Que diable allaient-ils faire dans cette galère?

Parmi les révélations des #GuptaLeaks, certaines concernent des sociétés de service professionnel mondialement connues et leaders sur leurs marchés. Le rapport de la Public Protector, dont j’avais parlé au moment de sa parution, avait déjà souligné les faits sans pouvoir les établir à l’aide de preuves, faute de moyens d’investigation.  Les mails obtenus par les journalistes d’AmaBhungane, organisme de journalisme d’investigation (à la réjouissante maxime: “digging dung, fertilizing democracy”) diffusés au public depuis début juin, mettent en lumière des opérations ou transactions peu glorieuses de fleurons des compagnies de service internationales.

Début juin, il était dévoilé que les auditeurs de KPMG auraient omis de constater un blanchiment d’argent et l’utilisation frauduleuse de fonds provenant d’une compagnie de la Galaxie Gupta (Linkway trading) pour payer un mariage d’une nièce Gupta à la très clinquante Sun City. Les mails révèlent d’ailleurs que les numéro un sud-africain du cabinet d’Audit à l’époque Moses Kgosana et l’associé en charge du dossier, et Jacques Wessels avaient été invités au mariage du siècle, participation approuvée par la commission des risques de l’entreprise. Le président Zuma s’était fait critiquer pour avoir mis à disposition des avions des invités de la famille indienne la plus célèbre du pays la base aérienne militaire la plus proche pour y déposer les convives. KPMG avait pris ses distances avec les Gupta peu après le rapport de la Public Protector sur le State Capture, sentant le vent tourner pour leurs bons amis.

Quant à Mc Kinsey et SAP elles sont fortement soupçonnées d’avoir payé des rétro-commissions à des affidés des Gupta pour obtenir de juteux marchés avec des entreprises para-publiques sud-africaines. La firme de conseil Mc Kinsey aurait fait affaire avec Trillian pour pouvoir remplir la clause de “supplier development”, nécessaire lorsqu’on soumissionne pour des contrats avec les entreprises publiques sud-africaines. Cette clause, permettrait aux sous-traitants (dont l’actionnariat et l’exécutif doivent provenir en majorité de populations anciennement opprimées par l’apartheid) d’accumuler de l’expérience et des compétences qui ensuite leur permettront de croître par elles mêmes. Cet accord aurait permis à Mc Kinsey de remporter des marchés avec Eskom notamment, moyennant une rétrocession de 30% des honoraires à Trillian dont le rôle est encore à éclaircir. On évoque tout de même un contrat pour Eskom à un milliard de Rands (dont un peu plus de 300 000 pour les bons offices de Trillian).

Une enquête a été confiée fin 2016 à l’avocat Geoff Budlender par le président non exécutif du conseil d’administration de Trillian Capital, Tokyo Sexwale une figure de l’ANC. Au début du rapport, G. Budlender détaille les différentes tentatives d’obstruction des directeurs de Trillian pour rendre l’enquête caduque. La dernière en date étant de limoger le commanditaire de l’étude avant que celle-ci ne devienne publique, comme il s’y était engagé. Le rapport de Geoff Budlender conclut qu’il lui manque un certain nombre d’éléments pour répondre à toutes les interrogations mais que certains des constats qu’il a pu faire laissent fortement supposer l’implication de Trillian dans des transactions au fort parfum de corruption.

Il a notamment établi des facturations de service à Eskom pour des contrats n’ayant pas fait l’objet de marchés publics sans que la ministre des entreprises publiques, Lynn Brown, en ait la moindre idée, elle l’a nié en audition au parlement. Par ailleurs les échanges avec Mc Kinsey montrent que la firme est extrêmement prudente dans ses réponses, qu’au moment de conclure un contrat en bonne et due forme avec Trillian, la commission des risques de Mc Kinsey n’avait pas trouvé que cette entreprise présentait des garanties suffisantes mais que cela n’avait pas empêché Vikas Sagar le directeur de Mc Kinsey chargé du dossier d’envoyer en février 2016 une lettre sur papier à en-tête de la firme pour confirmer que Trillian était bien sous-traitant de Mc Kinsey et que les paiements concernant sa partie de contrat devait être versée en direct à la société sud-africaine. Depuis la parution publique du rapport de Geoff Budlender, Vikas Sagar a été remercié et une enquête interne serait en cours dans la firme pour déterminer les responsabilités.

SAP pour sa part aurait versé plus de 100 millions de rands de commission à CAD une société de la galaxie Gupta dirigée par Duduzane Zuma (le fils de..) pour obtenir un marché chez Transnet, société ferroviaire publique sud-africaine. L’entreprise a nié toute malversation mais il n’empêche que lorsque l’affaire a éclaté, la maison mère a immédiatement mis à pied une bonne partie l’équipe dirigeante en Afrique du Sud, fait diligenter une enquête interne et chargé le cabinet d’avocats Baker & Mc Kenzie d’enquêter également sur d’éventuelles irrégularités. Les mails d’amaBhungane montrent que des employés de CAD avaient connaissance des mails traitant des contrats entre SAP et Transnet…

La semaine dernière, amaBhungane révélait qu’une nouvelle firme de services professionnels internationale, Software AG était impliquée dans des affaires de rétrocommissions avec une filiale de la galaxie Gupta.

Que penser de ces derniers rebondissements dans une vie politique sud-africaine bien agitée en cette année 2017? Année 2017 d’ores et déjà perturbée qui verra soit la régénération de l’ANC, soit une recomposition politique inédite dans cette jeune démocratie. Les #Guptaleaks et les faits de corruption qu’ils révèlent soulèvent des interrogations sur la politique intérieure sud-africaine, sur la politique de développement économique, mais plus largement sur les firmes de services professionnels internationales et sur les systèmes de contrôles qu’elles devraient avoir mis en place plus d’une décennie après l’affaire ENRON.

Côté sud-africain, les révélations en cascade secouent le milieu des affaires et l’opposition, mais ne sont pas encore assez probantes pour le Public Prosecutor, Shaun Abrahams, qui n’a pas daigné ouvrir une enquête sur d’éventuels faits de corruption. Un caricaturiste, Zapiro, a d’ailleurs créé une série de dessins intitulés “where is Shaun?” se moquant de l’invisibilité de l’un de ceux qui devrait être en première ligne mais brille par son absence. Pour autant, les nouvelles révélations ne rebattent pas les cartes. Les espoirs de l’opposition reposent dans le fait que certaines autorités des pays où les firmes sont cotées en bourse pourraient ouvrir des instructions pour faits de corruption et poursuivre les entreprises de leur juridiction dont les filiales étrangères se sont rendues coupables de tels agissements.

Le DA envisage ainsi une action en justice aux USA où Mc Kinsey est incorporé. Si les autorités allemandes venaient à enquêter sur SAP et sur Software AG ce pourrait avoir un retentissement non négligeable sur ces entreprises et les contraindre à ne plus se prêter à des pratiques de corruption. Certains gros clients de ces entreprises ont décidé de les sanctionner en se passant de leur services, c’est le cas d’une des plus grosses fortunes d’Afrique du Sud, considérant qu’elle ne veut plus avoir affaire à KPMG, qui a couvert des opérations de pillage de fonds publics par les entreprises de la famille Gupta.

L’autre question que cette affaire pose est l’efficacité de la clause de ‘supplier development’. L’intention au principe de cette mesure, qui fait partie des politiques de discrimination positive mises en place à partir des années 2000 pour accélérer l’accès des populations anciennement opprimées par l’apartheid était des plus louables. L’idée était alors d’encourager le développement d’une classe d’entrepreneurs noirs qui ferait ses griffes sur les marchés publics. Les affaires éclatant aujourd’hui montrent que si les marchés sont effectivement attribuées à des entreprises qui satisfont aux critères de “Black Economic Empowerment”, les contrats sont souvent sous-traités d’une façon qui ne permet pas aux entrepreneurs de croître indépendamment et crée par ailleurs un surcoût. Elles maintiennent au mieux la dépendance des entrepreneurs locaux vis à vis de sous-traitants qui n’effectuent pas de transfert de compétences, grèvent le budget de l’Etat qui ne choisit pas la solution la plus économique, et entretiennent la corruption.

Enfin au niveau des firmes de services professionnels, on aurait pu croire, suite au séisme ENRON qui avait ébranlé en 2002 le monde du conseil et qui mena à la chute de la firme d’audit Arthur Andersen, qu’on ne les y reprendrait pas une seconde fois. Des remparts juridiques ont été érigés, des procédures de contrôle ont été mises en place, chacun jurant ses grands dieux qu’on ne l’y prendrait plus. Les #Guptaleaks n’ont pas l’ampleur mondiale de l’affaire ENRON, mais à l’échelle de l’Afrique du Sud, c’est une affaire importante. Force est de constater que les grandes compagnies ou du moins leurs représentants sur place ont fait preuve soit d’un manque de discernement soit d’un cynisme à toute épreuve. Reste à voir quelles seront les conséquences réelles de cette affaire pour la plupart des acteurs. Les enquêtes internes et externes seront elles autre chose que des pare-feu, des artifices de communication installés pour brouiller les pistes ou aboutiront elles à des réformes perceptibles des pratiques? Les consultants et professionnels mis à pied continueront ils des carrières brillantes (comme l’ont fait la plupart des mis en cause de l’affaire Kerviel en France) ou devront ils payer pour leur responsabilité dans un système de corruption? Il est trop tôt pour le dire. Les #Guptaleaks reposent en tout cas la question de l’éthique des firmes de services professionnels ou, comme l’énonçait plus crûment David Maister dans une interview pour Fast Company au moment de l’affaire Enron: “tous les consultants sont ils corrompus?” .

 

 

Mort d’une journaliste sud-africaine…

Son nom ne vous dira rien. Elle s’appelait Suna Venter. Elle a été retrouvée morte chez elle jeudi 29 juin 2017.  Un arrêt cardiaque. A trente-deux ans. Un procès avec son ancien employeur, la chaîne publique SABC venait de conclure à sa réintégration (avec sept de ses camarades) et au paiement de dommages et intérêts. Sa vie professionnelle pouvait recommencer, mais son corps a abandonné la partie.

Quels sujets tellement délicats avait-elle traités pour mettre sa santé à risque ? Des trafics d’armes, de diamants, des génocides ? Que nenni. Ses désaccords avec son employeur, SABC, portaient sur politique intérieure sud-africaine. L’an dernier, avec sept autres journalistes de la chaîne (surnommés depuis les SABC8) elle avait contesté la politique du media national qui ne voulait pas que soient couvertes les nombreuses manifestations contre l’inefficacité du gouvernement et des autorités provinciales tenues par l’ANC (les « delivery protests ») dans de nombreux villages et villes. Les habitants manifestaient contre le manque de services qui sont devenus des droits avec la chute de l’apartheid : accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation, à la santé. Ils brûlaient des écoles, organisaient des barrages sur les principaux axes routiers, brûlaient des pneus.

Mais la direction de SABC n’en démordait pas : il ne fallait pas encourager les gens dans la voie de la protestation, donner une mauvaise image des autorités ANC affaiblies avant les élections municipales d’août 2016… ne pas désespérer Pietmaritzburg…  Les huit journalistes qui s’opposaient publiquement à cette décision furent donc mis à pied et privés d’antenne. Mais aussi stressante que soit cette situation, elle n’est que la partie émergée du calvaire de Suna Venter dans la dernière année. Comme l’a révélé sa famille, elle a été la victime de multiples intimidations, SMS de menace, domicile cambriolé à plusieurs reprises, pneus de son véhicule lacérés, câbles sectionnés sur sa voiture. On lui a tiré dessus au pistolet à grenaille à la sortie d’un restaurant. Elle a été enlevée, et retrouvée attachée à un arbre du Melville Koppie, ses agresseurs ayant mis le feu à l’herbe autour d’elle.

Les hommages à une journaliste courageuse pleuvent. Mais vendredi matin, Tim Cohen, un journaliste venu soutenir son collègue de Business Day, Peter Bruce a été molesté devant le domicile de celui-ci par des membres du mouvement BLF* (Black Land First) qui voyaient en lui un agent du « White Monopoly Capital ». Les manifestants de BLF, reprochent aux éditoriaux de Peter Bruce de faire la part belle aux critiques des agissements de la famille Gupta (cf « Eish*, State Capture !» le billet que j’avais écrit il y a quelques mois) et de moins s’intéresser à d’autres affaires concernant des grands patrons sud-africains blancs. Curieusement, ce regain d’hostilité a lieu quelques semaines après la diffusion des « #Guptaleaks » qui ont rendu publics des emails de membres de la famille Gupta avec un certain nombre de personnalités politiques ou d’entreprises sud-africaines qui montrent la collusion des uns avec les autres, et la corruption du système.

Depuis que j’écris ce blog j’exprime régulièrement ma confiance dans le système sud-africain pour prévenir une dérive du pays vers le chaos. J’ai notamment plusieurs fois écrit que la présence d’une presse libre et d’une justice indépendante pouvaient servir de contrepouvoir et garantir la jeune démocratie de ce pays. Les attaques contre les journalistes, dénoncées vigoureusement par le SANEF (South African National Editors Forum) et les débuts décevants de la nouvelle « Public Protector » qui semble s’être totalement détournée de l’enquête sur le “State Capture”, pour s’intéresser à des faits beaucoup plus anciens, montrent la fragilité des contrepouvoirs et la possibilité d’un basculement.

Le médecin de Suna Venter avait demandé à la jeune femme de trouver une profession moins stressante. Cette dernière avait répondu qu’on ne quittait pas un champ de bataille avant la fin des combats. Son cœur ne l’a pas entendu ainsi…

Les images illustrant cet article sont des détails d’oeuvres du peintre sud-africain Colbert Mashile qui expose actuellement à la galerie Everard Read à Johannesburg. 

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Quelque chose de pourri au royaume de Molière?

Pour une fois, ce billet ne va pas avoir comme objet la politique sud-africaine. Puisque nous sommes à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle française, j’ai décidé d’évoquer la France vue de l’étranger et en l’occurrence, de l’Afrique Australe. L’avantage de voyager c’est de voir son pays avec des yeux différents, notamment dans les yeux de ses interlocuteurs. Après dix-huit mois de pérégrinations sud-africaines, j’ai pu recueillir des opinions très variées , parfois erronées, et toujours intéressantes de sud-africains sur la France et les français.

Ces conversations, souvent sur le mode badin avec des personnes rencontrées au hasard d’un voyage, en marge d’une conférence, d’un séminaire, d’un déjeuner ou dîner, ont la vertu de donner un angle sur notre propre pays que nous n’avons pas spontanément. Des questions, des observations lancées à la volée montrent la différence entre la représentation que nous, français, forcément un peu fanfarons, fiers de notre histoire, nous qui avons donné au monde, entre autres trésors de l’humanité, Paris, la plus belle ville du monde, les Lumières, l’accordéon, les droits humains, le camembert, Marie-Antoinette, Yvette Horner et Mireille Mathieu, et celle que se forgent les bipèdes exotiques et bigarrés implantés outre-Zambèze…

La première surprise c’est que finalement, la France n’est pas le centre du monde!!!! Et oui, amis lecteurs, je vous sens tout désemparés, consolez-vous, ce n’est pas bien grave mais ici la France, cela ne signifie rien pas grand chose. C’est tout juste si les amateurs de rugby se souviennent qu’on a failli gagner une coupe du monde* (mais le terrain était lourd, les sangliers avaient mangé des cochonneries, etc.).

Les autochtones amateurs/ amatrices de comédies romantiques ont l’idée que se marier à Paris c’est presque aussi bien que convoler à Venise, mais elles n’ont qu’une idée imprécise d’où les situer sur une carte et de ce qui les différencie. D’ailleurs non Sean, mon chou, Paris ne ressemble pas à Franshoek! Quant à la situation politique, si les journalistes reprennent avec plaisir la fameuse réflexion de Marie-Antoinette “let them eat cake” (“qu’ils mangent de la brioche!”) pour fustiger à l’envi les tendances des dirigeants d’Afrique Australe à se goinfrer pendant que leur population peine à joindre les deux bouts, elle suscite très peu de commentaires ici. Le championnat de football anglais est plus commenté que le Brexit… ou que la politique française…

Quelques infos arrivent à voyager… Malheureusement elles oeuvrent peu pour établir une image idyllique de notre pays (la première destination touristique au monde clamait triomphalement notre ministre des affaires étrangères!). Un chauffeur de taxi du Cap à qui nous disions que nous venions de France nous disait qu’il ne connaissait rien de la France… si ce n’est que nous avions un président qui avait autant de femmes que le président Zuma (sic)… Classe!

Parfois dans les dîners mondains des interlocuteurs polis essaient de se rencarder sur la vie politique française. Souvent, alors que je me perds à essayer d’en résumer les évènements récents, on me répond que finalement, c’est assez similaire à ce qui se passe localement. Maltraiter des migrants qui vous piquent votre travail et vos avantages acquis? C’est dans l’ordre des choses! Embaucher sa femme et ses enfants? Rien de plus normal!  Zuma depuis qu’il est au pouvoir a contribué largement à l’établissement de sa progéniture (et elle est nombreuse, avec quatre femmes officielles, plus des petites aventures extra-conjugales pour être président, on n’en est pas moins homme!).

Faire protéger ses ex à grand frais par l’argent du contribuable? Mais bien sûr que c’est normal! Nkozasana Dlamini Zuma, ex-femme de Zuma (et prétendante à sa succession) circule ces derniers temps avec une protection de la garde présidentielle. “Imagine t’on le Général de Gaulle mis en examen?”. Ici, dans un pays où avoir fait de la prison sous l’apartheid sert de viatique en politique, on n’a pas vraiment de problème avec un dirigeant mis en examen. Zuma ne perd pas une occasion de dire qu’il ne craint pas la prison, ayant connu les geôles de l’apartheid…

François Fillon évoque t’il une cabale des juges à son encontre? Mais il devrait prendre exemple sur le président Zuma qui a déclaré, pas plus tard que la semaine dernière que l’utilisation des moyens judiciaires par ses adversaires (on est dans un régime de common law et ses gens là se traînent devant les tribunaux pour un oui ou pour un non) n’était rien de moins qu’un comportement anti-démocratique… D’ailleurs Zuma a 789 charges qui pèsent contre lui et l’un des enjeux de la bataille qui se joue jusqu’au congrès de décembre, négocier son immunité judiciaire.

Alors, les candidats à la présidentielle française peuvent toujours aller se faire tailler un (voire plusieurs) costard(s)! Ils sont largement dépassés. Il va falloir leur en faire bouffer, des compléments alimentaires pour qu’ils soient à la hauteur et défient l’inventivité des politiques sud-africains!

*de rugby évidemment, les footballeurs français ayant eu une attitude lamentable sur laquelle il n’est pas opportun de revenir

“Donc, voici l’hiver de notre déplaisir”*

Nous avons donc laissé le rusé Jacob la semaine dernière, après un remaniement nocturne signant la mainmise du clan Zuma sur les ressources de l’Etat sud-africain sous couvert de “radical economic transformation”. Où-en-est-on dix jours après? Comment ont réagi les sud-africains et quelles sont les prochaines étapes? Il semble ici qu’on se prépare à un “winter of discontent” comme l’écrivait joliment Shakespeare dans la scène d’ouverture Richard III. Et les épisodes politiques à venir n’auront rien à envier à la plus noire des tragédies du Barde… Car Zuma ne se rendra pas sans livrer bataille, s’il faut lui reconnaître une qualité, en plus de la ruse, c’est celle de l’opiniâtreté.

Reprenons la chronologie des derniers jours:

29 mars: à l’issue des funérailles d’Ahmed Kathrada, “uncle Kathy”, vétéran vénéré de la lutte contre l’apartheid et compagnon de prison de Mandela, Zuma révoque son ministre des finances et remanie son gouvernement en y conservant uniquement des fidèles. Les non-sanctions de Bathabile Dlamini, responsable de la gestion catastrophique des “social grants” et de Nomvula Mokonyane, ministre des “water & sanitation”, dont le ministère affiche un taux d’échec de gestion de la ressource et un taux d’endettement record qui conservent leurs postes sont vues comme des indices du resserrement autour de Zuma d’une équipe qui lui est redevable, malgré le discours sur la “radical economic transformation” pour laquelle le maintien de Gordhan et Jonas aurait été un obstacle.

30 mars: Les partis d’opposition demandent à la numéro un du parlement le vote d’une motion de défiance contre Zuma. Un certain nombre de poids lourds de l’ANC, dont le vice-président Cyril Ramaphosa, le secrétaire général Gwede Mantashe et le trésorier général Zweli Mkhize font entendre leur désaccord avec la décision du président de limoger son ministre des finances. Le SACP, dont est issu Gordhan, le comité d’éthique de l’ANC ainsi que des vétérans demandent à Zuma de démissionner. Les pro-Zuma de l’ANC, notamment les représentants de l’ANCYL (la youth league de l’ANC) et de ANCWYL (la women’s league) montent au créneau pour dire que le moment n’est pas à la dissension mais au regroupement autour du président et fustigent violemment ceux qui expriment des voix discordantes. Pendant le week-end, et au début de la semaine du les concertations se succèdent à l’ANC qui a battu le rappel dans les provinces pour l’occasion. La numéro un de l’assemblée, Baleka Mbete revient en catastrophe de l’étranger où elle était en déplacement pour participer aux débats.

En début de semaine, des opposants à Zuma ont lancé le mot d’ordre (peu suivi) pour un #blackmonday, où les sud-africains sont appelés à s’habiller en noir pour exprimer leur réprobation à la politique de Zuma. Les partis d’opposition annoncent une journée d’arrêt de travail et de manifestations le vendredi 7 avril. Le ministre des finances nouvellement nommé, Malusi Gigaba prenant son poste annonce que le remplacement d’un individu ne peut pas avoir de conséquences économiques immédiates, qu’il faut lui laisser prendre ses marques dans son nouveau poste.

3 avril: la terre tremble à Johannesburg et l’agence de notation Standards & Poor annonce qu’elle dégrade la note souveraine de l’Afrique du Sud qu’elle classe désormais en “junk bond” ce qui va rendre plus difficile à l’Etat sud-Africain les emprunts à l’extérieur pour refinancer sa dette qui ne cesse d’augmenter. Le milieu économique sud-africain exprime son inquiétude.

4 avril: l’agence de notation Moody annonce elle aussi une dégradation de la note de l’Afrique du Sud en “junk bond”. Le compte twitter de la présidence de la république annonce que manifester contre le gouvernement est illégal (sic), les trois dissidents les plus célèbres de l’ANC vont à Canossa et présentent des excuses à Jacob Zuma pour leurs prises de position publiques.

Pendant la semaine, les cérémonies d’hommages rendus à Ahmed Kathrada ont lieu dans tout le pays, qui servent de tribune à Pravin Gordhan qui ne manque pas de rappeler à la tribune la lettre que Kathrada avait envoyée à Zuma l’an passé après le Nkandlagate pour lui demander de démissionner. Les journaux annoncent que le JSE (Johannesburg Stock Exchange) a lancé une enquête pour comprendre les mouvements à la hausse détectés sur les actions de la société Oakbay appartenant aux Gupta quelques heures avant la démission de Gordhan.

Des membres de la famille de Zuma, des affidés comme certains ministres ou la présidente de la compagnie aérienne nationale Dudu Myeni, se relaient pour expliquer à la presse que la dégradation de la note souveraine n’est pas une mauvaise chose, que cela va permettre à l’état sud-africain de renégocier selon ses propres termes, les conditions de son endettement. Visiblement, ils n’ont pas trop suivi ce qui s’est passé en Argentine, en Grèce et dans les pays dont la note de la dette souveraine a été dégradée…  La nouvelle se répand que le deal avec les russes pour la construction d’une centrale nucléaire très coûteuse (mais rapportant des contrats de fournitures intéressants à la famille Gupta) est réactivé, avec des dates de lancement d’appels d’offres déjà programmées.

5 avril: La “speaker” du parlement Baleka Mbete annonce qu’un “vote of no confidence” est planifié pour le mercredi 18 avril accédant à la demande des partis d’opposition.

6 avril: après la cérémonie d’hommage à Ahmed Kathrada en la Cathédrale Saint George du Cap, des organisations de la société civile appellent à occuper les rues de Cape Town autour du Parlement pour dialoguer. Un mouvement similaire a lieu sur Church Square à Pretoria.

7 avril: des dizaines de milliers de sud-africains défilent notamment dans les rues du Cap de Johannesburg et de Pretoria pour clamer leur opposition à Zuma. Des sud-africains de Londres se sont également rassemblés sous le même mot d’ordre sur Trafalgar Square. Le DA a finalement renoncé à marcher sur le siège de l’ANC Luthuli House dans le centre de Johannesburg pour demander la démission de Zuma, les jeunes de l’ANC ayant menacé de représailles les manifestants qui oseraient s’approcher. Des démonstrations pacifiques ont lieu un peu partout certains manifestants allant jusqu’à se poster devant la demeure des Gupta à Saxonwold, faubourg huppé de Johannesburg. Les Gupta peu à l’aise se feront même livrer un véhicule blindé militaire pour pouvoir se protéger… L’ampleur du mouvement n’est pas suffisante pour enclencher quelque réaction. Malgré la brève apparition de l’archevêque Desmond Tutu au côté des manifestants au Cap, la revendication du rassemblement d’une partie très large de la population n’est pour l’instant pas vérifiée.

Forts de la réussite de ce premier test, les organisateurs ont lancé un nouveau mot d’ordre pour le mercredi 12 avril. Une occasion de voir si le mouvement prend et se renforce, et réussi à fédérer au delà des organisations initiales, ce qui est loin d’être acquis.

Le clivage racial se fait encore sentir et des opposants à Zuma n’ont pas voulu se joindre à un mouvement qu’ils percevaient comme mené par des blancs des classes moyennes et supérieures. Les commentaires sur les réseaux sociaux mentionnent notamment le manque de réactivité de la population blanche, prompte à prendre la rue lorsqu’on touche à son pouvoir économique, mais qu’on n’a pas vu se mobiliser lors des évènements de Marikana ou contre d’autres injustices qui touchent en majorité la population pauvre noire.

Les funérailles et hommages aux héros de la libération font l’objet de joutes entre les différentes factions de l’ANC. Pravin Gordhan et Mcebisi Jonas ont été hués et empêchés de s’exprimer par des membres de l’ANCYL lors d’un hommage rendu à Durban à “Uncle Kathy”. Embêté par les démonstrations et le fait qu’elles n’aient pas été totalement anecdotiques, le président Zuma a trouvé hier la parade, lors de son discours en hommage à Chris Hani, leader du parti communiste sud-africain assassiné en 1993, dénonçant des manifestations racistes, où des nombreux panneaux auraient comparé Zuma à un singe.

L’argument du racisme et de la division de la nation arc-en-ciel selon des lignes raciales est l’argument final auquel le président Zuma a affaire en dernier recours. Soufflant sur des braises mal éteintes. Des jeunes de l’ANCYL ont récemment mis en cause la légitimité de Barbara Hogan ancienne membre de la branche armée de l’ANC clandestine et ancienne ministre et veuve d’uncle Kathy, de s’exprimer, sous prétexte qu’elle était blanche et donc raciste. Certaines sources laissent entendre que les Gupta auraient loué les services d’une agence de Public Relations londonienne, Bell Pottinger pour attiser le feu de la discorde raciale. Ce sont les services de cette agence qui auraient concocté la campagne contre le “white monopoly capital” en octobre dernier, cet élément de langage apparaissant soudainement dans le débat public et relayé par des comptes twitter nouvellement créés.

Les semaines qui viennent s’annoncent donc intéressantes, au delà de la menace de “dérive à la zimbabwéenne” déclinée à l’envi dans les commentaires économico-politiques. Ce qui est sûr c’est que la démocratie sud-africaine connaît là son épreuve la plus sérieuse depuis l’accession de Mandela au pouvoir et que l’ANC va devoir choisir entre la soumission entière à la volonté de domination (et d’accaparement) d’un chef ou le respect de l’héritage de Mandela et de ses compagnons, et leur rêve de construction d’une société multi-raciale plus juste. La bataille qu’a engagée le parti très minoritaire UDM auprès de la cour constitutionnelle pour l’obtention du vote à bulletin secret  le 18 avril est un épisode important, comme le sera la manifestation du 12 avril.

Mais on ne doit pas s’attendre à ce que Zuma se rende sans livrer une bataille pour laquelle il s’est révélé jusqu’à présent fin connaisseur et manipulateur des rouages politiques locaux…

“Je suis déterminé à être un scélérat, et à haïr les frivoles plaisirs de ces jours. J’ai tramé des intrigues, de perfides prologues, grâce à des prophéties d’ivrognes, des libelles et des rêves”… Richard III

*William Shakespeare Richard III “Now is the winter of our discontent”…