L’infirmière maltraitante dans l’Afrique du Sud post-apartheid (Devenir mère à Johannesburg Part 5 bis)

L’entretien avec Vera dans mon précédent post pose un certain nombre de questions. Mais j’ai préféré vous laisser le lire avant de vous en proposer quelques lignes de commentaire. La première direction est celle du prisme d’interprétation de Vera par rapport à ses compagnes d’hôpital non-blanches. La seconde est celle de l’attitude presque systématiquement maltraitante des infirmières/sages-femmes qui revient très fréquemment dans les récits des femmes ayant donné naissance dans les hôpitaux gouvernementaux.

Une des premières réflexions de lectrices que j’ai eues est qu’en tant que blanche, Vera n’est finalement ni mieux, ni plus mal traitée que ses compagnes noires. C’est vrai, malgré la crainte de Vera d’être stigmatisée du fait d’être une des rares blanches à fréquenter le service, ou son impression que les autres la prennent pour une blanche ratée, ou qu’elle n’aurait pas dû être là (sentiment dont m’a également fait part une autre femme blanche interviewée), on ne peut pas, dans son récit, trouver d’éléments qui fassent penser à une discrimination.

En revanche, ce qui est évident, c’est son indignation et son sentiment de révolte, et l’expression de l’indignité des conditions dans lesquelles elle a vécu sa césarienne. Pour paraphraser Boltanski dans “les usages sociaux du corps”, tout se passe comme si Vera avait “une sensibilité différemment acérée” aux atteintes à sa dignité que ses compagnes noires. Comme si Vera avait des attentes vis à vis des services de soins que les femmes noires que j’ai interviewées ne formulent pas. On peut faire l’hypothèse que les (jeunes) femmes noires que j’ai interrogées étant plus jeunes et plus pauvres que Vera, vivant par ailleurs dans des townships ou des “informal settlements”, ne peuvent avoir les mêmes exigences, car elles n’ont pas les mêmes conditions de vie quotidienne, et n’ont de toute façon pas le choix.

La saleté de la salle de bains commune peut ne pas choquer des habitantes de certains quartiers de townships où les habitants n’ont pas forcément tous l’eau courante (une femme de Kya Sands, sentant ses premières contractions, est allée cherchée un bidon d’eau à un robinet à quelques centaines de mètres de là pour faire une toilette chez elle avant de partir pour l’hôpital). Quand les seules toilettes auxquelles elles ont accès sont des rangées de cabines de toilettes chimiques dans un coin du campement, les toilettes mal entretenues de l’hôpital peuvent peut-être paraître un moindre mal.

Sur l’attitude des soignants, les femmes des townships ont également l’habitude d’être maltraitées par les infirmières, et cela fait partie de l’image véhiculée sur la profession. Celles qui sont allées au centre de planning familial pour demander une contraception gratuite ont souvent des histoires de remarques méprisantes ou moralisantes, de vexations subies de la part des infirmières. Lorsqu’elles parlent des salles d’accouchement, les femmes des townships racontent volontiers des histoires d’infirmières qui frappent, insultent et malmènent leurs patientes. Elles ne s’attendent pas à ce que les infirmières ou les soignants soient aimables avec elles. D’ailleurs lorsque les soignants sont aimables, elles marquent de la surprise et l’attribuent à des circonstances spécifiques. “(les infirmières) ont été gentilles avec moi parce que je ne faisais pas de bruit”.

Un article écrit par Rachel Jewkes et al. “Why do nurses abuse patients? Reflections from South African Obstetric Services“* m’a été indiqué par une chercheuse travaillant en partie pour les hôpitaux publics sur l’éthique et l’amélioration des relations médecins-patients dans les services hospitaliers. Ecrit en 1998, il n’a malheureusement pas pris une ride. On pourrait refaire cette étude dans d’autres hôpitaux gouvernementaux  vingt ans après et aboutir aux mêmes conclusions. L’article est un compte-rendu d’une étude qualitative faite en 1997 sur trois cliniques du Western Cape.

L’objectif de l’étude était de recueillir l’expérience de femmes ayant accouché dans ces cliniques pour s’interroger sur leur suivi médical. Des interviews et des groupes de discussion ont aussi été réalisés avec des professionnels sur les trois sites. Les trois chercheuses (l’une parlant anglais, une autre l’afrikans et l’autre le xhosa) ont été assez surprises de voir les narratifs s’attacher autant à la question de la maltraitance infligée par les infirmières. En effet en Afrique du Sud les sages-femmes sont des infirmières spécialisées (qui ont fait 6 mois de formation à l’obstétrique après leur diplôme de “registered nurse”). On les appelle ‘sister’ ou ‘nurse’, et la plupart des femmes ne font pas vraiment la différence entre les infirmières et les sages-femmes.

La prééminence des situations où les femmes disaient avoir été victimes de maltraitance a modifié l’angle d’analyse de l’article qui s’est finalement focalisé sur le sujet. Rebuffades, mépris, insultes, négligence, coups, la palette des mauvais traitements est assez large et vient à l’encontre de l’image déployée depuis un siècle dans le monde occidental de l’infirmière comme le modèle de la personne dévouée, alliant professionnalisme et empathie. On est loin de la jeune professionnelle emphatique d’ “Appelez la sage-femme’, récit qui raconte les débuts d’une jeune sage-femme anglaise de la classe moyenne dans le Londres Cockney, partant aider les femmes accoucher à leur domicile avec sa bicyclette, son nécessaire sur le porte-bagage.

Les chercheuses relient l’attitude des infirmières à plusieurs facteurs de l’histoire de la profession et de son évolution sous le régime de l’apartheid. Avant l’accès à la démocratie, la profession d’infirmière (comme celle de professeur) a été pour les femmes noires une des rares façons d’acquérir un statut et une certaine autorité. Cependant, les infirmières noires ne pouvaient soigner des femmes d’autres races, et elles étaient moins bien payées que leurs homologues blanches. Les directions d’écoles d’infirmières et les organisations professionnelles revenaient de droit à des infirmières afrikaner. Les rebuffades et les mauvais traitements à l’encontre des patientes serait une façon d’affirmer la distance sociale entre le sentiment qu’elles ont de leur valeur (insuffisamment reconnue), de leur appartenance à la classe moyenne et se démarquer du reste de la population. Elles maintiendrait une identité professionnelle et un sentiment de pouvoir conféré par leur profession grâce à cette mise à distance violente des patientes.

La surcharge de travail chronique et la désorganisation des hôpitaux publics, le manque d’une “culture du rendre compte”, rendent possible ces attitudes maltraitantes. Les infirmières sont sous-payées pour des charges de travail titanesques dans des hôpitaux saturés. Le poids des syndicats est tel dans les rangs de l’ANC qu’il est impossible de sanctionner les manquements les plus évidents à une éthique professionnelle qui est de toute façon inexistante. J’ai évoqué dans un précédent billet le scandale Life Esidemeni où une décision de la responsable de la santé du Gauteng a causé la mort de plus de 100 personnes vulnérables, sans que cette figure politique de l’ANC soit le moins du monde inquiétée. Cette impunité se retrouve à tous les échelons du système de soins public.

*Pourquoi les infirmières maltraitent-elles les patients? Réflexions sur les services d’obstétrique sud-africains

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