait le test précoce (NIPT), qui coute très cher mais qui nous rassure très vite, soit on attendait un peu plus pour l’autre test, moins cher, mais avec le risque d’avoir à faire des tests complémentaires. Le test précoce coûte 7000 rands (environ 400 euros) et l’assurance n’en remboursait que 20%, mais on a choisi celui-là parce que comme ça on était débarrassé, on n’en parlerait plus jusqu’à la fin de la grossesse. 

On a attendu de savoir que tout allait bien, et puis on a demandé le sexe (elle dit le genre). Je n’aurais pas voulu avoir à avorter, mais mon mari ne voulait pas d’un trisomique. On a eu les résultats trois semaines après le test, parce qu’ils doivent envoyer les prélèvements aux Etats-Unis. Tout allait bien, le bébé allait bien, nous n’avons pas eu à nous disputer sur l’issue de la grossesse. J’ai été très fatiguée pendant les trois premiers mois, et puis après, j’ai eu une grossesse idéale. 

On n’a pas abordé les options d’accouchement avec mon gynéco avant le sixième mois de grossesse. De toutes façons, je savais que je voulais une césarienne. Ma mère a un souvenir tellement traumatisant de son accouchement pour moi, à Rome. Elle a cru mourir, elle a cru que j’allais mourir, elle a vécu un véritable calvaire. Elle habitait en Italie à l’époque (mon père était italien) et ça a été l’enfer. Je n’avais pas envie de vivre une telle expérience. Je n’ai pas changé d’avis, j’ai toujours su que la césarienne était l’option la plus sûre. J’ai une amie dont le bébé a une IMC suite à un accouchement par voie basse. Je voulais vraiment minimiser les risques. Le gynéco m’a dit : “c’est votre décision, moi aussi je préfère la césarienne!”. Je me souviens qu’il a utilisé la métaphore des airbags en voiture: “on peut faire sans, mais il y a moins de chances que les choses tournent mal”. On a décidé de fixer la date à la 36ème semaine. 

Ils ne font pas de césarienne le week-end, et le gynéco ne travaille pas le mercredi. On s’est donc décidé pour le jeudi, comme ça mon mari pouvait prendre le week-end dans la foulée, et puis je savais par des amies que l’anesthésiste du jeudi était très bien. Je suis allée à deux cours organisés par la clinique le samedi matin, qui abordaient le prénatal et le postnatal. J’y ai amené mon mari pourqu’il participe, qu’il sache à quoi s’attendre. C’est surtout la vidéo que j’ai trouvée utile. Le reste n’était pas très détaillé, je n’y retournerai pas pour un second enfant. 

Deux mois avant la naissance, ma mère et ma meilleure amie ont organisé une ‘shower party’. Elles ont préparé un déjeuner, avec des sandwiches et invité une vingtaine d’amies. Ma mère a fait un discours, ma meilleure amie a fait un discours et j’ai été inondée de cadeaux pour le bébé. Des habits, des langes, des couvertures des jouets, des livres de recettes pour bébé, de la déco pour la nurserie que je voulais finir avant qu’il arrive.  

La veille du jour J, je n’ai pas dîné. J’avais rendez-vous à la maternité à 5 heures le lendemain matin. Mon mari était avec moi. L’infirmière a fait tous les examens nécessaires. Puis ma mère et mes beaux-parents sont passés me voir à huit heures du matin, juste avant que je rentre au bloc. On m’a amenée au bloc, on m’a mise sous anesthésie locale. Ils ont demandé à mon mari de mettre des vêtements de bloc. Je tremblais à cause de l’anesthésie. Le gynéco est entré, et je n’ai même pas senti quand ils ont commencé à couper. Ca a pris un petit peu de temps. Ils ont sorti le bébé à huit heures vingt cinq. Je n’ai rien senti. Mon mari était un peu nauséeux à cause du sang. Après quelque temps dans la salle de réveil, on m’a mise dans une chambre privée. J’ai un super souvenir de cette journée. Je n’avais pas mal à cause des anti-douleur, ma famille et ma meilleure amie étaient là, les infirmières étaient super. Le bébé a pris le sein directement alors que nous étions dans la salle de réveil, donc tout allait comme sur des roulettes.

Le lendemain, ça a été une autre paire de manches. J’ai cru que je n’arriverais plus jamais à marché. J’avais tellement mal! J’ai perdu toute dignité. La douleur était tellement intense. La prochaine fois, je ne laisserais pas mes amis venir me voir si tôt à la maternité. C’était vraiment trop difficile à gérer. Ils ont défilé toute la journée, et je n’étais vraiment pas au top de ma forme. J’ai accouché le jeudi et suis rentrée chez moi le dimanche. C’était flippant. Plus d’infirmière à appeler en cas de problème. Je me sentais un peu abandonnée. Ma mère est venue s’installer avec moi pour les deux premières semaines. Après, elle a recommencé à travailler.

Vraiment, j’estime que j’ai eu une grossesse et un accouchement en or. Le seul truc, c’est qu’à cause de ma césarienne, je ne peux pas aller faire les courses, mon assurance m’interdit de conduire ma voiture dans les six semaines suivant la césarienne…

C’est bizarre quand même, quand vous êtes enceinte, tout le monde est gentil avec vous et vous couvre d’attentions. Dès que vous avez accouché, plus personne ne s’occupe de vous, ne vous demande comment vous allez. L’allaitement s’est bien passé. J’avais eu une consultation avec une conseillère en lactation avant la naissance, elle m’a tout bien expliqué, je n’ai jamais eu mal.  J’ai juste un bébé hyper vorace. Il boit toutes les deux heures. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir l’allaiter. A priori quatre ou six mois? Après je dois reprendre mon activité professionnelle…


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Etre sage-femme à Johannesbourg…

Il n’y a heureusement pas que des sages-femmes maltraitantes en Afrique du Sud. Dès le début de ma recherche, j’ai entendu parler de Good Hope. Good Hope est ce qu’on appellerait en France une “maison de naissance”, un lieu où les femmes viennent accoucher sous la supervision de sages-femmes. Good Hope, c’est l’anti 90% de césariennes, c’est la clinique vers laquelle les femmes qui veulent avoir un accouchement naturel se tournent. Certaines des femmes que j’ai interrogées sont arrivées en fin de grossesse à Good Hope après avoir eu un ultimatum de leur obstétricien pour la date de programmation de la césarienne. J’ai décidé d’aller interroger quelques sages-femmes de Good Hope. Thembeka est l’une d’elles. Après avoir repoussé deux fois notre entretien pour cause de cliente en travail, cette pimpante quinquagénaire m’a reçue, entre deux consultations, à son bureau, un bureau aux murs colorés avec derrière elle l’inévitable pêle-mêle de photos, de faire-parts et de cartes de remerciements de jeunes familles. Un beau résumé de ce que pourrait être la nouvelle Afrique du Sud: des mamans et des papas de toutes les couleurs, des bébés fripés arborant toutes les nuances de couleurs de peaux, un peu fatigués et exténués par leur grande aventure…

Je viens d’une petite ville du Eastern Cape, j’ai grandi dans un township de Port Elizabeth. Je me débrouillais bien au lycée. Après mon examen de fin de secondaire, en 1994, je voulais avoir un bon travail, j’ai fait un an de comptabilité, je n’ai pas accroché. J’ai décidé d’être infirmière car j’admirais beaucoup une de mes tantes qui avait choisi cette voie-là. Je me souviens l’avoir vue rentrer du travail dans le township avec sa veste à épaulettes, ça m’avait marquée. Dans la famille c’était quelqu’un dont on parlait avec respect. La première fois que j’ai travaillé dans une maternité, j’ai su que je voulais faire ça, toute ma vie. Je me suis donc spécialisée dans l’obstétrique un an et demi après mon diplôme d’infirmière, et il y a quelques années j’ai fait une formation aux soins néo-natals. J’était bonne dans ce métier. J’aimais aider les femmes et leur tendre leur nouveau-né. Quand tout se passe bien, ce travail, c’est juste d’être en empathie avec la femme, la rassurer, la réconforter. Quand j’ai été diplômée, j’ai commencé à travailler à l’hôpital public, et là j’ai déchanté.

Les gardes s’enchaînaient, on n’était pas assez nombreuses, il fallait se battre pour tout avec l’administration, avoir assez de linge pour tout le monde, le travail était épuisant. J’essayais de faire malgré tout mon boulot le mieux possible, mais c’était de plus en plus dur. Un jour, il y a eu l’incident de trop. J’étais de garde avec une collègue plus âgée qui tenait un “tuck-shop”* pendant la journée, parce qu’avec son salaire d’infirmière, elle n’arrivait pas à joindre les deux bouts. J’avais plusieurs femmes en travail à gérer et je n’y arrivais plus. Elle dormait à poings fermés. Elle faisait souvent ça, et on s’arrangeait. Cette fois-ci, parce que je ne pouvais pas faire autrement, je l’ai réveillée. Je lui ai demandé de suivre une petite jeune femme de dix-sept ans qui attendait son premier bébé, elle était à dilatation complète et il y avait juste à l’assister pour la poussée.

Quand j’ai entendu comment elle la traitait, j’en étais malade. Cela me fait encore mal au ventre rien que d’y penser. Je ne pouvais pas supporter la façon dont elle traitait cette pauvre jeune femme. Elle l’a injuriée, malmenée, je ne pouvais rien faire, j’entendais ça alors que je m’occupais de mes patientes. C’était tellement révoltant que le lendemain matin, j’ai donné ma démission. Je ne pouvais pas rester dans un système où on traite les gens comme ça. Je ne pouvais pas être complice d’une institution où l’on manquer à ce point d’humanité. Cette jeune mère de dix-sept ans, je pense encore à elle parfois, aux coups qu’elle a reçu de ma collègue, et je me sens tellement mal. J’ai décidé d’aller travailler dans le privé, là au moins les conditions seraient meilleures, il y a moins de patientes.

J’ai déménagé à Johannesburg parce que dans l’Eastern Cape, il y avait très peu d’hôpitaux privés à l’époque. J’aurais pu aller au Cap, mais c’est une ville très blanche, le personnel d’encadrement dans les hôpitaux est très raciste. Alors je suis allée à Johannesbourg. Je me suis installée à Soweto et j’ai trouvé un boulot dans une première clinique huppée du centre ville. C’était bizarre, pas très longtemps après la fin de l’apartheid, l’encadrement afrikaner ne faisait aucun effort pour parler une autre langue que l’afrikans. Je suis allée travailler dans une clinique du East Rand. Après ma formation à la néonatalogie, on m’a proposé de ne pas être en première ligne mais d’assister mes collègues lorsqu’il y avait des situations obstétriques compliquées.

Ca marchait plutôt bien, j’étais contente. Ma superviseuse a été très encourageante avec moi. Elle aussi est passionnée par notre métier. Elle me faisait des compliments sur mon travail. Elle trouvait que j’avais un don pour l’obstétrique, qu’on voyait que j’aimais ce métier. C’est elle qui m’a suggéré de m’établir à mon compte. En 2009, elle m’a dit: “tu sais, il y a Good Hope, cette clinique dirigée par des sages-femmes, ce serait plus intéressant pour toi”. J’ai hésité. C’était confortable d’être salariée, les conditions de travail n’étaient pas désagréables, cela me permettait d’envoyer des sous à ma mère qui garde mes enfants dans le Eastern Cape. Pas facile de se lancer quand on est mère célibataire. M’établir à mon compte comportait un certain nombre de risques. Mais en même temps, ce qui me chiffonnait à l’hôpital c’est que c’est toujours l’obstétricien qui a le dernier mot. En tant que sage-femme, même si tu penses qu’une femme peut attendre plus, qu’on pourrait tenter une autre approche, une autre position, si l’obstétricien pense autrement, tu n’as qu’à te taire et exécuter ses décisions. La mère n’a pas son mot à dire non plus.

Ma superviseuse connaissait du monde ici. Elle m’a arrangé un entretien avec la responsable de Good Hope. On s’est bien entendues. Elle m’a proposé de faire d’y faire des gardes en attendant de développer une clientèle suffisamment importante pour gagner ma vie. C’est ce que j’ai fait les premières années. Maintenant, je suis complètement à mon compte. Je suis les grossesses du début à l’accouchement, je reçois les futurs parents ou les mères, je les accompagne pendant les neufs mois, je les assiste au moment de leur accouchement et je fais le suivi à la maison après. Je ne fais pas d’accouchement à domicile, je trouve ça compliqué, et on a ici, à Good Hope, des salles qui permettent de donner une atmosphère très familiale à l’accouchement. L’idée est de proposer une naissance la moins traumatisante possible, en respectant au maximum le choix des parents. Nous avons sur place une échographiste qui fait les examens à 12 semaines, 22 semaines et 36 semaines. Nous avons un.e obstétricien.ne référent.e. C’est lui/elle qui donne le feu vert, à 36 semaines pour un accouchement naturel. Et s’il y a un souci le jour de la naissance, il/elle peut intervenir et effectuer une césarienne.

Ce que j’ai gagné en m’installant à Good Hope? Une certaine autonomie par rapport aux médecins et mon indépendance financière, mais également une histoire très différente avec les parents. Je les écoute tout au long du suivi de grossesse, mais aussi, et c’est une partie que la naissance à l’hôpital a tendance à faire oublier, je vais revoir les femmes chez elles trois fois pendant deux heures dans les dix jours qui suivent la naissance. On parle organisation, sommeil du bébé, allaitement, toutes les petites questions qui tracassent les nouveaux parents. J’en ai même qui me rappellent des mois après. Ce soir à la fin des consultations, je vais revoir une maman qui a accouché il y a six mois. Je l’ai eue au téléphone, je sens qu’elle ne va pas bien. On va en parler.

*Les tuck-shops ou spaza-shops sont des petites boutiques vendant des denrées de base dans les townships